PLA1SA^GE
18 décembre. -^ Ce matin, après avoir passé le Tésin, en quittant Pavie, sur un pont couvert, j'ai suivi, pour aller à Plaisance, une des plus jolies routes que j'aie rencontrées de ma vie, par Stradella et San Giovanni. L'on côtoie les collines qui bornent an midi la vallée du P6. Un prêtre, avec lequel j*étais, fait que nos malles ne sont pas ouvertes à la douane de Strs(della; les douaniers refusent notre petit présent et nous traitent avec respect. Quelquefois la route monte un peu sur l'extrémité de ces collines, et Ton a au nord la vue la plus jolie et la plus singulière. S il en est ainsi le 18 de décembre, que doit-ce être
* Chronicon Pétri Azariif p. 3(rt . Cet auteur nous a conservé la description de ce supplice : InUrUio domini est, etc. Beaucoup de malheureux périrent ainsi en 1572 et t573.
* Voir un Voyage en Italie supérieurement imprima par P. Uidot vers
110 lËUVUKS De STËMDUÂL.
en antomiie? Entre San Giovanni et Plaisance, on m'a montré des ossements, tristes vestiges de la bataille de la Trebia en 1799. Ces lieux furent aussi le théâtre du malheur des Romains contre Annibal.
Plaisance a deux statues équestres plus ridicules que cdles de Paris, quoique aucune d'elles ne représente un grand roi en perruque et les jambes nues. Le théâtre de Plaisance, ville de vingt-cinq mille âmes, est plus commode qu'aucun des nôtres. Il y a deux siècles que cent petites villes d'Italie ont des théâtres; il est tout simple qu'à force d'expériences et d'erreurs, les architectes aient trouvé la forme la plus commode. AParis, chaque nouveau théâtre ne vauMl pas mieux que celui qu'il remplace? Gomme Tair étouffé (sans oxygène) 6le la voix, les théâtres italiens sont à cent ans en avant de nous pour les ventilateurs. En revanche, les paysans des environs de Plaisance sont à deux siècles en arrière des nôtres pour le bon sens et la bonté, qualités qui font des Français le premier peuple du monde. Quant aux paysans plaisantins, ijis sont encore Tanimal méchant, façonné par quatre cents ans du despotisme le plus lâche ^; et le climat ayant donné du ressort à ces gens-ci, par le loisir, par les jouissances faciles, que la générosité de la nature verse à pleines mains, même au plus pauvre, ces paysans ne sont pas simplement grossiers et méchants, comme les sujets de tel petit prince d'Allemagne, mais s'élèvent jusqu'à la vengeance, à la férocité et à la finesse. La perversité du petit prince allemand est secondée par la sévérité du climat; le paysan hessois, privé de sa chaumière, en hiver, est par là condamné à mort. J'ai deux ou trois histoires de voleurs à faire frémir si Ton considère les cruautés affreuses, mais à frapper d'admiration si l'on est assez philosophe pour voir le génie de ces gens-là et leur saug-froid. Ils me rappellent la Roche-Guinard et les brigands espagnols de Cervantes. Maïno, voleur d'Alexandrie, a été l'un des hommes les plus remarquables de ce siècle, il ne lui man-
* De 1300 à 1440, cruautés des Yiscouti ; en 1758, Gianone meurt en prison dans la citadelle de Turin; en 1799, supplices à Naples. Plus tard, les seuls progrès de la philosophie et la crainte de Yopinion s'opposent à ce qu*on suive certains conseils. (Rome, 1814, G. Alb.)
ROME, NAPLES KT FLORENCE. ili
que que les quatre pages daus la biographie que le hasard accorde au plus plat géuâral. Mais qu'importe la vaiue notation des hommes aui faits existant daus la nature? Nos ancêtres grossiers ne savaient pas voir Télectricitë ; en existait-elle moins pour cela? Un jour viendra qu'on admirera et historiera la grandeur de caractère où elle se trouve. On pendra un voleur comme Maino, mais Topinion lui accordera plus de sang*froid et de génie militaire qu*à tel capitaine qui ne sait aller au danger qu'avec mille hommes bien rangés derrière lui, et que l'on enterre au Père-^Lachaise, à grand renfort de mensonges.
Tous les dix ans, depuis l'abolition des petits tyrans italiens, au quinzième siècle, il parait un voleur célèbre dont Thistoire aventureuse fait palpiter tous les cœurs vingt ans encore après sa mort. L'héroïsme de voleur entre déjà un peu, à Plaisance, dans l'idée que la jeune fille du peuple se forme de son amant futur. Un pape fit chevalier Ghino di Tacco, voleur célèbre, par admiration pour son courage.