‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 30 sur 40 · LORETTE · texte numérisé non relu

LORETTE

30 mai. — Avant-hier, comme je levais à la boussole un croquis de la bataille de Tolentino, je remarquai une figure militaire, aussi à cheval, qui suivait mes mouvements. Nous nous trouvâmes le soir à l'auberge de Macerata, et Tennui, ce

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grand mobile des gens d'esprit, fit que le colonel Forsyt m'adressa la parole. Voyant un homme âgé, je lui offris une copie de mon plan ; il accepta. Je montai dans ma chambre pour la lui faire. Accoutumé à ce travail dans les états-majors, j'eus bientôt dépéché ma petite carte. Sensible à cette marque d'attention, mon colonel; qui m'avait suivi dans ma chambre, voulut être aimable pour moi, et parla presque autant qu'un Français. Il devait partir ce malin pour Naples, par les Abruzzes, et moi pour Ferrare. Nous nous promenons le long du golfe Adriatique, sur ces collines singulières, couvertes de verdure, et desquelles, par un accident des plus bizarres que j'aie vus, on plonge tout à coup sur la mer. Tantôt, pendant deux ou trois milles, le chemin suit la crête d'une montagne ; à droite et à gauche, on a une descente rapide en face du golfe ; tantôt il plonge dans une vallée profonde, et l'on se croirait à cent lieues de la mer ; car ses rivages n'ont rien ici de cet aspect désolé qu'ils présentent dans le Nord.

Sûrs de nous quitter demain, probablement pour toujours, nous nous hâtons, mon colonel et moi, de nous dire en peu de mots tout ce que nous avons de plus intéressant.

Je lui parlais de l'ancien Paris, et de la société française avant la Révolution ; il me dit : « Vous la jugez avec humeur, il faut convenir que l'échantillon que vous en avez a un peu perdu de ses grâces. Pour moi, je suis venu sept fois en France avant la Révolution, et, pour la première de toutes, en 1775, à vingt ans; ma famille était liée avec Horace Walpole, et j'eus une lettre de lui pour madame du Deffanl. J'allai chez madame la duchesse de Ghoiseul ; j'y voyais l'abbé Barthélémy, le président Hénault, Pont-de-Veyle; je fus présenté à d'Alembert, ce modèle des sages ; à madame de Flamarens, ce modèle des grâces ; et, après avoir combattu à Waterloo, j'ai quitté le service, et suis venu passer quinze mois à Paris, eu 1815. Jamais l'histoire d'aucun peuple ne présentera de contraste aussi amusant : jamais des pères ne se virent remplacés par des enfants si différents d'euxmêmes. » Trouvant le colonel parfaitement impartial, et même, chose rare parmi les gens de son âge, voyant qu'il préférait presque la France actuelle, je Tai engagé à me peindre cette société

si aimable et désormais si impossible à retrouver. Ainsi, jouissant de la douce brise du printemps, allant au pas de nos chevaux sur le bord de TÂdriatique, et nous interrompant de temps à autre pour admirer ses aspects singuliers, nous avons passé six heures à cheval et dans les salons de Paris en 1775.

c Indépendamment de la plus grande gaieté que vous tenez du ciel, vous autres Français, il me semble que votre société se distinguait de la nôtre, en Angleterre, par trois circonstances : Texclusion de toutes les personnes d'une naissance inférieure ; rélégance de l'éducation des femmes et la culture de leur esprit; l'absence d'occupations et d'antipathies politiques.

« Par TefTet de la première de ces circonstances, la société de Paris, dans ma jeunesse, offrait infiniment plus d'élégance, d'aisance et de naturel, qu'il n'y en a jamais eu en Angleterre. L'exclusion générale des bourgeois éloignait sans doute tout ce qui est vulgaire dans la vie ; mais elle avait un bien autre avantage : elle rendait impossibles ces sentiments de jalousie mutuelle et de mépris, cet état de guerre perpétuel entre l'orgueil de la naissance et les richesses accumulées par le travail, dont aujourd'hui l'on ne peut prévenir les effets que par un système général de réserve et de silence.

« Là, tout est noble, tous sont égaux.

« Il ne saurait y avoir de prétentions : chacun est à sa place partout, et les mêmes manières étant familières, dès l'enfance, à chaque membre de la société, les manières cessent d'être un objet d'attention. Personne ne craint le ridicule de Yair cornmufiy et l'absence de ce défaut n'inspire de vanité à personne. Les petites particularités qui distinguent les individus ne sont pas attribuées à l'ignorance du bel usage, au manque d'esprit, mais au caprice, au tempérament. On ne songe pas toujours, avant de remuer, à la loi qui règle chaque mouvementé La terrible peine du ridicule n'étant pas encourue à chaque moment, il n'y a nulle roideur dans le monde, chacun se livre à sa disposition. C'est ainsi que la plus haute société du peuple le

* Voir la Journée d'un fashùmable dans V Angleterre et les Anglais de M. Dickinson, tome II.

plus poli de TuDivers se rapprochait infiniment de la liberlé de la sociélé des paysans et par les mêmes causes.

ce En Angleterre, nous n'avons jamais eu cet arrangemeiil. Les grandes richesses de la classe mercantile, et le droil qu'a chacun d'aspirer à toutes les places, ont toujours prévenu toute séparation entre les gens de haute naissance, el les bourgeois même dans la société la plus intime. Des millions, ou de grands talents, suffisant pour élever un homme aux premières places, il faut bien que ces avantages lui servent aussi de passe -port pour arriver à la haute société. Par là, elle se trouve mélangée de caractères si discordants, et quelquefois si bizarres, que Faisance et souvent même la tranquillité y deviennent difficiles à . maintenir. L'orgueil de la bourse, Torgueil de la naissance et Torgueil des manières s'y provoquent à tous moments. C'est ainsi que des vanités qui ne se faisaient pas apercevoir, tant qu'elles étaient universelles, deviennent bientôt visibles, et remplissent tout le champ du tableau, dès qu'elles rencontrent des vanités contraires. Â Londres, la société, dès qu'elle n'est pas formée en club par des associations discutées d'avance el décidées par un scrutin, se trouve divisée, au bout d'une heure, par toutes les petites jalousies, et ne peut durer qif autant qu'elle se constitue en un état perpétuel de contrainte, d'insipidité et de réserve. Des gens qui se rencontrent par hasard, el qui arrivent de toutes les extrémités de la vie, craignent d'être mal interprétés et désespèrent de se faire comprendre. La conversation est abandonnée à quelques bavards de profession ; tout le reste se tait et méprise son voisin. Telle était aussi votre société sous Buonaparte. De là l'usage forcé.de nos rout où nous rassemblons sept à huit cents personnes ; il faut là le même usage du monde que dans un café.

« Quant au second de vos avantages, la plus grande culture de Tespril des femmes, vous lui devez encore plus. Depuis la civilisation de l'Europe par le commerce et la chevalerie, au sortir du moyen âge, les dames françaises se sont toujours trouvées beaucoup plus près du niveau intellectuel avec les hommes, que celles d'aucun autre pays. Depuis plus de deux siècles, elles sont les arbitres du goût eu littérature et les agents de ces iu-

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trigues légères qui, chez vous, distribuaient toutes les places, depuis celles de M. le duc de Ghoiseul et de madame Dubarry jusqu'à répaulette du moindre mousquetaire. Les femmes, à Paris, étaient en état de parler de tout ce dont les hommes pouvaient désirer de parler. C'est ainsi que votre conversation prit une couleur à la fois moins frivole et moins uniforme que la nôtre.

« Mais la grande source de la dififérence entre la haute société de France et celle d'Angleterre, c'est que chez vous les hommes n'ont pas autre chose à faire que de paraître avec avantage dans le monde. Tout ce qui, en Angleterre, se fait remarquer par le rang ou par les talents, est constamment accaparé par les affaires politiques. Ainsi, pas de loisir pour la société; ou, si les hommes marquants y paraissent, c'est pour y chercher un délassement et non des succès. D'ailleurs ils ont acquis des habitudes de penser et de parler beaucoup plus propres aux débats de la chambre des communes, ou à raisonner sur les affaires, dans quelque comité, qu'à faire passer une heure agréable dans un salon. Parmi nous, les gens de la plus haute naissance ont aussi à remplir les plus hauts devoirs. S'ils veulent de Fimportance, c'est-à-dire de la considération, il faut, quels que soient leurs titres, qu'ils consacrent leurs jours et leurs nuits à l'étude et à la pratique des affaires ; des mots gracieux ne leur suffiraient pas : il faut qu'ils apprennent l'art de conduire les hommes, il faut qu'ils acquièrent de l'influence sur ceux avec qui et par qui ils doivent agir. Sous peine de mépris, il faut qu'ils se distinguent dans ces discussions hardies, et souvent dangereuses, par lesquelles le gouvernement d'une nation libre est perpétuellement embarrassé et maintenu vivant. En France, au contraire, lorsque j'y arrivai en 1775, sortant de la maison de mon père, qui ne rentrait jamais du parlement qu'à trois heures du matin, que je voyais occupé toute la matinée à corriger les épreuves de ses discours pour les journaux, et qui, après nous avoir embrassés à la hâte et d'un air distrait, courait, à six heures, à un dîner politique ; en France, dis-je, je trouvai les hommes de la plus haute naissance jouissant du plus beau loisir. Ils voyaient les ministres, mais c'était pour leur adresser des choses aimables

et en recevoir des respects. Du reste, aussi étrangers aux af&ires de France qu'à celles du Japon, la plupart occupaient leur loisir par les agréments d'une société très-polie. Si, vers' cinquante ans, dégoûtés de la galanterie, quelques idées d'ambition leur passaient par la léle, le seul chemin qui se présentât à eux, c'était la faveur des favoris et des maîtresses, personnages dont on gagne plus la bienveillance par les charmes d'une conversation légère et par des assiduités de tous les moments , que par aucun service rendu à l'État. L'homme qui se fût avisé de mériter les places pour les obtenir, se fût couvert d'un ridicule affreux, et, j'irai même plus loin, eût paru odieux^.

« Je vis d'abord que vos salons étaient mieux remplis que les nôtres, parce que vous n'aviez pas de chambre des communes à remplir. Je ne fus pas jaloux de vos soirées infmiment plus brillantes que celles de Londres, de vos petits soupers pleins de feu et de délicatesse ; je vis qu'il n*y avait pas d'autres débouchés pour les talents et l'esprit. Cela ne me fit pas d'autre peine que de me montrer un petit inconvénient de notre adorable liberté. La conversation, chez nous, est abandonnée à des jeunes gens qui sortent du collège, ou à des ci-devant jeunes hommes, mais non, comme vous le dites toujours messieurs les Français, que nous manquions d'hommes de talent et de goût^. Nous n'avons qu'à fermer les chambres, et nous aurons, au bout de vingt ans, une société comme la vôtre. Pour moi, il me semble qu'on ne devrait pas tant se vanter d'avoir de si jolis jardins anglais, lorsqu'on leur sacrifie toutes les terres labourables.

« Lorsque je vins eu France, les Français trouvaient, dans l'agréable constitution de leur société, une compensation qui me semblait alors fort grande pour le manque d'un gouvernement libre ^. J'eus la même sensation à Venise; mais il fallait que cela durât toujours. On citait alors, à Paris, le joli mot de Louis XV : Cela durera plus que moi. Il a eu raison tout juste.

* Le comte de Broglie.

• Correspondance du duc de Nivernois en 1763.

' Sous Louis XVI, en 1781, le contrôleur général des finances Joly de Fleury définit le peuple français : un peuple serf y corvéable et taillable à merci et miséricorde.

« Chez nous, il oe faut pas s^aliendre qu'un gros marchand de bière, ou qu'un maire de Londres, qui vient d'acheter son rotenborough (bourg-pourri), et qui n'est entré que d'hier dans la chambre basse, donne sa voix et son influence à aucune brigue de lords ou de ministres, si ceux-ci ne consentent à le recevoir, lui et toute sa famille bourgeoise, dans leur société intime, et ne le traitent pas en tout comme un égal. La même scène, qui scandalise l'orgueilleuse duchesse dans son château gothique, descend jusque sous la chaumière du pauvre. Ainsi Taisance et la gaieté françaises sont bannies de la société bretonne par une suite immédiate du principe qui défend nos libertés à la chambre des communes, et qui empêche nos rois de faire des révocations de redit de Nantes.

« C'est à la même noble origine que j'attribue la froideur gauche et riguorance de nos femmes. Je sais bien que, officiellement parlant, les dames n'ont aucune fonction publique dans aucun État de l'univers; mais dans le fait, en 1775, les femmes gouvernaient plus TEurope que les hommes. Vous n'avez qu'à voir l'incroyable traité de i758, qui réunit l'Autriche à la France, et que le prince de Kaunitz arrangea, à Paris, par les femmes de finances*.

c Dès qu'un homme est ministre, il ne pense plus qu'à deux choses : à garder sa place et à s'amuser. Vos ministres n'étaientils pas des gens prédestinés, que ces deux occupations n'en fissent qu'une seule? Les femmes avaient de l'importance, même aux yeux de la vieillesse et du clergé; elles étaient familiarisées d'une manière étonnante avec la marche des affaires : elles savaient par cœur le caractère et les habitudes des ministres et des amis du roi.

« A mesure que vous allez devenir plus constitutionnels, vos femmes deviendront moins aimables ; je crois même avoir déjà remarqué cette nuance. Vous avez beaucoup plus de bonnes mères de famille qu'en 1775; et il n'y a rien d'ennuyeux au monde comme une bonne mère de famille. Vous sentez que chez nou&, où rien ne se fait sous la cheminée du ministre, mais où

* P.ulhières, Makintoscb, Histoire du dia-huitième siècn.

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tout est discuté à fond, les femmes ne songent guère à captiver le premier ministre; à quoi bon? Lorsque j'arrivai en France, le règne de M. de Ghoiseul venait seulement de finir. La femme qui pouvait lui paraître aimable, ou seulement plaire à la ducliesse de Grammont, sa sœur, était sûre de faire tous les colonels et tous les receveurs généraux qu'elle voulait.

« Une suite irrémédiable de la liberté est donc de faire considérer les femmes comme des êtres d'un esprit moins élevé, et, qui pis est, de donner quelque fondement à ce préjugé. Un duc qui revenait de Versailles dans son château, parlait à sa femme de tout ce qui Tavait occupé ; chez nous il lui dit un mot sur ses dessins à Taquarelle, ou reste silencieux et pensif à rêver à ce qu*il vient d'entendre au parlement. Nos pauvres ladys sont abandonnées à la société de ces hommes frivoles qui, par leur peu d'esprit, se sont trouvés au-dessous de toute ambition, et par là de tout emploi (les dandys).

< Une autre source de votre supériorité dans le salon, c'est la position différente de vos gens de lettres. Je rencontrais, à Paris, les d'Âlemberl, les Marmontel, les Bailly, chez les duchesses; c'était un immense avantage et pour eux et pour elles. Nos auteurs anglais vivent dans la poussière de leurs cabinets et dans la société de quelques amis instruits ou de quelques jeunes professeurs qui attendent d'eux leur avancement. C'est ainsi qu'ils achèvent une vie sombre, triste, laborieuse et inélégante; rien de moins attrayant.

« Quand un homme se met à faire des livres chez nous, ou le considère comme renonçant également à la société des gens qui gouvernent et à la société des gens qui rient. Il suit de là que la société des gens gais est extrêmement frivole, et que la société des gens actifs a beaucoup de lourdeur. Nos hommes de génie peuvent être admirés par la postérité, mais ils finissent leurs jours d'une manière bien triste, sans connaître d'autres êtres au monde que des auteurs, des libraires et des journalistes ^ A la vanité littéraire près, la vie de vos d'Alembert et de vos Bailly était aussi gaie que celle de vos seigneurs.

i Le peu d'agrément de notre société explique noire amour pour les déplacements.

a Gela est encore une des mauvaises conséquences de notre liberlé. Nos poliliques sont trop afîairés pour voir nos gens de lettres, et nos oisifs trop bêles et trop frivoles. La vanité blessée, ce vice rongeur des savants, s'en augmente, et les discours prononcés dans notre parlement, beaucoup plus raisonnables que les vôtres, sont infiniment plus ennuyeux et plus lourds. C'est un grand bien que Ton ose rire à votre tribune.

« La rencontre du talent et de Toisiveté est toujours avantageuse à tous les deux. Si les littérateurs donnent des idées aux gens du monde, Tartde vivre, qu'ils apprennent en revanche, les rend plus raisonnables, plus aimables et plus heureux. Les gens de lettres apprennent la véritable valeur de la science et de la sagesse, en voyant combien ces choses peuvent contribuer au gouvernement et à rembellissement de la vie. Ils découvrent qu'il est des sources de bonheur et d'orgueil bien plus importantes, et surtout bien plus abondantes que le métier de lire, de penser et d'écrire. Quel est Thomme qui ne préférerait pas la vie de Fox à celle d'Addison? Au reste, chez vous les gens de lettres sont si gens du monde qu'ils n'ont pas le temps d'écrire ; chez nous ils savent tant de grec et de latin qu'ils oublient que la première condition est de se faire lire.

« Je trouvai en 1775, et à mes autres voyages en France» beaucoup à admirer et beaucoup à m'étonner, mais je vous l'avouerai, peu à envier. Des sociétés aussi brillantes ne se représenteront jamais à l'étonnement des hommes ; mais je puis vous assurer que les membres les plus distingués de ces sociétés me semblaient bien moins heureux que vous ne pourriez le croire. L'amusement ne fait pas le bonheur, et Ton vivrait fort mal si Ton était réduit à ne vivre que de glaces ou de biscuits. Un fond d'occupation et d'intérêt manquait toujours ; c'est ce qui fait que vos magistrats étaient plus heureux que vos seigneurs, et qu'à Versailles on désirait toujours la guerre. Il me semble qu'on vivait trop en public ; il n'était pas permis de fermer son salon, même pour mourir. On n'avait pas d'idées des plaisirs domestiques ; aujourd'hui c'est le contraire. On oubliait trop que le manque de sympathie est le grand chemin du gouf-* fre de l'ennui. Ce n'est pas que les Français manquent de sensi-

bililé, comme Tout dit quelques sots Anglais ; les grandes passions à part, vous êtes la nation de l'Europe la plus sensible. Mais alors la sensibilité de chacun était distraite, et, si j'ose m'exprimer ainsi, dépensée en petits paquets par le grand nombre de personnes qu'on voyait chaque jour. La sympathie est comme toute autre chose, elle s'épuise. L'homme qui a cent amis ne peut pas les aimer tous comme s'il n'en avait que deux. Le Français d*alors portait la plus grande franchise et le phis parfait abandon dans l'amitié ; il aimait de tout son cœur ses cent amis. Mais un homme qui a cent amis doit se résoudre à en voir chaque jour un ou deux très- malheureux. 11 fallait prendre la chose au tragique; mais alors on aurait manqué de politesse envers les quatre-vingt-quinze amis heureux. Ce n'était pas faute d'avoir un excellent cœur, si une certaine philosophie gaie était excitée également chez les Français, et par les folies et par les malheurs de leurs compagnons de vie. A l'exception de quelques petits accès de galanterie, on ne voyait guère de sympathie pour les malheurs des amis les plus intimes. Il s'agissait de tirer de tout de l'agrément et des épigrammes, et les gens qui ne disaient pas de bons mots sur les malheurs de leurs amis, étaient bien aises du moins de les oublier dans la société de ceux qui en disaient. Delà un sysfème de raison porté dans la douleur; et c'est de très-bonne foi que madame du Deffant, arrivant souper en grande compagnie chez madame de Marchais, lorsqu'on lui parle de la perle du président Hénault, le phis ancien de ses amis, répond : « Hélas! il est mort ce soir à six heures; sans cela vous ne me verriez pas ici, »

PESABO.

2 juin. — Je visite les jardins du comte Mosca avec les fils du marquis B***. Un jeune Français élevé à Paris dans les meilleures maisons d'éducation, y trouve de bons professeurs qui l'introduisent dans les sciences, à la suite des savants de Paris et de Londres, qui sont les premiers du monde. Il apprend la chimie avec Davy, l'économie politique avec Say, l'art de penser avec Tracy ; mais il pense beaucoup à sa cravate. Enire-t-il enfin dans

le monde, sa graude affaire est d'avoir de l'esprit. 11 lii et oublie mille volumes, et au bout de deux ou trois ans, prend uu état. Un jeune Italien est élevé daus quelque collège superstitieux, avec les livres du seizième siècle ; il sort de la société des prêtres, sauvage, silencieux, souverainement défiant. Pendant deux à trois ans, il travaille beaucoup ; mais, au lieu de lire Delolme ou Montesquieu, il lit Vico ou tel autre auteur suranné. En économie politique, il en est encore à Gondillac; ainsi de tout. Au bout de deux ou trois ans, il devient cavalier servant ; Vamour, la jalousie, les passions s'emparent de lui, et de sa vie il ne rouvre un volume. Charmante société de madame la comtesse Perticari 1 C'est la fille du célèbre Monti ; elle sait le latin mieux que moi.

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