‹ Rome, notes d'histoire et d'artChapitre 1 sur 38 · A U COMTE PRIMOLI · texte numérisé non relu

A U COMTE PRIMOLI

Affectueux souvenir.

Ce livre n'est pas un guide, mais une suite d'esquisses et de réflexions auxquelles le site romain, l'art, la légende, l'histoire, ont tour à tour servi de thème. On ne s'étonnera donc pas si nombre d'œuvres et de monuments célèbres n'y sont même pas mentionnés. A cet égard, les Mirabilia urbis Romae du moyen âge avaient le souci d'être plus complets et n'étaient pas plus décousus. Le seul lien de ces pages est dans le sentiment qui les a inspirées, dans la pensée que Rome est un trésor inépuisable de poésie et de beauté; une incomparable « cité de l'âme t>, comme l'appelait Byron; un séjour unique pour la jouissance des yeux et de l'esprit, pour les rêves du cœur et de l'imagination.

Octobre iço2.

Les temples. — La Maison des Vestales. — César et la

Regia. — La Curie. — Les Rostres. — Les basiliques. — La Voie Sacrée. — Les arcs triomphaux.

Goethe écrivait de Rome : a Tout ce qui jusqu'à présent n'était pour moi que parole vaine et tradition écrite, me devient ici conception vivante. » Nulle part cet effet de résurrection n'est plus sensible qu'au Forum; nulle part les monuments et les lieux n'ont gardé plus intacte leur puissance régénératrice. Treize siècles d'histoire s'y évoquent en images animées, en figures parlantes, en tableaux tumultueux . Cérémonies religieuses , assemblées populaires, procès politiques, émeutes, fêtes, tuuérailies, cortèges triomphaux, toutes Icb

scènes et toutes les passions d'autrefois se recomposent devant l'esprit, par une intuition rapide et claire comme une vue directe.

Le nombre des édifices religieux atteste l'importance que les Romains attribuaient au culte public. Un des plus anciens monuments, le plus vénéré peut-être de la Rome antique, est le temple de Vesta, où le feu perpétuel brûlait devant le Palladium rapporté de Troie. Fondé par Numa au pied du Palatin, incendié plusieurs fois sous la Républiqv.e, restauré en dernier lieu par Julia Domna, femme de Septune Sévère, il était de forme ronde avec une toiture conique, peu différent des rustiques demeures qu'on voit peintes sur les vieilles urnes funéraires et qui résumaient toute la science architecturale des premiers peuples latins. Toujours, même jusque sous l'Empire, il conserva son ordonnance primitive, ses dimensions étroites, une certaine simplicité d'aspect, comme pour rappeler les humbles débuts de la Ville Étemelle.

A côté du sanctuaire s'élevait la maison des prêtresses , la demeure des Vestales . Elles étaient quatre d'abord ; leur nombre fut porté plus tard à sept. Le sort les désignait parmi vingt jeunes filles patriciennes, élues par le Souverain- Pon-

tife. Dès lors elles appartenaient à la déesse et lui consacraient leur virginité. Leur principal office était l'entretien du feu. Elles en tiraient de grands honneurs, qui rejaillissaient sur leurs proches. Les premières places leur étaient réservées aux fêtes publiques ; un licteur précédait leur char, et dans la rue les consuls euxmêmes leur cédaient le pas. Très riche était leur habitation, comme on peut le voir aux ruines qui en restent. Le marbre y était prodigué. Il y avait aussi des bains, une fontaine, un bosquet. De nombreux esclaves assuraient le service. Autour d'un vaste portique, les statues des Vestales célèbres s'alignaient sur des socles. Plusieurs y sont encore. Une d'elles, la plus précieuse par sa conservation et sa beauté, est au Musée des Thermes. Les inscriptions des piédestaux nous vantent la piété de ces prêtresses, leur pudeur, leur science religieuse, et surtout leur exactitude au devoir sacré, leur vigilance de jour et de nuit devant les feux éternels, ad œternos ignés ^ diebus noctibusque pia mente deserviens. On sait la peine terrible qui frappait la Vestale oublieuse de ses vœux. Un cortège la conduisait en litière au « Champ scélérat » , près de la place où la fontaine de VAcqua Felice verse aujourd'hui ses

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eaux. Et là les pontifes, l'ayant vouée aux divinités infernales, l'enterraient vive. Pendant les onze siècles que dura l'institution, une vingtaine de Vestales furent ainsi châtiées. La plus émouvante exécution eut lieu sous Domitien. Jusqu'au dernier instant, la condamnée protesta de son innocence. Pline le jeune assistait au supplice. Le récit qu'il nous a laissé fait songer à un bas-relief antique. Tandis que la jeune prêtresse descendait au souterrain, son voile s'accrocha. Elle se retourna en se courbant, afin de se dégager. Le bourreau, pensant lui venir en aide, lui tendit la main. Mais avec un sursaut de répulsion, elle se redressa pour épargner à son corps, qu'elle prétendait immaculé, la souillure de ce contact, a Elle montra, dit Pline, toutes les délicatesses de la pudeur et n'eut souci que de mourir décemment. » De même la Polyxène d'Euripide, lorsqu'on la mène au sacrifice : a Elle ne pensait qu'à tomber avec décence et à rester jusqu'à l'instant suprême le modèle des vierges. »

On a souvent comparé les Vestales aux religieuses chrétiennes. Pourtant elles se ressemblaient peu. La pureté qu'on exigeait des premières était physique bien plus que morale. L'âme y était moins engagée que le corps.

Ce n'était guère plus qu'une pratique rituelle, analogue à la purification lustrale. En outre, les Vestales ne consacraient leur virginité que pour trente ans, après quoi elles devenaient libres de se marier. Enfin elles ne connaissaient ni la pauvreté, ni le recueillement, ni les macérations. Elles vivaient dans le luxe, au contraire, largement dotées par le trésor public, entourées de serviteurs, fréquentant les théâtres et les cirques. Elles n'avaient pas grand mérite à garder cette virginité, dont saint Ambroise a pu dire avec raison qu'elle était « payée, tempora,ire et fastueuse » : emptitia, temporanea et fasta.

De leur couvent aristocratique, les Vestales apercevaient, au bord de la Voie Sacrée, la Regia, demeure officielle du Souverain-Pontife et dépôt des archives sacerdotales. Le soubassement est tout ce qu'il en reste. Mais on ne s'y arrête pas sans quelque émotion. César y a vécu ses derniers jours. Il partit de là, le matin du 15 mars 44, pour se rendre au Sénat, qui siégeait alors au Portique de Pompée. Troublé par des indices funestes qu'un songe de sa femme venait de confirmer, il hésitait à sortir. Comme tous les hommes qui demandent beaucoup à la fortune, il était superstitieux. Un p-o-

dige autrefois l'avait décidé à franchir le Rubicon : les présages sinistres l'arrêtaient ce jour-là. Mais un des conjurés, qu'il croyait son ami, Decimus Brutus, le prit alors par son faible : « Que diront tes ennemis, s'ils apprennent que tu attends, pourt'occuper des affaires de l'État, que ton épouse fasse de beaux songes? b Ils s'en allèrent, par la Voie Sacrée,

Quelques heures plus tard, dans un grand tumulte, quatre esclaves rapportaient à la Regia le corps du dictateur. Ses bras pendaient hors de la litière et l'on voyait son visage percé de coups.

Le lendemain, le cadavre fut exposé devant les Rostres, dont la plate-forme apparaît encore distinctement à côté de l'Arc de Septime Sévère. Et c'est là qu'Antoine, comédien merveilleux, joua la scène mémorable dont le génie de Shakespeare n'a pu dépasser l'effet pathétique. L'enthousiasme de la plèbe, une fois déchaîné, se tourna en fureur sacrée. Devant la Regiay un bûcher fut improvisé avec les bancs, les sièges, les tables des tribunaux, tout ce qui tombait sous la main. Des vétérans y jetèrent leurs armes, des femmes leurs voiles. Une clameur de désespoir emplissait le Forum. César, ce jour-là, devint dieu,

La place où se dressait le bûcher est recoiinaissable, car les triumvirs décrétèrent d'y élever un temple, qu'Auguste consacra en l'année 29. La fondation, faite de blocage, subsiste seule.

Après le Temple de Vesta et la Regia, le Forum ne possède pas d'édifice religieux plus important par les souvenirs et l'ancienneté que le Temple de Saturne. Construit par les Tarquins au bas du Capitole, il fut restauré sous le règne d'Auguste et relevé encore vers la fin de l'Empire, après le grand incendie de 283. Les caveaux du sanctuaire enfermaient le trésor de l'Etat Huit colonnes demeurées debout témoignent la grandeur primitive du monument ; mais elles nous apprennent aussi combien le goût des architectes romains avait dégénéré à la fin du troisième siècle. L'ordre ionique y est tout dénaturé. Au lieu des belles et souples volutes grecques, on n'a plus devant soi que des spirales pesantes, rigides et mal ajustées.

Ici encore, nous retrouvons César, à une heure décisive, à l'heure des suprêmes audaces. Il venait d'entrer à Rome après le passage du Rubicon. Arrivé au Temple de Saturne, il voulut se faire ouvrir le trésor. Le tribun Méteïlus s'y opposa, en rappelant le dictateur au

respect des loi^s. César répondit : « Le temps des armes n'est pas celui des lois. Ouvre! tu feras tes discours après. » Fort de l'inviolabilité tribunitienne, Métellus couvrit de son corps la porte sacrée. Alors César : « Ouvre, ou je te tue! Et sache, jeune homme, que cela m'est encore moins difficile à faire qu'à dire. » Le tribun céda.

Le Temple de Castor et de Pullux, qui nous ramène vers la Maison des Vestales, est à peu près contemporain du Temple de Saturne, puisqu'il commémore l'intervention miraculeuse des Dioscures contre les Tarquins. Comme l'armée romaine fléchissait à la bataille du lac Régille, deux héros d'une extraordinaire beauté apparurent soudain à la tête de la cavalerie et, frappant les Latins de leurs lances, ils les mirent en déroute. Le soir même, ils apportèrent à Rome la nouvelle de la victoire. On les reconnut tandis qu'ils baignaient leurs visages en sueur dans la fontaine de Juturne, où s'abreuvaient leurs chevaux.

Le temple qu'on leur dédia est peut-être le lieu du Forum qui a vu s'accomplir le plus de violences et d'horreurs. Au temps de Sylla, dans la fameuse « journée d'Octavius », defiots de sang inondèrent l'escalier du portique.

Reconstruit sous le règne d'AugustCi l'édifice était cité comme une merveille d'élégance et de richesse. Son plan, trois colonnes restées debout et quelques débris ornementaux nous le représentent, en effet, comme une des plus heureuses créations de l'art gréco-romain. On y sent déjà cette recherche du luxe qui deviendra bientôt l'unique souci des architectes, mais qui n'a pu encore altérer leur goût. Les chapiteaux nous montrent l'ordre corinthien dans tout son développement, avec ses caractères définis, ses trois rangs de feuilles nettement découpées, ses fines volutes affrontées aux angles et réunies sur les faces.

La plupart des temples du Forum, tombés en ruine pendant les guerres civiles, furent relevés par Auguste, non qu'il fût très religieux, mais par politique, pour se concilier la dévotion populaire et pour assurer à l'Empire naissant l'appui des anciennes institutions sacerdotales. De ce nombre est le Temple de la Concorde, restauré avec les dépouilles de la Germanie, et voué par Tibère, consul, à la Concordia Augusta. Le vocable était justifié; car l'ère des dissensions est close maintenant; l'accord est rétabli entre les citoyens, un accord unanime et durable, l'accord dans la servitude.

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Sous l'Empire, les éditices religieux se multiplièrent, chaque fois plus vastes et plus opulents. Le modèle du genre était le Temple de Vénus et Rome, construit par Adrien. Il s'élevait à la limite orientale du Forum, avec deux entrées, tournées l'une vers le Capitole et l'autre vers le Colisée. L'Empereur lui-même en avait dessiné le plan, qui était celui d'un immense rectangle, érigé sur deux étages et ceint d'un portique. On y comptait plus de deux cents colonnes de granit. Les marbres précieux, le porphyre, le bronze, 1 ivoire, l'or, y étaient prodigués. Vénus figurait là comme la mère d'Énée, l'aïeule de César, la protectrice éternelle du peuple romain.

Centre de la vie religieuse, le Forum concentrait aussi toute l'activité politique.

Sous les Rois et dans les premiers temps de la République, les afïaires civiles se traitaient au Comitium, dans un espace découvert, qui S'étendait à peu près entre l'Église Sainte-Martine et le Niger lapis, — cette énigmatique « Pierre noire », où l'on a cru reconnaître le tombeau de Romulus. Les chefs des patriciens, qui formaient le Sénat, se réunissaient là, au son de la trompe. Avec un sentiment très juste

des origines romaines, le poète Properce nous montre ces vieux Quirites, simples paysans vêtus de peaux de bêtes, délibérant en plein air :

Curia, praetexto quœ nunc nitet alta Senatu, Pellitos habuit, rustica corda, Patres.

Tullus Hostilius, le premier, les abrita dans une très simple maison, la Curia Hostilia. Plusieurs fois reconstruite, elle fut remplacée, au temps de César, par un vaste et riche palais, différemment orienté, la Curia Julia. Auguste y ajouta un portique et l'orna de statues. L'incendie de l'an 283 la détruisit jusqu'aux fondations. Dioclétien la releva. Elle demeura presque intacte jusqu'au septième siècle. Le pape Honorius en fit alors l'Église Saint- Adrien.

La Curie était la citadelle du gouvernement aristocratique, la forteresse de l'esprit conservateur et des traditions nationales. Un pouvoir énorme lui appartenait. Appuyée sur les comices patriciens, elle proposait et ratifiait les lois, elle dispensait le trésor public, elle dirigeait l'administration intérieure et la diplomatie, elle déclarait la guerre, elle concluait la paix, elle accordait le triomphe, elle réglait le sort des peuples vaincus.

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Le Comitiunt et la Curie dominaient le Forum proprement dit, réservé aux tribus plébéiennes. La disposition des lieux met ici dans un jour très vif le jeu des institutions politiques. L'antagonisme du patriciat et de la plèbe, en lequel se résume toute l'histoire de la liberté romaine, y est rendu comme visible.

Le Forum avait pour organe les Rostres. Ils s'élevaient sur les confins du Comttium, de manière que l'orateur pût se faire entendre également des patriciens et des plébéiens. L'étroitesse de l'espace qui entourait la tribune permet de résoudre un problème qu'on se pose souvent, lorsqu'on cherche à se figurer les grands débats de la place publique. Comment un discours prononcé en plein air, devant une assemblée tumultueuse où l'émeute grondait souvent, où le sang coulait parfois, arrivait-il aux oreille's des assistants? Il est visible que la foule devait être fort pressée. En outre, les édifices environnants formaient une sorte de mur qui empêchait que la voix ne se perdît. Enfin, il y avait toute une science de la diction, de la mimique et du geste, qui ajoutait aux ressources propres de l'éloquence les moyens expressifs de l'art théâtral.

En l'année 44, César fit transférer la tribune

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vers le centre du Forum. On en voit d'importants débris, entre l'Arc de Septime Sévère et la Basilique Julia. Elle se composait d'une longue plate-forme, haussée de trois mètres sur des piliers de marbre et flanquée de statues. On discerne encore dans la pierre la place des éperons de navire enlevés jadis par Mœnius aux Volsques d'Antium. La pensée politique dont s'inspirait César en déplaçant la tribune se dégage tout de suite à l'inspection des lieux. Transporter les Rostres dans le bas Forum, c'était les éloigner du Comitium patricien, c'était faire un pas de plus vers la plèbe, c'était consommer la rupture avec les traditions aristocratiques. Et c'était, en même temps, porter le dernier coup aux souvenirs de la liberté.

Pour n'avoir pas connu la période épique des luttes civiles; pour n'avoir entendu ni Scipion Émilien, ni les Gracques, ni Marius, ni Sylla, ni Caton, les Rostres de César, ou Rostra Julia, n'en virent pas moins des scènes illustres et tragiques. C'est là que furent prononcées les Philippiques. C'est là aussi que le cadavre de César fut exposé avant d'être brûlé devant la Regia. C'est là enfin que la tête sanglante de Cicéron fut exhibée par les sicaires d'Antoine. Ce dernier épisode est peut-être le

plus atroce qu'ait vu le Forum. La pauvre face inanimée eut d'abord à subir les insultes et la dérision du triumvir. Fulvia, son épouse, arriva presque aussitôt. Avec une férocité toute féminine, elle saisit la tête par les cheveux, la couvrit d'injures obscènes, cracha sur le visage; puis, retirant l'épingle de sa coiffure, elle cribla de coups la bouche et les yeux.

Les Rostres anciens furent restaurés sous Trajan, Deux bas-reliefs, qui formaient balustrade, nous ont été conservés. Sur l'un des panneaux, l'Empereur nous est montré inaugurant son règne par l'institution des lois alimentaires ; sur l'autre, il est représenté faisant brûler devant lui les registres des créances fiscales. Au revers de chaque fragment, l'artiste a figuré les trois victimes rituelles des sacrifices purificatoires, le bélier, le porc et le taureau. Réalisme de l'observation, aisance et variété des attitudes, justesse des effets de mouvement, tous ces caractères permettent de citer l'œuvre comme un excellent modèle du style romain.

Les affaires administratives et judiciaires se traitaient dans les basiliques. Ces édifices avaient pour plan un long rectangle que deux rangs de colonnes divisaient en tro^s nefs et qui s'achevait en hémicycle. A l'origine il n'y avait aucun

mur d'enceinte : les galeries, ouvertes de toutes parts, communiquaient directement avec la place publique. Le monument tirait donc de ses colonnades son principal effet de beauté.

La plus ancienne construction de ce genre était la Basilique Porcia, élevée en l'année 184 par Porcius Caton, à l'ouest de la Curie. César en fit bâtir une, beaucoup plus spacieuse et plus riche, au sud du Forum, entre le Temple de Saturne et celui des Dioscures. A peine achevée, elle brûla. Auguste la releva, en y adjoignant un portique, et la dédia sous le nom de ses petits-fils, Lucius et Caïus César. La pensée dynastique se révèle dans cette dédicace. On sait, d'ailleurs, que lamortprématuréedesfils de Julie allait bientôt anéantir, au profit de Tibère, les rêves successoraux de l'Empereur.

La substruction de la Basilique Julia est seule apparente aujourd'hui. C'est, en effet, un des points du Forum qui, pendant le moyen âge et la Renaissance, furent le plus activement exploités comme carrières de marbre. La trace des fours à chaux s y reconnaît encore. On y a même découvert les ateliers où les marmorarii iébitaient les colonnes et les statues.

La Basilique de Constantin, qui dresse de l'autre côté du Forum sa ruine grandiose,

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appartient à un système architectoniqne tout différent. Les plafonds honzontdux y sonc remplacés par des voûtes. Celles de la nef majeure se haussaient à quarante mètres; leurs retombées étaient reçues par huit colonnes gigantesques d'ordre corinthien, dégagées du mur. Une de ces colonnes subsiste encore; mais elle se dresse devant Sainte-Marie-Majeure, où Paul V la fit transporter en 1613. L'espacement des supports et leur faible section permettaient d'embrasser d'un seul regard toutes les parties de la basilique La lumière abondante qui circulait sous les voûtes allégeait la masse énorme des toitures et des parois. La décoration intérieure était d'une richesse extrême. Un vestibule, appuyé sur des colonnes de porphyre, s'ouvrait au long de la Voie Sacrée.

Cette immense ruine, une des plus pittoresques de Rome, est aussi une de celles qui donnent l'idée la plus forte de la grandeur romaine. Lorsque l'empereur Maxence posa les fondations de l'édifice (310), un désordre inouï régnait dans l'État. Depuis l'avènement de Gailien, la décadence avait fait un progrès efîrayant. Les Barbares entamaient de tous côtés les frontières. Selon la belle et prophétique parole de

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Tacite, « les destins pressaient partout l'Empire (i) ». Avant peu, ie vainqueur de Maxeace. Constantin, allait transférer la capitale sur les rives du Bosphore. Et pourtant Rome continuait d'imprimer à ses monuments un caractère indestructible de hardiesse, d'ampleur et de somptuosité.

C'est devant la Basilique de Constantin que la Voie Sacrée se redressait pour s'engager dans le Forum. Son point de départ était aux environs du Colisée. Après avoir franchi l'Arc de Titus, elle tournait adroite, longeait le portique du Temple de Vénus et Rome; puis, s'infléchissant de nouveau, elle aliait droit vers le Capitole. Tout son parcours était jalonné de statues et d'arcs honorifiques. C'était la voie la plus glorieuse de Rome, la voie des cortèges triomphaux. Les grands vainqueurs du monde, Scipion l'Africain, Paul Emile, Scipion Émilien, César, Pompée, Titus, Trajan, ont suivi cette route. Les dépouilles des villes prises et des royaumes conquis précédaient leur quadrige Le défilé durait souvent deux ou trois jours ; car, outre les légions victorieuses, on y voyait

(l) Urgentibus imperii fatis. Genn., .\xx:ii.

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figurer, sur des chariots ou des brancards toutes les productions des pays subjugués, de puis les chefs-d'œuvre de l'art jusqu'aux ouvrages de l'industrie, — tableaux peints, mosaïques, statues de marbre et de bronze, trésors sacrés, vaisselle d'or et d'argent, vases murrhins, étoffes précieuses, etc. ; puis les animaux exotiques, — éléphants, tigres, lions; enfin les rois enchaînés que la Prison Mamertine attend, et la troupe des captifs barbares, Gaulois, Germains, Asiates, que l'on va contraindre à s'entr'égorger dans le cirque.

C'est aux Romains seuls qu'il faut attribuer l'invention des arcs triomphaux. La Grèce ne les a point connus. Les premiers arcs qui furent construits sous la République n'avaient rien de grandiose; ils consistaient en un simple arceau, de bois ou de brique, sur lequel on plaçait la statue et les trophées du vainqueur. Dans la suite, la composition se développa et la sculpture y joua un rôle important.

L'Arc de Titus, qui s'élève au point culminant de la Voie Sacrée, est aussi remarquable par l'harmonie de ses formes que par la pureté de sa décoration. Les élégantes colonnes qui se dressent devant les pieds-droits nous offrent le premier exemple de l'ordre que ^es architectes

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de la Renaissance ont appelé « composite » parce qu'il réunit dans le même chapiteau les volutes ioniques et les feuillages corinthiens. Les tympans de l'arc sont ornés de belles Victoires ailées qui portent des palmes et des couronnes. Une agrafe d'un large et souple dessin s'ajuste à la clef. Sous la voûte, deux bas-reliefs de marbre représentent le triomphe de Titus et les dépouilles du Temple de Jérusalem. L'œuvre, unpeuchargée, comme sont toujours les bas-reliefs romains, a grand caractère ; elle rappelle ou plutôt elle annonce les balustrades des Rostres anciens, qui sont postérieures d'une vingtaine d'années. On y constate la même recherche de réalisme, le même naturel dans les attitudes et les draperies, la même habileté à reproduire le mouve ment des masses. La sculpture historique s& montre là dans sa perfection.

A l'autre extrémité du Forum, l'Arc de Septime Sévère érige sa masse imposante. Construit en 203, il est formé d'une haute arcade centrale, flanquée de deux arches secondaires. Quatre colonnes dégagées ornent la face du monument. Un quadrige de bronze couronnait autrefois l'attique. Sous le rapport architectural, l'édifice ne peut qu'être admiré : les lignes en

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sont belles, les proportions heureuses, les moulures très soignées. Mais une décadence lamentable se marque dans toutes les parties sculptées. On a même quelque peine à comprendre que l'art ait déchu si vite, lorsqu'on se souvient, par exemple, de telles œuvres, comme la statue équestre de Marc-Aurèle, à peine antérieure de vingt-cinq années.

Rome possède un arc triomphal, plus considérable encore par ses dimensions, l'Arc de Constnntin, situé tout près du Colisée. Il est formé de trois arcades, comme l'Arc de Septime Sévère; mais l'architecture en est de beaucoup inférieure : la corniche, par exemple, est d'une saillie exagé-'ée, dont toute la construction se trouve alourdie. Quant à la sculpture, certaines parties en sont fort belles. Ainsi : les statues des prisonniers daces, placées devant l'attique, et les médaillons qui surmontent les petits arcs. Mais les sculpteurs du quatrième siècle ne sont pour rien dans ces figures : ils les ont simplement prises à un édifice construit sous le règne de Trajan. Les basreliefs qui retracent les victoires de Constantin sont bien leur œuvre, au contraire. On ne peut imaginer un travail plus grossier : les principes les plus élémentaires de l'art plastique y sont

méconnus. La sculpture est morte à Rome pour dix siècles.

L'Arc de Constantin marque une date critique dans l'histoire morale de la société romaine. La dédicace porte : Au très grand Empereur César Flavius Constantin Auguste, qui, par Vinspiration de la Divinité (instinctu divini- TATis), a vengé la République des tyrans, etc.. Quelle était cette Divinité? Était-ce le Jupiter païen ? Était-ce le Dieu des Chrétiens ? I>e vague de la formule trahit l'embarras de relui qui l'a rédigée. Au lendemain de sa victoire sur Maxence {312), Constantin n'était nullement acquis au christianisme ; il y inclinait tout au plus. La grande majorité de la population demeurait fidèle aux anciennes croyances. Les autels du paganisme recevaient encore les hommages officiels, et, comme au temps de la République, les images des dieux continuaient d'être portées devant les légions. D'autre part, l'Évangile faisait des progrès merveilleux. Assurément, l'avenir était là. En adoptant une formule ambiguë, le nouveau maître de Rome ne se compromettait pas. Ne blessant aucune opinion, il avait chance de se les concilier toutes. Le calcul était juste, puisqu'il a réussi.

La Roma quadrata. — La Maison d'Auguste. — Les palais impériaux. — Le Palatin à l'époque byzantine. — Les Jardins Farnèse.

Lorsqu'on passe du Forum au Palatin, il semble qu'on passe de la République à l'Empire. Les souvenirs du régime impérial s'y évoquent, en effet, si puissamment qu'ils effacent tous ceux de l'époque antérieure. Pourtant, cette colline abrupte fut le noyau de la Ville Éternelle. Même, elle fut longtemps à elle seule Rome entière. C'est là que le fondateur de la cité en traça le contour, d'après les rites étrusques. A l'emplacement des portes, il soulevait la charrue augurale; car, le sillon étant sacré, nul ne pouvait le franchir. L'enceinte des villes se trouvait ainsi, dès la première heure, sous la protection des dieux.

Ce passé lointain, que naguère encore on prétendait fabuleux, s'affirme aujourd'hui par d'irrécusables témoignages. Des vestiges nombreux

nous contraignent à tenir pour vraies, au moirs d'une vérité générale, les traditions que \ei.\ annalistes latins avaient recueillies. Sous les palais construits par les Césars, la muraille prinaitive a été partiellement exhumée. De larges blocs de tuf permettent de jalonner avec précision le périmètre de la Roma quadrata. On a même retrouvé les assises de la porte principale, la Porta Mugonia, comme on l'appelait à cause du mugissement des bœufs qui, le soir, y passaient pour aller boire dans les eaux du Vélabre. Cette allusion à la vie rustique achève bien l'image qu'on doit se faire de Rome naissante et que Montesquieu a si justement dessinée : « Il ne faut pas prendre de la ville de Rome, dans ses commencements, l'idée que nous donnent les villes que nous voyons aujourd'hui, à moins que ce ne soit de celles de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la terre. »

Quand Rome, pour s'accroître, s'étendit sur d'autres collines, le Palatin conserva son prestige. Les familles patriciennes étaient fières d'y habiter. Au dernier siècle de la République, les plus importants personnages y demeuraient. Ce fut le cas deScaurus, de Catulus,

de Crassus, de Catilina, de Clodius, d'Antoine d'Hortensius, de Cicéron. César, si noble qu'il fût, n'avait eu garde de les imiter. Pour se rendre agréable aux démocrates, il s'était logé dans le quartier populaire de la Suburra; il y résida jusqu'au jour où, s'étant fait élire pontife, il vint occuper la Regia du Forum.

Auguste n'était encore que le triumvir Octave quand il acheta, sur le Palatin, la maison de l'orateur Hortensius. Il l'agrandit un peu, dans la suite ; mais elle conserva toujours l'aspect d'une demeure privée. Comme on peut le voir par les fouilles, elle se composait de pièces étroites, distribuées symétriquement autour d'un péristyle, sur le plan normal des habitations romaines. Auguste y vécut pendant tout son règne, de la façon la plus simple, avec une modestie élégante et du meilleur goût. Suétone nous a décrit cette maison : « Elle n'était remarquable ni par sa grandeur ni par sa décoration. Les portiques, peu développés, avaient pour soutien des colonnes en pierre commune des Monts Albains. Dans les chambres, on ne voyait ni marbre ni mosaïque. Pendant plus de quarante ans, il occupa la même pièce, été comme hiver. Un particulier ayant quelque aisance dédaignerait les meubles dont il se ser-

vait. Il ne portait guère que des vêtements faits chez lui, par sa sœur, sa femme, sa fille. Il mangeait sobrement. Son menu habituel, c'était le gros pain, le lait, le fromage, le poisson, les figues fraîches. Il prenait fort peu de vin. » Autour de sa demeure, et comme pour en détourner l'attention publique, il éleva des monuments splendides, parmi lesquels ce fameux Temple d'Apollon Palatin, qui rappelait l'intervention du dieu à la bataille d'Actium :

Actius hœc ceniens arcum intendebat Apollo (i).

Un vaste portique entourait le sanctuaire. Deux bibliothèques y attenaient. Les colonnes de marbre, les pavements de porphyre et de jaspe, les panneaux d'ivoire, les chefs-d'œuvre de la statuaire grecque y étaient multipliés.

En arrière de la Maison d'Auguste, se trouvait un exèdre, sorte d'hémicycle, d'où l'Empereur pouvait, sans sortir de chez lui, assister aux spectacles du Grand Cirque. On sait que les jeux publics furent, pour Auguste, un puis»sant moyen de règne. Il en fit comme une institution d'État. Aussi s'imposait-il le devoir strict de les présider, malgré la perte de temps

(i) Enéide, VIU, 704.

qui en résultait pour lui; car les jeux duraient parfois la journée entière. Si quelque affaire grave l'obligeait, par hasard, à quitter l'exèdre, il en demandait la permission au peuple, nous dit Suétone, qui ajoute : « Mais, tant qu'il restait dans sa loge, il ne faisait rien autre chose que suivre le spectacle afin de ne pas s'exposer aux murmures que César avait souvent provoqués pour s'être occupé à lire des lettres pendant la représentation. »

La simplicité dont Auguste s'entourait se retrouve dans la Maison de Livie.

Trois chambres s'ouvrant au fond d'un atrium, une quatrième salle servant de tricli- «zww/puis, à l'extrémité d'un couloir, quelques pièces minuscules, d'un usage domestique, — c'était là toute l'habitation. Elle n'avait d'autre luxe qu'un décor de fresques murales, qui sont parmi les plus belles qu'on ait découvertes à Rome. Les sujets représentés sont des aventures mythologiques, des épisodes champêtres ou religieux, des perspectives architecturales, des paysages, des guirlandes, etc. D'un sentiment vif et délicat, d'une exécution rapide, sobre et légère, ces peintures rappellent les plus heureuses créations de l'art alexandrin. L'une d'elles se distingue même par un style si

élevé, qu'elle fait penser à quelque chef-d'œuvre grec dont elle serait la copie. Elle met en scène la nymphe lo, captive d'Argus et qu'Hermès vient délivrer. Assise au pied d'une colonne, la victime de Héra tourne vers le ciel ses yeux en pleurs. L'élégance de l'attitude, la finesse des contours, la grâce de la draperie tombante, le charme tendre de l'expression communiquent à la figure un parfum délicat d'hellénisme.

C'est là, croit-on, que Livie se retira pendant son veuvage. Elle y habita quinze ans, altière, dominatrice et astucieuse comme autrefois, poursuivant contre son fils un duel implacable et sourd, toute occupée à proclamer le culte de son époux, à constituer l'absolutisme impérial en dogme religieux, à fonder le droit divin de l'Empire.

Tibère, qui affectait comme Auguste la simplicité, estima cependant que la maison de son prédécesseur était par trop modeste, et il s'en fit construire une plus vaste. La Domus Tiberiana s'élevait à l'angle nord du Palatin, en haut du Clivus Victor ise. Les cyprès et les chênes-verts la recouvrent aujourd'hui. Tibère d'ailleurs n'y demeura guère. Bientôt rassasié du pouvoir, las des honneurs, dégoûté des flatteries, et, comme tous les épuisés, avide de

sensations violentes, il abandonna Rome pour Caprée.

Avec Caligula, les mœurs des cours asiatiques s'installèrent au Palatin. Il agrandit considérablement la Maison de Tibère, en faisant élever sur les penses de la colline ces étages de salles, dont les voûtes et les arcs en ruine composent un décor si pittoresque.

Le despotisme impérial, sous sa forme la plus monstrueuse, a pris naissance là. Du premier coup, Caïus César mesura ce que Rome pouvait supporter de tyrannie. Un siècle et demi à l'avance, il aurait pu dire comme Caracalla : « J e peux tout et sur tous » . Le monde fut, dès lors, livré à un monomane féroce, qui ne se plaisait qu'à l'extraordinaire et au gigantesque. Un jour, il fit jeter une passerelle qui, par-dessus le Vélahre, reliait son palais au Capitule, afin de pouvoir plus commodément aller s'entretenir avec a sor frère » Jupiter. Une autre fois, il se dédia un temple où il s 'adorait lui-même , et il désigna son cheval Incitatus comme un des pontifes de ce nouveau sacerdoce. A Rome qui avait déjà vu tant d'horreurs, il montra ce qu'elle ne connaissait pas encore, — une passion maniaque du meurtre, le besoin de tuer, indépendamment de loatc

idée de vengeance et d'intérêt, pour la seule joie de faire souffrir et de voir couler le sang. Il se faisait donner le spectacle de la torture dans ses orgies. Et l'on sait le gracieux compliment qu'il tourna un soir à la voluptueuse Césonia, en lui caressant la nuque : « Il suffirait d'un signe de moi pour que cette jolie tête tombât. » Le Palatin, qui servit de théâtre aux extravagances et aux débauches de ce bouffon épileptique, garde aussi le souvenir de sa mort. Une conjuration se forma contre lui, dans la quatrième année de son règne : elle avait pour chef un tribun militaire, Cassius Chéréas, que l'Empereur avait offensé par des injures obscènes. Le 24 janvier 41, Caligula, qui venait de présider à des jeux sur le Forum, voulut rentrer au palais vers midi. Laissant sa garde germa:ne prendre la rue Palatine, il s'engagea presque seul dans le Cryptoportique, galerie couverte qui serpentait sous les constructions impériales et que les fouilles récentes ont exhumée en partie. Les conjurés l'attendaient là, dans le jour blafard qui filtrait par les ouvertures de la voûte. Chéréas s'était réservé le droit de frapper le premier coup; il l'asséna en pleine tête : ses complices achevèrent son oeuvre,

Lorsqu'on parcourt le Cryptoportique à la tombée de la nuit, cette scène tragique fait place à une autre image. On croit y voir passer Messaline, telle que Juvénal nous l'a dépeinte, dérobant sa chevelure noire sous une perruque fauve, accompagnée d'une seule esclave, et courant d'un pas furtif aux bouges de la Suburra :

Ausa Palatino tegetem praîferre cubili, Linquebat, comité ancilla non amplius una, Et nigrum flavo crinem abscondente galero.

Néron n'a lédssé aucune trace au Palatin. Il se plaignait sans cesse d'y être à l'étroit et tenait pour de piètres personnages ses prédécesseurs qui s'étaient contentés de si peu. Il chercha donc en dehors de la colline impériale l'espace nécessaire aux constructions qu'il méditait; il le trouva dans la plaine qui sépare le Caelius de l'Esquilin. Ses architectes lui bâtirent à la hâte cette Maison Dorée, qui dépassait en richesse décorative, en profusion de matières précieuses, les plus fastueux édifices du despotisme oriental.

En outre des palais, la résidence comprenait Jes jardins, des bois, des champs, des piscines, et un grand lac artificiel où les aqueducs entretenaient de l'eau courante. La superficie du parc mesurait plus de cent hectares.

LK ['ALATIN 31

La réaction des Fia viens contre la mémoire de Néron profita au Palatin. Ils revinrent y demeurer, comme pour placer leur dynastie récente sous la protection des monuments les plus antiques de Rome et des souvenirs les plus sacré de la patrie.

Vespasien, imitant la simplicité d'Auguste, vécut avec une économie sévère dans les anciens palais impériaux. Titus suivit son exemple. L'un et l'autre pourtant étaient passionnés de construction; mais, pour mieux faire ressortir l'égoïsme de Néron, ils n'entreprirent que des travaux d'utilité publique, tiicrmes, amphithéâtre, temples, basiliques, etc.. « Rome enfin, disait Martial, est rendue à elle-même. Grâce à toi, César, ce qui ne servait qu'au plaisir d'un seul homme est offert maintenant à la jouissance de tous. »

Le frère du sage Titus ne lui ressemblait guère. Domitien reprit, quoique avec plus d'intelligence et de mesure, la tradition de Caligula. Il se faisait rendre les honneurs divins, et le préambule de ses édits portait : « Notre seigneur et dieu ordonne... » Le palais qu'il s'éleva sur le Palatin témoigne le progrès que les mœurs monarchiques accomplirent sous son règne. Les poètes contemporains s'épuisent en hyperboles

pour vanter le nouveau « sanctuaire » de la puissance impériale.

Il est presque entièrement déblayé aujourd'hui. Conforme au plan classique des maisons romaines, il n'a de particulier que la grandeur de ses proportions. 11 s'ouvrait à l'est par un vestibule majestueux qui se développait sur toute la face du monument. La porte centrale donnait accès dans une pièce immense, terminée en abside. Seize colonnes corinthiennes en marbre de Phrygie supportaient la voûte. Des niches ornées de statues étaient creusées dans le mur extérieur. Et, sur toutes les parties de la construction, les ornements étaient prodigués, jusqu'à l'excès; car les folies architecturales de Néron avaient perverti le goût des artistes. C'était VAula regia, la salle oià le prince tenait ses audiences, vraie « salle du trône ». Domitien est, en effet, le premier empereur qui ait siégé sur un trône. Au delà s'étendciit le Peristylium, vaste cour de trois mille mètres carrés, que bordait un portique. Le Triclinium occupait l'arrière du bâtiment. A droite et à gauche, de larges fenêtres laissaient voir deux nymphées, où l'eau jaillissait d'une fontaine de marbre, parmi les verdures et les fleurs. C'était la plus belle salle à manger que Rome eut en-

core vue. Martial comparait aux banquets de l'Olympe les repas qu'on y servait, et Stace qui fut un jour admis à l'honneur de s'y asseoir se crut à la table même de Jupiter. Assurément, on ne saurait faire trop large part à la flatterie dans les descriptions enthousiastes des deux poètes. Il ne faut pas moins reconnaître la splendeur qui régnait à la cour des Césars,

Sur les cotés du palais, on a découvert encore des salles nombreuses, dont l'attribution est incertaine. L'une d'elles, qui est située à droite de VAu/a regia^ semble être la basilique où l'Empereur rendait la justice. Les autres constituaient, sans doute, les appartements privés.

Un stade, ceint d'une galerie à deux étages, s'étendait à proximité. On y exécutait des jeux athlétiques, des courses à pied, des récitations de poésie, des chœurs de harpe et de chant.

Cette magnifique demeure servit de cadre à la plus sombre existence. Domitien vécut ses dernières années dans la crainte continuelle des conjurations. Assiégé de terreurs, vieilli avant l'âge, soupçonnant tous ceux qui l'approchaient, croyant percevoir dans les moindres faits un présage sinistre, il n'osait plus sortir de son palais. On le voyait errer seul, pâle et farouche,

SOUS les portiques. Les délateurs, cette plaie hideuse de l'empire romain, exploitaient sa frayeur. Les supplices succédaient aux supplices. Chaque famille noble était frappée à son tour. « Dans la noblesse, disait Juvénal, c'est un miracle de vieillir. » Plus Domitien avait peur, plus il devenait cruel. Mais, comme il advient toujours, chaque supplice nouveau provoquait une conspiration nouvelle, chaque victime un vengeur. Il fournit lui-même les moyens de le tuer. Le i8 septembre 96, un prétendu dénonciateur qu'il recevait en audience secrète lui enfonça un poignard dans le ventre.

L'Empire touchait à son déclin, quand Septime Sévère imagina de se faire construire sur le Palatin une habitation qui éclipsât toutes les autres. Ce prince, dont la figure et l'accent ne révélaient que trop l'origine africaine, éprouvait le besoin de rehausser le prestige de sa dynastie aux yeux du peuple que les hasards de l'élection militaire l'avaient appelé à gouverner. Il s'établit à la seule place qui restât libre sur la colline, c'est-à-dire en face du Caelius, au delà du stade bâti par les Flaviens. Pour étendre la surface disponible, il prolongea la crête par d'énormes substructions. Rien ne subsiste de ce palais grandiose, sinon des murs croulants, des co-

lonnes rompues, des voûtes effondrées. Toutefois on reconnaît encore la loge impériale, superbe terrasse qui, dominant le Grand Cirque, permettait à l'Empereur de suivre les jeux sans sortir de chez lui, comme faisait Auguste.

Quelques soubassements situés en contrebas, le long de la Voie Triomphale, sont aussi tout ce qui reste du fameux Septizonium. Cette gigantesque façade se composait d'un portique, à trois ordres étages, qui se développait sur cent mètres de long. Par une fortune singulière, l'édifice parvint jusqu'au seizième siècle, sans trop souffrir ni du temps ni des hommes. Mais, vers 1585, Sixte-Quint le fit jeter bas pour en tirer les matériaux nécessaires à ses entreprises architecturales.

Après le transfert de la capitale à Byzance (330), les palais des Césars se dégradèrent, faute d'entretien. Au cinquième siècle, les Goths et les Vatidales pillèrent le peu qu'on y avait laissé de richesses. Quand la Ville Éternelle tomba au rang de préfecture grecque, les monuments délabrés du Palatin servirent Je résidence aux fonctionnaires helléniques. Le Duc de Rome, chef de l'administration provinciale, y avait sa demeure et sa chancellerie. De temps à aut're.

l'Exarque de Ravenne, véritable roi d'Italie, venait y faire un bref séjour. On l'accueillait avec les plus grands honneurs, tous les étendards et toutes les croix dehors ; car il avait dignité de patrice et disposait d'un pouvoir exorbitant.

Une fois, en 663, on vit arriver au Palatin VAutocratôr lui-même, Constant II. Les Romains, qui depuis deux siècles et demi n'avaient pas vu un empereur, n'oublièrent de longtemps celui-ci. Après les avoir éblouis par sa splendeur, édifiés par sa dévotion, il les rançonna impitoyablement. Lorsque enfin la conquête lombarde eut anéanti l'Exarchat, les palais impériaux n'abritèrent plus personne. Leurs murs chancelants s'écroulèrent aussitôt. La végétation accomplit alors son œuvre lente et poétique, à laquelle rien ne résiste : elle recouvrit tout.

Au seizième siècle, l'art perfectionna îe travail de la nature. Les jardins merveilleux des Farnèse ensevelirent sous les fleurs la colline qui avait vu naître et mourir la pmssance romaine, où s'était fondée puis dissoute la société la plus forte, la plus féconde et, malgré des époques détestables, la plus glorieuse qu'aient instituée les hommes.

LE CAPITULE

L'Église et le Couvent à'Ara-Caîi. — Le Capitole au moyen âge. — La statue de Marc-Aurèle. — Le Palais des Conservateurs et le Musée Capitolin.

De tous les monuments qui faisaient jadis la gioire du Capitole, quelques débris du Tahularium sont tout ce qui subsiste. Nul vestige ne rappelle le fameux Temple de Jupiter Optimus Maximus, « demeure terrestre du roi des dieux », comme l'appelait Cicéron, ni le Temple de Jupiter Férétrien, où s'entassaient les trophées des peuples vaincus, ni les trente autres sanctuaires où les images de toutes les divinités ^e trouvaient réunies comme au centre de la religion et de l'empire.

L'établissement du christianisme et l'exode à Constantinople entraînèrent peu à peu la déchéance des édifices capitolins. Leur ruine fut consommée par les Goths de Totila, qui les incendièrent en 546. Alors, ce ne fut plus qu'un amas de décombres, dont la végétation s'empara bientôt.

Vers le milieu du onzième siècle, les Bénédictins déblayèrent l'extrémité septentrionale du mont pour y construire l'église de Sainte-Mariein-Capitolio^ vocable qu'elle échangea plus tard contre celui à' Ara-Cœli : un couvent y attenait. La légende selon laquelle le Christ enfant serait apparu à Auguste sur l'emplacement de T église est née à cette époque. Dans sa forme première, le fabuleux récit ne manque pas de grandeur. Inquiet de l'avenir réservé à son œuvre, l'Empereur vieillissant se fait porter un jour au Temple d'Apollon Capitolin et demande à la Sibylle : « Après moi, qui sera le maître du monde? » Le dieu reste muet. Par deux fois, César Auguste renouvelle sa prière, en y joignant une hécatombe. Apollon dicte alors ces paroles à sa prêtresse : « Un enfant juif, dieu lui-même et plus fort que tous les dieux, m'ordonne de quitter le ciel et de lui céder la place. Ne m'invoque donc plus; car c'est aux enfers que désormais j'habiterai tristement. » Frappé de cet oracle, l'Empereur fait aussitôt ériger un autel à l'Enfant divin, avec cette épigraphe : Ara filii Dei : « Autel du Fils de Dieu. »

Le reste de la colline garda son aspect sauvage. Les arbres et les ronces recouvraient partout les murs effondrés des sanctuaires anti-

LE CAPITULE 39

ques. Le vers de Virgile pouvait s'appliquer encore, sauf à le retourner :

Aurea nunc, olim silvestribus horrida dumis.

Le réveil des idées municipales au douzième siècle ouvrit une ère nouvelle pour le Capitole. Dans l'imagination populaire, le mont retrouva soudain son prestige. On se rappela qu'il avait été, selon la belle expression de Fazio degli Uberti,

Di tutto il mondo l'alteacza e l'orgoglio.

On ne le vit plus qu'à travers sa splendeur passée. Il devint, aux yeux de tous, le symbole des espérances romaines. Une construction massive, élevée au sommet de V Intermontium^ servit de palais communal. Le magistrat élu, qui y siégeait soiis le nom de Sénateur, croyait sincèrement incarner en sa personne la majesté du Sénat antique. L'exergue Senatus Popu- LUSQUE ROMANUS entoura, sur les monnaies, l'effigie de saint Pierre. Toute la vie intérieure de la cité se concentra désormais au Capitole. C'est de là que, au nom de l'évangile, Arnauld de Brescia lançait le peuple à l'assaut du Saint- Siège. C'est là aussi que, le 8 avril 1341, Pétrarque reçut la couronne poctique. C'est là

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enfin que, le 20 mai 1347, Cola di Rienzo, croyant renouveler l'entreprise des Gracques, se fit proclamer a Tribun de la sacrée République romaine, par la volonté du Très-clément Sei gneur Jésus-Christ ».

Ce renouveau de gloire jeta sur l'Église d'Ara-Cœli un vif éclat. En 1250, Innocent IV avait retiré le monastère aux Bénédictins, pour l'attribuer à l'ordre tout jeune et tout-puissant des Franciscains. Durant plus d'un siècle, les Cosmati travaillèrent à la parure de l'église. On doit à ces habiles marbriers les curieux ambons de mosaïque et de porphyre qui ornent aujourd'hui encore la nef. On leur doit également les tombes des Savelli et ce beau sarcophage du cardinal d'Acquasparta où l'on croit reconnaître un souffle de l'art florentin (1302).

Ce zèle décoratif continua jusque dans la période d'extrême misère que fut, pour la Ville Éternelle, l'exil d'Avignon. Le haut escalier de marbre qui précède le portail de l'église est, en effet, le seul monument public que les architectes romains aient construit en l'absence des papes.

La Renaissance ne pouvait négliger un lieu si fertile en souvenirs antiques. Les rudes constructions du moyen âge furent jetées bas. Et,

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pour les remplacer, Michel-Ange conçut un vaste plan de palais, de rampes et de terrasses. Par malheur, il n'eut le temps que d'amorcer les travaux. Les motifs vulgaires que ses successeurs, les Rainaldi et les Giovanni del Duca, ont introduits dans les façades n'ont pu détruire cependant l'effet de l'ordonnance générale. L'ensemble reste beau, majestueux, digne de la place qu'il occupe et du maître qui l'a composé.

En 1471, Sixte IV fonda, au Capitule, un musée de statues antiques. Déjà, quelques années auparavant, Paul II avait constitué, dans son fameux Palais de Saint-Marc, un trésor d'art ancien. Mais ce n'était qu'une collection privée. L'Italie doit au Rovère sa première collection publique.

A l'origine, la galerie comprenait une trentaine d'œuvres au plus, déposées au Palais des Conservateurs. Elle s'accrut de telle sorte qu'elle envahit le palais d'en face, dont Innocent X fit le Musée Capitolin.

Entre les deux monuments, la statue de Marc-Aurèle s'élève sur un piédestal de marbre, taillé par Michel-Ange dans une corniche du Forum de Trajan. La pose de l'Empereur est

la simplicité même. Il étend la mam, comme pour souligner quelques paroles de clémence ou d'apaisement. Et ce geste est si large, si noble, qu'il communique à tout le personnage unt autorité suprême. Le cheval n'est pas digne du cavalier. C'est une bête à courte encolure, à membres épais, et dont les mouvements d'ailleurs sont désaccordés. Les artistes de la Renaissance ont trouvé dans cette statue la formule de leurs effigies équestres. Séduits par la grande tournure de l'œuvre, ils n'en voyaient pas les incorrections. C'est ainsi que le cheval prit à leurs yeux la valeur d'un type. Donatello et Raphaël s'en sont inspirés, l'un pour le palefroi que monte le Gattamelata de Padoue, l'autre pour la haquenée qui porte le pape saint Léon dans la fresque du Vatican.

Le chef-d'œuvre du Palais des Conservateurs y est entré le jour même où Sixte IV a fondé la collection. C'est le bronze connu sous le nom de Spinario. La statuette représente un jeune garçon, — un élève du stade sans doute, — qui s'arrache une épine du pied. Ce qui frappe d'abord, ce sont les défauts : la grosseur de la tête, l'exécution inhabile des mains, la facture massive des jambes. Mais la pose, aux lignes rompues, est aussi originale que libre et vraie ;

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on la dirait prise sur le vif. Le modelé du torse est irréprochable. La physionomie témoigne de l'observation la plus juste. Et l'œuvre entière dégage un vif parfum de naturalisme archaïque. A quelle école attribuer ce bronze? Quelle date lui assigner? Faut-il n'y voir qu'un pastiche, un de ces charmants ouvrages de dilettantisme et d'érudition où les sculpteurs grecs du premier siècle se plaisaient à reproduire le style des vieux maîtres argiens? N'y faut-il pas discerner plutôt le réalisme sincère de l'un de ces maîtres eux-mêmes ou, du moins, leur pure et immédiate tradition? La sagacité des archéologues n'a pu résoudre encore le problème.

Même incertitude pour V Aphrodite de l'Esquilin. Par la fraîcheur et la spontanéité de l'inspiration, la figure fait songer aux œuvres savoureuses du cinquième siècle commençant. Il faudrait alors lui retirer son titre. Car, pour une image divine, elle est vraiment trop peu idéale. Quelque liberté que l'art hellénique se soit permise envers les types religieux, jamais il n'a traité le corps d'une déesse avec ce réalisme cru, avec cette indiscrète précision. Tous les détails du modelé trahissent l'original vivant. La prétendue Aphrodite ne serait donc qu'une jeune hétaïre ou une vierge qui sort du

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bain. D'autre part, une certaine recherche dans la pose et la présence du serpent d'Isis sur le vase où s'appuie la statue évoquent la pensée de l'hellénisme alexandrin. Dans ce cas, Is pseudo-Vénus ne serait qu'une Romaine du temps de César, quelque affranchie au nom asiatique tel que Syra, Lesbia, Phrygia, quelque voluptueuse amie de Caîlius ou de Catulle, de Gallus ou de PoUion.

Le Marsyas affirme au contraire sa date. Cette facture minutieuse et incisive, cette savante anatomie, cette poursuite de l'effet dramatique accusent nettement le style qui prévalut à Pergame, au troisième siècle.

Deux statuettes, le Vieux pêcheur et la Vieille paysanne, méritent encore l'attention. La sculpture alexandrine s'y révèle ;ous un de ses aspects les plus originaux. Éprise d'exactitude, cherchant avant tout le caractère individuel et le détail expressif, elle abandonne les sujets mythologiques et demande aux scènes de la vie réelle ses motifs de composition. Quelle vérité dans les figures de ces deux pauvres gens ! Le Pêcheur, tout perclus et voûté par l'âge, est-il assez finement observé! Ne croit-on pas le roir marcher de son pas traînant? Et la Paysanne^ aux joues caves, aux seins flétris, au torse

LE CAPITOLE 45

famélique enveloppé d'affreuses bardes, quelle émouvante image de misère et de vieillessej

La collection créée par Sixte IV est de faible importance, si on la compare à celle qu'Innocent X lui a donnée pour rivale. Sans compter l'inappréciable série des bustes impériaux, le Musée Capitolin possède pour le moins cent cinquante statues, parmi lesquelles on en pomrait citer une vingtaine de l'ordre le plus élevé, comme Y Amazone blessée, le Satyre au repos y V Aphrodite au bain, le Gaulois mourant.

Pour se faire une idée juste de V Amazone blessée, il faut corriger d'abord la restauration défectueuse du bras droit qui, dans l'état primitif, s'appuyait sur une lance. La guerrière a été frappée sous le sein. Avec précaution, elle écarte de sa blessure les plis de sa tunique. Le visage exprime une douleur vive, mais contenue et qui laisse aux lignes du corps toute leur noblesse. A quel maître convient-il d'attribuer le type de cette statue? On hésite entre Phidias et Polyclète. Ce qui ne fait pas doute, c'est l'originale beauté de cette figure, où l'é'égance féminine s'allie à la force virile. Dei.x siècles plus tard, les artistes grecs chercheront de nouveau à fondre en un seul être les caractères des deux

sexes. Mais, au lieu d'un idéal hôn '; ^ue et sain, ils évoqueront l'image perverse de l'hermaphrodite.

Le Satyre au repos dénonce, dans la sinuosité de ses lignes, le rythme cher à Praxitèle. Appuyé nonchalamment sur un ar^re, le jeune faune semble poursuivre une lente et sensuelle rêverie. Sa pose oblique fait saillir une des hanches, relève une des épaules, imprime à tout le corps une ondulation gracieuse. Le moelleux des formes juvéniles, la souplesse de la vie adolescente n'ont peut-être jamais été rendus en traits plus charmants.

C'est encore à Praxitèle qu'il faut attribuer le type de V Aphrodite au bain. De même que la Cnidienne du Vatican, la déesse est représentée nue descendant vers l'eau. Mais son regard et sa pose expriment une pudeur plus délicate. 11 ne lui suffit pas d'étendre négligemment une main devant sa nudité : elle la couvre de ses deux bras. Et la crainte d'être surprise lui rend les yeux inquiets. La beauté dont resplendit ce Corps divin est de celles qu'on ne décrit pas. Comment traduire par des mots l'harmonie et la pureté de ces contours, la suprême élégance de ces galbes, la séduction de ce modelé souple, large et fondu?

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Le Gaulois mourant appartient au cycle de statues qui décorait le monument votif érigé, vers 220, par Attale I*', dynaste de Pergame, pour célébrer sa victoire sur les Galates. Une vie intense anime ce marbre. Le travail de la musculature est ferme et serré. Les caractères de race y sont, en outre, fortement accusés, — par exemple, dans la carrure des épaules, dans la rudesse des traits, dans le hérissement des cheveux. Et c'est la première fois que l'art grec poursuit avec cette précision la vérité ethnique. Mais, pour être un Barbare, le personnage n'en meurt pas moins noblement. Son agonie est d'un héros. Frappé à l'instant même où il sonnait la charge, comme l'indique son cor tombé près de lui, il expire sur son bouclier. L'âme qui va sortir de sa poitrine haletante vaut celle des guerriers d'Homère et des soldats de Marathon.

L'Amphithéâtre Flavien. — Les gladiateurs. — Les martyrs.

En substituant le nom de Colisée à celui d'Amphithéâtre Flavien, la coutume a fait tort à l'histoire; car l'édifice est l'œuvre propre de la famille flavienne et porte éminemment le caractère dynastique. Pour flatter la multitude et lui faire oublier Néron, à qui elle gardait un souvenir prestigieux, Vespasien résolut d'élever un amphithéâtre extraordinaire de grandeur et de luxe. Pour mieux marquer son dessein, il jeta les fondations à la place même où s'étendait le fameux lac artificiel de la Maison Dorée. La mort le surprit au milieu de ses travaux. Titus les continua. Les prisonniers juifs qu'il avait ramenés de Jérusalem furent employés à la construction. Dix-huit siècles plus tôt, leurs ancêtres, captifs en Egypte, avaient connu aussi « l'amertume que c'est de remuer la brique

et le mortier pour le compte d'un vainqueur (i) », La dédicace du monument fut célébrée en 80. Mais les grands spectacles n'y furent inaugurés que par Domitien.

Au dehors, l'amphithéâtre offre quatre ordonnances superposées. Les trois premières consistent en arcades ornées de colonnes ; la quatrième est composée de pilastres dont la faible saillie contraste avec les reliefs vigoureux des étages inférieurs. Les colonnes du rez-dechaussée sont de l'ordre dorique, mais sans triglyphe à la frise. L'ordre ionique règne au premier étage, et l'ordre corinthien aux deux derniers. L'ellipse du plan ne mesure pas moins de cinq cent vingt mètres. A l'intérieur, des ceintures de gradins où soixante mille spectateurs pouvaient trouver place s'élèvent à quarante mètres autour de l'arène. Une ingénieuse combinaison de couloirs, de passages, d'escaliers, de galeries, fait communiquer entre elles toutes les parties de l'édifice. L'œuvre n'est donc pas seulement une des plus grandioses de l'art romain; elle montre, en outre, à quel degré de science et d'habileté les architectes anciens étaient parvenus. Considéré dans sa masse to-

(1) Exode, I, 14.

taie, le monument est merveilleux d'harmonie, d'ampleur et de force. Par contre, le détail soulève plus d'une critique. La superposition des trois ordres, et la fonction toute décorative des colonnes contreviennent absolument aux règles de logique et de goût instituées par l'art grec. On reconnaît, en outre, à l'imperfection des ajustements et des moulures, la hâte avec laquelle l'ouvrage a été conduit. L'entreprise n'a duré, en effet, que deux ans et neuf mois.

Mais l'intérêt du Colisée est moins dans son architecture que dans sa signification morale. La Rome impériale n'a pas laissé de monument plus expressif de son caractère, de ses instincts, de tout le travail intérieur qui, en la désagrégeant, préparait l'avenir. Une partie de l'âme moderne est faite encore des passions qui ont fermenté dans cette cuve immense. Les plus viles passions, et les plus nobles!

Si haut que l'on remonte dans l'histoire du peuple romain, on ne voit pas qu'il ait jamais eu le cœur tendre. Il ignorait la pitié. Les traits de clémence qu'on admire chez quelques-uns de ses grands hommes ne font que mieux ressortir la dureté des moeurs nationales. Aussi, les combats de gladiateurs, organisés d'abord à titre privé et pour rehausser la pompe des funé-

railles, devinrent-ils, au dernier temps de la République, le spectacle favori des Romains. César émerveilla la plèbe par l'éclat qu'il sut donner à ces jeux sanglants. Mais l'institution ne prit tout son développement que sous le règne d'Auguste. Celui-ci, récapitulant les actes de son principat, rappelait, comme un de ses titres de gloire, qu'il avait offert au peuple huit combats, où dix mille gladiateurs avaient été mis aux prises. Sous Domitien, ces fêtes, qui étaient jusqu'alors facultatives et qui ne pouvaient être célébrées plus de deux fois par an, furent déclarées obligatoires pendant dix journées au moins. Trajan fit mieux encore. Après sa victoire sur les Daces, il organisa une série de représentations qui durèrent cent vingttrois jours et auxquelles prirent part dix mille hommes, c'est-à-dire autant qu'Auguste en avait fait combattre en dix-sept années. Bientôt, les gladiateurs professionnels ne suffisant plus aux besoins de l'arène, on eut recours aux condamnés publics. Il en venait de toutes les provinces de l'Empire, par convois réguliers Les tribunaux devinrent ainsi les pourvoyeurs du Cirque. De préférence, les criminels étaient réservés aux luttes contre les animaux féroces. Mais, poxir les gprandes fêtes, il fallait attendre

l'occasion d'un triomphe : les captifs procuraient alors une ample recrue à l'amphithéâtre. Le Colisée a vu mourir, de la sorte, des Bretons, des Suèves, des Daces, des Quades, des Sarmates, des Éthiopiens, des Parthes, et plus tard, des Goths, des Alains, des Gépides, précurseurs des peuples qui subjugueront bientôt Rome (i). Ces représentations-là étaient les plus recherchées de toutes, comme étant les plus pittoresques et les plus animées; car les captifs de chaque pays combattaient avec leurs costumes, leurs armes et leur escrime propres. Souvent, ces gladiateurs forcés refusaient de se prêter au jeu atroce qu'on leur imposait, et préféraient le suicide. Un jour, trente Germains s'étranglèrent dans leur prison, à l'instant de descendre dans le Cirque. Seule entre toutes, la civilisation romaine a connu ces horreurs. Jamais, avant elle, on n'avait eu l'idée que la souffrance et la mort pussent être données en spectacle, que l'effusion du sang pût être offerte à l'amusement d'un peuple.

L'ironie du sort a voulu que ces divertisse-

(i) Le dernier combat de ce genre eut liea en 404, sous Honorius, à l'occasion des victoires remportées par Stilicon sur les Goths. Six ans plus tard, Alairic entrait dans Rome et la dévasUit ,

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ments ignobles assurassent le salut moral de l'humanité. La foi du monde s'est décidée dans l'arène de l'Amphithéâtre Flavien. C'est là que le christianisme a triomphé par ses martyrs; c'est là qu'il a fait ses plus belles conquêtes; c'est là qu'il a opéré ses plus difficiles conversions. La force impériale a rencontré là une résistance indomptable. En confessant leur foi jusque sous la dent des bêtes, quelques pauvres gens, aux noms oubliés, ont vaincu le despotisme romain.

Pendant le moyen âge, le Colisée fut la ruine la plus notoire de Rome, celle dont les pèlerins emportaient le plus grand souvenir. Au huitième siècle, une prophétie s'accrédita, selon laquelle la chute de l'édifice marquerait la fin de Rome et du monde : Quamdiu stat Colyseus, stat et Roma. Quando cadet Colyseus, cadet et Roma. Quando cadet Roma, cadet ei mundus. La destination primitive du monument était d'ailleurs oubliée. Il n'en paraissait que plus imposant ; car on ne doutait pas qu'il eût été jadis recouvert d'une voûte. Avec non moins d'assurance, on y reconnut un ancien Temple du Soleil. On désigna même l'architecte, Virgile, qui passait pour avoir eu le don de magie : une construction aussi énorme

n'avait pu être élevée, en effet, que par des moyens surnaturels.

Puis, des barons romains, les Frangipani, les Annibaldi, transformèrent l'amphithéâtre en forteresse. En 1312, l'empereur Henri VII les contraignit à le restituer au Sénat et au peuple. L'édifice redevint alors ce qu'il avait été originairement : un lieu de spectacles. On y organisa des combats de taureaux et des représentations dramatiques. Mais le retour du Saint-Siège à Rome, après l'exil d'Avignon, porta un coup funeste au Colisée. On s'en servit comme d'une carrière, pour construire de.s églises et des palais. De Nicolas V à Paul III, c'est-à-dire pendant plus de cent années, ce vandalisme inconscient se poursuivit. Le monument était d'ailleurs si farouche et broussailleux, que les loups y avaient élu domicile. Le 10 décembre 15 12, un de ces animaux se jeta au travers du cortège de Jules II et s'esquiva dans les vignes du Ca^lius. Ils infestaient le quartier au point qu'il fallut instituer une prime pour les détruire.

La dévastation recommença au dix-huitième siècle. L'édifice ne fut sauvé que le jour où Benoît XIV le consacra, en mémoire des martyrs, à la Passion de Jésus-Christ. Ce qui le pro-

tégea mieux, c'est un sentiment tout moderne, fait d'art et de rêverie : le sentiment des ruines. La date où il apparut peut être marquée avec exactitude. En 1739, le président de Brosses l'ignorait encore, puisqu'il souhaitait qu'on abattît une moitié du Colisée pour restaurer l'autre : « car il vaudrait mieux, disait-il, avoir une moitié d'amphithéâtre en bon état qu'un amphithéâtre entier en ruines. » Mais, à vingtcinq ans de là, Duclos écrivait cette phrase mémorable : « Les débris de monuments jettent l'âme dans une sorte de mélancolie qui n'est pas la tristesse, et font naître des réflexions sur le sort des empires. » La note est désormais donnée. On sait comme un Goethe, un Chateaubriand, un Byron l'ont amplifiée, quels effets d'éloquence et de lyrisme ils en ont tirés.

LE PANTHÉON

Le monument d' Agrippa. — Lei constructions d'Adrien et de Septime Sévère.

Au premier aspect, on est frappé surtout des contrastes. Entre la façade et le corps de l'édifice, on ne saisit aucun rapport. L'une, composée de colonnes et de plates-bandes, n'est faite que d'éléments rectilignes; l'autre, élevé sur plan circulaire, n'est formé que de surfaces coorbes. Le vestibule, élégant et lumineux comme un pronaos grec, s'ouvre largement aux regards du dehors; la rotonde, au contraire, est grave, massive et close comme un sépulcre.

L'histoire du monument explique ces disparates.

Marcus Agrippa, l'ami d'Auguste et qui allait devenir son gendre, aussi ingénieux à servir le maître qu'à flatter le peuple, avait entrepris, à ses frais, l'embellissement de la capitale. Édifices publics, voies, aqueducs, fontaines, statues, portiques, — il ne cessait de construire et de restaurer. En l'année 33, il bâtit sur le

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Champ de Mars des thermes vastes et somptueux, — les premiers thermes que Rome ait connus. Six ans plus tard^ il y adjoignit un temple d'une richesse extrême, dédié aux divinités protectrices de la Gens Julia : les statues de Mars, de Vénus et de Jules César en occupaient les autels principaux. Autour de cet ensemble architectural s'étendaient de magnifiques jardins, arrosés d'eaux vives.

Il ne reste du sanctuaire primitif que le vestibule et le fronton. Encore ces deux parties ont-elles subi d'importantes modifications, au temps de Septime Sévère (203) . A cette époque, en efïet, l'ordonnance fut ramenée de dix colonnes à huit, par la suppression des supports extrêmes et par l'abaissement des rampants. Le style corinthien apparaît là dans toute sa beauté. La fantaisie ornementale des architectes n'a rien créé de plus heureux que ces chapiteaux où la feuille d'acanthe s'épanouit avec ampleur, sans rien perdre de la finesse et de la fermeté qu'elle avait chez les Grecs.

La cella de l'édifice, incendiée sous le règne de Trajan, a été reconstruite par Adrien vers l'année 123. Mais la forme ancienne ne fut pas restituée. Un style nouveau, que Rome venait d'emprunter à l'Orient, fut employé : le style

des grandes coupoles en massifs de briques. La disposition générale est d'une imposante simplicité. Au devant d'une paroi circulaire, une série d'admirables colonnes soutient un entablement, sur lequel repose un attique. De là s'élève un dôme énorme, creusé de larges caissons, et dont la courbe hardie s'achève à quarante-cinq mètres du sol. Aucune ouverture, aucune fenêtre dans cette immense voûte, sinon un orifice annulaire au sommet. Tombant d'une telle hauteur et de ce point unique, la lumière allonge toutes les ombres des saillies, s'épanche en nappes mystérieuses sous les architraves et les niches, fait ressembler l'ancien temple des Césars à un sépulcre colossal, à une crypte gigantesque.

En 6 10, ce merveilleux monument fut dédié à la Vierge et l'on y transféra les principales reliques des Catacombes, afin de les soustraire aux dévastations des Lombards. D'où, le vocable attribué à l'église : Sancta-Maria-ad-Martyres. Le sanctuaire fut bientôt l'un des plus vénérés de la Ville Apostolique. Il n'en fut pas moins pillé à fond, durant le séjour de l'empereur Constant II à Rome, en 663. Les papes du moyen âge et de la Renaissance tâchèrent plusieurs fois de le réparer. Mais, en 1631, Ur-

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bain VIII, reprenant l'œuvre du César byzantin, fit arracher la superbe charpente de bronze qui soutenait le toit du vestibule et qui est devenue le tabernacle de Saint-Pierre. Enfin, un siècle plus tard, Benoît XIV le dépouilla de sa dernière parure, — le splendide placage de porphyre et de marbre qui ornait l'attique.

En dépit de sa misère, le Panthéon a excité à travers les âges les plus vives admirations parmi les artistes et les savants. L'architecte du Baptistère de Florence s'en est certainement inspiré; Bramante en a tiré parti pour le dôme de Saint- Pierre; Raphaël a voulu y poursuivre, dans la tombe, son rêve de beauté.

Cet hommage du Sanzio a pris une forme infiniment touchante. L'artiste est enseveli dans une des chapelles, restaurée par lui-même. Une Vierge, dont il avait esquissé le modèle et que son élève Lorenzetto a sculptée, surmonte l'autel. Un sentiment si vif de l'antique anime cette statue que l'on croit reconnaître, sous ses voiles, une ébauche de la Vénus de Milo. Près du maître dorment ses disciples, Balthazar Peruzzi, Giovanni da Udine, Perino del Vaga, toute l'élite de l'école romaine. Et, pour que nulle douceur ne manquât aux songes du mort, sa fiancée, la tendre Maria Bibiena, repose là aussi.

LE FORUM DE TRAJAN Lacolonne Trajane. — La légende de Trajan au moyen âge.

Le Foram de Trajan faisait suite aux vastes ensembles monumentaux par lesquels les premiers Césars avaient peu à peu étendu le Forum de la République sur le revers septentrional du Mont Capitolin. L'architecte grec qui en était l'auteur, Apollodore, y avait déployé une magnificence extraordinaire et du meilleur goût. On y admirait un temple dédié à l'Empereur, un arc triomphal, une colonne, deux hémicycles, deux bibliothèques, et cette fameuse Basilique Ulpienne qui servit plus tard de modèle aux grandes églises fondées par Constantin. Quelques débris de portiques sont tout ce qui reste de ces édifices, dont le tiers à peine est déblayé. La colonne seule est demeurée intacte.

Elle était destinée à recevoir, dans son piédestal, les cendres de Trajan, et elle les y abrita, en effet, jusqu'au jour où les Goths

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d'Alaric dérobèrent l'urne d'or qui les contenait. Au-dessus du socle se dresse un majestueux fût de marbre ciselé, dont le chapiteau dorique supportait primitivement la statue de l'Empereur.

Les bas-reliefs qui s'enroulent autour de la colonne racontent, dans une sorte d'épopée sculpturale, les deux guerres soutenues contre les Daces. Chaque panneau est comme un chapitre de cette histoire belliqueuse. Passages de rivières, marches en plaine et en forêt, avantgardes et reconnaissances, bivouacs et retranchements, assauts, combats, poursuites, villes prises, conseils de guerre, sacrifices religieux, hivernages, ambulances, etc., toute la vie des légions romaines en campagne est retracée là. Et partout \ Imper at or est présent. Il nous est montré plus de cinquante fois, tantôt dans l'exercice majestueux de ses fonctions suprêmes, dans son double rôle de généralissime et de Grand Pontife, ■ — tantôt dans l'existence quotidienne au milieu de ses troupes, partageant leurs fatigues et leurs périls, s'astreignant à leurs privations, leur donnant la forte leçon de l'exemple, comme avait déjà fait César, comme feront plus tard Charles XII et Napoléon.

D'un intérêt singulier au point de vue docu-

mentaire, très curieuses également sous le rapport de la couleur locale et de la vérité pittoresque, ces sculptures sont plus remarquables encore par le souffle de vie qui les traverse toutes. On ne peut néanmoins leur reconnaître qu'une médiocre valeur d'art. Exécutées d'une main lourde et rude, composées de plans et de personnages trop nombreux, surchargées d'accessoires, elles sont la négation même des règles posées par les Grecs qui recherchaient avant tout, dans le bas-relief, la clarté concise de l'ordonnance et la finesse du travail plastique.

La conception de l'édifice est d'ailleurs éminemment romaine. L'idée ne serait jamais venue aux Grecs de consacrer à la gloire d'un homme un pareil monument, de faire aboutir à l'image déifiée de cet homme l'effort héroïque de toute une armée.

Au cours des invasions, la colonne Trajane fut renversée. Ses blocs jonchèrent le sol jusqu'au jour où Paul III Farnèse les releva. En 1587, Sixte-Quint fit placer au faîte une statue de saint Pierre, de sorte que maintenant tout l'elïort romain semble n'avoir eu d'autre raison, d'autre but que de préparer le triomphe du christianisme.

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