BOLOGNE
12 avril. — Délices du retour à la civilisation, comme eu re-
* Le ton de critique de la Motte, vieilli d'un siècle chez nous, serait à cinquante ans en avant de l'Italie. Les plaisanteries sur les mots dne, bête, et sur les idées à'argent, reviennent sans cesse. Voir les journaux littéraires et les pamphlets de 1816 et 1817. On vient de me faire acheter à Florence Genovêsi^ Vico, VUomo morale de Longano ; les Sa^^ politici de Mario Pagano, qui mourut pour ses opinions; le Platone in Italia de M. Guoco, la Monarchia coetiluzionaîe d'un professeur de Milan. J'aurais été cliarmé de trouver cela bon.
Il y a une douzaine de citations latines qui reviennent toujours : Qucmdoque bonus dormitat Homerus.,. Quousqui tandem ^ etc , etc. Voici une phrase qu'on a voulu rendre piquante, comme Geoifroy, et qui est toute copiée des tournures d'esprit de la canaille florentine au quatorzième siècle :
« Ei roda pure i chiavistelli, che i muccini hanno aperto gli occhi, ei cordovani sono rimasi in Levante, auzi non è piu tempo che Berta iilava, c i paperi menavan V oche abera. »
Tout cela fait allusion à des idées qui avaient été mises en vogue par les Romains du douzième siècle. On voit qu'il y a de l'érudition.
Si on rassemble sur une même tablette les meilleurs ouvrages qui ont paru depuis 1770, en anglais, allemand, français et italien, on verra qu'avoir posé l'équation c*est l'avoir résolue. La littérature italienne est la plus niaise, et cependant :
« La planta uomo nasce piu robusta in Italia che in qualunque altra terra, gli stessi atroci delitti che vi si commettono ne sono unaprova.» (Alfiert.)
Je compte dans mon journal onze anecdotes de gens de la haute société qui, depuis cinq ou six ans, ont tué leur maîtresse et se sont ensuite donné la mort. Et l'Italie n*a pas un roman. Les Lettere di Jacopo Ortiz ne sont qu'une imitation de "Werther. C'est dans la froide Ecosse, et ce n*est pas dans la belle Lombardie, que paraissent Waverley et les Taies of my Landlord.
* Ordonnance de Léopold, grand-duc de Toscane. Voir cette mesure préconisée dans les Influenze morale de Schedone. On jugera du degré de niaiserie où est tombée la littérature italienne.
venant de province à Paris. Â ma première question, eu arrivaul à Bologne : « Y a-l-il opéra? — Oui, monsieur, la Clémence de Titus. » Je vole au théâtre; l'ouverture commence comme j'entre. Ronconi, dans le rôle de Titus, excellent chanteur, la même école que les Monbelli et Pachiarotti, un accent qui va au cœur ; que n'a-t-il vingt ans de moins ! 11 est encore fort agréable dans une petite salle. La bonté de Titus m*émeut jusqu'aux larmes. Quelle tragédie que la Clémence traduite par Racine ! Pour moi les modulations de Ronconi expriment encore mieux la bonté réunie à la puissance que Tharmonie des vers de Racine, particulièrement dans ce passage :
Questo Romani è fabricar mi il tempio.
Quelques personnes sentiront que si ces paroles étaient chantées par une voix de basse, au lieu de Tétre par une belle voix de ténor, elles perdraient ce qu'elles ont de céleste. Un poète qui ferait très-bien les vers français, et qui ne pourrait inventer la tragédie, devrait s'emparer de ce sujet. Il aurait un grand succès; car nous savons tous qu'Auguste était un vil coquin. On remplacerait le rôle d'Anio, fade en tragédie, par un Thraséas, un Gorbulon, quelque vieux général à cheveux blancs, qui ne pourrait aimer Titus parce qu'il est empereur, mais qui rendrait justice à ses grandes actions. Il aurait assez de sens pour voir que la république est impossible, et s'en prendrait aux dieux du désir de liberté qui le dévore, sans que son esprit puisse trouver les moyens de créer les intérêts qui la font naître. Le Tilus de Métastase me produit le même effet qu'une bonne comédie de YOptimisie : il rafraîchit le sang.
Vitellia, l'Emilie de Corneille, la Bonini, jeune élève du Conservatoire de Milan, a du jeu, de la méthode, et une assez jolie voix de tête (primo soprano), qu'elle conservera, car elle est laide.
Paraît enfm Cinna (Sesto); c'est ce Tramezani dont j'ai tant entendu parler à Londres, et que je n'ai jamais pu voir. Les femmes anglaises oubliaient toutes les règles de la pruderie en parlant de ce bel homme; ici le mot II fait fureur serait
faible ; il est impossible d'avoir une plus grande quanlilé de grâces; il est toujours en mouvement, toujours gracieux jusqu'à rafféterie la plus outrée. Il exprime la baine la plus féroce par les roulements d'yeux les plus tendres. Pour moi, j'aime à le regarder, et surtout à regarder les femmes dans les loges. C'est un très-joli bomme de quarante ans, qui a encore un peu de voix. Il a besoin de s'écbauffer. Il chante très-bien le dernier air du second acte. Les dames trouvent sa voix magnifique : elles sont de bonne foi.
Tramezani fait tout oublier, même la haine. C'est une manière de vivre bien flatteuse que celle d'un beau chanteur. Il disait ce soir que jouer ne le fatigue pas plus que la conversation. La seule nécessité de l'entendre fait cesser les applaudissements ; et comme cependant il a quelques jaloux, chaque soirée a pour lui l'intérêt piquant d'un drame. Je lui ai répondu que si j'avais à choisir, j'aimerais mieux être lui que les héros qu'il représente. Ce n'était point un compliment.
20 avril. — Je viens enfin de découvrir un Italien qui a un peu de génie original. Le mot imiter semble avoir été créé en faveur de ce pays. Depuis qu'ils ont laissé refroidir le feu que déposa dans leur sein la liberté du quatorzième siècle, et cette jeunesse des âmes sentant le beau après dix siècles de barbarie, circonstance unique et qui ne se présentera plus, ils sont tombés dans le dernier degré du marasme. Le poète imite le Dante, le prosateur les périodes de Boccace, Thistorien le style de Machiavel . Mon homme est tout bonnement un faiseur de libretti pour les théâtres'. Ordinairement ses pièces n'ont que deux représentations, parce qu'à la seconde la police les défend. Il a fait rire depuis trente ans aux dépens de tous les ridicules qui ont paru en Italie. Il commença par se moquer des Français qn\ emportaient des statues. Il n'a guère de réputation, parce que son genre n'admet pas le pédautisnie. J'ai failli me faire lapider ce soir chez madame M***, en osant dire la moitié de ce que je viens-d'écrire. J'en pense encore plus. Ce génie ignoré est Tavo-
* Monli, Verri, Boita.
• Ce mot vaut mieux que de les appeler des poëmesi
cal Anelli, de Desenzano. Il y a dans sa manière du Bancourt, du Gozzîy et un peu du Shakâpeare. Les Français, surtout les gens moulés sur la Harpe, ne trouveraient que de la bouffonnerie la plus basse. Tel est Texcès de notre vanité. Nous voulons savoir, avant de rire d'un trait plaisant, si les gens de bon ton le trouvent tel. Mais Yimprévu est la condition principale du comique. Que faire? Ne plus rire qu*au théâtre, où Ton rit sans conséquence. Voilà tout le secret de la fortune des Variétés. Le peu de comédie qui végète encore en France s'est réfugié là. Le plaisir que les jeunes gens trouvent aux Français n'est pas la joie du théâtre, c'est le plaisir d'un cours de littérature bien fait, le plaisir des souvenirs classiques. Ces jeunes gens sont réduits aux jouissances des vieux pédants. Jamais un Français vulgaire ne comprendra le talent d'Anelii ; c'est la muse comique courant des bordées contre la monarchie la plus soupçonneuse.
N'a-t-U pas eu la hardiesse de se moquer, sons Buonaparte, de la nullité du sénat d'Italie? C'est là tout le secret des longues scènes de Papatacci dans Vltaliana inAlgieri^,
Aujourd'hui, il vient de tourner en ridicule Tramezani au milieu de son triomphe dans ce pays ; c'est un trait d'esprit, mais c'est encore plus un acte de courage. Telle femme le haïra encore dans dix ans.
A en juger par mes Anglais, les étrangers quittent l'Italie sans mdmc se douter des mœurs de ce pays. Ceux qui commenceront à les entrevoir doivent lire l'opéra buffa en un acte intitulé / Virtuosi da teatro. Ce sont les mœurs des coulisses d'Italie. Gela n'a nul rapport avec nos théâtres, les troupes ici ne durant jamais que trois mois. Dans la farce d'Anelii, le frère de la première danseuse a une dispute avec le père de la prima donna. Il reste seule avec ceUe-ci, qu'il trouve jolie. Pour faire con~ naissance, il lui propose de chauler un duo de l'opéra célèbre
* Mangiar, bere è lasciar fare.
On passe ces scènes à Paris, où d'ailleurs ce pauvre opéra est gâté de toutes les manières. En 1816 il était donné à Milan avec une pompe orientale. U fallait voir Galli dans le rôle du bey, Paccini caïmacan et la Marcolini dans l'Italiana.
ROMIi, NAPLHlS ET FLORENCE. 549
VEroe somrfiosOy le Béros doucereux. Ici commence la plus drôle de critique du héros Tramezaui. Il élait, ce soir, dans uue loge, faisant bonne mine contre mauvais jeu. Paccini, qui fait Tamoureux de la cantatrice, imite jusqu'aux moindres gestes du héros. À un passage très-pathétique, il s'interrompt pour dire à sa belle : « Ici, ma chère, je te montre les dents, ne pouvant te montrer mon âme. i» C'est qu'une des grâces les plus répétées de Tramezani consiste à découvrir des dents superbes. Je crois que de ma vie je n'ai tant ri. La musique est de Mayer. Les Virtuosi da teatro alternent avec la Clémence de Titus. Les femmes sont furieuses, et peut-être communiqueront-elles leur colère à la police. A Paris, une plaisanterie n'est qu'une plaisanterie ; chez un peuple étiolé par la monarchie absolue, un homme qui souffre la plaisanterie, est un homme que le pacha abandonne, un homme perdu.
21 avril. — La Clemen%a di Tito, pour la dernière fois. Au total, faible contre-épreuve du génie de Mozart. Je revois avec plaisir que ce grand homme n*a pas toujours eu un style tendu ^ comme nos tragiques ennuyeux. 11 y a plusieurs motifs gais. -^ 11 est des âmes que le moindre appareil effarouche, et que Voperia séria ennuie. Elles ne sympathisent avec le tendre que lorsqu'il vient après le comique. Michaut les fait toujours pleurer dans Henri F.
22 avril. — Gomment parler musique sans faire Fhistoire de mes sensations? On me les niera. Je pense que mes adversaires seront souvent de bonne foi; tant pis pour eux.
25 avril. — La haute société de Bologne a un peu de la couleur de celle de Paris; elle est animée par quelques-uns de ces êtres charmants qui offrent la réunion si rare de l'esprit, de la beauté et de la gaieté. Madame Martinetti ferait sensation, même à Paris.
24 avril. — En France, les gens de province n'entendent pas raison sur la moralité de Vendroit ^ L'on est un peu moins bête en Italie : c'est la gloire de la ville qu'il est sacrilège de dimi-
' Procès cle mademoiselle Autche, de Bordeaux, contre le Mercure (juin 1817).
550 a':UVRfc:S de STKNDUAii.
Duer par la moindre critique. J'ai voulu suivre cette idée daus le salon de madame M*** avec des gens qui se prétendent philosophes; j*ai vu que les nations sont entre elles comme les jeunes gens riches mal élevés. Les Italiens sont, de plus, perdus de flatterie par les patriotes à la Dubelloy (voir laBibliotecaita' liana de Milan). De cinquante ans cette nation ne souffrira la vérité. Je ne crois pas qu'elle trouve beaucoup de voyageurs qui Taiment autant que moi, et ce soir toutes les mines me regardaient comme un ennemi.
50 avril. — Je viens de passer "quatre jours en villégiatura, chez le prince V***.
Les maris n*ont pas en Italie la centième partie de la jalousie de ceux de France. Je n*ai pas pu découvrir la cause du sigisbéisme autre part que dans la nature. Quelques philosophes, qui étaient avec nous, m'ont dit qu'à la fin du moyen âge, quand il y eut en Italie des foules de petits tyrans cherchant à donner de la dignité à leur cour en singeant l'étiquette espagnole, les particuliers riches prirent d'eux Tusage de donner un écuyer à leurs femmes.
Oserai-je parler du fond des mœurs? Suivant les récits de mes camarades, je crois qu'il y a autant de maris malheureux à Paris qu'à Bologne, et à Berlin qu'à Rome. Toute la différence, c'est qu'à Paris l'on pèche par vanité, et à Bologne à cause du soleil. Je ne trouve d'exception que dans les classes moyennes en An* gleterre, et dans toutes les classes à Genève. Mais, ma foi ! la compensation d*ennui est trop forte; j'aime mieux Paris, Oh gai! 1" mai, —- Je descends de cheval; on en trouve de très-bons à louer dans ce pays, petits et de mauvaise mine, mais malins, méchants et d'une rapidité charmante. Je viens de San Michèle in Bosco. C'est un couvent situé dans une position pittoresque, comme tous ceux d'Italie ; ce vaste édifice couronne la plus jolie des collines couvertes de bois, auxquelles Bologne est adossée; c'est comme un promontoire ombragé de grands arbres qui avance sur la plaine. Mes amis m'ont conduit là pour voir les anciennes peintures de l'école de Bologne; ils mettent un grand prix à la priorité dans les arts; ils veulent, à ce qu'il m'a paru, détrôner Gimabuc, le plus ancien barbouilleur de l'école
de Florence Dieu vous garde de jamais voir ses ouvrages! Nous trouvons sur cette colline cet air frais, Yaura de Procris, dont on ne peut connaître le charme que dans les pays du Midi. Couchés sous de grands chênes, nous goûtons en silence une des vues les plus étendues de Tunivers. Tous les vains intérêts des villes semblent expirer à nos pieds ; on dirait que Fâme s'élève comme les corps ; quelque chose de serein et de pur se répand dans les cœurs.
Au nord, nous avons devant nous les longues lignes des montagnes de Padoue, couronnées par les sommets escarpés des Alpes, de la Suisse et du Tyrol. Au couchant', Timmense océan de rhorizon n'est interrompu que par les tours de Modène ; à Test, Tœil se perd dans des plaines sans bornes ; elles ne sont terminées que par la mer Adriatique qu'on aperçoit les jours d'été au lever du soleil; au midi, autour de nous, sont les collines qui s'avancent sur le front de TApennin ; leurs sommets couverts de bouquets de bois, d'églises, de villas, de palais, déploient la magniûcence des beautés de la nature, secondée par ce que les arts d'Italie ont de plus entraînant. Le bleu foncé de l'atmosphère n'était altéré, par quelques légers nuages d'une éclatante blancheur, que tout à fait à la ligne de rhorizon.
Nos cœurs, pleins d'émotion, jouissaient en silence de tant de beautés, quand tout à coup un de nos compagnons se lève, et, du ton le plus impétueux, récite le sonnet suivant, fait par un habitant de Bologne, à la première nouvelle du passage du Saint- Bernard par V armée de réserve :
SOlNNET.
Vjdi r Itulia col crin sparso, incoito Cola dove la Dora in Po déclina , Chc sedca mesta, e avca negli occlii accolto Quasi un orror di servitu vicina,
Ne r altéra piangoa, serbava un volto Di dolente bensf, ma di reina ; Tal l'orse apparvc aller, clie il pic disciollo A ceppi olïri In liberta latina.
Foi sorgcrlicia in un balen la vidi,
352 ŒUVRES bE STENDHAL.
E fiera ricomporsi al fasto nsato
E quinci, e quîndi minacciar più lidi.
E s' udia V Apenmn per ogni lato Sonar d' applausi, e di festose gridi Italia, ilalia, iltuo soccorso è nato^
Et des cris se sont fait entendre sur celle dernière branche de l'Apennin, mais combien différents de ceux de 1800 ! Les Italiens ont raison, Marengo avança d'un siècle la civilisation de leur patrie, comme une autre bataille Ta arrêtée pour un siècle.
Un prince de Bologne, croyant à la délivrance de rUalie par Murât, leva en vingt -quatre heures un régiment de quinze cents hussards, dépensa deux cent mille francs, Téquipa en trois jours, et le quatrième était en ligne à la tête de sa troupe.
Gela, et le refus de la loi sur le timbre à Buonaparle dans tout l'éclat de sa puissance, sont des traits que la France nëgalera jamais.
2 mai. — Ce soir, en revenant du concert de madame 6***, où Velutti a chanté, j'ai reçu les confidences d'un de mes nouveaux amis ; il vient de me tenir, sous ces beaux portiques qui conduisent au théâtre, jusqu'à deux heures du matin. Il y a un an qu'il a quitté sa maîtresse ; il se désespère et ne peut Toublier; il se plaisait à me raconter les moindres circonstances de leurs amours. J'admirais qu'un homme de trente -cinq ans, riche, bien fait, militaire, pût avoir tant de faiblesse ou tant d'amour. Rien de plus commun en Italie. Il se couvrira de ridicule, du moins dans nos idées françaises, en reprenant sa maîtresse, et il la reprendra «''u il mourra fou. Elle, piquée de l'éclat d'une rupture où il n'avait itietrop raison, le fera passer par les conditions les plus dures. J*ai déjà rencontré sept à huit de ces désespoirs. Il me semble que cela donne de la dignité à l'amour italien.
Gomme un roman n'est intéressant qu'autant qu'on a le temps de le raconter tout au long, et que je meurs de sommeil, je n'écrirai que ce qui est observation philosophique :
l** Rien n'égale l'air froid et simple de cet homme qui me
* Recueil du P. Ceoaj p. 264. Manfredi.
parlait, et a fait des folies inouïes eo amour et à la guerre. Ou ue concevra jamais à Paris la bonhomie de la société italienne, et particulièrement Taîr simple des militaires. Cette vanlerie égoïste et grossière, que nous appelions blaguCf parmi les officiers subalternes des régiments, et qui donnait lant d'avantages, y est absolument inconnue.
2° Un étranger qui a passé par une grande ville d'Italie est moins connu par son nom que par celui de la dame qu'il servait. Esser in servitic est le mot, comme amicizia pour amour, et avicinar una donna pour lui faire la cour.
3° L'homme qui a fait le malheur trop évident de mon ami est un Florentin ; s'il lui faisait une scène, jamais leur maîtresse ne le reverrait. Mon Bolonais me disait : <c Êtes^vous allé à Florence? au petit théâtre d'Ogni Sanli ? — Oui. — Y étes-vousallé un jour où Stenterello jouait ? — Certainement. — Âvez-vous remarqué ce caractère ? » C'est rhomme le plus mince et de la figure la plus sèche que vous ayez jamais vu ; il arrange avec toute l'élégance possible son habit troué; le principal fondement de sa cuisine, ce sont des tranches de concombre à la glace; du reste, vaniteux comme un Castillan, peu lui importe de mourir de faim, pourvu qu'on ne le sache pas. Si on ne lui donne pas de Vella ^ , il est au désespoir. Surtout, il est beau parleur et se pique de ne s'exprimer que dans les termes les plus toscans. Il lui faut trois phrases pour vous demander quelle heure il est.
n Les Florentins vous ont dit que c*est le caractère du peuple de leur pays; la vérité est que c'est celui de toute la nation. Par exemple, M***, etc. »
Cette sortie de mon amant malheureux m*a fait rassembler plusieurs observations faites à Florence. Tous les Florentins sont maigres; on les voit au café faire leur unique déjeuner avec un verre de café au lait et le petit pain le plus exigu, ce qui leur coûte trois gratz (vingt et un centimes). Le soir, chez Vigne, ils dînent pour deux paules et demi ou trois paules (le paule vaut cinquante-cinq centimes). Leur manière de se vêtir a quelque
' La plus respectueuse des quatre manières d'adresser la parole : 7u, voii ki, et à Florence : Ella,
chose de singulier; c'est plutôt un habit bien brossé qu'un habit neuf. Rien chez eux qui ne respire Téconomie la plus sévère. En tout c'est Topposé des Milanais : jamais de ces faces épanouies et heureuses. Â Milan, la principale affaire est de bien dîner ; à Florence, de faire croire qu'on a dîné. On cite par la ville beaucoup de gens qui vont à la cour et qui dînent en famille avec deux plats ; mais l'ambassadeur d'aucune puissance, à Paris, n*a autant de galons sur les habits de ses gens.
Les Français qui étaient à Florence avaient fait enseigner au limonadier du café militaire, vis-à-vis la statue équestre, à faire la bisteca (le bifteck); ils allaient y déjeuner. Le peuple les voyait manger de la viande dès le matin et dépenser magni6quement vingt-trois sous. Rien n'a peut-être plus contribué à faire respecter les Français. J'ai encore trouvé dans Florence le proverbe Gran Fracesi, grandi in tutto. Un Florentin se rappelle, au bout d'un an et avec reconnaissance, que vous lui avez fait accepter une tasse de chocolat. Celte excessive économie s'explique fort bien par l'histoire. Florence, dans le moyen âge, fut immensément riche par le commerce ; de république agitée elle devint monarchie absolue, perdit son commerce, et garda son économie, la première verlu du commerce.
La Florence d'aujourd'hui est un port ouvert aux gens ruinés. Venise est bien plus gaie et bien plus aimable, mais il faut s'accoutumer à n avoir pour toute promenade que des rues larges de quatre pieds, et un jardin unique grand comme les deux tiers des Tuileries.
3 mai. — J'ai à me confesser d'une grande erreur. L'étranger qui ne voit d'abord que les littérateurs et les gens qui passent pour des esprits, est élonné de la sottise de ce peuple. Au contraire, il n'y a rien de si On et de si spirituel au monde. Les gens d'esprit sont ceux qui n'en font pas métier. Dès qu'ils , veulent se cultiver, ils deviennent pédants. Des jeunes gens étonnants par la finesse et la sagacité de leur esprit forment des collections d'auteurs classiques, c'est-à-dire cités par la Crusca, et leur grande affaire devient de ne plus employer de mots dans la conversation qu'ils ne puissent montrer dans les Canti carnavaleschi ou autre platitude imprimée au quinzième siècle.
Au premier abord, il vous faut essuyer toute cette science. C'est là que mon courage m'avait abandonné à mon premier passage ; depuis, j'ai découvert que, quand ces gens-là sont naturels et ne veulent plus faire d'esprit, ils sont divins.
L'esprit, à Paris, manque de sagacité et s'allie souvent à la badauderie sur les grandes questions de la vie ; il veut trop paraître. Un de nos petits auteurs, charmant le premier jour, montre le tuf dès le second. En un dîner il vous parle de tout ce dont on peut parler. Ici, un jeune homme distingué, pédant le premier jour, est enchanteur dès qu'il ne songe plus à l'être. Les satires de Voltaire sont plates, si on les compare aux petits poèmes satiriques qui ont couru, en ces derniers temps, à Bologne, Venise, Milan : c'est la naïveté et la force de Montaigne réunies à l'imagination de TArioste.
4 mai. — Il y a ici sept à huit Polonaises charmantes. Pour moi, c'est l'idéal des femmes. Elles courent les peintures toute la journée ; elles ont imaginé de se faire faire un cours de peinture par un Danois qui, malheureusement, paraît trop aimable à la plus jolie d'entre eUes. Le lieu des leçons est la galerie de cet aimable comte Mareschalchi que , nous avons vu nous donner de si jolies fêtes dans sa maison des Champs-Elysées. Je suis allé aujourd'hui à ce cours, non pas à cause du professeur, mais pour me mettre bien avec lui ; je lui ai demandé la copie de sa leçon. Après avoir lu cinq ou six pages d'écriture, il s'est mis à nous expliquer les très-beaux tableaux de M. M. L'appartement dont se compose la galerie est garni de meubles de Paris, et il y a une chambre où Ton ne voit* que des chefsd'œuvre.
(( Vous savez que l'école de Florence se reconnaît à un dessin hardi, qui, sur les pas de Michel-Ange, outre un peu la partie saillante des muscles.
« Raphaël eut l'expression, ledessin, l'imitation de l'antique. Sa perfection est dans les figures d'apôtres et de vierges. Il fut un peu froid et un peu sec dans les commencements, comme le Pérugin, son maître. Le Frate lui apprit le clair-obscur, où il fut toujours faible. Ce fut une grande âme.
« Le Gorrége a la grâce séduisante, le clair-obscur, les raccour-
cis; son âme était faite pour réinventer Tanlique; mais il ne Ta pas imite. Ses tableaux, chefs-d'œuvre de volupté, sont à Dresde et à Parme.
« Le Titien et tous les Vénitiens, ont la vérité de la couleur. Giorgione, grand homme, moissonné à rentrée de sa carrière, en eut Tidéal.
« L'école de Bologne est, presque dans tous les genres, la perfection de la peinture >
« Le Dominiquin est Texpresslon surtout des affections timides, le coloris, le clair- obcur, le dessin. Pour Texpression, après Raphaël et lui, vient le Poussin.
« Le Guide, âme française, eut la beauté céleste dans les figures de femmes. Ses ombres peu fortes, sa manière suave, ses draperies légères, ses contours délicats, forment un contraste parfait avec le style de Michel-Ange de Garavage.
« Le Guerchiu fut un ouvrier doué d'un singulier coup d'œil pour rendre le clair-obscur. Il copiait tout simplement les pay~ sans du bourg de Cerito, où il travaillait à la toise. Ses figures semblent se détacher de la toile, et conviennent aux gens qui louent, dans la peinture, Villusion.
« La galerie Farnèse, de Rome, met Ânnibal Carrache au rang des plus grands peintres. Beaucoup de gens disent : Raphaël, le Corrège, Titien et Annibal. A Bologne, on lui préfère Louis Garrache.
c L'Albane, homme froid, a bien peint les enfants et les corps de femmes, mais non leur âme; il n'en avait pas, Tenvie Toccupa beaucoup. »
6 mai. -— Nous sommes allés trois voitures à Gorreggio, pour visiter la patrie du grand homme. Tout ce que nous avons trouvé de lui, ce sont ses madones avec leurs beaux yeux si tendres, qui courent les rues déguisées en jeunes paysannes. Je me suis aperçu que je passe à Bologne pour souverainement illibéral. La chute du tyran n'a pas valu à Fltalie notre admirable constitution de 1814, chef-d'œuvre de génie et de bonté dont les nations étrangères savent admirer l'auteur, mais le rétablissement de toutes les vieilleries. Voilà pourquoi l'homme souverainement dissimulé, qui abhorrait tant la liberté qu'il n'a pas su se parer de ses couleurs, même lorsqu'elle était son seul
moyen de salut, trouve encore des partisans en Italie, parmi les amants passionnés de cette liberté : les Italiens d'une certaine portée m*ont souvent répété que les plus bas des hommes étaient les gens de lettres ^ Us partent de là pour négliger tous les livres et Tétude du mécanisme de la liberté. Ils s'imaginent qu'un auge la leur apportera un beau matin.
Beaucoup de jeunes gens, voyant la chambre des pairs d'Angleterre appuyer aveuglément le ministère qui s'est moqué d'eux à Gênes, révent encore à la république. C'est là une grande dispute avec eux. Le plus sûr chemin du despotisme militaire, c'est la république. Pour avoir une république, il faut commencer par se faire île. Parmi les modernes si corrompus, le rouage le plus nécessaire à la liberté, c'est un roi : voyez Berne.
Si je savais un coin du monde où Ton ne parlât pas plus politique qu'en 1770, j'y volerais, fût-il aussi loin que les jardins d'Armide. Notre partie, toute composée de jeunes femmes et de militaires, a tourné à la politique; c'est-à-dire qu'au lieu de rire et de profiter de nos beaux jours, nous avons eu le plaisir de nous indigner.
8 mai. — Veut-on le portrait des belles miladys que nous avons ici, fait de main de mattre?
« Milady R*** a vingt-six ans, elle n'est pas vilaine; elle est très-douce et assez polie, et ce n'est pas sa faute de n'être pas plus amusante; c'est faute d'avoir rien vu, car elle a du bon sens, n'a nulle prétention et est fort naturelle ; son ton de voix est doux, naïf et même un peu niais. Si elle avait vécu en France, elle serait aimable. Je lui fais conter sa vie ; elle est occupée de son mari, de ses enfants, sans austérité ni ostentation : si elle ne m'ennuyait pas, elle me plairait assez. »
9 mai. — Admirables portraits de M. Palaggi. Un écuyer du roi d'Italie, banquier millionnaire, s'est fait peindre en écuyer. Le gouverneur l'a mandé et tancé vertement ; à quoi l'autre a répondu qu'il était maître de se faire peindre avec tel habit qu'il voudrait, et que d'ailleurs il ne rougirait jamais du costume rappelé par son portrait.
* Gela n'est pas exact : ce sont les houzards de la liberté, ils sont tous les jours au feu ; il faut bien (|u*ils reculent quelquefois.
358 (ÉUVRES DE STENDHAL.
10 mai. — Riea ne peut distraire les Ilalieus et surtout les Bolonais, de leur politique enragée, qu'Âlfieri. J'ai passé la soirée avec deux personnes qui ont vécu avec lui dans Tintimité, ou plutôt, car sa hauteur ne permit jamais Tintimité, qui Font vu très-souvent les dernières années de sa vie. L'un de ces messieurs lui ressemble, et avec beaucoup de grâce, car il était malade ; il nous a donné pendant un quart d'heure une représentation d'Âlfieri ; c'est un grand homme maigre, à cheveux rouges; sa physionomie, ses yeux surtout, sont d'un dictateur de Rome. 11 est entré dans le salon, et, à tout ce qu'on a pu lui dire, n'a répondu qu*en sifflant. Tout le monde se récriait sur rétonnante ressemblance.
Quand le comte Neri est rentré, il nous a conté, entre cent traits d'originalité, de hauteur et d'ennui, que le comte Alfieri ayant été présenté à madame d'Albauy, à la galerie de Florence, remarqua qu'elle s'arrêtait avec plaisir devant un portrait de Charles XII ; elle dit même que l'uniforme singulier de ce prince lui paraissait extrêmement bien. Deux jours après, Alfieri parut dans les rues de Flbrence exactement coiffé et vêtu comme le monarque suédois, à la grande consternation des paisibles habitants.
Le comte Neri, quoique soumis en apparence à toutes les faiblesses des mœurs italiennes, ou, pour parler firanchement (car pourquoi diable megênerais-je?), quoique le plus esclave des cavaliers serventi, et pour une femme qui le trompe assez souvent, est un philosophe. Probablement il en sait autant que nous sur sa maîtresse; mais telle qu'elle est, avec tous ses défauts, c'est encore pour lui la femme la plus aimable de la terre, et rien ne pourrait remplacer le bonheur de passer avec elle huit heures de toutes ses journées; d'ailleurs, le mari est le meilleur gar^^n d'une ville qui est pleine de gens de ce caractère. Je comprends fort bien le bonheur du comte Neri, et, malgré la vanité française, j'échangerais volontiers mon sort contre le sien : sa maîtresse est une des plus jolies femmes d'Italie, et si capricieuse, avec des fantaisies si étranges et si gaies, qu'il faudrait être bien sot pour trouver l'ennui auprès d'eUe.
Le comte Neri m'a pris en particulier, au fond du jardin, pour
que je lui fisse le récit de la campagne de Moscou, la carte sous les yeux. J'ai pris avec moi deux officiers qui avaient été là-bas. Je lui ai dit qu'il n'y avait rien eu de si simple, et que ce n'était qu'à Paris que j'avais commencé à me figurer que je venais d'échapper à un grand péril. Tant que nous sommes morts de faim jusqu'à la Bérésina, il ne faisait pas trop froid : dès qu'il a gelé à pierre fendre, nous avons trouvé de quoi vivre dans les villages polonais. Du reste, si le prince Berlhier avait eu le moindre esprit d'ordre, si Buonaparte avait eu le courage de faire fusiller deux soldats chaque jour, il n^aurait pas perdu 6,000 hommes dans toute la retraite. Je parle deux heures.
Pour me récompenser de cet acte de complaisance, qui me rappelait des souvenirs si pénibles, le comte me dit : a Vous paraissez curieux de l'effet produit par les tragédies d'Aifieri sur les cœurs italiens ; demain je vous apporterai un petit cornpendio (abrégé) que je n'ai jamais montré à personne, même à la Gina. »
11 mai. — Traduction du cahier du comte :
« Âlfieri haïssait les rois dans sa jeunesse, parce qu'il n'était pas né roi. Lorsqu'il se mit à lire et à s'instruire, il resta fidèle à sa haine, et se fit illusion sur son origine.
« Il se croyait républicain, et dans le fait ne désira jamais qu'une république sur le modèle de celle de Rome, où il y aurait des patriciens aussi bien que des plébéiens, et où un homme de talent pouvait toujours espérer de devenir dictateur. Il ne pouvait souffrir les rois, parce que c'étaient les seuls êtres auxquels il fût né inférieur ; mais il avait la plus haute vénération pour la noblesse, d'abord parce qu'il était né noble, et que le pouvoir absolu sur les inférieurs, qui appartient à cet ordre en Piémont, lui était fort agréable; quand il fut devenu philosophe, il ajouta : parce que ce pouvoir pouvait être exercé par une grande âme, d'une manière utile à ses inférieurs.
« Après avoir été réveillé du sombre ennui de sa jeunesse par la lecture de Plutarque, après avoir parlé avec les transports de la haine la plus féroce du gouvernement modéré des princes de la maison de Savoie, après avoir imprimé qu'il n'était pas digne d'un homme libre de se marier et de s'exposer à avoir des en-
Êints sous le joug de tels tyrans ; après avoir dit de cent manières qu'il répandait des larmes de rage d*étre né au milieu d'un peuple avili ; après avoir donné son bien à sa famille pour ne pas vivre au milieu de ses esclaves ; en un mot, après avoir écrit le livre forcené de la Tyrannide, le hasard Tarnène sur le champ de bataille, où un peuple rempli de nobles sentiments (1789) et enthousiaste de toutes les vertus cherche à conquérir sa liberté. On s'attend qu'il va partager llvresse de toutes les âmes généreuses; rien moins que cela : dans ce moment décisif pour son caractère, n*étant plus offensé par la majesté du trône, le noble l'emporte, et Alfieri n'est qu'un ul* tra. Son mépris, ou plutôt sa haine masquée en mépris, pour la nation héroïque qui vient de dévoiler son cœur, ne trouve pas de termes assez forts. De ce moment il hait encore plus la France et les Français que les rois. Quand môme ce pays fût parvenu à se donner la liberté, il eût encore écrit le Misogallo.
fl L'ennui, joint à la haine pour les heureux, est le grand trait de la vie d* Alfieri, et sur le trône il eût été Néron. A la férocité près, mademoiselle Edgeworth a fait son portrait d'avance dans ^n comte de Glentkom. Au reste, cet homme singulier fut si impérieusement subjugué par ses penchants, que sa vie entière peut être abrégée en deux mots : il fut la victime d'une passion pour les chevaux, d'une passion pour la gloire littéraire, et d'une haine furieuse des rois, qu'il appelait amour de la liberlé. 11 porta tout cela à un degré d'énergie qui ne s'est peut-être jamais rencontré dans un cœur d'homme depuis les fureurs du moyen âge.
ff Sur les Mémoires d' Alfieri ']e dirai : Les bulletins de Buonaparte sont intéressants, parce qu'il sortait un peu du ton de dignité. »
Les anecdotes des dernières années qu' Alfieri a passées à Florence offrant souvent le nom d'une dame de la plus haute naissance qui avait bien voulu lui accorder sa main, il serait peu délicat de les publier. Il y a d'excellents portraits d'Alfieri, par M. Fabre, jeune peintre français qui habitait la même maison.
« La simplicité de l'intrigue, le petit nombre des personnages, la marche directe de l'action, l'uniformité et la gravité travaillée
de la composition, font des tragédies d'Alfieri ce que les modernes ont produit de plus semblable à Tantique. Infiniment moins déclamatoires que les tragédies françaises, elle» ont moins de brillant et de variété, mais, en revanche, une teinte plus profonde de dignité et de naturel. Gomme Alûeri n'a pas adopté les odes sublimes du théâtre grec, que nous appelons chœurs, au total ses tragédies sont moins poétiques. Toutefois on sent dans tous les détails le travail d'une main savante. On peut même dire que le désir ardent qu'eut Tauteur de se garantir des personnages de pure ostentation, et sa haine extrême pour les tirades à prétention, qui lui semblaient avilir un dialogue constamment soutenu par un intérêt profond ou rempli des accents d*une passion brûlante, Vont souvent entraîné dans une diction trop sentencieuse. A tout moment Ton trouve des morceaux écrits d'une manière pesante et qui sent TefTort. Il s'est rappelé trop constamment que le premier devoir d'un écrivain dramatique est de tenir ses personnages dans la direction de l'afTaire et des intérêts qui les occupent. Aveuglé par sa haine pour un peuple voisin, chez lequel on voit les personnages abandonner leurs intérêts les plus pressants pour faire des descriptions morales ou poétiques des émotions qui les agitent, il oublie quelquefois que certaines passions sont déclamatoires dans la nature comme au théâtre, l'amour, par exemple ; qu'elles ne doivent pas s'exhaler toujours en des phrases concises et scrupuleusement exactes, mais s'échapper quelquefois à des manières de parler qui semblent hyperboliques et même fausses aux yeux du profond philosophe.
a La principale beauté, comme le grand défaut du dialogue d'Alfieri, c'est que chaque mot est employé en conscience à pousser en avant l'action de la pièce par un argument suivi, une narration nécessaire, ou l'expression exacte et géométrique d'une émotion naturelle. Ici, point de digressions, point de conversations épisodiques, et jamais de maximes, si ce n'est d'une admirable brièveté. Ces qualités, poussées à l'extrême, donnent un certain air de solidité à toute la structure de la tragédie qui fatigue un lecteur ordinaire ; le lecteur homme d'esprit prévoit trop ce qu'on va dire. Rien d'éclatant, rien d'entraînant : dès
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qu'on a lu trois ou quatre de ces tragédies, les autres ne surprennent plus. C'est un livre comme Miltou, qu'on prend par devoir et qti'on quitte sans peine.
« J'ai fait les remarques précédentes, en ma qualité de littérateur instruit ; quant à ma sensation particulière, je pense que les personnes à qui il a été donné de comprendre Shakspeare ne seront jamais touchées jusqu'à un certain point par les compositions d'aucun autre écrivain dramatique. Shakspeare ne ressemble pas plus à Âlûeri qu'à tout autre poète. Âlfieri, Corneille et tous les autres considèrent une tragédie comme un poème. Shakspeare y a vu une représentation du caractère et des passions des hommes , qui doit toucher les spectateurs, en vertu de la sympathie, et non pai* une vaine admiration pour les talents du poète. Chez les autres tragiques, le style et la couleur générale du dialogue, la distribution et l'économie des diverses parties de la pièce sont les principaux objets : pour Shakspeare, c'est la vérité et la force de l'imitation. Les poètes classiques sont satisfaits s'il y a dans leur ouvrage assez d'action et de peintures de caractères pour empêcher la composilion de tomber dans la langueur, et pour amener, d'une manière à peu près convenable, les dialogues élégants dont elle se compose. Shakspeare était satisfait si sa fable se trouvait assez bien ménagée pour ne pas choquer trop fortement cette disposition à l'illusion que le spectateur apporte au théâtre. Il croyait avoir assez fait pour son style quand il avait évité tout ce qui pouvait être ridicule. Dans le monde, quand nous parlons à nos rivaux ou à nos amis, sommes-nous affectés par ce qu'ils nous disent ou par le plus ou moins d'élégance de leur toilette ?
« Alfieri ne vit point les choses de si haut. Il ne vit point d'un côté les actions des hommes, et de Tautre les diverses manières de les peindre qui ont fait les diverses écoles dramatiques. Il partit du genre français, le seul qu'il connût. 11 prit ses souvenirs pour le résultat de ses observations. Avec un peu plus d'esprit il se fût rendu la justice qu'il n'avait jamais fait d'observations. L'école qu'il a suivie admet beaucoup moins de ces choses prises dans la nature qui me charment chez le poète anglais. Dans ce genre étroit, Alâeri est excellent. Ses fables sont admirablement
imaginées et développées avec tout le génie possible : tous ses caractères expriment des sentiments naturels, avec une grande beauté et souvent une grande énergie d*expression. Pour moi, c'est une faute que la fable soit trop simple et les incidents trop rares; c'est une faute que tous les caractères expriment leurs sentiments avec une égale force et une égale élégance ; que tous dirigent leurs intérêts et leurs prétentions opposées avec une politique également profonde. Mon âme ne peut perdre de vue qu'un auteur ingénieux a versifié ces dialogues si parfaits et ces tirades si dignes de Tacite. Je ne puis jamais, même pour un moment, avoir l'illusion que j'entends de véritables personnages discutant entre eux ce qu'ils croient être leurs intérêts les plus cbers. Il peut y avoir plus d'éloquence et de dignité dans le système d'Àlfieri ; il y a tous les cbarmes de l'illusion dans celui de Shakspeare. J'ai passé bien des nuits à lire Shakspeare ; je ne lis Alfieri la nuit que quand je suis en colère contre les tyrans.
« Je ne conçois pas comment les poètes de Paris n'ont pas suivi l'exemple de M. Lemercier. En affaiblissant une tragédie d' Alfieri, il reste encore une tragédie française de la première force. Sa Mérope^ par exemple, est bien supérieure à celle de Voltaire *.
a Pour le style, on sent toujours qu'il a coûté beaucoup d'efforts à un homme d'un grand génie. Toujours par l'usage de tournures aussi concises que magnifiques, l'auteur travaille à donner à son vers une sorte de force factice et d'énergie. Pour enfermer beaucoup de sens en peu de mots, il accumule les interrogations, les antithèses, l«s maximes courtes et exprimées dans un ordre inverse, singulier dans la langue*
« Sous tous ces rapports, aussi bien par la gravité correcte des sentiments que par la parfaite j^ropriété et la sage mo« dération de toutes les peintures des passions , ses tragédies sont exactement le contraire de ce qu'on pouvait se promettre du caractère enflammé et indépendant qui distingua leur auteur. D'après ce que je lui ai vu faire pendant sa vie, et ce qu'il nous
* Voir plus loin la liste des tragédies d'Alfierii
avoue dans ses consciencieuses confessions, on devait s'attendre à voir dans ses tragédies une grande véhémence dans les actions; et dans le dialogue une éloquence aussi irrégulière que sublime ; des sentiments extravagants, mais ravissants par leur énergie et leur nouveauté; des passions allant jusqu'à la frénésie, et une poésie enflammée, approchant de Femphase brillante de TOrient.
« Au lieu de cette nouveauté entraînante, — et ce que le dixneuvième siècle demande surtout aux arts, ce sont des sensations nouvelles, — nous avons une représentation exacte et concise des catastrophes célèbres de Thistoire, des discours énergiques, des passions, non pas éclatantes, mais profondes, et un style si sévèrement correct et si scrupuleusement correspondant à ridée, que le lecteur le plus attentif ne peut pas ne pas s'apercevoir de l'immense travail qu'il a coûté. Fidèle à son caractère de palricien, Alfieri s'imagina être plus respecté en prenant ce parti. Il eût peut-être été plus grand, et certaine^ ment plus original, en étant lui-même. Mais quel homme que celui qui a pu se tromper dans un tel choix, et se placer encore à la tête de tous les poètes classiques ! :»
IHOLA.
15 mai. — Je voyage en sediola au clair de lune. J*aime l'aspect des Apennins éclairés par l'astre des nuits. Une sediola, comme le nom l'indique , est une petite chaise fixée au milieu de deux très-hautes roues. On guide soi-même un cheval qui va toujours le grand trot et fait trois lieues à rheure. Il faut un chemin superbe, et tel que celui d'Arona à Ancône ; autrement Ton verse. Hier, j'ai versé trois fois; mais c'était ma faute, et non celle de la route. Mon cheval faisait près de quatre lieues à l'heure. L'attention étant forcément fixée sur le paysage, on ne peut plus oublier les pays qu'on a parcourus en sediola. Mou cheval vient de Padoue.
ROME, NAl»LES ET FLOREiNCE. 305