LE ROI A LA PORTE DU PEUPLE
Semaine Sainte. Ayant vénéré les reliques, le Pape remontait sur la Sedia et coiffait la tiare; le cortège se mettait en marche, passait par la Grande porte, montait l'Escalier royal, traversait la Salle royale, entrait dans la salle de la Bénédiction au-dessus du portique de la Basilique. A la fenêtre centrale, les colonnes étaient drapées de rouge; du balcon, pendait une tenture de soie blanche encadrée de velours rouge aux armes de Clément XI, qui était Albani. Au-dessus, un dais de velours rouge galonné d'or. La place immense s'étendait à l'infini avec ses colonnades circulaires, et les fontaines des deux côtés de l'obélisque de Caligula. En avant, les troupes pontificales, musique au centre. A droite et à gauche, une foule bourdonnante, et plus loin des voitures, toutes les voitures de gala de la vieille Rome.
La foule attendait, regardant cette fenêtre.
« Longtemps, disent MM. de Goncourt, qui ont vu les derniers jours de la Papauté souveraine, longtemps la fenêtre resta vide. A la fin, des choses, une à une, se montrèrent religieusement dans son noir mystérieux : trois mitres, trois tiares, muettes et solennelles annonces du souverain trois fois roi, et encore une mitre d'or, une croix entre deux cierges allumés. Puis défilèrent les éminentissimes cardinaux deux à deux, des patriarches mitres dont la barbe avait le blanc d'or pâli de leurs dalmatiques, des évêques orientaux, des vieillards qui rappelaient les Élus, les Bienheureux, les Vénérables, les docteurs de l'Église, peints dans les vieilles chapelles, ombres des Grégoire et des Ambroise qui passaient là avec des figures ressuscitées.
« Cependant, toujours plus pressé, plus furieux, le bombardement des coups de cloches et la tempête de leur bronze tonnait à toute volée, quand, dans le cadre de la fenêtre encore une fois vidée, monta doucement, avec l'ascension d'un nuage, un bout de tiare nimbé par deux éventails de plumes d'autruche oscelées de plumes de paon... Et déjà parlait une voix qui avait fait découvrir toutes les têtes et plier tous les genoux, une voix grandissante qui remplissait la place, tant le silence de la place l'écoutait! Tout à coup, la tiare d'or se leva, le Saint-Père sortit de ce qui le cachait, du livre ((ui le masquait; et, surgissant dans toute la candeur magnifique de son costume, on le vit immobile dans sa gloire blanche...
« Alors, avec une lenteur auguste, les mains du vieillard se levèrent. Elles montèrent prendre au ciel la bénédiction qu'elles semblèrent, au mot : descendat saper eos, un moment arrêtées, tremblantes et planantes, répandre et verser sur toute la terre... »
Depuis vingt ans, le Pape n'est point monté à la Loge de la Bénédiction. La dernière fois que la place Saint-Pierre a vu le Pape, qu'elle a entendu la formule sacrée, ce fut le 21 septembre 1870. Les zouaves pontificaux qui avaient fait vaillamment leur devoir à la porte Pia et à la porte Salara, allaient partir pour la France où les attendait l'héroïque tombeau de Loigny. On voulait épargner à Pie IX, a dit un témoin, l'émotion de cette séparation. Un prélat et deux médecins se tenaient dans l'antichambre pour empêcher qu'on ne lui fit connaître le moment du départ. Mais, dans les rangs des zouaves, un sentiment de douleur se communiquait et devenait une demande ; on s'était tû en capitulant, on s'était tû en déposant les armes, maintenant on parlait. « Voir encore le Pape, recevoir encore une fois sa bénédiction, et on partirait content et consolé. » Alors, le général Kanzler monta l'escalier du Vatican et demanda à parler au Saint-Père. A peine Pie IX eut-il entendu la demande de ses enfants, qu'ouvrant lui-même la fenêtre de sa chambre qui donne sur la place Saint- Pierre, il étendit les bras et prononça la grande bénédiction : Benedictio Dei omnipotentis . . . Un immense cri de : Vive Pie IX! s'échappa de toutes les poitrines. Quand le dernier zouave quitta la place. Pie IX tomba sur un fauteuil, il était évanoui.
A quoi bon essayer de dire ce qu'on voit à présent à Saint-Pierre le jour de Pâques? Quelques offices dans la chapelle des chanoines, des chants et une foule. Cette foule, ce n'est plus celle qui venait au Corso à Saint-Pierre, de quatre, à six heures, pendant les derniers jours de la Semaine Sainte. Elle est du peuple, elle arrive de tous les environs de Rome, croyant que par quelque miracle elle va, comme aux jours anciens, voir s'ouvrir la loggia de Saint- Pierre, en tomber les draperies de velours et apparaître dans le noir, sur les épaules des bussolanti, le Prêtre blanc. L'idée que cela arrivera, que cela doit être, continue à hanter les cerveaux confus. Même, à vrai dire, en beaucoup, il s'est fait un mélange de l'idée unitaire acquise et du respect ancien pour le Pape. Si profond que soit l'abîme qui, depuis 1848, s'était creusé entre la Papauté et l'Italie, la tradition est si puissante, la religion, quoi qu'on ait tenté contre elle, a des racines si loin poussées, qu'au fond de tout esprit italien qui a quelque portée ou qui, simplement, consent à suivre ses instincts, se trouve une singulière passion pour ce qu'on a appelé la conciliazione ^ c'est-à-dire l'établissement d'un modus mœiidi qui permette au Pape de résider à Rome avec dignité. Si, depuis cinq à six ans, les sectaires n'avaient point tout fait
pour enrayer ce mouvement en accumulant les obstacles, en élargissant les difficultés anciennes, en en créant de nouvelles, qui sait où il eût conduit ?
Mais, si les parlementaires et les politiques en ont rejeté le projet ou en ajournent l'exécution, elle demeure dans le peuple, non pas précise et formulée, mais à l'état d'une de ces espérances, chaque jour reculées, qui donnent aux petits les meilleures joies de leur vie. Aussi, sans se préoccuper de l'incohérence de certaines idées qui devraient les frapper, viennent-ils là tout simplement attendre que le miracle se produise. La vieille maman de la campagne, au bras de son fils, bersagher dans un des régiments en garnison à Rome, est toute brave de promener, et toute heureuse d'espérer, sans se douter que c'est justement ceci dont elle est si flère qui empêche cela d'arriver.
Et depuis la mort de Pie IX, chaque année c'est ainsi : le jour de Texaltation de Léon XIII, c'était bien autre chose; l'immense place de Saint-Pierre était pleine, pleine aussi la basilique. Le Pape allait-il monter à la loggia, donner la bénédiction au dehors ? Cela ne faisait point doute, cela allait être. Aux gens du peuple qui le croyaient par instinct et par besoin d'imaginer des solutions heureuses et conformes à leurs désirs, se mêlaient les politiques transigeants qui pensaient trouver en Pecci un pape à eux. Dans la Basilique, les intransigeants défendaient leur cause, démontraient qu'une telle manifestation était impossible, ne quittaient point des yeux la loggia intérieure, et, tout en protestant, commençaient à douter, tant l'ardeur de la foule était entraînante, et à s'inquiéter, tant l'attente se prolongeait. Ils eurent enfin gain de cause au bout d'une heure.
Mais le peuple attend toujours, et dans sa joie traditionnelle, dans sa croyance survivante au rêve encore déçu, dans le gourmand désir du repas pascal préparé, de l'agneau rôti, des œufs bénis, de la colombe en sucre tenant au bec un rameau vert, lorsque, déjà consolé et reportant ses espoirs à l'an prochain, après avoir passé le pont Saint-Ange, il débouche dans le Corso, il ne comprend pas ce que c'est que cette voiture qui vient sur lui à grande allure, et, dedans, cet homme à grosses moustaches blanches qui, à bout de bras, sans prendre un repos, sans savoir qui le salue et sans le voir, tire son chapeau haut, de feutre noir, du geste sec et brisé d'une marionnette allemande. Ni cris, ni vivats, ni enthousiasme, ni dévotion, à peine quelques feutres levés, plutôt une gouaillerie aux deux laquais rouges, serrés à l'anglaise en leur habit à courte queue, figés au siège de derrière en une immobilité de musée Tussaud.
Cela qui passe, allant vers la Porte-du -Peuple, la porte où vont les tramways bruyants de trombones jouant l'hymne à Garibaldi, c'est pourtant la bénédiction du Quirinal.
[OMMENT cela finira-t-il? Quelle conclusion mystérieuse, quel dénouement tragique , quelle solution providentielle ? Sur cette ville qui fut la ville des prières et dont on veut faire la ville des plaisirs faciles, sur ce peuple que Dieu gouvernait par son vicaire, et auquel on enseigne le mépris de la religion et le règne des instincts, sur cette noblesse qui, mêlant le sang des Souverains-Pontifes au sang des marchands américains, affamée d'argent et de jouissance, éperdue de vanité, lancée dans toutes les spéculations, prête à tous les tripotages, laisse dans les uns son argent et dans les autres son honneur, quelle main s'étendra? la main du Dieu vengeur, ou la main de la populace révoltée? Dieu, faisant son règne avec le peuple, ou la plèbe, faisant son anarchie sans Dieu?
L'autre jour, on venait de courir le Grand-Prix de Rome : des chevaux comme partout, un peu inférieurs ; des jockeys comme partout ; des toilettes, des voitures, cette même banalité d'élégance tapageuse, ce même ruement à l'argent, cette même ineptie des paroles, cette même absence des idées qui, d'Epsom à Longchamps, de Deauville à Ascot, constitue le bon ton moderne et la civilisation raffinée. On avait entendu là ce qu'on entend d'ordinaire : des acclamations pour le vainqueur, des sifflets pour les vaincus, seulement c'étaient des chevaux. On s'était enroué à crier un nom, comme si c'eût été d'un héros ou d'un sauveur, et c'était d'un jockey. Il y avait là tout Rome, comme on dit à présent; des grandes dames et des filles, des princes et des valets d'écurie. Cela est Rome !
Devant la porte Saint-Jean, cette foule de gens distingués faisait halte : la vieille porte rouge dans le mur de briques qui vit Bélisaire et les barbares, Charlemagne et Bourbon. Au-dessus, dans le ciel, très haut, du fronton d'une éghse, des envolées de saints plafonnaient. L'église, c'était Saint-Jean, la basilique romaine, l'église sainte, mère et tète des églises, l'église veuve, dont le Pontife n'a pu prendre possession et qui, depuis douze ans, espère en vain les bénédictions solennelles. Au bas, des mails à quatre chevaux atten-
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daient. Il se fît un mouvement dans cette foule. Des voitures à laquais rouges, bien tenus, poudrés, de style anglais, passèrent, où se trouvait un homme à grosses moustaches blanches et une femme en toilette claire et, sur un des drags, pour rire sans doute, en face de ces vieux murs et de cette église, un des jeunes gens cueillit dans le panier de jonc la longue trompe argentée qui sert, au-devant des chevaux, à faire écarter les carrioles pour laisser les routes libres au plaisir des riches, et se prit à sonner un air de chasse. De tous côtés on l'imita, et, brillant au soleil, un temps, on ne vit que ces trompettes, pareilles aux buccins anciens, et on n'entendit que ces déchirants accords qui sonnaient quoi : la vue ou la curée?
Entre les roues des voitures, tout un petit monde grouillait : des juifs qui, du Ghetto démoli, se sont réfugiés aux alentours, et qui cherchaient quelque chose à voler, des mendiants hâves qui demandaient du pain, des enfants déguenillés aux yeux ardents, qui regardaient, entrant dans leurs yeux de pauvres ces toilettes, ces chevaux, ce luxe, cette gaieté.
Qui croulera le premier? Ce mur sur qui les siècles se sont ébréchés sans l'entamer, cette église qui vit les empires tomber et, l'un succédant à l'autre, trois cents pontifes en vingt siècles, ou bien ce royaume, ces laquais rouges et ces nobles égayés? Le ciment des murailles antiques tient bon. Les assises de l'église sont enfoncées au profond du sol et, pour fondements mouvants, ces voitures ont ces juifs pillards, ces mendiants affamés, ces enfants envieux : la révolution...
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