GENÈVE
4 juillet. — On vient de me raconter que le grand et le petit Conseil de la république s'étaient assemblés pour prendre en considération les malheurs qui pourraient trouver leur source dans le manque de subsistances. La question a été débattue séparément dans les deux Conseils, avec cet esprit de calme et de pnidence et cette liberté de pensées qu'on trouve rarement ailleurs que dans les républiques. Les magniûques Conseils n'ont point dédaigné les lumières du siècle ; ils ont consulté un ouvrage justement célèbre (MaUhu8),qui a trouvé un digne traduc-
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teur dans le corps si respectable des professeurs de Genève. Ils ont cherché à se garantir surtout de cet esprit de légèreté qui a causé tant de malheurs chez une nation voisine^. Après trois semaines de délibérations assidues, le grand Conseil , considérant qu'il est urgent de pourvoir à la disette, a décrété qu'à compter de ce jour le spectacle serait fermé (historique). Considérant de plus que ce n'est pas tout faire que d'assurer Tarrivage des grains, mais qu'il faut encore donner à la classe ouvrière et malheureuse les moyens de s'en procurer à des prix qui ne soient pas au-dessus de ses moyens présumés, les Conseils ont décidé que le fastueux monument en brique élevé à la mémoire de Jean-Jacques Rousseau dans la rue où il est né serait démoli sans délai ;
Que cette rue, nommée Jean-Jacques Rousseau pendant l'usurpation, reprendrait le nom ancien et si respectable de rue du Chevelu.
Le 5 juillet. — Je voudrais bien savoir quel est le voyageur qui a dit le premier qu'il y avait de la liberté en Suisse. A Genève, à Berne, vous avez quatre cents surveillants dont chacun veut faire parade de son pouvoir. Si vous les choquez par la manière de mettre voire cravate, ils vous persécutent. Chose ridicule à dire. Je crois qu'on est plus libre à Paris (août 1817) ; je ne dis pas en province. Nos philosophes ont assez déclamé contre cette ville de boue et de fumée. Quelle voix éloquente s'élèvera pour nous montrer que les grandes villes forcent l'homme et les gouvernements à plusieurs vertus^. Dans les arts le vrai beau ne peut naître que là. Je n'oublierai jamais la musique de Genève ; c'est un des spectacles les plus singuliers que m'ait donnés mon voyage ; ces jeunes femmes posant leur tricot, s'approchent du piano, et se mettent à chanter les duos passionnés des grands maîtres !
* Ce sont les propres termes de la proclamation aux habitants de la partie du pays de Gex réunie à la république.
* Le style du mérite d'un homme suit la proportion ^du nombre d'habitants de sa ville. Un homme simple et grand comme Roum est perdu dans une ville de dix mille âmes. Un sot vernissé doit, au contraire, chercher une telle ville. Son habit répond pour lui.
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6 juillet. — On me raconte qu'il y a eu, cet automne, sur les bords du lac la réunion la plus étonnante ; c'étaient les états généraux de Topinion européenne. Pour que rien n'y manquât, .on y a vu jusqu'à unR***, qui peut-être y a pris quelques leçons de savoir-vivre. Âi-je besoin de nommer le personnage étonnant qui était comme Tâme de cette grande assemblée? A mes yeux, ce phénomène s'élève jusqu'à l'importance politique. Si cela durait quelques années, les décisions de toutes les académies de l'Europe pâliraient ^. Je ne vois pas ce qu'elles ont à opposer à un salon où les Oumont, les Bonstetten, les Prévôt, les Pictet, les Romilly, les de Broglie, les Brougham, les de Brème, les Schlegel, les Byrou discutent les plus grandes questions de la morale et des arts devant mesdames Necker de Saussure, de Broglie, de Staël.
Les auteurs écriraient pour être estimés dans' le salon de Goppet. Voltaire n'a jamais eu rien de pareil. Il y avait sur les bords du lac six cents personnes des plus distinguées de l'Europe : l'esprit, les richesses, les plus grands titres, tout cela venait chercher le plaisir dans le salon de la femme illustre que la France pleure. On osait plaisanter un grand prince*.
10 juillet. — Je trouve plus d'idées nouvelles dans une page anglaise que dans un in-octavo français. Rien ne peut égaler mon amour pour leur littérature, si ce n'est mon éloignement pour leurs personnes. Si vous faites une prévenance à un Anglais, il en profite pour placer un signe de hauteur. Timides en société avec tout ce qui passe pour supérieur, ils sont presque insolents avec tout ce qui a l'air de céder. 11 faut être juste, il y a chez ces gens-là un principe de malheur; ils tirent du venin des choses les plus indifférentes^ Ce sont les plus insociables des hommes, et peut-être les plus malheureux. En Italie, TafiFaire de Gênes a commencé à en dégoûter. Leur incroyable mesquinerie
* L'Académie française est une loi contre la Ubertc de la presse.
* Lorsc^u'on ne peut éteindre une lumière, on s'en laisse éclairer:
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achève de les faire mépriser même des garçoDs d'auberge ^ Si j'entre dans des délails bas, ce sont les couleurs du tableau. A Naples, ils se faisaient dire des sottises tout haut par les garçons du restaurateur Villa, en leur offrant gravement, après dîner, un sou ou deux. A Monza. ils se font montrer la couronne de fer, ce qui exige un petit cérémonial et occupe dcuK gardiens pendant une demi-heure, ils donnent vingt-cinq centimes; je viens de lire ce passage de ma lettre à quatre Anglais de VHigh'life, en les priant d'attaquer la véracité de mes assertions : ce qu'ils n'ont pu faire. Pour être considéré d'un Anglais, il faut jouer au plus froid. Lavater seul indique ce procédé; on le lit sur leurs figures de bois. L'Anglais est comme le provincial en France; ne jamais paraître intéressé parce qu*on lui dit*.— Toute ville au-dessous de cinquante mille âmes n est pas digne de mon attention. Il faudrait y passer trois mois pour arriver jusqu'au vrai mérite, s'il y en a. Les habitudes repoussent le voyageur. La seule démarche désoccupée des gens d'une petite ville me conduit à la poste pour demander des chevaux. Us n'ont pas de motif pour agir vite. Lausanne est la seule exception pour moi.
Le 20 juillet. — Avant de quitter tout à fait , du moins par mes souvenirs, la terre du génie pour m'enfoncer dans le sombre septentrion, il faut que j'écrive deux ensembles d'idées : 1<» une étude faite d'après une bande de voleurs du pays de Naples ; 2o l'état du Parnasse musical italien. Je n'ai pas le teaips d'écrire l'enterrement de la princesse Buoncompagni, à Rome , et mon étonnement mêlé d'horreur lorsque je trouvai à Téglise des Apôtres cette jeune et superbe femme de dix*neuf ans, avec du rouge, couchée sur son catafalque, et entourée de sept à huit prêtres à moitié endormis, vers minuit.
L'Église cherche tous les moyens d'augmenter l'horreur de la
* Si c'est un devoir d'être poli, il est niais de ménager les insolents, ^f. Scolt, lord Blainey, le prêtre Eustace, ont dit sur les Français des choses plus fortes et qui ne sont pas fondées sur les faits. Eustacc appelle le Musée du Louvre une écurie. Gela va bien aux gens qui ont placé leurs pautres marbres d'Elgin sous un hangar.
* Ils font trop de mouvement pour avoir beaucoup d'esprit.
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mon. Elle a rëussi, du moins pour moi. La mort, qui sur le cham]) (le bataille ne m'avait jamais paru qu'une porte ouverte ou fermée, et qui, tant qu'elle n*estpas fermée, est ouverte, me poursuit d'une image horrible depuis que j'ai vu cette figure céleste avec son rouge. Que dirais-je de l'horreur du lendemain, lorsque, à la nuit tombante je la vis portée dans les rues, étendue sur un lit de repos, et toujours la tête découverte? Le jeune prince Buoncompagni l'avait épousée par amour, et la famille, qui ne l'avait pas voulu reconnaître, venait de pardonner depuis peu. Elle avait été longtemps réfugiée dans un couvent; leurs amours furent toujours malheureuses. C'est un des plus sombres souvenirs que je rapporte d'Italie.
PARNASSE MUSICAL d'iTALIE EN 1817.
Madame Catalani, — MM. Galli, — Crivelli, — Tacchinardi,
— Velulti, castrat, -• Davide, le fils.
Ténors.
Nozzari, — Roncoui, — Donzelli, — Mouelli, — Bonoldi, - Curioni, — Pasla, — Ambrogetti.
Cantatrices.
Mesdames Correa, -— Festa, — Fabre, — • Colbran, — Chabrand, — Bassi (la comtesse), — Bassi (Eleouora), — Manfrediui, — Belloc, — Pasta, — Crespi-Bianchi, — Ester Monbelli,
— Abna Monbelli, — Eiser, — Bonini, — NapoUon, — Liparini Morandi, — Camporesi, — Paer, — Marcolini (fedele).
Contr altos.
Mesdames Grassini, — Gaforini, — Malanotti.
Chanteurs bouffes.
De Grecis, — Zamboni, — Paccini. — Bassi, — - Casaciello,
— Liparini, — Marcolini, — Giorgi.
Basses mezzo-caratere, Pellegrini, — Remorini.
Vétérans.
Pacchiarotti, — Marchesi, — Crescentini, •— madame Bellington.
'r26 ŒUVRES DE STENDHAL.
Nota, Les quartiers généraux dés gens de ihéâtre sont Milau et Bologne. Une centaine de noms médiocres, que je ne transcris pas, ne trouvent d'emploi que dans le carnaval. L'admirable Grivelli et madame Gamporesi sont à Londres. En 1817, TOpéra de Londres a été aussi bon que celui de Paris est mauvais. L'^l- ■ gnese, Don Juan et la Clemenza di Tito y ont été exécutés aussi bien qu'à Milan. Le charme a été si fort, que ce spectacle est devenu à la mode. La salle est une antique copie de celle de Milan. Chaque loge coûte deux cent cinquante guinées pour soixante-deux représentations, et le billet de parterre douze francs. L'orchestre est assez bon, les décorations presque aussi mauvaises que celles de France, les vêtements mesquins. On dit que Tannée prochaine on fera venir un peintre de Milan, Fuenles ou Sanquirico. Pour la musique, Londres est plus sur la voie que Paris. Les Anglais- n'ont pas de métalent. Us ont un goût passionné pour entendre chanter; mais ils aiment également Iç bon et le mauvais. Nous n'en sommes pas encore là en France.