‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 17 sur 40 · PRÈS DE BOLSENA · texte numérisé non relu

PRÈS DE BOLSENA

5 février, pendant une longue montée. — Mon compagnon dort à mes c6tés, il vient de me conter les anecdotes qui dans ce moment sont à la mode à Venise et à Milan.

Le gros marquis Filorusso, célèbre par le poème de Buratli, dont il est le héros conjointement avec un éléphant, et par sa campagne sur la place San Fedele à Milan, vient d'être affligé d'une des plus chaudes volées de coups de canne qui se soient jamais distribuées. Ce marquis, le plus important des hommes, se promenait dans Milan vers les deux heures du matin, pour goûter une odeur agréable à la suite d'un de ces chars nommés navach, trop nécessaires dans les grandes villes, lorsque trois hommes, qu'il reconnut, lui firent ce désagréable accueil. A peine le jour venu, et malgré un accès de fièvre, efTet de la peur ou de la douleur, le marquis court au bureau de la police, laquelle» fidèle aux règles niaises du code autrichien, lui dit : c Votre Excellence a-t-elle des témoins? — Oui, j'ai mon dos tout bleu, répond le marquis, et les trois bulif qui viendront tout avouer sans doute. 1» Leur chef était le fameux Vellicri, Tentrepreneur du théâtre. Du temps des Français, la police eût mandé Thonnéte

Vellicri, et lui eût dit : ccFaites-moi la grâce de me dire où vous étiez hier à deux, hâures du matin. » Mais cette question n'est pas légale suivant le code autrichien ; et le marquis outré est revenu se mettre au lit et recevoir les compliments de condoléance. Tout le monde riait en détournant la tète, excepté la petite Gabrica, cause de ce grand événement. Quoique prodigieusement avare, le marquis millionnaire protège la petite chanteuse Gabrica. Le terrible Yellicri révisait de payer à cette jolie fille quinze cents francs qu'apparemment il lui devait, puisque le tribunal, sollicité par le marquis Filorusso, Fa condamné, et par corps, à les payer. C'est dans son chagrin d'être obligé de payer que Yellicri a bâtonné le marquis. A peine remis de la peur effroyable que lui avaient causée les coupe-jarrets, le Filorusso a songé au théâtre de sa gloire, à Venise. « Là, s'est-il dit, j'ai vaincu l'éléphant*; là, Vellicri est entrepreneur du théâtre [impresario)\ je lui ferai sifQer toutes ses pièces et le ruinerai.» En effet, a continué mon ami, depuis quelques mois on sifQe tous les opéras du théâtre de Yellicri^ et il perd de grosses sommes.

Yoilâ comment, avant Napoléon, était occupée la vie des Italiens : sous son règne, Yellicri eût été renvoyé à la rame pour deux ou trois ans, et le marquis mis en prison s*il se fût avisé de troubler le spectacle. Ce qui fait rire, c'est que le marquis Filorusso a contribué à ramener l'ordre de choses qui le laisse affliger par le bâton; il se promenait par hasard sur la place San Fedele pendant qu'on massacrait Prina.

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