VELLETRI
6 février. — Nous n'avons passé que trois heures à Bome. J'ai vu de loin la coupole de Saint-Pierre, et n'y suis point allé : je l'avais promis à mon compagnon de voyage. Si j'ai vu le Colysée, c'est que la route de Naples passe tout près. La calèche s'est
* Voir VElefanteidej satire admirable de M. Buratti. Chercher la description de la figure tombolaria. Jamais satirique n'égala M. Buratti pour la peinture du physique de ses héros : après l'avoir lu, on les reconnaît dans la rue. Don Jucm renferme bien des imitations de ce poète.
arrêtée, et nous avons parcouru le Golysée pendant dix minutes ; c'est sans doute Tune des cinq ou six chpses sublimes que j*aie vues en ma vie. Nous sommes entrés à Rome par <ïette fameuse porte du Peuple. Ab ! que nous sommes dupes ! cela est inférieur à rentrée de presque toutes les grandes villes de ma connaissance : à mille lieues au-dessous de l'entrée à Paris par l'arc de triomphe de TËtoile. Les pédants, qui trouvaient dans la Rome moderne l'occasion d'étaler leur latin, nous ont persuadé qu'elle est belle : voilà le secret de la réputation de la ville éternelle. Notre calèche a été arrêtée dans la rue par la marche des troupes qui allaient passer une grande revue, en réjouissance de ce que le ministre de la guerre vient d'être fait archevêque. Fabius, uhi es? — Il règne dans les rues de Rome une odeur 4e choux pourris. — A travers les belles fenêtres des palais du Corso, on voit la misère de Tintérieur. Pour ménager les mœurs si pures des Italiens de Rome, le pape ne leur permet le spectacle que pendant le carnaval ; tout le reste de Tannée ils ont des comédiens de bois. On va défendre aux femmes de monter sur la scène, on aura des castrats à leur place. Nous dînons à VArmellino (dans le Corso, rue magnifique, étroite, et remplie de palais). On nous fait jurer, en visant nos passe-ports, que nous n'avons jamais servi Murai : c'est ainsi que ce mot est écrit dans le serment; on ne dit pas M. Murât ou le général Murât. Quelle grossièreté ! cela rappelle le Capet de la Révolution.
Nous sortons par la porte de Saint-Jean- de-Latran. Vue magnifique de la voie Appienne, marquée par une suite de monuments en ruine ; admirable solitude de la campagne de Rome ; effet étrange des ruines au milieu de ce silence immense. Gomment décrire une telle sensation? J'ai eu trois heures de l'émotion la plus singulière : le respect y entrait pour beaucoup. Pour ne pas être obligé de parler, je feignais de dormir. J'auraij eu beaucoup plus de plaisir étant seul. La campagne de Rome, traversée par ses longs fragments d'aqueducs, est pour moi la plus sublime des tragédies. C'est une plaine magnifique sans aucune culture. J'ai fait arrêter la calèche pour lire deux ou trois inscriptions romaines. Il y a quelque chose de naïf et de badaud dans mon respect passionné pour une inscription vraiment anti-
que : il me semble que je me mettrais à genoux pour lire avec plus de plaisir une inscription vraiment gravée par les Romains dans le lieu où, pour la première fois, ils cessèrent de fuir, après Trasimène : j'y trouverais un grandiose qui, pendant huit jours, fournirait matière à mes rêveries; j'en aimerais jusqu'à la forme des lettres. Rien ne me révolte comme une inscription moderne : c'est ordinairement là que toute notre petitesse éclate hideusement par ses superlatifs. Je réfléchis aujourd'hui sur mon émotion d'hier : mon passage à Rome, la vue de la campagne surtout m'a donné des nerfs. J*ai cru jusqu'à ces derniers temps détester les aristocrates; mon cœur croyait sincèrement marcher comme ma tête. Le banquier R*** me dit un jour : oc Je vois chez vous un élément aristocratique. » J'aurais juré d'en être à mille lieues. Je me suis en effet trouvé cette maladie : chercher à me corriger eût été duperie : je m'y livre avec délices.
Qu'est-ce que le moi? je n'eu sais rien. Je me suis un jour réveillé sur cette terre ; je me trouve lié à un corps, à un caractère, à une fortune. Irai-je m'amuser vainement à vouloir le£ changer, et cependant oublier de vivre? duperie : je me soumets à leurs défauts. Je me soumets à mon penchant aristocratique, après avoir déclamé dix ans, et de bonne foi, contre toute aristocratie. J'adore les nez romains, et pourtant, si je suis Français, je me soumets à n*avoir reçu du ciel qu'un nez champenois : qu'y faire? Les Romains ont été un grand mal pour Thumanité, mie maladie funeste qui a retardé la civilisation du monde : sans eux, nous en serions peut-être déjà en France au gouvernement des États-Unis d'Amérique. Ils ont détruit les aimables républiques de rÉtrurie. Chez nous, dans les Gaules, ils sont venus déranger nos ancêtres : nous ne pouvions pas être appelés des barbares; car enfin nous avions la liberté. Les Romains ont construit la machine compliquée nommée monarchie; et tout cela, pour préparer le règne infâme d'un Néron, d'un Galigula, et les folles discussions du Bas-Empire sur la lumière incréée du Tbabor.
Malgré tant de griefs, mon cœur est pour les Romains. Je ne vois pas ces républiques d'Etrurie, ces usages des Gaulois qu^ assuraient la liberté; je vois au contraire dans toutes les bistoî-
res agir et vivre le peuple romain, el Ton a besoin de voir pour aimer. Voilà comment je m'explique ma passion pour les vestiges de la grandeur romaine, pour les ruines, pour les inscriptions. Ma faiblesse va plus loin : je trouve dans les églises très-anciennes des copies des temples païens. Les chrétiens, triomphants après tant d'années de persécution, démolissaient avec rage un temple de Jupiter, mais ils bâtissaient à côté une église à saint PauH. Ils se servaient des colonnes du temple de Jupiter qu'ils venaient de détruire ; et, comme ils n'avaient aucune idée des beaux-arts, ils copiaient sans s'en douter le temple païen.
Les moines et la féodalité, qui sont maintenant le pire des poisons, furent d'excellentes choses en leur temps : on ne faisait rien alors par vaine théorie; on obéissait aux besoins. Nos privilégiés d'aujourd'hui proposent à un homme fait de se nourrir de lait et de marcher à la lisière. Rien de plus absurde : mais c'est ainsi que nous avons commencé. Pour moi, je regarde saint François d'Assise comme un très-grand homme. C'est peut-être en vertu de ce raisonnement, formé à mon insu, que je me trouve un certain penchant pour les églises cathédrales et les cérémo* nies antiques de rÉglise; mais il me les faut vraiment antiques: dès qu'il y a du saint Dominique et de rinquisition, je vois le massacre des Albigeois, les rigueurs salutaires de la Saint-Barthélémy, et, par une transition naturelle, les a s de Nimes,
en 1815. J'avoue que toute mou aristocratie m'abandonne à la ''ue hideuse de Trestaillous et de Trufémi.
Nous avons trouvé une vallée charmante en sortant d'Albano, tout de suite après le tombeau des Horace et des Curiace. C'est le premier joli paysage depuis Bologne et notre chère Lombardie. Position singulière du palais Chigi; beaux arbres; vue de la mer ; paysage sublime ; architecture italo-grecque.
7 février. — A Terracine, dans celte auberge magnifique bâtie par ce Pie VI qui savait régner, l'on nous propose de souper avec les voyageurs arrivant de Naples. Je distingue, parmi
' Par exemple le fameux Saint-Paul hors des murs, à Rome, incendié en 1823, et que Ton va, dit-on, essayer de rebâtir au moyen d'un ordre de chevalerie dont on vendrait la croix (1826).
sept à huit personnes, un très-bel homme blond, un peu chauve, de vingt-cinq à vingt-six ans. Je lui demande des nouvelles de Naples et surtout de la musique : il me répond par des idées nettes, brillantes et plaisantes. Je lui demande si j'aiTespoir de voir encore à Naples YOtello de Rossiui ; il répond en souriant. Je lui dis qu'à mes yeux Rossini est Tespoir de Técole d'Italie : c'est le seul homme qui soit né avec du génie ; et il fonde ses succès, non sur la richesse des accompagnements, mais sur la beauté des chants. Je vois chez mon homme une nuance d'embarras ; les compagnons de voyage sourient : enfin, c'est Rossini lui-même. Heureusement, et par un grand hasard, je n'ai parlé ni de la paresse de ce beau génie ni de ses nombreux plagiais.
11 me dit que Naples veut une autre musique que Rome ; et Rome, une autre musique que Milan. Ils sont si peu payés! Il faut courir sans cesse d'un bout de l'Italie à l'autre, et le plus bel opéra ne leur rapporte pas deux mille francs. Il me dit que son Otello n'a réussi qu'à moitié, qu'il va à Rome faire une Ceri' drillon, et de là à Milan, pour composer la Pie voleuse à la Scala.
Ce pauvre homme de génie m'intéresse vivement, non qu'il ne soit très- gai et assez heureux; mais quelle pitié qu'il ne se trouve pas dans ce malheureux pays un souverain pour lui faire une pension de deux mille écus, et le mettre à même d'attendre l'heure de l'inspiration pour écrire ! Gomment avoir le courage de lui reprocher de faire un opéra en quinze jours? Il écrit sur une mauvaise table, au bruit de la cuisine de l'auberge, et avec l'encre boueuse qu'on lui apporte dans un vieux pot de pommade. C'est l'homme d'Italie auquel je trouve le plus d'esprit, et certainement il ne s'en doute pas; car en ce pays le règne des pédants dure encore. Je lui disais mon enthousiasme pour Vltaliana in Algeri; je lui demande ce qu'il aime le mieux de Vltaliana ou de Tancredi; il me répond : « Le Matrimonio segreto.^ Il y a de la grâce ; car le Mariage secret est aussi oublié qu'à Paris les tragédies de Ducis. Pourquoi ne pas percevoir un droit sur les troupes qui jouent ses vingt opéras? Il me démontre qu'au milieu du désordre actuel cela n'est pas même proposable.
Nous restons à prendre du thé jusqu'à minuit passé : c'est la
plus aimable de mes soirées d'Italie ; c'est la gaieté d'un homme heureux. Je me sépare enfm de ce grand compositeur avec un sentiment de mélancolie. Ganova et lui, voilà pourtant, grâce aux gouvernants, tout ce que possède aujourd'hui la terre du génie. Je me répète, avec une joie triste Texclamation de Falstaff ;
Tbere live not Ihree great men in En gland ; and one of them is poor and grows old.
[King Henri /V, first part, acte II, scène iv.)
8 février. — Je demande s'il y a spectacle : sur la réponse affirmative, j'y cours. J'ai bien fait : les Nozze in Campag^ia, musique pleine d'esprit du froid Guglielmi (Gis du grand compositeur), ont été jouées et chantées avec toute la chaleur et tout l'ensemble possibles, par trois ou quatre pauvres diables qui gagnent huit francs chaque fois qu'ils jouent.
La prima donnuy grande femme bien faite, brune piquante et disinvolta, joue et chante avec tout le génie possible. J'oublie loute ma colère contre l'avilissement romain; je redeviens heureux. Le héros du libretto, qui a été payé trente francs au poète, est un seigneur amoureux d'une de ses sujettes (c'est le mot propre ici); la jeune fille va épouser un manant qui parle napolitain; à chaque fois que le seigneur arrive pour expliquer son amour, il survient quelque embarras, et il faut qu'il se cache. La jalousie tendre, véritable, désespérée du pauvre paysan intéresse. Tous les patois sont naturels et plus près du cœur que les langues écrites : je n'entends pas deux mots de celui-ci. Deux heures de plaisir vif : je lie conversation avec mes voisins, admirateurs outrés de Napoléon^ ils disent que les juges commençaient à ne plus se faire payer : sur dix vols, il y en avait un de puni, etc., etc.
L'opéra finit à minuit : nous repartons à une heure. Les Autrichiens ont mis des corps de garde à tous les quarts de lieue, et font enrager les voleurs, qui meurent de faim.
HAPLES.
9 février. — Entrée grandiose : on descend une heure vers la mer par une large route creusée dans le roc tendre, sur lequel ta ville est bâtie. — Solidité des murs. — Albergo de' Poveri, premier édifice. Gela est bien autrement frappant que cette bonbonnière si vantée, qu'on appelle à Rome la porte du Peuple.
Nous voici au palais dei Studj; on tourne à gauche, c'est la rue de Tolède. Voilà un des grands buts de mon voyage, la rue la plus peuplée et la plus gaie de l'univers. Le croira-t-on? nous avons couru les auberges pendant cinq heures ; il faut qu'il y ait ici deux ou trois mille Anglais; je me niche enfin au septième étage, mais c'est vis-à-vis Saint-Charles, et je vois le Vésuve et la mer.
Saint-Charles n'est pas ouvert ce soir ; nous courons aux Florentins : c'est un petit théâtre en forme de fer à cheval allongé, excellent pour la musique, à peu près comme Louvois. Les billets sont numérotés ici comme à Rome : tous les premiers rangs sont pris. On joue Paul et Virginie , pièce à la mode de Guglielmi : je paye double, et j'ai un billet de seconde file. Salle brillante ; toutes les loges sont pleines, et de femmes très-parées, car ici ce n'est pas comme à Milan, il y a un lustre.
Symphonie extrêmement travaillée, trente ou quarante motifs se heurtent, ne se laissent pas le temps d'être compris et de toucher; travail difficile, sec et ennuyeux. On est déjà fatigué de musique quand la toile se lève.
Nous voyons Paul et Virginie : ce sont mesdemoiselles Chabran et Ganonici ; celle-ci, extrêmement miuaudière, fait Paul. Les amants sont égarés comme dans l'opéra français. Duetto plein de grâces affectées. Arrive le bon Domingo : c'est le fameux Casacia, le Potier de Naples, qui parle le jargon du peuple. Il est énorme, ce qui lui donne l'occasion de faire plusieurs lazzi assez plaisants. Quand il est assis, il entreprend, pour se donner un air d'aisance, de croiser les jambes : impossible ; l'effort qu'il fait l'entraîne sur son voisin : chute générale, comme dans un roman de Pigault-Lebrun. Cet acteur, appelé vulgairement Casa-
ciello, est adoré du public ; il a la voix uasillarde d'un capucio. Â ce Ihéâlre, tout le monde chaule du uez. Il m'a paru se répé* ter souvent ; à la fm il m^amusail moins. Les gens du Nord sont difficiles pour la gaieté du Midi ; chez eux la détente du rire part difficilement. Domingo Gasaciello ramène Paul et Virginie à l'habitation. Virginie a un père : c'est Texcellente basse-taille Pellegrini ; c'est le Martin (le Naples ; il a de l'acteur français Tagililé de la voix et la froideur. 11 m'a toujours fait beaucoup de plaisir dans les airs qui n'exigent pas de passion. C'est un bel homme à l'italienne, avec un nez immense et une barbe noire : on le dit homme abonnes fortunes; ce que je sais, c'est qu'il est fort aimable.
Le capitaine de vaisseau est un ienore, joli garçon et glacial, provenant du pays de Venise, où il était sous-préfet. Mademoiselle Chabran a une assez jolie voix; mais elle est encore plus froide que la Canonici et Pellegrini. Mademoiselle Chabran est bien inférieure à la petite Fabre de Milan, dont la 6gure épuisée a quelquefois l'air du sentiment. — Ensemble satisfaisant pour le vulgaire du grand monde : rien de choquant ; mais rien pour ^l'homme qui aime la peinture de la nature passionnée.
Le théâtre des Fiorentini est frais et joli. L>uverture de Tavant-scène est beaucoup trop étroite ; les décorations sont pitoyables comme la musique, quoiqu'elle ait un grand succès et qu'on ait fait beaucoup de silence. Deux ou trois fois des chut multiplies ont annoncé des morceaux favoris. Musique lamentable, toujours de la même couleur ; c'est un homme froid qui vise au sentiment. Rien de plus insipide ; mais les sots ont du goût pour l'opéra semi-seria; ils comprennent le malheur et non pas le comique. Il y a bien plus de véritable peinture du cœur humain dans les farces napolitaines, comme celles de Gapoue. On applaudit beaucoup Guglielmi, et les bravos viennent du cœur; ce qui n'em].êche pas que cette musique ne soit irrévocablement Vesprit voulant faire du génie : c'est la couleur du siècle. Que M. Guglielmi ne vient-il à Paris ? il y passerait tout d'une voix pour un grand homme. C'est Grétry ressuscité, et avec moins de petitesse dans la manière. Sa musique est aussi un peu perruque, qu'on me passe ce mauvais mot si pittoresque.
Quelquefois Guglielmi se doane un air de fraîcheur, eu volant sans façon dix ou douze mesures à Bossini. C'est Natoire ou de Troye prenant une têle au Gufde.
12 février. — Voici enfin le grand jour de Touverture de Sainl-Charles : folies» torrents de peuple, salle éblouissante. Il faut donner et recevoir quelques coups de poings et de rudes poussées. Je me suis juré de ne pas me fâcher, et j'y ai réussi : mais j'ai perdu les deux basques de mon habit. Ma place au parterre m*a coulé trente-deux carlins (quatorze francs), et mon dixième dans une loge aux iroisièmes, cinq sequins.
Au premier moment, je me suis cru transporté dans le palais de quelque empereur d'Orient. Mes yeux sont éblouis, mon âme ravie. Bien de plus frais, et cependant rien de plus majestueux, deux choses qui ne sont pas aisées à réunir. Cette première soirée est toute au plaisir : je n*ai pas la force de critiquer. Je suis harassé. À demain le récit des drôles de sensations qui sont venues effrayer les spectateurs. (12 J.)
13 février. — Même impression de respect et de joie en entrant. Il n'y a rien en Europe, je ne dirai pas d'approchant, mais qui'puisse même de loin donner une idée de ceci. Cette salle, reconstruite en Irois cents jours, est un coup d'État : elle attache le- peuple au roi plus que cette constitution donnée à la Sicile, et que l'on voudrait avoir à Naples, qui vaut bien la Sicile. Tout Naples est ivre de bonheur. — Je suis si content de la salle, que j'ai été charmé de la musique et des ballets. La salle est or et argent, et les loges bleu-de-ciel foncé. Les ornements de la cloison qui sert de parapet aux loges sont en saillie : de là la magnificence. Ce sont des torches d'or groupées et entremêlées de grosses fleurs de lis. De temps en temps cet ornement, qui est de la plus grande richesse, est coupé par des bas-reliefs d'argent. J'en ai compté, je crois, trente-six.
Les loges n'ont pas de rideaux et sont fort grandes. Je vois partout cinq ou six personnes sur le devant.
Il y a un lustre *.i:perbe, étincelanl de lumière, qui fait resplendir de partout ces ornements d'or et d'argent : effet qui n'aurait pas lieu s'ils n'étaient en saillie. Bien de plus majestueux et de plus magnifique que la grande loge du roi^ au-dessus
de la porte du milieu : elle repose sur deux palmiers d'or <le grandeur naturelle ; la draperie est en feuilles de métal, d'un rouge pâle ; la eouroime, ornement suranné, n'est pas trop ridicule. Par contraste avec la magnificence delà grande loge, ihn*y a rien de plus frais ni de plus élégant que les petites loges incognito placées au second rang, contre le théâtre. Le satin bleu, les ornements d'or et les glaces, sont distribués avec un goût que je n'ai vu nulle part en Italie. La lumière étincelante qui pénètre dans tous les coins de la salle permet de jouir des moindres détails.
Le plafond, peint sur toile, absolument dans le goût de Técole française ; c'est un des plus grands tableaux qui existent. Il en est de même de la toile. Rien de plus froid que ces deux peintures. — J'oubliais la terreur des femmes, le 12 au soir. Vers la cinquième ou sixième scène de la cantate, on commença à remarquer que le théâtre se remplissait insensiblement d'une fumée obscure. Cette fumée augmei^. Vers les neuf heures, je jette les yeux par hasard sur madame la duchesse del G**^, dont la loge était à côté de la nôtre : je la trouve bien pâle ; elle se penche vers moi, et me dit avec un accent de terreur superbe : a Ah I santissima Madona ! le feu est à la salle ! Les mêmes gens qui ont manqué leur coup la première fois recommencent : qu'allons-nous devenir? » Elle était bien belle ; les yeux surtout étaient sublimes. « Madame, si vous n'avez rien de mieux qu'un ami de deux jours, je vous offre mon bras. » L'incendie Schwartzenberg me vint tout de suite à l'esprit. Tout en lui parlant, je me rappelle que je commençais à faire des réflexions sérieuses ; mais, en vérité, plus pour elle que pour moi. Nous étions aux troisièmes ; l'escalier est extrêmement roide : on allait s'y précipiter. Absorbé dans la recherche des moyens d'échapper, ce ne fut que deux ou trois secondes après que je m'aperçus de 1 odeur de cette fumée. « C'est du brouillard, et ce n'est pas de la fumée, dis-je à notre belle voisine ; c'est la chaleur d'une telle foule qui fait sécher une salie si humide. » J'ai su que cette idée, qui s'était présentée à tout le monde, n'avait pas empêché d'avoir une belle peur, et que, sans le qu'endira-t'On?ei la présence de la cour, les loges eussent été vides en un instant. Vers minuit, je
fis plusieurs visiles : les femmes élaient rendues de fatigue» les yeux cernés, des nerfs, le plaisir à mille lieues, etc., etc., etc.
14 février. — Je ne puis me lasser de Saint-Charles : les jouissances d'archi lecture sont si rares ! Pour les plaisirs de la musique, il ne faut pas les chercher ici : Ton n'entend pas. Quant aux Napolitains, c'est différent; ils jurent qu'ils entendent fort bien. Mon ami de Milan me présente dans plusieurs loges; les femmes se plaignent d'être trop vues : je me fais répéter ce reproche incroyable. Grâce à la profusion des lumières, ces dames sont en continuelle représentation ; ennui quadruplé par la présence d'une cour. Madame R*** regrette sincèrement les loges à rideaux du théâtre de la Scala. Le lustre détruit tout l'effet des décorations : il n'a pas grand' chose à faire, elles sont presque aussi mauvaises que celles de Paris. C'est un grand seigneur qui est à la tète des théâtres. Il y a dans ces décorations un défaut qui tue toute illusion : elles sont trop courtes de huit ou dix pouces; on voit sans cesse des pieds s'agiter sous les bases des colonnes ou entre les racines des arbres. Vous ne vous faites pas d'idée du ridicule de cette distraction : l'imagination s'attache à ces jambes que l'on voit remuer, et veut deviner ce qu'elles font.
J'ai trouvé ce soir à San Carlo une ancienne connaissance, M. le colonel Lange : il est ici commandant de place pour les Autrichiens, et m'a présenté à sa très-jolie femme. Après-demain je dînerai chez lui avec huit ou dix officiers autrichiens. Cela vaut mieux que la protection de mon ambassadeur.
La cantate du premier jour est de la flatterie du seizième siècle : vers et musique, tout en est assommant. En France, nous savons donner à la flatterie la plus fausse Tair naîf du vaudeville. Je croyais à M. Lampredi assez d'esprit pour suivre cette idée ^ L'homme de génie en ce genre est Métastase. C'est la
* C'est l'auteur du*iscul bon journal littéraire, depuis Barelti, il Poligrafo, Miiin, 1811. Sous le nom de littérature, les autres donnent de lourdes dissertations, qui ne passeraient pas l'antichambre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, ou des vers dignes de Berthellemot. (Voyez la Biblioteca ilaliana, de Milan, journal payé à % Acerbi par le gouvernement Metternicb : c'est tout dire.)
plus grande difOculté vaincue que je connaisse. — Je vais au cabinet liilcraire. Le Journal des Débats a été arrêté ces joursci comme trop libéral.
20 février. — C'est peut-être parce que Naples est une grande capitale comme Paris que je trouve si peu à écrire. Je passe bien mon temps ; mais, grâce au ciel, le soir je n*ai rien à dire de nouveau, et je puis me coucher sans travailler. Je suis reçu chez madame la princesse Belmoute, chez Taimable marquis Berio, avec une politesse parfaite ; comme cinq cents étrangers Tonl été avant moi, comme deux cents seront reçus l'année prochaine. Â quelques légères nuances près, c'est le ton des bonnes maisons de Paris. H y a plus de vivacité et surtout plus de bruit ici ; souvent la conversation est tellement criarde, qu'elle me fait mal auK oreilles. Naples est la seule capitale de Tltalie; toutes les autres grandes villes sont des Lyon renforcés.
25 février. — Je suis bien dupe, à mon âge, de m'être imaginé que, dans une entreprise publique, l'attention pût se porter à la fois sur deux objets. Si la salle est superbe, la musique doit être mauvaise; si la musique est délicieuse, la salle sera pitoyable.
Le mérite d'avoir reconstruit cette salle est tout entier à un M. Barbaja : c*est un garçon de café milanais et fort bel homme qui en tenant les jeux a gagné des millions : il a bâti la salle sur les profits futurs de sa banque. Le vieux roi voulait madame Gatalani: bonne inspiration; il fallait y joindre Galli» Crivelli et Tachinardi ; mais M. Barbaja protège mademoiselle C***. Je ne sais qui protège Nozari, que nous avons vu si bon à Paris dans le rôle de Paolino ; mais il y a quatorze ans. Davide le fils est ce qu'il y a de mieux; on souffre des efforts que fait ce pauvre jeune homme pour lancer sa voix grêle et brillante dans ce vase énorme. Il a pris de Nozari Thabitudede certains trilles faits avec la voix de tête. Il a grand besoin déchanter sur un petit théâtre et d'avoir un bon maître ; c'est le meilleur ténor d'Italie : Tachinardi s'éteint, et Crivclli se glace.
L'orchestre m'a fait beaucoup de plaisir. 11 exécute avec fermeté; les instruments qui entrent attaquent la note avec franchise. Il est aussi ferme que l'orchestre de Favart, et a plus de
légèreté que ceux de Vienne : par là, ses piano acquièrent de la valeur.
Autant la pauvreté des décorations et la misère des costumes mettent Saint-Charles au-dessous de la Scala, autant les Napolitains remportent par le brillant de leur orchestre. Il y avait ce soir un bellissimo teatro: c*est-à-dire que tout était plein. Madame la princesse Belmonte remarque qu'au milieu de tant de surfaces brillantes les femmes semblent avoir des vêtements gris sale, et leurs joues des teintes plombées. Il faut employer pour les théâtres des teintes de gris, et non des couleurs brillantes.
Les Italiens ont une singulière passion pour les premières soirées des théâtres {pnme sere). Les gens les plus économes toute l'année dépensent fort bien quarante louis pour une loge le jour de l'ouverture. 11 y avait ce soir chez madame Formigîni des amateurs qui sont venus de Venise, et qui repartent demain. Avares pour les petites choses, ces gens-ci sont prodigues dans les grandes : c'est le contraire en France, où il y a plus de vanité que de passion.
La magnificence de San Carlo fait adorer le roi Ferdinand ; on le voit dans la loge partager les transports du public : ce mot partager fait oublier bien des choses. Anecdote de la pétition dans le berceau de la princesse nouvellement née^ pour sauver la vie de la belle San Felice, pendue en 1799. Un Napolitain, indigné du royalisme produit en moi par la belle architecture de San Carlo, me conte celte histoire : « Vous voyez un théâtre, me dit-il, et vous ne voyez pas les petites villes. » Il a raison de me rabrouer. Je conclus de ce qu'il me dit que le paysan napolitain est un sauvage, heureux comme on Tétait à Otaïti avant l'arrivée des missionnaires méthodistes.
28 février. -- Je suis allé voir les tableaux du chevalier Ghigi, avec la jeune duchesse. Situation de roman bien singulière, mais trop délicate pour être traitée dans nos mœurs. Le prince Corvi, jaloux de ne pouvoir troubler la tendresse de la contes sina Carolina, la mère de la duchesse, et du chevalier P***, les dénonce au mari, bon homme qui n'en croit rien ; mais de plus à deux filles charmantes et innocentes, de quinze à seize ans, les tendres amies de leur inère. Ces pauvres petites complotent
de se faire religieuses : elles sont gênées avec leur mère, n*oseut plus lui parler. Enfin, Tainée tombe à ses pieds, fondant en larmes, et là lui dévoile toute la dénonciation du prince Gorvi, et leur résolution d'aller au couvent, pour ne pas vivre avec une impie. — Position de cette mère, qui adore son amant, et qui a de rhonneur. Elle conserve assez de présence d'esprit pour nier. Cette anecdote, dont le récit prend vingt minutes, est peut-être ce que j'ai rencontré de plus touchant et de plus beau cette année. L'Italie est grande comme la main, tous les gens riches se connaissent d'une ville à l'autre; sans cela, je conterais trente anecdotes, et supprimerais toutes les idées générales sur les mœurs : tout ce qui est vaguCf en ce genre, est fans. Le lecteur qui a voyagé de ,Paris à Saint-Cloud et ne connaît que les mœurs de son pays entend par les mots décence, vertu, duplicité, des choses matériellement différentes de celles que vous avez voulu désigner.
Par exemple, à Bologne, j'ai trouvé chez madame N'** une jeune femme, Ghita, dont la vie ferait un des romans les plus intéressants et les plus nobles ; mais il faudrait n'y rien changer : cette histoire occupe onze pages de mon journal. Quelle peinture vive des mœurs de TEurope actuelle et de la sensibilité italienne! Gomme cela est supérieur à tous les romans inventés! quel imprévu et quel naturel dans les événements ! Le défaut des comédies de caractère, c'est qu'on prévoit toutes les occurrences que le héros va rencontrer. Le héros que Ghita a tant aimé, et qu'elle aime encore, est fort commun; le mari jaloux, dans le même genre ; la mère, atroce et énergique ; la jeune femme seule est héroïque. Du reste, on pilerait toutes les femmes à sentiment de Paris ou de Londres, qu'on n'en tirerait pas un caractère de cette profondeur et de cety^ énergie. Tout cela est caché sous l'air de la simplicité et souvent de la froideur. L'énergie qu'on trouve dans certains caractères de femmes de ce pays m'étonne toujours. Six mois après un mot indifférent que leur a dit leur amant, elles l'en récompensent ou s'en vengent; jamais d'oubli par faiblesse ou distraction, comme en France. Une Allemande pardonne tout, et, à force de dévouement, oublie. Quand les Anglaises ont de l'esprit, on retrouve chez elles
cette profondeur de sentiment; mais quelquefois la pruderie le gâte.
La manière de sentir de Tltalie est absurde pour les habitants du Nord. Je ne conçois même pas, après y avoir rêvé un quart d'heure, par quelles explications, par quels mots on pourrait la leur faire entendre. — L'effort du bon sens des gens les plus distingués est de comprendre qu'ils ne peuvent pas comprendre. Gela se réduit à l'absurdité du tigre qui voudrait faire sentir au cerf les délices qu'il trouve à boire du sang.
Je sens moi-même que ce que je viens d'écrire est ridicule : ces secrets font partie de cette doctrine intérieure qu'il ne faut jamais communiquer.
2 mars. — Bénéfice de Duport. Il danse pour la dernière fois; c*est un événement à Naples.
J'ai oublié les décorations de son ballet de Cendrillon. Elles ont été dessinées par un peintre qui connaît les vraies lois du terrible. Le palais de la fée, avec les lampes funèbres, et cette figure gigantesque haute de soixante pieds qui perce la voûte, et, les yeux fermés, montre du doigt l'étoile fatale, laisse dans l'âme un souvenir durable. Mais la parole ne peut pas faire comprendre à Paris ce genre de jouissance. Cette belle décoration manque par la couleur et le clair-obscur (les ombres et les clairs sont sans vigueur).
Une salle de danse au milieu des bois, copiée du Stone-Qenge, dans le même ballet de Cendrillon, et le palais de la fée, seraient remarquables même à Milan. On entend bien mieux en Lombardie la magie de la couleur; mais quelquefois le dessin n'atteint pas à l'effet, faute de nouveauté. A Naples, les arbres sont verts, et, à la Scala, gris-bleu. Ce ballet de Cendrillon, et le Joconde, ballet de Vestris, sont dansés presque comme à Paris. La présence de Marianne Gonti et de la Pallerini (mime remplie de génie, comparable à madame Pasta) lui 6le la froideur de la danse française. Gette froideur et nos grâces courtisanesques sont très-bien représentées par madame Duport, Taglioni et mademoiselle TagUoni. Pour Duport, c'est une ancienne admiration, à laquelle je me suis trouvé (idèle. 11 m'amuse comme un jeune chat : je le regarderais danser des heures entières.
Ce soir, le public contenait avec peine son envie d'applaudir : le roi a donné Texemple. J*ai entendu la voix de Sa Majesté de ma loge, et les transports sont allés jusqu'à la fureur, laquelle a duré trois quarts d*heure. Duport a toute la légèreté que nous lui avons vue à Paris dans Figaro. Jamais on ne sent TefTort, peu à peu sa danse s'anime, et il unit par les transports et l'ivresse de la passion qu'il veut exprimer : c'est tout le degré d'expression dont cet art est susceptible; ou du moins, pour être exact, je n'ai jamais rien vu de comparable. Vestris, Taglioni, comme tout le vulgaire des danseurs, d'abord ne peuvent pas cacher l'efTort; en second lieu, leur danse n'a point de progression,
«Ainsi ils n atteignent pas même à la volupté, premier but de l'art. Les femmes dansent mieux que les hommes ; Tadmiration, après la volupté, fait presque tout le domaine de cet art si borné. Les yeux, séduits par le brillant des décorations et la nouveauté des groupes, doivent disposer Tàme à une attention vive et tendre pour les passions que le^ pas vont peindre.
J*ai bien vu le contraste des deux écoles. Les Italiens admettent sans difBcullé la supériorité de la nôtre, et, sans s'en douter, sont bien plus sensibles à la perfection de la leur. Duport doit être content, ce soir on l'a bien applaudi ; mais les véritables transports ont été pour Marianne Gonti. J'avais un Français de bon ton à mes côtés, qui, transporté par la passion, est allé jusqu'à m'adresser la parole. Quelle indécence ! disait-il à tout moment. Il avait raison, et le public encore plus d'être ravi. Vindécence n'est à peu près qu'une chose de convention, et la danse est presque toute fondée sur un degré de volupté qu'on admire en Italie, et qui choque nos idées. Au milieu des pas les plus vifs, Vltalien n'a pas la plus petite idée 6^ indécence; il jouit de la perfection d'un art, comme nous des beaux vers de Cinna^ sans songer au ridicule de l'unité de lieu. Pour les impressions passagères, les défauts inaperçus n'existent pas. Ce qui est aimable à Paris est indécent à Genève : cela dépend du degré de pruderie inspiré par le prêtre de l'endroit. Les jésuites sont beaucoup plus favorables aux beaux-arts que le méthodisme.
Oà est le beau idéal de la danse ? jusquMci il u*y en a pas.
250 ŒUTRES DE STENDHAL.
Gel art tient de trop près à rînfluence des climats et à notre organisation physique. Le beau idéal changerait toutes les cent lieues.
L'école française vient seulement de donner la perfection de rexécution.
 présent, il faut qu'un homme de génie emploie celte perfection. (Test comme la peinture quand Masaccio parut. Le grand homme dans ce genre est à Naples, mais y est méprisé. Vigano a donné li Zingari, ou les Bohémiens. Les Napolitains se sont imaginés qu'il voulait se moquer d'eux. Ce ballet a découvert une drôle de vérité, dont personne ne se doutait : c'est que les mœurs nationales du pays de Naples sont exactement les mœurs des Bohémiens. (Voyez les Nouvelles de Cervantes.) Voilà Vigano qui donne des leçons aux législateurs; tant les arts ont de rapports ! C'est en même temps un beau succès, dans un art si rebelle à l'expression, que de l'avoir forcé à peindre, et à peindre si bien, des mœurs et non pas des passions (des habitudes de l'âme dans la manière de chercher le bonheur, et non pas un état passager et violent). Une certaine danse, exécutée au son des chaudrons, a surtout choqué les Napolitains; ils se sont crus mystifiés : et hier un jeune capitaine, chez madame la princesse Belmonte, se mettait en fureur au seul nom de Vigano. Pour revenir à leur état naturel, les Napolitains auraient besoid de gagner deux batailles comme Âusterlitz et Marengo ; jusque-là ils seront susceptibles. — Mais, leur dirais-je volontiers, quoi de plus brave que M. de Roc* Rom* ? Est-ce la faute des gens bien élevés si des moines ont corrompu le bas peuple, si brave quand
il s'appelait Samnite, et si pleutre depuis qu'il ?
L'anecdocle de ce ballet a été un trait de lumière, et m'a mis sur la véritable voie pour étudier ce pays. Noverre, à ce qu'on dit, avait donné la volupté ; Vigano a avancé l'expression dans tous les genres. L'instinct de son art lui a même fait découvrir le vrai génie du ballet, le romantique par excellence. Tout ce que le drame parlé peut admettre de ce genre, Shakspeare l'a donné ; mais le Chêne de Bénévent est une bien autre fête pour l'imagination charmée que la Grotte d'imogène ou la Forêt des Ardennes du mélancolique Jacques. L'àme, emportée par le plaisir de la nouveauté, a des transports pendant cinq quarts
d'heure de suite ; et, quoique ces plaisirs soient impossibles à exprimer par e'crit, de peur du ridicule, oa s'en souvient après de longues années. On ne peut pas peindre cet effet en peu de mois, il faut parler longtemps et émouvoir Timagination des spectateurs. Au château de B'**, en France, madame R***, contant le ballet du Chêne de Bénéventy nous retenait au salon jusqu'à trois heures du matin. Il faut que Timagination du spectateur, pleine des souvenirs du théâtre espagnol et des Nouvelles Castillanes, développe elle-même toutes les situations ; il faut aussi qu'elle soit lasse des développements donnés par la parole. Chaque imagination émue par la musique prend son vol, et fait discourir à sa manière ces personnages qui ne parlent jamais. C'est ainsi que le ballet à la Vigano a une rapidité à laquelle Shakspeare lui-même ne peut atteindre. Ce genre singulier va peut-être se perdre ; il eut son plus beau développement à Milan, dans les moments prospères du royaume d'Italie. Il faut de grandes richesses, et le pauvre théâtre de la Scala n'a peutêtre pas deux ou trois ans de vie : le despote ne cherche point, comme Laurent de MédiciS; à masquer les chaînes et l'avilissement des esprits par les jouissances des beaux-arts. La piété a fait supprimer les jeux dont les bénéfices alimeniaient la scène : peut-être même le souvenir de cet art se perdra-t-il tout à fait; il n'en restera que le nom, comme ceux de Roscius et de Pylade. Paris ne l'ayant point connu, il est resté obscur en Europe.
L'étranger auquel les Milanais parlent de Conolan, de Promethée, des Zingari, du Chêne de Bénévent, de Samandria liberata, pour peu qu'il n'ait pas d'imagination pittoresque, est glacé par les transports de son interlocuteur. Gomme l'imagination pittoresque n'est pas notre fort en France S ce genre y tomberai^ tout à plat. Nos la Harpe ne peuvent pas même comprendre Métastase. Je n'ai vu que trois ou quatre ballets de Vigano. C'est une imagination dans le genre de Shakspeare, dont il ignore peut-être jusqu'au nom : il y a du génie du peintre ; il y a du génie musical dans cette tête. Souvent, lorsqu'il ne peut pas trouver un air qui exprime ce qu'il veut dire, il le fait.
* Je soupçonne que ce sentiment existe en Ecosse.
Sans doute il y a des parlies absurdes dans le Prométhée ; mais au bout de dix ans le souvenir en est aussi frais que le premier jour, et Ton s*étonne encore. Une autre qualité bien singulière du génie de Vigano, c*est la patience. Environné de quatrevingts danseurs, sur la scène de la Scala, ayant à ses pieds un orchestre de dix musiciens, il compose et fait impitoyablement recommencer, toute une matinée, dix mesures de son ballet qui lui semblent laisser à désirer. Rien de plus singulier : mais je m'étais juré de ne jnmais parler de Yigano.
J'ai été entraîné par des souvenirs délicieux. Deux heures sonnent : le Vésuve est en feu ; on voit couler la lave. Cette masse rouge se dessine sur un horizon du plus beau sombre. Je demeure trois quarts d'heure à contempler ce spectacle imposant et si nouveau, perché à ma fenêtre au septième étage.
5 mars. — Ce soir, monsignor R. disait : c Le beau idéal de la danse sera fixé, par la suite, entre le genre de Duport et celui de la Conti. Il faut la cour de quelque prince riche et voluptueux : or c*est ce que nous ne verrons plus. Tout le monde cherche à mettre de côté quelques millions pour vivre du moins en riche particulier, si Ton tombe. Les princes d'ailleurs, voulant absolument résister à l'opinion, se taillent de l'inquiétude pour toute leur vie. Cette faute de calcul pourrait bien faire tomber les arts pendant le dix-neuvième siècle. Au vingtième, tous les peuples parleront politique, et liront le Moming-Chronulle, au lieu de claquer la Marianne Conti. »
Le genre froid du talent de mademoiselle Fanuy Bias ne peut absolument pas entrer dans le beau idéal de la danse, du moins hors de France. J*avoue que, si Ton me donnait à choisir entre ces deux moitiés du beau idéal, j'aimerais mieux la volupté vive et brillante de la Conti ^ Mademoiselle Milière vint danser
i Les ballets de M. Gardel n'ont absolument rien de commun avec ceut de Tiganô : c'est Gampistron comparé à Shakspeare. Vtganô aurait fait frémir pour Psyché : Gardel, la faisant tourmenter par les diables, tombe dans la même erreur que Shakspeare, lorsqu'il fait brûler les yeux, sur la scène, à un roi détrôné. L*imagination, qui n'est pas assez émue pour être à la hauteur de ce degré de terreur, s'amuse de la laideur des diables et rit de leurs gritTes. vertes.
ROME, NAPLES ET FLOREl^GE. 253
à Milan, il y a huit ou dix ans, avec son talent de Paris ; elle fut siflQce. Elle a mis du feu dans sa danse : aujourd'hui elle est comblée d'applaudissements à la Scala, et serait sifflëe sans doute à Paris. — Je suis monté hier au Vésuve : c'est la plus grande fatigue que j'aie éprouvée de ma vie. Le diabolique, c'est de gravir le cône de cendre. Peut-être tout cela sera-t-il changé dans un mois. Le prétendu ermite est souvent un voleur converti ou non : bonne platitude écrite dans son livre et signée Bigot de Préameneu. 11 faudrait dix pages et le talent de madame Radcliffe pour décrire la vue dont on jouit en mangeant l'omelette apprêtée par Termite. Je ne dirai rien de Pompeia : c'est la chose la plus étonnante, la plus intéressante, la plus amusante que j'aie rencontrée ; par là seulement on connaît l'antiquité. Que d'idées sur les arts vous donnent la fresque duMinotaureet vingt autres ! Je vais à Pompeîa trois fois par semaine au moins.
14 mars. — Je sors du Joconde de Vestris III : c'est le petitfils du diou de la danse. C'est une grande pauvreté que ce ballet. Celui de Duport ne vaut guère mieux : toujours des guirlandes, des fleurs, des écharpes dont les belles décorent leurs guerriers, ou que les bergères échangent avec leurs amants, et Ton danse en réjouissance de Técharpe. 11 y a loin de là au jeune époux de la Samandria liberata, rentrant dans son palais, dévoré de jalousie, et cependant se laissant aller à danser ce beau terzelto avec l'esclave nègre chargée de la musique du sérail, et sa femme. Ce pas entraînait tous les cœurs, on ne savait pourquoi. C'est un des grands traits de l'histoire de l'amour, la présence de ce qu'on aime faisant oublier tous les torts. Le goût français est comme ces jolies femmes qui ne veulent pas qu'on mette du noir dans leurs portraits : c'est un Boucher comparé à YHôpital de Jaffa de Gros. Sans doute ce genre perruque va s'éteindre ; mais nous serons éteints avant lui. Nous n'avons pas joui d'assez de sécurité pour que la révolution pût entrer dans l'art. Nous en sommes encore aux talents étiolés du siècle de Louis XV : MM. de Fontanes, Villemain, etc.
Ordinairement rien ne peut ajouter à mon mépris pour la musique française ; cependant les lettres de mes amis de France m'avaient presque séduit. J'étais sur le point de leur accorder
les airs de gaieté et de pur agrément. Le ballet de Joconde finît toute discussion pour moi. Jamais je n'ai mieux senti la pauvreté, la sécheresse, l'impuissance prétentieuse de notre musique, dont on a rassemblé là les airs réputés les plus agréables, ceux qui me touchaient autrefois. Le sentiment du vrai beau remporte même sur les souvenirs de la jeunesse. Ce que je dis là sera précisément le comble deTabsurde, et peut-être même de l'odieux, pour ceux qui n'ont pas vu le vrai beau. Mais il y a longtemps que les vrais patriotes ont dû jeter au feu ce volume et s'écrier ; « L'auteur n'est pas Français. » ,
La grandeur de la salle de San Carlo est admirable pour les ballets. Un escadron de quarante-huit chevaux manœuvre avec toute l'aisance possible dans la Cendrillon de Duport, dont ces chevaux et les divers genres de lutte forment un acte bien ennuyeux, bien postiche et bien fait pour les esprits grossiers. Ces chevaux chargent au grand galop jusque sur la rampe. Ils sont montés par des Allemands ; jamais les gens du pays ne pourraient s'en tirer. L'école de danse de San Carlo donne les plus belles espérances; mademoiselle Merci peut se faire un nom, mais elle est bien jolie. Sa danse a une physionomie. — Aujourd'hui 14 mars, j'ai été sérieusement gêné par la chaleur, en examinant le taureau Farnèse, placé au milieu de celte délicieuse promenade de Chiaja, à vingt pas de la mer. Dans la campagne, tous les pommiers et amandiers sont en fleur. A Paris, on a encore l'hiver pour deux mois; mais chaque soir a trouvé dans les salons deux ou trois idées nouvelles. Voilà un grand problème à résoudre : quel séjour préférer?
15 mars. — Bal charmant chez le roi. On devait être en masque de caractère ; mais bientôt on quitte le masque. Je m'amuse beaucoup de huit heures à quatre heures du matin. Tout Londres était là; les Anglaises me semblent emporter la palme de la fête. 11 y avait cependant de bien jolies Napolitaines, entre autres cette pauvre petite comtesse N***, qui, tous les mois, va voir son ami à Terracine. Le mattre de la maison ne mérite pas les grandes phrases à la Tacite qu'on fait contre lui en Europe : c'est le caractère de Western dans Tom Jones; ce prince se connaît en sangliers et non en proscriptions (1799, 1822). Je m'arrête; je
me suis promis de ne rien dire de tous les lieux où je serais entré sans payer : autrement le métier de voyageur devient eelui d'espion.
16 mars. '— Malgré mon profond mépris pour Tarchitecture moderne, on m'a mené ce malin chez M. Bianchi de Lugano, ancien pensionnaire de Napoléon. Ses dessins sont assez exempts de cette foule d'ornements, d'angles, de ressauts, qui font la petitesse moderne (voir la cour du Louvre), et qu'on peut reprendre même chez Michel-Ânge. Nos gens ne peuvent pas s'élever à comprendre que les anciens n'ont jamais rien fait pour omei\ et que chez eux le beau n'est que la saillie de Vutile, Comment nos artistes liraient-ils dans leur âme? Ce sont sans doute des hommes remplis d'honneur et d'esprit; mais Mozart avait de l'âme, et ils n'en ont pas. Une rêverie profonde et passionnée ne leur a jamais fait faire de folies; aussi ils ont le cordon noir, lequel ennoblit.
M. Bianchi va construire à Naples l'église de Saint-Françoisde-Paule, vis-à-vis le palais. Le roi en confiera Texécution à M. Barbaglia, et nous la verrons finir en huit ou dix ans. La place est on ne peut pas plus mal choisie. Au lieu de bâtir là une église, il faudrait encore démolir une trentaine de maisons. La place d'une église serait sur le largo di Gastello : mais, d'un bout de l'Europe à l'autre, la sèche vanité s'est emparée de tous les cœurs, et les grands principes du beau sont invisibles* Bianchi a adopté la forme ronde, ce qui est une preuve qu*il a su voir Fantique ; mais il n'a pas su voir que les anciens se proposaient dans leurs temples un but contraire au nôtre i la religion des Grecs était une fête et non une menace. Le temple, sous ce beau ciel» n'était que le théâtre du sacrifice. Au lieu de s'agenouiller^ de se prosterner et de se frapper la poitrine, on exécutait des danses sacrées. Et que les hommes aient été. ......
L'amour du nouveau est le premier besoin de l'imagination de l'hommCi Je trouve chez M. Bianchi les deux hommes les plus forts du royaume^ le général Filangieri et le conseiller d'Etat Cuoco.
17 mars. — Je dépêcherai en bien peu de paroles ce que j'ai
à dire de la musique enlendue à Saint-Charles. Je venais à Naples transporté d'espérance ; ce qui m*a fait encore le plus de plaisir, c'est la musique de Gapoue.
J'ai débuté à Saint-Gbarles par YOtello de Bossini. Rien de plus froid *. Il fallait bien du savoir-faire à Fauteur du libretto pour rendre insipide à ce point la tragédie la plus passionnée de tous les théâtres. Rossini Ta très-bien secondé : Touverture est d*une fraîcheur étonnante, délicieuse, facile à comprendre, et entraînante pour les ignorants, sans avoir rien de commun. Mais une musique pour Otello peut être tout cela, et rester encore à cent piques de ce qu'il faudrait. Il n'y a rien de trop profond, dans tout Mozart et dans les Sept Paroles de Haydn, pour un tel sujet. Il faut des sons horribles et toutes les richesses et les dis* sonances du genre enharmonique, pour Sagor (premier récitatif de ïOrfeo de Pergolèse). 11 me semble que Rossini ne sait pas sa langue de façon à pouvoir décrire de telles choses. D'ailleurs, il est trop heureux, trop gai, trop gourmand.
Un ridicule particulier à l'Italie, c'est celui du père ou du mari d'une grande chanteuse : on appelle ce caractère le dom Procolo, Un jour le comte Somaglia donnait le bras à la Golbraa pour lui faire voir le théâtre de la Scala ; le père lui dit gravement : <K Vous êtes bien heureux, monsieur le comte ; savez-vous que des tètes couronnées ont coutume de donner le bras à ma fille? — Oubliez-vous que je suis marié? » réplique le comte. Cela a du sel en italien.
Après VOtello, il m*a fallu subir la Gabrielle de Vergy, musique d'un jeune homme de la maison Caraffa. C'est une servile imitalion du style de Rossini. Davide, dans le rôle de Goucy, est un ténor divin *.
* Pour me punir d'avoir ainsi pensé en i817, je laisse ce mot. J'étais entraîné, à mon insu, par mon indignation contre le marquis Berio, auteur de l'exécrable librello qui l'ait d'Otello un Barbe-Bleue. Dans la peinture des scnliments tendres, Bossini, maintenant éteint, est resté à mil!e lieues de Mozart et de Cimarosa ; en revanche, il a inventé une rapidité et un brillant inconnus à ces grands hommes.
* Je trouve aujourd'hui des morceaux fort touchants dans cet opéra. Quand on a entendu Nina Viganô chanter certains airs de BIM. GarafTa et
J'ai revu le Sargines de Paêr; mademoiselle Ghabran, des Florentins, donnait de Fesprit à Davide. Celte musique célèbre m'a assommé lùï comme à Dresde. Le talent de Paêr est comme celui de M. de Chateaubriand ; j'ai beau me mettre en expérience, je ne puis le sentir; cela me semble toujours ridicule. M. de Cha* teaubriand m'impatiente : c'est un homme d'espril qui me croit tropbéte. M. Paêr m'ennuie; ses succès, très-réels, m'étonnent.
18 mars. — Ce soir, la troupe de San Carlo chantait VOtello au théâtre del Fondo. J'ai distingué quelques jolis motifs dont je ne me doutais pas, entre autres le duo du premier acte entre les deux femmes.
Les grands théâtres, comme San Carlo et la Scala, sont Tabus de la civilisation et non sa perfection. Il faut forcer toutes les nuances : dès lors il n'y a plus de nuances. Il faudrait élever les jeunes chanteurs dans la plus parfaite chasteté ; or désormais c'est ce qui est impossible : il fallait des cathédrales et des enfants de chœur. On se plaint de voir Crivelli et Davide sans successeurs. Depuis qu'il n'y a plus de sopranos, il n'y a plus de science musicale au théâtre. Par désespoir, ces pauvres diables devenaient de profonds musiciens ; dans les morceaux d'ensemble, ils soutenaient toute la troupe ; ils donnaient du talent à la prima dona, qui était leiTr maîtresse. Nous devons deux ou trois grandes chanteuses à Veluti.
Aujourd'hui, dès que la mesure {il tempo) est un peu diffi- - cile, il n'en est plus question ; l'on se croit à un concert d'amateurs. C'est ce que M. le comte Galienberg expliquait fort bien hier chez M. le marquis Berio. Les Italiens sont bien loin des Allemands, dont la musique baroque, dure, sans idées, serait à faire sauter par la fenêtre, s'ils n'étaient pas les premiers tempistes du monde.
L'usage italien de couper les deux heures de musique par une heure de ballet est fondé sur le peu de force de nos organes : il est absurde de donner de suite deux actes de musique. Une petite salle rend le ballet à la Viganè impossible et
Pemichini, on sait que ces messieurs ont inventé la chanton ifaîienne. Voir il Travaeo delV anima»
ridicule : voiià le problème d'acoustique [proposé au& géomètres, et qu'ils mépriseront parce qu'il est trop difficile. Ne pourrait-on pas adapter deux théâtres à la même salle? ou, le ballet fiui, couper la scène par une cloison assez forte pour renvoyer la voix dans la salle, laisser tomber, par exemple, une toile de tôle? ou bâtir un mur en caisses de bois garnies d'une peau de tambour du côté des spectateurs? Au théâtre Farnèse, à Parme, Je bruit d'un morceau de papier qu'on déchire au fond de la scène est entendu partout. Voilà le fait qu'il faudrait reproduire, mais qu'il est plus commode de nier. Les architectes italiens savent que Pair dépouillé d'oxygène arrête sur-le-champ les folies et les vagabondages de l'imagination.
19 mars. — San Carlo est décidément une affaire de parti pour les Napolitains : l'orgueil national, écrasé par la campagne et la mort de Joachim, s'est réfugié là. Voici la vérité : San Carlo, comme machine à musique, est tout à fait inférieur à la Scala. En séchant, il peut devenir moins sourd, mais il perdra tout l'éclat de ses dorures appliquées trop tôt sur des crépis frais. Les décorations sont bien plates, et qui plus est ne peuvent pas être meilleures : le lustre les tue. La même cause empêche de voir la physionomie des acteurs.
20 mars. -— Ce soir, comme j'entrais à San Carlo, un garde m'a couru après pour me faire ôter mon chapeau. Dans une salle quatre fois grande comme l'Opéra de Paris, je n'avais pas aperçu je ne sais quel prince.
Paris est la première ville du monde, parce qu'on y est inconnu, et que la cour n'y forme qu'un spectacle intéressant.
 Naples, San Carlo n'ouvre que trois fois la semaine : ce n'est déjà plus un rendez- vous sûr pour tous les genres d'affaires, comme la Scala. Vous courez les corridors; les titres les plus pompeux^ écrits sur les portes des loges, vous avertissent, en gros caractères, que vous n'êtes qu'un atome qu'une Excellence peut anéantir. Vous entrez avec votre chapeau : un héros de Tolentino vous poursuit. La Conti vous enchante, et vous voulez applaudir : la présence du roi fait un sacriiége de votre applaudissement. Vous voulez sortir de votre banc, au parterre, un grand seigneur garni de ses crachats» et dont vous accrochez
la clef de chambelian avec voire chaîne de inoulre ( c'esl ce qui m'est arrivé hier) murmure du manque de respect. Ennuyé de tant de grandeurs, vous sortez, et demandez votre remise : les six chevaux de quelque princesse obstruent la porte pendant une heure ; il faut attendre et s'enrhumer.
Vivent les grandes villes où il n'y a pas de cour ! non pas à cause des souverains, qui en général sont égoïstes et bonnes gens, et qui surtout n'ont pas le temps de songer à un particulier, mais à cause des ministres et sous-ministres, dont chacun se fait centre de police et de vexation. Ce genre d'ennui, inconnu à Paris, est la vexation de tous les moments dans la plupart des capitales du continent. Que veut-on que fassent huit ou dix ministres qui n'ont pas à eux tous la besogne d un préfet, et meurent d'envie d'administrer?
En arrivant à Naples, j'ai appris qu'un duc était directeur du spectacle : je me suis tout de suite attendu à quelque chose d'illibéral et de petitement vexatoire. Les gentilshommes de la chambre des Mémoires de Collé me sont venus à l'idée.
Les places, dans les banquettes du parteri'e, sont numérotées, et les onze premiers rangs seulement sont pris par MM. les ofliciers des gardes rouges , des gardes bleus, des gardes de la porte, etc., etc., ou distribués par faveur, sous forme d'abonnement ; de manière que l'étranger qui arrive est relégué ù la douzième banquette. Ajoutez à cela l'espace très-vaste occupé par l'orchestre, et vous voyez le pauvre étranger reculé par delà le milieu de la salle, et absolument hors de portée d'entendre et de voir. Rien de tout cela à Milan ; toutes les places sont au premier venu. Dans cette ville heureuse, tout le monde est régal de tout le monde. A Naples, tel duc qui n'a pas mille écus de rente me coudoie insolemment, à cause de ses huit ou dix cordons. A Milan, des gens qui ont deux ou trois millions de revenu se rangent pour me faire place , pour peu que j'aie l'air pressé , à charge de revanche ; et vous avez peine à reconnaître les porteurs de ces noms célèbres, tant ils ont l'air simple et honnête. Ce soir, ennuyé de l'insolence du garde, je suis remonté dans ma loge; et j'ai encore eu le chagrin d'être croisé , en montant , par douze ou quinze grands cordons ou
généraux, qui descendaient avec toul le poids de leur grandeur et de leur habit brodé. J'ai pensé qu'il fallait sans doute tout ce fatras de noblesse héréditaire, de privilèges insolents et de cordons, pour obtenir une armée courageuse.
Le ballet de Duport finit par Tapolbéose de Cendrillon. Elle est dans une forêt sombre ; une toile tombe, et Ton aperçoit un palais immense élevé sur une colline éclairée par la lumière magique de ces feux blancs dont on a l'usage à Milan, mais que Ton emploie bien mieux ici. Je sors, et je trouve Tescalier encombré d'une foule immense. Il faut descendre, en marchant SUT les talons du voisin, trois rampes rapides. Les Napolitains appellent cela une beauté. Ils ont mis le parterre de leur théâtre au premier étage : voilà ce que, dans l'architecture moderne, on appelle une idée ingénieuse ; et, comme il n'y a qu'une seule rampe pour les deux ou trois mille spectateurs, et que cette rampe est toujours encombrée de domestiques et de décrotteurs, on peut juger des plaisirs de la descente.
En résumé, cette salle est superbe, la toile baissée. Je ne me dédis point, le premier coup d*œilest ravissant. La toile se lève, et vous allez de désappointements en désappointements. Vous êtes au parterre, MM. les gardes du corps vous relèguent à la douzième banquette. L'on n'entend pas du tout; l'on ne peut distinguer si l'acteur qui se démène là-bas est vieux ou jeune*. Vous montez à votre loge : une lumière éblouissante vous y poursuit. Pour vous dédommager des cris de la Golbran, vous voulez lire le journal en attendant le ballet : impossible ; il n'y a pas de rideaux. Vous êtes enrhumé, et vous voulez garder votre chapeau : impossible ; un prince honore le spectacle de sa présence. Vous vous réfugiez dans un café : c'est un couloir lugubre et étroit, d'un aspect abominable. Vous voulez aller au foyer, un escalier roide et incommode vous y fait arriver tout essoufflé.
21 mars. — Je me sens possédé par ce noir chagrin d'ambition qui me poursuit depuis deux ans. À la manière des Orientaux, il faut agir sur le physique. Je m'embarque, je fais quatre
* Tout le jeu de madame Pasta serait perdu à celte distance.
heures de mer, et me voilà à Ischia, avec une letlre de recommandation pour don Fernando.
Il me conte qu'en 1806 il s'est retiré à Ischia, et qu'il n*a pas revu Naples depuis l'usurpation française, qu'il abhorre. Pour se consoler du manque de théâtre, il élève une quantité de rossi • gnols dans des volières superbes. « La musique, cet art sans modèle dans la nature, autre que le chant des oiseaux, est aussi comme lui une suite é' interjections. Or une interjection est un cri de la passion, et jamais de la pensée. La pensée peut produire la passion ; mais l'interjection n'est jamais que de l'émotion, et la musique ne saurait exprimer ce qui est sèchement pensé. » Cet amateur délicat ajoute : ce Mes alouettes ont quelquefois le matin des falsetti qui me rappellent Marchesi et Pacchiarotti. »
Je passe quatre heures fort agréables avec don Fernando, qui nous déleste, et les bons habitants d'ischia. Ce sont des sauvages africains. Bonhomie de leur patois. , Ils vivent de leurs vignes. Presque pas de trace de civilisation, grand avantage
quand le p et ses r.... font toute la civilisation. Un homme
du peuple, à Naples, vous dit froidement : « L'année dernière, au mois d'août, j'eus un malheur; j> ce qui veut dire : « L'année dernière, au mois d'août, j'assassinai un homme. » Si vous lui proposez de partir un dimanche à trois heures du matin, pour le Vésuve, il vous dit, frappé d'horreur: «Moi, manquer la sainte messe ! 9
Des rites s'apprennent par cœur : si vous admettez les bonnes actions, elles peuvent être plus ou moins bonnes : de là l'examen personnel, et nous arrivons au protestantisme et à la gaieté d'un méthodiste anglais.
22 mars. — Que je suis fâché de ne pas pouvoir parler du bal charmant donné par M. Lewis, l'auteur du Moine, chez madame Lusiugton, sa sœur! Au milieu des mœurs grossières des Napolitains, cette pureté anglaise rafraîchit le sang. Je danse à la même écossaise que lord Chiches***, âgé de quatorze ans, et qui est simple aspirant à bord de la frégate arrivée hier. Les Anglais connaissent les miracles de l'éducation ; ils vont eu avoir besoin : je lis sur la figure de quelques Américains qui étaient là
que d'ici à trente ans TAngleterre sera réduite à n'être qu'heureuse. Lord N*** en est convenu. « Vous êtes abhorrés partout, mais surtout par les basses classes de la société. Les gens instruits distinguent lord Grosvenor, lord Holland et le gros de la nation, de votre ministère. — Mais cette haine de l'Europe fûtelle vingt fois plus ardente, chaque Etat va avoir la colique pendant cent ans, pour arracher une constitution, et aucun n'aura de marine avant le vingtième siède. — Oui, mais les Américains vous abhorrent, et vous attendent dans vingt ans avec cinq cents corsaires. Vous voyez bien que les Français ne sont plus vos ennemis naturels; la fuite de M. de Lavalette et l'emprunt ont commencé la réconciliation. Soyez bonnes gens avec nous ^ » — Parmi les épigrammes que j'ai eu à soutenir, en ma qualité de Français, celle-ci m'a touché. Il est des pays où se rassembler vingt dans une chambre pour injurier le gouvernement, s'appelle conspirer. Je vois, par certains indices, qu'on saurait mieux conspirer à Naples : il y aurait des actions et non pas des paroles. Ce pays-ci ne peut manquer d'avoir les deux Chambres avant vingt ans. On le vaincra dix fois, et il se révoltera onze. Le régime rétrograde est humiliant pour l'orgueil de la noblesse.
Lord N*", un des hommes les plus éclairés d'Angleterre, est convenu de tout en soupirant. — Je retrouve la jolie comtesse, qui va voir son amant à Terracine. Décidément les Anglaises l'emportent parla beauté. Milady Dou***, milady Lads***.
23 mars. — Ce soir, bal masqué. Je vais à la Fenice, et ensuite, à minuit et demi, à San Carlo. Je m'attendais à être ébloui : pas du tout. Le salon que l'on fait sur le théâtre, au lieu de la magnificence que les décorateurs de la Scala se plaisent à étaler en cette occasion, est garni d'une belle toile blanche, couverte de grosses fleurs de lis en papier d'or. Le billet ne coûte que six carlins (cinquante-deux sous). Canaille complète; le foyer, où il y a vingt tables couvertes d'or, est cependant
* Quelques Anglais ayant remarqué, en 1815, la belle manufacture de M, Taissaire, à Troyes, deux jours après un régiment des alliés vint briser tous les métiers,
mieux composé. Je m'amuse à voir jouer une jolie duchesse, avec laquelle j'ai dansé à la fête donnée chez le roi. Elle est assise à quatre pas de la table, et c'est son amant qui met son argent et le relire : sa belle physionomie n*a rien de Tair hideux des joueuses. Cet amant me parlait de beaux-arts un de ces jours» et de Paris : c Vous ne faites pas un geste, me disait-il; où il n'y ait bon ton, c'est-à-dire imitation : donc la peinture est impossible en France. Chez vos artistes les plus naïfs, le seul la Fontaine excepte, la naïveté est celle d'une jeune fille de dixhuit ans sans fortune qui a déjà manqué trois riches mariages. •
24 mars. — La belle Écossaise, madame la G. B.» me disait ce soir : ce Vos Français, qui brillent tant le premier moment, n'entendent rien à faire naître les grandes passions. Le premier jour il ne faut que réveiller Tattention : ces beautés brillantes, qui éblouissent d'abord, et qui ensuite perdent sans cesse, ne régnent qu'un instant. — Voilà, dis-je, qui m'explique la manière très-froide dont je vais me séparer de SaintrCharles. »
Un prince napolitain, qui est là, se récrie beaucoup. Il réfute nos objections à la manière italienne, c'est-à-dire en répétant, et criant un peu plus, la phrase à laquelle on vient de répondre. Je regardais dans la salle, espérant le faire finir faute d'écouteur, lorsque je m'aperçois qu'il répète à tous moments le mot baroque Agadaneca, C'est un opéra superbe, protégé par le ministre, dédié d'avance au roi, et que l'on répète depuis cinq mois. Tout le monde annonce que l'on aura enfin un spectacle digne de Saint-Charles.
6ALEBNE.
1" avril. — Voulez-vous trouver les procédés les plus révoltants? Voyez l'inlérieur des manèges de la Calabre. Anecdotes incroyables qu'on m'a racontées ce matin. Je lisais à Bologne les historiens originaux du moyen âge, Capponi, Villani, Fiortifiocca, etc. Je trouvais à tous les moments des anecdotes telles que le massacre de Césèue par Clément VII, antipape ^ Et ce-
* Poguii Uist f lib. II, la Cronaca Sanese : « E il Cardinale disse a messer Jovanni, » etc., etc.
pendant, au bout du compte, on se sent plein de respect et presque d'amitié pour ces figures colossales, les Gastruccio, les Guglielmino, les comtes de Virtù. Dans les histoires du dixhuitième siècle, il n'y a aucune de ces horreurs, et à la longue on se sent soulever le cœur de mépris. Je ne puis mépriser le Calabrais; c'est un sauvage croyant également à Tenfer, aux indulgences et à hjetatura (sort jeté par un magicien).
2 avril. — Ce que j'ai vu de plus curieux dans mon voyage, c'est Pompeî; on se sent transporté dans l'antiquité; et, pour peu qu'on ail Thabitude de ne croire que ce qui est prouvé, on en sait sur-le-champ plus qu'un savant. C'est un plaisir fort vif que de voir face à face cette antiquité sur laquelle on a lu tant de volumes. Je suis retourné aujourd'hui h Pompeï pour la onzième fois. Ce n'est pas le lieu d'en parler. On a découvert deux théâtres; il y en a un troisième à Herculanum; rien de plus entier que ces ruines. Je ne comprends pas le ton mystique avec lequel M. Schlegel vient nous parler des théâtres anciens; mais j'oubliais qu'il est Allemand, et apparemment moi, malheureux Français, je manque du sens intérieur. Le monde ayant commencé pour nous par des républiques héroïques, il est simple que leur produit paraisse sublime à des âmes étiolées par la plate monarchie, comme Racine. Je sors de SaMl, au théâtre Nuovo. 11 faut que cette tragédie (d'Alfieri) agisse sur la nationalité intime des Italiens. Elle excite leurs transports. Ils trouvent delà grâce tendre, à Vlmogènef dansMichol. Tout cela m'est invisible, de manière que j'ai fait la conversation avec le jeune marquis libéral, qui m'a prêté sa loge. Nous avions à côté de nous une jeune fille dont les yeux peignaient l'amour tendre et heureux avec une énergie que je n'ai jamais vue. Trois heures ont volé avec la rapidité de l'éclair. Son promis était avec elle, et la mère souffrait qu'il lui baisât la main.
Mon marquis me contait qu'on ne permet ici que trois tragédies d'Alfieri; à Rome, quatre; à Bologne, cinq; à Milan, sept; à Turin, point. Par conséquent, l'applaudir est une affaire de parti, et lui trouver des défauts est d'un ultra,
Alfieri manqua d*un public. Le vulgaire est nécessaire aux grands hommes, comme les soldais au général. Le sort d'Alfieri
fut (le rugir contre les préjugés et de finir par s'y soumettre. En politique, il ne conçut jamais l'immense bienfait d'une révolution qui donnait les deux Chambres à l'Europe et à l'Amérique, et faisait maison nette. Alfieri est peut-être l'homme le plus passionné qu'il y ait eu parmi les grands poètes. Mais, d'abord, il n'eut jamais qu'une passion ; et, en second lieu, ses vues furent toujours extrêmement étroites en politique. Il ne comprit jamais (voir les derniers livres de sa Vie *) que, pour faire une révolution, il faut créer de nouveaux intérêts, id est de nouveaux propriétaires. D'abord, il n'avait pas d'esprit en ce genre; en second lieu, il était noble, et noble piémontais'. L'insolence de quelques commis de la douane de Pantin, en lui demandant son passe-port, et le vol de douze ou quinze cents volumes, trouvant dans son cœur tous les préjugés nobiliaires, l'empêchèrent à jamais de comprendre le mécanisme de la liberté. Cette âme si haute qe vit pas que la condition sine qua non, pour écrire quelque chose de passable en politique, c'est de s'isoler des petits frottements personnels auxquels on peut avoir été exposé. Sur la lin de sa vie, il disait que, pour avoir du génie, il fallait être né gentilhomme; enfin, méprisant la littérature française jusqu'à la haine, il n'a fait qu'outrer le système étroit de Racine. Il n'y a peut-être rien au monde de plus ridicule, pour un Italien, que la pusillanimité de Britannicus ou la délicatesse de Bajazet. Plein de défiance, il veut voir, et toujours on lui fait des récits. Si son ardente imagination n'est pas nourrie par beaucoup de spectacle, elle se révolte et l'emporte ailleurs : aussi bâille-t-on beaucoup aux tragédies d'Alfieri. Jusqu'ici ce qu'il y a encore de plus adapté k l'Italie, c'est Richard III, Othello, ou Roméo et Juliette. M. Niccolini, qui continue Alfieri, est sur une fausse route. Voir Ino e Temisto»
* Dans l'original, car )a police de Bonaparte a mutilé la traduction. Son portrait est celui de toutes les grandes âmes de l'Italie actuelle . plus de rage que de lumières.
• Il n'a jamais su apprécier la bonté des souverains de l'auguste maison de Savoie. Des souverains tels que ceux qui occupent actuellement les trônes de Naples et de Sardaigne sont faits pour réconcilier à la monarchie les esprits les plus égarés par l'orgueil.
5 avril. — Agadaneca, grand opéra. Je n*ai jamais rien ouï de plus pompeusemenl plat : cela n'a duré que depuis sept heures jusqu'à minuit et demi, sans un seul moment de relâche, et sans le plus petit chant dans la musique. J'ai cru être rue Lepeletier. Vivent les pièces protégées par la cour ! Ce qu'il y a de mieux, c'est une salle de l'appartement de Fingal (car nous sommes dans Ossian), garnie de tous les petits meubles à la mode inventés depuis peu à Paris. J'ai obtenu la faveur d'aller sur la scène. Les pauvres petites danseuses de Técole disaient : « Travailler cinq mois pour se voir sifflées de la sorte ! » Je faisais un compliment de condoléance à mademoiselle G***: « Ah! monsieur, le public est bien bon; je m'attendais qu'on nous jetterait les banquettes à la tête. » En effet, les auteurs, que je ne croyais que plats, sont des plus sots. Elle m'a montré leur dédicace au roi, imprimée dans le livret. Ils ressuscitent tout simplement, à ce qu'ils disent, les grands effets de la tragédie grecque.
La musique du troisième acte, qui est une espèce de ballet en danse pyrrhique, est de M. de Gallénberg. C'est un Allemand établi à Naples, et qui a du génie pour la musique à danser : celle d'aujourd'hui ne vaut rien ; mais j'en ai entendu dans César en Egypte et dans le Chevalier du Ternpley qui redoublait cette espèce d'ivresse produite dans la danse. Celte musique doit être une esquisse brillante, la mesure y acquiert une grande importance ; elle n'admet pas les détails d'orchestre où Haydn triomphe ; les cors y jouent un grand rôle. Le moment où César est admis dans la chambre à coucher de Cléopâtre a une musique digne des houris de Mahomet. Le génie mélancolique et voluptueux du Tasse n'aurait pas désavoué l'apparition de l'ombre au . chevalier du Temple. Il a tué sa maîtresse sans la reconnaître. La nuit, égaré dans une forêt de la terre sainte, il passe près de son tombeau; elle lui apparaît, répond à ses transports en lui montrant le ciel, et s'évanouit. La figuré noble et pâle de la Bianchi, la tête passionnée de Molinari, la musique de Gallénberg, formaient un ensemble qui ne sortira jamais de la mémoire de mon âme.
A avril . — Je vais au théâtre Nuovo. La compagnie de' Marin!
y donne sa cent quatre-vingt-dix-septième représentation. Le gros Vestrisest le meilleur acteur d'Italie et du monde; il égale Mole et Island dans le Burbero benefico (Bourru bienfaisant), dans YAjo nelV imbarazzo, et dans je ne sais combien de mauvaises rapsodies qu'il fait valoir. C'est un homme à voir vingt fois de suite sans ennui. Si mademoiselle Mars joue un r61e de folle ou de sotte, un pefit regard fm qui séduit un public vaniteux avertit qu'elle est la première à se moquer de son rôle et des gestes sots qu'elle va se permettre. Voilà un défaut que n'ont jamais Vestris ni madame Pasla.
Les Italiens, et surtout les Italiennes, mettent au premier rang de' Marini, que je viens devoir dans HBaronidiFelsheirriy pièce traduite de Pigault-Lebrun, et dans les Deux Pages. Pour des raisons à moi connues, le naturel simple ne plaît pas dans les livres en Italie ; il leur faut toujours de l'enflure et de l'emphase. Les Éloges de Thomas, le Génie du Christianisme, la Gaule poétique, et tous ces écrits poétiques qui, depuis dix ans, font notre gloire, semblent faits exprès pour les Italiens. La prose de Voltaire, d'Hamilton, de Montesquieu, ne saurait les toucher. Voilà le principe sur lequel est fondée l'immense renommée de de' Marini. II suit la nature, mais de loin; et l'emphase a encore des droits plus sacrés sur son cœur. Il a ravi toute l'Italie dans les rôles de jeunes premiers ; maintenant il a pris les pères nobles. Ce genre admettant l'enflure, il m'y a fait souvent plaisir.
La naïveté est une chose fort rare en Italie, et cependant personne n'y peut souffrir la Nouvelle Héloïse, Le peu de naïveté que j'aie jamais rencontré, c'est chez mademoiselle Marcbioni, jeune fille dévorée de passions, qui joue tous les jours, souvent deux fois : vers les quatre heures, au théâtre en plein air, pour le peuple; le soir, aux lumières, pour la bonne compagnie. Elle m'a touché jusqu'au saisissement, à quatre heures, dans la Pie Voleuse, et, à huit, dans la Francesca da Rimini. Madame Tassari, qui joue dans la troupe de de' Marini, n'est pas mal dans ce genre. Son mari, Tassari, est un bon tyran.
Blanès, avant qu'il se fût enrichi par un mariage, était le Talma d'Italie. Il ne manquait ni de naturel ni de force : il était terrible dans YAlmachilde de Rosmunda. Celte reine, si mal-
«es ŒUVRES DE STENDHAL.
heureuse et si passîonaée^éiait représentée par madame P^landi, qui m'a toujours ennuyé, mais qui était fort applaudie.
Pertica, que j'ai vu ce soir, est un bon comique, surtout dans les rôles chargés. Il m'a fait bâiller à outrance dans le Poeta fanatico, une des plus ennuyeuses pièces de Goldoni, qu'on joue sans cesse. 6ela est vraû mais cela est si bas ! et cela dégrade, aux yeux des gens grossiers, l'être le plus distingué de . la nature : un grand poète. Il a été fort applaudi dans le caractère de Brandt, et a mérité son succès, surtout à la fin, lorsqu'il dit à Frédéric II : Je vous écrirai une lettre.
Ce qui m'a frappé, c'est le public : jamais d'attention plus profonde ; et^ chose incroyable à Naples, jamais de silence plus complet. Ce matin, à huit heures, il n'y avait plus de billets : j'ai été obligé de payer triple.
Je vois deux exceptions au patriotisme d'antichambre : la supériorité que les Italiens accordent à la danse française, et la curiosité d'enfant avec laquelle ils gobent les traductions de toutes les niaiseries sentimentales du théâtre allemand.
Applaudir à la danse française, c'est dire qu on a fait le voyage de Paris. Ils ont une sensibilité si profonde et si vraie, et ils lisent si peu, qu'un roman dialogué quelconque, pourvu qu'il y ait des événements, est sûr de toute la sympathie de ces âmes vierges. Depuis trente ans il n'a pas paru un roman d'amour en Italie. 11 parait que l'homme, fortement occupé d'une passion, n'est pas sensible même à la peinture la plus aimable de cette passion. Ils n'ont pas de feuille littéraire. Le spirituel Bertolotti, i'auieur d'Inès de Castro, me disait : « Donnez-moi une forteresse, et j'oserai dire la vérité aux auteurs. »
On donnait pour petite pièce la Jeunesse de Henri V, comédie de Mercier, corrigée par M. Du val. Pertica a beaucoup fait rire le prince don Léopold, qui assistait -au spectacle : mais, bon Dieu 1 quelle charge comparé à Michaut ! Un prêtre italien, assis à côté de moi, ne pouvait concevoir le succès de cette pièce à Paris.
« Vous vous arrêtez aux mots, et n'arrivez pas jusqu'aux caractères : Henri V n'est qu'un niais. » Le comte Giraud, Romain, le Beaumarchais de ce pays, a fait deux ou trois pièces
comiques : VAjo nelV imhara%%o^ le Disperato per eccesso di buon core. L'avocat Nota, Sograâ, Fedei;ici, tombent sans cesse dans le drame, et même leurs comédies comiques sont faites pour une société moins avancée que la nôtre. Molière est à Picard ce que Picard est à Goldoni. Chez ce poète, le maître de maison qui invite à dîner est toujours obligé d'envoyer emprunter six couverts» parce qu'il a mis son argenterie en gage. Il faut se rappeler que Goldoni écrivait à Venise. Les nobles vénitiens Tauraient enterré sous les plombs s'il s'était avisé de peindre leur manière de vivre devant leurs sujets. Goldoni n'a pu exercer son talent que sur des malheureux de mœurs si basses, que je ne puis admettre avec eux nulle comparaison. Je ne puis rire à leurs dépens. Ce poète avait toute la vérilé d'un miroir, mais pas d'esprit. Falstaff manque tout à fait de bravoure personnelle; et, malgré son étonnante lâcheté, il a tant d'esprit., que je ne puis le mépriser : il est digne que je rie à ses dépens. Falstaiï est encore meilleur lorsqu'on le joue devant une nation triste, et qui tremble au seul nom du devoir auquel le gros chevalier manque sans cesse. Supposez que Tltalie, d'accord avec la Hongrie, arrache les deux Chambres au pouvoir, elle n'aura plus d'attention au service des beaux- arts : voilà ce qu'Alfieri et autres déclamateurs n'ont pas prévu. Si jamais les Italiens inventent un genre de comique, il aura la couleur du Philinte, de Fabre d'Églantiue, et la grâce du quatrième acte du Marchand de Venise, de Shakspeare, qui n'est pas celle de la comédie des GrâceSy de Sainte-Folx.
5 avril. — Je viens de faire trente milles inutiles. Caserte n'est qu'une caserne dans une position aussi ingrate que Versailles. A cause des tremblements de terre, les murs ont cinq pieds d'épaisseur : cela fait, comme à Saint-Pierre, qu'on y a chaud en hiver et frais en été. Murât a essayé de faire finir ce palais : les peintures sont encore plus mauvaises qu'à Paris, mais les décors sont plus grandioses.
Pour me dépiquer, je vais à Portici et à Capo di Monte, positions délicieuses, et telles qu'aucun roi de la terre ne peut en trouver. Jamais il n'y eut un tel ensemble de mer, de montagne et de civilisation. On est au milieu des plus beaux aspects de la
nature ; et, trente-cinq minutes après, on entend chanter le Matrimonio segreto par Davide et Nozzari. Gonstantinople et Rio-Janeiro fussent-ils aussi beaux que Naples, voilà ce qu'on n'y verra jamais. Jamais le bon habitant de Montréal ou de Torneo ne se fera ridée d'une jolie Napolitaine formée par Tesprit à la Voltaire. Cet être charmant est encore plus rare que de jolies montagnes et une baie délicieuse. Mais, si je parlais plus longtemps de madame G***, je ferais naître le rû-e amer de Tenvie ou de rincrédulilé. Portici est pour Naples ce que Monte Gavallo est pour Rome. Les Italiens, qui ont la conviction intime et sans cesse démontrée que nous sommes des barbares pour tous les arts, ne peuvent se lasser d'admirer la fraîcheur et Télégance de nos ameublements.
Gomme je sortais du musée des peintures antiques de Portici, j'ai trouvé trois officiers de la marine anglaise qui y entraient. Il y a vingt-deux salles. Je suis parti au galop pour Naples; mais, avant d'être au pont de la Madeleine, j'ai été rejoint par les trois Anglais, qui m'ont dit le soir que ces tableaux étaient admirables et l'une des choses les plus curieuses de l'univers. Ils ont passé dans ce musée de trois à quatre minutes.
Ges peintures, si considérables aux yeux des vrais amateurs, sont des fresques enlevées à Pompeïa et à Herculanum. Il n'y a point de clair-obscur, peu de coloris, assez de dessin et beaucoup de facilité. La Reconnaissance (VOresie et dlphigénie en Tauride, et Thésée remercié par les jeunes Athéniens, pour les avoir délivrés du minotaure, m'ont fait plaisir. Il y a beaucoup de simplicité noble, et rien de théâtral. Gela ressemble à de mauvais tableaux du Dominiquin, en observant qu'il y a des fautes de dessin qu'on ne trouve pas chez ce grand homme. On trouve à Portici, parmi des quantités de petites fresques effacées, cinq ou six morceaux capitaux, de la grandeur de la Sainte Cécile de Raphaël. Ges fresques ornaient une salle de bain à Herculanum. 11 faut être sot comme un savant pour prétendre que cela est supérieur au quinzième siècle : ça n'est qu'extrê mement curieux; cela prouve l'existence d'un style très-élevé, comme les papiers de tenture fabriqués à Mâcon prouvent l'existence de David.
6 avril 1817. — Le Journal de Naples défend le théâtre de Saint-Charles contre la Gazette de Gênes, Je crois que tous les dieux et déesses de la mythologie et tous les poètes latins sont cités dans cet article» qui a beaucoup de succès : c*est d'ailleurs un tissu de mensonges. J'ai presque envie de le transcrire pour punir le lecteur, s'il eu est, qui ne croit pas aveuglément à toutes mes histoires et aux conséquences que j'en lire.
Le Martin Scribkrius d'Arbuthnot est oublié à Londres, comme une comédie qui a tué son Ridicule. Scriblenus est de 1714. Lltalie est à point pour cette comédie, en 1817.
L'abbé Taddei (le rédacteur du Journal des DeuxSiciles) est bien plus ridicule que les M*** et les G*** de Paris ; mais il n'est pas odieux. Le général autrichien lui a défendu d'appeler les gens mauvais citoyens. Le bon sens germanique de ces braves Autrichiens a sauvé celte fois de grandes horreurs à Naples.
7 avril. — Je retourne chez de* Marini. Us ont des habits superbes, toute la dépouille des sénateurs et des chambellans de Napoléon, que ceux-ci ont eu la lâcheté de vendre. Ces habits font la moitié du succès ; tous mes voisins se récrient. Je reçois de drôles de confidences. La meilleure recommandation actuellement en Italie, c'est d'être Français et Français sans emploi.
Sur les minuit je vais prendre du thé avec des Grecs qui étudient ici la médecine. Si j'avais eu le temps, je serais allé à Corfou. Il paraît que l'opposition y fonne des âmes.
Les choses qu'il faut aux arts pour prospérer sont souvent contraires à celles qu'il faut aux nations pour être heureuses. De plus, leur empire ne peut durer : il faut beaucoup d'oisiveté et des passions fortes; mais l'oisiveté fait naître la politesse, et la politesse anéantit les passions. Donc il est impossible de créer une nation pour les arts. Toutes les âmes généreuses désirent avec ardeur la résurrection de la Grèce ; mais on obtiendrait quelque chose de semblable aux Etats-Unis d'Amérique, et non le siècle de Périclès. On arrive au gouvernement de Vopinion ; donc l'opinion n'aura pas le temps de se passionner pour les arts. Qu'importe? la liberté est le nécessaire, et les arts un superflu duquel on peut fort bien se passer.
PŒSTUH.
30 avril. — 11 y aurait trop à dire sur Tarchitecture des temples de Pœslum et des choses trop difficiles à comprendre. Mon <^ompagnon de voyage, Taimable T***, qui compte des parents dans les deux partis, et n'avait que quinze ans en 1799, lors de la révolution de Naples, vient de me conter cet événement bizarre :
a Une femme de génie régnait à Naples. D'abord admiratrice passionnée de la Révolution française par jalousie contre quelqu'un, bientôt elle comprit le danger de tous les trônes et les combattit avec fureur. Si je n'étais pas reine à Naples, dit-elle un jour, je voudrais être Robespierre. Et Ton voyait, dans un des boudoirs de la reine, un immense tableau représentant Tinstrument du supplice de sa sœur.
« Saisi de terreur au bruit des premières victoires de Bonaparte, le gouvernement des Deux-Siciles implora et obtint la paix. Un ambassadeur républicain arriva à Naples, et la haine redoubla chez le faible humilié.
« Un vendredi le roi vint au théâtre des Florentins voir Pinotti, le célèbre acteur comique. De sa loge, qui était à Tavant-scène» il remarqua le citoyen Trouvé, placé précisément en face. Le citoyen ambassadeur portait le costume de sa cour : les cheveux sans poudre et le pantalon collant. Le roi sort, effrayé de voir des cheveux sans poudre. On remarqua au parterre quinze ou vingt têtes noires. S. M. dit un mot à Tofficier de service, qui appela le fameux Gancelieri, factotum de la police militaire. Le théâtre des Florentins fut cerné; et, à la sortie des spectateurs, Gancelieri demanda à chacun : « Êtes-vous Napolitain? » Sept jeunes gens, appartenant aux premières familles de TÉtat, et qui n'avaient pas de poudre, furent conduits au fort Saint-Elme. Le lendemain on les revêtit de la capote de soldat ; on leur attacha une queue postiche longue de dix-huit pouces, et on les embarqua en qua* lité de simples soldats pour un régiment qui servait en Sicile. Un jeune Napolitain, d'une naissance illustre, fut condamné aux fers, pour avoir joué un concerto de violon avec un Français.
c Le Directoire de la République française venait d'exiler eu Egypte les meilleures troupes et le plus grand général de la République. La nouvelle de la défaite d*Aboukir arriva à la cour de Naples, qui fit illuminer; et, bientôt après (12 septembre 1798), ce gouvernement fit une levée de quarante mille hommes. Les deux tiers du numéraire effectif du royaume étaient déposés dans six banques, qui émettaient des billets de reconnaissance (fedi di crédite). Cette confiance ridicule sous le despotisme finit comme il était naturel. Le roi s'empara des fonds déposés; on mit en vente le bien des luoghi pii (achetés avec empressement)^ et bientôt une armée napolitaine, forte de qualre-vingt mille hom^mes, se trouva sur les frontières de la république romaine / occupée alors par quinze mille Français; mais le roi ne voulait attaquer qu'après l'Autriche. Un courrier supposé arriva de Vienne avec la nouvelle de Tattaque. On découvrit, peu après, que ce courrier était Français de naissance, et Ton fit massacrer ce témoin dangereux sous les yeux mêmes du roi, qui, rempli de terreur à la vue des menées jacobines, envoya-Fordre d'attaquer. Son armée s'empara de Rome ; mais cette armée fut mise en dé* route, et, le 24 décembre 1798, Ferdinand s*embarqua pour la Sicile, laissant à Naples l'ordre de détruire les blés, les vaisseaux, les canons, la poudre, etc., etc. La peur de la cour était prématurée : le général Mack capitula avec le général Ghampionnel, et conserva Naples. Mais bientôt cette ville s'insurge ; les lazzaroni massacrent et brûlent le duc deTorre et son frère, le savant don Clément Filo-Marino. Les patriotes effrayés appellent Championnet, qui répond qu'il marchera quand il verra l'étendard tricolore flotter sur le fort Saint-Elme. Les patriotes, ayant M. de Montemiletto à leur tête, s emparent du fort Saint-Elme par stratagème, et, le 21 janvier 1799, le général républicain attaque Naples à la tête de six mille hommes. Les lazzaroni se battent avec acharnement et le plus grand courage. Ghampionnet entre à Naples le 23 janvier, et nomme un gouvernement provisoire, composé de vingt-quatre personnes, auxquelles il dit : « La « France, maîtresse de Naples par le droit des armes et par la « désertion du roi, fait don de sa conquête aux Napolitains, et « leur donne à la fois la liberté et T indépendance. » Tous les
imprudents se crurent libres ; les provinces partagèrent Tivresse de la capitale. La plupart des évéques protestèrent officiellement de leur attachement à la république, et le clergé, revêtu de son costume, assista partout à la plantation de Tarbre de la liberté. Cependant le cardinal Ruflb, le seul homme de tête du parti royal, n'avait pas abandonné le sol de lltalie : il était à Reggio de Gatabre, à cent cinquante lieues de Pfaples, prêt à s'embarquer si le péril devenait trop pressant, mais ne perdant pas un moment pour organiser une Vendée contre la république parthénopéenne. Le G. Ruffo avait sa fortune à faire : non-seulement il promit le paradis à tous les braves qui trouveraient la mort dans cette croisade; mais, ce qui est plus adroit, il eut Fart de se faire croire. Les Anglais avaient occupé rtle de Procida, à six lieues de Naples, ils inquiétaient la côte par des débarquements. Les patriotes faits prisonniers étaient envoyés à Procida et condamnés à mort par uu tribunal dont la cour de Naples avait donné la présidence à Taffreux Speziale. Les troupes françaises, en fort petit nombre, entreprirent quelques excursions assez imprudentes, et toutefois dissipèrent et fusillèrent tous les partisans du cardinal Ruffo qu'on put rencontrer. Le régime républicain n'existait réellement que dans les murs de r^aples et dans quelques provinces plus ou moins protégées par celte capitale. Mais Teuthousiasme était à son comble parmi tout ce qui savait lire. Les Français firent détruire les armes qui auraient pu servir à leurs amis les républicains, et leur défendirent de lever des troupes. Bientôt arriva la fatale nouvelle des victoires de SuwaroO* en Lombardie ; et Tarmée française, sous les ordres du général Macdonald, donnant, suivant Tusage, de faux prétextes à son mouvement, se rendit à Gaserte, abandonnant T^aples et la nouvelle république. L'humanité eût fait une loi aux Français d'avertir quelques heures d'avance les patriotes napolitains et de leur donner les moyens de se sauver. Loin de là, les patriotes envoyèrent une députalion au citoyen Abrial, commissaire du Directoire, alors à Gapoue : a Avouez-nous, par grâce, si vous c nous abandonnez, dirent les patriotes; nous allons tous quit- « ter Naples. — Abandonner les républicains ! s'écria le citoyen « Abrial : je vous emporterais plutôt tous sur mes épaules ! » Et
il fit le geste du pieux Ënée. Ce mot a retardé de trente ans la civilisation du royaume de Naples.
« Six semaines après le départ des Français, cette ville tomba au pouvoir de Tarmée alliée, composée de royalistes napolitains, d'Anglais, de Russes et de Turcs. Les patriotes, après s*étre assez bien battus, se réfugièrent dans les forts. Celui d'Avigliano, près du pont de la Madeleine, défendu par les élèves en médecine, fut le premier à capituler. En y entrant, les vainqueurs se mirent à égorger les patriotes. Sur-le-champ, ceux-ci se dévouent à une mort glorieuse, mettent le feu aux poudres : quatre cents royalistes et tous les patriotes, à Texception de deux, périssent par cette explosion.
« Pendant ce temps, les horreurs les plus révoltantes et les plus singulières étaient exercées dans les rues de la ville par la populace révoltée et par les royalistes. Des femmes de la première distinction étaient conduites nues au supplice : la célèbre duchesse de Popoli en fut quitte pour la prison, où on la m(?na nue en chemise, après lui avoir fait subir les plus infâmes plaisanteries. Les patriotes occupaient encore dans la ville les forts de Gastel Nuovo, de Caslel del Oro, et le petit fort de Castellamare, à six lieues de Naples. Ce fort se rendit au commodore Foote, nom encore respecté à Naples après dix-sept années et tant d'événements. Foote fit exécuter la capitulation. Cet exemple décida les défenseurs des deux forts de la ville, qui, manquant de vivres et de munitions, se résignèrent à capituler avec « les troupes du roi des Deux-Siciles, du roi d'Angleterre, de « Tempereur de toutes les Russies et de la Porte ottomane, i» (Tels sont les propres termes de Tarticle i*' de la capitulation du 5 messidor an VU, approuvée par le trop fameux chef de brigade Méjan, commandant français du fort Sain t-Elme, et signée par le cardinal Ruffo, Edward James Foote, et les commandants russe et turc.) L'article 4 porte : « Les personnes et les proprié- « tés de tous les individus composant les deux garnisons (de « Castel Nuovo et de Caslel del Oro) seront respectées et ga- « ranties. » L'article 5 est ainsi conçu : « Tous lesdits individus « auront le choix de s'embarquer sur des bâtiments parlemen- « taires qui leur seront fournis pour se rendre à Toulon, ou
« de rester à Naples, sans y êire inquiétés, ni eux, ni leurs fac milles. »
a Les'royalistes ont lougtemps nié Texistence de cette capitulation : malheureusement pour les bous principes, Toriginai s'en est retrouvé.
« Quinze cents patriotes appartenant à la garnison des deux forts déclarèrent T intention de quitter leur pays; malheureusement, tandis qu*ils attendaient les bâtiments qui devaient les transporter à Toulon, le lord Nelson arriva devant Naples avec sa flotte, sur laquelle se trouvaient l'ambassadeur anglais et sa femme, la fameuse lady Hearlh Hamilton.
« Le soir du 26 juin, les patriotes se rendirent sur les navires qui leur étaient destinés ; le 27, sous Tinspection d'ofliciers anglais, chaque transport fut amarré sous le canon d'un vaisseau anglais. Le jour suivant, tout ce qu'il y avait de marquant parmi les patriotes fut transporté à bord du vaisseau amiral de lord Nehon. On remarquait parmi eux le célèbre Domenico Gerilli, qui avait été pendant trente ans l'ami et le médecin de sir William Hamilton. Lady Hamilton monta sur le pont du vaisseau de son amant, pour voir Gerilli et les autres rebelles, à qui ou venait de lier les pieds et les mains. Là se trouvait, non-seulement l'élite de la nation, mais, ce qui doit être plus considérable pour un pair d'Angleterre, tout ce qu'il y avait de plus noble parmi les grands seigneurs de la cour. Après qu'on eut passé la revue de ces iUustres victimes, on les distribua sur les vaisseaux de la flotte. Enfin, le roi Ferdinand III arriva de Sicile sur une frégate anglaise, et s'empressa de déclarer, par un édit, que jamais son intention n'avait pu être de capituler avec des rebelles. Par un second édit, les biens desdits rebelles furent confisqués. Le commodore Foote, l'honneur de sa nation et de l'humanité, voyant ainsi exécuter un acte qu'il avait revêtu de sa signature, donna sa démission (conduite non imitée à Gènes).
Les patriotes adressèrent à lord Nelson un placet écrit eu français et rempli de fautes d'orthographe : ils réclamaient l'exécution de la capitulation. Lord Nelson leur renvoya le placet avec ces mots écrits de sa main au bas de la dernière page :
c I bave shown your paper to your gracious king; ^ho must
ROME, NAPLES Eï FLORENCE. 277
« be the best and only juge of tbe merils aad demerils of bis < subjecls.
« Nelson. » -
« J'ai montré votre placet à votre gracieux souverain, qui « certes est le meilleur et le seul juge des mérites et des démc- « rites de ses sujets.
« Nelson. »
« L'épilbète de gracieuxy donnée au roi de Naples dans une telle circonstance, montre tout le ridicule de Taristocratie anglaise. M. de T*** aurait dit d'une telle réponse : « Je ne sais « pas si c'est un crime; mais cela est bien sot. »
a De toutes parts le vaisseau de Tamiral Nelson, sur lequel s'était rendu le roi Ferdinand, se trouvait environné de felouques, tartanes et autres bâtiments servant de prison pour les patriotes. On les y avait entassés comme des nègres : dépouillés de leurs babits par les lazzaroni qui les avaient arrêtés, abreuvés avec de Teau pourrie, chargés de vermine, ils étaient exposés aux rayons d'un soleil brûlant ; et ce qui incommodait le plus ces malheureux, c'était le manque de chapeaux. Les députations de lazzaroni, qui venaient sans cesse contempler le roi, les accablaient d'imprécations. Tous les matins, par les écoutilles de leur prison, les patriotes voyaient lady Ilamilton partir avec lord Nelson pour aller visiter fiaja, Pouzzoles, Iscbia et les autres sites délicieux de la baie de Naples ; l'yacht magnifique qui la portait était manœuvré par vingt-quatre matelots anglais chantant : Rule Britannia. Le libertinage de Nelson et le sentiment du même genre qui unissait lady Uamilton à *** décidait de leur sort. Miss Hearth, depuis lady Hamillon, était renommée pour sa rare beauté, et avait longtemps servi de modèle à Rome, où elle coûtait six francs aux élèves en peinture. Le premier acte de sévérité tomba sur saint Janvier, accusé d'avoir protégé la république : le roi ordonna la confiscation de ses biei». Saint Janvier fut remplacé par saint Antoine, et le canon hàrétique des Anglais célébra la promotion de saint Antoine. /
c Bientôt les plus distingués d'entre les patriotes furent transférés dans les cachots des forts. Presque chaque jour il y
avait Mue nouvelle visite à bord des uavires servant de prison, et tout s*exécutait avec la coopération des ofliciers anglais.
fic A son arrivée dans la baie, Tamiral Nelson avait fait afficher une proclamation, par laquelle il ordonnait à tous ceux qui avaient accepté des emplois de la république, ou qui s'étaient montrés favorables à ses principes, de se rendre à Gastel- Nuovo. Là, ces malheureui devaient donner leur nom et leur adresse, ainsi que le détail de ce quMls avaient fait pendant la durée de la république. L'amiral Nelson promettait de protéger et de mettre à Tabri de toute poursuite ceux qui feraient ces déclarations. Un nombre considérable de dupes donna dans le piège tendu par TAnglais. Trois magistrats, également célèbres par leur science et leur probité, et respectés de tous les partis, vinrent se faire inscrire : ce furent Dragonetti, Gianotti et Golace ; le dernier fut bientôt pendu.
« Le 12 août 1799, ou permit à cinq cents patriotes, qui se trouvaient encore dans les navires-prisons, de faire voile pour Toulon. Ils signèrent avant de partir un acte singulier, mais légal à Naples : chacun individuellement promit de ne jamais mettre les pieds dans les États du roi, et ce, sous peine de la vie; reconnaissant dans ce cas, à tout sujet du roi le droit do les mettre à mort, sans pouvoir être poursuivi.
€ Jusque-là les craintes inspirées à la cour de Naples par Farmée de Joubert l'avaient empêchée de répandre le sang. Peu à peu on s'enhardit ; Ton commença par les patriotes non compris dans la capitulation, et le prince Garacciolo fut une des premières victimes. Gomme cet homme d'esprit était la gloire de la marine napolitaine, vous noteriez pas de la tète aux gens de ce pays que, comme pour les victimes de Quiberon, ses talents hâtèrent sa mort. Je ne m'arrêterai pas à raconter Tanecdote si connue de la peur que causa son cadavre à une personne auguste.
« On apprit que les Français avaient été vaincus à Novi, et
rien ne retint les fureurs de La prudence m'empêche de
donner des détails qui feraient pâlir Suétone. Naples perdit par la main du bourreau presque tous ses hommes distingués : Mario Pagauo, le rédacteur de la constitution napolitaine; Scoti,
Luogoteta, BuiTa, Troisi, Paciiico; les géuéraux Federici et Massa ; l'évêque Nalali, Falconieri, Caputi, Baffi, Mantone, Pracelli, Gouforli, Rossi» Bagni. On eut ud plaisir particulier à faire pendre Ëlëonore Fooseca» femme remarquable par le géaie et la beauté : elle avait rédigé le Moniteur républicain, le premier journal qui ait jamais paru à Naples. Parmi les hommes de qualité mis à mort à la honte de Thonneur anglais, on remarque le duc d'Ândria, le princede Strongoli, Mario Pignatelli, son frère, Golonua, Riario, et le marquis de Genzano; ces deux derniers, à peine âgés de seize ans, mais au-dessus des préjugés d'une naissance illustre, avaient déclaré hautement leur amour pour la liberté. Genzano et le célèbre xMatera, couverts de Tuniforme français, avaient été livrés par le chef de brigade Méjan. Ces hommes illustres furent pendus al Largo del Mercato. C'est le lieu où Mazaniello commença sa révolution.
« Ils moururent le sourire sur les lèvres, et prédisant que, tôt ou tard, Naples serait libre, et leur mort non pas vengée, mais utile à leur pays en Péclairant. Parmi tant de victimes, la mort de la charmante San Felice excita un intérêt particulier. Pendant la courte durée de la république, se trouvant un soir dans une société de gens de la cour, elle apprit que deux jours après les frères Bacri devaient organiser un soulèvement de lazzaroni, et égorger les officiers d*un certain poste de la garde nationale. L'amant de la San Felice faisait partie de ce poste. Au moment où il allait s'y rendre, elle se jeta à ses pieds pour le retenir chez elle. « S'il y a du danger, dit l'amant, c'est une « raison de plus pour que je n'abandonne pas mes camarades. » Il obtint de l'amour de son amie la révélation du complot. Par la suite, la princesse royale elle-même ne put obtenir la grâce de la San Felice. Je ne rechercherai pas à combien de milliers s'éleva le nombre des victimes de ces événements. Les supplices, et, ce qui est peutpélre plus triste pour riiumauité, la réclusion dans les prisons dont le séjour est mortel, ne cessèrent qu'à l'époque du traité de Florence (1801). Cette philosophie napolitaine a un caractère remarquable de sublimité et de sérénité. Par ces deux caractères, elle me semble fort au-dessus de tout ce qui se dit eu ce genre en Italie et en Allemagne. Je m'em-
280 ŒUVRES Dfc) STENDHAL.
presse d'avouer que je n'ai vu que des copies imprimées des pièces que j'ai citées.
« J'ai supprimé avec soin dans le cours de ce récit les détails alroces. Robespierre n'avait pas été Fami de la plupart de ses victimes; il les immolait à un système faux sans doute, mais non pas à ses petites passions personnelles, d
i5 mai. — Je suis venu ici par Poleuza et Tarenle. J'aurais le malheur d'arriver à un deuxième volume si je donnais la description des pays peu connus que j'ai traversés. Je voyageai à cheval avec un parasol et trois de mes nouveaux amis. Pour fuir les insectes, nous avons couché sur de la paille dans huit ou dix métairies appartenant à eux ou à leurs amis, et j'ai eu le plaisir de faire la conversation avec les riches fermiers. Ceci ne ressemble pas plus à. Florence que Florence au Havre.
M. le marquis Santapiro, un ancien ami de Moscou, que je rencontre à Olrante, s'est trouvé assez considérable avec trente mille livres de rente et deux ou trois coups de sabre reçus enbon lieu^ pour ne jamais flatter ni mentir. Je croyais cette originalité impossible ici; Santapiro me détrompe. Après avoir promené trois ans en Italie ce joli petit caractère, Santapiro a généralement passé pour un monstre. Cet honneur l'a gâté. Il s'est mis à dire que la musique l'ennuie, que les tableaux dans un appartement lui donnent l'air catafalque ; qu'il aime mieux un pantin de Paris qui tourne les yeux qu'une statue de Canova ; et il a donné des concerts à Naples qui lui ont coûté deux ou trois fois le prix ordinaire, parce qu'il n'a voulu que des airs de Grélry, de Méhul, etc.
Santapiro a mis des échasses à son caractère. S'il fût resté dans le vrai, il eût été bien plus intéressant pour nous, mais bien moins homme d'esprit pour -le vulgaire. C'est un être très-gai, très-imprévu, qui fait passer devant vous une foule d'idées, et nous en jugeons quelques-unes auxquelles, sans lui, nous n'eussions jamais songé.
Pendant la grande chaleur d'hier, couchés chacun sur un di-
vau de cuir, dans une immense boutique qu*il a louée et fermée avec des rideaux de calicot vert, nous prenions des sorbets. Je me suis moqué de ses échasses, et lui de la délicatesse qui m'a empêché de remettre mes lettres de recommandation à Florence. Santapiro vient d'y passer deux ans. Tout ce qui en Russie a quelque bon sens et de la fortune se croit obligé de voir un hiver à Florence. On y trouve aussi beaucoup d'Anglais opulents et tous les soirs quatre ou cinq maisons ouvertes. M. D*** fait jouer par sa troupe fort bien choisie ce qu'il y a de plus joli parmi les charmantes esquisses de M. Scribe ; c'est lliomme le plus bienfaisant de Tltalie, et qui possède des reliques les plus authentiques. Il a des choses fort précieuses de saint Fïicolas. On joue la comédie française dans deux ou trois sociétés : c'est un plaisant contraste avec Tesprit italien, qui Pécoate et n'en comprend pas le quart.
« A Florence, j'avais un palais, dit Santapiro, huit chevaux, six domestiques, et je dépensais moins de mille louis. En passant l'Apennin, les belles étrangères laissent de l'autre côté des monts cette pruderie qui a réduit à Vécarté les salons de Paris et fait de l'Angleterre un tombeau. Un amant est agréable, mais un titre vaut encore mieux. Je ne conçois pas comment tout marquis français qui a vingt-cinq ans et cent louis de rente, n'arrive pas à Florence avec sa généalogie, il trouvera vingt jeunes miss fort jolies, fort riches, fort sages, qui le prieront à genoux de les faire marquises. A Florence, j'ai vu chaque hiver six mille étrangers passer sous mes yeux. Chacun apportait de son pays barbare une anecdote curieuse et trois ridicules. Toutes les anecdotes de cette aristocratie tendaient à se moquer des rois.
« Aimez*vous les arts? voyez comment on vient d'arranger la galerie Pitii. Le souverain a profité des sottises romaiucs, et compris que Florence doit être le bal masqué de l'Europe. Le vieux prince Neri voudrait, avant de mourir, y faire entrer les gendarmes ; mais M. Fossombroni s'y oppose. » Santapiro a fini par sept ou huit anecdotes délicieuses, qu'il serait infâme d'imprimer.
Quand les princes lorrains débarquèrent en Toscane (1 738), les Florentins virent arriver à leur suite une quantité de pauvres
diables, une canne à la main : de là le mot cannajo, que J'avais pris pour une iraductiou de canaille en renlendant prononcer à Florence avec Taccent guttural du pays, au lieu de santa croce on dit santha hroce.
Santapiro finit par une étrange calomnie, qui nie fera appeler stivale (botle) : c'est qu*à Florence il n'y a qu'un seul homme de lettres qui ait de Tesprit; mais il en a comme un ange, comme un T..., comme un Voltaire; c'est l'auteur du Disperato per ecceso di buon cuore. M. le comte Giraud descend d'un Frauçais qui vint à Rome avec le cardinal Giraud.
GROTONE.
20 mai. — Je viens d'être bien étonné, en retrouvant ici, au bout du monde, le brave capitaine Joseph Benavans, que j'ai vu simple dragon en 1800. « J'étais, dit-il, dans le 5V régiment de ligne toujours écrase, cl où j'ai vu passer vingt mille hommes. Toujours silencieux, froid, et craignant l'insolence avec mes supérieurs, j'ai obtenu mes (rois grades par hasard, et de la main de Napoléon. Mon bataillon vint à Naples, et pendant trois ans j'ai fait une horrible guerre contre les brigands. Je pourchassais le fameux Parella, qui se moquait de nous. Un jour le ministre Salicetti me fit appeler à Naples : — Tenez, me dit-il, voilà trois cent cinquante mille francs; mettez à prix la tête des brigands; employez tous les moyens; enfin il faut en finir, car ceci prend une couleur politique. Je fis annoncer par les curés, continue M. Reuavans, que je donnerais quatre cents ducats de la tête de Parella. Trois mois après, je me trouvais dans mon cantonnement sur le midi, mourant de chaud, et ma chambre fort obscure, quand mon sergent m'annonce qu'un inconnu me demande. Bientôt entre un paysan; il dénoue son sac, en sort froidement la tête de Parella et me dit : Donnez-moi mes quatre cents ducats. Je vous jure que de ma vie je ne fis un tel saut en arrière. Je courus à la fenêtre pour l'ouvrir. Le paysan mit la tête sur ma table, et je la reconnus parfaitement pour celle de Parella.— -Comment en es-tu venu à bout, lui dis-je? — Signor commandant, il faut savoir que depuis douze ans je suis le bar-
bier, le domestique et rhorome de confiance de Parella ; mais il y a trois ans, le jour de la Pentecôte, il fut insolent envers moi. Depuis, j*ai entendu notre curé dire à son prône que vous donneriez quatre cents ducats pour la tête de Parella. Ce matin, se trouvant seul avec moi, el tous nos amis étant sur la grande route, il m'adit : —Voilà un moment de tranquillité, j*ai la barbe horriblement longue; rase- moi, ça me rafraîchira. J*ai commencé à faire cette barbe; parvenu à la moustache, j'ai pu regarder derrière ses épaules; j'ai vu que personne ne venait, et crac, je lui ai coupé le cou. » Dans la suite de la conversation, M. Renavans me dit : « Ou m'a tout ôté en France; je suis venu voir si la femme d'un apothicaire, autrefois jolie et aimée de moi, me reconnaîtrait ; elle est veuve, et je crois que je vais répouser et devenir apothicaire.
« Savez-voiis ce qui m'étonne, me dit Renavans? c'est que lorsque Salicelti me remit ces trois cent cinquante mille francs sans quittance, et qu'en six mois je dépensai toute cette somme par petits paquets de cinquante ou cent louis, jamais je ne m'en adjugeai un centime; au contraire, j'y ai mis du mien, une couple de louis. Aujourd'hui, en pareille occurrence, je n'hésiterais pas à gagner cent mille francs, si je pouvais. » (Voilà ta différence de 1810 à 1826, et l'explication des
GATANZARO.
25 mai. — Je viens de voir une paysanne en colère jeter son enfant contre un mur, à deux pas de distance, et de toute sa force. J'ai cru que l'enfant était tué : il peut avoir quatre ans, et jeta des cris horribles sous ma fenêtre; mais il n*a pas d*acci- ' dent grave.
A mesure qu'on avance en Galabre, les têtes se rapprochent de la forme grecque : plusieurs hommes de quarante ans ont tout à fait les traits du fameux Jupiter Mansuetus. Mais aussi, quand ces gens-ci sont laids, il faut avouer qu'ils sont vraiment extraordinaires.
BRANGALEONE.
25 mai. — Nous nous sommes fait accompagaer par trois paysans armés, pendant notre visite aux ruines de Locre. Jamais brigands n'eurent de plus épouvantables figures ; mais, dans ces têtes, il n'y a rien de ce qui me fait horreur : la dissimulation doucereuse dans la forme, et sèche au fond, de la famille Harlowe (de Clarisse, roman de Richardson).
Rien au monde n'est peut-être plus pittoresque qu'un Calabrois que l'on rencontre au détour d'un chemin, dans l'éclaîrci d'un bois. Le long élonnement de ces hommes armés jusqu'aux dents, en nous voyant plusieurs et bien armés, était à mourir de rire Quand le temps menaçait d*un orage, leur figure, comme agitée d'avance par le fluide électrique, avait un aspect bouleversé. Chez un voyageur accoutumé à la douceur et à l'urbanité des mines françaises, celles-ci n'eussent produit que de l'horreur. Presque toujours, nous cherchons à acheter quelque chose de ces Galabrois, pour avoir l'occasion de faire un peu de conversation. Près de Geroce, nous avons trouvé le paysan le plus étonnant, et qui nous a fait les plus singuliers récits.