‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 37 sur 40 · MONTICELLO · texte numérisé non relu

MONTICELLO

23 juin. — De Como, nous allons à Lecco; mauvais voyage; le paysage ne signifie rien. Nous venons à Monticello ; vue admirable de la casa Gavaletti. Je n*ai jamais rien rencontré de semblable; à rhorizon, on aperçoit le dôme de Milan, et plus loin, une ligne bleue dessinée dans le ciel par les montagnes de Parme et Bologne. On est sur une colline; à droite, vue superbe, plaine fertile et rochers, deux ou trois lacs ; à gauche, autre vue magnifique, et qui, dans tous ses détails, est l'opposé de la première; des collines, la madona di Montevecchio; en avant, on a cette belle Lombardie avec tout le luxe de sa verdure et de ses richesses, un horizon sans bornes, et l'œil se perd à trente lieues de là. Dans les brouillards de Venise : c'est la contre-partie de la vue de San Michèle in Bosco. Dans ce ciel immense, on aperçoit souvent une noire tempête avec ses tonnerres mugissants dans un coin de cinq à six lieues, tandis que tout le reste est serein. On voit la tempête s'avancer, reculer, s'anéantir, ou en peu de minutes elle vous environne. L'eau tombe à torrents; des tonnerres affreux ébranlent les édifices ; bientôt l'admirable pureté de l'air vient augmenter les plaisir»,. Tout cela vient de nous arriver depuis deux heures : mainte-

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nant» nous distinguons les fenêtres d'une maison à huit lieues d'ici. — Politesse noble du propriétaire, ancien écuyer du roi dllalie. Nous sommes arrivés chez lui comme une bombe, comme des enfants qui s'approchent d'une image.

24 juin. — Nous couchons à Monza. Mauvaise architecture du palais. Jardin insignifiant. Nous allons à Varèse, petite ville, dont toutes les maisons se sont, depuis dix ans, transformées en palais.

Nous allons au Casino. — Politesse extrême des habitants de Varèse ; ils nous mènent à une Accademia que madame Grassini donne à se» compatriotes. Elle chante Ombra adorata aspetta et le duelto Svenami des Horaces: on pleure et le cœur applaudit. Il y avait là les plus jolies femmes de Milan, entre autres madame Lilta, née à Gênes, d'une famille alliée dans le treizième siècle à celle de B*** ; superbes figures des officiers italiens; pâleur extrême; grands yeux noirs, moustaches et cheveux châtains, cravates noires, traits antiques, simplicité et bonhomie dans les manières dont on ne peut avoir même Tidée eu France. Je vois qu'ils sont presque tous in seiTitUy mot du pays fort expressif. Chacun est avec sa maîtresse. — Je suis présenté à ce brave général Severoli qui a perdu une jambe contre cet indigne Murât, quand il attaquait son bienfaiteur ; je vois le général Bertoletti, si connu en Espagne ; Monti, le plus grand poète d'Italie * ; le jeune Melzi, héritier d'un grand nom, et, dit-on, digne de son oncle.

* Outre la Bassviglianay on lui doit la meilleure traduction de Viliade qui existe et quatre volumes de beaux vers qui un jour seront bien étonnés de se trouver ensemble. Ce n'est pas par modestie que Virgile voulait, en mourant, qu'on brûlât son Enéide; les plus beaux morceaux en étaient déjà connus. Quelle différence pour sa gloire si tout ce qu'il y a de faible pour sa gloire manquait ! Pour bien écrire l'italien, il faut commencer par savoir supérieurement le latin. Voilà deux idées que je dois à ma présentation à ce grand poëte. Il m*a paru avoir la haine la plus orthodoxe pour le genre romantique, et, quand il a été grand, il a été romantique. Il nous dit un sonnet sur les désastres de la campagne de 1813, où il rappelle l'idée .de Judas, treizième apôtre. On voit que l'auteur a été éfëvé à Rome. Né dans un pays plus généreux, il eût quelquefois fait parler son âme.

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Milan est la capitale de la littérature en Italie. Mais au dixneuvième siècle, qu'est-ce qu*une' littérature sans liberté? On y imprime beaucoup de livres de médecine, et de temps en temps quelque traduction du français. On a osé y faire paraître, mais avec bon nombre de noies atténuantes, Tracy, Scblegel, Corinne, V Allemagne, Il y a deux journaux littéraires; cela est aussi amusant que le Magasin encyclopédique; les hommes sont très-supérieui-s aux livres.

Le soir, nous montons à la Madona del Monte ; ce sanctuaire doit avoir coûté bien des millions. J'écris ceci à Tauberge de Berinetti; nous sommes fort bien. En montant, plusieurs ânes se sont abattus sur ces pavés glissanls, et nos dames ont fait des chutes qui n'ont été que plaisantes; nous nous arrêtions à tout moment à quelqu'une des quinze ou vingt chapelles pour nous retourner et jouir de la vue. Ensemble magnifique ; au coucher du soleil, nous apercevions sept lacs. Croyez-moi, mon ami, on peut courir la France et l'Allemagne sans avoir de ces sensations-là. Parmi nous, il y a deux Français qui s'ennuient, car personne n'écoute leur esprit ; un Anglais qui à tout moment tire son carnet et arrête les paysans pour avoir l'orthographe précise du nom de l'endroit; cinq ou six officiers à demi-solde, silencieux, et cinq femmes dont deux au moins de la beauté la plus noble, la plus simple, la plus touchante. N'ayant pas le temps d'être amoureux d'aucune d'elleS; je le suis de 1 Italie. Je ne puis vaincre ma mélancolie de quitter ce pays. Je vois d'ici le lac Majeur sur les bords duquel m'attend ma calèche. — Partie charmante, parce que, à 1 exception de nos gens aimablés, nous sommes à notre aise ensemble.

Ce soir, Berinetti nous a dit qu'un des frères du couvent louche de l'orgue. Nous passons deux heures dans son église, nous lui indiquons quelques morceaux de Mozart Voilà de ces sensations que j'allais chercher à Naples, et qui rendent muet pendant huit jours.

25 juin. — Nous pénétrons dans un couvent noble, situé sur ce rocher isolé. — Politesse de madame Staureugfai, l'abbesse, je crois. Les marches dans l'intérieur du couvent sont en*ma]^ bre noir ; je remarque qu'elles sont presque entièrement usées

UOME, INAPLfciS ET FLOHKKCE. m

par les souliers de corde de ces pauvres religieuses. Que de beaux yeux ont brillé en vain et perdu leur éclat dans celte pompeuse prison ! — Nous allons pêcher du pesce perrico sur le lac de Varèse, de là à Palanza. Nous prenons une barque et nous voici aux îles Borromées.

A Palan/.a, sur le lac Majeur, je rencontre un exilé. Admirable modération de ses idées ; il est vingt fois moins exagéré que les gens du pays. — On devrait faire en France des lois qui considérassent le citoyen par la quantité (T impôt qu'il paye. Ainsi, tout homme payant mille francs, pourrait publier un pamphlet par an, sans être soumis à d'autre justice que celle du jury. En suivant cette idée, on pourrait parvenir à diminuer le nombre des procès; on protégerait le ciloyen contre sa propre colère. — On pourrait ne soumettre qu'au jury les journaux publiés en langue étrangère.

ILES BORROMEES.

28 juin. — Nous y sommes depuis deux joui^, je n'en puis rien dire : sinon qu'on m'y eût appris que je venais d'obtenir le plus beau grade, que je ne me serais pas seulement donné la peine d'ouvrir la lettre.

Nous allons voir le colosse de Saint>Gharles, près d'Aroua. Au retour, je prends une barque, et je vais à Belgirate, à un quart d'heure des îles; j'y trouve ma calèche, et je passe le Simplon comme un enfant.

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