PORTOGALLO
Dolce tranquillità.
Madame Catalani a chanté cet air avec GalU et mademoiselle Gori, son élève.
Oh cara d'amore !
de Guglielmi avec Galli.
Sul margine d'un rio.
MiLLICO. *
Che momento non pensato.
terzetto de Puccita, avec Galli et Remorini. La voix de Galli a écrasé celle de la femmo célèbre.
Cinquième concert.
Quelle pupille tenere.
GlMAROSA.
Che soave zephiretto.
Mozart.
Stanca di paseolare.
Hibiico.
Frenar vorrei le lacrime.
La ci darem la mano.
Mozart.
Ikilce tranquillità.
ROME, NAPLES l,T FLORENCE. 21
point trop vieux ; il est fort riche, et chante encore quelquefois devant ses amis intimes; c'est comme son rival Pacchiarotti à Pâdoue. Marchesi a eu des aventures fort agréables dans sa jeunesse.
On m'a conté ce soir Tanecdote singulière d'un homme fort respectable de ce pays-ci, qui a le malheur d'avoir la voix trèsclaire. Un soir quMl entrait chez une femme aussi célèbre par sa petite vanité que par ses immenses richesses, Thomme à la voix claire est accueilli par une volée de coups de bâton ; plus il crie du baut de sa tête et appelle au secours, plus les coups de canne redoublent d'énergie. « Ah ! scélérat de soprano, lui crie-t-on, je t'apprendrai à faire le galant ! p Notez que c'était un prêtre qui parlait ainsi, et qui vengeait les injures fraternelles sur les épaules de notre citoyen, qu'il prenait pour Marchesi. Lé soprano, profitant de l'anecdote, qui fit rire pendant six mois, ne remit plus les pieds chez la riche bourgeoise.
Aux lumières, madame Gatalani, qui peut avoir trente-quatre à trente-cinq ans, est encore fort belle; le contraste de ses traits nobles et de sa voix sublime avec la gaieté du rôle doit faire un effet étonnant dans l'opéra buffa. Pour Vopera séria, elle n'y comprendra jamais rien. C'est une âme sèche.
Au total, j'ai été désappointé. J'aurais fait trente lieues avec plaisir pour ce concert, je suis heureux de m'être trouvé à Milan. En sortant, je suis venu au grand trot de mes chevaux chez madame Bina R***; il y avait déjà trois ou quatre amis de la maison, qui étaient venus là du Conservatoire, toujours en courant, pour donner des nouvelles du concert à leurs amis, qui avaient voulu épargner dix francs. Or il y a là près d'une demi-lieue. La conversation ne se faisait que par exclamations. Pendant trois quarts d'heure, comptés à ma montre, il n'y a pas eu une seule phrase de finie.
Naples n'est plus la capitale de la musique ; c'est Milan, du moins pour tout ce qui a rapport à l'expression des passions. A Naples, on ne demande qu'une belle voix ; on y est trop Africain pour goûter l'expression fine des nuances de sentiment. Au moins, c'est ce que vient de me dire M. de Brème.
7 octobre. — J'oubliais ce qui m'a le plus frappé hier au cori-
22 ŒUVRKS DK STENDHAL.
(tevi de madame Catalani ; j'ai été pendant quelques minutes immobile d'admiration : c'est la plus belle tète que j*aie vue de ma vie, lady Fanny ïlar***. Rapkaëlf ubi es? Aucun de nos pauvres peintres modernes, tout chargés de titres et de «ordons, ne serait capable de peindre celte tète; ils y voudraient placer XHymtationde V antique ou le style, comme on dit à. Paris, c'est-à-dire donner Fexpressiou de la force et du calme à une figure qui est touchante précisément à cause de V absence de la force. C'est par l'effet de l'air facile à émouvoir et l'expression naïve de la grâce la plus douce que quelques figures modernes sont tellement supérieures à i'anlique. Mais nos peintres ne pourraient pas même comprendre ce raisonnement. Que nous serions heureux de pouvoir en revenir au siècle des Ghirlandajo et des Giorgion (1 490) ! Nos artistes alors seraient au moins en état de copier la nature comme au miroir; et que ne donnerait-on pas d'un miroir où Ton verrait constamnient les traits de lady Fanny H*** telle qu'elle était ce soir !
.8 octobre. — Je ne sais pourquoi Textréme beauté m*avait jeté hier soir dans les idées métaphysiques. Quel dommage que le beau idéale dans la forme des têtes, ne soit venu à la mode que depuis Raphaël ! La sensibilité brûlante de ce grand homme aurait su le marier à la nature. L'esprit à pointes de nos artis^ tes gens du monde est à mille lieues de cette tâche. Du moins, s'ils daignaient s'abaisser quelquefois à copier strictement la nature, sans y rien' ajouter de roide, fût-il emprunté du grec, ils seraient sublimes sans le savoir, Filippo Lippi, ou le frère Ange de Fiesole, quand le hasard leur faisait rencontrer une tête angélique comme celle de lady Fanny B***, la copiaient exactement. C'est ce qui rend si attachante l'étude des peintres de la seconde moitié du quinzième siècle. Je conçois que M. Cornélius et les autres peintres allemands de Rome les aient pris pour modèles. Qui ne préférerait Ghirlandajo à Girodet?
:20 octobre. — Si je ne pars pas d'ici dans trois jours, je ne ferai pas mon voyage d'Italie, non que je sois retenu par aucune aventure galante, mais je commence à avoir quatre ou cinq loges où je suis reçu comme si l'on m'y voyait depuis dix ans. L'on ne se dérange plus pour moi, et la conversation continue
ROME, NAPLKS ET FLORENCK. 25
comme si c'était un valet qui fûl entré. — Plaisante manière de se féliciter, s'écrierait un de mes amis de Paris, je ne vois là que de la grossièreté. — Â la bonne heure, mais c'est pour moi la plus douce récompense des deux ans que j*ai passés autrefois à apprendre non-seulement Titalien de Toscane, mais encore le milanais, le piémontais, le napolitain, le véuilien, etc. On ignore, hors de Tltalie, jusqu'au nom de ces dialectes, que Ton parle uniquement dans les pays dont ils portent le nom. Si Ton n'entend pas les finesses du milanais,- les sentiments comme les idées des hommes au milieu desquels ou voyage restent parfaitement invisibles. La fureur de parler et de se mettre en avant, qu'ont les jeunes gens d'une certaine nation, les fait prendre en horreur à Milan. Par hasard, j'aime mieux écouter que parler; c'est un avantage, et qui compense quelquefois mon mépris peu caché pour les sots. Je dois avouer, de plus, qu'une femme d'esprit m'écrivait à Paris que j'avais l'air rustique. G*est peutêtre à cause de ce défaut que la bonhomie italienne a si vite fait ma conquête. Quel naturel ! quelle simplicité ! comme chacun dit bien ce qu*il sent ou ce qu'il pense au moment même! Gomme on voit bien que personne ne songe à imiter un modèle ! Un Anglais me disait à Londres, en me parlant de sa maîtresse avec ravissement : « 11 n'y a chez elle rien de vulgaire !» Il me faudrait huit jours pour faire comprendre cette exclamation à un Milanais ; mais, une fois comprise, il en rirait de bien bon cœur. Je serais obligé de commencer par expliquer au Milanais comme quoi l'Angleterre est un pays où les hommes sont parqués et divisés en castes, comme aux Indes, etc., etc.
La bonhomie italienne! Mais c'est à pouffer de rire, diront mes amis du faubourg Poissonnière. Le naturel, la simplicité, la candeur passionnée, si je puis m'exprimer ainsi, étant une nuance qui se mêle à toutes les actions d'un homme, je devrais placer ici une description en vingt pages de diverses actions que j'ai vues ces jours-ci. Cette description, faite avec le soin convenable et l'exactitude scrupuleuse dont je me pique, me prendrait beaucoup de temps, et trois heures viennent de sonner à l'horloge de San Fedele. Une telle description semblerait incroyable aux trois quartç^ des lecteurs. J'avertis donc feulement
qu'ii y a ici une chose singulière à voir; la verra qui pourra ; mais il faut savoir le milanais. Si jamais le grand poète Béranger passe en ce pays, il me comprendra. Mais Saint-Lambert, Tauteur des Saisons, le courtisan de Stanislas, Tamant trop heureux de madame du Ghâtelet, eût trouvé ce pays-ci affreux.
25 octobre. — Ce soir, une femme brillante de beauté, de finesse, d'enjouement, madame Bibm Gatena, a bien voulu essayer de m'apprendre le taroc. C'est une des grandes occupations des Milanais. C'est un jeu qui n*a pas moins de cinquante-deux cartes grandes chacune comme trois des nôtres. 11 y en a une vingtaine qui jouent le rôle de nos as, et qui remportent sur toutes les autres ; elles sont fort bien peintes, et représentent le pape, la papesse Jeanne, le fou, le pendu, les amoureux, la fortune, la mort, etc. Il y a d'ailleurs, comme à l'ordinaire, quatre couleurs (bastone, danari, spade, coppe) ; les cartes portent l'image de bâlons, de deniers, d'épées et de coupes. M. Reina, l'un des amis auxquels m'a présente madame G***, me dit que ce jeu a été inventé par Michel- Ange. Ce M. Reina a formé Tune des belles bibliothèques de l'Europe : il a, de plus, des sentiments généreux, chose singulière et que je ne me souviens pas d'avoir jamais vue réunie à la bibliomanie. Il fut déporté aux bouches du Cattaro en 1799.
Si Michel' Ange a inventé le taroccOt il a trouvé là un beau sujet de disputes pour les Milanais et de scandale pour les petits-maîtres français. J'en ai rencontré un ce soir qui trouvait les Italiens bien lâches de ne pas mettre Tépée à la main vingt fois pour une partie de tarocco. En effet, les Milanais ayant le maiheur de manquer tout à fait de vanité, ils poussent à l'excès le feu et la franchise de leurs disputes au jeu. En d'autres termes, ils trouvent au jeu de tarocco les émotions les plus vives. Ce soir, il y a eu un moment où j'ai cru que les quatre joueurs allaient se prendre aux cheveux; la partie a été interrompue au moins dix minutes. Le parterre impatienté criait ûui! %itti! et la loge n'étant qu'au second rang, le spectacle était eu quelque sorte interrompu. Va a forti buzzarare ! criait l'un des joueurs. — Tite seiun gran cojononon! répondait l'autre en lui faisant des yeux furibonds et criant à tue-tête. L'accent donné à ce mot
KOME, NAl>LES ET FLOKEiNCE. 2o
cojononon m'a semblé incroyable de bouffonuerie et de vérilé. L'accès de colère parait excessif et laisse toutefois si peu de traces, que j'ai remarqué qu'en quittant la loge il n'est venu à l'idée d'aucun des disputeurs d'adresser à Taulre un mot d'amitié. A vrai dire, la colère italienne est, je crois, silencieuse et retenue, et ceci n'est rien moins que de la colère. C'est l'impatience vive et bouffonne de deux Jiommes graves qui se disputent un joujou, et sont ravis de faire les enfants pendant un moment.
Dans ce siècle menteur et comédien (this âge of cant, dit lord fiyrou) cet excès de franchise et de bonhomie entre gens des plus riches et des plus nobles de Milan me frappe si fort, qu'il me donne l'idée de me fixer en ce pays. Le bonheur est contagieux.
Le maudit Français, que j'aurais voulu à cent lieues de moi, in'a retrouvé au café de l'Académie en face de la Scala< « Quelle grossièreté, me dit-il, cojononon! quels cris! Et vous dites que ces gens-là ont des sentiments délicats ! qu'en musique leur oreille est blessée du moindre son criard ! » Je méritais de voir ainsi toutes mes idées polluées par un sot ; j'avais eu la bêtise de lui parler avec candeur.
Avec quelle amertume je me suis repenti d'avoir adressé la parole à M. Mal... J'avouerai, dût Thonneur national me répudier, qu'un Français, en Italie, trouve le secret d'anéantir mon bonheur en un instant. Je suis dans le ciel, savourant avec délices les illusions les plus douces et les plus folles; il me tire par la manche pour me faire apercevoir qu'il tombe une pluie froide, qu'il est minuit passé, que nous marchons dans une rue privée de réverbères, et que nous courons le risque de nous égarer, de ne plus retrouver notre auberge, et peut-être d'être volés. Voilà ce qui m'est arrivé ce soir : l'abord du compatriote est mortel pour moi.
Gomment expliquer cet effel nerveux et cet agréable pouvoir de tuer le plaisir des beaux-arts que possède l'amabilité française? Est-elle jalouse d'un plaisir qu'elle est impuissante à partager? Je crois plutôt qu'elle le trouve une affectation ridicule.
27 octobre. — Madame Mariui m*a procuré un billet pour le bal que les négociants donnent ce soir à leur casin de San Paolo. Rien n'a été plus difficile. Avec mon billet et en parlant milanais serré , je viens d'engager le portier à me laisser voir le local. L'air de bonhomie qu'il faut prendre ici et ma qualité de Français ont plus fait que la manda (réirenne).
Les riches négociants de Milan, dont le bon sens tranquille et le luxe tout en agréments réels et sans aucun faste me rappellent le caractère hollandais, se sont réunis au nombre de quatre cenis pour acheter à fort bon compte, dans la rue San Paolo, ce qu'on appelle ici un pala%%o. C'est un grand hôtel, bâti en pierres que le temps à noircies. La façade u est point un mur plat, comme celle des maisons de Paris. Il y a un ordre étrusque au rez-de-chaussée, et au premier étage des pilastres. C'est un peu comme ce qu'on appelle à Paris le palais de la Chambré des pairs. En faisant gratter le palais de cette Chambre, on a été à l'architecture tout le charme des souvenirs, ce qui est adroit pour une Chambre aristocratique. S11 avait pu passer par la tête des négociants de Milan de faire un tel outrage à leur casin de San Paolo, les bottiers et les menuisiers qui ont leurs boutiques dans cette rue. Tune des plus fréquentées de la ville, en eussent fait des gorges chaudes.
Il y a ici une commission di ornato (de l'ornement); quatre ou cinq citoyens connus par leur amour pour les beaux-arls, et deux architectes, composent cette commission, qui exerce ses fonctions gratuitement. Toutes les fois qu'un propriétaire touche au mur de face de sa maison, il est tenu de communiquer son plan à la municipalité, qui le transmet à la commission di ornato. Elle donne son avis. Si le propriétaire veut faire exécuter quelque chose de par trop laid', les membres de la commission di ornato y gens considérables, se moquent de lui dans les conversations. Chez ce peuple né pour le beaUy et où d'ailleurs parler politique est dangereux ou désespérant, on s'occupe un mois de suite du degré de beauté de la façade d'une maison nouvelle.
' Par exemple, la façade en bois peint en bronze, derrière les colonne:* du théâtre Favart. (Note ajoutée en 1826.)
Les habitudes morales de Milau soat lout à fait républicaiues, et ritalie d'aujourd'liui n'est qu une continuation du moyen âge. Avoir une belle maison dans la ville donne plus de considération que des millions en portefeuille. Si la maison est remarquable par sa beauté, elle prend tout de suite le nom du propriétaire. Ainsi Ton vous dit : Les tribunaux sont telle rue, dans la casa ClericL
Faire bâtir une belle maison confère à Milan la véritable noblesse. Depuis Philippe II, le gouvernement a toujours été regardé ici comme un être malfaisant qui vole quinze ou vingt millions par an; on se moquerait fort des gens qui prétendraient défendre ses mesures; ce ridicule excessif ne serait même pas compris. Le gouvernement n'a absolument aucune prise sur l'opinion. 11 va sans dire qu il y a eu exception pour Napoléon de 4796 à 1806, époque où il renvoya le corps législatif, pour lui avoir refusé l'impôt de Y enregistrement des actes. De 1806 à 1814, il n'eut pour lui que les riches et les nobles. La femme
d'un riche banquier, madame Big refusa, dit-on, d'être
dame du palais, parce qu'on voyait que le prince Eugène, véritable marquis français, beau, brave et fat, ne prisait que la noblesse, et aristocratisaii constamment les mesures de sou beau-père. L'honnête maréchal Davoust eût convenu à ce pays pour vice-roi. Il avait la prudence italienne.
L'architecture me semble plus vivante en Italie que la peinture ou la sculpture. Un banquier milanais sera avare cinquante années de sa vie pour finir par bàlir une maison dont la façade lui coûtera cent mille francs de plus que si elle était un simple mur. La secrète ambition de tous les citoyens de Milan, c'est de bâtir une maison, on du moins de renouveler la façade de celle qu'ils tiennent de leur père.
Il fi\ut savoir que Tarchitecture fut pitoyable vers 1778, quand Pier Marini construisait le théâtre de la Scala^ qui est un modèle pour les agréments de l'intérieur, mais non certes pour ses deux façades. On se rapproche maintenant de la simplicité antique Les Milanais ont trouvé une certaine proportion, remplie de grâce, entre les pleins et les vides de la façade d'une maison. L'on cite deux architectes, M. le marquis Gagnola, qui
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a fait la porte de Mareogo, et M. Gaaonica, à qui Fou doit plusieurs théâtres : CarcanOy le plus armonico (sonore) de tous, le théâtre Re, etc.
J'ai été présenté à quelques riches Milanais qui ont le bonheur de bâtir. Je les ai trouvés sur leurs échelles, passionnés comme un général qui livre bataille. J'ai monté moi-même aux échelles.
J'ai trouvé des maçons remplis d'intelligence. Chacun d'eux juge la façade adoptée par Tarchitecte. Pour la distribution intérieure, ces maisons m'ont paru inférieures à celles de Paris, iiln Italie, on imite encore les distributions des palais du moyen âge, bâtis à Florence vers 1550 et ornés depuis par Palladio et ses élèves (vers 1560). L'architecture avait alors pour but de satisfaire à des besoins sociaux qui n'existent plus. Les chambres à coucher des Italiens me sembleraient la seule chose à conserver; elles sont élevées, fort saines et le contraire des nôtres.
Les quatre cents propriétaires du casin de San Paolo viennent de dépenser un argent fou pour orner leur palazzo. La salle de bal, qui est toute neuve et magnifique, m'a semblé plus vaste que la première salle du Musée du Louvre. Ils ont employé les meilleurs peintres, ce qui n'est pas beaucoup dire, pour peindre le plafond. En revanche, il y a des ornements en bois et en papier mâché imitant le marbre, qui sont du goût le plus noble et d'une beauté frappante. Napoléon avait établi ici une école dell omato et une école de gravure, qui ont rempli le but de ce grand roi.
Le caractère de la beauté en Italie, c'est le petit nombre des détails et, par conséquent, la grandeur des contours (je supprime ici quatre pages de philosophie, peu intelligibles pour qui n'aime pas la peinture avec passion).
Je trouve que le casin de San Paolo inspire le respect. Les palais de nos ministres ont l'air d'un boudoir surdoré ou d'une boutique fort élégante. Rien de plus convenable, quand le ministre est un Robert Walpole» achetant des votes et vendant des places. Cette physionomie de l'architecture d'un bâtiment, qui inspire un sentiment d'accord avec sa destination, s'appelle le
ROME, NAPLE^ KT PLORtlJNCK. 29
style. Gomme la plupart des bâtiments doivent faire naître le respect et même la terreur, par exemple une église catholique, le palais d*un roi despote, etc., souvent quand on dit en Italie : Ce bâtiment est plein de stylCy entendez : Il inspire le respect. Les pédants, quand ils parlent de style, veulent dire : « Cette architecture est classique, elle imite le grec, ou du moins une certaine nuance de grec francisé, comme VIphigénie de Racine imite celle d'Euripide. »
La rue Dei Nobili, à Milan, a une fort belle architecture, vous dit-on ; entendez qu'elle est horriblement triste et sombre. Je ne rirais pas de huit jours si j'habitais le palais Ârconati.
Ces palais me rappellent toujours le moyeu âge, les conspirations sanglantes des Yisconti (1501) et les passions gigantesques du quatorzième siècle. Mais je suis le seul à avoir de ces idées. Les possesseurs de ces palais si grandioses soupirent pour un petit appartement sur le boulevard de Gand, à Paris. Ce qu'il y a de plus semblable aux Français ici, ce sont les gens fort riches. Ils ont de plus que nous Tavarice, qui est une passion très-commune parmi eux, et qui lutte plaisamment avec une forte dose de petite vanité. Leur seule dépense, ce sont les chevaux, j'en ai vu plusieurs de trois, quatre, cinq mille francs. Un fat milanais sur son cheval forme un ensemble bien plaisant. J'oubliais de dire que tous les jours, à deux heures, il y a Corso, où tout le monde paraît à cheval ou en voiture. Le Corso a lieu à Milan, sur le bastion, entre la Porta Rense et la Porta Nova, Dans la plupart des villes d'Italie, c'est la rue principale qui sert de Corso, Jamais Ton ne manque ni le Corso ni le théâtre.
Les nobles Lombards ne mangent guère que le tiers de leur revenu ; ils en dépensaient le double avant la révolution de 1796. Deux, ou trois ont vu le feu sous I^apoléou. Leurs mœurs sont décrites avec vérité dans les petites pièces de vers de Carline Porta, en milanais.
Le 28 octobre 18^6, à 5 heures du matin, en sortant du bal.
Je pars dans quatre heures pour Dèsio, que je veux revoir à loisir. Si je n'écris en ce moment, je n'écrirai pas. Je cherche à me calmer et à ne pas écrire une ode qui me semblerait ridicule dans trois jours. Mes papiers peuvent être saisis par la police autrichienne, je n'écrirai donc rien sur les intrigues secrètes qui sont de notoriété publique, et que mes amis m*ont fait remarquer. Je serais au désespoir de manquer à cette charmante société italienne, qui daigQe parler devant moi comme devant un ami. La police autrichienne ignore tout ce qu^elie ne trouve pas écrit. Il y a de la modération dans cette idée.
Je sors du casin de San Paolo. De ma vie je n'ai vu la réunion d'aussi belles femmes ; leur beauté fait baisser les yeux. Pour un Français, elle a un caractère noble et sombre qui fait * songer au bonheur des passions bien plus qu'aux plaisirs passagers d'une galanterie vive et gaie. La beauté n'est jamais, ce me semble, qu'une promesse de bonheur.
Malgré la tristesse sévère nécessitée par l'orgueil tracassier et grognon des maris anglais et la sévérité de la terrible loi nommée Improper^ le genre de beauté des Anglaises est beaucoup plus d'accord avec le bal ^ Une fraîcheur sans égale et le sourire de l'enfance animent leurs beaux traits, qui ne font jamais peur et semblent promettre d'avance de reconnaître un maître absolu dans l'homme qu'elles aimeront. Mais tant de soumission laisse concevoir la possibilité de l'ennui, tandis que le feu des yeux italiens détruit à jamais jusqu'à la moindre idée de ce grand ennemi de l'amour heureux. Il me semble qu'eu Italie, même auprès d'une demoiselle payée, l'on ne doit pas craindre l'ennui. Le caprice veille pour écarter le monstre.
Les figures d*hommes du bal de cette nuit auraient offert des modèles magnifiques à un sculpteur comme Daneker ou Ghaiitrey, qui fait des bustes. Mais un peintre en eût été moins con-
' Miss Bathurst, Rome, 1824.
ROME. NAPLES ET FLORENCE. Si
teDt. Ces yeux si beaux et si bien dessinés m'ont semblé manquer quelquefois d'esprit; le 6er, Tingénieux, le piquant, s'y Usent rarement. '
Les tètes de femmes, au contraire, présentent souvent la finesse la plus passionnée réunie à la plus rare beauté. La couleur des cheveux el dès sourcils est d'un magnifique châtain foncé* Elles ont Tair froid et sombre jusqu'à ce que quelque mouvement de l'âme vienne les animer. Mais il ne faut point chercher la couleur de rose des têtes de jeunes filles et d'enfants anglais. Au reste, j*étais peut-être le seul, ce soir, à m'apercevoir de l'air sombre. J*ai vu, par les réponses de madame G***, l'une des femmes les plus spirituelles de ce pays, que l'air riant et conquérant que l'on trouve souvent au bali en France, passerait ici pour une grimace. On se moquait fort de quelques femmes de marchands de second ordre qui se donnaient des yeux brillants pour avoir l'air de s'amuser. Je soupçonne pourtant que les belles Milanaises ne dédaigneraient pas cet air-là si elles ne devaient passer qu'un quart d'heure* au bal. Après quelques minutes, l'air qu'une femme donne à sa figure devient grimace, et, dans un pays menant, la grimace doit être le comble du mauvais goût. N'êles-vous agité par aucune nuance de passion , laissez vos traits au repos, si l'on me permet celte expression. C'est alors que les beaux traits des femmes italiennes prenaient pour moi, étranger, l'air sombre et presque terrible. Le général Bubna, qui a été en France, et qui joue ici le r61e d'esprit léger et à bons mots, disait ce soir : « Les femmes françaises se regardent entre elles» les Italiennes regardent les hommes, a C'est un homme très-fin, qui a le secret de se faire bien venir, tout en étant le chef de la tyTannie étrangère.
Avant ce bal, je n'avais jamais vu la vanité en Italie. On danse successivement une valse, une monférine el une contredanse française. On a commencé à arriver à dix heures. Jusqu'à minuit, la vanité a régné seule, excepte dans les beaux trails de madame *^^ On dit que son mari lui a déclaré que si Frascani, qu'il a la bonté de redouter encore (Frascani et madame **'* sont d'accord depuis deux ans), ëlail au bal, il l'emmènerait, pour
m ŒUVRES DE STENDHAL.
tout le carnaval, à sa campagne si sauvage de Trezzo. Madame*** a averti Frascani, qui n'a pas paru de toule la soirée. Depuis onze heures que Ton m'a donné cet avis, jusqu'à deuTL qu'elle a osé quiter le bal, l'expression de la gaieté, du conleutemeni, ou même de la simple attention, n'a pas paru, je puis le jurer, sur cette belle figure.
« Mais vos maris sont donc jaloux? disais-je à M. Gavaletti, ancien écuyer de Napoléon. — Tout au plus pendant les deux premières années du mariage, me répondit-il ; mais cela est fort rare. C'est un beau métier que d'être jaloux quand on n'est pas . amoureux 1 Être jaloux de sa maîtresse, passe. i>
Grâce à cet ancien ami et à deux ou trois personnes auxquelles
' il a présenté un Français qui n'est ici que pour trois semaines
et devant lequel on peut tout dire, c'étaient ses termes, bientôt
ce bal n'a plus été pour moi insignifiant comme un bal masqué.
J'ai connu les noms et les intérêts.
Vers minuit, la revue de toutes les toilettes étant finie, elles étaient plus magnifiques qu'élégantes, la froide et dédaigneuse vanité a été remplacée peu à peu sur les physionomies par un intérêt plus agréable à voir. Le ridicule, pour ude jolie femme en ce pays-ci, c*est de ne pas avoir de tendre engagement. Ces liaisons durent huit ou dix ans, souvent toute la vie. Tout cela m'a été coulé presque aussi clairement que je l'écris, par madame M***. Quand une jeune femme passe, au bout d'un an de mariage, pour n'être pas amoureuse de son mari et ne prend intérêt à personne, on dit en haussant les épaules : È una sciocca (c'est une oie ) , et les jeunes gens la laissent se morfondre sur sa banquette. J'ai vu ce soir, ou j'ai cru voir toutes les nuances des différents degrés dlntérêt. La belle figure du jeune comte Botta, en regardant madame ^***, exprimait fort bien l'amour avant la déclaration. On dit en France qu'un amant heureux joue un pauvre rôle au bal; pour peu qu'il soit passionné, il se voit le public pour rival. Â Milan, on ne l'oublie qu'une heure, pour la revue des toilettes.
Il faut au moins dix lignes en français pour louer une femme avec délicatesse. Je ne dirai donc rien des grâces et de lesprii à la Narbonne de madame BibinCatena. Madame C"'" m'a fait
voir bien des physionomies jalouses vers les deux heures. Le comte W*% désespéré, a quitté le bal. La femme qu' sert (che sei-ve ) Ta cherché avec anxiété dans les- huit ou dix salles où Ton jouait, dans les salles à demi éclairées par de lampes d^albâlre où Ton se reposait; ensuite, une tristesse frap-» panle s'est emparée de cette belle figure ; elle ne s'est plus intéressée à rien, et, pour pouvoir rendre compte de sa soirée, elle est allée se placer à une table de jeu à côté de gens connus per aver altre amici%ie (pour être engagés ailleurs). Le mot amore se prononce fort rarement ici. J*ai toutes les peines du monde à écrire en français les remarques que Ton m'a fait faire cette nuit. Nous n'avons réellement point d équivalents pour toutes ces choses-là, dont on ne parle jamais en France, et qui, d'ailleurs, y sont probablement fort rares. Ici on ne parle d'autre chose; aussi, quand la conversation périt en Italie, ce n'est pas par ennui, mais par prudence.
Les Italiens aiment fort peu la danse. Dès une heure du matin on ne voyait plus danser que les étrangers ou les genif sans affaires. Trois ou quatre beaux officiers allemands, bien blonds, valsent toujours : on a d'abord admiré leur bonnç grâce et Ton finit par se moquer de leurs figures rouges et de la peine di fachino (de portefaix) qu'ils se donnent. Ces pauvres jeunes gens, qui ne sont reçus que dans quelques maisons fort ultra et ennuyeuses, affichent ainsi leur bonne mine pour tâcher de faire fortune. Le lendemain on les voit, fixes comme des termes, au parterre de la Scala ; ils regarderont quatre heures de suite une jolie femme avec laquelle ils ont dansé ; ils se présentent à elle le dimanche à l'église ; chaque soir, au Corso, ils caracolent à cheval auprès de sa portière.
Une Française bien jolie, madame la comtesse Ag^**, a été comptée parmi les douze plus jolies femmes du bal. On citait mesdames Litta, Rughetta, Buga, Maînoni, Ghirlanda de Varese, la comtesse €**% de Mantoue, et une belle Espagnole, madame Carmelita L***.
Les jeunes gens portent ici beaucoup de cheveux et des nœuds de cravate énormes. On reconnaît des gens accoutumés à voir delà peinture à fresque ordinairement colossale. M. Izim-
bardi m'a fait remarquer que les femmes de la haute noblesse affectent de parler du nez. J*ai entendu Tune d'elles dire d'une autre femme: A-t-elle du sang bleu? ce qui veut dire : Est-elle vraiment noble ? et j'ai eu la sottise de rire aux éclats {sang bleu se prononce de même en milanais et en français).
On m*a présentée M. Peregô, homme de génie ; c'est à lui que l'on doit les décorations du théâtre de la Scala que j'ai taut admirées. Il a dirigé certaines parties de l'ornement du magnifique Casin où j'ai passé sept heures avec tant de plaisir. C'est à ce bal aussi que j'ai été présenté à MM. Romàgnosi et Tommaso Grossi. J'y ai vu Vincenzo Monti. La dévotion de M.. Nanzoni l'a, dît-on, empêché d'y paraître. Il traduit YIndifférence de M. de Lai)[)ennais. À cela près, homme comparable à lord Byron pour le lyrique.
30 octobre. — Tout ce que je puis dire des habitudes morales ou de la manière d'aller à la chasse du bonheur eu Italie, je ne le sais que par des récils qui ont pu être trompeurs. Ces choses-là ne se voient pas avec les yeux de la tête, comme disait Napoléon. Supposez que le mur mitoyen qui sépare votre cabinet de la maison voisine devienne tout à coup transparent, vous verrez une scène entre une femme et deux hommes qui ne vous intéressera point. Vous ignorez ce que ces gens-là sont les uns pour les antres. Que l'on vous conte leur histoire, l'avaut-scène de la conversation visible à cause du mur transparent, et peut-être serez- vous vivement touché.
J'ai entrevu quelques scènes; mais j'avoue que je ne sais que par des récits tout ce qui les rend intéressantes pour moi. Les nigauds qui, en voyageant, ne parlent qu'aux garçons d'aubergci aux ciceroni, à la blanchisseuse et à leur banquier, pendant l'uniqm; dîner qu'ils en reçoivent, me taxeront d'exagération, de mensonge, etc., etc. Je les engage à fermer le livre.
Combien Ton est plus inattaquable en se bornant, comme tous les voyageurs, à compter les tableimx d'une galerie ou les colonnes d'un monument ! Mais, si Ton a le talent de couper ces sortes de procès-verbaux par des systèmes puérils en style emphatique sur l'origine des monuments, sur le passage de la civilisation des Égyptiens aux Étrusques, et des Étrusques aux
RomaiDS, à Finstaol ces mêmes nigauds vous trouvent admirable.
Que de périls à parler de moeurs ! Les nigauds qui ont voyagé diront : Gela n'est pas vrai, car j*ai passé cinquante-deux jours à Venise et je ne Tai pas vu. Les nigauds casaniers diront : Gela est indécent, car Ton n*en agit pas ainsi rue MoufTetard.
Un voyageur anglais, homme d'esprit, nommé John Scolt, vient d*étre tué en duel pour avoir imprimé un cerlain paragraphe. G'est dommage; il était en passe de parvenir aux premiers honneurs littéraires de son pays ; il venait de faire la conquête de tous ses compatriotes qui ont mal au foie, en publiant un voyage en France, où il nous accable d'injures. Les héritiers de John Scott lai ont joué le mauvais tour d'imprimer le journal d'un voyage à Milan, auquel il travaillait. Ge Journal n'est encore orné d'aucun mensonge : c'est la base tout nue du voyage fulur. On y voit que John Scott n*a parlé absolument à Milan qu'à des garçons de café, à son maître d'italien et à quelque malheureux custode de monuments publics.
Pour ne citer aussi que les morts parmi les voyageurs compteurs de colonnes, cherchez les voyages de M. Millin en Italie. M.'Millin étant à Rome, en 1806, je crois, rentre chez lui désespéré. « Qu'avez-vous ? lui dit un savant qui se trouvait-là. — Ge que f ai ! ce que j'ai ! Denon est ici ; savez-vous ce qu'il dépense par jour ? cinq cents francs. Je suis un homme perdu. Que va dire Rome de moi? »
2 novembre. — Madame M. V***, qui ressemble en beau à la charmante Hérodiade de Léonard de Vinci, et chez qui j'ai découvert un lact parfait pour les beaux-arts, m'a dit hier à une heure du matin : « Il fait un beau clair de lune, je vous conseille d'aller voir le Dôme (la cathédrale), mais il faut vous placer du côté du Patsi^iw Reg^o» »
J'^y ai trouvé le plus beau silence. Ges pyramides de marbre blanc, fti gothiques et si minces, s'élançanl dans les airs et se détachant sur lé bleu sombre d'un ciel du Midi garni de ses étoiles scinlillanles, forment un spectacle unique au monde. Bien plus, le ciel était comme velouté et d'accord avec les rayons tranquilles d'une belle lune. Une brise chaude so jouait dans les
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passages ëlroits qui, de quelques côtés, cnvironnenl la masse énorme du dôme. Moment ravissant.
C'est à Napoléon que Ton doit la façade demi-gothique et toutes les aiguilles (guglie) du côté du midi, vers le Palazzo Reggio (1S05-1810). La colonne, découpée à jour et formée d'un filigrane de marbre blanc que Ton aperçoit de plusieurs lieues et qui porte la statue colossale de la Madone, fut élevée sous Marie-Thérèse.
Jean Galeas Visconti, celui qui, après avoir vaincu et pris son oncle Bemarbo, le fit empoisonner dans le château si pittoresque de Trezzo, fonda la cathédrale de Milan (il Duomo), en 1386, peut-être pour apaiser la Vierge. Il commença aussi cette bonbonnière de marbre sans dignité, appelée la Chartreuse de Pavie.
On doit à M. Franchetti, ancien auditeur au conseil d'État, un bel ouvrage sur le Dôme de Milan. M. Lilta, qui, sous le tiire suranné d'Histoire des Familles illustres (Tltalie, publie des gravures fort soignées et un texte explicatif exempt de mensonges, a donné un beau trait de Jean- Jacques de Médicis, dessiné par Michel Ange, et placé dans le Dôme. Les artistes du quatorzième siècle pratiquèrent sur les piliers extérieurs do cette énorme masse gothique plus de deux mille niches de toute grandeur, dans lesquelles on a mis tout autant de statues. Telle statue, placée à cent pieds de terre, n*a pas trente pouces de proportion. Il y a, derrière le grand autel, des fenêtres de soixante pieds de haut sur trente de large. Mais les vitraux colorés conservent aux cinq navale de Tintérieur le beau sombre qui convient à la religion qui prêche un enfer éternel.
On trouve près du grand autel, au midi, un passage souterrain et ouvert au public, qui, de Tintérieur de Téglise, conduit sous le portique de la cour de Tarchevêché. Les personnes qui aiment à se voir s*y rencontrent par hasard. Le cocher et le laquais, qui peut-être sont des espions, attendent à la porte de Tégiiso. A côté de ce passage, le cicérone vous fait remarquer une statue de saint Barthélémy, écorché et portant gaillardement sa peau en bandouillère, fort estimée du vulgaire, et qui pourrait figurer avantageusement dans un amphithéâtre d'hôpital, si elle n'était remplie de fautes d'anatomie. J'ai dit cela ce soir dans la loge
ROME, NAPLES ET Ff.ORENCE. 57
de madame F***; on s'est tu. J'ai vu que je veuais d'offenser le patriotisme d'antichambre, et je me suis hâlé de sortir. En géuéral, dans la société italienne, même la plus spirituelle, il faut se comporter comme à la cour et ne jamais rien blâmer de ce qui est italien.
5 novembre. — On fait d'immenses préparatifs pour la fête de demain, san Carlo, qui est, après on avant la Madone, le vérilable dieu des Milanais. Ou revêt de damas rouge la base des énormes piliers gothiques du Dôme. On accroche à trente pieds de haut une quantité de grands tableaux représentant les traits principaux de la vie de saint Charles. J'ai passé deux heures au milieu des ouvriers à écouter leurs propos. A chaque instant Napoléon est mêlé à saint Charles. Tous deux sont adorés.
Me trouvant disposé à voir des églises, je suis allé visiter la fameuse église de la Madone, près de la porte de San Celso. Cet édifice curieux rappelle la forme primitive des églises chrétiennes, fort oubliée maintenant. Il s'y trouvait, comme dans les théâtres actuels, cinq ou six sortes de places différentes, affectées aux diverses situations de Tâme des fidèles. J'ai admiré l'église, son petit portique intérieur et les quatre pendentifs peints à fresque par Appiani.
Au retour, j'ai vu les magnifiques colonnes antiques de San Lorenzo. Il y en a seize. Elles sont rangées sur une ligne droite, cannelées, d'ordre corinthien, et hautes de vingt-cinq à trente pieds. Il faut, pour les admirer, un œil accoutumé déjà à séparer les ruines de la vénérable antiquité de toutes les petitesses dont les a surchargées la puérilité moderne. Une ruine devrait être entourée d'une grille de fer comme un carré de fleurs au jardin des Tuileries, et, si elle tombe, raffermie avec des crampons de fer ou par un éperon de briques peint en vert foncé, comme on m'a dit qu'on Ta pratiqué au Colysée, à Rome. L'église de San Lorenzo, bàiie derrière les seize colonnes antiques, m'a amusé par sa forme originale.
Un petit bossu qu'on m'a fait voir a, ce me semble, un vrai talent pour l'architecture. La porte de Marengo (débaptisée par les ultra du pays) est belle, sans être copiée de l'antique, tandis que la Bourse de Paris ne sera qu'une copie d'un temple grec.
Or il ne pleut en Grèce que pendant un mois, et à Paris il pleut deux cents fois par an. Cette aveugle imitation de Tantique, qu'on appelle classicisme dans les lettres, Tarchitecture pourra-t-elle jamais s'en débarrasser? Une Bourse, calculée d'après les convenances de notre climat pluvieux, serait laide à voir . ne vaut-il pas mieux produire du beau-à tort ou à raison?
Pour que les portiques de la Bourse de Paris pussent garantir de la pluie, il faudrait des colonnes de quinze pieds de haut, tout au plus. Il faudrait une halle immense et couverte, pour les voilures qui attendent.
J'ai fini mes courses par la Cène de Léonard de Vinci au couvent délie Graziêy où j'ai passé deux heures. Ce soir, au café de TÂcadémie, M. Izimbardi m*a dit : « Quel prêtre homme de génie établit jadis Fusage de manger des pois chiches le 4 novembre, jour delà Saint-Charles? L'enfant de quatre ans est frappé de cette singularité, et adore saint Charles. ]> — M. Melchior Gioja pense que ces pois chiches sont un vestige du paganisme. Mon ignorance m'empêche d'avoir un avis. Demain, je mangerai des pois chiches chez madame C**''. Je suis surpris de cette invitation, les Milanais ne prient jamais à dtner : ils ont encore des idées espagnoles sur le luxe qu'il faut déployer en ces occasions.
5 novembre. — Je suis allé tous ces soirs, vers les une heure du malin, revoir le Dôme de Milan. Eclairée par une belle lune, cette église offre un aspect d'une beauté ravissante et unique au monde.
Jamais Farchitecture ne m'a donné de telles sensations. Ce marbre blanc découpé en filigranes n'a certainement ni la magnificence ni la solidité de Saint-Paul de Londres. Je dirai aux personnes nées avec un certain tact pour les beaux-arts : Cette architecture brillante est du gothique sans l'idée de mort ; c'est la gaieté d'un cœur mélancolique ; et, comme cette architecture dépouillée de raison semble bâtie par le caprice, elle est d'accord avec les folles illusions de Famour. Changez en pierre grise le marbre éclatant de blancheur, et toutes les idées de mort reparaissent. Mais ces choses sont invisibles au vulgaire et l'irritent. En Italie, ce vulgaire est le petit nombre : il est Fimmense majorité en France.
tlOME, NAPLES ET FLOREKCE. 39
La façade demi- gothique du Dôme n'est pas belle, mais elle est bien jolie. Il faut la voir éclairée par la lumière rougeàtre du soleil coucbant. On m'assure que le Dôme est, après Saint* Pierre, la plus vaste église du monde, sans excepter Sainte- Sophie.
Je suis allé me promener en sédiole à Marignao, le champ de gloire de François P', sur la roule de Lodi. La sédiole est une chaise posée sur Tessieu qui réunit deux roues très-hautes. On fait trois lieues à l'heure. Au retour, vue admirable du Dôme de Milan, dont le marbre blanc, s'élevant au-dessus de toutes les maisons de la ville, se détache sur les Alpes de Bergame, qu'il semble toucher, quoiqu'il en soit encore séparé par une plaine de trente milles. Le Dôme, vu à cette distance, est d'une blancheur parfaite. Ce travail des hommes si compliqué, cette forêt d'aiguilles de marbre, double l'effet pittoresque de l'admirable contour des Alpes se détachant sur le ciel.
Je n'ai rien vu au monde de plus beau que l'aspect de ces sommets couverts de neige, aperçus à vingt lieues de distance, toutes les montagnes inférieures restant du plus beau sombre.
6 novembre. — Le côté de l'église de San Fedele (architecture de Pellegrini), qu'on aperçoit en venant du théâtre de la Scala par la rue San Giovanni aile Case Rotte, est superbe, mais dans le genre de la beauté grecque : cela est gai et noble, il n'y a pas de terreur.
Ce petit endroit de Milan est intéressant pour qui sait voir la physionomie des pierres rangées avec ordre. La rue San Giuseppe, la Scala, San Fedele, le palais fielgiojoso, la maison de-gli Omenoni, tout cela se touche. La grande salle de la Douane, remplie de ballots aujourd'hui , rend témoignage de la solidité des ornements placés dans fes salons du seizième siècle. La ga* lerie de Diane, aux Tuileyes, est pauvre en comparaison.
La place San Fedele a été augmentée par la démolition de la maison du comte Priua, ministre des finances sous Napoléon, assassiné, le 20 avril 1814, par les soins des partisans de l'Autriche et de quelques libéraux aujourd'hui bien repentants (du moins telle est la version commune). Le prêtre de San Giovanni, devant lequel nous venons de passer, refusa de faire ouvrir, pour
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le comle Prina, la grille de son église : od y aurail trausporlé le malheureux ministre, que le peuple avait déjà commencé à traîner par les pieds, mais qui n'était pas blessé mortellement. La lente agonie de ce malheureux dura trois heures. On raconte que les assassins gagés, voulant compromettre le peuple, firent tuer le comte Prina à coups de parapluie. La France n'a rien produit d'égal à ce Piémontais dans Tart d'extorquer et de dépenser de l'argent au profit d'un despote. Gel homme a laissé de grands établissements; il avait du grandiose dans la tète. Un des côtés de la place déblayée après sa mort est formé par la façade du palais Marini, plus remarquable par sa masse que par sa beauté (1555). Prina travaillait nuit et jour et volait peu ou point, afin de devenir duc. En mars 1814, on destitua un préfet de police honnête homme, nommé Villa, je crois, qui informait sérieu> sèment contre les assassins. M. Villa avait déjà rempli trois chambres des restitutions faites par les gens qui avaient pillé la maison du malheureux ministre. Ils nommaient qui les avait payés.
7 novembre. — On a voulu me faire admirer bien des choses à Milan ; mais mon parti est pris, je verrai toujours absolument seul les* monuments célèbres. Il faut réserver pour le goût endormi des voyageurs allemands ces bavardages de cicérone de toutes les classes. Rien ne révolte davantage les personnes susceptibles d'aimer les arts un jour; cela rend injuste pour tout ce qui n'est pas parfait. Ici, le plus honnête homme du monde vantera, par honneur national, un palais ridicule et qui n'a de bon que sa masse. C'est ce que je viens d'observer tous ces jours-ci chez M. Heina, patriote de 1799, honoré par la persécution. A propos, M. Reina m'a prêté un opuscule bien curieux : c'est l'histoire de la déportation des patriotes lombards aux bouches du Cattaro, par M. Apostoli, bossu, qui a\3it peut-être autant d'esprit que Chamfort. Rien n'est plus rare en Italie. La prolixité y étouffe Vesprit français.
Le plus extrême dénûment a forcé, dans ces derniers temps, le pauvre Apostoli à se faire espion des Autrichiens. Il le disait ù tous ses amis réunis au café de Padoue, et Tinfamie ne l'avait point atteint. Ce bossu si brillant est, dit-on, mort de faim. Son
livre est intitulé Lettere sirmieme. Il dit la vérité» luéme contre ses collègues de déportation. II ne tombe jamais dans Vimportance et dans le vague qu'un déporté français n'eût pas manqué de mettre dans une relation de ce genre.
J'ai admiré réellemenU à Milan, la vue de la. coupole du D6me s'élevant au-dessus des arbres du jardin de la villa Belgiojoso, les fresques d'Appiani à cçtte même vilh Belgicioso, et^on Apothéose de Napoléon au Palazzo Regio. La France n'a rien produit de comparable. Il ne faut pas des raisonnements pour trouver cela beau. Gela fait plaisir à Toeil. Sans ce plaisir en quelque sorte instinctif ou du moins non raisonné du premier moment, i^ n y a ni peinture ni musique. — Cependant j'ai vu les gens de Kœnigsberg arriver au plaisir, dttns les aUs, à force de raisonnements.' Le Nord juge d'après ses sentiments antérieurs, le Midi d*après ce qui fait actuellement plaisir à ses sens.
8 novembre. — Le Cirque, qui s'élève au milieu des bastions de la forteresse, changés en promenades et garnis de platanes qui, dans ce terrain fertile, en dtx ans ont atteint cinquante pieds de hauteur, est un autre bel ouvrage de Napoléon. Le fond de ce cirque se remplit d'eau, et j'y ai vu, il y a trois jours, trente mille spectateurs assister à une joule nautique où ûguraient les bateliers du lac de€omo. La ;yeille, enThonneur de l'arrivée d'un archiduc autrichien, j'avais vu des amateurs de chevaux, montés sur des chars antiques (bigke), se disputer le prix de la rapidité, en faisant quatre fois le tour de la spina du Cirque V Le peu)ple de Milan est fou de ce spectacle, assez insignifiant pour moi. Je m'ennuyais, lorsque la course des bighe fut remplacée par lespec* fade baroque et hideux de trente-six nains hauts de trois pie^s et demi, que l'on renferme dans des sacs serrés sous le cou, et qui se' disputent le prix' de la course en sautant à pieds jointe comme des grenouilles. Les culbutes de ces pauvres diables font rire le peupSe ; et tout le monde est peuple dans ce pays à sen* satious, même la jolie slgnora Formigini.
Ce soir, je me suis plaint de cette inhumanité dans la loge d'une femme célèbre par son amabilité, sa disinvoltura et sa
* Une ligne droite placée sur le grand diamètre de l'ellipie.
science. Elle m'a dit : «s Les nains, dans ce pays-ci, soni fbrt gais. Voyez celui qui offre des fleurs aux dames à la porte de la Scala : il a rhuBaeur caustique. »*I1 y a peut-être mille citoyens de Milan qui n'ont pas trois pieds de haut : c'est l'effet de rhumidité et de la panera (crèïne excellente de ce pays^ci^ et que Ton ne trouve nulle part, pas même en Suisse). — L'archiduc, pour qui les ultrà4>lacé9 ^ la municipalité de Milan donnent ces fêtes, est un homme raisonnable, froid, mal mis, fort savant en statistique, en botanique et en géologie. Mais il ne sait pas parler aux femmes. Je l'ai vu se promenant à pied, «u Corso, avec des bottes que mon valet de place ne porterait pas. — Un prince n'est qu'une cérémonie, comme je ne sais qui répondit à Louis XVI. On regrette ramabilil4 et la vanité du prince Eugène, qui lui inspiraient un mot pour chaque^ femme. Assez terne à Paris, le vice-roi était brillant à Milan, et passait pour fort aimable. Dan& ce genre de mérite personne ne peut le disputer aus Français. On annonce pour le 51 décembre l'entrée solennelle de l'empereur François. Il n'aura aucun succès. Les Milanais ont fort peu d'entrain. A Paris, on agite des mouchoirs pour tout le monde, et l'on est presque de bonne foi dans le montent. — Les jeunes gens de dix-sept ans, ici, sont silencieux et sombres; nulle étourderie, nulle gaieté. --Rien de plus rare que la gaieté, en Italie, car je n'appelle pas gaieté la joie d'une passion satisfaite. '
10 novembre. — J'ai £ait neuf milles en sédiole sur les remparts de Milan élevés âti*-dçssus du soi d'une trentaine de pieds, ce qui est considérable dans ce pays de plaine parfaite. Par l'étennante fertilité de la terji^, cette plaine offre partout l'aspect d^une forêt, et l'on ne voit pas à cent pas de soi. Les arbres ont encore toutes leurs feuilles aujourd'hui 10 novembre. 11 y a des teintes de rouge et de bistre magnifiques. La vue des Alpes, à partir du bastion di porta Nova jusqu à la porte de Marengo, est sublime. C'est un des beaux spectacle& dont j'aie joui à Milan. On m'a fait distinguer le Hesegon di Lee et le mont Rosa. Ces montagnes, vues ainsi par-dessus une plaine fettile, sont d'une beauté frappaiite, mais rassurante comme l'architecture grecque. Les montagnes de la Suisse, au contraire, me rappellent toujours la faiblesse de l'homme et le pauvre diable de voyageur
ROMK, NAPLES Eï FLORENCE: 4S
emporté par une avalanche. Ces sentiments sont probablement personnels. La campagne de Russie m*a brouillé avec la neige, non à cause de mes périls, mais par le spectacle hideux de Thorrible soufirance et du manque de pitié. A Wilna, on bouchait les trous dans le mur de Thôpital avec des morceaux de cadavres gelés. Comment, avec ce souvenir, trouver du plaisir à voir la neige?
En descendant de sédiole, je suis allé au foyer de la Scala entendre la répétition de Maometto, musique M. Winter ; c*est un Allemand célèbre. Il y a une prière sublime chantée par Galli, la Festa et la Bassi. On attend Rossini, qui va travailler sur le sujet de la Pie voleuse, que M. Gherardini arrange en italien. Ou (lit que cet opéra s'appellera la Ga%za ladra. C'est, ce me sem ble, un triste sujet et bien peu fait pour la musique. On dit beaucoup de mal de Rossini : c'est un paresseux, il vole les entrepreneurs, il se vole lui-même, etc., etc. Oui, mais il y a tant de ijtusiciens vertueux qui me font bâiller ! — Hier, à la messe aux Servi, Tordue a exécuté divinement les cantilènes les plus passionnées de Mozart et de Rossini : Cantare fares.
Que de gens intéressés à dire des horreurs d'un homme àt génie qui se moque de toutes les supériorités sociales! — On peut dire que, dans ce siècle de louanges mendiées^ de compérage et de journalisme, Y envie est la seule marque certaine d'un grand mérite.
il novembre. — Ce soir, chez Taimable Bianca Milesi, un sot, qui se mêle de musique^ voulait nous persuader que Rossini est une espèce d'assassin. Cette rage de Fenvie me donne un vif plaisir. — Il parait prouvé qu'à son dernier voyage R'** a eu la hardiesse de venir raconter au café de l'Académie, pavé d'espions, sa rapide bonne fortune avec madame la comtesse B^\ J'y crois assez; R".^* est fort bel homme, et le sentiment ne le rend pas timide. C'est peut-être la seule chose qui manque à son génie, mais c'est un grand moyeu de succès.
Je suis remonté ce matin sur le guglia del Duomo. On distingue Bergame, ville pittoresque située sur la première colline des Alpes, à trente milles d'ici (dix lieues). On voit les petites chapeUes de la fameuse }ladùna del MonUf près Varèse» égale-
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ment à dix lieues d'ici. Ainsi isolée dans les airs au souimel de celte aiguille en filigrane, la vue des Alpes paraîl gaie.
L'architeciure de la porta Nova, aulre ouvrage de Napoléon, ressemble à une miniature exécutée avec sécheresse; cela est d'aussi mauvais goût que les décorations des théâtres de Paris. (On arrive à la petitesse, dans les arts, par Vabondance des détails et le soin qu*on leur donne).
Le palais de Brera a un escalier et une cour qui produisent beaucoup d'effet, du moins quand on arrive du nord. Peut-être, à mon retour de Home, penserai-je dififéremmenl. Cela est fort petit, mais plus beau que la cour du Louvre, en exceptant la façade du couchant, qui, encore, n'est belle que par la scuplture.
Saint Charles Borromée créa le collège de Brera en 1572. Cet homme avait une parcelle du génie de Napoléon S c'est-àdire nulle petitesse dans l'esprit, et la force qui va directement au but. Pour servir le despotisme et la religion, il détruisit la force de son caractère milanais. On fréquentait les salles d'armes vers 1555; Castiglione insultait Maraviglia, espion diplomatique de François l^' ; saint Charles fit quitter l'épée à ce peuple, et renvoya à Tofûce du chapelet. Je vois un buste sur une porte, à Brera, et une inscription qui m'apprend qu'un frère de Tordre des Umiliati, excédé des sévérités de saint Charles, qui voulait des mœurs pures dans le clergé, et en cela était de bonne foi, lui tira un coup d'arquebuse et le manqua. Donato Farina essaya ce crime en 1569. Avant et depuis saint Charles, les curés du Milanais ont eu des maîtresses. Rien ne semble plus naturel, personne ne les blâme ; on vous dit avec simplicité : Ils ne sont pas mariés. J'ai vu une dame tenir beaucoup, un dimanche matin, à ne pas manquer la messe qui fut célébrée par un prêtre son amant. Cela est conforme au concile de Trente, qui a déclaré que si le diable lui-même se déguisait en prêtre pQur administrer un sacrement, le sacrement serait valable.
Vers cinquante ans, les prêtres du Milanais deviennent ivrognes, ou bien ils se convertissent souvent après la mort d'une
' Saint Charles, né à Àrona, à côté du colosse, en 1558, mourut à Milan en 1584. Il s'immortalisa pendant la peste de 1576.
maîtresse; alors ils se livrent à des péuitences extraordinaires, et cherchent à persécuter leurs jeunes collègues. Dans ce cas, on se moque d'eux et on les hait. En 1792, les prêtres de toute l'Italie furent trè&-scandalisés de la tenue décente des prêtres français émigrés.
Je vais souvent au musée de Brera. Le Mariage de la Vierge, tableau de la première manière de Raphaël, intéresse les savants. Ce tableau me fait la sensation de Topera de Tancrède de Rossini. La passion y est exprimée faiblement, mais juste. Aucun personnage n*est vulgaire, tous sont dignes d'être aimés; c'est le contraire du Titien.
11 y a une Agar du Guerchin, faite pour attendrir les cœurs les plus durs et les plus dévoués à Targent on aux cordons.
On remarque des fresques de Luini, celui que j'ai tant admiré à Sarronne. On les » transportées ici avec le morceau de mur sur lequel elles furent faites. Ce peintre est relevé à nos yeux par la chaleur factice et TafTectation des artistes modernes. 11 est froid, sans doute, mais il a des figures célestes ; c^est de la grâce tempérée par le calme du caractère, comme Léonard. Napoléon fit transporter à Brera les plus beaux tableaux de la galerie Zampieri, de Bologne, et entre autres plusieurs chefsd'œuvre des Carrache. Ils ressuscitèrent la peinture (1590). Avant on peignait comme écrivaient Dorât, Voiture ou Marchangy. De nos jours, en France, David a fait une révolution semblable. Contemporain du Guide et des derniers grands hommes de cette école (1641 ), Malvasia, dans sa Felsina Pitirice, écrit leur biographie sans reculer devant des détails peu nobles peut-être alors, aujourd'hui fort curieux.
12 novembre. — 11 y a un mois que mon ami Guasco entra chez moi le matin, avec un grand jeune homme vêtu de noir et fort maigre, mais d'un air très-distingué. C'était monsignor Lodovico de Brème, ancien aumônier du roi d'Italie Napoléon, et fil& de son ministre de l'intérieur.
Je vais tous les' jours dans la loge de M. de Brème à la Scala. C'est une société toute littéraire. On n'y voit jamais de femmes. M. de Brème a beaucoup d*instruction, d'esprit, et les manières du grand monde. Il est admirateur passionné de ma-
46 ŒOVHES DE STENDHAL.
dame de Staël, et fort ami des lettres. Il me marque moins d'empressement parce que j*ai osé dire que madame de Staël n'avait jamais fait qu'un ouvrage, Y Esprit des lois de la société. Du reste, elle rédigeait en beau style à effet les idées qu'elle avait entendu énoncer dans son salon. Quand cette femme d'esprit, la première improvisatrice de France, arriva en exil à Auxerre, elle débuta, dans l'aimable salon de madame de la Bergerie, par se vanter huit jours de suite. Le cinquième jour, par exemple, elle parla uniquement de la beauté de son bras, mais elle n'ennuyait pas.
Gomme M. de Brème est fort poli, je continue à me présenter presque tous les soirs dans sa loge. Je porte à ces messieurs des nouvelles de France, des anecdotes sur la retraite de Moscou, Napoléon, les Bourbons; ils me payent en nouvelles d'Italie. Je rencontre dans cette loge Monti, le plus grand poète vivant, mais qui n'a nulle logique. Quand on Ta mis en colère contre quelque chose, il est d'une éloquence sublime. Monti est encore un fort bel homme de cinquante-cinq ans. Il a la bonté de me faire voir son portrait, chef-d'œuvre d'André Appiani. Monti est le Dante ressuscité au dix-huitième siècle. Gomme le Dante, il s'est formé en étudiant Virgile, et méprise les délicatesses monarchiques de Racine, etc. Il y aurait trop à dire.
Les paroles extrêmement énergiques , quoique offensant un peu la délicatesse S oe sont pas repoussées par l'éloquence italienne. On sent à chaque pas que ce pays n'a pas eu, pendant cent cinquante ans, la cour dédaigneuse de Louis XIV et de Louis XV. La passion ici ne songe jamais à être élégante. Or qu'est-ce qu'une passion qui a le loisir de songer à quelque chose d'étranger ?
Silvio Pellico, plein de raison et de bonne éducation, n'a peut-être pas dans l'expression toute la magnificence et toute la force de Monti. Or, en littérature, la force est synonyme d'influence, d'effet sur le public, de mérite. M. Pellico est bien jeune, et il a le malheur d'avoir juste la position d'un homme sarts nulle fortune, à qui un hasard barbare, au lieu du front
' Si on les traduisait en français. ' * '
d'aîrsiiD d'un intrigant^ a donné une âme généreuse et tendre. Les calomnies Fafïligenl. Comment voulexr-vous que se venqfi un mt?\m dis-je; il me répond : Le plus beau jour de ma vie sera celui de ma mort *. L*amour est divinement peint dans sa Fran^ cesea da Bîmini,
Je trouve souvent, dans la loge de M. de Brème, M. Borsieri; c'est un esprit français plein de vivacité et d*audace. M. le marquis Ermès Visconti a des idées fort justes et assez claires, quoique grand admirateur de Kant.
Si Td voulait connaître le premier philosophe dltalie, je crois qtfi\ faudrait choisir entre M. Tisconti et M. Gioja, auteur de dix volumes in-^t", et qui, chaque jour, est menacé de la prison. Au reste, on trouve à Naples, à ce que m*a dit madame Belmonte, une école paHibulière de philosophie. Mais j'aurais une pauvre idée d'un homme d'esprit habitant Naples et qui ferait imprimer une explication métaphysique de Thomme et de la nature. Il y a des gens qui ont pris Içs devants; ils ont fait déclarer officielle leur explication el pourraient bien envoyer à la potence le philosophe napolitain. Il n'y a pas encore dixsept ans qu'appuyés par Nelson ils se sont donné le plaisir de faire pendre tout ce qui avait de Tesprit à Naples. Quel amiral français a jamais joué le r51è de ce Plfdsou, qui a une colonne à Edimbourg, le pays de la pensée et,de HhumuniCé? Les peuples du Nord admirent, outre mesure, la vertu 4*6xposer sa vie, la seule qui ne soit pas suscepibie d'hypocrisie, et la seule que tous comprennent.
Ces sortes de vérités me nuisent beaucoup dans les sociétés prétendues philosophiques et où, cependant, il y a des mensonges à respecter. Je sui& mieux venu dans les sociétés de femmes; on y est ennuyeux ou amusant, mai» jamais odieux.
M. Gonfalonieri, homme de courage et qui aime sa patrie, vient souvent dans la loge de M. de Brème. M. Grisostomo Bercheti a fort bien traduit en italien quelques poésies de Bûrger. 11 est imfiegato (il a une place), et 1& bon sens qu'il porte dans
^ M. Peilico sortira 4e la prison du Spielberg à la fin de 1826. On annonce qu'il y a eomposé huit ou dis tragédies.
ses vers italiens, tout étonnés^ de renfermer une idée, pourrait bien le faire destituer. M. Trec**% bomme aimable et le plus français que j'aie rencontré en Italie, vient quelquefois égayer nos discussions Hlléraires.
 Paris, je ne connus rien de comparable à cette loge où, cbaque soir, l'on voit aborder successivement quinze ou vingt hompuôs distingués; ai Ton écoute la musique quand la conversation^cesse d'mtéresser.
Avant et après M. de Brème, je vais dans cinq ou six loges où la conversation est bien éloignée de prendre jamais la tournure philosophique. A Paris, on aurait des millions que Ton ne pourrait pas se faire dé telles soirées. Il pleut, il neige au dehors de la Scala, qu'importe? Toute là bonne compagnie est réunie dans tent quatre-vingts loges de ce théâtre, qui en a deux cent quatre, La plus aimable de toutes ces loges (je prends le mot aimable dans le sens français : vif, gai, brillant, le contraire de Tennui), c'est peut-être celle de madame Nina Vigano, fille de l'homme de génie qui a fait Mirra. Madame Nina, ou, comme l'on dit en italien de toutes les femmes, même des duchesses, et en parlant d'elles, . et devant elles, la Nina chante avec un charme unique les airs vénitiens de M. Perruchini et certains airs remplis de passion, composés autrefois pour elle par M. Garaffa. La Nina est un peintre en miniature qui, dans son genre bojmé, a cent fois plus de 'talent que de fameux peintres à l'huile.
Je n'ai garde de manquer aux soirées que cette personne aimaljie donne les vendredis, le seul jour de la semaine où il . n'y ait pas spectacle à la Scala. Vers les une heure, quand nous ne sommes plu» que huit ou dix, il se Irouve toujours quelqu'un qui raconte des anecdotes fort gaies sur les mœurs de Venise vers 1790. Venise fut probablement, de 1740 à 4796, la ville la plus heureuse du monde et ,1a plus exempte des bêtises féodales ou superstitieuses qui altrislent encore aujourd'hui le reste de l'Europe et rAmérique du Nord. Venise était le contraire de Londres ; surtout la sottise, nommée importance, y était aussi inconnue hors des cérémonies politiques que la gaieté à la Trappe. Les aneicdotes vénitiennes que la Nina nous a contées
hier feraient un volume. Visite de madame B*** au patriarche, pour sauver un malheureux qu'on devait mener au supplice le lendemain, et qui y alla en efTet, mais sur le passage duquel le patriarche ne manqua pas de se trouver. Un étranger un peu fat dit devant M. R*** : « Ma foi, je pai^ content, j'ai eu la plus jolie femme de Venise. » Le lendemain, M.R*^, suivi d*unlaquai$ portant une énorme caisse de pistolets, va demander raison à rétranger. La maîtresse de R*** est peu jolie et a cinquante ans. Venise était heureuse, et cependant la justice, sur procès entre particuliers, y était pitoyable, et la justice criminelle nulle.
Dès qa*un ridicule se montrait à Venise, le lendemain il y avait vingt sonnets. L*aimable r^ina les sait par cœur, mais ne les réelle que lorsqu'on Ten prie bien sérieusement.
Je crois à tout ce qu'elle nous dit de Tamabililé des Vénitiens, depuis que madame G**' m'a présenté à M. le colonel Corner. Simplicité de cet aimable }eune homme qui a gagné au feu toutes ses croix, dont les aïeux étaient doges avant que les **** fussent nobles, et qui a déjà mangé deux millions. Partout ailleurs, quelle fatuité n'aurait pas un tel personnage!
Il a fort bien improvisé à un pique-nique que nous avons fait hier à la cassine des Pommes ; nous avons eu de très-jolis vers, des idées agréables et nulle affectation. M. A***, apothicaire de Venise, homme charmant, nou^ a dit un «ncîen sonnet aristocratique sur la naissaifce du Christ. La satire chez Voltaire exerce trop l'esprit; la satire véai tienne est plus voluptueuse; elle joue avec une grâce infinie sur des idées fort connues. M. A*** nous récite quelques poésies de M. Buratti. Si ce n'est pas la perfection, c'en est bien près.
J'ai entrevu ce soir, chez latVina, M. Je comte Saurau, gou« verneur de Milan. C'est un homme de beaucoup d'iastniction, et, je soupçonne, d'esprit ; je pense qu'il n'est pas né noble, ce qui l'oblige à ne pas prendre le» pouvoir en plaisanterie. J'ai vu, à quelque chose qu'il a dit sur Corio/an (ballet de Viganè), qu'il a ce tact fin pour les beaux-arts que l'on ne trouve jamais chez l'homme de lettres français, à commencer par Voltaire.
13 novembre. — Je n'ose raconter les anecdotes d'amour. — 11 y avait à Brescia, vers 1786, un comte Viteleschi, homme
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singulier, donl Ténergie rappelle le moyeu âge. Toul ce qu'on m'en a conlé annonce un caractère dans le genre de Gaslrnccio Castracani. Gomme il était simple particulier, ce caractère se bornait à dissiper sa fortune en dépenses singulières, à faire des folies pour une femme qu'il aima, et enfin à tuer ses rivaux. Un iiomme regardant sa maîtresse comme il lui donnait le l)ras : a Baisse les yeux ! » lui crie-i-il. L'autre continuant à la regarder fixement, il lui brûle la cervelle. De petits écarts de ce genre ifétaient que des peccadilles pour un patricien riche; mais Viteieschi ayant tué Farrière-cousin d'un Bragadin (noble vénitien des grandes familles), il fut arrêté et jeté, à Venise, dans la fameuse prison à côté du ponte dei Sospiri. Vitelescbi était fort bel homme et très-éloquent. 11 essaya de séduire la femme du geôlier, qui s'en aperçut. Le geôlier lui fit je ne sais quel tour de son métier, il le chargea de fers, par exemple. Vileleschi prit de là occasion de lui parler, et enfin dans les fers, au secret, sans argent, il séduisit le geôlier, qui chaque jour trouvait du plaisir à venir passer deux heures avec son prisonhier. a Ce qui me tourmente, disait Yiteleschi au geôlier, c'est que je suis comme vous ; j'ai de Thonneur. Pendant que je suis ici à pourrir dans les fers, mon ennemi se pavane à Brescia. Àh ! si je pouvais seulement le tuer, puis mourir ! » Ces beaux sentiments touchent le geôlier, qui lui dit : a Je vous donne votre liberté pendant qent heures. » Le comte lui saute au cou. Il sort de la prison un vendredi soir : une gondole le passe à Mestre ; une sédiole ^attendait avec des relais. Il arrive à Brescia le dimanche à trois heures après midi et prend poste à la porte de l'église. Son ennemi sort après vêpres, il le tue, au milieu de la foule, d'un coup de carabine. Personne n'a l'idée d'arrêter le comte Vitelescbi ; il remonte en sédiole et rentre eu prison le mardi soir. La seigneurie de Venise reçoit bientôt le rapport de ce nouvel assassinat : on fait venir le comte Viteleschi, qui paraît devant ses juges, pouvitnt à peine se traîner, tant il est affaibli. On lui lit le rapport, a Combien de témoins ont signé cette nouvelle calomnie? dit Viteleilchi d'une voix sépulcrale. — Plus de deux cents, lui répond-on. — Vos excellences savent cependant que, le jour de l'assassinat, dimanche dernier, j'étais f}»»5 pçt^ç n9^u4i^e prisoi). Vo»s voyejç le nombre (J<5 wes e»-
QémiSé 10 Cette raison ébranla quelques vieux juges j les jeunes favorisaient'ViCèlëscbi comme un homme singulier, et bientôt, à cause de ce nouvel assassinai, il fut'^mis en liberté. Va an après, le geôïkr reçut, par la main d'un prêtre, cent quatre-vingt mille lirevenete (90,000 fr.) ; c'était le prix d'une petite terre, la seule non hypothéquée qui restât au comte Vileleschi. Cet homme brave, passionné, bizarre, dont la vie ferait un volume, est mort dans un âge fort avancé, faisant toujours trembler ses voisins. Il a laissé deux filles et quatre fils, tous remarquables par la plus rare beauté. Il y a un conte plaisant d'une cheminée où il avait élu domicile et où il vécut quinze jours pour épier sa maîtresse , qu'il eut la. joie inexprimable de trouver fidèle. Elle accordait des rendez -vous à un jeune homme fort riche et qui l'aimait, afin d'eâ faire un mari pour sa fille. Vitelescbi, bien sûr de l'innocence de sa belle, tombe tout à coup du haut de la cheminée où il se ttnait dans le foyer, et dit en riant au jeune homme stupéfait : « Tu -l'as échappé belle ! Ce que c'est cependant <fùe d'avoir affaire à un honnête homme ! Tout autre à ma place t'aurait tué sans vérifier la chose. » Le comte Vileleschi était toujours gai, point farouche, et sa plaisanterie avait de la grâce. (J^'est lui qui se déguisa un jour, à rapproche de Pâques, en çon^seur de cette même maîtresse qu'il aima pendant quiûe ans. Il avait donné de l'opium au véritable confesseur appelé le matin chez un de ses ftî//i jouant le malade à l'agonie. Le confesseur endormi, Vileleschi lui vole ses habits et marche gravement au confessionnal.
• Si je transcrivais d'autres anecdotes plus déXaillées, je serais comme l'Angfais parlant de glace au roi de la côte de Guinée. Ces anecdotes montrent qu'il ne vient jamais à l'idée d'un Itahen, homme d'esprit, qu'il y ait un modèle à imiter. Un jeune Italien, rîche^ à ^ingt-cinq ans, quand il a perdu toute timidité, estl'esclavèf^de la sensation actuelle ; il en est entièrement rempli. Tout ce qui n'est pas l'ennemi qu'il abhorre ou la maîtresse qu'il adore, disparaît à ses yeux. On trouve quelques fats à la française parmi la noblesse. Ainsi que les jeunes Russes, ils sont de cinquante ans en arrière ; ils copient le siècle de Louis XV. Ils èpttt comiques, sprloqt k cheval, se wontrapt dans les pronje^
nades publiques, r— Hier, aux Giardini , vers une heure, nous avons eu une musique instrumentale délicieuse. Tel régiment allemand a quatre-vingts musiciens. Cent jolies feqimes écoutaient cette musique sublime. Ces Allemands nous ont joué les plus jolis morceaux de Mozart et d'un jeune homme nommé Rossini. Cent cinquante instruments à vent parfaits donnaient à ces cantilènes une teinte de mélancolie particulière. Les musiques de nos régiments sont à^célle-ci ce que la grosse chaussure d'une marchande de marée est au joli petit soulier de satin blanc que vous verrez ce soir.
14 novembre. ~ Délia fiianca, le plus jeune de mes nouveaux amis qui, ordinairement placé au premier rang du parterre, enveloppé dans son manteau, ne dit rien, comme je l'interrogeais ce soir sur la marcliesina D*'*, qui regardai^ au parterre sonâmanl exilé de sa bge par la jalousie du mari, au Wau de répondre, me dit : ik
a La niugïque t^laîL quand elle placQ»le soir votre ân)i dans une positioD où I amour Tavait déjà placée dans la journël. x»
Telle est lu simplieilé du langage et des actions. Je ne lui ai pas répoiidu eL Tai quitté. Quand on sent ainsi la musique, quel ami n'est pas î m por Lu u ?
15 novembre. — Il pleut à verse ; depuis trois joui^il n'y a ; I pas eu dix luinuies de relâche. A Paris, cette eau-là mettrait C deux mois à touiber. C'est pour cela que nous avons uiï climat
humide. Il fait chaud. J'ai passé la journée au musée de Brera à considérer des plâtres des statues de Michel -Ange et de Canova. j Michel-Ange voyait toujours l'enfer, et Canova la dpuce volupté.
I La tête colossale du pape Rezzonico demandant pardon à Dieu
S de ce que son père, riche banquier de Venise, avait acheté pour
I lui le cardinalat à beaux deniers comptants, est un chef-d'œuvre
\ de naturel. Cela n'est point ignoble comme tel buste colossal
î du musée de Paris. Canova a eu le courage de ne pas copier les
f Cfrecs et d'inventer une beauté comme avaient fait les Grecs.
Quel chagrin pour les pédants! Aussi Tinsulterout-ils encore cinquante ans après sa mort, et sa gloire n'en croîtra que plus I vite. Ce grand homme, qui, à vingt ans, ne savait pas Tortho-
I graphe, a fait cent statues, dont trente sont des chefs-dœuvre.
ROMB, NAPLËS £T FLORENCE. 53
Michel-Âuge n'a qu'une seule statue égale à son génie, le Moïse, à Rome.
Michel-Ange connut les Grecs comme le Dante Virgile. Ils admirèrent comme ils le devaient, mais ne copièrent point; aussi Ton parle d'eux après des siècles. Ils resteront le poète et le sculpteur de la religion catholique, apostolique et romaine. Il faut savoir qu'en 1300, lorsque cette religion était brillante de force et de jeunesse, ce n'était pas tout à fait la chose gracieuse que peint le Génie du Christianisme, Voyez le massacre de Gésenne ^
Les artistes français, élèves de David et dignes compatriotes de la Harpe, jugent Michel-Ange d'après les règles de la sculpture grecque, ou, pour dire vrai, d'après ce qu'ils s'imaginent qu'étaient ces règles. Us se fâchent encore plus contre Ganova, qui d'abord n'a pas l'honneur d'être mort depuis trois cents ans, et qui , ayant eu le bonheur insigne d'être contemporain de M. David, a négligé un si grand avantage et ne s'est pas fait de son école. J'ai entendu vingt fois M. Denon, cet aimable Français, dire que Ganova ne savait pas dessiner. Michel- Auge et Canèva seraient les plus grands criminels s'il n'y avait pas un malheureux, nommé le Gorrége, dont les tableaux, grands comme une feuille de papier, ont l'insolence de se farie payer cent mille francs, et cela sous nos yeux, tandis que les chefs-d'œuvre du grand homme, grands comme une chambre, languissent au Luxembourg *. A propos du Gorrége, M. Reina m'a mené voir le pauvre Appiani, qui, depuis sa dernière» apoplexie, a perdu la mémoire et pleure souvent. Au retour, chose incroyable chez un bibliophile, M. Reina m'a prêté un livré: ce senties curieux, quoique bien minutieux mémoires du père Afï5 sur le Gorrége.
* Lire les trois premiers volumes de l'excellente Histoire de Toscane de Pignotti, bien supérieur à M. Sismondi. Pignotti est ausw vrai que pittoresque. Pour rhistoire de TÉglise, en Italie, voir le véridique Potter et la Vera idea délia Santa Sede de M. Tamburini. Une satire aimable n*est point de Thistoire, et Voltaire ne vaut rien parlant de PÉglise.
* Je respecte beaucoup le caractère de M. David, il Tut le contraire d'un homme de lettres. Ses tableaux ne font pas plaisir à rœil; ils seraient peut^tre bons sous la latitude de Stockholm.
Le père Affè s'occupera du même travail peur Rapliaêl; il ira passer quatre aus à Urbiao.
M. Gatlaneo, chef de la bibliothèque numismatique à Brera, m'a reçu avec une politesse toute française. Il est vrai que j'étais le seul lecteur dans sa bibliothèque. J*y ai étudié les monuments cyclopééns que je dois voir à Volterre. C'est le comte Prina qui a fondé cett&bibliothèque, ainsi que les établissements pour les sels et tabacs et pour la poudre ; il a créé le corps des douaniers, qui sont une bien moins vile canaille qu'avant 1796.
18 novembre. — Sous Napoléon, il me semble que Ton a inventé, à Mitan, pour les maisons particulières, une certaine architecture pleine de grâce. La façade du palais de la police Gontrada Santa Margarita, que tout voyageur n'a que trop l'occasion de visiter, peut servir d'exemple. La distribution des croisées est gaie et gracieuse; le rapport des pleins et des vides est parfait; les corniches osent être saillantes.
La rue degli Orefici (des Orfèvres) présente un vestige des républiques du moyen âge. Ce sont cent boutiques d'orfèvrerie à côté les unes des autres. Au quatorzième siècle, quand on voulait piller leur rue, tous les orfèvres prenaient les armes et se défendaient. Probablement cette rue avait des chaînes aux deux extrémités. Je lis avec plaisir l'histoire de Milao, écrite avec toute la bonhomie du pays, mais avec toute la méfiance d'un Italien, par Verri, l'ami de Beccaria. Je n'y trouve jamais ce vague et cette affectation qui me font si souvent quitter les livres français du dix-neuvième «siècle. Le comte Verri a le grand sens de nos historiens de 1550; sa manière est pleine d'audace et de naturel. On voit que la*crainte de la police l'a guéri de la crainte des critiques.
L'histoire de Milan est intéressante comme Waller Scott depuis Tan 1063, où les prêtres firent la guerre civile pour ne pas se soumettre à la loi du célibat que Rome prétendait leur imposer^ jusqu'à la bataille de Marignan, gaguéé par François I*", en 1515. J'indique cet intervalle de quatre cent cinquante-deux ans aux compilateurs. Il y a là deux volumes in-S» palpitants d'intérêt, comme ils disent. Les conspirations, les assassinats par am- \>}imf amour ou ven^eaace^ les gra»<}s é^abUssemeuls d'uMHié
publique; dix soulèyeinenls populaires dans le genre de la prise de la BasiiUeen 1789, ne demandent que quelque simplicité dans le récit pour iatéresser vivement. L'on a bien su rendre curieuses à lire nos plateë annales de la même époque, où n'apparaissent qpe les passions grossières de misérables ne songeant jamais qu'à manger et à piller.
L'assassinat du grand prince Lucbiu Yisconti par sa femme Isabelle de Fiesque (1 549) vaut mieux que l'orme de Vaunis, Les narrations que j'indique après le litre de rigueur, Beautés de l'histoire de Milan, pourraient porter celui-ci : Introduction à la connaissance du cœur humain. Les passions gigantesques du moyen âge y éclatent dans toute leur féroce énergie ; nulle affectation ne vient les masquer. Il n'y avait pas de place pour l'affectation dans ces âmes brûlantes. Elles ont rencontré des historiens dignes d'elles, et qui n'ont point, pour le mot propre, la haine académique^ de M. de Fontanes.
Quoi de plus pittoresque que les annales des Yisconti?
Matieo Visconli, qui cherche à détruire la république et à se faire roi, découvre et punit une conspiration. Anliocbia Yisconti Grivelli, femme d'un des conjurés, réunit dix mifle hommes et attaque l'usurpateur (1 501 ) .
Matteo II Yisconti est empoisonné par ses frères (1555).
Jean Galéas empoisonne son oncle (1585); mais il bâtit le Dômo de Milan. Jean^Marie est assassiné par des conjurés (1412); Milan se déclare république (1447); ^François Sforza (1450) traite celte république comme Bonaparte a traité la nôtre; mais son fils Galéas est assassiné dans l'église Saint-Étienne (1476).
Louis le Moro donne son nom aux mûriers (moroni), dont il introduit la culture dans le Milanais ; il appelle Charles YIII en Italie (1494), et empoisonne son neveu pour lui succéder. J'ai vu ce matin un tableau fort intéressant et très-bien fait, commandé à M. Palagi par M. le comte Âlari. On voit le malheureux Galéas Maiie, affaibli déjà par les effets d'un poison lent, et se soulevant sur son lit d^ douleur pour recevoir la visite du roi Charles VllI. La jeune femme de Galéas cherche à lire dans les yeux du jeune roi de France s'il les secourra contre leur assassin. Pewl^tre ({u'ui» tel sujet est plus iptéress^nt^ pour des Hilapais,
que la colère d'AcbiUe. M. le comte Alari, ancien écuyer de Napoléon, étail digne de contribuer à la renaissance morale de son pays. Toute la ville s'est portée, ces jours-ci, à la casa Alari, pour voir un tableau de Francesca da Rimini, par un jeune peintre de Florence. Gomme j'ai trouvé ce tableau un peu plat, sans force, sine ictu, Ton m'a dit que j'avais de la haine contre les peintres d'Italie.. Pour se tirer d'affaire avec V honneur national, il faudrait toujours mentir, et, quand je mens, je suis comme M. de Goury, je m'ennuie. Gela est à cent lieues de la Didon de M. Guérin.
Madame P*** me conseille d'aller à Monza voir la couronne de fer; elle ajoute que je trouverai à Monza une belle faisanderie avec beaucoup de faisans : c'est encore pis ; et enfin, dit-elle, vous verrez le superbe clocher de la cathédrale, avec ses huit cloches parfaitement intuonate (qui sonnent juste). Ge mot, vraiment italien, m'intéresse. Le son des cloches est en effet une partie de la musique. Ge mot me révèle qu'après en avoir été étonné d'abord j*aime à la folie la manière singulière de sonner les cloches à Milan. On la doit, je crois, à saint Ambroise, qui a aussi le mérite d'avoir allongé le carnaval de quatre jours. Le carême ne commence à Milan que le dimanche après ce qu'on appelle ailleurs le mercredi des cendres. Les gens riches, de trente lieues à la ronde, arrivent en foule à Milan le soir de ce mercredi-là. lis viennent pour le camavalon.
19 novembre. — Voici une anecdote du carnaval de 1814, qui vient de m*êlre contée dans la loge de madame Foscarini.
Une jeune femme était fort attachée à un officier français, qui était son ami depuis 1806. Les grandes révolutions n^/^e amicizie (dans les amitiés) ont lieu ici pendant le carnaval. C'est la malheureuse liberté des bals masqués qui les favorise. La bonne compagnie (tout ce qui est riche et tout ce qui est noble) n*en manque pas un, et ils sont charmants. Telle mascarade en costume, composée de dix personnages, a coûté quatre-vingts sequins à chaque masque, en 1810, bien entendu. Depuis les Tedesk (les Autrichiens), les plaisirs se sont envolés. Lorsqu'il y a bal masqué, vers les deux heures on soiipe dans les loges, qui sont illuminées; ce sont des nuits de folie. On arrive à sept heures
pour le spectacle. A minuit, des hommes montés sur des échelles de soixante-dix pieds de haut et portées par un autre homme qui est au parterre, allument six bougies qui sont placées devant chaque loge ; à minuit et demi le bal commence.
Teodolinda R^** s*aperçoit; à ravont-dernier bal masqué du carnaval de 1814, que le colonel Malelerc lui est infidèle. A peine rentré chez lui> vers les cinq heures du matin, cet officier reçoit une lettre en mauvais français, qui lui demande raison d'une insulte non spécifiée. On finvite, au nom de Thonneur, à se rendre sur-le-champ, avec un ami et des pistolets, à la cassine des Pommes, qui est le bois de Boulogne du pays. 11 va réveiller un ami, et, malgré la neige et le froid, à la petite pointe du jour, ces messieurs sont au lieu du rendez-vous. Ils y trouvent, pour acteur principal, un très-petit homme enveloppé de fourrures; le témoin de Tinconnu manifeste le désir de ne pas parler. A la bonne heure; on charge les pistolets; on mesure douze pas. Au moment de tirer, le petit homme est obligé de se rapprocher. Malclerc, très-curieux, le regarde, et reconnaît Teodolinda R**% sa maîtresse. 11 veut plaisanter ; elle l'accable des marques de mépris les mieux raisonnées. Gomme il essaye de diminuer Vintervalle qui les sépare : « N'approchez pas, dit-elle, ou je fais feu sur vous; » jet son témoin a beaucoup de peine à la convaincre qu'elle n'en a pas le droit. « Est*- ce ma faute, s'il ne veut pas faire feu? dit-elle à ce témoin. Vous, monstre, vous m'avez fait
le plus grand mal possible, dit-elle à Malclerc Le combat
n'est point inégal, comme vous le prétendez. Si vous l'exigez, nous prendrons un pistolet chargé et l'autre non, et nous tirerons à trois pas Je ne veux pas rentrer vivante dans Milan,
ou il faut que vous soyez mort, et j'irai annoncer votre mort à la princesse ^***. Vous diriez encore : Ces Italiens sont des assassins, si je vous faisais poignarder, comme il m'est facile, par mes buli. Battez-vous donc, homme lâche, et qui ne savez qu'offenser M » Tout cela m'était conté en présence de l'homme qui
* Les bulif gens hardis et adroits» se louaient, vers 1775, pour sîner. Voir le Voyage .de là . Roland (le ministre). On prétend qu'on en trouverait encore, au besoin, dans les environs de Brescia. J*ai entendu
servit de témoin à madame R***. J'ai toujours cru, ajouie-t-il» que la Teodolinda était résolue à mourir. Le fait est que, malgré sa jeunesse et la fmesse charmante de ses traits, elle est restée trois ans inconsolable : chose étoimanle dans un pays où la vanité n'entre pour rien dans k constance des résolutions. Elle s'occupait uniquement à apprendre le latin et Tanglais, qu'elle montrait à ses filles. Quand ce témoin n*a plus été dans la loge, on a dit qu'il passait, à l'époque du combat, pour un amant dédaigné par Teodolinda, et qu'il lui proposa d'ôter à Malclerc le prétexte de l'a différence des sexes si elle voulait le prendre pour son chevalier, ce qu'elle refusa.
J'avouerai que je ne suis pas très-sûr de tous ces détails; je ne les saurai parfaitement que si je me trouve ici dans trois mois au retour de M. P***, qui est allé en Suisse conduire ses enfants à la pension Fellemberg. Mais le fond est vrai. — J'aime la force, et de la force que j'aime, une fourmi peut en montrer autant qu'un éléphant.
Un voyageur, de ceux qui suivent les itinéraires et marquent avec une épingle (en faisant un trou dans le papier du livre) les choses qu'ils ont vues, disait devant moi à un vieillard aimable qui a imprimé un voyage à Zurich^ : ce Mais, monsieur, j'arrive de Zurich, où je n'ai rien vu de ce quevous notez. — Monsieur, je n'ai noté que les choses singulières. Ce qui se fait à Zurich, comme à Francfort, ne m'a pas semblé digne d'être écrit ; mais le neuf est rare, et il faut de certains yeux pour l'apercevoir. » Madame R*** ne fut nullement déshonorée par cette aventure, qui eut une publicité affreuse. È una matta, ditron (c'est une folle). A Milan, l'opinion publique traite les femmes, à l'égard de l'amour, comme l'opinion traite à Paris les hommes à l'égard de la probité politique. Chacun se vend au ministère, chacun fait son petit marché comme il l'entend, et, s'il réussit, l'on va dîner chez lui, et les convives disent en sortant : Monsieur un tel sait bien tirer son épingle du jeu î Lequel est le plus immoral *
un jeune homme menacer sérieusement son ennemi de le faire assassiner par ses buH, La gendarmerie de Napoléon avait comprimé ces brayes gens. ^ Voyage de Zurich à Zurich^ par l'auteur des derniers volumes de Grimm.
pour une femme d'avoir un amant, ou pour un homme de vendre son vote aGn de faire passer une mauvaise loi ou tomber une télé ? Tous tes jours nous honorons dans la société des hommes coupables de ces peccadilles.
L'opinion ici respecte une jolie femme dévote comme ayant une grande passion : la peur de V enfer. Madame À"], Tune des plus belles femmes de Milan, est dans ce cas. On méprise une solte qui n*a point d'amant ou qui n'a que des espèces (spiuntaii). Du reste, chaque femme est bien la maîtresse de prendre qui elle veut; quand on Tluvite quelque part, on invite Tami. Quelquefois j\ii vu arriver des femmes aux sociétés du vendredi avec un ami dont la maîtresse de la maison ne savait pas le nom ; Tusage est cependant de dire par un billet le nom du cavalier servant qui laisse sa carte à la porte, et on Tinviie nominativement.
Dès que Ton peut croire que la raison d'argent est entrée pour quelque chose dans la détermination d'une femme, elle est parfaitement méprisée. Si on la soupçonne d'avoir plusieurs amis à la fois, ou cesse de Tinviter. Mais ces sévérités ne sont guère connues que depuis Napoléon, qui, par esprit d'ordre et pour les intérêts de son despotisme, rendit des mœurs à Tltalie. Les collèges de jeunes demoiselles qu'il institua à Vérone et à Milan, sous la direction de madame Delort, élève ou imitatrice de madame Gampan, ont eu Tinfluence la plus salutaire. On remarque que les scandales sont donnés par des femmes d'un certain Age ou élevées dans les couvents. L'opinion publique est née ici en 1796; il est tout simple que les caractères formés avant cette époque ou nés au sein de familles en retard n'aient pas l'idée de chercher son suffrage.
^0 novembre.— Une femme apporte cinq cent mille francs de dot à son mari, ce qui fait ici au moins comme huit cent mille à Paris. Il lui fait une pension de deux mille francs pour sa toilette. Le mari règle les' comptes du majordome ou du cuisinier, la femme ne se mêle absolument que de l'administration de sa pension de cent soixante-sept francs par mois. Elle a voiture, loge au spectacle, des diamants, dix domestiques et souvent pas cinq francs dans sa poche. Les femmes les plus riches achètent six robes de petites étoffes anglaises à i^ngt francs pièce, au
commencement de Tété; elles changent de robe comme nous de cravâle. Au commencement de Thiver, une femme fait quatre ou cinq robes de trente francs. Les robes de soie de son trousseau» qui datent de Tépoque de son mariage, sont précieusement conservées pendant huit ou dix ans ; elles servent les jours de première représentation à la Scala et pour les feste di ballo. L'on est connu personnellement ; à quoi bon la toilette ? ^ '
L'extrême pauvreté des femmes riches fait qu'elles acceptent avec plaisir et sans conséquence un cadeau de six paires de souliers de Paris. L'opinion tolère qu'une femme se serve de la loge et même de la voiture de son ami ; il n'y a là d'autre honte que celle d'avouer le manque de fortune. Une femme reçoit une seule personne à midi ; ses amis intimes de deux à quatre. Le soir elle reçoit ses connaissances dans sa loge, de huit heures et demie à minuit. Lorsque la loge, qui a dix ou douze places, est remplie et qu'il survient quelqu'un, le plus ancien arrivé s'en va. Ce plus ancien visiteur se trouvait à coté de la maîtresse de la maison, contre le parapet de la loge. A son départ, tout le monde fait un petit mouvement vers le parapet dé la loge, et le nouvel arrivé trouve sa place près de la porte. C'est ainsi que chacun se trouve à son tour à côté de la maîtresse de la loge. J'ai vu un amant timide s'en aller dès que son rang d'ancienneté l'avait amené près de la femme qu'il aimait. Elle partageait cet amour; c'était un spectacle curieux.
Le vestibule de la Scala (Yatrio) est Je quartier général des fats; c'est là que se fabrique Topinion publique sur les femmes. On attribue pour ami à chacune d'elles l'homme qui lui donne le bras pour monter dans sa loge. C'est surtout les jours de première représentation que cette démaipche est décisive. Une femme est déshonorée quand on la soupçonne d'avoir un ami qu elle ne peut pas engager à lui donner le bras à huit heures et demie, lorsqu'elle monte dans sa loge. J'ai vu hier un homme se défendre vigoureusement de rendre ce petit service à une de ses amies : « Mia cara, a-t-il (ini par lui dire» je ne suis pas assez heureux pour avoir le droit de vous donner le bras, et je ne veux pas avoir l'air de doubler M. F***. » La femme s'est fort défendue d'avoir F*** pour ami ; mais le premier a persisté. Quand
ROME, NAPLES ET PLOREiNCE. 6i
uue femme se trouve décidément sans ami, c'est son mari qui lui rend le service de raccompagner. J'ai vu un mari fort jeune et fort bel homme se plaindre hautement de cet embarras. Le mari est déshonoré s'il est soupçonné d'accompagner sa femme, parce qu'elle ne peut pas décider son ami à lui donner le bras pour traverser Yatrio, Tout ce que je viens de raconter était encore plus vrai avant 1 796. Plusieurs jeunes femmes osent aujourd'hui monter dans leur loge suivies par un domestique, ce qui paraît le comble de la bassesse aux vieilles femmes nobles.
Hier, comme j'étais arrêté dans Vatrio avec quelques fats de mes amis, ils m'ont fait remarquer un beau jeune homme au teint basané et parfaitemcut morose, qui se tenait collé contre la muraille du vestibule; on eût dit qu'il accomplissait un devoir ; aussi est-ce unÂnglai^qui a vingt-deux mille louis de rente. Etre triste avec une telle fortune parait monstreux à mes nouveaux amis. Ce pauvre Anglais, leur disais-je, est une victime de la pensée. (Ici, jusqu'à trente ans, l'homme n'est que sensations.) Quelle diffcrence avec le jeune Allemand de même âge qui est kantiste jusqu'aux genoux de sa maîtresse !
J'aime beaucoup la société des hommes qui ont plus de quarante ans. Ils sont remplis de préjugés, moins instruits et beaucoup plus naturels que tout ce qui a appris à lire depuis i796. Je m'aperçois tous les jours que les jeunes gens cherchent à me dérober plusieurs détails de mœurs ; les autres ne conçoivent pas qu'il y ail à rougir et me disent tout. La plupart des gens de quarante ans croient^ la sainte Vierge et respectent Dieu par prudence, car Dieu aussi peut avoir du crédit. Ici, comme partout, les croyances des enfants viennent de leurs bonnes, qui sont des paysannes. Les nobles sont infiniment moins bien élevés (ce qu'on appelle sciai ici) , parce que dans kur première enfance leurs parents lesvoient moins. Un charmant poème milanais de Garlitte Porta donne la liste des qualités qui sont nécessaires dans une m^son noble pour être le précepteur de Théritier présomptif ^ Quant au véritable père italien de cinquante ans,
' A la marchesa Paola Travasa
Vuna di primm daraazz de Lombardia.
[LaNomina del Capellan.)
vous le trouverez peiol avec génie dans la comédie de VAjo mil imbarazzo, du fameux comte Giraud.
Je suis allé voir, à un quart de lieue de Milan, Féclio de la Simonetta. J*ai tiré le coup de pistolet répété cinquante fois. L'architecture de cette maison de campagne, avec son belvédère au second étage soutenu par des colonnes, m'a plu infiniment. 22 novembre. — Un capitaine de vaisseau anglais, jeté par les courants sur la côte de Guinée» eut un jour la sottise de prononcer devant un roitelet du pays les mots de neige et de glace. En entendant dire qu'il y avait un pays ou Teau était dure, le roitelet fut pris d'un rire inextinguible.
C'est une jouissance que je suis peu curieux de donner au lecteur, et je n'imprime point les articles de mon journal où j'ai cherché à noter les sensations singulières que je dois à Mirra, ballet de Salvator Vigano. Je l'ai revu ce soir pour la huit ou dixième fois, et j'en suis encore tout ému.
Le plus grand plaisir tragique que j'eusse goûté au théâtre, avant d'arriver à Milan, je le devais d'abord à Monvel, que j'ai encore vu dans le rôle d'Auguste de Cinna. Le poignet disloqué de Talma et sa voix factice m'ont toujours donné envie de rire et m'empêchent de sentir ce grand acteur. Longtemps après Monvel, j'ai vu Kean à Londres dans Othello et Richard lll : je crus alors ne pouvoir rien éprouver de plus vif au théâtre ; mais la plus belle tragédie de Shakspeare ne produit pas sur moi la moitié de TefTet d'un ballet de Vigano. C'est un homme de génie qui emportera son art avec lui, et auquel rien ne ressemble en France. Il y aurait donc de la témérité à vouloir en donner une idée ; on se figurerait toujours quelque chose dans le genre de GardeP.
Écrire un voyagp en peignant les objets par la sensation qu'ils ont fait naître dans un cœur, est fort dangereux. Si on loue souveûl, on est sûr de la haine de tous les cœurs différents du vôtre. Que de bonnes plaisanteries ne feront pas contre ce journal les gens à argent et à cordon;^! Mais aussi ce n'est pas pour eux
^ Mademoiselle Pallerini, qui joue Mirra, est comparable à madame Paste. (1826.)
ROME, NAPLES Lî FLORENCE. 6S
que j'écris. Je ne me soumeltrais pas à cenl soirées ennuyeuses pour obtenir un de ces cordons qui leur en coûtent mille.
Il faudrait, pour qu*il fût digne de plaire généralement, qu'un voyage en Italie fût écrit à frais communs par madame Radcliiïe pour la partie des descriptions de la nature et des monuments, et par le président de Brosses pour la peinture des mœurs. Je sens\ivement qu'un tel voyage serait supérieur à tout; mais il faudrait au moins huit volumes. Quant à la description sèche et philosophique, nous possédons un chef-d'œuvre en ce genre, c'est la statistique du département de Montenotte par N. de Chabrol, préfet de la Seine *.
•23 novembre. — J'ai obtenu la faveur d'être présenté à Tun des plus respectables citoyens de Milan, M. Rocco Marliani. Cet homme vertueux est l'un des pères conscrits de celle ville dans le fait si républicaine. C'est une habitude contractée depuis des siècles de regarder le souverain, espagnol ou autrichien, comme l'ennemi de la ville. Le servir est pardonnable, cajr il paye; le servir avec zèle est infâme, car c'est un ennemi. M. Marliani ne m'a rien dit de tout cela, mais m*a beaucoup parlé de Carlo Verri et de Beccaria^. Ces hommes précieux, en publiant leur célèbre journal intitulé le Café (1764-1765), formèrent ici une nouvelle école de philosophie. Bien différente de la philosophie de France à la même époque, cette école de réformation ne faisait aucune attention aux enjolivements du style ni aux succès dans les salom. Placés à la tête de la société par leur forlune, leur existence municipale et leur naissance, et à la tête d'une société qui s'occupait de passions et non de petites victoires de vanité, Verri et Beccaria n'eurent pas besoin de ce genre de succès. Beccaria, auteur du Traité des délits et des peines, reçu à bras ouverts par la société de Paris et à la, veille d'y êlre à la mode comme Hume, se dérobe à tant de bonheur et revient au galop à Milan : il craignait d^être oublié par sa maîtresse.
' Pour tout ce qui est religion, voir la Vied9 Scipion Jltcct, |)kir M. de Potter. La véracité de cet historien est inattaquable. Les Famiglte illutln de M. Litta me sont fort utiles. (1826.) .
* Né en 1735, mort en 1793.
W COUVRES DE SÏENDHAL.
Yerri et Beccaria ne furent point obliges, comme d'Alembert, d'flolbach et Voltaire, à démolir par le sarcasme toutes les sottises qui pesaient sur leur patrie. Dans le pays des passions» la plaisanterie n'est qu'un délassement. Tout homme passionné
1*" Est occupé et n*a pas besoin qu'on Tamuse; faute d'amusements, il ne risque pas de tomber dans Tabime de l'ennui, comme madame du Defland (Lettres à Walpole, passim),
2° Quelque peu d* esprit que vous vouliez lui accorder, il s'est vu plaisanter sur les objets de ses passions. La première des vérités d'expérience pour lui, c'est qu'une plaisanterie ne change rien au fond des choses.
3" L'Italien, à l'exception des gens très-riches ou très-nobles, se moque fort de l'approbation du voisin. Il ne songe à ce voisin que pour s'en méûer ou le haïr. Depuis le moyen âge, chaque ville exècre la ville voisine ; l'habitude de ce sentiment fortifie la défiance d'individu à individu. L'Italie doit tout à son moyen âge ; mais, en formant son caractère, le moyen âge l'a empoisonné par la haine, et ce beau pays est autant la patrie de la haine que celle de l'amour.
M. Marliani me raconte une foule d'anecdotes sur Verri et Beccaria. Ces philosophes n'eurent jamais à s'occuper d'être piquants, mais seulement de convaincre leurs concitoyens par de bons raisonnements exposés bien clairement et bien au long. L'Impératrice Marie-Thérèse, qui ne comprenait pas trop de quoi il s'agissait, apprenant qu'un d'eux, Beccaria, je crois, était appelé à une cour étrangère comme le fameux Lagrange de Turin, par pique de vanité le retint à Milan. M. Marliani a été l'ami intime du vertueux Parini, le célèbre auteur du Giorno (satire qui a une couleur particulière et ne rappelle ni Horace ni Juvénal). Parini, grand poète qui vécut extrêmement pauvre, nommé professeur de littérature 4)ar le gouvernement autrichien, sous le nom de liilérature, donna des leçons de vertu et de bon sens à tous les Milanais des hautes classes. Parini, dont M. Marliani m'a montré le portrait, eut une des plus belles têtes d'homme que j'aie jamais vues.
Ainsi, quand Napoléon vint réveiller l'Italie par le canon du pont de Lodi, et ensuite déraciner les habitudes antisociales
par son gouvernement de 1800 à 1814, il trouva une forte dose de bon sens chez un peuple préparé par les lumières de Beccaria, de Verri et de Parini. Ces hommes supérieurs avaient éié plutôt protégés que persécutés par Marie-Thérèse, l'empereur Joseph II et le comte de Firmian, gouverneur du Milanais.
Quand Bonaparte occupa Milan, en 1796, Tarchiduc gouverneur s*amusait à y faire le monopole du blé ; personne ne s*en étonnait. Il a une belle position et il vole; quoi de plus simple? sarebbe ben matto di far altrimenti. J'ai entendu ce propos à la vérité dans la bouche d'un homme de plus de quarante ans.
25 novembre. — J'aime beaucoup à voyager en sédiole ; on est mouillé quelquefois, comme il m*est arrivé aujourd'hui, mais on voit le pays forcément, et j'éprouve que c'est le moyen d'en garder le souvenir. Je suis allé au Pian (VErba, sur les . bords du lac Pusiano, voir la villa Amaliaf appartenant à M« Marliani. J'ai parcouru les allées de ce jardin anglais par une pluie battante et avec un parapluie. C'est gâter le plaisir, mais le voyageur y est souvent oblige. Les philosophes dignes d'être élèves de Sècrate (ce n'est pas qu'ils fussent rhéteurs comme Platon), Verri^ Beccaria et Parini, durent la tolérance du pouvoir à la jalousie contre les prêtres. Avant d'attaquer Beccaria, les prêtres avaient cherché à faire destituer le fameux comte Firmiau, gouverneur ou plutôt roi du Milanais (de 1759 à 1782). Chose incroyable, malgré la Sainte-Alliance, même aujourd'hui, 1816, la maison d'Autriche n'a pas encore compris qu'on ne peut revenir au despotisme que par les jésuites; elle pourchasse ces bons pères. Les menées de Rome sont sévèrement surveillées en Lombardie. Le gouvernement ne fait évêques que les ecclésiastiques- qui sont brouillés avec Rome (comme M. Farina, nommé ces jours-ci à l'évêché de Padoue). Le gouvernement protège hautement le professeur Tamburini de Pavie, vieillard vigoureux, plein de feu et d'esprit, un peu comme l'abbé de Pradt; il a publié trente volumes in-8<' contre le pape. Voir son ouvrage intitulé Véritable idée du Saint-Siège, deux volumes. J'en suis fort content ; on vient d'en faire une seconde édition à Milan.
Cette seule circonstance, le c , forcé à être moral et non
pas iutrigaat et espion, fera que, par suite, le gouvernement Metlernich à Milan ne sera pas aussi exécré que les Milanais le pensent généralement.
M. de Metlernich a pris le statu quo de Milan en 1760 (époque, dit Beccaria, où sur cent vingt mille habitants, il n'y en avait pas quarante qui eussent du plaisir à penser; la table et la volupté étaient leurs dieux). Le grand ministre autrichien eût dû prendre son statu quo en 1795, à la vçille de la conquête par Bonaparte, et maintenir la Lombard ie dans Fétat où elle se trouvait alors. Il avait sous la main des hommes excellents pour ce projet raisonnable : M. le maréchal de Bellegarde, le général Klenau, M. le gouverneiir Saurau.
Au lieu de ce projet modéré, qu'on aurait facilité en donnant des places de chambellan à tous les libéraux ^, le gouvernement devient persécuteur , et bientôt la haine sera irréconciliable entre les Autrichiens et Milan. Par la suite, les Milanais réunis aux Hongrois forceront un empereur, dans ({éelque moment de malheur, à donner les deux chambres. Aujourd'hui tout ce qui est généreux va vivre seul à la campagne^^t cultiver son domaine pour ne pas voir Tuniforme autrichien. La croix de la Couronne de fer accordée par Napoléon "est la vraie noblesse. Dans Tordre civil, sur dix personnes qui obtenaient celte croix, neuf la méritaient. Si Napoléon en eût fait la seule noblesse, il eût donné aux Lombards à peu près tout le degré de liberté quMIs peuvent porter. On m'a cité un maire qui avait éié com- I)ris dans une promotion de la Couronne de fer. Des lettres anonymes apprirent au vice-roi une bassesse autrefois commise, mais qui ne put être prouvée ; sur le simple soupçon. Ton donna en secret vingt mille francs au maire et on lui retira la croix. Cet exemple répandit la moralité dans les villages.
Par riutermédiaire d'une amie commune, M. le général Klenau m'a fait demander les Rapports du physique et du moral de Cabanis; je lui ai gardé le secret tant qu'il a vécu.
Ce soir Ton disait chez madame N'^* : «Nous ne pouvons pas
' Je tradais; ceux que j'ai rhonneur de connaître n'auraient pas ac^ cepté.
Dous plaindre de Finsolence des Autrichiens qui campent au milieu de nous. On dirait une armée de capucins ; d'ailleurs le maréchal dB Hellegarde est un homme fort raisonnahle.— Et les Français, ai-je dit, voiis savez que tous pouvez me répondre Ubremcnt vengo adesso ai cosmopolL }> Un ofOcier français commandant de place, répond un de mes amis, se faisait donner trois cents francs par mois; mais il en mangeait quatre cents à YOsteria, gaiement, avec les amis qu'il s'était faits dans sa place. Lofficier allemand serre dans trois bourses de cuir, placées Tune dans Tautrè, les quarante-deux francs destinés à sa chélive dépense pendant le mois ; rien que de le rencontrer dans la rue me fait bâiller. Quant à Tinsolence du soldat français, eHe était superlative. Faites-vous réciter un des chefs-d'œuvre de notre poésie nationale : Giovanin Bongee *. *
i7 novembre. — On ne meui't pas de rire, ou je serais mort ce soir en entendant le ténor Ronconi chanter des airs bouffes. C'était à la soirée de madame Foscarini, où m'a mené le conseiller Pin, rhomme le plus original et le plus spirituel. Ronconi nous a chanté ce fameux air du roi Théodore de Paisiello :
Con gran pompa e maestà.
Dieu! quelle musique! que de génie dans le genre simple! Le jeune compositeur Paecini tenait le piano. Ainsi que Rou-
* Desgrazi di Giovanin Bongee.
De già, lustrisseoi che semm sul descors De quij prepotentoni di Frances.
Les Disgrâces de Jean Bongee. a Très-excellent seignear, puisque nous sommet venus à parier de ces insolents de Français, » etc.
L'aimable Carline Porta m'a récité lui-même ce charmant petit poème. On le trouve dans le tome' P' de ses œuvres (Carline Porta, né à Milan en 1776, mort en 1821}. On n'a osé imprimer que ce qu'il y a de moins saillant, lia censure autrichienne, exercée par des Italiens renégats, est terrible. C'est à Lugano qu'il faut acheter tes livres italiens. Le laiidaman du canton du Tésin reçoit chaque année de belles boites de S. M. I. et B . On m'a fait de bons contes sur l'administration des finances à Bellinstona et à Lugano. (Note ajoutée en 1826.)
coni, il brille par la finesse et par la vivacité plus que par Ténergfe.
Les plus beaux yeux que j'aie rencontrés de ma vie je les ai vus a celte soirée. Madame Z*" est de Brescia. Ces yeux-là sont aussi beaux et ont une expression plus céleste que ceux de madame Tealdi, Tamie du général Masséna.
M. Lo*** a cédé à nos instances et a joué la scène délicieuse
du sénateur vénitien malade. Ensuite, quoique mort de fatigue,
comme le public le suppliait les larmes aux yeux à force de
^rire, il a joué, toujours derrière un paravent, la fille de San
Rafaël.
. Grâce aux airs bouffes de Ronconi et à la complaisance de M. Lo***, le bal n*a commencé qu'a minuit, et avant une heure Ton a quitté le salon ; les Milanais n'aiment pas la danse. Nous sommes allés huit ou dix prendre des tasses de café con panera au café des Se7'vi, où M. Lo***, le héros de la soirée, nous a dit encore deux petites scènes. On a récité huit ou dix sonnets, à la vérité un peu libres. Les garçons de café riaient autant que nous, et placés à trois pas de nous. En Angleterre, dans le pays de la dignité de Vhomme, cette familiarité nous eût remplis d'indignation. J*ai ri de neuf heures à deux ; pendant ces cinq heures, j'ai eu dix fois peut-être les larmes aux yeux. Souvent nous avons été obligés de supplier M. Lo*"** de s'interrompre; le rire nous faisait mal. Une telle soirée, de toute impossibilité en Angleterre, est déjà bien difficile en France. La gaieté italienne est une fureur. Ici l'on rit peu par complaisance ; deux ou trois personnes qui se sentaient tristes ont quitté la brigata.
28 novembre. — Je suis retourné ce malin à Sant Ambreuze (Saut Ambrogio] à cause de la mosaïque de la voûte du chœur. J'ai revu la jolie façade de la Madone de San Celse, par l'architecte Alessi. Le portique, qui respire je ne sais quoi de la simplicité antique unie à la mélancolie du moyen âge, est de Bramante, Toncle de Raphaël. Ce qui me plaît le plus à Milan, ce sont les cours dans rintérieur des bâtiments. J'y trouve une foule de colonnes, et pour moi les colonnes sont en architecture ce que le chant est à la musique.
' A cause de je ne sais quelle fête, je trouve exposés, sous le
magnifique p(»rliqiie de VOspedal grande, les portraits en pied de tous les bienfaiteurs qui ont donné cent mille lire aux pauvres (soixante-seize mille francs), et les portraits en buste seulement de ceux qui ont donné moins. Anciennement, tous les assassins grands seigneurs qui parvenaient à la vieillesse, et maintenant toutes les femmes trop galantes qui vieillissent, donnent énormément aux pauvres. Ces portraits, faits pendant les dix-septième et dix-huitième siècles, sont d'un degré de mauvais dont Ton ne peut se faire Vidée en France; peu sont passables, un seul est bon ; il a été fait dernièrement par M. Uayez, jeune Vénitien qui a du clair-obscur, un peu de eoloris, et au tQtal de la force. J'ai été content de son tableau de Garmagnola. (La femme et la fille de ce général le supplient de ne pas aller à Venise où le sénat rappelle, et où il eut la télé tranchée en 1452.)
La fille, qui est prosternée aux genoux de son père, et qu'on n^aperçoit que par le dos, est une figure fort touchante, caf le mouvement est vrai.
Après la cour de l'hôpital, je suis allé revoir celle de la casa Diotti (le palais du gouvernement) et Téglise délia PassUmey qui en est tout près. 11 faut partir, ce dont bien me fâche; je fais mes dernières visites aux monuments. (J'épargne au lecteur des descriptions de tableaux si insignifiantes pour qui ne les a pas vus, mais que j'avais du plaisir à écrire dans le temps.)
J'aurais dû arriver à Milan le 1" septembre, j'aurais évité les pluies du tropique. Je n'aurais pas dû surtout m'y arrêter plus de six semaines. J'ai vénéré de nouveau, comme on dit ici, le Saint Pierre du Guide et VAgar du Guerchin à Brera, le Gorrége du palais Littaet celui de M. Frigerio, chirurgien, près le Cours de la porte Romaine.
J'ai revu un joli petit cimetière octogone sur le bastion. J'ai fini la matinée par une séance de l'Institut. Le gouvernement autrichien paye exactement leurs petites pensions aux membres qui restent ; mais, lorsque l'un d'eux vient à mourir, il n'est poiat reïnplacé. Il faut endormir ce peuple trop vif.
L'on m'a présenté à M. le comte Moscati, médecin célèbre, et grand-cordon de la Légion d'honneur. Je l'ai revu le soir; H^ Moscati a peut-être quatre-vingt-dix ans; il était dans le salon
OÙ j*ai eu Thonneur de lui parler, a^ec son grand cordon rouge et un petit bonnet de velours vert sur le sommet de la tête. C'est un vieillard vif et allègre, point gémissant. On le plaisante sur sa singulière manière de passée la Huit; il prétend que rien n'est plus sain pour un vieillard. « Les idées tristes sont le poison de la vieillesse. Montesquieu n*a-lril pas dit qu'il faut corriger le climat par la loi? Je vous assure que rien n'est moins triste et colérique que mon petit ménage. »
Vart salutaire^ comme on dit ici, ne peut peut-être présenter nulle part une réunion d'hommes aussi distingués que MM. Scarpa, Razori, Borda, Palelta.
* J'ai parlé peinturé avec M. Scarpa. Les gens forts de ce pays dédaignent les lieux communs, ils ont le courage de hasarder les idées qui leur sont personnelles ; ils s'ennuieraient à répéter les autres. M. Scarpa prétend que les biographies emphatiques publiées par des sots sur Raphaël, le Titien, etc., empêchent les jeunes artistes de se distinguer. Ils révent aux honneurs, au lieu de ne demander le bonheur qu'à leur palette ou à leur ciseau. Raphaël refusa d'être cardinal, ce qui était le premier bonheur de la terre, en 1512. Il rêvait quelquefois à ce que nous disons de lui en 1816. Que je voudrais que Ta., fût immortelle et qu'il pût nous entendre !
29 novembre. — J'ai assisté aujourd'hui à un pique- nique délicieux par la naïveté et la bonhomie, et toutefois on ne peut pas plus gai. 11 n'y avait que juste le degré d'affectation qui porte à parler et à chercher à plaire, et, dès le second service, excepté un être ridicule, nous nous croyions tous intimes amis. Nous étions sept femmes et dix hommes, entre autres l'aimable et courageux docteur Razori. On avait choisi Vieillard, traiteur français, et sans comparaison le meilleur du pays. Sa femme, madame Vieillard, femme de chambre de madame de Bonténard, jetée ici par l'émigration, a commencé par nourrir ses maîtres; ce dévouement l'a mise à la mode. Elle est remplie d'esprit, de vivacité, d'à-propos, et fait des épigrammes aux gens qui dînent chez elle. Elle a donné des sobriquets à trois ou quatre fats de la ville, quila redoutent fort. A la fin du repas, elle est venue nous iffiiy et Ton s*es^ (a pour récoqter. Le» fenimes lui ont «dressé la
ROME, NÀPLE« et FLORENCE. 71
parole comme à une égale; madame Vieillard a cenl ans, mais c'est une petite vieille fort propre.
Cet esprit tout français me fait penser à Tënorme distance intellectuelle qui sépare notre pique-nique d*un dîner français. Cela est incroyable à dire, et je me tais.
J'ai échoué aujourd'hui dans mes tentatives pour être présenté au câèbre Melzi d'Erii, duc de Lodi. C'est le pendant du cardinal Consalvi. En général rien de moins accessible qu'une maison milanaise ; dès qu'il y a une femme passable, l'amant s'oppose aux présentations. Ce qu'il y aurait de mieux si l'argent et la morale n'étaient pas un obstacle, ce serait de se mettre à entretenir la plus jolie chanteuse que l'on pourrait trouver. Tous les vendredis on donnerait un excellent dîner à quatre amis, jamais plus; et ensuite soirée avec du punch. Les amants n'auraient plu^ peur de vous. Il faudrait encore aller régulièrement au Corso tous les jours. Je n'ai jamais pu m^astreindre à cette partie de mon plan de conduite, la seule qui fût à ma portée. En été, après dîner, à la chute du jour, à Y Ave Maria, comme on dit ici, toutes les voitures du pays se rendent au Bastion di porta Reme, élevé de trente pieds au-dessus de la plaine. La campagne vue de là ressemble à une forêt impénétrable, mais au delà on aperçoit les Alpes avec leurs sommets couverts de neige. C*est un des plus jolis lointains dont l'œil puisse jouir. Bu côté de la ville, ce sont les jolies prairies de M. Krammer#tet, par-dessus les arbres de la villa Belgiojoso, la flèche du Dôme. Cet ensemble est joli ; mais ce n'est point pour en jouir que toutes les voitures font halte pendant une demiheure sur le Corso. C'est une sorte de revue de la bonne compagnie. Lorsqu'une femme ne parait pas, on en demande la raison. Les fats s'y montrent à cheval sur des bêtes de deux cents louis ; les jeunes gens moins riches et les hommes d'un cei^in âge sont à pied. Le dimanche tout le peuple vient voir et admirer les équipagf^s de ses nobles. J'ai surpris souvent de l'attachement dans les propos du peuple. Le charpentier, le serrurier de la maison, fait un signe d'amitié au domestique qui depuis vingt ans monte derrière la voiture de la casa Ougnani, et si le matire aperçoU H maranço di casa (le m^mmf 4^ l9 0)m8OP)f
il lui fait un signe de tète plein de bonté. La voiture d'une jolie femme est entourée d*éléganls. Les femmes nobles n'admettent guère leurs amis du tiers à leur faire la cour ainsi en public. Les femmes âgées ont une sorte de conversation singulière avec leurs valets de cbambre, dont le poste, dès que la voiture s'arrête, est à la portière, pour l'ouvrir si madame voulait faire un tour à pied, ce qui n'arrive pas une fois tous les dix ans. Placé ainsi à deux pas de la portière, le valet de chambre répond sans s'avancer aux réflexions que sa vieille padrma fait de l'intérieur de la voiture. C'est en écoutant une de ces conversations que j'ai entendu accuser la route du Simplon, faite par quel maladett Bonapart, d'être la cause des froids précoces que l'on éprouve en Lombardie depuis la Révolution, Gomme rien n'égale ici l'ignorance des femmes nobles S elles se figurent que la chaîne des Alpes, qu'on voit parfaitement du Corso, forme comme un mur qui garantit des vents du nord, et que Bonaparte, cette béte noire de leurs confesseurs, a fait une brèche à ce mur pour sa route du Simplou.
En hiver, le Corso a lieu avant dîner, de deux à quatre. Dans toutes les villes d'Italie, il y a un Corso, ou revue générale de la bonne compagnie. Est-ce un usage espagnol, comme celui des cavaliers servants? Les Milanais sont fiers du nombre des carrosses qui garnissent leur Corso* J'y ai vu, un jour de grande fête et de beau soleil, quatre files de voitures arrêtées des deux côtés du large chemin, et au milieu, deux files de voitures en marche, le tout réglé et modéré par dix houzar4s autrichiens; deux cents jeunes gens à cheval et trois mille piétons complétaient le tapage; les piétons disaient fièrement : Ceci est presque aussi beau qu'à Pans; il y a plus de trois mille carrosses. Tout ce mouvement me fait mal à . la tête et nul plaisir. Un étranger devrait louer la plus jolie voiture possible, et aller tous les jours au Coiurs avec sa belle.
En été, au retour du Corso, on s'arrête dans la Corsia dei
* Toujours entourées de flatteurs dès l'ftge de trois ans. Se rappeler le menuet hleuy éducation de Mesdames de France, dans les MémoirtM de madame Campan.
Servi pour prendre de& glaces; oa rentre dix mhiuteç chez soi, après quoi Ton va à la Scala. On prétend que ces dix minutes sont l'heure des rendez-vous, et qu'un petit signal au Corso^ comme une main appuyée sur la portière, indique s'il y a possibilité ou non de se présenter ce soir-là.
50 novembre. — Don Pedro Lormea , un officier espagnol plein de génie, me disait à Altona : « Quand j'arrive dans une ville, je demande à un ami, dès que j'en ai fait un, quels sont les ' douze hommes les plus riches, quelles sont les douze femmes lés plus jolies, quel est l'homme le plus décrié de ta ville; après^ je me lie, si je puis, avec l'homme le plus décrié, ensuite avec les jolies femmes, enfin avec les millionnaires. »
A présent que j'ai un peu suivi ce conseil, ce qu'il y a de plus agréable pour moi, à Milan, c'est de flâner. Voici mon plan de campagne à l'usage des lecteurs qui font ou ont fait ce joli voyage. En partant de la Scala, je prends la rue de Sainte-Marguerite. Je passe avec respect devant cette police qui peut tout sur moi, par exemple, me faire»partir dans deux heures, mais où l'on a toujours été fort poli à mon égard. Je dois des remercîments à don Giulio P***. Je regarde les gravures nouvelles chez les marchands d'estampes voisins de la police. S'il y a quelque chose d'Anderloni ou de Garavaglia, j'ai grand'peine à ne pas acli^ter. Je vais à la place des Marchands, bâtie au moyen âge. Je regarde la niche vide d'où la fureur révolutionnaire précipita la statue de l'infâme Philippe II. J'arrive à la place du pôme. Après que mes yeux, déjà montés aux arts par les gravures, ont pris plaisir à considérer ce château de marbre, je suis la rue des Mercanti d*oro. Les beautés vivantes que je rencontre viennent me distraire de celles des arts ; mais la vue du Dôme et des gravures m'a rendu plus sensible à la beauté'et plus insensible à l'intérêt d'argent et à toules les idées désenchantantes et tristes. 11 est sûr qu'en menant cette vie-ci l'on est bien près de pouvoir être heureux avec deux cents louis de rente. Je passe par la poste aux lettres, où les femmes.yont elles-inêmes chercher les leurs, car tout domestique est vendu au mari, à l'amant ou à la bellemère. Je reviens par la place du D6me à la Corsia dei Servi, où il est inouï que l'on ne encontre pas» vers midi, une ou plusieurs
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des douze'plus jolies femmes de Milan. C'est eu flânant ainsi que je me suis fait une idée de la beauté lombarde ^ Vune des plus touchantes, el qu'aucun grand peintre n*a rendue immortelle par ses tableaux, comme le Corrége fit pour la beauté de la Romagne, et André del Sarto pour la beauté florentine. Le défaut de Cette dernière est d*avoir quelque chose de la raison virile que Ton ne voit jamais chez les Milanaises; elles sont bien femmes, ' qwoiqu'au premier ^bord eUes paraissent terribles à l'étranger arrivant de Berlin, ou pas assez affectées à qui sort des salons de Paris. Âppiani a peu copié les têtes milanaises, on en retrouverait plutôt quelques traces dans les Hérodiades de Léonard de Vinci.
Enfin Ton m'a conduit hier à Tatelier de M. Garloni, peintre de portraits, qui a Vinstinct de la ressemblance. Il fait de grandes miniatures aux crayons noir et rouge. M. Garloni a eu l'esprit de conserver des copies de tous les portraits de femmes remarquables qu'il a faits en sa vie. Il en a peut-être cinquante. Cette collection est ce qui m'a le plus tenté, et, si j'avais été riche, je ne l'aurais pas laissée échapper. A défaut de fortune, j'ai eu le plaisir d'amour-propre, ou, si je l'ose dire, d'artiste S de me dire qu'avant de voir ce cbanuant atelier j'avais deviné la beauté lombarde.
La langue française actuelle ne permet guère de louer avec bon goût une femme, à moins de trois ou quatre phrases formant douze lignes. 11 faut employer surtout les formes négatives. Je sais cela, mais n'ai pas le temps de me livrer à tout ce mécanisme; je dirai donc simplement, et en vrai paysan du Danube, que ce qui m'a frappé, en entrant chez M. Gatloni, ce sont les traits romains par la forme» et lombards par la douce et mélancolique expression, d'une femme de génie, madame la comtesse Aresi. Si l'art' du peintre pouvait rendre l'amabilité parfaite, sans l'ombre de l'affectation ou du lieu commun , l'esprit vif, brillant, original, ne répétant jamais ce qui a été dit ou écrit, et tout cela réuni à la beauté la plus fine, la plus attrayante, on trouverait cet ensemble de séductions dans lé portrait de madame Bibin Catena.
* Promettant des jouissances pour l'avenir.
Quoi de plus frappant que la beltà folgorante de madame R***, ou la beauté si touchante et annonçant si bien les combats de la religion et des sentiments tendres de madame Mariai? Quoi de plus séduisant que la beltà duidesca de madame Ghirlan**^ qui rappelle les madones du Guide, et indirectement les têtes de Niobé? Toute la pureté des madones de Sasso Ferrato respire dans le portrait de la dévote madame A^^* ? Quoi de plus singulier que ce portrait de madame N*** 1 L'apparence de la jeunesse et de la force animée par une âme violente, passionnée, intrigante comme le cardinal de Retz, c'est-à-dire sans ménagement ni prudence. Cette tête si belle, quoique n'ayant rien d*anlique, semble vous poursuivre dans Tatelier du peintre, avec ces yeux vifs et brillants qu'Domère donne à Minerve.
C'est au contraire toute la prudence d'une madame de Tencin, qui fait la physionomie de cette jolie et galante madame L**", qui a débuté par avoir un empereur pour amant. Elle flatte toujours, et cependant ne parait jamais sotte.
Mais comment exprimer le ravissement mêlé de respect que mlnspirent l'expression angélique et la finesse si calme de ces traits qui rappellent la noblesse tendre de Léonard de Vinci? Cette tête qui aurait tant de bonté, de justice et d'élévation, si elle pensait à vous, semble rêver à un bonheur absent. La couleur des cheveux, la coupe du front, Tencadrementdes yeux, en font le type de la beauté lombarde. Ce portrait, qui a le grand mérite de ne rappeler nullement les têtes grecques, me donne ce sentiment si rare dans les beaux-arts : ne rien concevoir au delà. Quelque chose de pur, de religieux, d'antivulgaire, respire dans ces traits. On dit que madame M*** a été longtemps malheureuse.
On rêve au bonheur d'être présenté à cette femme singulière dans quelque château gothique et solitaire, dominant une belle vallée, et entouré par un torrent comme Trezzo. Cette jeune femme si tendre a pu connaître les passions, mais n*a jamais perdu la pureté d*âme d une jeune fille. C'est par des grâces toutes contraires que brillent les traits si fins de la jolie comtesse R*"*. Que ne puis-je trouver une langue pour expliquer comment ce jcliAk n'est pas le joli français ! Tous deux sont séduisants,
*6 (EtiVRES DE STENDHAL.
mais eafiu ils sont deux, et fort heureusement pour nous. Gom- ' bien je sens la vérité de ce qu'a dit un homme d'esprit : on se croit presque Tami intime d'une femme dont on regarde le portrait en miniature : on est si près d'elle! La peinture à l'huile, au contraire, vou§ rejette à une distance immense, par delà tontes les convenances sociales.
l^"" décembre. — M. Reina m'a permis de lire une quantité de lettres de Beccaria : quelle simplicité, quelle bonhomie ! Gomme cela est l'opposé de l'abbé Morellet, qui le traduisit en français ! Comme Beccaria devait se déplaire à Paris ! Sans Tesprit de parti, il y' eût élé proclamé un sot à l'unanimité et de bonne foi. Dans Tune de ses lettres, il dit : « Je commençai à penser à vingtdeux ans, lorsque j'eus été renvoyé par la comtesse G*** ; quand je fus un peu remis de mon désespoir, étant à la campagne chez mon oncle, je trouvai dans mon cœur :
« 1*^ La compassion pour le malheur des hommes esclaves de tant d'erreurs ;
<K 2^ Le désir de la réputation littéraire ;
« 5" L'amour de la liberté;
« 4° Ce que j'admirais le plus au monde alors, c'étaient les Lettres persanes; pour me distraire de mon chagrin, je me mis à écrire le traité des Délits et des peines. »
Dans une autre lettre fort postérieure, Gésare Beccai'ia dit : « Je croyaâs fermement, quand je me mis à écrire, que la seule existence de ce manuscrit dans mon bureau pouvait me conduire en prison ou du moins me faire exiler. Quitter Milan et mourir étaient alors la même chose pour moi; contre ce danger, je ne me sentais aucun courage. Mais quand on me parlait d'une exécution à mort j'avais le cœur percé. — Je frémis quand je vis mon livre imprimé. Je puis dire que la peur d'être éloigné de Milan m'a 6té le sommeil pendant une année entière. Je connais-^ sais la justice de mon pays; les juges les plus vertueux m'auraient condamné de bonne foi, comme n'ayant pas mission du gouvernement pour m'occuper des délits et des peines. Quand enfin les prêtres commencèrent à intriguer contre moi, je ne vivais plus. Le comte Firmian me sauva ; une fois nommé professeur, je respirai ; mais je jurai à ma femme de ne plus écrire. »
Ces lettres seraient admirables à publier; mais peut-être elles campromeltraient les héritiers du marquis Beccaria. J'ai trouvé un excellent portrait de ce digne homme si semblable à Fénelou et meilleur (voir Saint-Simon).
AI. fietoni, imprimeur et homme fort actif, a publié cent portraits dltaliens célèbres. Les portraits sont excellents, les notices pitoyables; les portraits de Boccace, de Léon X et de Michel-Ange sont des chefs-d'œuvre de gravure. Celui de Carlo Verri, assez médiocre, me le montre bien plus français que Beccaria. Alexandre Verri, frère de Charles, vit encore à Rome; mais ce n'est qu'un ultra qui exècre Napoléon, non pas pour sa manie de trôner, mais au contraire pour ses réformes civilisantes. C'est dans ce sens qu'Alexandre a écrit les Nuits romaines au tombeau des Sdpions, Êrostrate, etc. Le Génie du Christianisme est simple, si on le compare à l'emphase des Nuits romaines : ce n'était pas ainsi qu'écrivait Carlo Verri ; mais il écrivait ce qu'il croyait,
5 décembre. — Je suis allé ce soir au théâtre Filo-dramatico. C'est le nom que les ultra ont fait imposer au théâtre Patriotique, fondé sous le règne de la liberté, vers 4797, et soutenu avec magnificence par les citoyens de Milan. Établi dans une église, ce théâtre a bien des titres à la proscription; les acteurs sont de jeunes négociants. Vendredi dernier M. Lucca a fort bien dit VÉgiste d'Alfleri ; son triomphe est le rôle du major dans Cabal tind Liebe de Schiller. Les ingénues sont représentées par ma» demoiselle Gioja d'une manière exactement italienne et qui n'est copiée d'aucun talent célèbre. Madame Monti, l'une des plus belles femmes d'Italie, a joué avec un rare succès les grands rôles dans les tragédies d'Alfieri, et d;kmï*Aristodemo de son mari. Le théâtre Patriotique a coûte des sommes fort considérables à la société qui l'a fondé et qui le soutient en dépit des vœux secrets de la police autrichienne.
C'est M. Locatelli, jeune artiste plein de talent, et de plus excellent comique, qui ce soir m'a donné un billet. 11 jouait Achille in Bar lassina. Le protagoniste, comme on dit ici, est un soprano du théâtre de la Scala, qui, redoutant la vengeance du gouverneur de Milan, auquel il vient d'enlever la première chan-
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teuse, preud des vêtements de femme et se réfugie à Barlassina, village de la banlieue. A peine arrivé, la vanité incroyable et particulière aux sopranos porte celui-ci à parler musique et à faire allusion aux applaudissements qu'il a reçus dans telle et telle ville. Aussitôt un dilettante de Fendroit devient amoureux d'Achille, et, qui plus est, entreprenant. Le soprano, qui a cinq pieds dix pouces, paraît dans le costume héroïque d'Achille, à peine recouvert par une robe d'indienne qu'il a empruntée à la /emme de chambre de la prima donna sa maîtresse. La jalousie terrible du gouverneur de Milan Ta obligé à prendre la fuite au milieu delà représentation de Topera d'Achille de Métastase. M. Loca- (elli ^ a joué avec tout le feu possible et une bonhomie de ridicule parfaite le rôle du soprano dont la vanité et la sottise se disputent toutes les démarches ; il a même chanté un grand air. Le soprano obtient sa grâce du gouverneur, en lui cédant la prima donna à laquelle il ne songe déjà plus. A la fin, quand il a le plaisir, maintenant objet de tous ses vœux, de reparaître sans robe d'indienne et dans son costume d'Achille complet, aux yeux des habitants de Barlassina, et surtout devant le dilettante son amant, les accès de rire fou ont interrompu les acteurs pendant cinq minutes.
Les sopranos sont sujets à une certaine légèreté qui leur fait changer de passion comme les enfants. M. Locatelli a foit bien saisi ce trait de caractère. Il est auteur de cette petite comédie qui serait digne de Potier et du Gymnase, si notre parterre avait ridée de la sottise d'un soprano et de la prepotenm d'un gouverneur italien de l'ancien régime.
Le rire italien n'est jamais, pour le spectateur qui rit, une manière de se faire illusion et de prouver à son voisin qu1l connaît les petits usages de la haute société. On prêtait ce soir une extrême attention à la pièce. Il faut que l'exposition soit fort daire. La moitié des charmantes esquisses de M. Scribe serait inintelligible ici faute d'exposition suffisante. Mais aussi» une fois Tavaut-scène bien comprise, les détails vrais ne lassent jamais un
^ Je ne parle jamais politique à aucun de mes amis. La plupart me troient ministériel.
auditoire italien. Le rire ne naît guère ici que lorsqu'on voit un homme se tromper de route en marchant vers le booheur qu'il désire.
J'ai vu dans la société, en fait de chaussures et de manteaux, des amants prendre les précautions les plus saugrenues. Leurs préparatifs pour sortir de la maison de leur amie duraient un quart d'heure, et ils n'étaient point ridicules aux yeux de leur maîtresse qui les regardait faire.
On ne joue point la jeunesse ici, encore moins Tétourderic; les jeunes gens sont graves, silencieux, mais point tristes. Il n'y a d'élourderie dans ce pays-ci qu'envers le qu'en dira-l-ou ; c'est la disinvoltura.
Selon moi, l'Italien craint moins les accidents et les maux futurs que rimage terrible que lui eu fait son imagination. Arrivé al tu per tu (au fait et au prendre) il e»t plein de ressources, comme on Ta vu dans la campagne de Russie (Le capitaine des gardes d'honneur Videman à Moscou) . Chose bien étonnante que cette prudence dans un pays où le ciel est ami de l'homme ! Pendant six mois de Tannée, qu'un Polonais reste une seule nuit exposé aux injures de l'air, il meurt. Ici, en Lombardie, il n'y a pas, je gage, quinze nuits par an égales en inclémence aux nuits de Pologne du i" octobre au 1" de mai. A la Tramesina, sur le lac de Como, à côté de la belle maison de N. Somraariva, il y a, dit-on, un oranger qui .vit en plein air depuis seize ans. Les maux de la tyrannie ont-ils donc sufQ pour remplacer ici l'inclémence de la nature * ? Les tempéraments bilieux ou mélancoliques sont frappants à observer dans un régiment qui défile, à cause du nombre, et de la force de l'empreinte. Tous les régiments italiens étant exilés en Hongrie, je fais mes observations au sortir de la messe, à la porte d'une église à la mode (San Giovanni aile case rotte ou les Servi). La gaieté facile du sanguin ou du Français méridional est presque tout à fait incon-
* Voir le caractère de Côme de Médicis, duc de Florence en 4537, duc de Sienne en 1555, grand^duc de Toscane en 15b9, mort en 1574, après avoir pesé trente-sept ans sur la Toscane» Quelle leçon de scélératesse pour tout un peuple I
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uue en Ilalie. Peul-êlre la rett'ouverai-je à Venise. — Ici les élèves de Fécole de danse, jeunes filles de douze a seize ans, ' sont remarquables par la graviié. Je les vois quelquefois réunies au nombre de plus de trenle sur le théâtre pour les répétitions d'un ballet de Vigano, auxquelles ce grand homme veut bien m*admettre ^ L'Italien ne devient parlant et communicatif que vers les trenle ans. — Mais |e reviens au théâtre Patriotique.
J'ai bien fait des observations sur les loges pendant la première pièce (les Deux portefeuilles de Kolzbue). D'abord on voit ici beaucoup de femmes qui ne vont pas à la Scala.
Plusieurs jeunes femmes, après un premier attachement malheureux, qui les a conduites jusqu'à vingt-six ou vingt-huit ans, passent le reste de leur vie dans la solitude. La société de Milan n'accorde aucune considération à la constance dans ces sortes de résolutions; elle oublie. C'est qu'on ne trouve pas ici de femmes intéressées à couvrir les petits écarts de leur jeunesse par la dévotion de leurs paroles. La solitude de ces jeunes fem* mes malheureuses en amour scandalise fort celles qui ont paru dans le monde avant 1796. Ce qui est incroyable, c'est qu'elles appellent immorale la conduite de ces pauvres jeunes femmes qui passent leur vie entre leur piano et les œuvres de lord Byrou.
Lopinion des femmes, qui décide de la considération dont jouit une femme, se prend à la majorité, et la majorité est toujours vendue à la mode. C'est un spectacle bien utile pour un philosophe commençant que de voir une jeune femme taxée d'immoralité, uniquement parce qu'elle n'a pas pris d'amant après le premier qui l'a trompée.
C'est ce que j'ai bien vérifié ce soir, et ce reproche était dans la bouche de femmes qui ont usé et abusé du privilège établi par les mœurs antérieures à 1796^. Alors le règne d'un amant ne s'étendait pas toujours d'un carnaval à l'autre. Aujourd'hui,
* Quoiqu^il n'accepte point ma loji^e, que je lui offre, de pear de se compromettre avec la police. Cette police lui défend de traiter le sujet magnifique de VEbrea di Toledo.
' Molli averne
Un godcrne, l'i canibiur spesso.
ROME, NAPLfiS ET FLORENCE. 81
la plupart des alUicbements datent sept ou huit ans. J'en connais plusieurs qui datent du retour des patriotes après Marengo, il y a seize ans. — Une marquise de la plus haute volëe a pour amie de cœur une simple maîtresse de dessin. La position sociale est invisible en amitié. La vanité est tout au plus ici une des passions; elle est bien loin d'être la dominante et que Ton voit reparaître lorsqu'on devrait le moins s'y attendre chez la petite fille de trois ans comme chez le vieillard de quatre-vingts. Je comprends maintenant ce que Jean de MûUcr nous disait à Cassel, que le Français est le peuple le moins dramatique de l'univers: il ne peut comprendre qu'une passion, la sienne; en second lieu, il a si bien mêlé cette passion à toutes les actions nécessaires de la vie de Fanimal nommé homme, la mort, le penfihant des sexes, etc., que lorsqu'on lui montre ces actions nécessaires chez les autres peuples, il ne peut les reconnaître. Jean de Mul- 1er concluait de là que Voltaire devait être le plus grand tragique des Français, précisément parce quMl est le plus ridicule aux yeux des étrangers. Pendant huit ans, cette idée a été un paradoxe pour moi, et je l'aurais oubliée sans la grande réputation de l'auteur. L'Allemand, au lieu de rapporter tout à soi, se rapporte tout aux autres. En lisant une histoire d'Assyrie, il est Assyrien ; il est Espagnol ou Mexicain en lisant les aventures de Cortez. Quand il se met à réfléchir, tout le monde a raison à ses yeux ; c'est pour cela qu'il rêve vingt ans de suite et souvent ne conclut pas ^ Le Français est plus expéditif, il juge un peuple et toute la masse de ses habitudes physiques et morales en une minute. Cela est-il conforme à Tusage? — Non; donc cela est exécrable, et il passe à autre chose.
L'Italien étudie longtemps et comprend parfaitement les manières singulières d'un peuple étranger et les habitudes qu'il a
* L'auteur seul mieux que personne combien il a peu le droit de trancher ainsi sur d^aussi grandes questions. Je désire êtro bref et clair. Si j'avais recours à l'appareil inattaquable des formes dubitatives et modestes qui conviennent si bien à mon ignorance, ce voyage aurait trois volumes, et serait six fois plus ennuyeux. Par le temps qui court, la brièveté esl le seul signe de respect apprécié par le public. Je ne prétends pas dire cf que 9Qnt Ips çhosçs, je riicot^tc) la sensation cju' elles jno firofli.
82 ŒUVRES DK STENDHAL.
contractées en allant à la chasse du bonhear. Un être qui marche à un bonheur quel qu'il soit, ne lui semble jamais ridicule par la singularité du but, mais seulement quand il se trompe de route. Voilà qui explique la Mandragora de Machiavel, VAjonell imbarazzo, et toutes les vraies comédies italiennes (j'appelle vraiment italiennes celles qui ne sont pas imitées du français). Je donnerais beaucoup pour voir les relations des ambassadeurs vénitiens et des nonces du pape, envoyées dans les cours étrangères. J'ai été étonné des récits faits par de simples marchands: récits de M. Torti sur la probité héroïque des Turcs et leurs usages ; les femmes turques, à Gonstantinople, montrant leur taille aux étrangers en serrant leur robe faite en domino, affectant Fair souffrant d'une pelite-maîlresse, et laissant tomber leurs babouches avec négligence.
Ce n'est en général que les gens flegmatiques qui ont ici de la vanité. Il n'y a peut-être pas de Gascon aussi plaisant en ce genre qu'un abbé que j'ai rencontré dans un salon au sortir du théâtre patriotique. Un marquis mort depuis peu lui a laissé une magnifiaue pension viagère. La grande passion du marquis d'A^* était la peur du diable. Fidèle aux croyances que le papisme n'a abandonnées que depuis peu, il avait surtout peur que le diable n'entrât dans son corps par quelque ouverture; en conséquence l'abbé ne le quittait point. Le matin il bénissait la bouche du
marquis avant que celui-ci ne l'ouvrît Je ne puis arriver au
bout de mon conte en français ; il n'a rien de choquant en milanais La plaisanterie que Ton fait à Tabbé, c'est de lui rappeler, au milieu de son opulence actuelle et malgré ses bas violets, quelques-unes de ses anciennes fonctions auprès du marquis d'Adda. M. Guasco, qui était ce soir le bourreau de l'abbé, a rempli cette fonction délicate avec toute la finesse et le sang-froid possibles. En sortant nous nous sommes arrêtés sous la porte cochère, pour nous livrer au rire fou qui nous suffoquait ^
* Un proverbe italien dit : « Un abbé commence par le noir, arrive au violet, de là au rouge, et finit par le blanc, b L'uniforme d'un abbé se .porte aux jambes. Il arrive à Rome avec des bas noirs : il en prend de violets quand il est t'ait monsignore (prélat) , comme notre homme de ce soir. Le cardinal a des bas rouges, et enfin le pape porte des bas blancs. Les
5 décembre. — Je sors de Thètel des Mcmnaies (la Zecca). Napoléon appela ici H. Moruzzi» mécanicien de Florence, qui a fait de la Zecca de Milan un établissement fort supérieur à tout ce que j^ai vu à Paris. Gomme nos maîtres les industriels ne me feront pas Thonneur de lire un voyage frivole, je passe la description.
M - le chevalier Moruzzi me dit qu'on bâtit une rue nouvelle, la Contradd dei due mûri; j'y suis allé bien vite. Pour faire une nie ici, Ton commence par creuser au milieu de la rue un canal de quatre pieds de profondeur, dans lequel viennent aboutir tous les tuyaux qui du haut des toits conduisent les eaux pluviales dans la rue. Les murs de face des maisons étant de briques, souvent Ton cache ces tuyaux dans le mur. Le canal de la rue terminé, Ton pave la rue avec quatre bandes de granit et trois de pavé, ainsi :
000 WÊiÊÊmÊ 00 «HMi 000
Vous voyez deux trottoirs de granit GG de trois pieds de large, le long des maisons; deux bandes de granit RR, placées pour que les roues des voitures n'éprouvent pas de cahots désagréables. Le reste de la rue est pavé en petits cailloux pointus.
Les voitures ne s'écartent jamais des deux bandes de granit RR, et les piétons se tenant toujours sur les deux trottoirs GG, les accidents sont fort rares. L'architecture admettant des corniches fort saillantes et des balcons presque à tous les étages, quand il pleut, si Ton choisit le côté d'où vient le vent, et que Ton suive les trottoirs GG, Ton est à Tabri des petites pluies. Quant aux pluies du tropique, comme celles de ces jours-ci, dès qu'on a fait vingt pas, Ton est trempé comme si Ton s'était jeté
abbés étant riches, gais et amants des plus jolies femmes, ne sont point ridicules en Italie. La morale y étant parfaitement séparée du dogme, ils ne sont pas tristes comme des ministres protestants. Ils ne deviennent tristes que vers les soixante ans, quand la peur du diable reparait.
dans le canal. Les deux bandes de granit RR, destinées aux roues des voitures sont posées sur les deux petits murs, hauts de quatre pieds, qui forment le canal souterrain sous chaque rue. Tous les cent pas il y a une pierre trouée qui admet dans le canal les gouttes d'eau qui sont tombées sur le pavé. Voilà comment les rues de Milan sont les plus commodes du monde et sans crotte. Il y a longtemps dans ce pays-ci que Ton songe à ce qui est utile au simple citoyen.
En 1179, les Milanais commencèrent un canal navigable qui unit leur ville au lac Majeur et au lac de Gomo, par le Tésin et FAdda. Ce canal est situé dans la ville, comme le boulevard, à Paris, delà Bastille à ]a Madeleine. En 1179, nous étions des serfs, et nos maîtres suivaient Louis le Jeune à la croisade. Milan était une république, où chacun se battait parce qu'il le voulait bien et pour obtenir une certaine chose qu'il désirait. De là vient qu'en 1816 nos rues sont encore si hostiles aux piétons. Mais chut! que va dire Ihonneur national? Notre rue des Petits-Champs, comme disent les vrais patriotes, est bien autre chose que les rues de Milan que je viens de décrire. Ce sot orgueil est une barbarie de plus.
6 décembre. ^ Il pleuvait ce soir horriblement; la Scala était déserte; la tristesse disposait à la philosophie. J'ai trouvé M. Cavaletti seul dans sa loge. « Voulez-vous, m'a-t-il dit, ne pas vous laisser égarer par les déclamations contre les prêtres, les nobles et les souverains? éludiez philosophiquement les six centres d'action qui agissent sur les dix-huit millions d'Italiens : Turin, Milan, Modèue, Florence, Rome et Naples*. Vous savez que ce peuple ne forme pas masse. Bergame exècre Milan qui est également haïe par Novarre et Pavie ; quant au Milanais, il songe à bien dîner, à acheter un bon pastran (manteau) pour l'hiver, et ne hait personne : haïr troublerait sa volupté tranquille. Florence qui abhorra tellement Sienne autrefois, ne hait personne aujourd'hui, par impuissance. Je cherche en vain une troisième exception. Chaque cité exècre ses voisins et en est mortellement
* Voir Gorani, Dttcripiion det cours 4' Italie vers 1796, C'eal uvl MHr^-*
haie. Nos souverains ont donc sans peine le divide ut imperes.
Ce malheureux peuple, pulvérisé par la haine, est gouverné par les cours d'Autriche, de Turin, de Modène, de Florence, de Rome et de Naples.
Modène et Turin sont en proie aux jésuites. Le Piémont est le pays le plus monarchique de l'Europe. L'oligarchie autrichienne suit encore lés idées de Joseph II, qui, faute de mieux, passe à Vienne pour un grand homme ; elle force les prêtres à ne pas intriguer et à respecter les lois, et, du reste, nous traite comme une colonie.
Bologne et toute la Romagne font peur à la cour de Rome ; Gonsalvi envoie pour gouverner ce pays un cardinal qui a Tordre de se faire aimer, et obéit. Gonsalvi, minisire tout-puissant à Rome, est un ignorant plein d'esprit naturel et de modérai ion ; il sait que les Italiens de Bologne et de la Romagne ont conservé quelque chose de l'énergie du moyen âge. Quand un maire en Romagne est trop coquin, on le tue, et jamais Ton ne trouve de témoins contre l'assassin. Ces manières sauvages font horreur à leurs voisins, les habitants de Florence. Le gouvernement si renommé de Léopold, succédant à TaCTreuse monarchie des Médicis, les a transformés en sopranos dévots. Ils n'ont plus de passions que celles des belles livrées et des jolies processions Leur grand-duc aime l'argent et les femmes, et vit comme un père au milieu de ses enfants; il est indifférent pour eux, comme eux pour lui ; mais quand ils viennent à regarder ce qui se passe ailleurs, ils s'aiment par raison. Le paysan toscan est bien singulier ; ces laboureurs forment peut-être la société la plus aimable de l'Europe; je les préfère de beaucoup aux habitants des villes.
En Italie, le pays civilisé finit au Tibre. Au midi de ce fleuve vous verrez l'énergie et le bonheur des sauvages. Dans l'État ro main, la seule loi en vigueur est le catholicisme, c'est-à-dire Vobservation des rites. Vous le jugerez par ses effets. La morale y est prohibée comme conduisant à Vexamen personnel.
Le royaume de Naples se réduit à cette ville, la seule d'Italie qui ait le bruit et le ton d'une capitale.
Le gouvernement est une monarchie ridicule à la Philippe II,
qui coDserve encore quelques habitudes d'ordre admiaistratif, apportées par les Français. Rien de plus insignifiauc et de moÎDS influent sur le peuple. Ce qui est admirable et digne de votre attention, c'est le caractère du lazzarone, qui n'a pour loi que la crainte du dieu saint Janvier.
Ce dévouement de Tâme, que Ton appelle amour ici, n'arrive pas jusqu'à Naples ; il est mis en fuite par la sensation présente, ce tyran de Thomme du Midi. A Naples, si une jolie femme loge vis-à-vis de chez vous, ne manquez pas de lui faire des signes.
Ne vous laissez pas mettre en colère comme un Anglais par tout ce que vous verrez d'africain en ce genre. Détournez les yeux si vous êtes vieux ou triste, et rappelez- vous que votre grand objet, à Naples, c'est le lazzarone. Même votre, illustre Mootesquieu a dit une sottise sur les lazza^oni^ Regardez bien avant de conclure. Le sentiment du devoir , qui est le bourreau du Nord, n'atteint pas le cœur du lazzarone. S'il tue son compagnon dans un mouvement de colère, son dieu saint Janvier lui par« donne» pourvu qu il se donne le nouveau plaisir d'aller bavarder sur sa colère aux pieds du moine qui le confesse. La nature, eu réunissant sur la baie de Naples tout ce qu'elle peut donner à l'homme, a nommé le lazzarone son 61s aîné. L'Écossais, telle-* ment civilisé, et qui ne fournit qu'un crime capital eu six ans, n'est qu'un cadet qui, à force de travail, a fait fortune. Comparez le lazzarone à demi nu au paysan écossais que, pendant six mois de Tannée, l'aspérité de son climat force à faire des réflexions, et des réflexions sévères, car la mort le guette de toutes parts à cent pas de sa chaumière. C'est à Naples que vous verrez l'immense utilité d'un despote tel que Napoléon. Tâchez de faire amitié avec un propriétaire de vignes d'Ischia ou de Caprée, qui vous tutoiera dès le second jour si vous lui plaisez. Faute de cinquante années du despotisme d'un Napoléon, la république ne pourrait s'établir parmi le bas peu-
* Les lazzaroni, les plus misérables des hommes, frémissent si le Vésuve vient à jeter de la lave. Je vous le demande, dans leur état si malheureux qu'ont-ils à perdre? (^Je cite de mémoire.)— (Montesquieu, €Euvr$s diverses.)
pie napolitain. Leur absurdité va jusqu^à maudire le général **\ qui, pendant dix-huit mois, a fait disparaître le vol et l'assassinat dans les pays au midi de Naples. Le maréchal Davoust, roi de Naples, eût agrandi l'Europe de ce côté. Je ris quand je vois les Anglais se plaindre d'y être assassinés. A qui la faute? En 1802, Napoléon civilisa le Piémont par mille supplices qui ont empêché dix mille assassinats. Je ne dis pas qu'à la Louisiane, chez un peuple sans passion, raisonneur et flegmatique. Ton ne puisse parvenir à supprimer la peine de mort. En Italie, Milan excepté, la peine de mort est la préface à toute civilisation. Ces imbéciles de Tedesk, qui essayent de nous gouverner, ne font pendre un assassin qu'autant qu'il confesse son crime. Ils entassent ces malheureux à Mantoue, et, quand lear nourriture fatigue leur avarice, ils profitent du 12 février, anniversaire de la naissance de leur empereur, pour les rejeter dans la société. Ces gens*là, en vivant ensemble, prennent Fémulalion des forfaits, et deviennent des monstres, qui, par exemple, versent du plomb fondu dans Foreille d'un paysan qui dort dans la campagne, pour jouir de la mine qu'il fait en mourant, -r- Après ceUe grave et triste conversation, je me suis sauvé chez la contessiua C**% où l'on a ri et joué au pharaon jusqu'à trois heures du malin. Le pharaon est le jeu italien par excellence ; il n'empêche pas de rêver à ce qui intéresse. Le sublime de ce jeu, c'est de le jouer placé vis-à-vis d'une femme que l'on aime de passion, et qui est gardée par un jaloux. Almen cosi si dice.
8 décembre. — Une mère, jolie femme de trente-deux ans, ne se gêne guère ici, pour être au désespoir ou au comble de la joie par amour, devant ses filles, âgées de douze ou quinze ans, et filles très-alertes. Je blâme fort cette imprudence, par mot observée ce matin. J'ai pensé à ce que dit Montesquieu, que les parents ne communiquent pas leur esprit à leurs enfants, mais bien leurs passions.
Les femmes jouent, en Italie, un tout autre rôle qu'en France. Elles ont pour société habituelle un ou deux hommes qu'elles ont choisis, et qu'elles peuvent punir par le malheur le plus atroce, s'ils viennent à leur déplaire. Dès l'âge de quinze ans, une jeune fille est jolie et peut compter dans le monde, et il n'est pas
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très-rare de voir une femme faire encore des conquêtes bien au delà de cinquante ans. « Qu'importe Tàge» me disait un jour le comte Fantozzi, fort épris de madame M"'', qui a peut-être cinquante- cinq ans, qu'importe Tàge, quand la beauté, la gaieté, et, mieux encore, la facilité à être ému, si.bsiste encore ! »
J*ai vu madame L*'* dire devant sa fille, la belle Gamilla, et en parlant de Lampugnani : a Ab ! celui-là était fait pour moi : il savait aimer, » etc. Ce discours intéressant, dont pas une syllabe n était perdue, a duré plus d*une beure. M'accusera-t-on de protéger ces mœurs parce que je les décris, moi qui crois fermement que la pudeur est la source de Tamour-passion? Pour me venger, je penserai à la vie de qui me calomnie. Je regrette souvent qu'il u y ait pas une langue sacrée connue des seuls initiés ; un bounête bomme pourrait alors parler librement, sûr de n'être entendu que par ses pairs. Je ne reculerai devant aucune difficulté. J'avouerai que madame V*\ dimancbe dernier, durant une visite de cérémonie, après la messe, adressait, en présence de ses deux filles, et à deux bommes qui, en toute leur vie, ne lui ont fait que cette visite, des maximes approfondies sur Tamour. Elle appuyait ces maximes d'exemples à leur connaissance (celui de la Belintani, actuellement en Espagne avec son amaui), sur répoque précise à laquelle il convient de punir, par Tinfidélité, les amants qui se conduisent mal. Les jeunes filles sont gardées ici avec une sévérité espagnole. Quand la mère sort, elle se fait remplacer par quelque vieille parente fort alerte, et qui remplit le rôle de duègne. On dit que plusieurs jeunes filles ont de petits amoureux qu'elles ne voient que quand ils passent dans la rue; on se fait quelques signes, on s'aperçoit à l'église le dimancbe, on danse ensemble deux ou trois fois tout au plus cbaque année. Mais souvent une intrigue aussi simple est accompagnée des sentiments les plus profonds. Je n'oublierai jamais les réflexions que j'ai entendu faire par une jeune fille de quatorze ans, à une représentation de la Vestale (le sublime ballet de Vigauo). 11 y avait une sagacité et une profondeur de pensée vraiment effrayantes.
Les idées qu'une jeune fille italienne peut se former sur sa vie h venir sont fondées sur des confidences qu'elle a surprises,
ROME, NAPLES ET FLOREKCC. m
sur des faits qu'elle a oui conler» sur des mouvements de joie, ou de tristesse qu'elle a observes, jamais sur des bavardages de livres. On ne lit pas de romans, par Texcclleute raison qu'il n'y en a point. Je connais une lourde copie de Werther, intitulée Lettres de Jacopo Ortiz, et deux ou trois ouvrages illisibles de Vabbate Ghiari. Quant à nos romans françaîs/traduits en italien, ils font r effet d'une diatribe contre Tamour. Un père de ce pays« ci, qui a des filles, et trouve un roman cbez lui, le jette au feu brutalement'. Cette absence de toute lecture, autre que la sé~ vëre histoire, est une des raisons les plus fortes de mon admiration vive pour la conversation des femmes italiennes. Dans les pays à romans, FAllemagne, la France, etc., la femme la plus tendre, dans les moments du plus grand abandon, imite toujours un peu la Nouvelle Héloïse ou le roman à la mode : car elle dé* sire avec passion plaire à son amant , elle a lu ce roman avec transport; elle ne peut pas ne pas se servir un peu des phrases qui Font fait pleurer et qui lui ont paru sublimes. Le beau naturel, chez les femmes, est donc toujours altéré dans les pays à romans. Il faut être déjà d'un certain âge pour leur pardonner (out ce clinquant, voir la véritable passion où elle est, et ne point se laisser glacer par tout le vain attirail dont on prétend la parer. On sait que les lettres d'amour, et quelquefois la conversation tendre des femmes litléraires, ne sont, en général, qu'un centon des romans qu'elles admirent. Serait-ce pour cela qu'elles sont moins femmes que toutes les autres, ek si ridicules? En Italie, l'amour, si elle peut en inspirer ou en éprouver, est toujours le principal intérêt dans la vie d*une femme; le talent littéraire n est, à ses yeux, qu'un ornement de la vie, qu'un moyen de plaire davantage à l'homme qu'elle aime. Je ne doute pas un instant qu'une Italienne qui vient de finir un roman ou un recueil de sonnets, ne le jette au feu à l'instant, si sou amant le lui demande d*une certaine manière. Les lettres d'amour, à
* Quelques années après la date de ce voyage, j'ai vu à Paris discuter, devant sept à huit jeunes personnes, toutes les probabilités de la haute fortune de la marquise Octavie, dont alors le public connmençait à s'occuper. Ce discours dura quarante-cinq minutes. (No!e ajoutée en 4826.)
en juger par celles que m'a montrées un amant |aloux, le marquis B***, ont très-peu de mérite littéraire, c'est-à-dire sont trèspeu faites pour plaire auï indifférents. Elles sont pleines de répétitions. On peut en prendre une idée par les Lettres d'une Religieuse po rtugaise * .
\ décembre. — J'ai accompagné Radael à la diligence du Mont-Napoléon, qui le mène «i Mantoue en vingt-trois heures ; car il faut passer par la patrie de Virgile pour aller à Bologne. Le duc de Modène n'a pas voulu permettre à la diligence de traverser ses États. Il n'y a que les jacobins qui voyagent, a-t-îl dit, et S. A. R. « raison; son chef de police Besini lui fait de fidèles rapports. L'Italien, qui lit peu et avec méOance, s'instruit surtout parles voyages. Ce monde n'est qu'une vallée de larmes» dit-on à Modène, et l'on
. , . • . n'est-ce pas leur rendre le plus grand des services?
ou donnez raison aux jésuites de Modène
ftten de plus raisonnable que la persécution et les auto-da-fé, rien de plus ridicule que la tolérance.
Veut-on jouir du spectacle le plus plaisant, il faut voir un Italien s'embarquer dans une diligence. Vattentioriy qui n'est jamais dans c»pays qu'au service des passions profondes, ne peut pas se mouvoir rapidement. L'italien qui s'embarque meurt de peur d'oublier quelqu'une de ses cent précautions contre le froid, rhumidké, les voleurs, le peu de soin des aubergistes, etc. Plus il veut surveiller de choses à la fois, plus il s'embrouille, et il faut voir son désespoir pour ses moindres oublis. Peu lui importe d*être ridicule aux yeux des spectateurs rassemblés autour d'une diligence qui part. Il donnerait vingt spectateurs pour n'avoir pas oublié son bonnet de soie noire à mettre sur la tête en entrant au parterre de quelque théâtre, où, pour le malheur
* Voir la bonne édition, chez M. Firmin Didot, 1824, avec la traduction en portugais.
du public, il y a un prince, ce qui emporte Tobligation d'6ter son chapeau*.
- Ce qu'il y a de plus impatientant ou de plus admirable pour un Italien, suivant le sens duquel il prend la chose, c'est un fat français homme d*esprit, qui, en une heure de conversation, parle d'Homère, d'économie politique, de Bolivar, de Raphaël, de chimie, de M. Ganuing, du commerce des Romains, du Vésuve, de 1 empereur Alexandre, du philosophe Erasme, de Paisiello, de Humphry Davy, et de cent autres choses. Après cette conversation aimable, Fltalien, qui s'est efforcé de mettre son esprit au galop pour penser profondément à chacune de ces choses à mesure qu'elles voltigent sur les lèvres de Fbomme d'esprit français, a un mal de tête fou.
Le Français qui veut bien oublier net toutes sortes d'allusions littéraires, et n'appliquer cette étonnante vivacité, brillant pri« vilége de son pays, qu'aux circonstances extérieures du voyage à la campagne, ou du pique- nique qu'il fait avec des Italiens, court la chance de paraître un homme étonnant aux yeux de quelque jolie femme. Mais il faut qu'il s'arrête tout court dès qu'il voit qu'il n'est pas compris, et qu'il se taise au moins dix mortelles minutes par heure. Tout est perdu s'il déplaît comme bavard, tandis qu'il n'y a aucun danger à paraître silencieux. Un sous-lieutenant du midi de la France qui n'a pas lu la Harpe, est beaucoup plus près d'être adoré d'une Italienne, qu'un charmant jeune homme de Paris, membre de la Société pour la morale chrétienne, et qui a déjà fait imprimer deux poèmes délicieux.
12 décembre. — Ce soir, à la Scala, un malheureux que sa maîtresse a délaissé depuis un an, me prend pour confident. Je
* D'après le principe qu'il n'y a de perfection qu'en France, le gouvernement Je Napoléon, a Milan, ne permettait pas aux Italiens de garder leur chapeau au parterre de la Scala. A chaque instant deux coiumissaires de police, apostés pour cela, venaient vous toucher le coude fort poliment, si la peur de vous enrhumer dans cette salle immense vous faisait céder au besoin de mettre votre chapeau. De tout le gouvernement de Napoléon, cette bagatelle est peut-être ce qui a le plus vexé les Milanais. Le prince Eugène manquait de tact pour ces choses-là.
d2 (EUVRfiS DE STENDHAL.
le trouve dans les files du parterre, vers les onze heures. Il était là depuis sept heures, à contempler de loin celle loge où il rëgnail autrefois. 11 est jeune, fort beau, noble, riche, et il se désespère depuis un an, au vu et au su de toute la ville. Stupéfait de la gravité des confidences de ce pauvre amoureux, j'ai d*abord cru qu*il avait quelque petit service à me demander. Pas du tout, il avait besoin de parler de la femme qu*il aima pendant huit ans, et qu'il adore plus que jamais après une année de brouille. Et quelle brouille ! La plus humiliante du monde. 11 me conte longuement comme quoi un ofQcier allemand, fort laid (c'est au contraire un fort aimable et fort joli homme, très-fat), a lorgné sa belle de la même place où nous sommes au parterre, et constamment pendant six mois, c J'en fus jaloux, me dit-il, etj'eus la sottise de le dire à la Violantiua; mes plaintes la portèrent sans doute à faire attention à ce maudit comte de Keller. Pour me faire un peu enrager, elle commença à jeter un regard sur lui chaque soir, au moment où nous quittions le théâtre. Keller enhardi loua un petit appartement d*où il pouvait apercevoir son balcon. 11 osa écrire. Ce commerce de coquetterie durait depuis trois semaines, lorsque la camérière placée par moi, ayant eu une querelle avec sa maîtresse, me remit une lettre de Keller adressée à celle-ci. Pour piquer la Violanlina, je feignis de faire la cour à la Fulvia V***, Je mourais d'ennui dans la loge de la Fulvia, excepté quand je pouvais espérer d'être aperçu par la Yiolautina. Un jour, nous commençâmes une petite querelle à propos d'un magniGque bouquet de Ûeurs de mou jardin de Quarto que j'avais envoyé à la Fulvia. Nous en vînmes aux paroles décisives. Je lui dis, poussé à bout : « Choisissez de Keller ou de moi, » et je tirai la porte très-fort en sortant. Le lendemain, elle m'écrivit ces propres paroles :
c Voyagez, mon cher ami; car nous ne sommes plus qn'amis» Allez passer un mois aux eaux de la Battaglia. »
— Qui l'eût dit, mon cher S...? aprèj huit années d'amitié!
Et là-dessus le marquis N*** me commence l'histoire de ses amours, à partir du premier jour qu'il aperçut la Yiolautina. J'aime à la folie les contes qui peignent les mouvements du cœur humain bien en détail, et je suis tout oreilles. Peu importe
à r^**' si on récoule avec intérêt; il a besoin de parler de la Yioianlina; cependant Fémolion de mes yeux lui fait du bien. Aussi, quand le petit ballet V Élève de la nature a fini, à minuit et demi, avait-il encore beaucoup à dire. Nous sommes allés nous réfugier dans le café désert du Gasin des Nobles, où nous avons troublé un amant et sa maîtresse qui s'étaient donné rendezvous dans ce lieu solitaire et public. Là N"* m'a parlé jusqu'à de4ix heures. Le café s'est feriué ; il m'a reconduit chez moi. Dans la rue, n'étant plus retenu par les lumières, les larmes coulaient le long de ses joues, tandis qu'il me contait son bonheur passé. Il m'a tenu un gros quart d'heure sous la porte de la Bella Venezia, où je loge. En6n, deux heures trois quarts sonnaient à l'horloge de Saint-Fidèle comme j'ai commencé à écrire. Si j'avais un secrétaire, je dicterais toute la nuit l'histoire des amours de ^*** avec la Violantina. Rien ne peint mieux et plus profondément les habitudes morales de l'Italie. H y a trente incidents peut-être, tout à fait incompréhensibles eu France. Un Français se serait fâché de ce qui plaisait à M. W\ et vice versa.
Cette histoire a occupé mes oreilles trois heures trois quarts. Je n'ai peut-être pas dit ceut mots, et j'ai été constamment intéressé. Il est impossible, me disais-je, qu'un homme aussi profondément ému ait le courage de mentir, excepté sur un ou deux faits trop humiliants pour qu'on les raconte. A chaque instant le marquis N*** se reprenait pour mieux me faire voir quelque petite circonstance. Madame R*** a une dent postiche, chose que j'ignorais. Gomment fera-t-elle, me disait-il, pour remettre cette dent quand elle se dérangera? moi-même je l'ai menée à Turin pour la faire placer par Fonzi qui est mon ami. Je l'ai présentée chez Fonzi sous le nom de la pauvre Marchesina Q**\ ma sœur; enfin personne ne s'est jamais douté de la fausse dent. A son âge, vingt-quatre ans, c'est humiliant d'avoir une fausse dent. Est-ce que Keller sera capable de la lui remettre comme moi? Ahl cette femme se perd! ajoutait-il gravement.
Ce pauvre malheureux a peut-être fait la même confidence à vingt personnes. Toute la ville parle de son désespoir. Il est allé k Veais^ pour se distraire. S^ son^bre tristesse l'fi fsiit remar-*
quer, on lui en a fait la guerre, et il a conté son histoire, et ce n*est pourtant pas un sot ni un homme remarquablement faible.
J'ai eu toutes les peines du monde à mettre en français cette esquisse de son récit. Le milanais est plein de mots propres pour exprimer chacune des petites circonstances de Tamour. Mes périphrases françaises manquent d'exactitude et disent trop ou trop peu. Gonunent aurions -nous une langue pour une chose dont nous ne parlons jamais?
12 décembre. — J'ai consulté M. Izimbardi, mon oracle, sur la longue confidence qui m*a fait coucher ce matin à quatre heures. Rien de pliis commun ici, m'a-t^il dit. Ah ! vous n'avez pas vu (1***, quand il était au désespoir pour sa brouille avec la Luizina; P***, quand il essaya de se brouiller avec la R^^, chez laquelle il était entré mal à propos. Et il me cite sur-le-champ dix noms parmi lesquels je trouve ceux de plusieurs de mes nouveaux amis que je regardais comme les plus sensés. Et les femmes ! me dit-il ; voulez-vous que je vous conte le désespoir de la Ghita quand elle a découvert que P**' ne Vaimait pas, et avait seulement voulu mettre une femme de plus sur sa liste? Elle n'a pas eu le courage de s'habiller pendant près d'un an. Elle venait à la Scala en robe de chambre d'indienne rouge montant jusqu'au cou, les jours déprime recite. Elle a été plus d'un mois sans voir un seul de ses amis, que le vieux M. S***, qui, je pense, portait ses billets à P**\ Elle ne paraissait plus dans sa loge, et je parierais que, quand elle y est revenue au bout de six semaines, c'était dans l'espérance d'apercevoir de loin le brillant P***. Les désespoirs d'amour sont précisément ici la petite vérole des âmes; il faut passer par là. Nos aïeules, qui vivaient comme le Grand-Turc au milieu du sérail, n'étaient pas si sujettes à cette maladie. Le propre d'une imagination italienne, ajoute M. Izimbardi, c'est que, lorsqu'elle est possédée par cette passion, elle ne peut plus apercevoir de bonheur hors de la personne aimée. Nous arrivons de là à la plus haute métaphysique, que j'épargne au lecteur. Après avoir longtemps parlé amour, mon rôle étant à chaque instant de nier les conclusions de M. Izimbardi et de me faire conter les anecdotes probantes avec les noms et qualités des personnages, pour bien vérifier qu'on ne
mentait pas ; après avoir, dis-je, longtemps parlé amour dans un coin obscur du café de l'Académie, nous nous trouvons avoir abordé les questions les plus difficiles sur la peinture, la musique, etc. Les résoudre, voir la vérité sur elles, devient presque un badinage, M. Izimbardi me dit : Quand un jeune homme qui n*a point fait de folies et qui seulement a beaucoup lu ose me parler beaux-arts, je lui ris au nez ouvertement. Apprends à voir, lui dis-je, et puis nous parlerons. Quand un homme connu par quelque long malheur, comme votre ami d'hier soir, m'attaque sur les beaux-arts, je mets le discours sur les petites manies des hommes supérieurs qu'il a rencontrés lorsqu'il avait dixhuit ou vingt ans. Je plaisante sur les ridicules de leur personne ou de leur esprit, afin que mon homme me confesse si alors, dans sa première jeunesse, il remarquait ces ridicules et en jouissait comme d'une sorte de consolation de leur supériorité sur lui; ou bien, s'il les adorait comme des perfections et cherchait à les imiter. Tout être qui n'a pas assez aimé un grand homme à dix-huit ans, pour adorer même ses ridicules, n*est pas fait pour parler d'art avec moi. Une âme folle, rêveuse et profondément sensible, est encore plus indispensable qu'une bonne télé pour oser ouvrir la bouche sur les statues de Ganova que tout Milan va voir chez M. Sommariva, à la Cadenabia (sur le lac de Gôme). J'étais sur le point de faire une plaisanterie sur le grand nombre d'hommes de génie nécessaire pour que chaque jeune homme en eût un pour être mis à Tépreuve. Je me suis souvenu que ces petites mauvaises fois pour amener un mot prétendu spirituel glacent les Italiens et à Tinstant leur ferment la bouche.
L'on m'a donné ce matin un charmant sonnet de Garline Porta sur la mort du peintre Joseph Bossi, fat célèbre, qui passe ici pour un grand homme.
L'è mort el pittor Boss. Jésus per lu.
Dans une littérature où ce degré de naturel et de vérité est admis, les âmes arides sont mises à la porte par la force des choses. J'aurai peut-être relu dix fois ce sonnet aujourd'hui. Un
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sonnet n'ayant que quatorze lignes, on ne risque jamais de beaucoup s'ennuyer en le commençant ; j*aime ce genre avec passion. Il y a huit ou di\ sonnets en italien qui sont parmi les plus belles choses qu*ait produites Tesprit humain. Garline Porta est surtout admirable quand il peint le Milanais noble qui veut parler toscan, et ajoute des désinences aux nâots tronqués de sa langue maternelle, par exemple dans la Preghiera :
Donna Fdbia, Fabron de Fabrian
Ora-mai ancbe mi, don Sigismond Convenajo appien nella di lei paura * .
Mais les chefs-d'œuvre de cet aimable poêle ne peuvent pas être cités devant des femmes; il partage ce malheur avec Buratti et Baflb. Tous trois ils ont idéalisé la conversation de tous les jours, et dans toute espèce d'art, cette opération rend plus
visibles les grands traits.
Je relis avec délices le sonnet ci-après, qui, parce qu'il est vrai, rend tôt ou tard une révolution immanquable en ce pays.
Sissignor, sur Marches, lu l'è marcbes,
D*e8s saliidaa da on asen corne lu.
— El pover njerilt che l'è minga don
Te me l'han costringiuu la in d'on canton.
Excepté Monti, tout ce qu'on a imprimé ici en italien depuis cinquante ans ne vaut pas ce sonnet et El di dHncœii, La force, la simplicité, le naturel, jamais aucune imitation académique et froide à la Fonlanes ou à la Villemain, voilà ce qui place si haut les poésies en vemacolo. La médiocrité n'y est ni tolérée ni tolérable, avantage que cette poésie perdrait bien vite si Ton créait jamais pour elle des académies et dés journaux littéraires. L'Académie française nous a donné le pédantisme, et la littérature
* Il y a un dictionnaire milanais-italien, en 2 vol. in-8*, fort bien imprimé à rimprimeri^ royale. L^ base de la langue est minga, (jui veqt
nOME, NAPLES ET FLOBENCE. 97
ii*a produit de chefs-d*œuvre psinnî nous que quand elle jouissait du mépris des sots (1673). Bien n'est si simple et si naïf qu'un poète italien : Grossi, Pellico» Porta, Manzoni e: même Monti, malgré l'habitude des triomphes. Les poètes envemacolo sont toujours moins pédants et plus aimables que les autres. G*est une triste chose que tous nos jugements littéraires, journaux, cours de littérature, etc. Ce fatras dégoûte de la poésie les âmes un peu délicates. Si Ton veut lire avec plaisir les vers d'un poète du Nord, il ne faut pas connaître sa personne ; vous trou* vez un fat qui dit i.ma muse. Porta et Grossi me font au contraire adorer encore davantage leurs charmants poèmes.