BELGIOJOSO
H décembre. — Ce matin, comme je passais, en quittant Milan, sous Tare de triomphe de Marengo (porte de Pavie), pollué par je ne sais quelle inscription, ouvrage des ultra du pays, j'avais les larmes aux yeux. Je me répétais souvent, avec un cert»n plaisir machinal, ces beaux vers de Monti :
Mossi al fine, e quei colli ove si sente Tullo il bel di natura, abbandonai L'orme segnando al cor conlrarie e lente ^
Bl. Izimbardi, homme supérieur, l'un de mes nouveaux amis, voulait absolument me conduire au lac de Gomo. c Qu'allezvous chercher à Rome, me dit-il hier soir au café de l'Académie, la beauté sublime?
Eh bien, notre lac de Gomo est dans la nature ce que les ruinés du Colysée sont en architecture et le saint Jérôme du Gor-
* Cinquième chant de la Mascheroîiiana, pocme de Monti, à l'occasion de la mort de Lorenzo Mascheroni. Ce grand poète décrit une année de la vie de Napoléon. 11 avait commencé dans la Boêvigliana l'histoire de la révolution française. Quel dommage qu'il n'ait pas traité tout ce beau sujet ! Monti est un enfant impressionnable qui a changé de parti cinq ou six l'ois dans sa vie : ultra fanatique dans la Batviglianaf il est pt»- Iriole aujourd'hui ; mais ce qui le sacwe du mépris, jamais il ne chanjrea pour deî'argenl, comme M. Southey.
rége parmi les tableaux. « Je ne partirais jamais, lui dis-je, si j'écoutais mou peucbant. J'userais tout mou congé à Milan. Je n'ai jamais rencontré de peuple qui convienne si bien à mon âme. Quand je suis avec les Milanais, et que je parle milanais, j'oublie que les bommes sont mëcbants, et toute la partie mécbante de mon àme s'endort à l'instant. »
Je n'oublierai de ma vie la belle figure de Monti, récitant cbez mademoiselle Bianca Milesi le morceau du Dante sur Hugues Gapet. J'étais sous le charme.
J'ai vu de loin M. Manzoni, jeune bomme fort dévot, qui dispute à lord Byron l'bonneur d'être le plus grand poêle lyrique parmi les vivants. Il a fait d'eux ou trois odes qui me touchent profondément, et jamais ne me donnent l'idée d'un M. de Fontanes se frottant le front pour être subUme, ou allant chez le ministre pour être fait baron. Si le degré de V émotion qu il produit constamment doit être la vraie mesure du mérite d'un poète, pour moi l'auteur anonyme de Prina ou la Yûion del di d'incœu, est le plus grand poète italien vivant. M. Tbonuoaasa Gcossi est un pauvre clerc de procureur. Le seul désavantage de ce grand poète, c'est que la langue dont il se sert n'est pas comprise à dix lieues de Milan ; et qu'à Paris, Londres, Philadelphie» on ignore jusqu'à l'existence de cette langue. Tant pis pour les habitants de Londres et de Philadelphie ; mais qu'est-ce que leur ignorance fait à mon plaisir? Il est eu littérature des genres de mérite délicieux , mais qui ne peuvent pas durer plus de trois ou quatre siècles. Lucien est ennuyeux aujourd'hui^ comme Candide le sera peut-être en l'année 2200. Les pédants disent qu« c'est la durée, et non pas la véhémence du plaisir qui doit décider de rexcellence.
J'ai déjà parlé d'un jeune homme qui écrit dans la langue d'Â^ rioste et d'Alûeri, et qui promet un grand poêle à l'Italie, si fata sinant, c'est Silvio Pellico. Gomme il gagne à peine douze cents francs à faire l'exécrable métier de précepteur d'enfants, il n'a-« vail ni assez d'argent ni assez de vanité pour faire imprimer sa tragédie de Francesca da Rimini C'est M. Louis de Brème qui en a fait les frais. M. Pellico m'a confié les manuscrits de trois autres tragédies, qui me semblent plus tragiques et moins éié^
giaques que Francesca, Mademoiselle Marchioni, la première actrice tragique de ce pays, disait devant moi à M. Pellico, que Francesca venait d'être jouée cinq fois de suite à Bologne, chose qui n*est peut-être pas arrivée depuis un siècle M. Pellico peint Famour bien mieux qu*Âlfieri, ce qui n'est pas beaucoup dire ; dans ce pays, c'est la musique qui s'est chargée de peindre Tamour. A Paris, un homme d'esprit se fait, dit-on, trois mille francs par mois avec de petites comédies. L'auteur de Francesca a beaucoup de peine à gagner douze cents francs par an, en montrant le latin à des marmots ; les représentations et l'impression de sa pièce ne lui ont pas valu un centime.
Voilà la France et l'Italie pour les arts. En Italie on paye mal les artistes; mais tout Milan a parlé pendant un mois de Va Francesca da RiminL Ce manque de succès d'argent est fâcheux dans le cas particulier de ce jeune poète, mais rien de plus heureux pour l'art. La littérature, en Italie, ne deviendra jamais un vilain métier qu'un M. de V*** récompense avec des places d'Académie ou de censeur. Monli m'a dit que ses poèmes immortels, qui ont peut-être trente éditions chacun, l'ont toujours mis en frais. On imprimait la Mascheroniana à Milan ; huit jours après, il paraissait des contrefaçons dans les pays étrangers, c'est-à-dire à Turin, Florence, Bologne, Gênes, Lugano, etc.
Mais ce ne sont point les hommes supérieurs que je viens de nommer qui me font regretter Milan; c'est l'ensemble de ses mœurs, c'est le naturel dans les manières, c'est la bonhomie, c'est le grand art d'être heureux qui est ici mis en pratique avec ce charme de plus, que ces bonnes gens ne savent pas que ce soit un art, et le plus difficile de tous. Leur société me fait l'effet du style de la Fontaine. Gomme tous les soirà la loge d'une femme aimable reçoit les mêmes personnes, et cela dix ans de suite, on se comprend parfaitement ; l'on se connaît de même et l'on s'entend à demi-mot. De là peut->être le vrai charme de la bonne plaisanterie. Gomment essayer de jouer la comédie devant des gens que Ton voit trois cents fois par an depuis dix ans?
Gette connaissance intime que l'on a les uns des autres fait qu'un homme qui vit avec quinze cents francs de rente parle à un homme qui a six millions, simplement et comme il parlerait
à un égal (ceci passera poar incroyable eu Angleterre). J'ai souvent admiré ce spectacle. Si le riche s'avisait de vouloir jouer le bonhomme, ou le pauvre de faire le fier, on se rirait d'eux et devant eux pendant huit jours. La fierté qu'un commis tire d'une place parmi les bourgeois de Paris, ici serait absolument inintelligible ; il faudrait l'expliquer pendant une heure. Ou plaint un homme assez pauvre pour être forcé de se mettre à la paye des Allemands; on le croit obligé d elre un peu espion; on ne dit pas certaines ciioses devant lui. Poverino è impiegato! dit-on en serrant les épaules, geste de commisération qui m'était inconnu.
 Paris» il faut presque, à chaque fois que Ton se présente chez un ami intime, rompre une légère superficie de glace qui s'est formée depuis quatre ou cinq jours que Ton ne s'est pas rencontré ; et, quand cette opération délicate est heureusement (ermiuée et que vous êtes redevenus tout à fait intimes et contents, au plus beau de votre amitié, miuuit sonne, et la maîtresse de la maison vous renvoie. Ici, dans les soirées où Ton était heureux et gai, dans la loge de madame L***, nous commencions par rester au théâtre jusque après une heure du matin ; nous continuions notre pharaon dans la loge éclairée, longtemps après que toute la salle était obscure et les spectateurs sortis. Enfin le portier du théâtre venant nous avertir qu'une heure était sonnée depuis longtemps, uniquement pour ne pas se séparer, on allait souper chez Battistino, le traiteur diu théâtre, établi à cet effet, et nous ne nous quittions qu'au grand jour. Je n'étais point amoureux, je n'avais point d'amis bien intimes dans cette loge, et pourtant ces soirées de naïveté et de bonheur ne sortiront jamais de ma mémoire.