‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 15 sur 40 · CASTEL FIORENTINO · texte numérisé non relu

CASTEL FIORENTINO

i«' février, à deux heures du matin. — Ce soir, à six heures, à mon retour de Volterre, je suis entré dans ce village, situé à quelques lieues de Florence. J'avais à ma sédiole le petit cheval le plus maigre et le plus vite ; mais je Tai modéré de façon à être comme forcé de demander l'hospitalité dans une maison de Castel Fiorentino, entre Empoli et Volterre. J'ai trouvé trois de ces paysannes de Toscane si jolies et si supérieures, à ce que Ton dit, aux dames des villes. Il y avait sept à huit paysans auprès d'elles. Je donnerais en .mille à deviner l'occupation de celte société de laboureurs : ils improvisaient, chacun à son tour, des contes en prose dans le genre des Mille et une Nuits, J'ai passé à écouter ces contes une soirée délicieuse, de sept heures à minuit. Mes hôtes étaient d'abord auprès du feu, et moi à dîner à ma table ; ils ont vu mon attention, et peu à peu m'ont adressé la parole. Gomme il se trouve toujours un enchanteur dans ces histoires si jolies, je leur suppose une origine arabe. Une surtout m'a tellement frappé, que je l'écrirais si je pouvais la dicter. Mais comment entreprendre d'écrire moi-même trente pages? Le merveilleux le plus extravagant crée des événements qui amènent les développements de passion les plus vrais et les plus imprévus. L'imagination est étonnée par la hardiesse des inventions et séduite par la fraîcheur des peintures. Un amant s'est caché dans un arbre pour regarder sa maîtresse, qui se baigne dans un petit lac; l'enchanteur, son rival, est absent; mais le magicien, quoique éloigne, s'aperçoit de ce qui se passe par la vive douleur que lui cause une bague ; il dit un mot, et successivement les bras, les jambes, la tête du pauvre amant, tombent, de l'arbre sur lequel il est perché, dans le lac. On donne ses discours à sa maîtresse et les réponses de celle-ci pendant cette punition cruelle, par exemple quand l'amant n'a plus de corps et qu'il ne lui reste que la tête, etc. Ce mélange de folie et de vérité touchante produit sur moi un effet délicieux ; il y avait des moments, en écoutant ces contes, où je me croyais au quinzième siècle. La soirée s'est terminée par de la danse. Je m'étais si bien fait 'petit dans la conversation, que les hom-

mes m'ont vu sans jalousie danser avec eux et ces trois jolies paysannes jusqu'à une heure du matin. Cependant une ouverture que j*ai hasardée sur la beauté du pays, qui pourrait bien m'engager à passer la journée de demain à Castel Fioreniino, n'a eu aucun succès. « La beauté du pays le 1" février! a répondu Fun des paysans; monsieur veut nous faire un compli* ment, » etc., etc. Je n'avais fait celte proposition indirecte que pour ne pas manquer à la fortune. Il eût été par trop fou d*espérer que je pourrais persuader la vérité à ces paysans, c'est-à-dire que c'étaient les grâces de leur esprit, la politesse si originale de leurs manières, et non quelque projet ridicule sur la beauté de leurs femmes, qui, par une tramontana abominablement forte et perçante, me retenaient deux jours dans un trou tel que Castel Fiorentino. Je n'entreprends pas de description de ma soirée; je sens trop que la seule manière de la peindre serait de rapporter les contes délicieux qui en ont fait le charme. Comme ce mot est faible î qu'il est mal d'en avoir abusé! Les six heures de cette soirée se sont envolées pour moi comme si j'avais joué au pha raon en bonne compagnie; j'étais tellement occupé, que je n'ai pas eu un instant de langueur pour réfléchir sur ce quim'arrivait. Je compare cette soirée à celle que je passai à la Scala, le jour de mon arrivée à Milan : un plaisir passionné inondait mon âme et la fatiguait; mon esprit faisait des efforts pour ne laisser échapper aucune nuance de bonheur et de volupté. Ici, tout a été imprévu et plaisir de l'esprit, sans effort, sans anxiété, sans battement de cœur; c'était comme un plaisir d'ange. Je conseillerais au voyageur de se faire passer dans les villages de Toscane pour un Italien de la Lombardie. Dès la première phrase, les Toscans voient que je parle fort mal ; mais, comme les mots ne me manquent pas, dans leur dédain superbe pour tout ce qui n'est pas la Toscana favella, lorsque je leur dis que je suis de Como, ils me croient sans peine. Je m'expose, il est vrai : il serait fâcheux de me trouver vis-à-vis d'un Lombard ; mais c'est un des dangers de mon état, comme dit au sage Ulysse Grillus changé en porc par Circé *. La présence d'un Français donnerait

* Dans Tadmirable Dialogue de Fénelon.

sur-le-champ une tout autre physionomie à la conversation.

L'honneur national du lecteur dira que je suis affecté de monomanie, et que mon idée 6xe est Tadmiration pour Tltalie; mais je me manquerais à moi-même si je ne disais pas ce qui me semble vrai. J'ai habité pendant six ans ce pays, que Thomme à honneur national n'a peut-être jamais vu. Il ne fallait pas une préface moins longue pour faire tolérer Teffroyable hérésie que voici : je crois en vérité que le paysan toscan a beaucoup plus d'esprit que le paysan français, et qu'en général le paysan italien a reçu du ciel infiniment plus de susceptibilité de sentir avec force et profondeur, autrement dit, infiniment plus d'énergie de passion.

En revanche, le paysan français a beaucoup plus de bonté, et de ce bon sens qui s'applique si bien aux circonstances ordinaires ûh la vie. Le paysan de la Brie qui a mille francs déposés dans une maison de banque ou prêtés sur hypothèque est rassuré par l'idée de cette petite fortune. La possession d'un capital de mille francs consistant en autre chose qu'un fonds de terre est au contraire le pire sujet d'inquiétudes que l'on puisse donner à un paysan italien. J'excepte le Piémont, les environs de Milan et la Toscane ; j'excepte surtout l'État de Gênes, où le territoire ne produisant pas assez de blé pour la subsistance des habitants, tout le monde est négociant. Sans être sorties de notre belle France, les personnes qui ont voyagé dans le Midi savent que la bonté est rare parmi les paysans. Le quartier général de la bonté est Paris; elle règne surtout à cinquante lieues à la ronde.

2 février. — Quelle n'a pas été ma joie, en rentrant à Florence ce matin, de rencontrer au café un de mes amis de Milan 1 II court à Naples voir l'ouverture du théâtre de Saint-Charles, reconstruit par Barbaja après l'incendie d'il y a deux ans; il arrivera trop tard. Il me propose une place dans sa calèche ; cette idée renverse tous mes projets raisonnables» et j'accepte ; car enfin, je voyage non pour connaître l'Italie, mais pour me faire

plaisir. Je crois que ma grande raison a été que cet ami parle milanais : la prononciation arabe du Florcntiûf me dessèche le cœur, et, en parlant avec mou ami délie nostre cose di Milan, une sorte de sérénité et de bonheur tranquille se répand dans mon Âme. Cette conversation pleine de candeur n'offre jamais Vombre d'un mensonge, jamais de crainte du ridicule. J'ai vu cet aimable Milanais dix fois peut-être en ma vie, et il me fait Teffet d'un ami intime.

Nous ne nous sommes arrêtés que dix minutes à Sienne pour la cathédrale, dont je ne me permettrai pas de parler. J'écris en voiture; nous avançons avec lenteur, au milieu d'une suite de petites collines volcaniques, couvertes de vignes et de petits oliviers: rien de plus laid. Pour nous refaire, de temps à autre nous traversons une petite plaine empuantie par quelque source malsaine. Rien ne porte à la philosophie comme l'ennui d'une laide route ; je voudrais bien, me dit mon ami, que Ton proposât un prix pour l'examen de cette question : Quel mal Napoléon a-t-il fait à Vltaliel

On répondrait : Il a donné deux degrés de civilisation, tandis qu'il lui eût été facile d'en accorder dix.

Napoléon dirait de son côté : Vous m'avez rejeté une de mes lois les plus essentielles (l'enregistrement des actes, repoussé en 1806 par le corps législatif de Milan); j'étais Corse, je comprenais le caractère italien, qui n'est pas décousu comme celui des Français; vous m'avez fait peur. Par incertitude, autant que par fantasmagorie monarchique, j'ai renvoyé toute grande amélioration jusqu'à ce voyage de Rome que jamais je n'ai pu faire; il m'a fallu mourir sans voir la ville des Césars» et sans dater du Gapitole un décret digne de ce nom.

TORIMIERI.

5 février. — Nous avons soupe hier à Ruon-Convento. La calèche avait heureusement besoin de quelques réparations; j'ai abandonné mon ami, et suis allé m'établir dans la boutique du barbier (c'est un sacrifice que je fais à mon devoir de voyageur). J'y trouve heureusement un jeune curé des environs,

beau parleur, qui, me voyant étranger, veut absolument me faire les honneurs du pays, et me céder son lour sur le grand fauteuil de cuir : j'accepte. Rien n'attache comme les bienfaits^ et j'obtiens, en faisant beaucoup de frais, une heure de conversation intime avec ce jeune curé. Tantôt, en vertu de sa robe, il me dit beaucoup de mal des Français; tantôt, en vertu de son esprit, dont il a infiniment (du raisonnable s'entend, et de l'exact, à la florentine), il porte aux nues cette administration française si raisonnable, si forte, si exacte, et qui semait sur la pauvre Italie du seizième siècle les conséquences de la civilisation du dixhuitième. Par le gouvernement de Napoléon, ritalie sautait à pieds joints trois siècles de perfectionnements. Dans les îles de la mer Pacifique, que les Aiiglais découvrent aujourd'hui, et que la petite vérole dépeuple sans cesse, ils ne portent pas l'inoculation, cette invention bienfaisante tant calomniée par les tètes à perruque de 1756, mais la vaccine, bien supérieure à l'inoculation. Tel était notre rôle en Italie.

L'administration impériale, qui souvent en France étouffait les lumières, en Italie ne froissait que l'absurde ; de là l'immense et juste différence de la popularité de Napoléon en France et en Italie. En France, Napoléon ôtait les écoles centrales, gâtait l'École polytechnique, souillait instruction publique, et faisait avilir les jeunes âmes par son M. de Fontanes. La dose de sens commun et de libéralité que M. de Fontanes n'osait ôter aux établissements de l'université impériale eût été encore un immense bienfait pour l'Italie. Dans les pays à imagination, comme Bologne, Brescia, Reggio, etc., plusieurs jeunes gens, ignorant les frottements que le moindre établissement nouveau rencontre en ce monde, et la tète échauffée des utopies impossibles de Rousseau, blâmaient hautement Napoléon, mais sans voir clairement et nettement en quoi il trahissait le pays et méritait Sainte- Hélène. A Florence, au contraire, pays où Ton ne voit jamais que la réalité, le système de Napoléon brillait de tous ses avantages. J'ai parcouru avec mon curé presque toutes les branches de Tadministration. La petitesse et le vexatoire de l'administration française n'étaient visibles que dans les droits réunis. Mais, par exemple, notre Gode civil, ouvrage des Treilhard, des Mer-

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lin, .des Gambacérès, succédait sans intermédiaire aux lois atroces de Gharles-Quint et de Philippe II.

Le lecteur ne saurait se figurer les absurdités desquelles nous avons guéri Tltalie. « Par exemple, me dit mon jeune curé, en 1796, c'était encore une impiété, dans ces vallées de TApennin, sur lesquelles la foudre se promène deux ou trois fois par . mois, de faire placer un paratonnerre sur sa maison ; c'était s'opposer à la volonté de Dieu. (Les méthodistes anglais ont eu la même idée.) Or ce que Tltalien aime le mieux au monde, c'est Tarchitecture de sa maison. Après la musique, l'architecture est celui des beaux-arts qui remue le plus profondément son cœur. Un Italien s'arrête et passe un quart d'heure devant une belle porte que Ton construit dans une maison nouvelle. Je conçois le comment de cette passion : à Vicence, par exemple^ la sottise méchante du commandant de place et du commissaire de police autrichiens ne peut détruire les chefs-d'œuvre de Palladio, ne peut empêcher qu on en parle. C'est à cause de ce goût pour Farchitecture que les Italiens qui arrivent à Paris sont si choqués, et que leur admiration pour Londres est si vive : « Où « trouver au monde, disent-ils, une rue égale ou comparable à « Régent street? »

Mon jeune curé me dit que Cosme I" de Médicis, ce prince funeste qui a brisé le caractère des Toscans, achetait à tout prix, pour les faire brûler à Tinstant, les mémoires manuscrits, et les histoires où Ton parlait de sa maison.

Il me montre de loin, à Taide d'un beau clair de l'une, les restes de plusieurs de ces villes de Tantique Élrurie, toujours situées au sommet de quelque colline. Sensations paisibles de cette belle nuit, veut très-chaud. Pendant la route, que nous reprenons à deux heures du matin, mon imagination franchit l'espace de vingt et un siècles, et, je fais à mon lecteur cet aveu ridicule, je me sens indigné contre les Romains, qui vinrent troubler, sans autre titre que le courage féroce, ces républiques d'Étrurie, qui leur étaient si supérieures par les beaux arts, par les richesses et par l'art d'être heureux. (L'Étrurie, conquise l'an 280 avant Jésus-Chrisl, après quatre cents années d'hostilités.) C'est comme si vingt régiments de Cosaques venaient sac-

cager le boulevard et détruire Paris : ce serait un msilheur même pour les hommes qui naîtront dans dix siècles ; le genre humain et Fart d'être heureux auraient fait un pas en arrière.

Hier soir, à notre auberge du Lion (T Argent, en soupant avee sept ou huit voyageurs arrivés de Florence, nous avons été Tobjet de trois ou quatre traits de la politesse la plus exquise. Pour compléter les agréments de la soirée, nous sommes servis à table par deux jeunes flUes d*une rare beauté, lune blonde et Tautre brune piquante : ce sont les filles du maître de la maison. On dirait que le Bronzino a dessiné d'après elles ses figures de femmes, dans son fameux tabieau des Limbes S si méprisé des élèves de David, mais qui me plaît beaucoup, comme éminemment toscan. En Italie, une ville est fière de ses jolies femmes comme de ses grands poètes. Nos convives, après avoir admiré les traits si nobles de nos jeunes paysannes, entament une vive discussion sur les beautés de Milan comparées à celles de Florence. « Que pouvez-vous préférer, disait un Florentin, à mesdames Pazz*, Cors*, Nenci**, Mozz*? — Madame Genlor doit remporter sur tout! s'écriait un Napolitain.— -Madame Florenz* est peut-être plus belle que madame Agost^, » disait un Bolonais. Je ne sais pourquoi il me semble peu délicat d'écrire en français le reste de cette conversation. Rien n*était plus décent que nos discours ; nous parlions comme des sculpteurs. < Pendant tout le souper, nous avons été en plaisanterie suivie avec les jolies filles qui nous servaient ; et, chose singulière en un tel lieu, jamais il n*y a eu la plus petite approche vers des idées trop libres. Elles ont souvent répondu aux agaceries des voyageurs par de vieux proverbes florentins ou par des vers. Les filles d'un aubergiste à son aise sont beaucoup moins séparées de la société ici qu'eu France ; personne en Italie n'a jamais songé à copier les manières d'une cour brillante. Quand Ferdinand m paraît au milieu de ses sujets, il ne produit d'autre effet

i Alors à Santa Grocc, et transporté depuis à la galerie de Florence, comme peu décent dans une église. Les prêtres ont eu raison : et cependant ce tableau ne scandalisait personne depuis deux siècles qu'il élait à Santa Groce. Les convenances font de3 progrès : source d*ennui.

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que celai d'un particulier fort riche, et par là peut-être trèsheureux. On juge librement son degré de bonheur, la beauté de sa femme, etc. il n'entre dans la tête de personne d'imiter ses manières.

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