‹ Rome pendant le concileChapitre 10 sur 32 · PIE IX. PAPE · texte numérisé non relu

PIE IX. PAPE

ROMK PENDANT UZ COyCALi:. 213

25 mai, in Ascensione Domini.

J'acquitterai d'abord une vieille dette. La maison Dessain, do Malines, si justement réputée dans la librairie d'église, m'a fait présent d'un missel portatif qu'elle a mis à l'exposition. Je ne sais s'il a obtenu quelque prix, ainsi qu'un charmant petit Horœ Diurnœ qui l'accompagnait ; mais je sais que ces deux volumes, le missel surtout, sont d'une exécution matérielle parfaite. Il est bien distribué, bien imprimé, bien relié, ses huit cents pages peuvent tenir dans une poche modeste. 11 ne faut pas dire du mal de tout ce qui est commode. Ce commode missel doit faire pardonner à l'imprimerie beaucoup de fautes et de crimes. Je l'ai montré à plusieurs missionnaires, qui l'ont fort admiré, et le premier qui l'a vu l'a retenu.

J'ai le plaisir d'annoncer à M. Dessain qu'après le vote de l'infaillibilité, son missel ira loin en Amérique et son diurnal très-loin en Chine. Le missel sera ouvert dans les savanes, au pied d'un arbre, à la lisière des forêts vierges, sous le wigwam des sauvages, dans ces déserts et sur ces cimes inconnues 4jue le missionnaire transforme en églises et en source de vie. 11 y jettera ces vieilles paroles de Judée «t de Rome qui n'ont pas cessé d'enfanter des peuples.

Le diurnal courra d^autres aventures. 11 est destiné^ pour une terre où la rubrique ecclésiastique s'écrit encore avec du sang. Il ira de cachette en cachette, il sera enfoui, il sera saisi, il servira de preuve à prononcer une sentence de mort, il sera recueilli au pied d'un échafaud. Mais il aura servi de marteau pour heurter aux portes des ténèbres, pour les renverser et faire entrer le jour; et, s^il échappe au bûcher, la piété des âges futurs viendra le vénérer dans le trésor de l'église qui s'élèvera sur l'emplacement du martyre. J'espère qu« la maison Dessain est contente dé l'usage que je yeux faire de son présent. Je la félicite de travailler si bien à forger ces outils des ouvriers de Bien. Qu'elle continue de fabriquer assidûment les cailloux qui doivent charger la fronde de David et percer le front de Goliath, afin que David y trouve la gloire et Goliath la vie. Qu'elle en soigne la forme autant que la matière est précieuse ; qu'elle les polisse, qu'elle y inscrive le nom de l'empereur céleste, du César immortel et libérateur. Et si elle veut une devise, elle peut prendre l'une de celles que le savant P. Tongiorgi me faisait lire l'autre jour sur les plombs des frondistes césariens conservés au musée Kircher : Servi peristis. Car c'<est le véritable esclavage que veut abattre cette fronde^ et ceux qu'elle atteint périssent comme esclaves, afin de renaître libres et fils du Christ.

Maintenant que j'ai fait ma réclame et payé mon

missel, rendons-nous à Saint-Pierre pour commencer la fête de l'Ascension. Dès l'aurore, la solennité a été annoncée par le canon du château Saint -Ange, et les grandes bannières ont été joyeusement arborées sur les rives du Tibre, lequel roule plus de soleil que d'eau. Ascendil Deus in jubilatione ^ et Dominus in voce tubœ^ alléluia! Dominus ascendens in altum, caplivam duxit captivitatem, alléluia ! C'est le missel qui chante à Rome, dans la joie de la délivrance accomplie, le psaume que Jérusalem chantait dans l'attente. Jérusalem et le monde entendront la voix de Rome, la voix qui dit sans cesse : La paix soit à vous ! Venez à moi !

Ces paroles de Dieu redites dans Rome, et ces paroles de Rome toutes pleines de l'accent de Dieu forment une harmonie que rien n'égale. Quand le monde moderne en aura retrouvé l'inteHij^ence, et quand l'âme humaine s'en sera de nouveau nourrie, alors il y aura sur la terre un élan d'amour, et la poésie et l'art et les grandes splendeurs renaîtront. Jusqu'alors, nous n'aurons que des usines et des académies, le monde n'enfantera que des produits chimiques et des constitutions.

Il est six heures ; une fraîcheur charmante tempère eacore le torrent de lumière qui se répand par les rues déjà animées. En passant devant les églises,, on entend la clochette du servant d'autel. Des milliers de messes se disent en ce moment sur tous les points

î2lG ilOME 1'EM)A?hT le CO^CILE.

de la Ville, par des représentants de toutes les contrées et de tous les peuples. Rome est un grand encensoir où chaque famille humaine a mis son grain d'encens. La prière vient et retourne d'ici à toute terre habitée.

On rencontre surtout des prêtres français. La plupart n'ont, pour visiter Rome, que quelques jours et quelques sous. 11 faut toute leur activité et toute leur sobriété pour y suffire. Ils sont en course dès le matin, la chaleur de raidi ne les arrête pas. C'est une fière et robuste espèce, et ceux qui rêvent de la submerger n'en auront pas fini en un seul déluge. J'ose dire qu'il y a plus d'enthousiasme et de force de volonté dans un seul prêtre de nos campagnes que dans toute la multitude de nos villes. Les académiciens et les sauvages coalisés qui pensent avoir un jour raison du christianisme, peuvent combiner leurs moyens : ils verront ce que c'est que ce paysan sobre et lettré, qui se lève avec le jour et que le soir retrouve dans son champ.

Le Pape sortira tantôt. Il ira donner la bénédiction à Saint-Jean-de-Latran. On étale le sable qui, les jours Se gala, couvre d'un tapis d'or toute la voie papale. Je croise des bandes de pèlerins qui viennent de la campagne pour voir les grandes solennités. Plusieurs ont marché une partie de la nuit; d'autres étaient arrivés dès la veille et ont dormi sur les marches de Saint- Pierre. Ils ne sont pas élégants,

ROME PENDAM I.i: ToNCILE. . 217

ils ne sont pas riches et n'ont jamais eu Thonneur de faire un plébiscite, (^est pourtant le peuple le plus royal et le plus roi qui soit sur la terre. C'est un peuple qui n'est pas insulté, qui ne porte les armes que s'il lui plaît, que le premier drôle venu n'a point la permission de tutoyer et de salir. A personne il n'est permis de remplir son foyer d'immondices et de blasphèmes. On ne le laisse pas naître, vivre, s'unir, mourir comme la brute. On ne lui dit pas qu'il vient de la boue en passant par le singe, pour aller au néant en repassant par la boue. Tout est organisé et monté ici pour le servir, pour mêler Dieu à sa vie qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu.

Nous traversons la place où roula le char de Néron à travers les allées illuminées par des torches vivantes. Là, maintenant, la croix de Jésus-Christ domine l'obélisque d'Auguste relevé par Charles-Quint. Nous passons entre les statues colossales de saint Pierre et de saint Paul, qui furent en ce lieu si peu de chose devant César et même devant Séné que, cet académicien. Nous montons au péristyle sublime que gardent, sentinelles à cheval, Constantin et Charlcmagne, encore victorieux. Constantin a les yeux fixés sur la croix, et il lit cette inscription qui déclare Tunique et indispensable condition de la durée des empires : Ambulabunt gentes in luminetuo^ etreges in splendore ortus tui.

Les rois ont oublié cette loi^ et l'on ne peut plus

dire qu'ils marchent dans la splendeur. Mais la loi reste, et les peuples du Christ redemanderont la voie de la splendeur, et ils y rentreront. Croyez-vous que les baptisés voudront tourner sans cesse dans la nuit, qu'on leur fera toujours accepter la combustion du gaz et du pétrole pour la lumière ? Je dis qu'il y aura un genre tout nouveau de 89, une proclamation du droit de l'homme et du chrétien, et qu'on y travaille, et que le genre humain verra clair !

Je m'étais arrêté devant la grande porte, et je regardais, au-dessus, le bas -relief trop emphatique du fiernin, représentant Notre-Seigneur qui donne à saint Pierre les clefs du royaume des cieux. Une voix aimable frappa mon oreille. Vir Galilœe^ quid stas, aspiciens in cœ/wm.^ C'était un de nos évêques qui allait dire sa messe à la confession de Saint- Pierre (1). Il reprit : Vous voyez : partout la même affirmation ! Tibi dabo claves. Tibi^ non pas vobis ! Pierre sur le premier plan, les autres plus loin, à genoux, témoins respectueux. Il y a deux clefs. Aucun ne demande au Seigneur de n*en donner qu'une à Pierre et de réserver au moins la seconde pour le collège apostolique. Tibi claves \ à toi, Pierre, les clefs. Ainsi a fait le maître, ainsi il fera ; ainsi dans quelques jours il viendra. Sic veniët. Il dira à Pierre, et nous dirons avec lui : Tibi claves .'Et le monde le répétera avec

(l) Mgr. Sergent, évêque de Quimper.

RO-ME PENDANT LE CONCILE. 2i9

nous dans un Amen universel, que les siècles rediront à jamais. Car il est vrai que cela est dans l'air. Et cette porte, habituellement fermée, est ouverte aujoure'liui, comme pour laisser entrer l'air de «mon temps, » tout saturé du vœu et de la conscience de rinfaillibilité. Si j'étais gallican autant que je suis des Gaules, j'éviterais de passer sous cet arc, par la raison que donnent, dit-on, les juifs pour ne point passer sous l'arc de Titus : Roma mctrix^ Galliq^ ou plutôt Gallicania vicia. Mais les juifs passeront pourtant sous Tare de Titus, devenu l'arc du Messie ; et nous qui ne sommes ni juifs, ni gentils, ni barbares, entrons par l'arc de Pierre, qui est l'arc du Christ et la porte du bercail !

— Paix, monseigneur, répondis-jeàce discours, paix ! Si le disquisiteur venait à vous entendre, vous le feriez mourir.

— Bah! répondit-il, croyez-vous qu'il n'a pas l'habitude d'être moqué ?Et puis quand même il cesserait de disquisiter. Mais venez à rha messe, je vous montrerai autre chose. Regardez bien au-dessus de la chaire, où Ton a placé la colombe rayonnante. Autour de la chaire, il y a quatre évêques d'importance, quoique deux de petit siège. La colombe ne s'occupe pas de ces docteurs qui ont si bien parlé : elle verse

' tous ses rayons sur la chaire où s'assied Simon Barjona, Simon fils de la Colombe.

L evêque entra dans l'église, je le suivis.

^^0 R03iE l'E.NDAM' LE COKClLE.

Que la basilique est belle à cette heure matinale ! Beaucoup de gens de la campagne y entendaient la messe avec une grande piété. Leurs pauvres habits relèvent ces magnificences du temple royal. Ils viennent d'abord faire leur prière devant la statue assise, ils baisent les pieds du prince de la paix, speciosi pedes, et ils se rendent lentement à quelque autel où la messe commence. Non, il n'y a pas trop de marbres, il n'y a pas trop de bronze et d'or ! Il est bon qu'une vision de la demeure céleste emplisse ces regards tranquilles et humbles, et qu'ils sachent bien qu'en effet ceux qui furent la balayure du monde pour avoir tout sacrifié à Jésus-Christ, ont donné au monde ce qu'il a de plus grand.

Je m'en allai de Saint-Pierre, enivré de ces merveilles dont la source jaillit toujours plus abondante pour qui veut l'approcher. Quelques heures après, j'étais sur la place de Saint-Jean-de Latran, habituellement déserte, surtout à cette heure torride de midi, mais en ce moment remplie d'une multitude frémissante. Le Saint-Père a donné la bénédiction. J'étais bien loin, sous les arbres qui mènent à Sainte-Croixdc-Jérusalem. J'ai parfaitement entendu cette voix pleine et harmonieuse, véritablement faite pour parler au monde.

27 juin.

P. S. — Nous sommes enrichis d'une nouvelle bro-' chure anonyme, imprimée àNaples, sans nom d'auteur. Celle-ci est française. Elle traite de V Unanimité

morale nécessaire dans les Conciles, et elle a pour but d'établir que manifestement les décisions du Concile seraient invalidées si elles rencontraient une mino rite d'opposition égale à celle qu'on espère en ce moment fournir. Quand on saura exactement le chiffre des opposants, on saura exactement le chiffre devant lequel le Saint-Esprit ne parle plus valablement.

L'origine de cette brochure, mystérieusement distribuée comme les précédentes, ne tardera pas à être connue. L'anonyme et le procédé de distribution sont déjà deux marques de fabrique devenues familières. Il y en a d'autres.

Le Saint-Père s'est rendu aujourd'hui en grand gala à l'église de Saint-Philippe-de-Néri. Sa santé est parfaite, Dieu soit béni. L'accueil populaire a été, comme hier, plein de respect et d'amour. Ce spectacle est incomparable.

CXY

2D mai.

Des laquais sans visage ont donc distribué ces joursci un nouveau pamphlet sans nom, mais qui sort visiblement de la source invisible d'où il en est tant

222 ROME PENDAiST LE CONCILE.

sorti. Ces enfants anonymes ont un air de famille. Même geste, même accent,, même physionomie trèsimpertinente^ et leurs langes sont faits du même coton indigent et pompeux. Cela sent son faux prince. Celui-ci s'annonce comme traitant i/e F Unanimité moraie nécessaire dans les Conciles pour les définitions dogmatiques^ et il se qualifie en sous-titre : Mémoire présenté au Concile du Vatican. L'objet étant d'avertir le Concile qu'il cessera d'être régulier, c'est-à-dire d'être concile, s'il vient à passer sur l'opposition contre l'infaillibilité, ce sous4itre^ appuyé de l'anonyme, ne manque pas de désinvolture. Reste à savoir si la force de l'ouvrage en justifie l'audace. Nos tranquilles Romains, qui mesurent si bien et si vite la portée des choses, disent que c'est encore un buco nell aqua^ trou dans l'eau.

Une maigre douzaine de textes tirés vaille que vaille des canonistes et de l'histoire des conciles, et commentés à la française et à la diable, leur paraissent insuffisants pour établir la nécessité de « l'unanimité morale, » principe nouveau, qui mènerait l'Église et la religion fort loin. Ils disent que ces textes sont à vérifier, qu'ils en connaissent d'autres mieux tirés des mêmes canonistes et de la même histoire, qui établissent tout autre chose. Je me permets d'ajouter qu'avant de vérifier les textes produits et d'en produire de plus surs et de plus nombreux, au premier courant de la lecture, il vient des ré-

flexions fort simples qui détruisent instantanément ce vain travail.

Tout d'abord, de vieux artifices, par trop connus, dénotent l'indigence de la matière et la frivolité de l'ouvrier. Ces textes soulignés à deux et trois barres ont plus de chevrons encore comme témoins frauduleux. J'en rencontre un de Melchior Cano, donné pour important, qui sert bravement ici à prouver le contraire de ce qu'il établit dans Fauteur. Dans l'auteur, il appuie la suprême autorité du Pape, ici il la combat. Il est souligné comme s'il faisait son métier en honnête homme ! Du reste, il serait honnête que la probité ne l'empêcherait pas d'être insignifiant quant à la thèse. Dans cette grande brochurerie faillibiliste dont les produits inondent le Concile, on s'e&t persuadé que les italiques sont des raisons, les petites capitales de fortes raisons, les grosses capitales d'invincibles raisons. Quel enfantillage ! Suffit-il qu'un orateur enfle la bouche pour produire autre chose que du vent, et lorsque Ton veut prouver une chose, est-ce le typographe qu'il faut charger de la démonstration ? La démonstration typographique est une invention du génie de M. Emile de Girardin. Elle peut mener l'inventeur au Sénat, mais elle laisse l'écrivain et ses idées à leur place, c'est-à-dire à la porte.

Oublions cette vétille agaçante, supposons que ces textes découpés et apprêtés sont de bon aloi et que

rien ne les contredit. Il en résulterait qu'une certaine discipline des précédents conciles leur a fait rechercher l'unanimité, et qu'ils ont cru avoir le temps de l'attendre. Ce serait la Iradition des conciles, il ne s'ensuit point que ce soit leur loi dogmatique. On demande le texte précis, révélé, qui définit l'unanimité morale et qui l'impose. Celui-là n'est point produit. Il est inconnu de Jacobatius^ de Muzzarelli, de Vizardelli et des autres, il n'y a aucun moyen de le tirer de saint Augustin ni d'aucun concile, ni du vieux ou du Nouveau Testament.

Cependant le parti extra-conciliaire qui, sur la question de l'infaillibilité, rejette la tradition et même l'Ècriture-Sainte, qui n'admet ni le super hanc fietram., ni le pasce oves, ni le confirma fratres tuos, ni la tradition de dix-huit siècles, ni la suprême autorité qu'il attribue lui-même aux assemblées œcuméniques, ce même parti ramasse tumultuairement des opinions de canonistes et des caquets d'historiens, et prétend les poser comme la loi du Concile. On s'étonne qu'il ne comprenne pas le décri où le jettent ces extrêmes contradictions : contester l'Église, et dans le même moment affirmer Jacobatius et Vizardelli !

Ce qui parait plus merveilleux, c'est le fond que certains esprits paraissent faire sur ce jeu, comme si le XIX ^ concile n'avait aucune notion de lui-même ni de sa mission.

HOME PEMOA^JT LE C0?{C1LE. 22o

En présence de l'autel et du monde, les saintes Lettres à la main, la prière et la foi dans le cœur, le XI X'' concile n'ignore pas qu'il n'est ni le premier, ni le second, ni le troisième, ni aucun des autres. Il sait ce qu'il a de commun avec ses devanciers et ce t[u'il a en propre ; pourquoi ils sont venus et pour- <[uoi il vient; quelle vérité ils avaient à affirmer contre l'erreur, et quelle vérité il est chargé d'aftirmer à son tour. Dans cette situation, personne n'a plus à lui apprendre et personne ne peut lui faire oublier qu^il est au-dessus des canonistes et des tjiéologiens autant que le tribunal est au-dessus des avocats plaidants et consultants, surtout de ces bonnes pièces d'avocats marrons qui plaident aux portes, non pour éclairer le tribunal, mais pour ameuter la foule contre les juges et contre la loi.

L'occasion n'a pas manqué de réfléchir sur le possible et sur le probable de l'Opposition. Les journaux ayant été jusqu'à dire qu'elle se retirerait, cette éventualité aussi a. été examinée. Le cas n'est pas inouï dans l'histoire des conciles. On put le craindre au premier de Nicée, il s'est présenté au premier de Constantinople, à Ephèse, ailleurs. Partout il a produit l'unanimité matérielle. L'unanimité morale existait déjà entre les orthodoxes, comme toujours, et c'est par désespoir de la rompre que les autres s'étaient retirés. La Civiltà cattolica a parfaitement établi ce point, en droit et en histoire, dans une brève

il. io

dissertation que lai présente brochure veut inutile-ment combattre. La thèse est plus juste et les hommes sont plus forts. En dépit de tous les textes et de tous les raisonnements, il est clair que, si jamais aucune opposition n'a pu invalider les décisions d'aucun concile par sa retraite, elle n'aurait pas pu davantage et ne pourra jamais en invalider aucune par sa présence.

Textes, précédents, habileté de manœuvres, le fait dogmatique emporte tout. Le fail; dogmatique, c'est que la décision du concile, reçue et canonisée par le Souverain Pontife, est la foi unanime de l'Eglise. La croyance alors devient ou plutôt est reconnue dogme. Jusqu'au momeni où le dogme est proclamé, le sentiment contraire n'est encore que l'Opposition. Passé ce moment, l'Opposition ne combat plus, elle refuse. Elle n'est plus TOpposition, elle est la révolte. Elle sort de l'Église, elle n'y compte plus^ et l'unanimité est faite. Moralement Tmoianimité n'a pas un instant cessé, car ceux qui contredisaient de bonne foi n'en étaient point exclus ; la lumière du jugement pouvait manquer à leur esprit, la lumière plus précieuse de l'obéissance demeurait dans leur CT]Bur. Cette vraie lumière s'éteint, ils se retirent. En se retirant ils accomplissent l'unité matérielle, tout comme si, se frappant eux-mêmes d'une excommunjcation préventive, ils étaient sortis avant de voter.

C'est avoir peu le sens catholique de supposer que Tunaniaiité morale et matérielle puisse manquer aux décisions d'un concile approuvé par le Pape. En vertu du miracle qui constitue l'Eglise, l'Église est avec le Pape et le Pape est avec l'Église. Yoilà l'unanimité, moralement et matériellement. Sans la con^ firmation du Pape, il n'y a point de décision ; avec la confirmation du Pape, il n^y a point de minorité ; il y a la foi de l'Église. Il me semble que cela est élémentaire, et ceux qui ne le savent pas ont oublié leur catéchisme et même leur bon sens.

Quoi ! si les Ariens avaient eu la politique de persévérer au concile de Nicée, le consubstantiel n'aurait pas dii être proclamé? Et si les Macédoniens avaient su se faufiler au premier de Gonstantinople, et les Nestoriens entrer dans le concile d^Ephèse, ni la divinité du Saint-Esprit, ni la maternité divine n'auraient été la foi de l'Église ? Et si les Protestants s'étaient rendus au concile de Trente, ils n'avaient qu'à tenir bon, qu'à demander fièrement à la majorité si elle voulait ,«i passer sur le corps de cent évêques » importants^ et tous les dogmes qu'ils contestaient et tout le concile se trouvaient annulés ? Ces conséquences absurdes découlent nettement de la théorie de Yunmiimité nécessaire. En vertu de cette théorie, l'hérésie, cachée sous le vêtement sacré, pourrait toujours paralyser la vie de l'Église. Elle n'aurait qu'à débiter une formule et qu'à faire un faux ser-

22H ROME J'ENDAJJr JE corsciii:.

ment. Après quoi^ elle pourrait adresser au Pape et à ïù majorité le fier discours de Tartufe :

La maison m'appartient, c'est à vous d'en sortir !

Quand on se rappelle que Molière avait en vue les Jansénistes, dont les allures sont maintenant si copiées, ce rapprochement fait sourire.

La brochure allègue un ou deux faits du concile de Trente, où le Pape retire de la discussion deux points qui rencontraient une forte opposition de la minorité. Bien entendu, les faits ne se sont point passés comme la brochure les raconte, mais plutôt que d'en refaire l'histoire, acceptons-les tels qu'ils sont racontés. Ces faits prouvent simplement qu'au jugement du Pape, la décision pouvait être ajournée, et il l'ajourna. S'il avait voulu que le Concile prononçât, il aurait fallu prononcer. Quelle opinion l'eut emporté alors? Légalement, au sens restreint, celle qui aurait obtenu le plus de suffrages. Moralement et définitivement, celle à laquelle le Pape se serait réuni, et sur celle-ci se fut formée la vraie unanimité.

Oui, l'unanimité est désirable, personne n'en doute, personne ne le nie. C'est le vœu des Ames, manifesté en ce moment du côté du Pape et du côté de la majorité, disons mieux, du côté du Concile tout entier, par les actes de piété et de patience dont nous sommes témoins. Les prières du Pape et les prières du

Concile demandent à Dieu de faire l'unanimité ; elles ne désespèrent pas de l'obtenir. Mais enfin, si le moment est venu de proclamer la vérité, il faut que la vérité soit connue. C'est un autre besoin des âmes et qui^surpasse le premier. 11 sera satisfait et satisfera l'autre. La vérité donnera à l'Eglise cette unanimité qu'elle désire à si juste titre, et qui ne lui manquera jamais. En priant pour le pasteur, Jésus-Christ a prié pour le troupeau. Et cette parole : Rogavi pro te, est la même que celle-ci : Uniim sint!

A prendre au sérieux les médiocres textes étalés pour prouver que l'unanimité préalable est c( nécessaire » dans le Concile, ceux qui se donnent la peine de les fournir (1) et qui prétendent avoir raison, devraient s'apercevoir qu'il ne leur manque, pour avoir tort, que de devenir la majorité. Si c'était la minorité qui voulût proclamer l'infaillibilité et que la majorité s'y refusât, les mêmes textes, la même argumentation pourraient aussi bien lui servir. Seulement, sur ce pied, il ne faudrait pas raisonner beaucoup pour démontrer assez clairement que le Concile est un puits très-profond, d'où l'onpeut tirer beaucoup d'eau, mais point la vérité. Et ce serait le cas de dire : Qui boira de cette eau aura encore soif.

(1) Dans le fond, ils ne se sont pas donné beaucoup de peine^ ayant tout pris, textes et arguments, dans la Défense de la dédamtion de Hossuet, où tout le thème de l'unanimité nécessaire est éehafaudé pour soutenir le quatrième article gallican Ils ne l'ont pas dit, mais on l'a bien vu.

Or, le Concile n'est pas rassemble pour déclarer que, renfermant deux opinions contraires et constatant ainsi deux opinions dans l'Église, l'une qui est vraie, l'autre qui ne l'est pas, il n'a rien à faire et ne fera rien quant à ce dissentiment. Le Concile est, assemblé pour condamner l'hérésie ou pour la prévenir.

La brochure se résume dans cette sentence trop brève : « Toujours le commun consentement comme la règle invariable. Ainsi pensait l'antiquité.» Si l'antiquité avait pensé ainsi, il n'y aurait pas eu dixhuit conciles, et le canon des articles de foi se réduirait à peu de chose, pour ne pas dire à rien. Et si cette règle, qui n'est pas de l'antiquité, prévalait dans l'Église, le monde moderne verrait vite décroître le canon des articles de foi. Mais je crois que ce qui prévaudra sera ce qui a prévalu. Il est d'un commun consentement que Dieu parle au concile régulièrement assemblé et présidé ; d'un commun consentement que les membres du concile étant libres, quelques-uns peuvent ou entendre plus tard, ou ne pas entendre du tout; et d'un commun consentement qu'enfin il faut se rendre à ce qui est décidé par le concile et par le Pape d'un commun consentement, quel que soit le chiffre de la minorité qui ne veut pas consentir.

31 mai.

Je reviens auMémoire sur « l' unanimité nécessaire.» Je laisse la thèse. Prochainement vous aurez mieux que je ne pourrais dire. Un maître m'a promis de compléter et de réduire en forme scientifique ce que me faisait hier ébaucher le gros bon sens. Mais, à propos de ce Mémoire sans nom d'auteur, je veux parler de l'anonyme, dont on fait un si détestable usage. Je croirais rendre service à nos adversaires, si je les corrigeais un peu de l'odieuse manie d'écrire des choses qu'ils craignent de signer. Ces choses-là^ ces libelles, disait Tertullien, que l'on ne veut pas avouer devant les hommes, paraîtront un jour devant Dieu certifiés par les anges. Or, ce qui ne réussira point devant Dieu, ne réussira point non plus devant les hommes. C'est un sot et mauvais calcul, en politique comme en morale, de montrer que l'on se cache, attendu que tout le monde sait fort bien que l'on se cache faute de pouvoir honnêtement se montrer. Le masque qui monte au visage, où il ne devrait jamais paraître, se détache des côtés misérables du

eœur, où il devrait toujours rester; car là il n'est plus un masque, mais un étoufFoir sur un mauvais feu, ou un emplâtre sur une mauvaise plaie. On ne gagne pas la sincérité du langage en prenant le masque, on perd la retenue et jusqu'à la pudeur. On me dit qu'il y a des cas où l'anonyme devient nécessaire. Je le sais. Malheur à qui en est là, quand il s'agit de s'expliquer dans l'Eglise.

Un auteur qui présente un mémoire au Concile, qui vient faire la leçon au Concile et lui apprendre c( la règle de l'antiquité, » qui déclare au Concile dans quelles conditions il continuera d'être régulier, dans quelles conditions il ne le sera plus, un tel auteur ne se laisse pas soupçonner de modestie. S'il se cache, je n'en peux deviner que deux raisons : ou il sent qu'il n'est pas présentable, ou il s'avoue que la chose qu'il fait ne l'est pas.

Je crois qu'ici les deux raisons se joignent. L'autour ne se sent point présentable^ soit parce qu'il n'est point ce qu'il veut paraître, soit parce qu'il ne peut point paraître tel qu'il est. Dans sa personne ou dans sa qualité, il y a quelque chose, — un plus ou un ftioins^ — qui le gêne. Simple particulier, du rang des premiers venus, l'insuffisance du personnage diminue l'importance de l'écrit. C'est Gros-Jean enseignant la théologie à son curé : il n'est pas présentable. Pour être présentable, il faut qu'il soit sinon évêque et membre du Concile, du moins considérable par

ROMt PENDANT LE CONCILE. 233

sa position, ses talents, ses services, sa foi; il faut que tout cela soit attesté par son nom ; il faut qu'il soit respectueux, grave, modeste. A ces conditions riîomme est présentable, mais alors l'écrit ne l'est plus. L'écrit découvre une passion violente et qai irait jusqu'au schisme si elle ne se réprimait pas à temps; il attaque la composition du Concile, inculpe sa doctriiie et jusqu'à sa probité, et il s'agit en somme de déclarer d'avance l'invalidité d'un décret dogmatique. Ce n'est pas devant ce public, en langue vulgaire et avec une étude si frivole, qu'un membre du Concile peut décemment aborder un pareil sujet ; et un homme considérable perdrait sa considération et son temps à le traiter de la sorte.

Déféré à l'examen de la congrégation de Vlndex^ l'ouvrage n'en sortirait pas sans mauvaises notes. On y dit carrément que la question de l'infaillibilité est libre, que l'infaillibilité n'est pas un principe et ne le fut jamais. Si elle ne fut jamais un principe, jamais une vérité, elle ne peut jamais devenir un dogme. Qu'on le soutienne en Concile, à la bonne heure ; mais l'enseigner en public, c'est une faute, et de plus en ce moment, pour certaines situations, ce serait un scandale. On passe là-dessus, et la négation est lancée au galop, comme le char de Tullie. Seulement, cette énormité en impose d'autres qui, à leur tour, imposent l'anonyme. C'est alors que l'on ravage l'histoire, la théologie, le droit canon et le

droit sens pour fabriquer des autorités. Il ne s'agit plus d'éclairer le Concile, il s'agit de surprendre et d'ameuter l'opinion, reghia mundi! Mais commeiït signer une pareille œuvre? On ne la signe pas, et l'on en confesse ainsi le mauvais dessein et le mensonge.

Voilà comment, au grand scandale des faibles, nous avons vu paraître Ce qui se passe au Concile, d'un publiciste caché ; la Disquisitio moralis^ d'un moraliste caché ; la Lettre âHun Evêque caché ; et cette brochure sur V Unanimité nécessaire^ par une quatrième main cachée. Tous ces mémoires de même famille, soi-disant présentés au Concile, sont en réalité des pamphlets adressés à l'opinion contre le Concile. Ils ont pour but d'établir que le Concile ne sait pas ce qu'il devrait savoir et ne fait pas ce qu'il devrait faire. Ils le disent, non pas au Concile, mais aux femmes, aux journaux, au monde^ là où ils sont assurés de ne point rencontrer des juges et de trouver des complices. En effet, cette besogne requiert l'anonyme! Mais par un juste retour, ce masque nécessaire est déjà une flétrissure préventive. En se masquant pour esquiver les juges, ces auteurs se jugent eux-mêmes sévèrement. Ils sentent qu'ils ne sont pas présentables, et que ce qu'ils font ne l'est pas ; ils avouent que, si leur nom ne nuisait pas à l'œuvre, alors ce serait l'œuvre qui nuirait à leur nom.

Ils réclament et déclament snns fin coTittre la presse. Rien ne sort de leurs mains voilées sans qu'on y rencontre bientôt « une certaine presse, » toujours la même, à laquelle ils attribuent tous les malheurs d© l'Église et du monde. C'est une de leurs signatures. Ils le disent tous et toujours avec une obstination de machines et une fureur d'obsédés. Ni l'Écriture ni la tradition ne les peuvent persuader de l'infaillibilité du Pape; mais s'il était question de décréter que « certains journaux » sont les seules causes de trouble qui existent dans le genre humain, comme ils demanderaient qu'on en Bt un dogme, et comme ils préféreraient qu'on y ajoutât l'anathème ! Ils assu- , rent sans le moindre scrupule que certainement le Concile n'aurait jamais été ennuyé de l'infaillibilité, si c( certains journaux » n'y avaient pas introduit cette question, pendante depuis Baie et Constance.

Ils disent cela au Concile lui-même, ils accusent cette auguste assemblée de songer à « transformer en articles de foi des opinions de journaux. » Dans ce nouveau pamphlet au milieu d'une phrase des plus tumultuaires et des plus inextricables, je lis encore que, depuis vingt ans ^ la doctrine de 1 infaillibilité a été propagée dans le jeune clergé de France sous des influences factices accidentelles, à savoir les exagérations et les violences et une certaine presse l — En sorte, pour le dire en passant, que c'est le jeune clergé de France qui mène la majorité du Concile.

Et ce trait, que je ramasse parmi vingt autres, fournit un très-juste échantillon de la solidité générale de leurs démonstrations en tout genre. Autant valent leur théologie, leur droit canon, leur histoire et leur parole d'honneur.

Intellectuellement, cet argument qui consiste à présenter l'infaillibilité comme une invention des journaux, et à attribuer les sentiments du Concile à l'inlluence des journaux, mérite tout le dédain imaginable et au-delà. 11 est blessant pour le Concile, blessant pour la foi, blessant surtout pour la raison publique. Mais je prie particulièrement nos anonymes d'observer avec quelle facilité on le retourne, et combien il peut blesser davantage la cause qui subit l'inconvénient de les avoir pour champions.

La presse ne peut pas faire tout d'un côté et rester de l'autre totalement impuissante. Or, nos adversaires accusent l'intluence de deux journaux, de quf tre ou cinq tout au plus, et il y a des centaines de journaux contre ces quatre ou cinq qui constituent ce qu'ils appellent « une certaine presse. » Je prie nos anonymes de chercher ce qui pourrait empêcher de croire qu'ils sont eux-mêmes, directement ou indirectement, soumis à Tinfluence des centaines de journaux dont la masse tout entière est radicalement hostile à cette « certaine presse. » Quant à moi, je ne vois rien qui m'oblige à les traiter avec plus de respect qu'ils ne traitent le Concile, et j'ignore pour-

quoi je devrais me défendre d'attribuer leurs sentiments aux mêmes causes injurieuses d'où ils font dériver les sentiments d'autrui^ à savoir la séduction et la terreur des journaux.

Parmi ces journaux^ qui ne font pas partie d'une <( certaine presse, » il y en a de leur façon et qu'ils tiennent dans leurs fortes et savantes mains. Ceux-là propagent parmi le clergé français autre chose que la doctrine de l'infaillibilité (j'entends l'infaillibilité du Pape). Est-ce qu'ils ont complètement échoué? Je trouve nos anonymes bien durs envers ces malheureux, d'attribuer tant d'influence à <( certaine presse » et de n'en reconnaître aucune à celle qui sert l'illustre et sainte doctrine de la faillibilité (j ^entends celle du Pape). Quoi! la Gazette de France^ le Moniteur^ la France^ le Correspondant et \ Impartial du Loiret^ et aussi ce pauvre petit Français — en voilà déjà cinq

— tout cela ne peut rien, ne fait rien, n'est rien? Hélas! tant mieux. Mais ce n'est pas faute d'essais ni de persévérance.

S'il est vrai cependant que leurs journaux glissent sans gloire à une fin triste, comme cette pauvre Concorde que M. Loyson faisait pour l'agrément de M . Bazin, et M. Bazin pour l'agrément de M. Loyson

— et ni l'un ni l'autre n'a eu d^'agrément ! — si leur grande doctrine européenne, dont ils parlent si fastu eusement dans leurs petites brochures françaises, n'a pu parmi tout ce vaste univers susciter un groupe

238 nOMIi PENDANT LE CONCILE.

d'écrivains ni rallier un groupe de lecteurs ; si jamais les uns n'ont le souffle, et si tout de suite les autres n'ont plus le sou, cette misère obstinée peut prouver que leur grande doctrine est stérile malgré son emphase, et isolée malgré son tapage. Elle ne prouve Biullement qu'ils fassent tant fi de la presse, et qu'ils aient scrupule d'en user ; et il leur reste à démontrer que ce certaine presse » doit être excommuniée^ parce que certaine autre presse ne réussit pas à devenir communion.

Certes, je ne leur reprocherais pas d'employer la presse, mais je blâme leur fureur contre la presse qui se fait honnêtement, lorsqu'ils font eux-mêmes une sorte de presse qui n'est honnête qu'à demi, et souvent ne l'est pas du tout. Une note officielle an Journal de Rome a flétri leurs correspondances pleines de fa/ussetés et d'injures; leurs pamphlets anonymes sont encore de plusieurs degrés au-dessous dans la classe des armes prohibées.

Si l'on veut faire la critique des journaux, il y a de quoi, comme il y a de quoi faire la critique des hommes, même des plus estimés et des meilleurs. Mais qu'il s'agisse de journaux ou qu'il s'agisse d'hommes,

L'on doit mettra le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire.

Et je ae crois pas que ceux qui font des écrits anonymes puissent avoir beaucoup d'autorité contre

ceux qui signent leurs écrits. Commencez donc par dire qui vous êtes, donnez vous ce frein à vousmême, et quand vous saurez que l'on peut vous reprendre, vous reprendrez moins les autres, et vous vous mettrez moins dans le cas d'être repris.

3 juin .

Une dame fort grave, contre qui j'osais défendre le mérite d'un livre à la mode qu'elle n'avait point lu, Tin peu poussée, jura par le Styx qu^elle lirait ce livre, afin de bien dire tout le mal qu'elle en pensait, non peut-être sans raison. Je n'aurais pas prévu que je lirais un jour la quatrième brochure du P. Gratry, simplement pour dire le mal que j'en pense. Je ne l'ai pas lue encore, mais je crois que je la lirai. Cependant, je n'en ai pas fait le serment et je n'ai pas la tentation de le faire. Je ne trouve ici personne à qui parkr de cette quatrième. Le P, Gratry serait étonné de yoït coînme on est occupé d'autre chose. Des évêques, des théologiens, des gens du monde curieux de tout, des amis de l'auteur qui le blâment,

240 ROME PEx^DA^T LE CONCILE.

mais qui le plaignent, restent froids sur la quatrième. Les uns disent qu'ils n'ont pas le temps, les autres que le Père leur fait de la peine. Quelques-uns lâchent le mot coupant : — Ma foi ! il devient ennuyeux !

Pauvre Père ! On ne l'avait pas encore trouvé ennuyeux — dans cette fonction-là. Je crois qu^il a eu tort de publier une brochure, lorsque les théologiennes sont aux champs. J'ai fait ce matin une petite course hors les murs. Ce que l'on voit d'églantines dans les haies, et d'épines-vinettes en fleurs, et de chèvrefeuilles épanouis qui joignent les églantines aux épines-vinettes, cela ne se peut dire, et l'on s'étonne des pauvretés de l'académie en présence de la richesse des haies. Il n'y a point de paysan qui ne possède plus de fleurs autour de son arpent de petite vigne et de roseaux, que n'en pourrait fournir toute la rhétorique de ceux des Quarante qui sont encore valides, en travaillant toute l'année. Les bouquets jaillissent de furie comme les torsades de cristal et les napj)es d'argent des fontaines. Sur les flancs des ro° chers, encore des fleurs ! Certains genêts, qui se sont plantés là, on ne sait comment, et qui vivent on ne sait de quoi, éclatent en pluie d'or sur le passant, pareils aux bombes des feux d'arlifice. Et l'acanthe pousse une tige vigoureuse et touffue, on forme de pyramide chargée de fleurs étranges ; et les orangers sont en fleurs, et les grenadiers en fleurs, et les magnolias en fleurs. Par-dessus tous les murs, il y a des

lauriers et des roses et des passeroses qui regardent et qui font mine de descendre sur le chemin. Je ne parle pas des coquelicots : on se croirait à la sortie d'un ministère ou dans la société des gens de lettres. Et les sureaux ne sont pas finis, et les tilleuls commencent, et la vigae est en pleine fleur. Je me disais : A quoi pense le P. Gratry, et comment s'en faitil assez accroire pour espérer que les théologiennes s'occuperont de lui quand toute la terre n'est occupée qu'à fleurir ? Vivent la rose et le laurier !

Il est certain que les théologiennes manquent au P. Gratry. Je ne suis pas de ceux qui rient des théologiennes, qui disent : Ce n'est rien ! Les théologiennes sont des agents très-précieux pour faire circuler les raisons mal conformées. La femme qui veut s'en donner la gloire place une hérésie comme elle place une fille mûre ou sans dot; elle finit par trouver un homme qui prend cela. C'est à une dame que le diable a dédié son premier traité de théologie, hélas 1 avec quel succès î

Moi aussi, je trouve que le P. Gratry se rend ennuyeux au moyen de cette quatrième, et qu'il fait de la peine. Il est ennuyeux, parce qu'il s'obstine ; iî fait de la peine, parce que l'on commence à ne plus savoir oii il ira. Après la troisième, on espérait encore qu'il rentrerait chez lui ; mais le voilà parti, se promettant d'aller lom. C'est ennuyeux de voir qu'un homme de talent, qui sifflait très-bien M. Yacherot, II. le

manque tout à coup d'esprit et se targue d'épouvanter ceux qu'il savait divertir. Cela fait de la peine de voir inopinément ce maître à chanter des matriarches, prendre des airs farouclies, et percher en oiseau de guerre sur le poing du chef de la fauconnerie gallicane. Qui est ce, à présent, qui sifflera M . Yacherot ?

M. Gratry s'était fait une spécialité et une facilité de lire la philosophie. Armé de son couteau à papier, il entrait là-dedans. Il retenait parfaitement toute la matière, la réduisait en axiomes, l'étendait en pâte, la découpait en quatrains, et il ne lui fallait qu'un couple de semestres pour confectionner très-honorablement un juste volume où il prouvait qu'il n'y a rien du tout dans un tome de M. Yacherot. Mais maintenant que M. Gratry se croit hérésiarque, il ne voudra plus faire ces utiles petites besognes. 11 annonce pour bientôt un plan d'Église catholique avec dogmes éclaircis, et, probablement, bréviaire réformé. C'est-à-dire qu'il va lui-même devenir un Yacherot ! Cela fait de la peine, c'est ennuyeux.

Ajoutons qu'on n'est plus en sécurité avec le P. Gratry. Yoilà qu'il consulte des procureurs acariâtres et qu'il prétend injecter toute sa pinte d'encre hétérodoxe dans les journaux qui viendraient à le contester par leurs observations. Il faudrait donc faire les frais d'un supplément et obtenir une dispense de Vindex pour les abonnés du journal, lorsqu'on se se-

rait permis de critiquer ou la littérature, ou l'argumentation, ou rérudition du P. Gratry ! Ne voit-il pas combien cette prétention est incivilisée, funeste à la loyauté non moins qu'aux élégances du combat ? Elle dénote une certaine poltronnerie. L'homme qui entre en champ clos escorté d'huissiers ferait mieux d'aller se promener ailleurs, et on l'y enverra. Il craint manifestement d'être attaqué. Pourquoi, sinon qu'il craint de ne savoir pas se défendre? Et que dirait-il si M. Vacherot le sommait d'insérer tout son volume dans une nouvelle édition de sa critique? Le droit de réponse est bon contre la mauvaise foi des journaux, mais Thonnête homme n'en use qu'avec sobriété et sur des questions personnelles. Il se lie à l'autorité de sa parole et à l'équité commune. Lorsqu'il a la fortune de rencontrer des adversaires qui ont aussi un honneur à garder, il subit leurs appréciations, comme ils devront subir les siennes. Celui qui veut nous contraindre à réciter mot à mot ses raisonnements ne mérite pas la polémique. Que les trompettes se taisent, qu'on abaisse les bannières, et que ce preux qui craint de voir fripper ses bande rolles s'évade, suivi de ses claqueurs et escorté de nos huées.

Ce qui n'a pas nonplus médiocrement servi à me faire ajourner la lecture delu quatrième, c'est que l'on m'a donné en même temps à lire un volume inédit de Joseph de Maistre. Oui vraiment, tout un volume!

Vous ne vous étonnerez pas que j'aie commencé par là.

CXYIII

4 juin.

Le télégraphe vous a porté la nouvelle de la clôture de la discussion générale sur le schéma de l'Eglise. On avait entendu soixante orateurs, il y en avait encore autant d'inscrits, et le plus grand nombre appartenaient à la majorité. Je vous ai expliqué comment on s'était trouvé engagé à parler dans une si longue mesure, sans autre résultat bien certain que celui d'user le temps, et c'était ce que ne voulaient pas les trois quarts de ceux qui avaient demandé la parole.

Un très-grand nombre de Pères, on pourrait dire les quatre cinquièmes, désiraient remédier à ce mal, qui leur paraissait sans compensation et contraire même à la gravité de l'assemblée. Ils pensèrent d'abord à prier les orateurs inscrits de renoncer à la parole, et plusieurs y consentirent; mais ce moyen n'atteignait qu'imparfaitement le but. Il parut plus convenable d'user du règlement et de demander sim-

ROME PENDANT LE CONCILE. 24o

plement la clôture; mais les légats semblaient peu disposés à la mettre aux voix, à moins d'y être moralement contraints. On résolut donc d'en faire la demande de manière à ne pas rencontrer un refus.

En conséquence, un postulatum fut signé, exposant que toutes les opinions s'étaient fait entendre, que toutes les nations et, pour ainsi dire, toutes les contrées avaient parlé, et qu'il convenait dès lors de ne pas prolonger davantage un examen général désormais sans utilité. Le postulatum réunit cent signatures, au lieu de dix, qui étaient légalement nécessaires. Néanmoins les légats en désirèrent davantage. Cinquante autres signatures furent fournies le lendemain.

Par un sentiment de déférence, on avait attendu que l'orateur le plus éloquent de l'Opposition eut parlé. C^était j\Jgr Strossmayer. On voulut encore entendre son chef doctrinal, Mgr Maret, qui était inscrit pour le lendemain. On l'entendit longuement. Après quoi la clôture fut mise aux voix et votée avec empressement par une très-grande majorité.

Je pourrais entrer dans de plus longs détails, je crois meilleur de m'abstenir. Il faut laisser parler ceux qui prétendent savoir par le menu ce qui se passe au Concile! Ce qu'ils diront d'exact honorera l'assemblée ; ce qu'ils ajouteront de leur crû et de leur passion ne subsistera pas longtemps.

Deux nouveaux orateurs s'étaient inscrits la veille :

S. E. le cardinal Matthieu et Mgr l'évêque d'Orléans» Comme je viens de vous le dire, cinquante signatures de plus s'ajoutèrent aussitôt à celles qui réclamaient la clôture. Il n'y a pas de meilleure preuve que l'auguste assemblée se trouvait parfaitement éclairée et ne croyait pas possible qu'un argument de plus fiit apporté dans la discussion.

Si je me permettais une opinion sur la disposition d'esprit qui se manifeste dans le Concile à l'égard de l'Opposition, je dirais qu^on veut la traiter comme si elle n'existait pas, en ce sens qu^on ne veut rien faire en considération des sentiments qu'elle peut avoir comme Opposition. Rien ne sera ni rejeté parce qu^elle le propose, ni admis parce qu'elle le rejette. Le parti pris, c'est l'absence de parti pris. Les Pères qui appartiennent à l'Opposition ne sont pas regardés comme des adversaires, mais comme des collègues qui pensent ce qu'ils ont le droit de penser et qui disent ce qu'ils ont le droit de dire, et l'on croit que des dissentiments d'un jour ne doivent exercer aucune influence sur ce qui sera prononcé pour toujours. Voilà le Concile. Qui dit autre chose ment et n'y mettra jamais son nom.

Et notre P. Gratry^ que devient-il ? Ici, l'on continue de ne point penser à sa quatrième. On parle de la clôture de la discussion générale de l'ouverture trèsprochaine de la discussion sur les articles, de l'espérance un peu reparue d'avoir les canons pour la

Saint-Pierre, mais on n'ose pas trop se flatter d'une si prompte conclusion. On lit et on loue beaucoup la lettre pastorale de Mgr l'archevêque de Cambrai, qui fait si bonne justice de l'horrible platitude dont M. l'abbé Fabre a l'honneur ni de n'être ni de connaître l'auteur. Nous avons ce bonheur en commun, mais moi j'en suis naturellement moins flatté que lui. Je voudrais bien connaître aussi l'auteur également répudié de la lettre ou des lettres cl un évêqne. Ne les connaîtrons-nous qu'au jour des justices, tous ces hommes de bien qui ont si noblement et si vaillamment soutenu la cause à laquelle se sont voués MM. Janus et Janicot? En attendant, je vous annonce de graves adhésions épiscopales à la lettre de Mgr rarchevê(jue de Cambrai, et l'on pourra dire que la conscience du Concile a parlé : mais, pour M. Gratry, on n'en parle point. Si dom Guéranger [quod Deus avertat!) ne fait pas attention à la quatrième, elle aura passé comme une ombre.

Ce pauvre ancien aimable Père Gratry, membre de 1 Académie française ! Je le vois d'ici travaillant à son plan d'Kglise catholique, où il sera bien établi que la tête de l'Église est à refaire. Qu'il se hâte,, car le Concile touche à ce point et semble devoir s'égarer. Quel malheur si la brochure du P. Gratry n'arrivait pas à temps !

L'oserai-je? J'ai envie de donner un conseil au P. Gratry. Je m'avoue l'impertinence de mon des-

248 ROME pendajnt le concile.

sein. Que le P. Gratry conseille le Concile, c^est tout simple ; mais un journaliste qui pousse a des cris aigus et farouches, » peut-il se permettre de donner un conseil au P. Gratry? Enfin, j'ose.

Je rentrais dans Rome par la porte Angelica, Tune des deux qui débouchent sur la Colonnade. Au-dessus de cette porte, un pape fit sculpter deux anges et graver cette inscription : Quis vult salvam rempublicam seqnatiir nos. Eh bien, le conseil que je donne au P. Gratry, c'est de méditer cette inscription. Elle a frappé plus d'une fois les yeux de Pie IX, et elle n'est pas indigne d'occuper l'esprit d'un académicien. Je suis persuadé que, si le P. Gratry sait s'y prendre, il y trouvera infiniment plus de philosophie, de politique et d'histoire qu'il n'en est jusqu'à présent coulé de toute sa tête dans tous ses livres.

4 juin.

Laissez-moi vous entretenir du volume inédit do J, de Maistre.

Ce ne sont que des fragments, parfois que des notes, mais dignes de cette grande main. Tout Joseph

de Maistre n'y est pas toujours, mais partout c'est déjà lui. On y retrouve son jet hardi et sur, son éclat solide, son magnifique courroux contre Tignominie révolutionnaire. Il la voyait agir, il l'entendait parler, il était pénétré de mépris plus encore que d'horreur, impression générale en ce temps-là. On ne rend pas aux révolutionnaires tout ce qui leur est dû, disait Bonald, lorsqu'on les traite de scélérats : ils sont bêtes ! Ce cri retentit partout. Joseph de Maistre lui donne ici son véritable accent. 11 révèle un supplice peut-être sans égal. Ceux qui ont bu la ciguë versée goutte à goutte par ces cuistres sanguinaires, par ces histrions et ces laquais révoltés, ceux-là ont pu dire qu'ils savouraient la mort! Dieu permettait à l'enfer de lâcher sur eux ce qu'il a de plus exquis.

On voit à la villa Albani une statue de Brutus, complètement nu, la mainlevée, armée du poignard. C'est un vilain petit corps grêle, une affreuse petite tête de bête vaniteuse et obstinée. 11 y a là dedans du petit crevé, du sectaire et du gamin sérieux. L'homme de lettres Brutus était ces trois choses, comme l'homme de lettres Saint-Just , comme l'homme de lettres Robespierre. Le marbre de la villa Albani réunit ces trois froideurs et ces trois pâleurs, le poignard levé y ajoute le pâle et le froid de la mort ; le tout donne bien l'aspect horrible du scorpion. On recule devant cette statue comme devant

un reptile; il faut contraindre l'œil à la regarder. C'est cela, c'est ce ver, c'est la piqûre de ce scorpion qui a jeté bas l'homme qui était ou plutôt qui avait été l'immense César ! Ce n'est pas le poignard de Brutus qui a tué César. Dans cette main, le poignard ne pouvait qu'égratigner ; mais la piqûre dn scorpion était mortelle et était l'horreur de la mort. En regardant cette statue, je doute du Tu quoque, Fili. C'est un mensonge ingénieux ou plutôt une allégorie de l'histoire. Il est de la justice de Dieu et de la nature de César que César adopte Brutus et fasse sa fortune. Mais l'homme, mais Jules, reconnaissant le scorpion, n^a pu lui donner le nom de fils, et s'il a daigné parler, je croirais plutôt qu'il a dit : Et toi aussi, drôle ! Quant au discours de Brutus sur la vertu, loué par de bons juges, je réponds que personne n'est difficile pour les grands seigneurs qui écrivent et qui conspirent ; que Brutus ne serait pas dans les lettres le premier scorpion qui eût fait du mal ; que le vieux Cicéron était d'ailleurs fort capable de lessiver les écrits de ce polisson important. Et puis, je ne tiens pas à expliquer le discours sur la vertu, et je dis seulement que cette statue de Brutus me fait comprendre l'horreur de la mort de (^ésar, rhorreur de la mort de 93, l'horreur de la mort par le scorpion lettré et penseur.

Je crois que les fragments de M. de Maistre furent écrits avant les Considérations^ pendant que ce pre-

ROME PEiMiAM' LE CONCILE. 25i

mier ouvrage se formait dans son esprit. Réveillé en sursaut de sa tranquille vie d'homme de bien par l'orage qui broyait le monde et lui révélait son propre génie, il étudiait le fléau sans pouvoir encore le comprendre. 11 croyait que la Révolution allait finir, que la France allait tout à l'heure appeler son roi, et se délivrer de ses ignobles tyrans. 11 ne prévoyait pas que la Restauration se ferait tant attendre, encore moins ce qu'elle serait. Déjà le général Bonaparte occupait la scène, et Joseph de Maistre ne connaissait pas encore la Révolution, faute d'en avoir assez pénétré les causes. Il le sentait. Il remontait vers la source du mal ; c'était toujours plus loin. Enfin, dans un dernier lointain, il saisit la déviation de la souveraineté politique, semant elle-même la race de ses ennemis sur le chemin par où elle s'éloignait de l'ÉgUse. Alors il connut la Révolution, il signala parmi ses sources déjà voisines Louis XIV et Bossuet lui-même. Alors il écrivit Le Pape^ et il mourut. Il n'avait pas vu le Roi, quoique Louis XYIII fut sur le trône, mais il avait vu le Pape et il le montrait au mom\e.. Ecce agnus Dell J'espère n'avoir point besoin de faire les réserves qu'il faut pour que ce rapprochement n'ait rien de téméraire. Du reste, Joseph de Maistre a été un grand catholique, il a vécu dans la solitude et dans la pauvreté, montrant obstinément le vrai à un monde qui ne voulait point le voir. Il est mort sans avoir entendu Técho de sa voix

courageuse, et, s'il fallait trouver dans son histoire quelque chose qui représentât la haine d'Hérodiade, cet épisode n'y manquerait pas.

Les fragments que l'on nous donne nous font donc assister à la formation du génie de Joseph de Maistre. Il ne sait pas encore d'où vient la Révolution, il croit encore qu'elle va finir. Il n'est ici qu'un homme d'esprit et de cœur, en qui nous sentons plus que lui-même l'étoffe d'un homme de génie. Il a déjà son cri, mais non pas tonte son aile et toute sa lumière ; il ne s'est pas élevé jusqu'à ce nuage de ténèbres qu'il déchirera d'un bec si puissant, donnant passage aux clartés qui maintenant nous inondent. Cependant on devine ce que lui méritera sa droiture. Elle lui méritera d'être dans le monde moderne un ouvrier particulier de l'Évangile, distinct des autres. Sa vue ne s'est point affaiblie, ne s'est pas égarée, ne s'est pas amusée; elle a sans cesse gagné en étendue. Lorsque l'on espérait encore aux trônes, il a reconnu que l'espoir unique et certain était au Vatican. 11 est bien le Christophe Colomb de cette terre sociale de l'Évangile que le monde croyait perdue ; et comme Colomb, il a rencontré un Améric Vespuce qui lui a dérobé un moment la gloire de la découverte. Le vrai révélateur moderne du génie du christianisme^ c'est Joseph de Maistre, et non le pompeux et frivole Chateaubriand, pur égreneur de phrases. Joseph de Maistre, voilà l'homme ; Le Pape^ voilà le

ROMK PENDANT LE CONCILE. 2o3

livre. De tout le reste , rien ne compte que ce qui est entré dans ce sillon.

Ce qui embarrassa les premiers pas de Joseph de Maistre et lui lit croire que la Révolution allait finir, c'est l'inimaginable stupidité de ses meneurs. Il éprouve une sorte d'extase devant leur sotlise; il croit toujours que quelque coup de verge va balayer cette canaille parricide. Plus tard, il verra clair. Il sait déjà que la canaille parricide ne pourra rien fonder ; il saura qu'elle doit vaincre, parce qu elle est le fléau de Dieu.

On rencontrait autrefois dans les villes, jusqu^à une certaine heure, une chiourme qui s'y promenait lièrement, libre en apparence. Elle était chargée d'enlever les immondices, et, pour ce service de salubrité, elle entrait même dans les maisons. La Révolution a été chargée de quelque chose d'analogue, par ordre supérieur. C'est pourquoi ces hommes ont eu dans les mains toutes les clefs et sont entrés partout. Quand la chiourme aura fait sa besogne, alors elle sera réintégrée en son lieu.

Joseph de Maistre la considère au premier moment de son action. Il ignore le décret de haute police qui l'investit. Il entend les projets; il lit les dossiers^ il voit les lois suspendues en sa favenr, et il est frappé d'étonnement autant que d'épouvante. Véritablement, il y a de quoi! Car la chiourme est condamnée à nettoyer, mais elle veut détruire. Elle veut installer son

édifice, tel qu'elle le conçoit et fait pour elle, à la place de celui qu'elle doit désencombrer. Elle a son plan, c'est là ce qui consterne l'observateur et lui fait croire que la magistrature est endormie. Placés plus loin de la scène et saisissant mieux le plan de cette magistrature que nous voyons au contraire si présente et si active, nous nous soumettons davantage au décret qui s'exécute sans mépriser moins ses exécuteurs infâmes et arrogants. Oui, en vérité, Joseph de Maistre les a bien nommés, c'est bien la canaille parricide, et il a raison de la flétrir. Ce qu'elle fait de bon n'est pas ce qu'elle se propose de faire. Il en apporte des preuves fournies par elle-même.

Il les apporte à propos, aujourd'hui que nous sommes condamnés à entendre non pas l'apologie, mais la glorification de ces bandes hideuses. Il nous peint leurs mœurs infâmes, leur infâme impuissance lorsqu'il ne s'agit plus seulement de saccager, de piller et d'assassiner. Quels monstres, mais quelles brutes !

Sans doute, il serait à souhaiter que l'on pût écarter de tels souvenirs. Vienne l'heure où laKévolution n'inspirera plus aux Français que le désir d'élever en commun un monument expiatoire qui ne portera pas même son nom ! Mais présentement, c'est un devoir de regarder en face ces bourreaux qui ont escroqué la hache, et que l'on ose nous demander d'honorer. Il faut rappeler comment leur scélératesse nous a fait perdre, plus que tout, l'amour fier de la liberté. Ce

ROME PEiXDANT LE CONCILE. 255

sont eux qui ont sacré le bâton impérial, le bâton que la France depuis leur règne tient toujours à sa portée, pour le remettre à quiconque promet de frapper sur eux, dùt-elle aussi tendre le dos. Ecartons-les, car, aussi longtemps que l'on pourra les craindre, la France ne désirera et ne connaîtra d'autre liberté que celle de les faire trembler, et notre malheureux pays s'estimera toujours assez libre, pourvu que la canaille parricide ne le soit pas.

6 juin.

Hier, dans l'église du Gesù^ le cardinal de Bonnechose a consacré le nouvel évêque de la Corée, Monseigneur Ridel, des Missions étrangères. On connaît la cérémonie^ ses rites profonds, ses prières éloquentes. Là se fait l'évéque ; rien au monde n'est plus grand. Rome y mettait son surcroît. Le nom de Rome ajoute un resplendissement à la majesté, comme son soleil à la couleur. Ajoutez cette circonstance solennelle du Concile, et ce jour très-saint de la Pentecôte, fête de l'Esprit de Dieu triomphant, Spiritus Domini replevit orbem terrarum. Un grand nombre de Vicai-

res Apostoliques entouraientleur jeune frère, et ap~ paruerunt dispertitœ linguœ tanquam igtiis. Les deux évêques parrains étaient Mgr Yerrolles, de la Mandchourie, blanchi par quarante années d'apostolat, et Mgr Petit-Jean, du Japon, portant le poids de son peuple captif. Mais ce qui mettait le comble à l'émotion, jusqu'à la rendre par instants poignante, c'était la destination de l'élu, cette sanglante Corée. Voici l'œuvre et la terre où l'on meurt, voici l'homme désigné pour mourir, et nous sommes à l'ouverture du grand et sublime combat : Ecce agonsublimisetmag- 71US ! 0 Rome qui nous donnes de tels spectacles ! Ici les choses permanentes et les choses passagères enflent les veines de la vie et les entretiennent dans leur glorieuse plénitude, et le cœur de l'homme connaît ce qu'il peut porter d'admiration, de douleur et d'amour.

Mgr Ridel succède à Mgr Daveluy, martyr, successeur pour quelques jours de Mgr Berneux, martyr. Et le prédécesseur de Mgr Berneux, Mgr Ferréol, avait succédé à Mgr Imbert, martyr, avec ses deux prêtres, MM. Maubant et Chastan, les premiers missionnaires qui fussent entrés. Mgr Imbert, croyant que le gouvernement coréen n'en voulait qu'aux missionnaires, leur ordonna de ^.e livrer pour préserver le peuple ; ils obéirent d?nsles vingt-quatre heures. Avant Mgr Imbert, Mgr Brugnières était mort de fatigue et de chagrin, ayant attendu trois ans sur la

ROME PExNDANT LE CONCILE. 2o7

frontière qu'il ne parvint pas à franchir, et ce fut lui, peut-être, à qui Dieu demanda le sacrifice le plus dur Jusqu'ici donc la Corée a eu cinq évêques : le premier tué par la misère, trois des quatre autres tués par les bourreaux. Il n'existe en Corée que deux sortes d'hom-' mes : quelques millions de païens qui sont bourreaux, quelques milliers de chrétiens qui sont martyrs. Si l'on peut compter une troisième classe, elle est composée de pauvres apostats qui ont cédé à la violence des tourments et qui appellent en pleurant l'absolution. C'est pourquoi Dieu leur suscite toujours des prêtres, et celui-ci va partir, offrant son sang pour laver leurs péchés.

L'histoire de l'Église de la Corée est merveilleuse. Un prêtre de la société des Missions étrangères, glorieuse mère des héros, en écrit l'histoire ou plutôt le long martyrologe. On sait que des Coréens, emmenés captifs au Japon^ y reçurent et y confessèrent la foi lorsque cette grande chrétienté fut noyée dans son sang. Quelques gouttes de ce sang ont-elles traversé le détroit, et l'Église coréenne en est-elle née, comme ces plantes qui germent sur un sol où elles étaient inconnues, de quelque graine jetée parla tempête? Quoi qu'il en soit, elle grandit sans prêtres, cultivée par le seul glaive du bourreau. Le pape Pie VI, prisonnier, apprit qu'elle existait et ne put que la confier à l'évêque isolé de Pékin ; mais l'évêque de Pékin mourut, et son siège tomba dans le désastre de cette 11 j 7

époque, durant laquelle l'enfer creusa pour l'Église catholique tant de fosses dont Dieu fit des berceaux. En 1811, Pie VII, captif à Fontainebleau, reçut une pétition des chrétiens de Corée, qui le sollicitaient * de leur envoyer des prêtres : « Priant très-humble- « ment le grand Dieu qui s'est incarné^ qui est mort a en croix, qui a plus de sollicitude pour les pécheurs tt que pour les justes, et Votre Sainteté qui tient la « place de Dieu, qui a soin de tout le monde et délice vre véritablement les pécheurs, nous vous demantt dons les secours spirituels nécessaires à notre salut. <c Les noms et les mérites de nos martyrs sont écrils « avec ceux qui ont donné leur vie pour la justice. (( Ils sont véritablement agréables à Dieu , ils sont « aimés de la Sainte Vierge et des saints an- « ges^ ils ne seront pas moins agréables à Votre c( Sainteté. Par les mérites de nos martyrs, envoyezcr nous les secours spirituels que nous implorons c( avec mille et dix mille larmes de sang ! » Pie VII, dans sa prison, entendit cette prière des catacombes. Il ne put l'exaucer aussitôt, mais Rome ne l'oublia point. Grégoire XVI créa le vicariat apostolique de la Corée. Ce saint et dévoué Brugnières s'offrit luimême aux périls de cette mission inconnue. Il venait d'être sacré coadjuteur de Siam. Son vieil évêquC; dont il était le seul prêtre,, le donna sans murmure, quoique toutes ses espérances reposassent sur lui. Tout est grand et héroïque dans la fondation do

ROîklE PENDANT LE CONCILE. 2o9

rÉglise de Corée ; elle repose sur tous les genres de martyre. Brugnières fraya la route et resta couché sur le seuil. Mauhant, Chastan^ Imhert franchirent ce seuil mortel, et le sang des prêtres se mêla à celui des fidèles, qui coula avec plus d'abondance. La Corée, depuis 184d, en est à la septième persécution générale, ou plutôt la persécution n'a point cessé. A travers cette persécution l'Eglise grandissait. Elle comptait, il y a quatre ans, de quinze à vingt mille fidèles et une vingtaine de prêtres, tant indigènes qu'européens. Un dernier coup du glaive semble avoir tout détruit.

Au mois de mars de l'année 1866, Mgr Berneux, évêque, Mgr Daveluy, son coadjuteur, et sept missionnaires, MM. Beaulieu, Borie, Ranfer de Bretenières, Pourthié, Petit-Nicolas, Aumaître et Huin, tous Français, furent torturés et mis à mort. Mgr Daveluy mourut le vendredi saint, décapité en deux fois, ayant eu les jambes rompues la veille. Le massacre atteignit les chrétiens sur toute la surface du pays. Le royaume de Corée a une administration de mandarins; de tels coups y sont possibles. Trois missionnaires, prévenus à temps, purent s'échapper. Mgr Ridel était Vun des trois, avec M. Féron, déjà reparti, et un autre, qui retournera s'il reprend assez de force physique. Mgr Ridel a traversé cette catastrophe ; il s'est trouvé sur le même bateau et dans la même maison que les satellites qui le cher-

chaient, et sa plus grande douleur, peut-être, a été de longer les rives de la Corée sans pouvoir redescendre.

Je dis peut-être, car en même temps que le prêtre, bien malgré lui, manquait le martyre^ le Français manquait l'honneur. Tout missionnaire conserve à un degré éminent l'amour de la patrie, et, entre tous, le missionnaire français. Il sait si bien, il voit si bien ce que pourrait la France ! Il voit toute prête une telle moisson de bénédiction et de gloire ! Les eaux de la Corée portaient alors une force française trèssuffisante pour intimider ce misérable gouvernement de bourreaux. M. Ridellui demanda secours pour les chrétiens, mais le commandant craignit sans doute de compromettre sa carrière. Il prit soin d'établir qu'il n'avait pas à protéger les chrétiens, qu'il était le protecteur seulement des Français, et qu'il lui importait peu que ces Français fussent prêtres ou autre chose . Ainsi, tandis que le sang chrétien coulait, le drapeau reniait la croix, et le missionnaire entendait la langue française parler comme l'apostasie. Hélas! quelques jours après, ce même officier levait l'ancre et s'en allait sans avoir protégé ni les chrétiens, ni les Français, ni vengé son pavillon insulté par les Coréens.

Mais cette souffrance non plus ne peut pas décourager le cœur de la France apostolique. Ce jeune évêque, èvêque malgré ses larmes, a accepté sa di-

gaité terrible pour retourner plus vite, et parce que la main de l'évêque est munie de grâces et de forces dont sa mission a besoin. Il retournera, il ira rejoindre son compagnon déjà reparti et cette poignée de jeunes prêtres qui déjà l'attendent. Il ira s'asseoir sur son siège au-dessus duquel plane toujours l'épée qui tue en deux fois. Il réconciliera les apostats repentants, il baptisera les infidèles, il sera le guide et l'exemple de tous dans la voie du martyre, il appellera de l'Europe les âmes généreuses qui aspirent à ces palmes que l'Europe ne donne plus.

L'un des derniers martyrs de Corée, Just de Bretenières, jeune, riche, beau, s'est voué aux missions parce que le monde ne lui promettait qu'une vie douce et brillante. Étant tout petit enfant, il collait son oreille sur la terre, et il disait à son frère, enfant comme lui : c( Écoute les voix qui m'appellent. Les Chinois me crient : Just ! Just ! sauve-nous ! » Suivant le désir de son cœur, après mille peines et une longue attente, il put franchir les frontières de la Corée. 11 étudiait encore la langue lorsque son évêque, arrêté, lui envoya une trentaine de catéchumènes à baptiser. Il leur donna le baptême, fut pris le lendo^ main et décapité le jour suivant, sans avoir fait autre chose. Mais il trouva que c'eût été assez pour partir, et assez même de rencontrer la mort sur le chemin. Il y a encore de ces âmes. L'évêque leur dira : Venez ! et elles viendront.

262 ROME ^ENDA^■r le conxile.

Je vous parlais dernièrement de ce faussaire qui a jeté dans les journaux des lettres d'un prétendu évêque, contre le Pape et contre le Concile. J'ai dit que ces lettres étaient bien imitées. Non. Sur un point au moins, l'odeur de fraude a percé. Il y a un trait d'insulte contre les Vicaires Apostoliques^ tendant à les montrer comme des hommes dépendants envers le Souverain Pontife et qui, n'étant que par lui, ne viennent au Concile que pour faire ce qu'il veut, afin de rester ce qu'ils sont. Voilà le faussaire. Ce n'est pas un évêque qui a dit cela, ce n'est pas un évêque qui le pourrait dire. L'onction épiscopale n'a pu toucher une tête humaine et y laisser pareille tache. La lumière de Dieu fùi-elle éteinte, aucun évêque n'ignore assez ce qu'estlajo/aced'évêque mis^ sionnaire pour imaginer que cette place puisse être acceptée de qui n'y veut pas uniquement faire rœuvre de Dieu.

La « place » d'évêque en Corée, nous la connaissons, nous savons quelle en est la pension de retraite. Après avoir erré dans les bois et vécu aux meilleurs jours caché entre les soupentes d'une hutte misera^ ble, lorsqu'on ne meurt pas de faim comme l'évêque Brugnières, on meurt les jambes rompues et la tête coupée. M. Ridel, écrivant au père de Mgr Daveluy, martyrisé, lui a dépeint ses jours de paix danslejoa*lais épiscopal, « ainsi que Sa Grandeur aimait à ap- « peler cette chambre qui servait tout à la fois de

« dortoir,, de réfectoire, de salle d'audience et de cha- « pelle. » Parmi les Vicaires Apostoliques, il en est peu que leur jolace mette au-dessus de la plus âpre indigence. On en nomme qui se sont noblement ruinés, aucun qui se puisse enrichir. Plusieurs étaient là, hier, qui pourraient envier le palais épiscopal de la Corée. J'en connais un qui fut sacré sous un arbre, et qui n'a pas toujours un arbre pour abri ; un autre qui alla chercher au loin et apporta sur sa tête les pierres dont il a dallé sa cathédrale ; un autre nui bâtit sa cathédrale avec magnificence, mais qui attend qu'elle soit payée pour se bâtir une maison, et qui laissera ce soin à son successeur. Aucun évêque n'ignore ces choses et ne laisse croire qu'il les honore médiocrement. On trouve sans doute des évèques qui regrettent de voir les Vicaires Apostoliques si zélés pour l'infaillibilité du Pape ; on en cherche en vain qui n'admirent pas ce qu'ils font pour l'Eglise de Dieu. Ainsi ces pièces insolentes, ou sont totalement l'œuvre d'un faussaire^ ou quelque faussaire y portant sa main lâche les a corrompues. Vous pouvez compter que celui-là se cachera bien. S'il' était possible de mentir au jugement dernier, là encore, se cachant le visage, il crierait : — Ce n^est pas moi !

J'ai donc vu ce sacre, ces témoins, toute cette scène si grande par delà les spectacles ordinaires de la vie. Quelle gravité dans l'acte, dans le lien, dans

les hommes ! C'était au maître-autel, consacré au nom de Jésus, entre la chapelle de Saint-Ignace et la chapelle de Saint-François-Xavier ; c'était à Rome ; c'était au pied du Capitole ; c'était proche du Vatican et de Saint-Pierre ; c'était le jour de la Pentecôte ! Toute parole qui se disait et tout rite qui s'accomplissait soulevait des visions de la grandeur de Dieu et de la grandeur de l'homme dans la main de Dieu. Le nouvel évêque était à genoux, le poids de l'Évangilesur les épaules. Il était prosterné comme mort, pendant que l'on chantait les grandes litanies, alin que, par le secours de toute l'Eglise triomphante, l'homme en effet mourût et ne laissât plus rien en lui que le pasteur envoyé de Dieu. Il se relève la tête handée, les mains liées, se dirigeant vers l'autel, pâle et tranquille comme une victime déjà frappée qui va recevoir le dernier coup. Quel souvenir en ce moment ! Mgr Daveluy, son prédécesseur, entra dans la. capitale de la Corée, portant la cangue et saluant d'un calme sourire la multitude qui le regardait. Après le sacre, le nouvel évéque s'assied sur le trône, la mitre sur la tête, la crosse à la main^ et ensuite il donne au clergé et au peuple sa première bénédiction. L'évêque de la pauvre Corée accomplit ce rite royal : revêtu d'or, portant le sceptre paternel, il parcourut cette magnifique église, et bénit la foule agenouillée. Mais que son regard s'enfonçait loin de ces murs splendides et de ce peuple qu'il bénissait, et

comme l'on voyait bien, à sa pâleur plus grande et plus auguste, que sa première bénédiction allait à réponse crucifiée qui l'attend ! Et nous, les yeux obscurcis de larmes, par delà cette pompe rapide, nous apercevions la tête sereine de Mgr Daveluy, élevée sur trois piquets fixés en terre, au pied desquels gisait un corps exposé à la dent des bêtes. Cependant Tévêque revint au cbœur et l'on chanta le Te Deum. — Te Deum laudamus . , . Te martyrum candidatus laudat exercitus !

Oh! que l'Eglise est grande, et que je trouvée mon sort heureux d'avoir été appelé à la contempler d'ici. Laissez-moi répéter ce mot qui revient souvent dans mes lettres : Ici! A Rome, tout est plus suave, plus sonore et plus lumineux. Ici est la source des évêques. Au-dessus, il n'y a que le flanc ouvert du Crucifié. Rome fait l'évêque, l'envoie, lui assigne le champ où il devra semer et recueillir. Avant de procéder au sacre, on a lu la Bulle d'élection, datée du tombeau de saint Pierre. En vertu de cette bulle, l'élu est prince dans l'Église universelle, pasteur légitime du troupeau à qui le Souverain Pasteur l'a donné, et toute puissance humaine contraire ne peut plus lui ôter que la vie. Mais que servira de le tuer? Que peut la puissance qui donne la mort contre la puissance qui enfante la vie, et que peut le temps contre celui à qui Dieu donne le temps ? Pierre est venu ici, ot d'ici Pierre a régi le reste du monde. Il était dans

son sépulcre encore ignoré des empereurs, et ses successeurs, à genoux sur ce sépulcre, distribuaient les provinces et les peuples de l'empire, et c'était fait. Des catacombes de Fontainebleau, Pierre a résolu de donner des évê pies aux catacombes de la Corée, et la Corée a des évêques. Pierre serait en Corée qu'il enverrait de là des évêques à Paris et à Londres, et Paris et Londres auraient des évêques. Il y a un homme en Corée qu'on appelle roi, qui porte une couronne, qui a des ministres, des grands, des savants, des soldats, des bourreaux, et qui ne veut pas chez lui de chrétiens. 11 peut les tuer, il les tue, mais il ne peut pas n'en avoir pas toujours à tuer. Il vient d^en tuer en quelques années dix mille, peut-être davantage. Il n'en connaît plus, mais il sait qu'il y. en a encore, et Pierre le sait aussi et lui envoie un évêque; et si cet évêque encore est tué, Pierre lui en enverra un autre, et un autre après, et toujours ; et l'empereur et l'empire seront chrétiens et Pierre leur donnera des évêques.

Tels sont les décrets que Ton porte ici depuis dixhuit siècles, et il est bien inutile d'élever aux empereurs des colonnes sur lesquelles ils font inscrire qu'ils ont détruit le nom chrétien. Le Christ prend leur colonne et en fait la première pierre d'une église. Christus vijicit, Christus régnât^ Christus imperat. Il n'y a pas de terre chrétienne où celte colonne n'ait été élevée, ni de fondation d'église oii on ne la re-

trouve. Quel miracle perpétue depuis dix-iiuit cents ans ce miracle, et le renouvellera dans les boues sanglantes de la Corée tel qu'il nous apparaît sur l'orgueil du Capitole ? Je le laisse expliquer à ceux qui ne sentent rien de divin ici.

Lorsque la vieille Rome décrétait la guerre, c'està-dire la conquête, elle enterrait dans un forum obscur le cadavre mutilé d'un homme de la nation ennemie. Rome s'appelait la force. Elle triomphait par cette force qui donnait la mort, et l'on reconnaît en elle cette Babylone réprouvée où se retrouvait, dit saint Jean, totit le sang qui aété répandu sur la terre. La Home du Christ a changé de nom, elle a livré le mystère de son nom nouveau, et le vieux noui de la force n'a plus été que l'hiéroglyphe du nom de l'amour: Roma^ amor ! Elle décrète une conquête, et elle l'accomplira; mais ce n'est plus le peuple conquis, c'est le général qu'elle envoie qui doit mourir. 11 prendra possession de sa conquête comme Pierre a pris possession de Rome, crucifié la tête en bas. Son sang sera le vin des épousailles. 11 arrosera cette terre qui doit devenir romaine. 11 l'arrosera, il y fera germer ce qui ne poussait point auparavant : la charité, la virginité, la famille^ la liberté. De ces peuples couchés dans la fange, esclaves séculaires des maîtres les plus vils, il fera surgir des prêtres^ des martyrs, des hommes. Ces hommes briseront l'ignoble bâton du satellite, l'ignoble sabre du bourreau ; et chas-

sant du trône les vicaires de Satan, ils demanderont, suivant leur dignité d'enfants du Christ, d'avoir désormais, pour les régir, des Pasteurs et des Pères.

9 juin.

Il paraît que nous touchons enfin au terme, et que l'infaillibilité sera proclamée le jour de saint Pierre. Dès longtemps une sorte de pressentiment général avait fixé ce jour-là, quoique parmi les mieux placés pourvoir etpourprédire, ily aiteu d'abord l'espérance d'arriver plus tôt, ensuite la crainte de n'arriver que plus tard. Au commencement on disait : Ce sera pour Pâques, et il semblait que c'était loin. Ensuite on a fixé différentes solennités, puis l'Ascension, puis la Pentecôte, puis la Saint-Pierre aussi. Ily a quinze jours, on reculait jusqu'à l'Assomption, sans trop y compter. La liste des orateurs pour la discussion générale était si longue, tant de discours devaient renaître sur les articles ! Mais l'instinct disait toujours : Non, saint Pierre. Pas plus tôt, pas plus tard ! L'instinct avait raison. Depuis huit jours, la discussion générale est close ^ le proœmium et les deux premiers

chapitres sont admis, le troisième chapitre passera peut-être aujourd'hui même ou au moins cette semaine ; le tout, en réalité, d'un commun consentement. La semaine prochaine pourra donc voir la fin du combat, qui à vrai dire n'est plus un combat. L'on voit poindre « l'unanimité morale y> et même Tunanimité matérielle, si hautement déclarée hors d'espérance. Elle s'accomplira au moment de la promulgation, le jour de saint Pierre. Grande date de l'Eglise et du monde.

Il ne manque pas de relations orales assez concordantes, qui disent comment ce qui se traînait et semblait devoir traîner encore si longtemps, a tourné quasi-subitement à s'arranger et à finir. Nombre d'anecdotes seront livrées à la curiosité publique. Il y en aura de fausses et de vaines, et ce sera la quantité ; il y en aura d'exactes, et elles seront vaines aussi. Je ne me mêle point de les raconter

Des anecdotes à propos d'un dogme, fussent-elles mille fois authentiques, ne me semblent propres qu'à insulter la beauté et même la vérité. Ici, tout ce qui n'est pas grand, tout ce qui ne rentre pas dans les lignes austères de la beauté, franchit d'une certaine manière la ligne de la vérité. Nous n'avons pas besoin de l'accident humain, l'histoire d'un dogme écrite avec des anecdotes serait un arc de triomphe bâti en opus tumultuarium . Encore que ce soit leur prétention, les photographes ne doivent pas être reçus à

faire le portrait historique des héros. Devant leur machine, ce n'est pas le héros qui pose, c'est l'homme, et rien ne se ressemble moins. Le masque humain reparaît, le héros s évanouit. C'est affaire à l'artiste de ressusciter la vraie figure héroïque, toute lumineuse et resplendissante, que l'œil ordinaire ne voit pas.

Je suis convaincu à jamais que, quand toutes les anecdotes du Concile, particulièrement dans cette dernière période, seront connues^ 1 on ne saura rien encore. Le fond de tout est au-delà de nos regards, dans les plans cachés de Dieu, dans les touches qu'il donne aux consciences, «ces secrets ressorts que Dieu fait mouvoir! » dit Bossuet. L'anecdote n'y sert que de voile plus épais, et cette prétendue lumière ensevelit de ses lourdes fuméf's le fait divin qu'elle prétend éclaircir.

Entre les choses de ce monde que l'homme doit ignorer en ce monde, et ne peut que deviner à peu près, il est vrai que l'histoire tient le premier rang. Je parle pour ceux qui veulent entendre. Mais l'histoire particulièrement impénétrable pour nous est celle même du temps où nous sommes, l'histoire même que nous faisons, dans le moment que nous la faisons. Il en fut ainsi toujours, et notre siècle dépasse en ignorance à cet égard tous les autres, parce que les acteurs y sont plus nombreux^ leH faux témoins plus remplis d'audace, et surtout parce que rhomme de notre temps s'ignore lui-même plus

ROME PEiNDANT LE CONCILE. 271

peut-être que Fliomme ne s'ignora jamais, n'ayant jamais pris si peu de soin de s'étudier sous l'œil de Dieu. Heureux celui qui songe assez à sa responsabilité pour se rt^ndre bien compte de sa petite action personnelle dans les choses humaines ! Mais celui-là encore, que sait-il? Son action n^est qu'un ftl^ et le fil d'un fil dans une trame dont il n'a pas vu le commencement et ne verra pas la fin. Suffisamment instruit pour être responsable, il ne sait pas néanmoins ce qu'il fait, en ce sens qu'il ignore où va ce qu'il fait. Nulle anecdote qui puisse lui ouvrir tout le mystère ni de l'œuvre d'autrui ni de l'œuvre de Dieu. La naïve peinture qui met le diable à côté de'Judaset qui nous montre la colombe à l'oreille du pape ou du saint qui proclame la vérité et la volonté de Dieu, dit plus de véritable histoire que n'en racontent tous les anecdotiers et même tous les historiens. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs de conserver les documents ni d'écrire et de lire l'histoire. Et j'apprends même à rinstant que le Pape vient de nommer un historien du Concile.

Toujours est-il que les choses s'arrangent pour que la grande afî'aire du Concile soit terminée plus rapidement que le Concile n'osait l'espérer il y a huit Jours. A ne vous rien cacher, une mesure prise par le Pape en ces derniers temps me semble, et semble à tout le monde ici, avoir plus fait pour ce résultat que tous les conseils tenus en vue de le hâter ou de le re-

tarder. Jl faut bien oser le dire, puisque le Pape a bien osé le faire : il a ordonné des prières publiques; il a mis en mouvement sa véritable torce, celle sur la quelle il a toujours com])té comme tous ses^ prédécesseurs et toute l'Eglise. On a prié, on prie, et les difficultés s'apaisent.

Il n'est pas impossible d'expliquer quelque chose de ce phénomène^ du moins à ceux qui peuvent com prendre que le surnaturel n^'est pas contre la nature. Lorsque des hommes divisés sur un point quelconque, mais désirant également servir la justice et mourir dans la vérité, consentent à prier en commun, ils ont toutes les chances possibles de tomber d'accord ; et les chances de l'accord deviennent certaines lorsque tout le monde, autour de ces hommes divisés, prie avec eux et pour eux. Alors la lumière se fait, le courage grandit et s'épure, ceux qui ont besoin de force pour tenir ferme s'affermissent ; ceux qui ont besoin de force pour se mouvoir et changer de place, reçoivent le genre de force qu'il leur faut.

Les prières doivent durer toute l'octave de la Pentecôte, elles ont commencé à Saint-Pierre lundi, en présence et avec le concours du Pape. Il est entré dans la basilique en chantant des litanies. Tous les évêques étaient là, et tout Rome y était. Tout Rome, ce n'est pas la même chose que quand nous disons tout Paris. Entendez un peuple au complet, grands et petits^ et les prêtres, les communautés d'hommes

et de femmes, les confréries, les écoles en procession dans cette foule, et Saint-Pierre rempli et regorgeant de cette multitude qui, plus que toute autre^ donne une idée du genre humain. Mais c'est le genre humain fidèle. Ce peuple baptisé chante par cœur les prières liturgiques. Voyez-vous le spectacle : le Pape, autour de lui tout TEpiscopat catholique, et autour du Pape et de l'Episcopat ce peuple, ^te mer agitée et tranquille, et la prière de la faimile chrétienne montant vers Dieu sur les ailes de quarante mille voix députées du monde entier ! Il y a de ces moments où l'on sent que l'on est ici dans le royaume de l'esprit; que l'esprit règne, gouverne, domine, fait ce qu'il veut, pose et proclame ici ses lois universelles et éternelles. A la bénédiction, toute voix s'éteignit, tout mouvement cessa, tout souffle demeura suspendu, et ce silence était plus retentissant que tout à l'heure tout l'essor de la prière, et montait plus haut. Quelle âme chrétienne ne disait pas alors : Parlez^ Seigneur^ votre serviteur écoute? Et une autre voix s'élevait encore dans l'intime de l'être, redisant le récit sacré que l'Église chantait le matin même : Ad/iuc loquente Petro accipit Spiritus Sanctus super omnes qui audiebant verbum.

Les processions et les prières continuent. Chaque jour, dans une église désignée, le clergé, les confréries des environs, les ordres religieux, le peuple II. 18

2^4 ROxME PENDANT LE CONCILE.

viennent en longues files et prient aux intentions du Souverain Pontife. Mardi, c'était à Sainte-Marie- Majeure; hier, à Saint-Charles au Corso; ce soir, ce sera à Saint-André délia Valle. Le mauvais temps n'empêche point ce concours très-beau et très-émou- .vant. Il y a partout beaucoup d'évêques, et une grande douceur se répand dans les esprits.

Pour ne rien omettre, on parle bien aussi de projets et de plans qui nuiraient pas précisément à la paix. On annonce des démissions, des protestations, des retraites silencieuses, un appel indirect à l'opinion sous forme de publications irrégulières des discours prononcés dans le Concile. Ai-je besoin de vous dire qu'e jo ne crois pas un mot de tout cela, et que ce qu'il y a de mieux imaginé dans tous ces contes n'approche même pas de la vraisemblance? Un évêque est d'abord un homme de conscience, ensuite un homme de bon sens, ensuite un homme de conseil. Dans les choses de Dieu, il n'agit point sans prendre conseil de Dieu, de lui-même et de quelque ami dont il connaît la fidèle vertu. Son principal souci n'est pas, comme dans le monde, de faire figure un moment devant les hommes et de prendre telle ou telle attitude qui sera plus ou moins applaudie des salons ou des journaux.

Mieux encore que tout chrétien, tout évêque sait que Dieu ne se paie pas de cette monnaie mondaine^ et que le monde lui-même ne reçoit pas longtemps

dès gens d'église la monnaie qui n'a pas cours devant Dieu. Aucun de ceux qui jusqu'à présent contestent l'infaillibilité du Pape, ne croit lui-même à sa propre inerrance, encore moins à son impeccabilité. 11 n'y a là, pour eux comme pour nous, qu'un fait de cette héroïque voie chrétienne dont leur exemple, plus encore que leur parole, doit nous enseigner la pratique. Ceux qui nous recommandent l'humilité savent se réduire à leur devoir, et avouer qu'ils se sont trompés.

Comptez donc qu'on ne verra point de coup étrange, point de parti violent, point d'emphase, mais un acquiescement très-digne et une soumission très-sincère à la décision de la sainte Église. C'est par là que finira ce grand Concile, ajoutant à la majesté de ses décrets celle de ses vertus.

10 juin.

Les petits écrits que vous savez, produits d^une presse que je permettrais de qualifier « certaine presse, » si ce n'était pas une grosse injure, ces

276 ROME PENJjAiNT LE CONCTiE.

pamphlets, opuscules et mémoires gallicans présentés au peuple, aux évêques, au Concile, tout cela continue de n'être pas heureux. Chaque jour réfutés, rabroués, réprouvés par des voix non moins vigoureuses qu'indignées, les pauvrets a filent un vilain coton. » Passez-moi ce dicton français, il exprime bien la valeur et la destinée de ces choses déplorables, disgraziate^ disent les Italiens. Et véritablement ce sont des choses sans grâce aucune, mal conçues, mal venues, mal reçues ; des choses disgracieuses et disgraciées. L'on ne saurait les plaindre, elles ont cherché ces nasardes ; mais il est certain qu^elIes en reçoivent beaucoup. Ayant commis le crime de naître, elles reçoivent le châtiment de ne pouvoir mourir ; ayant eu l'impertinence particulière de s'introduire, elles subissent la correction particulière de ne pouvoir se retirer. On veut qu'elles restent. Demeurez, honnête relation de ce qui se passe au Concile^ et vous aussi, honnête Blsquisitioîi morale sur le devoir des évêques, et vous encore, fier Mémoire sur la nécessité de l unanimité ; écoutez ce que Ton pense de vous ! Et chacun donne en passant sa chiquenaude sur ces faux-nez, et plusieurs y enfoncent des aiguilles.

Il y a deux brochures, rien que sur Ididisquisition; toutes deux sont latines. La première est signée de son auteur, le P. Potton, dominicain. Vive, amusante, très-solide au fond. La nécessité n'en égale pas le

HOME i'EiNDAiST LE CONCILE. ^ii

mérite. Je doute que beaucoup d'évêques infaillibilistes éprouvent le besoin d'être rassurés contre le disquisiteur. « Je ne suis pas grand clerc^ me disait l'un d'eux ; je suis un bonbomme d'évêque sans aucune invention. J'ai beaucoup lu et je n'ai jamais pu trouver une idée un peu neuve contre le bon Dieu ni contre son Eglise. Il m'a toujours paru que j'avais raison de croire ce que l'on m'a enseigné dès le commencement. Sur la question de l'infaillibilité, je vois que je suis avec l'Écriture, avec la tradition, avec l'école, avec moi-même. Ma foi ! je voterai l'infaillibilité en disant tranquillement mon nom à Dieu et aux bommes, malgré ce savant monsieur qui caebe le sien. »

La seconde brochure est intitulée : Episcoporum consciencia in tuto jiosita quoad gravissimam de Pontificiœ infallibilitatis defmitione quœstionem. Elle est grave de pensée et de ton. Il arrive ici, comme dans tous les épisodes de ce débat, que l'attaque finit par se faire pardonner, en considération de la solidité des répressions qu'elle s'attire.

Il naît aussi des brochures aurV unanimité morale nécessaire. Elles expriment généralement la stupéfaction. On est stupéfait de cette pensée, de ces raisonnements, de ces textes, de cette faiblesse plus qu'ordinaire et plus que gallicane. On se demande à quoi bon ces choses-là, et ee qu'en peuvent espérer ceux qui les produisent ? En Italie , pays

de sens et de doctrine, notre renommée souffre un peu, depuis six mois, des arguments que nous nous laissons présenter, des points sur lesquels il faut nous instruire. Je me rappellerai toujours l'expression de physionomie du bon professeur romain à qui je racontais le parti que M. Gratry (jadis si doux !) prétendait tirer des fausses décrétâtes. — Cosa incredibile ! Je lui aurais annoncé que l'Empereur se proposait de donner à la garnison de Paris le fusil à rouet ou l'arbalète, qu'il n'aurait pas ouvert les yeux plus grands. Cette sensation se renouvelle chaque fois qu'apparaît une pièce de l'armure gallicane. Les conscrits même se mettent à rire : On ne se sert plus de cela ! Quant aux maîtres, leur vieille politesse peut à pteine se contenir. Pour réponse, lorsqu'on en veut une^ ils exposent gravement les principes élémentaires.

C'est ce que vient de faire Mgr Salzano, dans ses Breviriflessioni sul modo dirisolvere e siiïïopportunità di de finir e l infallihillità del Pontifice sommo. En quatorze pages, il expose la théorie chrétienne,, sociale et historique de l'infaillibilité. La nouvelle brochure, qu'il ne nomme pas, croule à ce simple attouchement. Il s'excuse de n'en pas dire davantage^ (( parce que l'objection ne lui paraît pas susc^eptible d'une plus ample discussion. » Ce n'est point violent, mais ce n'est point flatteur. Je m'arrête. La discussion plus ample, qui peut paraître opportune ail-

ROME Pi<:NDA^T LE COJNCILE. 279

leurs qu'à Rome, nous est fournie par le R. P. Desjardins.

Je vous dirai deux mots d'une autre brochure française, mais d'un genre tout différent, dont je viens de lire une seconde édition. L'auteur est M. le chanoine Henri Sauvé, théologien pontifical, qui l'écrivit à propos de la réponse de Mgr févêque d'Orléans à Mgr r archevêque de Malines, Elle n'a pas été emportée par le flot, et elle contient des observatii très-modérées, mais très-fortes, sur l'ensemble df objections que l'Opposition a coutume de produire. Ces objections étant partout et toujours les mêmes, JVl. Sauvé se trouve avoir réfuté par avance la bizarre doctrine de l'unanimité, non encore munie^ en ce temps-là, de sa brochure spéciale. La stratégie se tenait sur l'opportunité. Mais comme au fond l'inopportunité n'était que le sobriquet de l'infaillibilité et le nom de passe sous lequel on jugeait plus prudent de la combattre, M. Sauvé, voyant très -bien le vrai principe sous le faux-nom, portait la défense où était, en réalité l'attaque. Il a mis en circulation plusieurs bons textes, entre autres celui-ci, d'Olier, fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice, au dix-septième siècle : « Pour vivifier et régir son Église jusqu'à la « fin des siècles, Jésus-Christ s'est donc laissé dans « saint Pierre et dans ses successeurs, en qui seuls (( persévère toujours la rriission d'apôtre^ laquelle a « l'infaillibilité conjointe avec obligation à tous les

(c hommes de recevoir leur prédication. C'est par Jé- (( sus- Christ vivant en eux que les successeurs de « saint Pierre sont le fondement., la base de l'Eglise et a Ihypostase qui la soutient. Comme Fhypostase ou c( la personne du Verbe soutient l'humanité sainte (c do Jésus-Christ, ainsi la lumière de Jésus-Christ « soutient dans le successeur de saint Pierre toute « r Eglise. » Quand ce témoignage se trouverait seul dans la brochure de M. Sauvé, ce serait beaucoup de l'avoir révélé, puisqu'il atteste la vieille foi de Paris, siège important. Néanmoins le savant théologien pontifical en a fourni d'autres, et il a su les développer aussi heureusement qu'il les a trouvés.

Mais la véritable et maîtresse gerbe de textes nous est donnée par le R. P. Blanchi, procureur général de l'Ordre de Saint-Dominique, professeur de théologie à l'université romaine. Ce précieux recueil est intitulé : De Constitutione monarchica Ecclesiœ et de in fallibilitate romani pontificis juxta D. ThomamAquinatem ejusque scholam in ord. Prœdicatorum . Je vous le fais envoyer^ pour que M. Du Lac et M. l'abbé J. Morel se puissent donner le plaisir de nager en haute mer. Ils me remercieront de faire arriver jusqu'à eux ces grandes vagues et ce grand air de la doctrine et seront heureux de voir comme on moissonne à Rome, lorsqu'on s'y met. lî^ncore que M. Du Lac et M. Morel connaissent la plupart de ces textes,, ils seront charmés de les avoir bien ordonnés, bien

imprimés, bien annotés, d'en savourer le goût et le parfum. Cela les reposera des flaques et des broussailles sorbonniques où ils sont contraints de faire patrouille depuis six mois.

En attendant qu'ils puissent servir à nos lecteurs quelques-uns de ces bons et beaux raisins de la Terre- Sainte, je me prends kVAppendix, emprunté du docte Gravina, professeur de théologie à l'Université de Naples au siècle précédent. Les gens de mauvaise humeur le trouveront malicieux, peut-être l'est-il un peu ; mais il ruisselle à' actualité,

Gravina donc se donne une consultation : Lorsque il y a beaucoup et d'excellentes preuves théologiques, lorsqu'on est assuré du sentiment des anciens pères, des évêques, des maîtres de la science sacrée, en un mot, du sentiment de l'Eglise, est-il opportun de poser les questions de foi et de les définir, malgré certaines hostilités ?

J'analyse sa réponse.

En général, les hérétiques ont cherché des prétextes pour retarder les définitions de foi. Ils sont loups, ils craignent d'être reconnus et chassés du bercail.

Plusieurs se sont vantés de ne combattre que pour la piété, de n'avoir en vue que le bien et la défense de l'Eglise. C'est le portrait qu'en a fait saint Basile, mais il disait aux évêques de l'Orient : Pour éclaircir et fixer les points en litige, allons au pontife romain.

D'autres novateurs ont prétendu que les questions agitées n'appartenaient pas à la foi. Précaution pour que leur erreur ne leur fut pas imputée à crime ! Ce fut la ruse des Pélagiens. a Ils s'en vont, dit saint Augustin, soutenant que les points qui les séparent des orthodoxes ne sont pas fondamentaux, mais qu'ils se tiennent dans le juste milieu où la foi catholique ne reçoit aucun dommage. » Mais saint Augustin leur fit voir la différence entre les questions de foi et celles oiî les orthodoxes peuvent disputer.

Il y en a qui ont cherché à éloigner les définitions, en disant que l'Église ne doit pas s'embarrasser dans les questions subtiles et inextricables où les passions semblent avoir plus de part que la vérité. Les Ariens avaient trouvé cela ; ils en obscurcirent la raison de Constantin.

Une quatrième espèce s'employait à empêcher la promulgation des définitions, a Ces décrets, disaientils, répandent le trouble parmi les peuples. » Les Eutychiens suivirent cette politique après Chalcédoine. En même temps, ils obtenaient des empereurs Basilique et Marc des édits favorables à leur hérésie. Et les Monothélites ! Sergius, patriarche de Constantinople, écrivait au pape Honorius de manière à l'empêcher de porter une définition. Il alléguait faussement le témoignage de plusieurs Pères en faveur de son opinion ; mais, dans son amour pour la paix, il penchait à laisser tomber la controverse. Ainsi ce

ROME PENDANT LE COî^ClLE. 283

perfide cherchait à répandre plus lihrement son venin.

Après ces préliminaires, qui ruinent bien des ouvrages nouveaux, Gravina serre de plus près les objections des diverses sectes. Il rapporte la sage réponse de Basilisque aux Entychiens, qui l'avaient d'abord empêché de se rendre aux décisions du concile deChalcédoine, sous prétexte qu'elles troublaient la paix : Ce n'est pas la définition de l'Église qui est une cause de trouble, c'est plutôt l'hérésie.

L'évêque iconoclaste d'Ephèse, Théodose, disait au* moine Etienne :« Homme de Dieu, comment avezvous pu concevoir la pensée de nous mettre au nombre des hérétiques ? Êtes-vous plus s.age que tout le monde? Croyez-vous que nous voulions perdre nos âmes? Ne craignez-vous pas plutôt de jeter le trouble dans l'Eglise par votre résistance ? »

Ce saint moine, plus tard martyr, lui répondit par la parole d'Élie au roi Achab : — Ce n'est pas moi qui jette le trouble dans Israël; c'est vous et la maison de votre père.

Réponse de tous les temps, qu'il fallut toujours faire et qui eut toujours raison. L'Église est faite pour connaître et pour suivre la vérité. Terreur lui voile la vérité : il faut, quoi qu'il en coûte, dissiper Terreur et délivrer la vérité. Les définitions de l'Eglise sont nécessaires pour le maintien de l'unité dans la foi, pour l'extinction des divisions, pour ceux mêmes qui ne veulent pas de définitions.

Les actes de conciliation mal entendue, les transactions sur des principes qui veulent être affirmés, ont toujours été funestes. On le voit par cent exemples, entre autres, celui du conciliabule de Syrmium et celui de l'arrangement de Charles-Quint. Afin d'éviter de tels inconvénients, l'Église ne veut ni dissimuler ni se taire. Elle approuve ce qui mérite de l'être, elle condamne ce qui doit être condamné.

Saint Bernard pressait le Saint-Siège déjuger les erreurs d'Abailard. Cette définition^ disait-il, sera avantageuse pour le juge qui remplira la fonction, avantageuse pour l'Église de Jésus-Christ, avantageuse aussi pour cet homme, car il a besoin que le silence lui soit imposé.

On le voit, il n'y a rien de nouveau dans l'Eglise, et la nouveauté non plus n'est pas nouvelle. Toute nouveauté n'est qu'une vieille erreur dont le dossier est bientôt connu. Quelque nom qu'elle sache prendre, elle a été déjà condamnée sous un autre nom. Quelquefois, il y a si longtemps, que la plupart des hommes Font oubliée. C^est l'excuse de ceux qui lui .ouvrent leur esprit. L'excuse cesse lorsque, l'erreur étant reconnue, la confiance dans l'erreur ne cesse pas.

1 1 juin.

J'ai reçu votre précis des commentaires de la presse sur le hTeikïU/iivers. C'est à peu près ce que j^attendais. Les journaux sont composés de sages qui cherchent midi à quatorze heures, et de doctes qui ne savent pas compter jusqu'à midi. Me voilà donc proclamé chef du clergé secondaire, surveillant des évêques, légat du Pape, etc. J'ai monté en grade. Autrefois Ton me croyait simplement évêque in partlbus et cardinal in petto.

J'ignore jusqu'à quel point nos confrères sont dupes de leur ignorance^ d'ailleurs très-sauvage. Elle les dispose à la crédulité, et cette crédulité est soigneusement entretenue par de moius ignorants qu'eux. Des hommes qui tenaient une place considérable dans l'Eglise, mais (jui se sont ruinés pour vou. loir devenir plus qu'ils ne devaient, nous ont imputé leur désastre. Nous ayant trouvés rebelles, ils ont crié que des laïques, des journalistes, usurpaient l'autorité dans le sanctuaire. L'ignorance et l'esprit de parti ont répété ces divagations d'une rancune

imprudente, et voilà les lidèles de la France^ du Journal des Débats^ de la Liberté^ de Y Opinion Nationale, qui manifestent leur horreur. Quoi, des laïques si puissants dans l'Église ! et non-seulement des laïques, mais des journalistes! ! Ils crient que c'est l'abomination et la désolation. J'enregistre en passant ce témoignage rendu aux journalistes par les journaux. Si je voulais contredire leur impressioii, j'aurais soin de distinguer; mais je me propose aujourd'hui un autre but, et je passe sans demander et sans dire à ces journalistes pourquoi le journaliste en général leur inspire de si beaux dédains. A leur place, je ne me scandaliserais point si d'honnêles gens, prenant la parole dans les journaux, venaient à être écoutés de l'Église, quoique sans tonsure, plus volontiers que M. l'abbé Loyson ou M. l'abbé Gratry. Puisque je nomme M. l'abbé Gratry, je voudrais l'entendre là-dessus. Je regrette qu^il soit tant occupé autre part. Je craindrais néanmoias que.^ sa fine et brillante tête de ballon captif qui ballotte au vent, tirant sur la ficelle, ne viut à tirer trop, et que pour le coup la ficelle ne rompît. Alors où irait la tête?

Mais- je vais moi-même où je ne veux pas aller, et je rattrape mon sujet, qui est de tranquilliser les journaux sur ma situation dans l'Église.

Les rédacteurs de YU^iivers sont dans l'Eglise uniquement ce qu'y peuvent être les rédacteurs des

autres journaux, de simples fidèles. C'est très-beau, c'est royal, c'est immense. Nous ne sommes rien de moins ; mais nous ne devons être et nous ne sommes rien de plus. Quant aux choses de ce monde, ni le Pape ni TÉglise ne peuvent rien pour nous, qu'encourager notre travail s'il est bon, et ensuite bénir no's cercueils. Nous ne demandons pas davantage. Nous sommes peu soucieux des hochets que l'on enfermerait avec nous dans ces planches où, sauf le linceul et le crucifix, tout le reste peut gêner. Pour obtenir la bénédiction dernière, il faut être, nous voulons être et nous sommes, par la grâce de Dieu, des hommes obéissants. Yoilà notre rang dans l'Église.

Obéissants à la loi, non pas obéissants à l'homme. Je marque ce point, parce que nos adversaires ne sont pas toujours loyaux. S'ils pouvaient croire qu'on nous commande, ils calomnieraient le commandement pour diffamer l'obéissance. Assurément j'aimerais mieux être valet de chambre du Pape que ministre de l'Empereur; mais enfin je ne fais à Rome d'autre service que le mien. Mille correspondances me donnent un rôle fort éloigné du vrai. Je ne consulte ni ne suis consulté. Je me tiens à ma fenêlre et àmon écritoire, regardant ce qui se passe, le racontant pour ceux qui se fient à mon regard et à ma sincérité. Du reste, je n'apprends rien que n'apprenne au même moment tout le monde, et je m'en contente. Ce n'est

pas mon métier de donner des nouvelles. Je nie même qu'il y ait des noiivelles. Je regarde cela comme une idée de M. Emile de Girardin. Je crois qu'il n'y a que la manière de raconter, et que Ton raconte mieux le lendemain que le jour, idée étrangère à M. de Girardin. Si je raconte d'une manière qui plaît davantage aux catholiques, et si c'est la cause de mon influence dans l'Eglise, il faut la subir ou raconter de la même façon. D'autres cherchent à influer par des renseignements plus complets. Ils disent des secrets auxquels je ne toudie point. Ils décrivent des discours dont je n'ai pas un traître mot, et qu'ils semblent avoir entendus même avant les Pères du Concile. Ils dépeignent des « sensations profondes » qui ont, disent- ils, rempli Rome, et je n'étais pas à ma fenêtre lorsque ces sensations passaient. Pendant le grand mouvement il n'y avait matriarche ni matricule qui ne sut bien avant moi ce qui se disait dans la salle conciliaire et autour, ce qui se brochait à Naples,ce qui allait venir ou revenir de Paris. A Rome, le rédacteur en chef de V Univers n'est pas même ce qu'on appelle un homme bien informé. ■

Après cette pleine confession de mon néant, ceux qui me font l'honneur de craindre T importance de V Univers dans l'Église doivent être rassurés. Si quelques appréhensions leur restent, elles vont disparaître.

Je suis de vieille date l'homme le plus convaincu philosophiquement de l'agrément et de l'avantage de n'être rien. Au point de vue moral, cette thèse se soutient seule. Celui qui obéit à la loi de Dieu, — véritable manière de n'être rien^ — goûte les joies de la tranquillité et peut, s'il a cette faiblesse, savourer celles de la fierté. L'occasion ne lui ^manque pas de briser la superbe humaine, de connaître qu'il s'est donné un maître juste et puissant. Je garantis que c'est une joie. J'ai souvent célébré, pour en avoir beaucoup joui, le charme de la bonne place de ceux qui ne sont rien, la bonne place sur le pavé, toujours libre à qui veut se lever assez matin ; place au soleil, place à l'ombre, place où l'on remue et que l'on peut laisser, place d'où Ton voit très-bien les choses humaines et qui en fait passer le dédain et l'envie, place où l'on a plus de chance d'être moins vu du roi et mieux vu de Dieu. Mais ce n'est pas tout le profit de n'être rien. N^être rien me semble le meilleur, et même l'unique moyen de faire quelque chose ; voilà le grand profit.

L'homme qui se propose de n'être rien et qui en vient à bout, résultat souvent difficile en ce monde, est celui qui réalise pour lui-même la plus grande somme de liberté et qui donne à sa liberté la plus grande somme d'activité. Possesseur définitif de sa liberté, il la ramasse et l'endigue pour ainsi dire tout entière dans un canal où elle acquiert une force de 11 19

290 ROME PEiM)AI\T LE CONCILE.

mouvement et de poids qui la rend irrésistible au service du vrai. Dieu a pris pour ouvriers de choix des hommes qui ont voulu et qui ont su n'être rien ; c'est par leurs mains qu'il a fait et refait dans le monde toutes les œuvres de grande suite et de grande fécondité. Les saints sont ces hommes qui, ayant le mieux su ne rien être, ont le plus fait. Ils sont aussi les hommes qui ont été vraiment libres, vraiment les rois de la terre ! Vouloir et savoir à peu près n'être rien est un tel instrument d'œuvre qu'il produit déjà ses merveilles, même la sainteté manquant. Avec la parcelle d'un saint, il y a encore de quoi fournir un grand homme ; l'ombre d'une des vertus qui composent la sainteté, suscite encore quelque ombre des prodiges que la sainteté accomp lit. L'homme qui écarte l'idée de la fortune fait la fortune de son idée. Souvenons -nous des saint simon iens . Nous voilà loin de la sainteté ! Tant que les saint -simoniens surent ne rien être, ils poussèrent vite et haut leur idée, et le saint -srraonisme s'annonça pour devenir quelque chose. Dès que ses disciples songèrent à leur propre fortune, il s'embourba. Vainement aujourd'hui ils étaleîit leurs millions; c'est fini. Le petit Peraire et le p3tit Michel^, tirant de leurs petits bras dévoués, allaient où n'iront jamais tous les chevaux qui les mènent aux sénats de la politique et de la Banque. Et encore le petit Pereire et le petit Michel avaient des bottes et peut-être des arrière-pensées.

S'ils s'étaient avisés de tirer sans arrière-pensée et sans bottes, pieds nus, que serait -il arrivé? Il serait arrivé qu'ils se fassent faits catholiques et capucins ; car Dieu prend ses précautions, il se réserve les hommes qui s'attellent aux idées, pieds nus^ sans arrière-pensées.

Ayant donc le dessein de faire quelque chose, j'ai heureusement compris que, pour faire 1^ chose que j'entrevoyais, il fallait premièrement ne rien être, et tenir ferme à n'être rien, ni sou?-préfet, ni académicien, ni autre chose. Je donne cette note au petit Français. Pour le journaliste catholique, une bonne résolution de ne rien être vaut le talent et déjà procure un certain talent. Elle élargit le cœur, elle y entretient un feu qui finit par monter à l'esprit. Tel qui risque de n'être jamais qu'un écrivain aigre et rogne, monterait à quelque mérite s'il abjurait l'ambition de devenir sous-commissaire, sous-préfet, sous-acadé nicien. Tu te flattes d'être tout cela, tu seras tout cela, mon enfant ; mais si tu veux que ton journal vive, il ne vivra pas»

A plus forte raison faut il renoncer à se faire une importance dans l'Église. Et quelle importance veuton qu'un laïque se fasse dans l'Église? Ce serait le propos d'un sot. Désigner les évêques ? Il faut être ministre, et pour devenir ministre, la première condition est de n'être pas affiché comme trop convaincu de l'existence de Dieu. Innover dans la doctrine ? On

n'a d'importance et on n'est quelque chose qu*en lui obéissant.

Nous avons eu trop de notables exemples du crédit que peuvent conserver dans l'Église les hommes, même éminents, qui s'écartent de la soumission. Ils chancellent, ils tombent, on ne les connaît plus. Pour les faire descendre de la hauteur où les avait élevés l'obéissance, un ordre n'est pas nécessaire, un geste est presque superflu. L'oreille catholique n'a besoin que de les entendre eux-mêmes, et la louange étrangère qui leur est donnée. Elle discerne l'altération de la doctrine, elle se détourne, c'est fini. Yoilà l'influence que l'on possède dans l'Église après vingt et trente années de services éclatants. Et Dieu soit mille fois béni! En nos jours où les faux docteurs pouvaient être si dangereux^ il a répandu parmi nous cette délicatesse inquiète sur Tarticle de la soumission. Nous écoutons le Maître, nous regardons uniquement de son côté, et quiconque n'est pas parfaitement et étroitement avec lui^ ne nous est plus rien. Mille fois malheureux sans doute, mais mille fois 'insensé celui qui s'écarte et qui croit pouvoir être encore quelque chose et compter sur quelqu'un!

Reste donc l'influence de la pensée orthodoxe et de Tobéissance entière. Qui est juge de cette influence-là, et pourquoi le juge ne la tolérerait-il pas? Qu'a-t-on à craindre s'il la tolère? Est-ce qu'il perd

le droit de la condamner et la puissance de l'abattre dans le cas où elle viendrait à s'égarer?

Je crois avoir maintenant tout à fait établi que l'Église continue à être gouvernée par le Pape, et que les rédacteurs de V Univers, après le bref du Pape, demeurent comme par le passé de fort petites' gens, et n'ont nulle chance et nul désir d'être jamais autre chose. Cependant, puisque j'ai abordé ce chapitre, je ne crois pas devoir laisser supposer qu'à mes yeux V Univers n'est rien. J'en ai une autre conception. J'ai déjà touché ce point en répondant une fois à quelqu'un qui nous mettait par trop bas, — je ne sais plus si c'était M. de Falloux ou M. Janicot, — j'y veux revenir.

GXXIV

12 juin.

Les prières pour le Concile ont continué toute la semaine. Commencées le lundi à Saint-Pierre, elles ont été terminées samedi au Panthéon d' Agrippa, devenu l'église Sainte-Marie-des^Martyrs, comme au terme logique où les témoins de la vérité doivent avoir dépossédé l'erreur. Perpétuelles harmonies de

Rome. Ne vous étonnez donc pas de mes lenteurs à les quitter ni de mes longueurs à les décrire. Une prose insolente se mêle à cette poésie. Pour tout vous dire, je vois parfois, en écrivant, les puces danser sur mon papier. Néanmoins, je retarde mon départ, j'allonge mes lettres. J^ai devant l'esprit des spectacles si grands, dans le cœur des espérances si hautes! Je voudrais enfler et multiplier ma pauvre voix et jeter tout cela dans le monde. Le bœuf du premier- ParWy qui traîne le grand homme ou le fait du moment, ne demande pas à faire plus que sa journée. Mais ici on se sent toujours en haleine. Entendant toujours quelque chose, on a toujours quelque chose à dire.

Voilà où j "admire enfin les rédacteurs des correspondances gallicanes. Rome et les spectacles de Rome ne leur disent rien d'agréable ; et même ils paraissent plutôt irrités. Ils s'ennuient fort, ils espèrent peu, ils ont comme nous trop chaud, comme nous des puces, et peut-être encore que la conscience ne laisse pas de les taquiner, car ils tournent à l'aigre terriblement. Avec cela, ils tiennent ; ils écrivent leurs plates et méchantes lettres^ où ils composent au Concile une figure selon leur fantaisie. Ils resteront jusqu'à ce que l'infaillibilité leur tombe sur la tête. J'admire cette constance,— et ils n'auront pas volé ce châtiment. Se déjdaire affreusement quelque part, et s'y obstiner sans aucune chance de satisfaction future, c'est la

ROME penda:<t le concile. 295

combinaison de l'enfer. Le choix de nos gallicans prouve que l'homme se fait lui-même son sort. Je m'arrache à cette contemplation triste et je reviens aux processions.

Durant cette semaine de prières pour le bien présent et futur de l'Église, c'est-à-dire pour le grand bien de la race humaine, j'ai vu, je peux le dire, un peuple civilisé ! Précédées de la croix entourée de lumières, et terminées presque toutes par un prêtre portant Fétole, les processions traversaient les rues en chantant les litanies. Elles se rendaient ainsi à l'église assignée. La foule pieuse s'ouvrait devant la croix. Arrivées dans l'église, les processions y stationnaient en prières, et se retiraient dans le même ordre, aussitôt remplacées par d'autres. Ce concours était clos chaque jour par la bénédiction du très-saint Sacrement. Toutes les confréries de Rome^ c'est-àdire toutes les classes de la population romaine, ont ■donc ainsi prié solennellement pour l'Église et pour le monde, suivant les intentions du Pape. A mon avis, c'est la marque suprême delà civilisation, et j'estime que ce plébiscite en vaut un autre.

Jeudi, la vaste nef de Saint- André délia Valle a reçu le même soir les Frères de la doctrine chrétienne avec leurs écoliers, les plus grands élèves du collège des Nobles, plusieurs branches de la famille franciscaine, les Dominicains, les Jésuites, les prêtres de la Mission, enfants de saint Yincent de Paul, les patri-

296 KOiME l'ENÛAiSr LE CONCILE.

ciennes et dame» romaines, les Pénitents qui prennent soin des pèlerins, confrérie dont les membres appartiennent aux plus hauts rangs, et quantité d'autres confréries où dominent les artisans et les pauvres, S. P. Q. R., Senatus populusque Romanus.

Je me rappelai le P. Ventura, prêchant dans cette église l'oraison funèbre d'O'Connell. Parmi quelques erreurs qui le firent reprendre, il pressentait des vérités politiques et sociales qui apparaissent davantage aujourd'hui. Pour la première fois alors j'entrevis la « démocratie baptisée, » et je me fis une conception de l'avenir possible du monde à travers le travail de dissolution qui s'accomplit depuis le protestantisme. Car, lorsque l'ordre social croula il y a cent ans, il était mort, et depuis cent ans Dieu n'a cessé de préparer des ouvriers et des matériaux pour le Reconstructeur qui est ici. La démocratie donc s'est élevée, elle a grandi comme l'orphelin de haute race et de grande fortune, trompé par les valets et les flatteurs qui pillent son bien et qui corrompent son âme, mais qui n'ont pu étouffer les instincts sublimes qu'il a reçus avec le sang. La démocratie cherche un instituteur qu'elle ne trouve pas et que le monde ne lui peut donner.

« L'Eglise affrontera cette héroïne sauvage, elle (( lui rendra le Christ, et la couronne. » Ces paroles, prononcées, il y a près de vingt-cinq ans, dans la chaire de Saint-André délia Valle, retentissaient à

ROMi: PENDANT LE CONCILE. 297

mon oreille, au milieu des prières ordonnées pour le Concile. En les entendant pour la première fois, sous le règne de Louis-Philippe, en me les rappelant sous la république, je trouvais le P. Ventura incomparablement plus fort que M. Crémieux, q\ie M. Jules Favre, que M. Proudhon et les autres. C'est encore mon avis, et je le trouve aussi plus fort que M. de Girardin, que M. Gambetta, que M. Daru et les autres. L'héroïne sauvage sera baptisée, on lui donnera le Christ, et elle régnera. Mais sans le Christ, point de règne. Ou la croix, ou la potence. Il faut se soumettre au Christ, il n'y a que ce moyen d'échapper au bourreau.

Dans les processions romaines, le rang d'honneur est à celui qui porte la croix. A Saint-André délia Valle^ jeudi, la croix des pénitents était portée par un évêque, Vicaire apostolique dans la Polynésie. Il était revêtu du sac des confrères, la cagoule levée, laissant voir son visage mâle et doux, bruni sous d'autres cieux. Dans son peuple vêtu de feuilles d'arbres, à l'heure du soir, nul autre bruit ne s'entend que le chant de la prière catholique. Un de ses diocésains est zouave pontifical, deux autres sont élèves de la Propagande. La France est en Algérie depuis plus longtemps et n'a pas encore, je crois, atteint ce résultat. Mgr Spaccapietra, Napolitain, archevêque de Smyrne, portait la croix de la Mission j la longue suite de ces confrères était terminée par deux évê-

ques, Fun Vi'caire apostolique de FAbyssinie, Fautre de Pékin. Parmi les Dominicains, les Jésuites et les Franciscains, se tenaient également des évéques appartenant à dos familles antiques et saintes. Que de science, que de vertus et de grands travaux étaient là sous l'humble bure î C'est cette bure qui parcourra les chemins- périlleux du monde, qui pénétrera dans les ateliers, dans les mines, qui lavera les fronts souillés et courbés et les rendra dignes de la couronne qui les attend.

Quelles paroles venaient de Fautel au peuple, allaient du peuple à Fautel ! Ce serait trop briser l'usage, si j'imprimais dans un journal des litanies, des versets, des répons, des oraisons, des psaumes. Il faut respecter les tendres oreilles du boulevard. Elles ne pourraient comprendre cette Marseillaise^ ce chant du Départ et ces autres hymnes de la nation du Christ. Quand l'heure des grandes choses reviendra, le monde saura quelles chansons gagnent vraiment des batailles. Des torrents de joie et d'espérance roulaient dans la ville avec ces processions et ces cantiques. Fluminis impetus lœtificat civitatem Dei... Deus in medio ejus, non commovebitur : Adjuvabit eûm Deus !

Les feuiFes « inspirées » et « assistées » sont, je pense, en train de vous décrire les retentissements prodigieux de certains discours qui ont coulé simultanément, sinon parallèlement. Je ne prétends pas

que les discours n'aient été très-bons. Je n'ai point les longues oreilles du petit Françak, qui engouffrent de Paris tout ce qui se dit de plus secret dans Rome. Mais quant à l'effet, croyez que celui des prières l'emporte beaucoup, l'emporte énormément^ comme dit cet éloquent orateur de nos éloquentes assemblées. Étes-vous heureux d'entendre des orateurs !

Quant à moi, je ne suis pas trop à plaindre. Les orateurs me manquent, mais j'ai la lumière. A Rome, ce régal a son prix. Cicéron ne s'en lassait pas. Il décrivait la lumière de Rome, et il disait avec extase : « Je vis dans cette lumière. » Pauvre homme ! S'il avait connu la lumière ajoutée à cette lumière, la lumière de Judée, la lumière perpétuelle qui brille encore lorsque le ciel se couvre et lorsque le jour finit! 0 douce lumière qui tombe de la croix, lumière qui porte l'évidence à l'esprit, la sérénité au cœur ! Je vis dans cette lumière, in hac luce vivo !

\ 3 juia.

Je veux vous raconter un petit voyage que j'ai fait Tautre jour. Il n'est pas impossible que j'y mette un peu de vanité, mais je tâcherai de déguiser cette faiblesse.

'JOO lt03JE l'K.XDAM' LE COÎNCILE.

Il y a un chemin de fer, nous voilà partis, nous sommes arrivés.^ C'est passer bien vite à travers la campagne romaine. Elle est riche en ces quartierslà. Les plus beaux blés, les oliviers, les figuiers et la vigne, tous les fruits bibliques y sont plantureux. Je pense que Poussin venait par ici voir la terre de Gessen, et je le félicite de n'y avoir pas respiré l'acre fumée de la houille. Hélas! elle a pénétré dans ce coin sérieux, silencieux et fleuri. Nous grimpons à la ville. Au sommet de sa montagne d'arbres verts, avec ses murs blancs et ses toits bruns, elle est épanouie comme un œillet panaché. Elle a des promenades, des fontaines joyeuses, mille aspects charmants. On y voit du costume, on n'y entend point de voitures. Quant à l'histoire, un garçon de ce pays est devenu empereur, et l'on montre aux environs l'un des endroits où tout le monde est libre de croire que le pieux Enée débarqua. Sans doute la mer est loin, mais qui pouvait alors l'empêcher de se retirer? Il n'y avait point d'académie des sciences ! Pour le surplus^ l'air estsalubre, le vin bon, la cathédrale fréquentée, les mœurs sévères, et les têtes près du bonnet. Les gens aiment à vivre tranquilles en ménage, et ferment leur porte avec la lame de leur couteau.

Quand on a déjeuné à l'auberge des Trois-Saucissons ou ailleurs, on sort de la ville et on monte au couvent des capucins, en belle vue. Nous n'y manquâmes point. Le couvent nous fut ouvert de bonne

ROME PEiSDAM" LE (;0^C1LE. 3 J1

grâce. Il contient une vingtaine de religieux, fort aimés du pays. Quand les garibaldiens vinrent ici, ils eurent pour consigne de ne point molester les capucins et de ne les voler que le moins possible. Le moins possible, c'élait de leur tout prendre. Ils s'en acquittèrent consciencieusement, et il n'y parut point. Le P. gardien nous parla d'eux sans rancune : tt Pauvres diables, povera gente! Ils étaient campés là, dans les vignes. Beaucoup y sont encore ! Là, le canon du roi de Naples les atteignit : ils s'enfuirent, ayant aux pieds tous les souliers de la ville. Ils étaient friands de souliers. Ceux qui restèrent en route, personne ne les réclama. Ils engraissèrent les champs qu'ils avaient ravagés. Quelle folie d'être venus mourir ainsi, sans savoir pourquoi ! Parmi ces cadavres, il y en avait un, jeune et charmant, sur lequel on a trouvé un carnet tout plein de sonnets à la sainte Vierge. J'espère bien qu'avant de mourir l'infortuné poëte a fait un bon acte de contrition, v

On nous promena dans le couvent. Il y a un petit cloître, une petite cour découverte, un petit jardin où l'on cultive des fleurs pour l'autel. Tout cela est indigent et étroit. Rien n'est vulgaire. Tout autour l'espace ouvert et immense. Belle image de la prison de ce monde, indigente, bornée, mais où l'àme peut encore cultiver des fleurs, et, toute captive, se promener pourtant dans l'infini.

Ce jardin des capucins m'a rappelé tous les jardins

de curés que j*ai vus partout. Il y a une certaine né-' gligence, la culture n'es-t pas élégante, aucune place n'est donnée au gazon ; la plante, si je puis ainsi parler, est mal chaussée et mal peignée. Cependant, à sa vigueur^ on voit que le jardinier ne ménage pas ses soins. Il arrache les mauvais^.s herbes, il détruit les mauvaises bêtes, et puis : Pousse comme tu voudras ! L'essentiel est d'avoir la fleur. Si la fleur est pure et odorante, me disait un curé, et bonne pour l'autel, qu'importe qu'elle ait fleuri plus ou moins élancée, plus ou moins près de la terre !

Voilà notre couvent visité. Mais il faut bien dire ici que j'avais été présenté comme tenant à V Univers, et il n^a point paru que cela me fît tort. Vous consentez que je supprime le reste du voyage et que je vous ramène en gare, quelques heures après la visite du couvent.

Nous étions déjà dans le wagon, lorsque nous vîmes arriver le P> gardien, un peu essoufflé, portant quelque chose dans une serviette. Il s'approcha de la portière et me remit ce qu'il portait. C'était une salade qu'il avait cueillie dans le jardin du couvent. Il me demanda de l'accepter comme une marque de son amitié pour nous, à cause de la bonne volonté avec laquelle nous tâchons de défendre l'Église. Et il y avait joint toutes les herbes que les capucins ont coutume de mettre dans leur salade et qui la rendent célèbre.

Je vous avouerai que je trouve ceci assez romain

et assez capucin pour être conté ; et que ce bon Père, qui est un vieillard savant et vénérable et un prédicateur honoré, m'a rendu très-fier en m'apportant de si loin sa salade. Je pense que notre petit Français travaille en ce moment à me détruire dans l'esprit des catholiques, et que V Union de l'Ouest ne s'y épargne pas, sans parler des autres. Mais j'ai la salade du capucin !

Hélas ! toute joie est mélangée en ce monde, plus particulièrement toute joie qui provient de la gloire humaine. J'ai trouvé, en arrivant à Rome, d'autres salades. J'ai lu la lettre confidentielle de Mgr l'évêque de Saint-Brieuc à son clergé, pleines d'herbes amères contre a certaine presse. » J'ai lu aussi cette méchante salade de l'Agence Havas, la bonne fille, qui prétend que de vénérables évêques ont présenté un Postulatum au Saint- Père, pour obtenir que je sois expulsé de Rome. Expulsé est bien dur !

Pour parler franchement, je ne crois pas un mot de cette histoire^ mais je sais d'où elle sort. Elle est vieille, archi-vieille, je la croyais morte. Elle a couru Rome il y a deux et trois mois. On disait que des évêques français et libéraux (en l'attribuant à d'autres, la vraisemblance eût manqué) avaient demandé au Saint-Père de prendre des mesures contre ce certains journaux, » desquels V Univers ^ naturellement, faisait partie. Le Saint Père, avec sa bénignité accoutumée, aurait pris la défense de ces pauvres jour-

iiaux, faisant observer qu'il fallait avoir égard à leurs bonnes intentions, et qu'après tout, ils pouvaient rendre quelques services, et qu'enfin peutêtre, si on les frappait, leur absence se ferait sentir, puisqu'alors les mauvais journaux resteraient seuls. Là-dessus l'un des postulants aurait répondu qu'il existait d'autres bons journaux; et le Saint-Père aurait clos l'entretien en répliquant : a Oui, ceux qui, etc. Mais ce sont ceux-là que j'appelle mauvais. »

Voilà l'origine de l'histoire qui m'est devenue si funeste. Je l'ai connue en son temps et ne vous en ai point entretenus. Il y a bien des petites choses que je sais, que je pourrais dire et que je néglige. Je sais que le Saint-Père est parfois assailli de ces requêtes intolérantes, mais pas autant qu'on le dit. Il écoute, il sourit, il parle d'autre chose. Quant aux broderies qui poussent sur ce fonds, je pense que les adversaires de V Univers les supportent comme il fait luimême, à la façon des héros de Corneille,

Avecque déplaisir, mais avec patience.

Ne vous inquiétez point. Cela ne va pas mal pour nous, et nous touchon's à la paix de l'unanimité morale et arithmétique. J'espère toujours pour la Saint- Pierre. In hac luce vivo !

14 juin.

Vous m'avez envoyé un journal dont les attaques m'ont médiocrement intéressé, mais le Concile me montre bien qu'il faut répondre à tout, et je ne refuse pas d'entrer un moment en conversation avec le Réveil. Ce journal invoque mon témoignage pour prouver que l'Église romaine est stérile, parce que j'ai dit, à propos de l'Exposition,, que l'art était en décadence à Rome comme dans toute l'Italie. Je ne savais pas que le /?ei;e27 fût gallican. J'en reçois la nouvelle sans douleur.

Je ne puis contester au Réveil la satisfaction avec laquelle il a appris de moi que l'art, aujourd'hui, ne jette pas dans Rome de rayons plus magnifiques qu'ailleurs. C'est bien mon avis que la décadence se fait sentir à Rome comme à Florence, comme à Paris, comme partout. H y a plus. A Paris l'obscénité procure encore à l'art certaine vie factice qui lui manque ici complètement. On ne trouverait pas dans Rome un pinceau pour exéculer des dames Courbet, ni un li. 20

ciseau pour exécuter des demoiseiles Carpeaux, les voulùt-on couvrir d'or. Si bien donc qu'à Rome, en plein domaine de l'Église, a cette mère Gigogne des arts » {Réveil), Fart est plus mort même qu'à Paris. Point de Courbet^ point de Carpeaux !

Si c'est un bien que l'art soit mort, même à Rome, même dans l'Église, je comprends la joie du Réveil^ puisque ce bien est dû à la Révolution, à Rome, en France, dans tous les pays où jadis l'art vivait et florissait. Il fallait tuer l'art la Révolution l'a tué et très-bien tué : gloire à la Révolution !

Mais s'il ne fallait pas tuer l'art et si ce n^est pas un bien que l'art soit mort, je ne sais plus de quoi ni pourquoi le Réveil glorifie la Révolution. On est d'ac* cord, généralement, que tuer n'est pas la merveille de l'esprit humain. Avec une quantité raisonnable de picrate, le premier venu de la catégorie des scélérats peut faire sauter la coupole de Saint-Pierre comme la caserne Serristori ; il n'y a pas d'enfant ni de cré^ tin qui ne puisse crever une toile de Raphaël. Mais le mérite serait de taire autre chose qui fût aussi beau. Par quel art la Révolution a-t-elle remplacé Tart qu'elle a tué et qu'elle empêche de renaître? On ne peut pas toujours faire des demoiselles Carpeaux, et peut-être que M. Carpeaux lui-même n'en fera plus. Elles sont difficiles à établir, d'abord ; et puis de telles créations épuisent le génie.

Nous savons comment la Révolution s'y est prise

avec les arts. Un témoin oculaire, que le Réveil irouvera bien digne de foi puisqu'il était mauvais prêtre, Grégoire nous a raconté les premières entrevues de la Révolution et des arts. Écoutons l'abbé Grégoire:

On n'exagérerait nullement en disant que, dans le domaine des arts, la seule nomenclature des objets enlevés, détruits ou dégradés, en France seulement, remplirait plusieurs volumes, La perle en livres volés ou détruits, en médailles, en images, morceaux d'histoire naturelle, etc., est incalculable. A Verdun, on brûla des tapisseries, des tableaux, des livres de prix, en présence des officiers municipaux en écharpe, et ce fut l'évéque constitutionnel qui se chargea d'y mettre le feu. A Nancy, on détruisit en quelques heures pour 100,000 écus de tal)leaux et de statues. On a ouvert les tombeaux de Racine, de Tournefort, de Lesueur; on en a détruit les épitaphes. BufTon fut exhumé pour quelques livres de plomb. Au Muséum des plantes de Paris, des barbares brisèrent le buste de Linnée, prétendant que c'était cebii de Charles ÏX. On a détruit des statues par milliei^s. A Arles, il ne reste rien ; à Strasbourg, la fameuse basilique est méconnaissable, etc., etc., etc. (1).

L'histoire de la Révolution est pleine de ses coquineries, de ses scélératesses, de ses brutalités et de ses bêtises envers les arts. Elle n'épargna pas même le setrï artiste qui descendit à flatter ses héros et ses crimes^ et l'ingrat David fut réduit à montrer pour de l'argent son tableau des Sabines, que la République n'achetait point. Un jour, quelqu'un se plaignait, à la Convention nationale, de la destruction

(I) Grégoire, Rapport sut le va-ndafisme, etc.

d'une statue de Girardon, immolée parce qu'elle portait des signes féodaux. La Convention trouva la plainte juste et ordonna que la statue serait refaite. Tels étaient ces sanglants butors. Mais ils n'avaient pas commis tous leurs forfaits. Quand la fièvre de destruction fut passée, ils donnèrent de l'ouvrage aux artistes : ils se firent peindre, sculpter, loger, ils firent orner leurs appartements, et la barbarie devint sans remède, malgré quelques essais de renaissance. La sève était coupée. Et le temps des demoiselles Garpeaux est venu.

Quand renaîtra Fart, et qu'est-ce que le Réveil saurait bien faire pour hâter cette réformation? Je serais curieux de le savoir.

Pour moi, je sais comment l'Eglise ressuscitera l'art, quand même le Réveil^ désespérant d'accomplir ce miracle, soutiendrait carrément qu'il vaut mieux que l'art, suspect d'aristocratie, reste mort. L'Église continue de bâtir des temples,, elle continue de les remplir, elle continue de faire des prêtres, ce qui veut dire qu'elle continue de faire des hommes, et il n'y a qu'elle qui sache encore faire ces choses-là. Or ces choses-là sont les choses qui font des mœurs, des lois et des arts. Le dogme, autour duquel poussent naturellement les temples, ne bornera point là son immortelle fécondité. Afin d'orner ces temples, les statuaires, les peintres, les ciseleurs, surgissent de la foule de ces hommes que l'Église a faits pour les rem-

plir de la vie surnaturelle et monter aux sommets d'où l'œil humain découvre la beauté.

Je crois bien que l'homme de 89^ dont l'admiration se promène entre la prose de « la déclaration des droits » et la prose de la Lanterne^ n'est pas fait pour devenir jamais un Moïse, ni un Michel-Ange, ni un Raphaël. Mais l'homme de l'Eglise n'est point cet homme-là. Il franchit l'horizon où cette lâche bêtise est parquée. Il finira par faire quelque chose même dans cet horizon-là, et même de cette bêtise-là.

Je m'arrête ; plus loin, je n'aurais pas l'espérance raisonnablement fondée d'être suivi du Réveil, il y a une certaine élévation où l'homme de 89 ne respire plus, et une certaine lumière qui l'oblige de chercher un abat-jour.

17 juin.

Mardi soir, le Pape s'est rendu au cimetière de Rome, près de la belle vieille église Saint-Laurent hors les murs, restaurée par lui. Ce majestueux cimetière est aussi une œuvre magnifique de son pontificat. Les Romains en sont justement fiers. Ils disent :

casa nostra di Smi Lorenzo^ noire maison de Saint- Laurent. Ils y prodiguent le marbre, la sculpture, les inscriptions fortes et touchantes. On reconnaît un peuple qui sait mourir, qui sait pleurer, qui sait espérer. Ici la mort n'est qu'un passage. La vie et la mort, le temps et l'éternité se donnent la main, les tombeaux chantent la résurrection.

Pie IX venait visiter le monument qu'il a décerné aux morts de la campagne de Mentana. C'est un beau groupe de marbre blanc, placé sur un haut piédestal. La religion bénit le soldat agenouillé qui va combattre pour elle. Il y en a une médaille, c'est celle que le Saint-Père m'a donnée, ou plutôt à la rédaction de V Univers. Vous verrez que je ne pourrai pas aisément en illustrer le revers de mon habit ^ comme je l'ai lu dans les journaux français. Néanmoins, je suis content de l'avoir reçue. Avec cette médaille et la salade du capucin, je me trouve décoré non pas tout comme, mais tout autant qu'un autre.

Les noms des morts sont inscrits à la base du monument de Mentana. J'ai lu cette page du livre de vie. Là sont notre Guillemin, notre De Vaux, notre Quélen, nos deux Dufournel et beaucoup d'autres noms français. Dieu soit béni ! Beaucoup^ relativement ; €ar en tout. Français et autres, cela fait une centaine. Et cette goutte de sang demeurera si longtemps visible dans l'histoire^ où tant de fleuves de sang ne sont pas comptés ! Mais c€ sang était pur.

Dieu lui a donné son poids et l'a payé son prix. Quelques généreux enfants tombés à Mentana ont été plus àabiles politiques que toute la perversité de Machiavel, armée de toute l'imbécillité de l'Europe. Ils sont tombés, et Machiavel n'a pu franchir ce faible rempart, et derrière ce rempart le Concile œcuméaique délibère à loisir dans le Vatican inviolé. Vous voulez des miracles, Bédollière, voilà ! Cela aussi veut dire ISon prœvalebunt, et s'applique encore à la vertu d« votre encre.

Quand on sait que Pie IX est quelque part, la foule s'y précipite aussitôt. Elle était là, fort mêlée, mais principalement ecclésiastique, militaire et populaire. Pie iX est toujours dans la foule ; elle le voit, elle le touche sans cesse. Nul roi n'est si élevé et nul roi ne fréquente autant son peuple. Qui veut le voir n'a jamais besoin d'attendre huit jours. On l'approche, on lui parle. Il n'y a nulle part ni tant de respect ni tant de familiarité. Une semaine ne se passe pas sans qu'on ait à se raconter un mot qu'il a dit à quelqu'un dans la rue. Un mot aimable, bon, fin, et qui porte. Il parle aux grands et aux petits^ aux particuliers, aux femmes, aux enfants, aux évêques. 11 interroge un petit garçon s«x son catéchisme, il demande des nouvelles d'une pauvre servante qu'on lui a présentée il y a quelques années, il déroute un ambassadeur qui se croit chargé d'un message menaçant, il répond d'avance à ce que l'on croit n'avoir pas le temps de

.'U2 ROMK PENDAiNT LE CONCILE.

lui dire. On se souvient de ce tendre et clément veiu mecum adressé à un évêque dont les discours d'opposition commencent à être nombreux. Quelle plus bénigne réponse ? Et elle sera victorieuse des discours d'opposition passés et futurs. L'autre jour, il rencontre Farchevêque de Toulouse, qui avait parlé Favant-veille au Concile. Il s'arrête: «C'est bien! c'est bien ! je vous remercie. Vous avez dit la bonne doctrine. »

Nous l'avons vu ainsi, mardi dernier, en pleine foule, pressé, patient, bienveillant, bénissant, passant à travers les tombeaux dans les rangs de ceux qui demandent à la mort où est son aiguillon, et répandant sur eux la source de la vie. Sur nos têtes s'ouvrait le ciel de Rome, l'azur divin, teint aux extrémités des pourpres du soleil couchant, h'agro Verano, où est établi le cimetière, est ce vieux champ romain où le corps du doux martyr Laurent fut déposé ; et la gloire du martyr y resplendit après seize siècles^ pure comme cet azur du ciel, brillante comme cette pourpre du soleil couchant. Horace passait par ici pour aller à Tibur. Du monument de Mentana, l'on voit au loin ïibur, dans la montagne. L'œil se repose sur cette campagne romaine, dont la beauté sérieuse et auguste ne peut être comparée qu'à celle du visage maternel.

Il n'y a pas eu de cérémonie. Arrivé sous la tente dressée en face du monument, le Saint- Père a de-

mandé aux assistants un De profundis pour les chers et illustres morts, et il a lui-même aussitôt commencé de réciter cette prière. Quels discours eussent été plus solennels ? Ensuite il a examiné d'un œil attendri ce monument et les listes de victimes ou plutôt de témoins, à qui son cœur garde un si tendre et si reconnaissant souvenir, gage du souvenir et, je l'ose dire, de la reconnaissance de Dieu, car Celui qui se souvient d'un verre d'eau et qui en remercie,, que ne rendra-t-il pas à l'offrande du sang ? La haie était formée par des détachements de la petite armée pontificale. Au passage du Pape, ils s'étaient agenouillés devant lui. J'entendais VAve Cœsar des anciens, mais je voyais ce que le Christ a fait de César. Ave Pater ! ceux qui répandront leur sang pour ta cause ne sont plus des esclaves, mais des fils, et ils ne vont pas à la mort^ mais à l'éternelle vie et à l'éternelle gloire.

Hier, 16 juin, jour de la Fête-Dieu, Pie IX a commencé la vingt-cinquième année de son Pontificat. On en célèbre aujourd'hui l'anniversaire, mais c'était hier le jour. Pour inaugurer cette année solennelle, il a paru à la face du peuple, dans toute la pompe du sacerdoce royal, portant en ses mains le Dieu vivant. Ces choses mille fois augustes dépassent la parole humaine ; elles écrasent Tesprit et le cœur, mais, en les écrasant, elles en dégagent un parfum éternel. C'est la grandeur, c'est la beauté, c'est l'ado-

ration. La vie ne peut rien donner de plus, et l'on s'étonne qu'elle puisse donner tant. L'adoration est ie point où l'hoiame et Dieu se joignent dans la plénitude et dans la perfection delà liberté et de l'amour. L'homme se donne à Dieu tout entier ^ Dieu se comimunique à l'homme tout entier, il n'y a plus rien entre eux, et lorsque cet état est devenu définitif, voilà ie ciel. A Rome, sur les marches de Saint-Pierre, dans ces suspensions de tous les accidents, de to-utes les attentes et de toutes les impatiences de la vie, on a de ces (éclairs qui font comprendre que les éternités pourraient n'être qu'un instant. On se réveille comme d'un rêve, mais c'est la vie où l'on se sent retomber qui }»araît le rêve. L'on se dit que l'on rêve pour se consoler de vivre, l'on aspire à se réveiller de la vie. On a entrevu l'abri éternel, l'éternité triomphante de la justice, de la liberté, de la charité, l'éternité de l'adoration.

Chose étrange, que des hommes qui ne sont pas tous complètement fous, ni complètement méchants, tant s'en faut, se donnent pour principale affaire d'ôter du monde l'homme qui a pour fonction sur la terre d'y demeurer environné de miracles, portant toute cette vision du ciel dans ses mains! Mais l'homme apparaît de telle taille et escorté de telle sorte, que toute alarme se dissipe. L'on sent bien que Dieu conservera au monde ce que sa miséricorde lui a donné. Le Concile autour du Pape, voilà le spectacle le plus

rassurant que l'œil humain puisse contempler. J'étais près du portique, sur le parvis. Les ambassadeurs, je crois, n'avaient pas suivi le cortège jusque-là, du moins on ne me les a pas montrés. Je n^ai pas néanmoins senti baisser d'un cran mon assurance. La force et la beauté de la procession du Saint-Sacre-^ ment pouvaient se passer du peloton des ambassa* deurs. Les évêques étaient là. Si le grand Napoléon avait vu un Concile, il n'aurait pas dit à son plénipotentiaire : « Traitez le Pape comme s'il avait deux cent mille hommes ! » Quoique deux cent mille hommes fussent quelque chose en ce temps-là, Napoléon ne disait pas assez, même pour ce temps-là ; et souvent, relisant ces pompeuses paroles, j'ai pensé que le grand Napoléon n'avait point suffisamment le coup d'œil militaire. Ambassadeurs, dites à vos empereurs de compter mieux. Avertissez-les doucement et prudemment que le Pape a mille ambassadeurs, et que tous les ambassadeurs du Pape sont généraux d'armée. Ajoutez que ces armées sont munies d'une arme qu'on appelle le Baptême, d'une autre qu'on appelle la Conscience humaine, d'une autre encore qu*on appelle l'Eucharistie. Quelques syllabes pour réveiller la conscience, quelques gouttes d'eau pour donner le baptême, un peu de pain et un peu de vin pour distribuer l'eucharistie,, et avec cela ces armées peuvent tenir campagne deux mille ans et plus. Dites qu'il faut compter plus de deux cent mille hommes,

ô ambassadeurs ! ne vous lassez pas de le redire. Rome est en fête. Ce mot revient souvent dans mes lettres. C'est que cette chose revient souvent sur ce pavé. Durant toute la semaine, il y aura tous les jours, quartier par quartier, deux processions, une le matin, une le soir. Les fenêtres sont tendues d'étoffes brillantes, les fleurs et la verdure jonchent le chemin. Dieu se promène dans sa ville. Que de discours pourtant contre cette fête du Corpus Domini, depuis les premiers doutes des apôtres, auxquels la confession de Pierre mit fin. On a fait raisonnements sur raisonnements, livres sur livres, révolutions sur révolutions, décrets sur décrets. Mais quoi ! les fenêtres sont ornées, les fleurs tapissent le chemin, le peuple se prosterne^ et la procession passe, musique en tête :

SU laus plena, sit sonora, SU jucunda^ sU décora Mentis jubUatio .

Certaines gens disent toujours, quand il s'agit de la foi de l'Eglise, que le monde a. ne veut pas. » Il faut pourtant bien croire qu'il y a aussi un monde qui veut. L'Église est aussi un monde, encore qu'elle ne s'appelle pas le monde. Dante parle comme il faut à un de ces avocats du monde :

Frate, Il mondo, è cieco, e tu vien ben da lui.

c'est-à-dire, s'il m'est permis de traduire à la Ratisboime :

Frère, le monde est borgne, et tel est bien ton cas.

Mais la définition, quand l'aurons-nous ? Ah ! la définition î... Un rédacteur de la France se moque de moi, parce que la définition, que je prédis toujours, recule toujours. Ce rédacteur a bien raison, et il peut rire. Néanmoins, je n'ai pas tort, et je rirai le dernier. On croit donc, aujourd'hui, que la définition sera pour l'octave de saint Pierre. C'est un retard sur le terme qui semblait, il y a quinze jours, extrême et certain. On compte, je crois, soixantequinze orateurs inscrits, et il n'y aura plus que huit séances jusqu'à la Saint-Pierre. En huit jours on ne peut guère voir la fin de soixante-quinze disiîours, si tous doivent être prononcés. Les uns disent que l'on entendra tout, les autres que l'on coupera une seconde fois par la clôture. Chi lo sa ? Ce n'est pas moi. Mais je sais cependant qu'il parait à beaucoup de Pères que soixante-quinze ne sont nullement indispensables et seraient bien longs. Je sais aussi que l'unanimité se fait,, quoique la définition ne semble pas se faire. Je sais enfin que la patience des Romains (lisez ultramontains) veut être inébranlable. Il est dit des Romains, au livre des Macchabées, qu'ils acquirent tout par le conseil et la patience, consilio et patientia. Les Romains attendront, et chaque jour

la pleine victoire s'annonce plus sûre. Non-seulement l'Opposition se disloque et s'use elle-même en parlant, mais elle se rend impossible, passé le terme. On prend note de mille choses qui garantissent l'unanimité morale et mathématique lorsque le moment sera venu. Les moyens d'attaque sont tels qu'ils ne peuvent se transformer en moyens de résistance ; la défaite une fois accomplie sera donc définitive, radicale, absolue. Dans cette situation, huit et quinze jours ne sont plus une affaire. Toute la passion qui pourra s« montrer d'un côté ne dévorera point de l'autre cette patience qui est la charité du droit et du devoir.

CXXYIII

Page 1