‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 2 sur 36 · IL PLEUT · texte numérisé non relu

IL PLEUT

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SOUS la pioche, la ville proscrite dont il semble que rien ne doive rester debout, la ville conquise qui doit perdre ses mœurs, ses liabitudes, ses maisons et ses rues, et la ville neuve, conquérante et laide, morte avant que d'avoir vécu, quadrilatérique ou polygonale comme un ouvrage fortifié, une ville démontable qu'on peut aussi bien planter sur les bords de l'Ohio ou de la Sprée que sur ceux du Tibre, une ville qui semble construite avec ces morceaux de bois qu'on achète pour les enfants, une ville d'architecture enfantine.

Et, pour compléter la ressemblance, vienne un coup de sirocco, les stahilimenti tout neufs, où il n'y a pas un locataire, croulent comme à Jéricho.

A chaque pas, dans chaque rue, cette prise de possession se marque et se grave en l'esprit : il n'est pas même besoin qu'on voie, comme au Campo-dei- Fiore, la provocation dressée en bronze sous forme de statue. Cela, ce Giordano Bruno , c'est pourtant ce qu'on a trouvé de plus fort ; c'est le soufflet du gantelet de fer à la face du vaincu ; c'est l'ultime insulte, cherchée à loisir, fondue à plaisir, étalée à souhait avec drapeaux et musiques, trains de plaisir et journaux spéciaux, correspondances étrangères et approbation, hélas! des philosophes patentés — même des Français.

Certes, parmi les souscripteurs au monument, et même parmi les membres du comité, même MM. Crispi, Zanardelli, Minghetti, Moleschott, Saffi, Mancini, Cairoli, Nicotera, Saccarini — ils sont vingt-deux — bien peu ont lu, s'il s'en trouve un seul, les œuvres de Giordano Bruno. C'est fort nuageux, le De umbris Idearum et le De Monade numéro et Jlgura. Il n'en est guère que des éditions allemandes, et il faut une singulière connaissance de la marche des idées philosophiques au seizième siècle pour y prendre goût. Ce dominicain défroqué avait un sens médiocre du pratique; il est regrettable peut-être qu'il ait été brûlé, mais le bûcher était un des arguments favoris de la polémique de son temps; on avait alors l'épiderme sensible sur les questions de philosophie, et si, à Rome, on brûlait Giordano Bruno, à Genève on brûlait Michel Servet. La controverse avait ses périls, et il valait mieux discuter de loin que de près. Aujourd'hui, entre gens de lettres, on se bat au premier sang. En ce temps, entre philosophes, c'était au dernier feu. Bruno, à Rome, n'était pas seulement hérétique : moine, il avait violé ses vœux. Pour Rome, c'était un déserteur, et un déserteur à l'ennemi en temps de guerre. C'est triste pour les déserteurs de se faire prendre, mais d'ordinaire on les fusille, et jusqu'ici on ne leur a point érigé de statues.

i2 ROME PENDANT LA SEMAINE SAINTE

En fait, Giordano Bruno n'était pas un personnage intéressant, et quoi qu'en ait dit M. Renan, ce n'était pas un grand esprit. De plus, ses œuvres sont fort indigestes, et nul ne les avait lues. Mais, à côté de ses ouvrages de philosophie et de son système à la Spinoza, d'un panthéisme un peu niais, il se trouvait que Giordano Bruno avait, par bonheur, écrit deux ou trois pamphlets contre la papauté, dont on pouvait faire des publicazioni di grandissirna attualita. Le Spaccio délia bestia trionfante , « chef-d'œuvre, dit un prospectus, où se trouve symbolisée l'Éghse, et où sont décrites toutes ses hontes », cela est irrésistible, et bien que la première édition soit de 1584, et qu'elle ait été faite à Londres pour flatter feue Sa Majesté la Reine Elisabeth, on en peut encore tirer bon parti. Donc, gloire à Giordano Bruno, l'auteur de la Bète triomphante. Et, du même coup, gloire à Jean Wichf qui a traité le pape d'Antéchrist, qui l'a appelé : the proud and wordltj priest of Rome; gloire à Jean Huss et à son Traité de l'Église; gloire à Michel Servet, à Pierre Ram us, à Aonius Palearius, à Paolo Sarpi, à Giulo Cesare Vanini, à Tommaso Campanella. Ce sont là les médaillons qui figurent sur le piédestal de la statue. Sauf Ramus, Vanini et Campanella, tous sont authentiquement les insulteurs les plus âpres de la papauté ; nullement des penseurs, uniquement des hérésiarques. Ainsi, l'injure est patente, volontaire, officielle. Et cette statue a servi à deux fins : d'abord contre le Pape, ensuite contre le conseil municipal de Rome. Ce conseil municipal était honorable; il répugnait à cette lâcheté contre un vieillard qui était un vaincu. On le chassa et on le remplaça. Déjà la colonisation de Rome permettait de s'y faire une majorité.

Colonisation n'est pas de trop. Qu'est-ce cette invasion annuelle de dix mille étrangers, fonctionnaires, manouvriers, va-nu-pieds quelconques qui prennent pied à Rome et y apportent, avec leurs façons, une langue, des mœurs, un physique même différents. Voilà vingt ans, cela fait deux cent mille — 218,378 âmes en 1868; 401,000 en 1888, chiffres officiels. — Le flot a monté, refoulant le vieux Romain, lui prenant sa maison, son travail, sa liberté, sa vie. Plus de ces petits emplois dont il vivait, plus de sinécures avantageuses, de fructueuses chentèles. S'il veut servir dans l'administration, il lui faut s'exiler. S'il entre dans l'armée, de même. A Rome, les neuf dixièmes des employés sont piémontais ou sicihens, siciliens surtout; pas un dixième n'est romain. Le Romain n'est plus chez lui à Rome, et on lui signifie d'en sortir. Rome capitale n'a plus droit d'être une cité, et, en attendant, comme Florence, la ban(|ueroute prochaine, elle voit

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