‹ Rome, notes d'histoire et d'artChapitre 9 sur 38 · SAINT-SABAS, SAINTE-BALBINE, SAINTS-NÉRÉE- ET-ACHILLÉE, SAINT-CÉSAIRE · texte numérisé non relu

SAINT-SABAS, SAINTE-BALBINE, SAINTS-NÉRÉE- ET-ACHILLÉE, SAINT-CÉSAIRE

Les moines byzantins à Rome, au septième siècle. — Les incursions lombardes. — Misère et prestige de Rome au moyen âge.

Perdues à l'extrémité de l'Aventin, parmi des champs et des terrains vagues, les quatre églises de Saint-Sabas, de Sainte- Balbine, des Saints-Nérée-et-Achillée et de Saint-Césaire doivent à leur abandon un charme intense de mélancolie. On croit y respirer toute la misère et la désolation qui ont affligé Rome pendant le moyen âge.

Le Couvent de Saint-Sabas, fondé vers 630 par des moines basiliens, se détache sur un monticule.

Au septième siècle, les communautés helléniques étaient déjà nombreuses à Rome ; elles y devinrent innombrables quand la persécution des iconoclastes dévasta l'Orient monastique. Il n'y eut plus alors un quartier de la ville qui

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ne possédât une église ou une abbaye grecque, comme Saint - Théodore , Saint-Hermès, Saint- Venance, Sainte-Marie-in-Cosmedin, Saint Georges, Saint-Césaire, Saint-Erasme, Saint- Chrysogone, etc. Fidèles à leur langue et à leurs coutumes nationales, les religieux byzantins formaient un corps isolé dans l'Église. Leur influence était grande. Peu à peu, la population romaine s'habituait à leurs rites, à leurs chants, à leurs fêtes, à leurs légendes, à leurs saints. Ils occupaient de hautes charges pontificales. Douze fois, ils montèrent sur le trône apostolique (i).

L'Église de Saint-Sabas est séparée en trois nefs; elle en comptait cinq jadis, comme on le voit par quelques anomalies des bas-côtés. Une mosaïque d'un hiératisme tout byzantin brille en haut de l'abside ; un riche pavement de porphyre et de marbre, œuvre du treizième siècle, revêt le sol du chœur. Pas d'autre ornement. Dans une cour voisine, quelques bâtisses délabrées rappellent seules l'ancien monastère Un jardin les entoure de silence.

(i) C'est à l'un de ces papes orientaux, Grégoire III (731-741), et non à saint Grégoire le Grand (590-604), qu'on doit le recueil des cantilènes liturgiques, l'Antiphonaire grégorien.

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Sainte-Balbine possède une chaire épiscopale de grand style; la belle tombe d'Etienne de Surdis, exécutée vers 1300 par Jean Cosmati dans la manière de l'école pisane ; enfin un pathétique Crucifiement^ sculpté par Mino da Fiesole. Un couvent de moines grecs était jadis annexé à l'église : il sert aujourd'hui d'asile aux filles repenties.

Un peu plus bas, l'étroite Basilique des Saints Nérée-et-Achillée borde la Voie Appienne, tout près de Sain t-Cés aire. Au sixième siècle, deux églises existaient déjà sur l'emplacement de celle-ci. Saint Grégoire le Grand, qui les tenait en vénération particulière, y a prêché souvent. Et l'une des cathèdres du haut desquelles il parlait subsiste encore.

Cette région de l'Aventin n'a guère changé d'aspect depuis le règne de l'illustre pape : elle n'était ni plus déserte ni moins ruinée. Une fameuse homélie de Grégoire, prononcée dans la tribune même des Saints-Nérée-et-Achillée, nous dépeint en couleurs saisissantes la détresse de la métropole chrétienne à l'époque des incursions lombardes. Le spectacle que les environs de Saint-Sabas nous offrent aujourd'hui semble un fragment de ce morne tableau,

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qui fut l'état de Rome entière pendant la majeure partie du moyen âge.

On a peine à se figurer la déchéance de la Ville Éternelle, à cette phase de son histoire. Partout, les monuments s'écroulent, le sol est jonché de débris, les mes se creusent en fondrières ou s'obstruent de gravats, le Capitole se couvre de broussailles, le Champ de Mars est un cloaque, les berges du Tibre s'effondrent. Toute notion d'art se perd. Les Romains ne construisent plus que pour se fortifier.

C'est alors qu'on voit surgir cette forêt de tours féodales dont la Torre-delle-Milizie est un des spécimens les plus intacts. Les principaux édifices de l'antiquité se transforment en redoutes et en donjons, où chaque famille noble s'arme contre la faction adverse. Les Caëtani occupent les pentes du Quirinal et l'île du Tibre ; leurs avant-postes sont au sépulcre de Caecilia Metella. Les Frangipani se retranchent à l'Arc de Titus, au Septizonium et au Colisée, les Savelli au Théâtre de Marcellus et sur l'Aventin, les Colonna au Mausolée d'Auguste, les Orsini au Tombeau d'Adrien et au Théâtre de Pompée, etc. Abrités dans ces forteresses, les barons deviennent bientôt les seuls maîtres de Rome. La papauté affaiblie, épeurée, est

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une proie qu'ils ^s'arrachent alternativement. Chaque élection pontificale est signe d'émeute, de massacre, d'incendie. Parfois même, le désordre est tel que plusieurs papes sont élus simultanément. Ainsi, en 1045, il y en a jusqu'à trois : Benoît IX siège au Latran, Grégoire VI à Saint-Pierre, Silvestre III à Sainte- Marie-Majeure. Quant au domaine temporel, il se réduit à l'ancien Duché de Rome. Et les barons y pratiquent impunément leurs exactions sur les paysans, leurs rapines sur les pèlerins. La cité apostolique est tombée au dernier degré de la misère matérielle et morale.

Pourtant, par un étrange paradoxe, Rome n'apparut jamais plus grande à l'imagination des peuples. Un extraordinaire prestige l'entourait au loin. Des légendes se formaient sur elle, des récits merveilleux se propageaient.

D'abord, on la croyait très riche. Les médailles antiques, les joyaux et les vases précieux qui se négociaient çà et là en Europe entretenaient cette illusion. L'ancienne capitale de l'univers continuait d'être pour tous Vaurea Roma d'Ovide. On tenait aust.i pour certain que ses ruines cachaient d'immenses trésors Et l'on avait calculé que le Canitole seui valait, argent comptant, «le tiers du monde».

Au point de vue religieux, elle Jouis^aît d'une suprématie absolue. Toutes les consciences s'inclinaient devant elle. Déshonorée par tant de papes, elle n'en était pas moins la ville sainte par excellence, la tête et le coeur de la chrétienté. On méprisait les occupants indignes du siège théocratique ; mais le siège même gardait aux yeux de tous son caractère sacré.

Au point de vue politique, l'effet de mirage tient du sortilège. Rome n'est plus qu'un fantôme, un cadavre. Cependant elle inspire à tous un respect superstitieux, une sorte de terreur magique. Par la vertu de sa grandeur passée, elle symbolise la force, l'unité, le droit. Il n'est ici-bas puissance légitime qui n'émane d'elle. Aucun monarque n'ose porter le titre impérial avant de l'avoir reçu d'elle. Que sa fascination opère à distance, on le comprendrait encore. Mais elle s'exerce jusque sur les témoins immédiats de sa ruine. L'idée que les gloires antiques puissent renaître est le songe opiniâtre des cerveaux romains. Et trois hommes, Crescentius, Arnauld de Brescia, Cola di Rienzo, ont payé de leur vie ce rêve insensé. Quant aux poètes, leur enthousiasme emprunte le langage de l'adoration mystique, le vocabulaire des litanies. Orbishonor, urbs super omnes.

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