Rome pendant la semaine sainte
RRivÉ A Rome. — Comme on est loin des enthousiasmes de jadis et de cette phrase de Dupaty : « Enfin, je vois Rome. Je vois ce théâtre où la nature liumaine a été tout ce qu'elle pourra être, a fait tout ce qu'elle pourra faire, a déployé toutes les vertus, a étalé tous les vices, a enfanté les héros les plus sublimes et les monstres les TOTsggm^J plus exécrables, s'est élevée jusqu'à Brutus, a descendu jusqu'à Néron, est remontée jusqu'à Marc-Aurèle ».
Et cette autre phrase de Chateaubriand à Fontanes : « Il me serait impossible de vous dire ce que l'on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ses royaumes vides, inania régna, et qu'elle a l'air de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement qui saisissaient les prophètes, lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple : quasi aspeclus spiendoris. La multitude des souvenirs, l'abondance des sentiments vous oppressent; votre âme est bouleversée à l'aspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde, comme héritière de Saturne et de Jacob. »
11 y a cent ans, (juand on voyageait en poste ou en voiturin, on avait le
temps de se monter, de se chauffer; comme Montaigne, tout sceptique qu'il fût et tout malade, aimant pourtant les longs repos et les grasses matinées, on partait trois heures avant le jour pour y être plus tôt, « tant on avait envie de voir le pavé de Rome ». Du plus loin qu'on apercevait la boule du dôme de Saint- Pierre, dans la désolation de la campagne noire, on pressait les chevaux et l'on y courait. A présent, dans le matin brumeux ou clair, c'est le réveil en chemin de fer, dans la promiscuité d'un wagon empesté, la mélopée ininterrompue des rails d'acier sous les roues de fer, la subite entrée dans une gare pareille à toutes les gares du monde, des douaniers, des conducteurs, des omnibus, des sifflets : trente-six heures, de la poussière, deux mauvaises nuits, une alerte continuelle. On était à Paris, on est à Rome.
Et, tout au sortir de la Ferrovia, un square avec des ruines comme au boulevard Saint - Germain ; des grandes rues droites et larges, qu'emplit le soleil ; des rues à noms nouveaux, sur qui l'on a vidé les panthéons de l'Indépendance, des rues où les maisons semblent des décors, de ces décors tout neufs, déjà tremblants, à peine praticables, trop monumentaux pour être réels. Aux fenêtres, des vieux linges sèchent, battant au vent. De ces rues, une seule a de la grandeur, quoique à son extrémité elle aboutisse à une sorte de rampe en zig-zag tout à fait étrange. On l'appelle à présent Via-Nazionale. Elle date, pour la bonne partie de son parcours, d'avant le Vingt Septembre et s'appelait alors Via-La-Moricière. C'est l'œuvre de l'ancien pro-ministre des Armes de Pie IX : Monseigneur de Mérode.
Ailleurs, un désordre, un inattendu qui déroute et qui ahurit. Des rues très larges, démesurées, tout à coup se resserrent en une ruelle, non pas une ruelle d'ancienne date, mais une ruelle toute neuve, qui, autorisée et construite avant que le plan général ne fût tracé ou avant qu'il ne fût remanié, se trouve tout couper, détruire tout l'effet. De partout, d'énormes, hautes, vilaines maisons montent, brisant le panorama radieux, encerclant de leur ocre sale les monujnents, mettant devant Saint-Pierre, au lieu de la majestueuse désolation des prati-di-Castello, leurs lignes jaunâtres de fabriques américaines à qui, pour être parfaites, ne manquent que les hautes cheminées de briques vomissant de la fumée noire.
En ce décor, tout des Romains anciens est hors de propos : on s'attend à y rencontrer des chauffeurs à barbe de bouc, à veston charbonné, à chaussures à vis, non point des ciociari aux grands chapeaux, aux épais cheveux noirs, aux jambes enveloppées de bandes de toile, ou des campagnolcs aux
CAMPAGNOLE
hautes guêtres de cuir, au large manteau de couleur indécise, passant à l'amble de leurs petits chevaux non ferrés, la longue lance à pointe de fer <à rétrier. Comment se risqueraient-ils en un tel paysage, comment ne se mettraient-ils point à l'unisson, comment n'adopteraient-ils point à leur tour les façons et les costumes qui sont comme l'uniforme qu'imposent à leurs esclaves les prétendues civilisations, eux qui, jadis, en leur liberté fière, faisaient comme une part et non la moindre du pittoresque de Rome et qui à présent, dépaysés en cette ville nouvelle, n'y rencontrent plus ni la trace de leurs ancêtres, ni la bienvenue de leurs anciens maîtres, ni même le traditionnel éclat des pomi)(îS de leur religion. Pour n'être point regardés en bêtes curieuses, désignés comme des sauvages rétrogrades, dénoncés peut-être et ammoniti^ il faut qu'ils se mettent au niveau, qu'ils cessent de faire tache en la ville piémontaise où ils errent rêvant aux émigrations j)ar delà les océans.
Comme on comprend l'indignation d'Ernest Hébert qui, des terrasses de la Villa Médicis, voyait chaque jour ces pâtés jaunes croître et enlaidir. Il n'y tenait point et se ruait en fureurs, si bien que, un beau matin, partant en guerre, il exprima tout ce qu'il éprouvait en une grande figure nue : Roma sdegnata^ une Rome à la tête laurée, serrant de son bras gauche l'urne cinéraire des aïeux, tandis que l'horizon s'emplit de bâtisses vilaines et de toits de zinc. Et son tableau, ce peintre qui est un poète ne se fit pas faute de le montnM-, même aux plus haut titrés, mettant dans le commentaire toutes ses rancunes d'artiste, toute sa foi de Romain d'autrefois. Au Salon des Champs-Elysées, on ne comprit guère : il eût fallu une légende explicative et puis, qui s'occupe de Romef Mais, là-bas, cela traça, fouettant les visages comme un ïambe classique, ce tableau d'un vieux maître amoureux de Rome (pii, prenant congé de l'Académie pour la troisième fois, laissait comme carte de visite cette symbolique expression de ses regrets, cet indélébile témoignage arraché à sa conscience outragée.
En quatre ans, nous autres Français avions .mieux fait à Rome. Le Comte de Tournon, préfet du département de Rome, de 1810 à 1814, en a rendu bon compte et l'on n'a qu'à rappeler ce qu'il dit. L'administration h-ançaise, après avoir acheté de gré à gré les maisons et les greniei-s construits sur l'emplacement du Forum, les fit démolir, ouvrit des tranchées jusciu'à la rencontre du .sol antique, et, après une; reconnaissance soigneuse, entama la campagne en dégageant les trois colonnes angulaires du Temples de Jupitei- Tonnant,
enterrées jusqu'aux chapiteaux. On les remit d'aplomb, on en retrouva les bases à quinze mètres de profondeur, on refit le stylobate en sous-œuvre, on enleva toutes les terres jusqu'au mur du Tabularium, soubassement du Capitoïe. Nul depuis lors n'y a touché. Le Temple de la Concorde fut déblayé; une route fut créée qui permit aux voitures d'accéder au Capitoïe; la Colonne de Phocas, jusque-là cachée entre deux vieilles maisons et enfouie aux deux tiers, fut dégagée, de même les colonnes du Temple de Jupiter Stator, la vasque de granit qui est maintenant sur la place de Mont-Cavallo, le portique d'Antonin et Faustina. Au Temple de la Paix, démolition des constructions modernes, enlèvement des débris, découverte du pavage, consolidation des murailles et des voûtes. Jusque-là, on n'avait point eu à toucher à des églises : pour mettre le Forum et le Colysée en communication directe, on se trouva arrêté par l'église de Santa-Francesca-Romana, qui renferme le tombeau de Clément XI, le pape français qui rétablit à Rome le siège de la Papauté. On démolit un couvent qui se trouvait à côté : on respecta l'église.
On découvrit les bases du Temple de Vénus et Rome ; on isola l'arc de Titus; on déblaya les entours et l'intérieur du Colysée, on en reprit les murs en sous-œuvre, on en consolida les voûtes. Dans les bains de Titus, huit salles et galeries nouvelles furent découvertes, et enfin l'arc de Janus Quadrifons fut entièrement déblayé. Voilà pour le Forum et le Colysée ; c'est peu de chose. Le Temple de Vesta dégagé, mis à découvert, de même que le Temple de la Fortune virile ; le Forum de Trajan fouillé jusqu'aux fondations de la Basilique Ulpierine, la colonne dégagée, la place formée en respectant les églises Santa- Maria-di-Loreto et del-Nome-di-Maria ; le Panthéon consolidé et recouvert; dans les édifices modernes, la basilique de Saint-Paul et les basiliques Constantiniennes entretenues avec soin; des travaux importants, montant par année à quatre-vingt-deux mille francs, exécutés à Saint-Pierre; deux seules égUses sans importance démolies pour l'agrandissement de la place Trajane, toutes les autres, et leur nombre dépasse trois cents, réparées et entretenues; deux cimetières créés, non des champs de repos comme en France, mais des charniers, si l'on peut dire, où les travaux montaient à quatre cent mille francs; voilà ce qu'on fit dans la ville.
Le Quirinal, érigé en Palais impérial, fut remanié à l'intérieur; dans les appartements, revêtus de marbres précieux, on accumula les sculptures de Camuccini, de Thorwaldsen, d'Alvarez; on les meubla en entier et le mobiUer en fut entièrement fabriqué à Rome, de même que pour la Chancellerie —
devenue le Palais de Justice — et pour le Palais de Monte Citorio — la Préfecture. Enfin l'admirable promenade du Pincio avec ses rampes pour les voitures, fut créée sur ce Collis Hortalorani où Néron eut sa sépulture, où Domitien eut ses jardins, où Bélisaire avait posé son camp. Elle existe telle que Tournon la fit. L'administration italienne y a seulement parsemé un certain nombre de bustes de héros.
Ces travaux de l'administration française ont coûté en quatre années plus de cinq millions, et ont été exécutés uniquement par la population romaine. Le Trésor impérial et la liste civile de l'Empereur fournirent les deux tiers de ces cinq millions; la ville de Rome seulement un tiers. Cela semble une épigramme, c'est une vérité.
En tout cela, en tout ce qu'avaient fait ces Français, rien d'inutile, rien pour la montre, rien pour la vanité; nulle dépense somptuaire, nulle qui soit mal entendue, nulle qui ait changé les aspects généraux de la ville, et qui, en embellissant un coin, ait enlaidi l'ensemble : un superstitieux respect des grandeurs mortes, la volonté de s'y rattacher, l'idée que le successeur de Charlemagne, donateur de Rome, héritiep des empereurs romains, était là dans son patrimoine et que, pour s'y faire honneur, il n'avait ni à redouter un souvenir ni à abolir une mémoire.
Cela, tout Romain le comprenait, car le Romain est traditionnel. Il se sent aux veines le sang des vainqueurs d'Annibal; il se plaît à rappeler le grand ancêtre, le peuple qui commandait aux rois et qui régissait les nations et, comme pour affirmer cette hérédité, encore aujourd'hui, il donne à ses enfants, presque de préférence aux noms sacrés, les noms des héros de la vieille Rome, les noms des dieux que Rome adorait. Napoléon était de cette race. Aussi aux Romains et aux Italiens, général, consul, empereur, il n'apparut jamais ni comme un conquérant, ni comme un usurpateur, mais comme un continuateur.
La dette officielle amortissable, contractée par la ville de Rome depuis 1871, s'élève à 54,223,741 fr. 23, mais, en fait, l'établissement et le développement de Rome capitale ont coûté jusqu'ici à la ville cent quatre-vingt-seize millions de dépenses extraordinaires , sans y comprendre les travaux des ports de Civita Vecchia, de Fiumicino et de Ripa-Grande, les sommes dépensées pour l'assainissement de Vagro romano et ce qu'on appelle le Consorzio-Idraulico. Une somme de cent cinquante millions est encore nécessaire pour l'achèvement des
travaux en cours d'exécution; mais ces ciiiffres, si gros qu'ils soient, sont loin de former le total réel des dépenses effectuées.
Nul n'ignore que depuis quinze ans une sorte de folie de spéculation sévit sur tous les grands propriétaires de Rome, sur les membres de la haute aristocratie qui possédaient soit des villas, soit des jardins dans l'enceinte des murs. Tout le monde a acheté des terrains, percé des rues, construit des maisons. Pas une villa urbaine n'est restée debout, pas un jardin n'est demeuré intact; dans des travaux incomplets et aujourd'hui interrompus, ont coulé les fortunes des Borghèse, des Sciarra, des Gabrielli, les deux tiers des fortunes romaines. Pour ne citer qu'un chiffre, tout le monde sait à Rome que le premier enjeu du prince Borghèse, enjeu entièrement perdu, car les constructions qu'il a entreprises, puis abandonnées, tombent en ruines, s'est élevé à dix-huit millions. Il convient donc de majorer au moins du double les dépenses effectuées par la municipalité et de les porter pour le passé à plus de quatre cent millions.
Si ces quatre cent millions devaient produire une vivification de la ville, si les ruines particulières avaient pour effet de grandir la fortune publique, si le développement de la ville correspondait à des besoins réels et à un avenir industriel possible, il n'y aurait que demi-mal. Mais Rome, par le fait de sa situation en Italie, de la conception obligée du réseau des chemins de fer italiens, ne sera jamais, quoi qu'on fasse, ni une ville industrielle, ni une ville commerciale.
Les grandes cérémonies de la Papauté y attiraient des voyageurs, mais encore craignaient-ils le climat. Ces cérémonies supprimées, compte-t-on sur la fièvre pour amener des visiteurs?
Des Anglais et des Américains pouvaient venir pour la chasse au renard, mais combien étaient-ils? Et lorsqu'un prince romain épousait quelqu'une de ces chasseresses, n'était-ce pas plutôt celui-là qui enrichissait celle-ci, que celle-ci celui-là?
Des plaisirs, de ceux qui aujourd'hui aimantent le monde sur une capitale, il n'en est pas qu'on puisse acclimater à Rome : pas de saison comme à Londres, car l'aristocratie romaine n'a jamais aimé à recevoir et à présent est ruinée, Vagro vomano n'est pas propice aux garden-parties, et si l'on peut, une fois par hasard, obtenir une fête au casino Borghèse, avec lumière électrique sur les statues, ce n'est pas des expériences qu'on renouvelle.
Quoi alors? Des courses? Mais fera-t-on mieux qu'à Londres ou à Paris? Des théâtres? En vérité il n'y a point à en parler. Des restaurants? S'il est un
endroit où l'on mange mal, c'est ici. Une courf Mais est-ce une cour, deux grands bals par an où s'empilent tous les commerçants de l'endroit, tous les électeurs influents, où l'on pille le huff'et comme à l'Elysée, et où l'on renconti-e un monde analogue; puis, queUpies dîners par séries : militaires, diplomates, députés, quatre-vingts ou cent convives à qui l'on prodigue en musique le saumon du Rhin sauce maltaise, le filet de bœuf à la printanière et des vins assortis; et puis, le reste du temps, rien. Car cela ne saurait compter le petit thé à cinq ou six personnes que la Reine donne chaque soir? Il y vient quelque professeur qui a des manières, quelque pianiste d'ambassade, quelque étranger de passage à renommée de philosophe féminisant, puis quelque dame du Palais — romaine à Rome, napolitiiine à Naples, florentine à Florence, car on en a dans chaque préfecture, et, ainsi, où qu'on se transporte, on trouve une société dont on n'a point eu à payer les voyages; — on cause avec cette liberté charmante qui est l'apanage des cours, où l'on parle, lorsqu'on vous interroge, pour dire le contraire de ce que l'on pense; on conserve une grâce d'attitude d'autant plus grande qu'on est debout; le Roi paraît quelques instruits et bredouille divers aphorismes. Lorsqu'il se retire, la Reine se lève en pied pour lui faii'e une belle grande révérence allongée, pendant que, de la porte, lui, salue militairement. Voilà les divertissements : point d'autres, car à d'autres il faudi'ait inviter les ministres et leurs épouses, et ce serait vraiment un monde trop peu royal.
Quoi alors? Ni cour, ni théâtres, ni restaurants, ni bals, ni parties, ni filles; des monuments et la fièvre typhoïde, cela n'est pas assez pour faire de Rome une ville de plaisirs.
Pour faire une ville industrielle, il faut une industrie. Certes, il y a bien ;\ Rome les écharpes multicolores, les couvertures de fausse soie dont le contact fait grincer les dents et dont la vue est pour aveugler; il y a les petits cubes en marbre dont on peut faire des presse-papiers; il y a les chapelets, les croix et les petits Saint-Pierre en bronze, mais on ne les débite point sans doute en l'honneur du roi d'Italie et le commerce n'en survivrait peut-être point ù un départ du Saint-Père. Enfin, il y a les fleurs, ces pauvres bouquets que, toutes courantes, des petites filles, costumées en Italiennes d'atelier, s'en vont tendre aux landaus de remise qui trimballent des étrangers : pauvre connnercel C'est un peu d'elles qu'elles vendent ainsi, ces petites filles, car, au village, dans tous les envii'ons, il y avait des roses en fleurs autour du carré de vignes. Au lieu de les mettre à leurs cheveux, il a fallu les offrir aux étrangers, ces
fleurs de nature qu'on gardait pour se faire belles. Après les fleurs, que vendra-t-on demain si l'on a faim?
Il y avait les objets d'art aussi, mais à présent il est défendu de les sortir d'Italie et leurs propriétaires ont le droit de mourir de faim en présence de chefs-d'œuvre qu'ils ne peuvent vendre qu'au gouvernement, lequel, de cette façon, n'a point à redouter qu'une concurrence fasse hausser les prix. 11 est vrai que, de loi formelle confisquant ainsi les objets d'art, il n'y en a pas : nulle pénalité ne peut frapper un propriétaire qui est parvenu à évader d'Italie ses tableaux ou ses statues. La loi Pacca, que l'on invoque, est abrogée de plein droit, mais on laisse croire qu'elle subsiste et, quiconque est soupçonné de vouloir vendre, est espionné, traqué, filé comme le pire conspirateur. C'est une façon de comprendre V irrédentisme.
Donc, nul avenir favorable, mais au contraire une progression nécessaire des dépenses, une diminution fatale des ressources et une dette écrasante.
Ces sommes immenses, à quoi ont-elles passé ? A des travaux utiles ? A des établissements de bienfaisance ? A l'organisation de l'instruction publique ? Fi ! que cela est vil et peu propre à donner idée d'une grande puissance. Cela a passé, d'abord et presque uniquement, à faire du grandiose, à élever des façades, à fabriquer des immortalités, et rien n'est cher comme l'immortel.
Un exemple entre cent : celui du monument à Victor-Emmanuel.
On pouvait l'édifier place des Thermes, suivant le projet de l'architecte français Nénot, l'architecte de la nouvelle Sorbonne, lequel avait obtenu le premier prix au concours international; on pouvait encore en orner la nouvelle et immense place Victor-Emmanuel, mais il fallait le mettre au Capitole. Là, une place existait, occupée à la vérité par la statue de Marc-Aurèle, mais cette statue pouvait être transportée ailleurs ; qu'est-ce que Marc-Aurèle près de Victor Emmanuel? Entre les trophées de Marins, les statues de Constantin et de Constant, avec ce décor que dessina Michel Ange, le lieu n'eût point été indigne du Roi-galant-homme ; mais c'est petit, ce Capitole, c'est étriqué, cela n'a point d'horizon. Il fallait que, du Corso, le nouveau monument fit point de vue, qu'il s'élevât donc au revers de la montagne ; c'était un quartier presque entier à exproprier, mais qu'est-ce que cela? On détruisit d'abord une partie du couvent des Frères mineurs observants de Saint-François, avec l'église et la tour de 1251 ; puis, on soutint la montagne en la revêtant d'immenses murs de travertin — le travail dure depuis trois ans; — puis on construira des
rampes, des escaliers, un portique en fer à cheval au milieu duyuel on placera la statue du Roi ; devis : trente millions. Ce n'est pas tout : il faut une perspective au monument, et, pour cela, on abattra le palais Torlonia, on écornera le palais de Venise, on créera une place gigantesque depuis la. place de Venise, et on y fera aboutir trois, quatre, cinq boulevards et, si l'on peut, la Via-Nazionale. Avec une centaine de millions on commencera à y voir un peu clair.
Nul accroissement de valeur utile, nulle revente avantageuse, nulle chance pour la ville d'alléger l'opération puisque aucun des bâtiments expropriés ainsi au centre même, dans le quartier où le terrain a atteint sa pleine valeur, ne pourra être reconstruit en bordure , que tout y demeurera vide et somptuaii'e et ajoutera chaque année, aux dépenses déjà énormes d'expropriation et d'aménagement, des frais d'entretien considérables. Il n'y a rien là ni pour la salubrité, ni pour l'utilité, ni pour la stratégie; c'est de l'embellissement, et de l'embellissement déclamatoire. On fait ici de la littérature monumentale.
Ainsi, l'église de Santa- Maria- Rotonda est inondé(^ tous les ans : il est impossible de l'exhausser et le sol en demeurei'a toujours plus bas qucî celui de la place. Pour dégager les entrées et les abords, faire là-devant une place qui ait une ordonnance, il faudra des millions. Mais Santa- Maria- Rotonda s'est appelée le Panthéon, t;t il y a à Paris une église de Sainte -Geneviève débaptisée en Panthéon et consacrée aux grands hommes. Victor-Emmanuel ira au Panthéon. D'ailleurs, Raphaël y est déjà. Certes, et aussi le car-dinal Consalvi, le Carrache, Annibal Peruzzi, Jean d'Udine, tout un atelier de peintres. Il n'importe : c'est le Panthéon. On ne le laïcise point encore, mais il ne faut désespérer de rien, la hâblerie étant la maladie que les latins qui se disent libres attrapent le plus facilement et dont ils guérissent le moins vite.
Dans toutes les conceptions édilitaires romaines, c'est partout le même enfantillage emphatique, la même griserie d(! mots creux, la même ineptie financière, le même pédantisme de maîtres d'école, (;t, comme disait un Romain, la même mégalomanie théâtrale.
La vieille Rome, la Rome (jue regi'ettc; Hébert, chaque génération y avait tracé son nom, chacune y avait laissé son empreinte. Les siècles après les siècles avaient passé sur elle et, chacun jetant un peu de sa poussière sur le Forum, ils avaient aplani les collines, comblé les vallées, égalisé les précipices,
comme ^i ce passé trop grand pour les modernes épaules, il avait fallu l'ensevelir, et en l'enterrant, le garder aux descendants. Puis, les peuples revenus avaient bâti une Rome sur la vieille Rome, tirant d'elle, comme de carrières, les marbres précieux, les colonnes, les bronzes des temples pour servir à la gloire de la ville nouvelle. Les dieux morts ne s'en offusquaient point : Romains d'hier ou d'aujourd'hui, c'était toujours leur race. Comme les mères ici, lorsqu'un brusque orage éclate, inondant les rues, abritent sous un pan de leur longue mante la ribambelle de leurs enfants rieurs, Rome, pour couvrir ses fils nouveau-nés, leur laissait prendre un morceau de sa robe antique. Rome, même ainsi refaite, c'était encore Rome.
Et, après, quand les nobles, bandits, se taillaient des châteaux à leur guise dans les colosséons antiques, dressaient les tombeaux en forteresses, peuplaient les thermes et les cirques de leur gens, pointaient leurs tours comme des piques à tous les coins de la cité, c'était Rome encore, une Rome comme retournée aux factions et aux luttes civiles, une Rome où les féodaux avaient leurs ancêtres dans les Syllas passés, où les aristocraties sanglantes appelaient les justices tribunitiennes , une Rome qui se soudait si étroitement à l'ancienne que celle-là recommençait presque celle-ci.
Et après, avec la profusion des églises dorées, avec les dômes surhumains, avec les palais aux nobles architectures, lorsque les Papes répandaient ces magnificences, ces arcs de triomphe, ces obélisques, ces fontaines au travers des maisons sordides, entre les ruines des empereurs et les tours des tyrans, que, çà et là, des jardins aux grands arbres mettaient sur les pierres la tache grisâtre de leur feuillage et brisaient les architectures avec la silhouette élancée de leurs pins noirâtres, c'était Rome toujours, mais c'était alors la Rome parfaite, la Ville éternehe et unique, la tête du monde, la cité sans pareille.
Or, dans la peau de cette Rome, aujourd'hui, une autre Rome s'est ghssée. Elle tranche, elle coupe, elle abat, elle américanise. C'est une ville comme toutes les villes, une ville pour s'amuser, pour pohtiquer, pour aller vite, non plus une ville pour prier, pour rêver, pour se laisser vivre. C'est une ville qui se nomme toujours Rome, mais qui n'est plus Rome, où les monuments n'ont plus leur signification et leur raison d'être, où les choses, mieux entretenues, mieux grattées, plus découvertes, mieux surveillées, ne parlent plus, car c'est ce qu'elles symbolisent qu'on veut détruire. Dans Rome, à présent, il y a deux villes, celle qui tressaille encore, mais qui chaque jour disparaît