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SAINT-ONUPHRE

Lorsqu'on a fini ses dévotions à la mémoire du poète, on donne un regard aux fresques de Peruzzi et de Pinturicchio qui décorent la petite église conventuelle. Puis l'on se hâte d'aller admirer, dans le couloir du premier étage, la Vierge du Vinci.

La Madone est représentée assise, portant de la main gauche une fleur, et retenant de l'autre main son fils qui se penche pour bénir le donateur agenouillé. La grâce la plus noble anime ses traits, caresse son visage, fait onduler ses cheveux. Elle sourit; et son sourire est un des plus mystérieux que Léonard ait composés; car il est fait de rêverie tendre, de sensibilité aiguë, de mélancolie voilée, de souffrance prévue et consentie, de tout le drame intérieur que peut être la vie de la créature féminine à son degré suprême de raffinement. Devant cette merveilleuse image, on se répète malgré soi l'invocation sacrilège qu'une autre Madone arrachait un jour à Henri Heine : O Venus dolorosa!

Auprès de la Vierge, \e Bambino n'offre qu'un intérêt médiocre. Le coloris en est dur, la pose raide, le dessin défectueux. La figure semble d'ailleurs être restée à l'état d'ébauche. Le donateur, vu de profil, son bonnet à la main, est

saisissant de gravité pieuse; la tête, magistralement modelée, forme un superbe portrait.

C'est, parmi les critiques, un grave débat de savoir si la fresque de Saint-Onuphre est réellement de Léonard, ou ne doit pas être de préférence attribuée à l'un de ses élèves, à Beltraffio, par exemple. Les partisans de cette dernière opinion se fondent sur la date tardive à laquelle le Vinci serait venu, pour la première fois, à Rome : septembre 1513. Et ils objectent que la fresque du Janicule rappelle la manière lombarde sinon la manière florentine du peintre : il faudrait, par suite, antidater l'œuvre de quatorze ans au moins. Or, s'il est exact qu'on n'ait gardé trace d'aucun voyage de Léonard à Rome avant 1513, rien ne prouve qu'il n'y eût point séjourné antérieurement. Pourquoi n'y aurait-il pas suivi, en 1502, César Borgia.qui se l'était attaché comme constructeur de forteresses, comme « architecte et ingénieur général », pendant l'expédition des Romagnes? Comment d'ailleurs admettre qu'un artiste si passionnément curieux, d'intelligence si ouverte et si active, ait attendu d'avoir passé la soixantaine pour accomplir le pèlerinage de la Ville Éternelle? Enfin, comment ne pas reconnaître la marque géniale, l'empreinte inimitable du maître dans cette Vierge divine?

Les Sibylles de Raphaël. — Imperia. — Le cloître de Bramante.

Commencée au temps de Sixte IV par Baccio Pintelli, l'église a été restaurée, vers 1655, par Pietro da Cortona. Le plan primitif n'apparaît plus qu'à l'intérieur de l'édifice. La disposition en est aussi originale qu'heureuse ; elle consiste dans une nef étroite, aboutissant à un bel octogone d'où surgit une coupol'e.

La façade, entièrement reconstruite au dixseptième siècle, accuse les déplorables principes que les Borromini et les Fontana venaient d'accréditer en architecture. Avec ses portiques demi-circulaires et ses courbes contrastantes, elle ne vise qu'à donner l'illusion de la grandeur et de la richesse; elle ressemble à un décor d'opéra.

Dans une des chapelles se voit la fameuse fresque des Sibylles, exécutée par Raphaël sur la demande d'Agostino Chigi. Elles sont quatre : la Cuméenne, la Phrygienne, la Persixfue et la Tiburtine. Des archanges les accomjia- •69

gnent, portant des tables de marbre où sont gravées les paroles fatidiques. Une seule des prophétesses est vieille; c'est la Cumêenne, la longxva sacerdos de V Enéide. Les trois autres sont de belles jeunes femmes, en qui la vie rayonne de tout son éclat. Sous l'ajustement sévère de leurs draperies, on devine des formes pleines, flexibles et robustes. Praxitèle n'a pas sculpté de corps plus souples ni plus harmonieux. Par l'expression morale, elles atteignent aux sommets de l'art et de la poésie ; elles dépassent l'humaine réalité ; elles appartiennent à un monde on rien de vulgaire, rien d'accidentel, rien de transitoire n'existe. Par là, elles égalent leurs sœurs de la Sixtine qui, autrement, leur ressemblent si peu. Autant les Sibylles de Michel-Ange sont fougueuses et tragiques, autant celles du Sanzio ont de grâce, de douceur et de sérénité.

Entre ces dernières, il en est une qui retient particulièrement le regard : la Phrygienne. Appuyée contre le bord du cintre, la vierge d'Ancyre se retourne vers l'archange annonciateur. Et cette pose imprime à tout le corps une ondulation charmante. Le visage, d'un galbe très pur, est grave, presque triste. On reconnaît cette figure féminine pour l'avoir déjà vue

dans la fresque du Parnasse et dans celle à!Héliodore. C'est la maîtresse de Chigi, c'est Imperia, l'idole de Rome, qui venait de mourir à vingt-six ans. Les esprits étaient alors si imprégnés de paganisme, que le fait d'avoir choisi une église pour y rendre hommage à la beauté d'une courtisane ne choqua personne. D'ailleurs, une autre église, celle de Saint-Grégoire, avait recueilli les cendres de la pécheresse, et l'on avait inscrit ces mots sur la torhbe :

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