LE FORUM DE TRAJAN
Une des légendes les plus curieuses du moyen âge est née sur le Forum de Trajan. Le pape saint Grégoire (590-604), traversant un jour ce quartier de Rome, s'arrêta, dit-on, devant un bas-reliet où l'Empereur était représenté à cheval au milieu de ses troupes et suspendant sa marche pour rendre justice à une veuve qui le suppliait à genoux. Le bas-relief n'existe plus ; mais il est probable que la femme prosternée y jouait un rôle symbolique : elle figurait sans doute, selon l'usage, quelque nation vaincue ou quelque ville prise, implorant la clémence impériale. Toujours est-il que Grégoire fut saisi d'une émotion profonde à la pensée qu'un prince aussi vertueux que Trajan était damné. « Il pria et pleura », dit son biographe : oravit et flevit. Et sa prière fut si ardente, ses larmes si douloureuses, que Dieu lui répondit : « Sois consolé; je pardonne à Trajan. Mais, à l'avenir, garde-toi d'intercéder pour des impies. » Sur la foi de cette anecdote, l'opinion s'accrédita que l'âme de Trajan était affranchie des tourments éternels Cependant quelques théologiens soulevaient des objections. Puisque nul n'est sauvé s'il n'a été baptisé, comment un païen pouvait-il être libéré de l'enfer? Comment admettre une dérogation aussi grave à un dogme
aussi fondamental ? Saint Thomas d'Aquin tourna la difficulté en imaginant que, sur la prière de saint Grégoire, Trajan avait été rendu momentanément à la vie terrestre, et, que le Pape lui ayant aussitôt conféré le oaptême, il avait pu connaître ensuite le sort des justes. L'explication, pour subtile qu'elle fût, convainquit tout le monde. Et ce fut, dès lors, pour les âmes tendres une grande douceur de ne plus mettre en doute le salut de Trajan.
La légende a reçu de Dante une admirable consécration. Au dixième chant du Purgatoire y il nous décrit le bas-relief dont la vue arracha des larmes au pape Grégoire. Avec un art mer veilleux, avec un sentiment extraordinaire de la couleur et de la forme, le poète évoque à nos yeux toute la scène : le « prince romain rayonnant de gloire ■; devant lui, la jeune veuve, una vedovellUy en larmes et o s'accrochant au mors du cheval» ; autour d'eux, la foule piaffante des cavaliers; enfin, dominant le cortège, « les aigles d'or agitées par le vent» . Un dialogue sublime entre la veuve et l'Empereur achève la vision.
A cinq siècles et demi de distance, la légende a inspiré un second chef-d'œuvre, aussi pathétique, aussi éclatant : le tableau d'Eugène Delacroix qui est au Musée de Rouen.