‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 24 sur 40 · VELLETRI · texte numérisé non relu

VELLETRI

12 mars. — Conversation avec un prétendu homme d'esprit. C'est ce ridicule de la noblesse que nous rencontrons quelquefois en France ; on demande aux gens ce qu'ils sont, ils répondent par ce qu'ils furent; ils m'assomment de ce que Velletrî fut sous les Romains.

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15 mars au soir. — En arrivant, j'ai eu la certitude qu'un homme tout-puissant dans un des principaux Etats de l'Europe s'est abstenu d'un crime qui l'aurait comblé d'aise, par cette considération : Tout est plein de sots qui écrivent leurs mémoires.

»f'ai eu ridée d'imprimer ce journal. J'ai vu les petits ministres despotiques de Modène cherclKr à se justifier aux yeux des Anglais qui passent. Qui eût dit à Napoléon et à s^s courtisans qu'ils se verraient imprimés tout vifs dans l'excellent recueil Buonaparte, sa Cour et sa Famille ? Il est plus que probable que tous les ministres de 1817 seront imprimés en

14 mars. — Un littérateur des plus savants de Rome ignorait qu'Alfleri eût écrit sa vie. C'est précisément le seul livre moderne italien que j'aie jamais vu traduit chez les libraires de Londres ou de Paris. Un homme considérable engageait Camuccini, le peintre, à faire un tableau. « On m'accorde à Paris, sur mon budget, deux cent mille francs pour les artistes romains. Le tableau que je vous demande sera payé trente mille francs. — Et que dira l'Europe lorsqu'elle saura que Camuccini fait un tableau pour trente mille francs ?d

15 mars. — Madame C'*' me fait appeler en toute hâte à une heure après minuit. Je pense que la police m'honore d'un mo-

3'8 lEUNTUES DE STENDliAL.

iiienl (inattention. Rome étant au milieu d'une couronne de quatre lieues de désert dans tous les sens, écliapper ne me paraît pas difficile. Je suis agréablement surpris lorsque madame G*** me dit qu'elle va me faire lire Macirone, C'est un roman qui se vend deux cents francs, ou plutôt qu'on ne peut avoir, quelque argent qu'on en oiïre. Ce sont de mauvaises copies manuscrites pleines de non-sense qui se vendent deux cents francs. Nous avons passé la nuit à lire l'original; c'est un volume français de C'eut trente-six pages, imprimé à Londres. M. Macirone, né en Angleterre, et aide de camp de Murât, raconte les six derniers mois de la vie de son maître ^ Je ne sais si cela est vrai : mais ce récit est plus inléressant qu aucun roman. La reconnaissance (laus une bastide près Marseille servira de thème aux Sliakspcares fuliiis, et nous la verrons sur la scène quand nous aurons des clieveux blancs.

(loaiinent veul-on que nous ressemblions à nos pères? 11 y a irculc aiis qu'un homme appelé par une jolie femme au milieu de lu nuit aurait eu assurément toute autre idée que de prendre un passe-port faux, de Tor, des pistolets et un poignard ; et il y a (renie ans qu une belle Romaine n'aurait pas réuni trois jeunes ^ciir, à rinsu de loute sa maison, pour lire un pamphlet politique. Eulre nous quatre nous n'avions pas cent ans.

10 mars. — Rien pour la musique à Rome pendant le caré .'C. Je ne trouve dans mon journal que des observations sur la comédie et sur les mœurs qui tiennent de trop près à la politique. Mon respect et mon admiration pour le cardinal Gonsalvi redoublent à mesure que je vois mieux par quelle abjecte canaille il est entouré. Dieu ! pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle pas un tel ministre?

Le pape veut faire son salut; et, croyant en conscience que le cardinal Gonsalvi a plus de talent que lui pour gouverner, il lui a remis le despotisme civil. Le despotisme religieux est entre !es mains du parti ultra, qui a pour chef le vertueux cardinal Pacca. Deux ou trois fois par mois, ce parti, en travaillant avec le

* Plût au ciel que tous les usurpateurs eussent trouvé le même châtiment 1

pape pour les affaires de la religion, lui expose que les mesures du cardinal Gonsalvi tendent à augmenter le nombre des damnés parmi les sujets de FEglise. Alors le pape, les larmes aux yeux, a une explication avec son ministre.

Celui-ci répond par celte maxime : « Je juge des crimes se- (Drets par les crimes qui arrivent a la connaissance des tribunaux, et non par les rapports des confesseurs. Un souverain est responsable, aux yeux de Dieu, de tous les crimes que ses lois laissent commettre. Les crimes et Fesprit général de friponnerie étaient diminués des deux tiers sous le gouvernement français. La perversité a reparu sous le gouvernement ultra qui m'a précédé. Je reviens aux mesures françaises. J'ai déjà trois cents assassinais de moins par au ; ce qui fait probablement six cents damnés de moins. »

Comme rien n'est au-dessus de la modestie et du désintéressement de ce grand ministre, le vénérable pontife finit ordinairement par l'embrasser en pleurant et en lui recommandant les âmes de ses sujets. Les trois quarts des cardinaux sont trèspieux; mais, comme nos grands hommes d'État, ils n'ont que VexTpérience de la solitude. Ce qu'ils savent des hommes, ils Tout appris dans Thistoire du seizième siècle. Ils ne se doutent pas du leur ; tout ce qui est jeune à Rome sent fort bien qull faut donner une autre forme au principe religieux. Si la forme continue à choquer le fond, la source tarira, et, se faisant jour par des conduits secrets, ira former les superstitions les plus extravagantes. Les jeunes prélats qui ont voyagé sont convenus avec moi que le seul pays du monde où il y ait encore de la religion, c'est l'Angleterre.

Je ne sais si le cardinal Consalvi voit ce sujet d'aussi haut. Ce qui est certain, c'est que, s*il est pape, nous verrons la religion reprendre une nouvelle vigueur : si c'est le père Fontana ou le cardinal Pacca, les âmes pieuses auront à gémir des plus fausses mesures. Le cardinal Consalvi est abhorré de tous ses collègues pour avoir introduit les laïques dans l'administration, et, encore plus, pour le fameux préambule de son ordonnance. Au reste, c'est un portique magnifique qui conduit à une chaumière.

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350 lEUYRES DE STENDHAL.

Un prélat, que je prenais d'abord pour un vil ambitieux, me persuade à la fin qu'une constitution libérale serait ici le signal de la plus sanguinaire anarchie. Il convient avec moi que si cet homme vertueux est blâmable, c'est de ne pas essayer d'une constitution en trois articles.

« Les dix-sept provinces nomment chacune dix députés, parmi lesquels le gouvernement en choisit cinq pour former la chambre des communes.

« La chambre des pairs est nommée, chaque année, par le gouvernement, et composée des deux tiers des cardinaux et de dix riches propriétaires.

« Ces deux chambres votent Timpôt. »

Mais l'ignorance est si crasse dans la classe éclairée, et la scélératesse si profondément enracinée chez le peuple, que même cette constitution est peut-être une imprudence. Il leur faudrait un Titus qui eût lu Delolme.

Les sots qui ne savent que ce qui est imprimé dans les livres vulgaires, croient que c'est le même christianisme qui règne en France et en Italie.

En Europe, autant de religions que d'États. A Rome et à Naples, la seule loi en vigueur, c'est la religion. Gens impartiaux! jugez du christianisme par Rome et Naples.

Les dix-neuf vingtièmes de la civilisation de la France, de l'Angleterre et de la Prusse sont dus à la liberté de la presse, et ici elle ne dit que des mensonges. J'ai trouvé toute la société de Rome occupée d'un nouveau miracle. Un serviteur de Dieu se présente un vendredi dans une auberge. On lui sert un chapon rôti : il se met en oraison, fait un signe de croix, et le chapon se change en carpe. (Voyez le Diario di Roma, n° ...) Sa Sainteté, touchée de cette marque de l'allention de la Divinité, a élevé à la béatitude le saint personnage qui avait mangé la carpe et qui depuis est mort. Landi, peintre célèbre, a été chargé de peindre le miracle pour le pape, et j'ai vu le tableau au Vatican.

Je m'attends que dans la société on va me nier le fait du chapon, et je compte gagner de gros paris.

Penser est une peine; il faut que la société récompense par des louanges. Ici, penser est un danger; et comme dans nos

ROME, NAPLKS ET FLORENCE. ôol

villes de province, une fois qu'on passe pour homme d*esprit, à quoi bon de nouveaux efforts? On peut faire Tamour comme on veut ; mais il ne faut pas qu'on puisse citer une plaisanterie in~ crédule. Sans la religion, que serait Rome?

Par la même raison on obtiendra tout d'un ouvrier romain, excepté le travail. Il est accoutumé à vivre d*aum5nes, et il voit l'intrigue faire les grandes fortunes. L'essentiel pour lui n'est pas d'établir une fabrique utile et de la faire prospérer, mais d'être le cousin d'un des laquais du pape ou du cardinal-ministre. Ces espérances seraient peu fondées en 1817, je le sais; mais c'est le gouvernement des deux derniers siècles qui a donné à un peuple très-fin ces funestes maximes de conduite. Tous les artisans qui font fortune à Rome sont étrangers.

Je ne puis obtenir au café du palais Ruspoli, en payant bien à chaque foiSy de me faire essuyer la table sur laquelle on me sert: les garçons servent comme par grâce; ils se regardent comme les plus malheureux des hommes d'être obligés de remuer. Tout cela n'empêche pas les Romains de citer cet antre comme le premier café de l'Europe, parce qu'il y a dix-sept salles enfumées qui occupent tout le rez-de-chaussée d'un grand palais. Jamais un Parisien ne pourra se faire d'idée de la saleté romaine. Il y a là des bustes, des marbres, des fenêtres grillées sur un jardin rempli d'orangers chargés d'oranges (février 1817). Tout ce grandiose, couvert de toiles d'araignée et de poussière jette l'âme dans le tragique.

Tous les palais de Rome ont la même physionomie, et font par conséquent le plus parfait contraste avec Monte-Càvallo, meublé et restauré par les Français. « Voilà, disais-je aux Romains, à quoi nous ont servi vos tableaux. Voyez nos monnaies, voyez notre papier marqué; jamais vos âmes ne tireront rien de nouveau de ces chefs-d'œuvre. La bonté de l'archet n'y fait rien, c'est le corps de l'instrument qu'il faut renouveler. » Tous les tableaux pris à Paris sont réunis au palais du Vatican dans la salle Borgia.

17 mars. — Je suis tout étonné de n'être pas réveillé tous les matins, à trois heures, par un détestable concert, composé d'une cornemuse et d'une petite flûte droite; on m'apprend que ce

sont des paysans qui viennenl des Abruzzes, quinze jours avant Noël. Gomme de pareils musiciens se trouvaient dans Tctable où naquit Jésus-Christ, les dévots les payent pour réveiller tout le quarlier. Au fond, leur musique peu variée est très-originale et très-juste; mais il est ennuyeux d'être réveillé. A peine on se rendort que les vendeurs d'eau-de-vie, avec leur petit cri singulier et bref, vous réveillent de plus belle. Un cardinal me disait qu'il était très-probable que ce sont identiquement les mêmes airs et les mêmes inslruments qui charmaient les Romains dans les fables atlellanes; il en est de même des caractères d'Arlequin et de Pantalon. 11 n'y a pas jusqu'à nos cuissards et nos brassards du moyen âge qui ne se retrouvent dans les tombeaux grecs des Calabres à côté des vases étrusques. Ici, à Rome, j'ai vu le Sénèque du prince de la Paix, à la villa Mattei. Voilà ce philosophe célèbre, que je méprise assez, débarrassé de Thorrible figure que nous lui connaissons; il a la face d'un très-gatant homme, et même belle. C'est l'air grand seigneur de nos vieux courtisans.

J'ai vu Torwaldsen ; c'est un Danois qu'on a voulu ériger en rival à Canova; c'est un homme de la force de feu Chaudet : il a une frise qui n'est pas mal au palais Quirinal, et chez lui quel-» ques bas-reliefs, entre autres le Sommeil, Le marquis Canova a cent trente stalucs et l'invention d'un nouveau genre de beauté. Il sacrifie la lèvre supérieure, qu'il fait très-courle, à la beauté du nez ; ce qu'il perd de physionomie par là, il cherche à le regagner par la beauté des fronts et la grosseur des têtes d'enfant.

Mais Canova est trop grand pour qu'il n'y ait pas un parti con« traire. Il a, par exemple, le malheur de déplaire fort à tous les jeunes artistes français. Il a eu la bonté de me montrer la gravure d'un tableau qu'il a peint pour l'église du village où il est né (Possagno, 1757).'Non-seulement il a inventé un nouveau beau idéal pour la figure de l'Être suprême qui n'est plus un vieillard, mais il a trouvé un moyen singulier et juste d'exprimer son immensité. Ce moyen est trop long à décrire ; je vais me coucher : achetez l'estampe.

Encore une idée que je me reproche depuis longtemps de ne

pas écrire. Notre fatuité ne connaît nullement les anciens. Indécence unique d'un tombeau dans la cour des Studj : un sacrifice à Priape sur un tombeau! Autres exemples : le Faune et le jeune Joueur de flûte, le Faune et la Chèvre qui revient de Palerme, où il gît emballé avec les tableaux du Corrége depuis seize ans. 11 n'y a rien de plaisant comme tous nos raisonnements sur les anciens et leurs arts. Gomme nous ne lisons que de plates traductions, rognées par la censure, nous ne voyons pas que chez eux le nu obtenait un culte : parmi nous il repousse. Le vulgaire, en France, ne donne le titre de beau qu'à ce qui est féminin. Chez les Grecs, jamais de galanterie; à chaque instant un amour odieux aux modernes. Quelle idée se formerait de nos arts un habitant d'Otaïti, pour qui tout ce qui tient chez nous à la galanterie serait invisible ?

Pour connaître Tantique, il faut voir et étudier des foules de statues médiocres. Partout ailleurs qu'à Rome et à Naples, cette étude est absolument illusoire. Il faut lire en même temps Platon etPlutarque en entier.

Le plaisant, c'est que nous prétendons avoir le goût grec dans îes arts, manquant de la passion principale qui rendait les Grecs sensibles aux arts.

18 mars. — Je ne comprends rien à tout ce que je lis des agréments de la société de Rome dans de Brosses ^ et dans Duclos. Il n'y a pas trace de société. Ce soir, j'ai été réduit à faire un whist avec des Anglais.

Il faut que les droits que chacun porte dans le monde soient tellement assurés par le faps de temps, qu'il y ait de la grâce à jouer avec eux; l'ennui y force. Aujourd'hui, ù la suite du boulevari général, il est occupant de soignerle maintien de ses droits.

Le cardinal, avec ses deux haridelles et son vieux carrosse à train rouge, veut trouver dans la société les respects qu'on accordait aux Bernis et aux Acquaviva. Le prince, qui a six cent mille livres de rente, se moque de lui. Nais il trouve le colonel d'un

* 3 vol. in-8*, Ponthieu, ah VII (manuscrit volé). En 1836, M. R. Colomb a publié la première édition authentique de ces charmantes lettres ; 2 vol. in-8'.

des régiments du pape; autrefois c'était une espèce de laquais, aujourd'hui c'est le colonel de la Mojaïsk et de Montmîrail. On se regarde; personne n est sûr de garder le rang qu'il occupe. D'un bout de l'Europe à l'autre, le mécontentement est général ^. J'ai trouvé les mêmes propos dans la bouche du Batave et du Romain ; partout les discussions fim3sent par ces mots : Qui peut prévoir ce qui se passera d'ici à vingt ans? La société, telle qu'elle était à Rome sous Benoît XIV, est un amusement de gens oisifs ; or les peuples ne seront oisifs que vingt ans après avoir obtenu les libertés qu'ils demandent.

La France perd beaucoup, et l'Italie presque rien. On y (aAi toujours l'amour, et avec plus de passion qu'il y a trente ans.

Dimanche 20 mars. — Les femmes ne peuvent pas être présentées au pape; mais, tous les dimanches, à une heure. Sa Sainteté se promène dans le jardin du Vatican, et trouve sur son passage les dames étrangères. Aujourd'hui il y avait soixante Anglaises, dont trois ou quatre de la première beauté; elles avaient l'air emprunté ! Tout s'est fort bien passé. Pour moi, je suis amoureux du pape, et indépendamment de mon respect pour le gouvernement du cardinal Gonsalvi, je voudrais qu'il vécût un siècle.

Uier, je me promenais dans ce même jardin du Vatican avec un prélat de mes amis. Nous avons rencontré Sa Sainteté : j'ai mis le genou eu terre sans aucune répugnance. A vingt pas de nous, nous avons vu une figure d'hypocrite se précipiter aux genoux du pape ; j'ai cru qu'on demandait la grâce de quelque condamné. Pas du tout : la figure noire demandait une bénédiction ; ces choses-là ne font plus d'effet. Mon prélat m'a dit aussitôt : « C'est un usage ancien, et que Sa Sainteté voit avec beaucoup de peine, que, lorsque quelqu'un lui a été présenté, sa livrée va le lendemain se réjouir avec la personne qui a eu cet honneur. Cette cérémonie déplaisait beaucoup à une certaine nation ; il y d eu abonnement. Chaque personne présentée donne une somme fixe pour la livrée ; mais cette rétribution est remise dans

les mains de la personne qui présente » J'ai vu que rien ne

peut être secret à Rome.

* Mercure du 15 juin 1817.

Je connais à Paris un homme très-fin, qui, lorsqu'on lui demande quelque renseignement, fait une lieue pour venir le donner de vive voix. Lorsqu'on s'en étonne, il répond froidement : Il ne faut jamais écrire. Gela est volé aux Romains. Mon prélat me disait que, lorsqu'une affaire se présente, la première question, et c'est la plus longue à décider, est : È un affar da scri^ ' veresiono?

Je me console de ne pouvoir imprimer ce qu'il y a de politique dans mon journal. J'ai rencontré aujourd'hui un membre du parlement d'Angleterre, M. H., bien autrement en état que moi de traiter cette partie. Ce n'est qu'en Angleterre qu'on peut trouver un jeune homme aimable, avec soixante mille livres de rente, sacrifiant son teinps et sa fortune à la passion de connaître la vérité, quelle qu'elle soit. La reconnaissance s'est faite chez un bouquiniste : nous recherchions tous deux les actes imprimés du gouvernement du général Miollis. Il paraît que la même idée est venue à beaucoup de personnes : on nous a vendu cela fort cher. La question est celle-ci : Quelle a été l'influence de Buonaparte en Italie ? Nous sommes d'accord, M. H. et moi, sur les sommes qu'il a consacrées aux embellissements de Rome : douze millions. En même temps, les agents subalternes de ses finances volaient trois ou quatre millions aux particuliers, que cela mettait au désespoir. Buonaparte, ne faisant la conversation avec personne, ne pouvait connaître les gens qu'il employait : Florence avait eu par hasard des magistrats aimables ; ceux de Hambourg et de Rome auraient fait abhorrer Titus.

Je viens de rencontrer une longue file de soixante- deux petits prémontrés en robe blanche et chapeau à trois cornes ; le plus âgé n'avait pas quinze ans ; la plupart à peine dix, plusieurs sept ou huit. Sans cette manière de prendre la jeunesse^ les ordres monastiques s'éteindraient.

Aujourd'hui dimanche, j'ai été sur le point de mourir de faim. Je m'étais laissé emporter, dans les environs du Golisée, à observer la chapelle de Saint- Grégoire et lés charmantes fresques du Guide, notamment le Concert des anges. Je rentre mourant de faim dans la Rome habitée ; j'arrive au grand café Ruspoli, fermé, parce que c'est l'heure des vêpres. — A quelle heure

ouvrira«t-]l? à cinq heures. Le danger était pressant, je tombais de faim ; tous les boulangers, tous les traiteurs étaient fermés. Heureusement mon cocher m'offre de me mener chez lui ; j'y ai trouvé des caroubes (c'est un fruit qu'on donne aux chevaux) et du pain mouillé qui m'a semblé excellent. J'ai remarqué chev ce cocher que la Besana remplace à Rome le loup-garou. Les enfants frémissent à ce seul nom. C'est la Resana qui est supposée leur faire des cadeaux le jour de l'an.

22 mars. — Après Smolensk, la plus jolie position que j'aie vue pour une ville non maritime, est celle de Rome. C'est en même temps le peuple le moins civilisé. Je crois fermement, d'après deux cents anecdotes que je ne transcris pas et pour cause, qu'il y a moins à travailler pour faire un peuple civilisé des sauvages du lac Érié, que des habitants du patrimoine de saint Pierre.

L'ambassadeur de ***, que j'ai trouvé ce soir chez le duc Torlonia, banquier, et auquel je faisais part de ces idées charitables, m'a dit que je serais bien plus scandalisé de l'Espagne, et cependant l'Espagne a produit un Auguste Arguelles. Quant à la bravoure, l'armée française a vu une centaine d'officiers romains dignes des Fabius et des Scevola, le colonel Ner**% le général Pal'".

26 mars. — Je ferais cinquante lieues avec plaisir, pour voir un homme aussi fort pour la féodalité que M. Rrougham pour les idées libérales. La conversation de ce grand homme d'État fait mon bonheur, mais il ne parle pas souvent ; la sagacité romaine a su l'apprécier. Les hommes supérieurs de l'Angleterre ont une simplicité dans les manières et un naturel bien admirables. Chez nous, dès qu'un homme a gagné une bataille, il se croit obligé de jouer un rôle. Je suis présenté au maréchal***; j'avais la tête pleine de ses victoires. Il m'assomme d'idées de politique et d'administration. Je sors avec l'idée d'un petit homme qui se dresse sur la pointe des pieds pour tâcher de paraître de la taille des gens dont on fait des ministres.

CIVITA-CASTEILÀNA.

27 mars. — Sans la liberté, Rome va mourir, Varia cattiva

avance lous les ans. Les lieux qui étaient réputés les plus sains il y a trente ans, commencent à être attaqués, la villa Borglièse, le sommet du Monte-Mario, la villa Pan6ii. Rome, qui avait 166,000 âmes en 1791, n'en comptait plus que 100,000 en 1813. On veut faire honneur de cette différence à Tadministration du pape. Je n*en crois rien : ce pape était un souverain comme Louis XIV; tout ce qui était d'apparat marchait bien ; mais la justice, ce premier besoin des peuples, n'allait pas : donnez vous la peine d'étudier Taffaire Macirone. Quant à Varia cattiva, il faut ou la liberté, ou un homme despote supérieur. En 1815, M. Prony allait réduire les marais Pontins à ce qu'ils étaient sous les Romains ; la campagne de Rome allait être plantée. Ce sont de pareils traits qui font illusion aux Italiens sur l'homme atroce.

PÉHOUSE.

29 mars. — A notre sortie de Pérouse, un ministre du saint Évangile, anglais, élève pieusement les yeux au ciel, et fait le vœu que la terre s'entr'ouvre pour engloutir les habitants de Naples et de Rome, cela très-sérieusement. Pourquoi ne pas voir que la civilisation s'arrête à Florence? Rome etNaples sont des barbares habillés à l'européenne. 11 faut voyager là comme en Grèce ou dans l'Asie Mineure, seulement avec plus de précautions, les Turcs étant beaucoup plus honnêtes que les Européens de Naples ^

30 mars. — Je sors d'Evelina, chanté par les Monbelli. Celte musique divine a chassé tout le noir que m'avaient donné

* Un homme pense avec, Pope que the proper study of man is man kind ; il note les diverses dispositions morales des peuples. Souvent, à ses yeux, ces dispositions sont des symptômes de maladie morale. Accusera-t-on le médecin de partager les maladies qu'il observe ? Si le hasard lui fait rencontrer des jacobins^ Taccusera-t-on de penser comme Marat, parce qu'il dit ; « Là il y a des jacobins? »

mes compagnons de voyage anglais et la politique. Soirée délicieuse, quoique je fusse bien fatigué,

31 mars. — D'ordinaire, Ton entend de la musique sublime mal chantée. VEvelina est une anecdote d'Ossian, revêtue d'une musique imitée de Rossini (par Goccia) et assez commune, mais si divinement chantée qu'elle atteint aux plus grands effets que puisse produire cet art.

Esther Monbelli est la fille du roi d'une des lies d'Ecosse. Il la marie au chef d'une tle voisine, guerrier sanguinaire et puissant, et lui ordonne d'oublier le jeune Sivar. Anna Monbelli, qui fait le jeune amant, débarque, il est surpris par son rival et condamnée mort; les amants ont une entrevue. Anna Monbelli chante à sa sœur :

Non è vero mio ben ch' io mora É* io rivivo in te.

Ce sont les mouvements les plus beaux et les plus tendres d'une âme généreuse qui va à la mort, peints avec une fidélité, et je dirais même une clarté dont je n'avais pas d'idée : cela seul vaut le voyage en Italie. — Je ne sais comment peindre la sensation de bonheur vive et profonde âont j'ai été pénétré.

Je suis bien intimement convaincu, d'après l'exemple de mes Anglais, que, hors de l'Italie, on dirait, en voyant les deux Monbelli : N'est-ce que ça? Se méfiant du public, ces pauvres petites filles n'auraient plus ces élans sublimes.

Je les ai vues en société : comme Mozart, elles sont bien faibles et bien maigres, et n'y portent que du silence et de la modestie.

7 avril. — Depuis huit jours mes soirées ne sont occupées que d'Evelina et du Demetrio e Polibio, où Anna Monbelli chante ces airs divers :

Picn di contente il core, et

Questo cor ii giura amore.

Sa sœur Esther est faite pour les grands mouvements de passion.

ROME, NAPLES ET FLOREiNCE. S39

La musique u'a lout son charme pour moi qu'à la cinquième ou sixième représentalion. Je cherche à m'expliquer sou pouvoir. Ces voix me transportent au delà de tout ce qu'il y a de commun dans la vie. C'est la pureté de Raphaël dans les madones de sa première manière; souvent aussi c'est sa faiblesse. La voix de ces jeunes 611es n'est pas très-forte ; elle produit tous ses miracles par la manière dont elle est conduite. Comparées aux cantatrices modernes, c'est le style de Fénelon et les phrases de Demoustier. J'ai tout lieu de croire que c'était la méthode en vogue il y a trente ans, quand la musique régnait en despote sur tous les cœurs. J*ai entendu une fois l'inimitable Pachiarotti, j'ai reconnu le style des Monbelli. Elles ont eu pour maître leur père, qui est encore ce célèbre Monbelli que nous trouvons dans les anciens voyages en Italie; il a la faiblesse de chanter. La musique de Demetrio e Polibio est de Rossini et de lui.

8 avril. — Conversation dans la loge de la Ghita (car c'est ainsi qu'on appelle en Italie les plus plus grandes dames p^ar leur nom de baptême) avec monsignor L. D. B.

Le philosophe qui a le malheur de connaître les hommes méprise toujours davantage le pays où il a appris à les connaître. Le patois de mon pays me présente toutes les idées basses : un patois inconnu n'est pour moi qu'une langue étrangère. Ce second principe rend beaucoup d'Italiens injustes envers leur patrie, surtout les âmes généreuses. Au premier aspect, l'étranger pourrait les croire haineuses, mais elles ne haïssent que pour excès d'amour. L'avilissement de ce qu'elles adorent leur fait jeter un cri.

10 avril. — Je viens de me promener trois heures aux Caséine avec des gens d'esprit. Je les ai fuis pour ne pas perdre mes idées.

Au quatorzième siècle, plusieurs pays d'Italie, Venise, Florence, Rome, Naples, Milan, le Piémont, parlaient des langues différentes. Le pays qui avait la liberté eut les plus belles idées, c'est tout simple, et sa langue l'emporta. Malheureusement ce vainqueur n'extermina pas ses rivaux. La langue écrite de l'Italie n'est aussi la langue parlée qu'à Florence et à Rome. Partout

ailleurs on se sert toujours de l'ancien dialecte du pays, et parler toscan dans la conversation est ridicule.

Un homme qui écrit une lettre ouvre son dictionnaire, et un mot n'est jamais assez pompeux ni assez fort. De là, la naïveté, la simplicité, les nuances de naturel, sont choses inconnues en italien ^ Dès qu'un homme a des sentiments de ce genre, il écrit en vénitien ou en milanais. On parle toujours toscan aux étrangers ; mais, dès que votre interlocuteur veut exprimer une idée énergique, il a recours à un mot de son dialecte. Les trois quarts de Tattenlion d'un écrivain d'Italie portent sur le physique de la langue. Il s'agit de n'employer aucun mot qui ne se trouve dans les auteurs cités par la Crusca. Le diable, c'est lorsqu'il faut exprimer des idées inconnues aux Florentins du quinzième siècle. Les écrivains d'Italie tombent alors dans le ridicule le plus outré. M. Botta, dans son HisLoire d^AménquCy dit toujours : // convento de ' Dominicani, le couvent des Dominicains, pour le congrès des habitants de la Dominique,

On n'a jamais de feu qu'en écrivant la langue qu'on parle à sa maîtresse et à ses rivaux. Pour comble de maux, Tuu des deux pays où le toscan est indigène, Rome, est condamné depuis trois siècles à une enfance éternelle. Même pour les livres de philosophie, ne pas écrire la langue qu on parle est un immense désavantage; plus de clarté.

On ne peut parler vite en italien, défaut irrémédiable. En second lieu, cette langue est essentiellement obscure : d'abord parce que depuis trois siècles personne n'a d'intérêt à écrire clairement sur des sujets difficiles; ensuite parce que chacune des langues vaincues a apporté des synonymes à la langue triomphante, et Dieu sait quels synonymes ! Ils ont souvent des sens opposés. En croyant parler italien, les gens des provinces parlent encore leur dialecte. Les choses les plus simples ont des noms différents. Une rue s'appelle via à Rome, à Florence strada, à Milan contrada. Villa, à Rome, veut dire maison de

* Excepté les anciens historiens toscans : btorie PUtoltai, Vie de Castrucdo; Ammiralo, Cronica sanesCf Cronica piaana; les trois Viliani , Gapponi, Buoninsegui, Fiortifioca.

campagne; à Naples, ville; bien plus, les tournures par lesquelles on exprime les nuances de sentiment tout opposées : un ami, à Milan, me disait ti, à Rome m, à Florence lei. Si mon ami de Milan m*eût dit voif j'en aurais conclu qu*il était brouillé avec moi.

Âlfieri lui-même a écrit dans une langue morte (pour lui ^); de là ses superlatifs, et il est venu forliûer Tenflure dont on a vu la cause. Il faut ajouter qu'un Vénitien, un Bolonais, un Piémontais, mettent le plus vif amour-propre à bien écrire le toscan. Pour comble de ridicule, les écrivains sérieux étudient le toscan dans le Canti camavaleschi, dans la Tancia de Buonarotti, et autres livres qui amusaient la plus vile canaille de la république de Florence. C'est comme si Montesquieu avait emprunté le langage des perruquiers de Paris >.

Un Vénitien, un Bolonais, écrivent des mots italiens, mais les tournures sont de leur pays. Gela m'a été démontré ce soir par deux ou trois cruscanti (puristes). Les plus sensés ont emprunté la clarté de la langue française ; ceux-ci sont les plus méprisés ; par exemple, VHisloire de Toscane de Pignotti, le seul livre qui,

* Ed io gliel dico, chc il verbo ragire Don è di Grusca ; us6 il SaiTin vagito ; Ma ad ogni modo vctgir non si pu6 dire.

Sat. I Pedanti.

* H. Botta, magistrat digne de la considération de l'Europe, et qui, après avoir régné, n'a pas mille écus de rente, écrit Yimbeccare et tl dore la apogliazza pour predare.

11 parle des ghiribizzatori chi vanno girandolando arzigogli per trar la j)ecunia dalla borsa del popolo,

Jl écrit conficcare et ribculire pour dire ottinazionêf pecunia pour mO" netOf il moiniere pour il cortigianOf tamburini pour parlemmtâri, f»tizioni inflamative pour icritti aedixiosif il ben vogliente pour ImiivolOf rinfuocolare pour ina^prire^ confortât n cogli agh$tti pour confortani con baje, et enfin le parte deretane delVisola pour le nord de Vile. A tout moment la pensée, qui veut être imposante, se revêt des mots les plus bas. Je crains que ce ridicule ne soit trop fort pour le dix-neuvième siècle. Je n'ai garde de parler des phrases de trente lignes ; M. Botta me répondrait qu'on voit bien que je suis étranger, et que les Italiens ont d'autres poumons que nous. Je dirais même à nos grands écrivains de France : Quoi de plus absurde que de vouloir innover dans une chose qui ne peut être que de convention I

depuis Âlfieriy puisse supporter la traduction. Au eontraire, ils porleut aux nues les Nuits romaines et la Vie (TErostrate du comte Verri, le Chateaubriand de Tltalie.

On voit pourquoi la froideur académique glace les livres du peuple le plus passionné de Tunivers. Ce peuple peut le disputer aux Français pour Tesprit; et son esprit imprimé serait sifflé même au boulevard. Comparé à Tesprit italien, Scarron est plein de noblesse; les dialogues de Fénelon sont intraduisibles en tosi^an : rien de plus aisé que de les mettre en vénitien ou en milanais. La prose poétique de nos grands écrivains du jour, au contraire, est de ritalien tout pur.

Parler de tout ceci à Florence, c'est justement parler de corde dans la maison d*un pendu. Je trouve Florence en arrière de la Lombardie : d'abord le pretismoy comme on a dit tout le temps de la promenade, tyrannise les petites villes : Prato, Pistoja, Arezzo, Siemie ; et la Lombardie avait été préparée par les suppressions de Joseph II et par le comte de Firmian.

On voit déjà Beccaria et Parini très-supérieurs à leurs contemporains de Florence; en second lieu, Florence, département français, a révolté avec raison les habitants. L'orgueil de la langue fait la moitié des conversations : quoi de plus choquant que des affiches en français !

Florence n'a donc pas pris ce qu'il y avait de libéral dans les mesures de Buonaparte ; la Lonibardie au contraire. Dans ce moment, il y a une espèce de liberté de la presse à Pise. L'impression de Pagnotti, qui, emporté par les crimes qu'il raconte, va jusqu'à injurier les papes, n'eût pas été tolérée à Turin et peutêtre à Milan; mais jamais un Bolonais n'eût écrit l'histoire des palais de Toscane de M. Anguelesi^

Qu'arrivera-t-il de l'Italie? Question fort difficile. Si ce peuple avait promptement les deux chambres, les discussions parlementaires sauveraient l'italien, la littérature de la capitale viendrait à l'appui; sinon, la haine s'envenime tous les jours entre la clarté française et la langue du treizième siècle. La plupart des

' En voir relirait dans la Bibliothèque universelle. Exemple curieux de servililé ! cet auteur flatte les Médicis éteints depuis cent ans.

livres qui se publient sont comme la prose poétique de Bernardin de Saint-Pierre ou de M. Marchangy, qui serait parsemée de mots gaulois exhumés de Ronsard. Un Milanais, homme charmant, que j'ai trouvé chez madame d'Albany, m'assurait qu'il est inutile de traduire les livres français pour Milan. On a traduit le Congrès de Vienne y duquel on n'a pas vendu vingt exemplaires; tout le monde achetait la contre-façon française de Lu gano *, Voilà la maudite clarté française qui envahit la Lombardie.

Ce pays est à un siècle en avant de Rome et de Naples, et à trente ans au moins en avant de Florence. Dans vingt ans, lorsque les vieillards élevés par les jésuites ne seront plus, la nuance sera encore plus tranchée ; d'un autre côté, Ton publie en milanais des ouvrages du premier mérite; que va donc devenir le pauvre italien tiraillé par trois impulsions : Pimitation du Dante et du treizième siècle, l'amour de la clarté française, le plaisir que donnent le naturel et Kvivacilé de la langue indigène? H y a au moins (en 1817) vingt patois différents en Italie. A Naples, cela va jusqu'à avoir des dialectes particuliers pour chaque quartier de la ville, tant est grande la sensibilité. Le roi ne parle que napolitain ; je trouve qu'il a raison : pourquoi ne pas être soimême?

EL Dl D' INCOEU.

vision.

W éra era nou di più india Yolaa

Seur corne in bocca al loiT; no se sentiva

Una pedana

E*l pover merit che 1' èminga don

Te me 1* bann costringinu là in don canton.

11 y a plus de véritable poésie dans cet ouvrage que dans tout

' On peut remarquer, en passant, l'avantage d'avoir un gouverneur homme d*esprit. On se rappelle ce que le livre de M. de Pradt contient surPItalie et l'Autriche. M. de Saurau n'a pas hésité à en permettre la vente et la traduction. On voit bien qu'il n'y a pas de justice en ce pays.

ce qu*on a publié en France depuis les Métamorphoses de N. Lemercier. Jamais satire coulre un gouvernement ne fut plus san< glante, plus méritée, et Ton peut dire plus dangereuse. Gomme ce poème est aussi frappant par le pittoresque de la fiction (Fombre de Prina apparaît à un bourgeois qui traverse le cimetière où il repose, et lui demande ce que Milan a gagné à Tavoir assassiné), que par le mordant des épigrammes, il s'en répandit deux mille copies en huit jours.

c Si la police, disait-on, a quelque preuve contre le malheureux poète, il ira pourrir, le reste de sa vie, dans un cachot de Mantoue. » L'auteur, qui est fort jeune, faisait le nigaud tant qu'il pouvait dans le monde. 11 commençait à respirer, lorsqu'un beau jour on arrête deux de ses amis. Ils sont convaincus d'avoir distribué les premières copies de l'ouvrage, et vont être punis comme auteurs. Ije gouverneur fait alors appeler le pauvre jeune homme, et lui fait sentir adroitement l'infamie dont il se couvre en laissant conduire ses amis en prison. II n'hésite pas à tout avouer. « J'ai cru, disait-il devant moi, le jour même de l'événement, me jeter en prison pour le reste de ma vie; quelle a été ma surprise de voir Son Excellence me dire : a Monsieur le « gouverneur est moins méchant que vous ne le croyez ; vous c aurez la ville pour prison ; et je m'en vais moi-même deman- € der votre grâce au conseil aulique. » Deux mois après, le jeune poète est appelé de nouveau. Il fait ses arrangements, croyant ne plus rentrer chez lui. Il arrive tout pâle chez le gouverneur qui lui dit : oc Sa Majesté pardonne à votre jeunesse, et vous invite ff désormais à faire un meilleur usage de vos talents. j>

Aucun Italien n'est assez mon ami pour que j'ose le consulter sur les réûexions précédentes : c'est tout ce qu'il y a de plus délicat. J'ai voulu, chez madame ***y à minuit et demi, quand nous n'étions plus que sept à huit, donner une tournure littéraire à la question. J'ai avancé « que, pour arriver à un nouveau Dante, il fallait commencer par semer des Delolme et des Benjamin Constant, que jamais homme n'a été plus lui-même que le Dante, qu'AIfieri n'était pas lui pour la langue, que même pour les idées il était bien moins lui qu'il ne croyait. » J'ai été sifflé en quatuor : quatre personnes sur sept parlaient à la fois pour me terrasser ;

après m'élre as^suré que Texpérience était impossible, je suis bien vite convenu de mon tort.

Ce qu'il y a d'aiïreux, c'est que ce défaut de la langue rend le comique impossible. Il n*y a pas de tournure affectée qui ne soit naturelle dans quelque coin^ Il restait la pauvre comedia delV arte, Arlequin et Pantalon ; les convenances les ont fait proscrire*.

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