I. — LA BASILigUI
Omnium ecclesiarum mater et caput. — LeLatran au moyen âge. — Boniface VIII. — Le jubilé de l'an 1300. — Dante et Giotto
En l'année 326, l'empereur Constantin fit un bref séjour à Rome, d'où la guerre contre Licinius et les charmes de l'Orient l'avaient tenu depuis longtemps écarté.
Il y rentrait chargé de crimes, couvert de sang; il avait fait périr sa femme, son beaupère, son fils, ses principaux conseillers. Les sombres jours de Néron semblaient revenus. Mais son ivresse meurtrière s'étant dissipée, les remords maintenant le harcelaient. Entre toutes les religions qui se partagaient alors l'Empire, il en cherchait une qui consentît à l'absoudre et le purifier. Des flamines auxquels il s'adressa le rejetèrent. Le christianisme l'accueillit.
Dans sa ferveur d'expiation, il emplit Rome
de sanctuaires, dont le principal, le plus illustre, le plus vénérable est Saint-Jean-de-Latran.
Omnium ecclesiarum Urbis et orbis mater et capui, première de toutes les églises de Rome et de l'univers, titre épiscopal du Souverain- Pontife, siège d'innombrables conciles, Saint- Jean-de-Latran a été, jusqu'à la fin du moyen âge, le centre du monde chrétien.
Autour de la basilique se groupaient le Baptistère, le Palais des papes, un couvent, un cloître, un hôpital, un cimetière, tous les organes d'un grand institut religieux.
L'église, construite sur le plan classique, subsista durant près de mille années, sans autre changement que les restaurations et les enrichissements. Mais, au quatorzième siècle, l'incendie la dévora deux fois.
C'était le temps où les calamités fondaient sur Rome, où les successeurs de saint Pierre vivaient dans la honte d'Avignon, où la Ville Éternelle, d'après Rienzi, « ressemblait plutôt à une caverne de brigands qu'à une résidence d'hommes civilisés d . Pétrarque put voir alors la basilique en ruine, et son cri de douleur est venu jusqu ^ nous : « Le Latran gît à terre! La mère deéglises, dépouillée de sa toiture, est ouverte aux vents et à la pluie! d
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Quand le Saint-Siège fut ramené aux bords iu Tibre, la reconstruction du Latran fut le premier soin des papes. Mais, au lieu de relever simplement l'édifice primitif, on s'appliqua surtout à l'embellir et à l'améliorer, si bien que deux cents ans plus tard on y travaillait encore.
Quoi de surprenant si, après tant de vicissitudes, la basilique ne conserve plus la moindre unité?
Avant même d'entrer, on ne s'en aperçoit que trop.
La façade a été construite en 1735, sous le pontificat de Clément XII, par Alexandre Galilei. Le motif consiste en un portique de cinq travées à deux étages avec colonnes et pilastres composites. Un fronton occupe le centre de la haute balustrade, surmontée de statues, qui couronne le frontispice.
Considérée en soi, cette œuvre célèbre n'est pas sans beauté. Mais ce qu'on ne saurait trop lui reprocher, c'est qu'elle ne fait pas corps avec le reste de l'édifice. Elle ne s'y rattache par aucun hen rationnel et organique; elle y est arbitrairement accolée. Ce n'est pas une façade, c'est une devanture, un placage. Que de fois les architectes italiens du dix-huitième siècle, ces virtuoses néfastes, ont commis pareille erreur 1
On franchit l'étroit vestibule; on pénètre dans la basilique. L'impression première est grande, majestueuse plutôt; car l'idée de grandeur suppose plus de simplicité. Les cinq nefs se développent magnifiquement. Et sur la nef majeure s'étend un merveilleux soffiito à larges caissons d'azur, de pourpre et d'or.
Mais dès qu'on examine le détail, les critiques abondent.
Aux belles colonnes de l'ancienne église, Borromini a substitué, vers 1650, d'énormes piliers ornés de pilastres et contenant chacun, dans une niche à fronton baroque, les statues les plus contournées, les plus prétentieuses que l'école de Bernin ait produites. Il y a pis encore. Ce sont les bas-reliefs et les médaillons superposés aux niches. Tout le maniérisme et le mauvais goût de l'époque apparaissent ici.
Mêmes défauts dans la décoration de la fameuse chapelle Corsini, qu'Alexandre Galilei a érigée sur bas-côté de gauche, pour y placer le tombeau de Clément XII. Par ses qualités architectoniques, l'édifice méritait pourtant mieux. Il repose, en effet, sur le plus simple des plans, sur le plan même que Bramante rêvait pour Saint-Pierre : la croix grecque. Quant à la construction, elle se résumé en un
bel ordre de pilastres corinthiens soutenant quatre grands arcs d'où surgit une coupole. Agencement des lignes, rapports des masses, distribution de la lumière, tout ce qui n'est pas le décor enfin est d'un art savant et raffiné.
Par une fortune inappréciable, les deux incendies qui ont dévasté l'église au quatorzième siècle ont épargné la mosaïque dont la tribune primitive était revêtue. L'action du temps a néanmoins nécessité quelques restaurations qui, entreprises en 1880, n'ont aucunement altéré le style de l'œuvre. Il ne manque aux parties refaites que la patine des années.
Au sommet de la voûte, la figure colossale du Sauveur apparaît d'entre les nuages. Ses traits sont fins; ses cheveux, noirs et abondants, tombent avec souplesse le long du cou. Dans ses yeux grands ouverts, flotte un regard inoubliable de douceur et de résignation, le regard du matin de Tibériade et du soir d'Emmaûs,
Au centre de l'abside, une croix gigantesque constellée de gemmes surmonte une colline où s'abrite la Ville Sainte, la Jérusalem nouvelle, « tabernacle de Dieu ». Les quatre fleuves dv Paradis* s'écoulent de là, au travers d'un paysage en fleur, animé d'enfants, de quadrupèdes et d'oiseaux. La Vierge se tient au pied de la
SAÏNT-JEAN-DE-LATRAN lai
croix, avec saint Pierre, saint Paul, saint Jean- Baptiste, saint André, saint Jean l'Évangéliste, saint Antoine de Padoue, saint François d'Assise et le pape Nicolas IV, restaurateur de la basilique (i).
Plus bas, entre les fenêtres ogivales de l'hémicycle, sont représentés ceux des Apôtres qui n'ont pu trouver place dans la zone supérieure. Parmi eux, on discerne deux petits Franciscains agenouillés qui tiennent à la main des outils d'émailleur etde marbrier. Une inscription nous apprend leurs noms et qualités. L'un est le mosaïste Fra Jacopo Torriti; l'autre est son aide, le praticien Fra Jacopo Camerino; ils travaillaient à Rome vers 1290.
On attribue communément à Torriti la merveilleuse peinture qu'il a, pour ainsi dire, signée de son portrait. Mais, de même qu'à Sainte- Marie-Majeure, la part qui lui revient ici sembledevoir être beaucoup réduite. Il a réparé, complété l'œuvre primordiale; il ne l'a pas remplacée. Un examen attentif permet de recon-
(i) Nicolas IV (1288-1292) professait une dévotion exaltée pour saint François, dont il avait d'ailleurs suivi la règle avant d'être pape. Lorsqu'il fut élu, c'est à grand'peine qu'il consentit à échanger sa robe de bure contre le manteaa pontifical.
naître l'inspiration et la facture du quatrième siècle dans le majestueux visage du Christ, dans les nobles figures de la Vierge et des trois apôtres, enfin dans le pittoresque et vivant décor qui se développe au bas de la voûte. Le reste, qui est d'un sentiment plus naïf^ d'une exécution moins libre, peut être maintenu à Torriti; et sa part est belle encore.
Saint-Jean-de-Latran possédait jadis, sous la loggia de la façade latérale, une œuvre d'une haute importance pour l'histoire et l'art, mais qui a disparu presque tout entière, lors des remaniements opérés par Sixte -Quint sur ce point de la basilique. C'est une fresque où Giotto avait représenté Boniface VI II inaugurant le mémorable jubilé de l'an 1300. De cette vaste composition , un fragment seul a été sauvé ; on le voit appliqué à Tun des piliers de la nef droite.
Le Souverain-Pontife s'y montre, la tiare au front, suivi de deux clercs, dont l'un porte la bulle d'indulgence. Malgré des retouches grosières, la figure est encore puissamment évocatrice. On y reconnaît le pape fourbe, violent et altier qui porta si haut les prétentions du Sacerdoce et sous qui, par l'ironie du sort, tout l'édifice théocratique du moyen âge s'est effondré.
Quand Giotto peignit son portrait, il était au plus haut point du prestige et de l'orgueil. 11 vivait dans un luxe impérial. Deux rois, couronne en tête, l'avaient servi au festin de son élection. Jamais le Palais du Latran n'avait brillé d'un tel éclat. Outre les cardinaux, les évêques, les prélats, les camériers, les chapelains et la foule des clercs, c'était un personnel innombrable de valets, de pages, de cuisiniers, d'échansons, d'écuyers, de palefreniers, tout le train d'une grande cour monarchique. Dante, lors de son ambassade à Rome, fut témoin de ce faste et il en garda toute sa vie un souvenir éblouissant, qu'il a résumé dans ce vers :
Laterano
Aile cose mortali anda di sopra.
« Il n'est chose mortelle que le Latran ne surpasse (i)! »
Le cadre n'était qu'à la juste mesure de l'occupant.
Plus hardi encore que Grégoire VII et qu'Innocent III, Boniface VIII avait déclaré que le pape est au-dessus de toutes les souverainetés humaines, « parce qu'il enferme tous les droits
(1) Paradis, xxxi.
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dans sa poitrine : » Omnia jura fer i in scrinio pectoris sut. Délaissant le titre de « Vicaire de saint Pierre » dont ses prédécesseurs s'étaient glorifiés, il s'arrogeait celui de « Vicaire du Christ », que les papes ont porté dans la suite. Enfin, pour rendre visible l'accroissement de son pouvoir, il ajoutait une deuxième couronne à la tiare (i).
On peut dire sans exagération que sa perte fut décidée dans la cérémonie même où Giotto l'a montré officiant. Les pompes du Jubilé achevèrent, en effet, de l'enorgueillir et de l'infatuer. Depuis les jours antiques, Rome n'avait rien vu de pareil. Les pèlerins se comptaient par centaines de mille. Ne trouvant plus à se loger dans les maisons, ils campaient sur les places et dans les ruines. Quand, de la loggia du Latran,
(i) La tiare est de provenance asiatique. C'était l'emblème habituel des rois d'Orient, comme nous l'apprend ce vers d'Ovide :
Tempora purpureis tentât velarc tiaris.
La tiare pontificale n'était d'abord qu'une simple mitre de laine blanche. Elle a été importée à Rome par un des papes orientaux qui ont occupé le siège apostolique, au commencement du huitième siècle, — par le pape syrien Gjnstantin I" (708-715), Au neuvième siècle, la mitre fut ornée d'un cercle gemmé, comme on peut le voir sur les fresques de Saint-Clément. La tiare à trois couronnes, le triregnum, date de Benoît XII (1334-1342).
Boniface vit leur multitude s'incliner sous sa main bénissante, quand leurs acclamation? s'élevèrent jusqu'à lui, un vertige le prit : il se crut le maître du monde.
Affaibli par l'âge, il ne se ressaisit plus. Les événements se précipitèrent. La fresque de Giotto était à peine terminée que le drame d'Anagni s'accomplissait.
n. — LE MONASTÈRE
Les chanoines du Latran. — Le cloître.
Au sud de la basilique se trouvait le monastère.
Les premiers habitants furent des religieux du Mont Cassin, que les Lombards venaient d'expulser (589). Le fait était commun à cette lugubre époque. Continuellement, des moines arrivaient à Rome, obligés de fuir leurs couvents. Saint Grégoire le Grand s'est signalé par son zèle à les recueillir tous, à ne jamais les laisser implorer en vain l'hospitalité apostolique. Les Bénédictins demeurèrent au Latran jusqu'en 774, date à laquelle des chanoines réguliers prirent leur place (i).
(i) Durant trois siècles, la France a pourvu à l'entre-
Le cloître subsiste seul. Il date, comme celui de Saint- Paul-hors-les-Murs, de l'année 12 lo environ. Le marbrier Vassaletus en est l'auteur.
Au point de vue architectural, l'œuvre est un peu lourde. Mais la décoration est charmante. Vassaletus en a d'ailleurs emprunté les motifs à l'école de Sicile, aux maîtres de Palerme et de Monreale. Les fûts de colonnes, les chapiteaux, les frises, les corniches, les archivoltes ont servi de prétexte à un merveilleux travail de ciselure et de mosaïque. On ne se lasse pas de regarder cette floraison de pierre incrustée, cette fantaisie luxuriante et délicate.
ni. LB BAPTISTÈRK
Le baptême de Constantin. — L'Oratoire de Saint- Jeanl'Évangéliste. — Les rites primitifs du sacrement baptismal.
La légende rapporte que l'empereur Constantin fut baptisé ici, en 326, par le pape Sylvestre.
tien de huit chanoines au Latran. La dotation a été instituée, en 1482, par Louis XI qui, d'autre part, se réservait la désignation des bénéficiaires. En reconnaissance, le chapitre et le clergé de l'archibasilique célébraient, chaque année, une messe solennelle pour la fête du souverain. Et les rois de France comptaient parmi leurs titres celui de « Premier chanoine du Latran w.
Or, Constantin n'était que simple catéchumène quand il quitta Rome, en 327, pour n'y plus rentrer. Il ne reçut le baptên.e que dix an plus tard, à Nicomédie, lorsqu'il se sentit mourir. Enfin, le Baptistère du Latran n'a été achevé que vers 435, par le pape Sixte III. A cela près, la légende est véridique.
La façade de l'édifice était tournée primitivement vers l'abside de la basilique. C'est le vestibule actuel de Saint-Venance, où s'élèvent deux superbes colonnes du temps des Antonins.
Le plan intérieur est un octogone, au milieu duquel huit colonnes de porphyre entourent les fonts baptismaux. Sur l'architrave, huit autres colonnes, plus légères, se dressent pour supporter une coupole.
Deux oratoires, construits sous le pontificat de saint Hilaire (465), attiennent à l'édifice. L'un est dédié à saint Jean- Baptiste, l'autre à saint Jean l'Évangéliste. On accède au premier par une porte de bronze antique à larges vantaux, où le pape saint Hilaire a fait incruster des croix d'argent. Le second renferme une admirable mosaïque du cinquième siècle, qui a pour sujet la glorification de l'Agneau divin. Encerclé dans une guirlande fleurie, l'animal
nimbé se détache sur un fond d'or, au sommet de la voûte. Des feuillages, des pampres, des couples d'oiseaux, des vases de fruits occupent les surfaces déclives. Un curieux mélange de symbolisme et de naturalisme règne dans cette peinture. Autour de l'Agneau, chaque élément du décor a le caractère mystique : on y voit le lis de la pureté, le laurier des couronnes triomphales, la grappe qui produit le vin de la Cène et l'épi de froment qui fait l'hostie. Le reste de la composition n'est là, au contraire, que pour l'effet pittoresque, pour le plaisir des yeux. Les oiseaux surtout, canards, tourterelles et perdrix, sont d'un réalisme fin et charmant. L'oeuvre totale est excellente. Un siècle plus tôt, on n'eût pas mieux fait.
La disposition générale du Baptistère nous fait très bien comprendre ce qu'était à l'origine le baptême chrétien.
Le pape officiait en personne et dans le plus grand apparat. D'ordinaire, la vigile de Pâques était le jour choisi. Les néophytes, presque tous adultes, car le baptême des enfants n'était guère encore usité, commençaient par se dévêtir entièrement. Les deux chapelles latérales servaient à séparer les sexes poiir cette opéra-
tion. Puis, un à un, les élus descendaient à la piscine, qu'une belle urne de basalte a remplacée depuis. Et là, le pape, les ayant questionnés trois fois, les immergeait trois fois, en prononçant les paroles sacramentelles : Ego baptizo te, in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti.
La nudité absolue était requise, même pour ies femmes. Aussi le rite du baptême est-il celui que les païens reprochèrent le plus au christianisme naissant et qui provoqua de leur part le plus d'accusations et de plaisanteries. Une image conservée dans un vieux manuscrit nous représente saint Paul baptisant une vierge patricienne. Sur le jeune corps sans voiles, l'Apôtre verse l'eau sainte. Cependant, au dehors, les païens scandalisés se pressent contre la porte et regardent, par les fentes du bois, le mystère dont la signification spirituelle leur échappe. L'Église, d'ailleurs, ne soutint pas longtemps le paradoxe de pudeur qu'elle avait si ingénument créé. Avertie par trop d'abus, elle comprit qu'elle soumettait la chasteté de ses prêtres à une épreuve excessive, et elle transforma ses rites.