‹ Rome pendant le concileChapitre 11 sur 32 · DISCOURS DU SAINT-PÈRE · texte numérisé non relu

DISCOURS DU SAINT-PÈRE

ISjuiiu

J'ai la joie de vous transmettre un discours du Saint- Père. A moins qu'il n'y en ait une version officielle, aucune ne sera plus exacte ni plus complète. Le texte, que j'ai traduit avec conseil, a été recueilli

ROME PEPnDANT LE CONCILE. 319

par un auditeur dont la mémoire est très-sùre. Son amour pour Pie IX, qu'il écoute et sert depuis longtemps, lui a donné l'oreille intelligente qu'il faut surtout avoir pour ne rien perdre des accents de cette voix si puissante, mais si fine. Je me suis d^ailleurs fait raconter le discours par plusieurs autres assistants. Je crois pouvoir dire que c'est bien cela. L'auditoire était fort nombreux. Outre le Sacré- Collége et la prélature romaine, on y voyait un trèsgrand nombre d'évêques. Yous pensez bien que la sensation a été grande et que les commentaires ne manquent pas. Ils sont pleins d^admiration. L'acte et la parole semblent dignes d'un Pape et dignes de Pie IX, c'est tout dire. On sait gré à Pie IX d'avoir jeté cette forte lumière sur la source misérable de l'erreur contemporaine dans les choses de Dieu, et de reprendre ceux qui s'arrêtent et s'égarent à ne considérer que les prétendues convenances du temps lorsqu'il est question de principes et de décisions qui importent à tous les temps et à l'éternité. — Le Pape, me disait un prélat romain, m'a rappelé la leçon que Virgile fait à Dante^ lorsque celui-ci ralentit le pas pour écouter le murmure des ombres :

Disse r Maestro

Che ti fa ciô che quivi si pispiglia?

Vieil dietro a me, e lascia dir le genti.

J'ajoute une analyse du discours prononcé par S. E. le cardinal Patrizzi, sous-doyen. Lorsqu'il a

320 l'iOME PENDANT LE CO^'C!LI::.

prononcé le mot infaillible^ il y a eu une commotion. Le Pape a parlé assis, plein de majesté et de vigueur dans sa simplicité paternelle.

Je vous envoie aussi une belle Adresse du clergé paroissial de Rome.

« Daigne Votre Sainteté, a dit le cardinal, recevoir les vœux de toute prospérité que le Sacré-Collége vient vous offrir en ce premier jour de la vingt- cinquième année de votre pontificat. Ce pontificat vraiment extraordinaire par les épreuves et encore plus par les gloires, extraordinaire aussi par sa durée , nous demandons à Dieu de le prolonger et de le remplir de nouveaux biens et de nouvelles gloires. Puisse la Vierge immaculée qui, par votre solennelle proclamation, a vu accroître ici-bas l'éclat de sa couronne, procurer la définition de ce dogme qui vous déclare chef infaillible de l'Eglise. Avec ces ferventes espérances, accueillez, ô Saint-Père, nos plus fervents hommages. »

Le Pape a répondu :

« Je remercie le Sacré-Collége des sentiments qu'il ra'ex- « prime par votre bouche. Qu'il en soit de vos vœux comme « la divine bonté le trouvera opportun. Il est vrai, ce ponti- « ficat fut dès le commencement secoué d'une double tempête. « On lui demandait l'émancipation politique. On la demandait « violemment, avec des adulations et un enthousiasme men- « teur . Qui beatum te dicunt, ipsi te seducunt. Ensuite, ce fut « le tour de l'émancipation religieuse, et tout le monde sait « combien honteux et cruels en furent les moyens et à quels « excès se porte cette folie. Cependant, les maux et les erreurs « ne sont pas à leur terme. Nous avons de ceux-là qui brûlent « de l'encens à la déesse Raison, qui ne veulent pas soumettre

ROME PEiNDANT LE COiNCILE. 321

t( la raison à la foi ni que la science soit réglée par la révéla- « tien. D'autres peut-être ne s'échappent pas si loin du vrai « {non vanno tant 'oitre), mais ils vivent sous la tyrannie de « certains hommes ou vénèrent ce qu'ils nomment Vo'pinion « publique, même lorsqu'elle s'oppose à ce qui est droit, juste <( et saint.

« La première cause de semblables travers est l'ignorance. « Et à ce propos je vous conterai deux anecdotes. Je serai « bref, pour ne pas imiter certains orateurs .

« Il m' arriva, il n'y a pas longtemps, de recevoir deux perte soniiages distingués par leur position sociale dans les pays « auxquels ils appartiennent. L'un, après les premiers mots, « me dit qu'il était catholique, jusque-là qu'il croyait à l'enfer. « Non pas cependant à l'enfer tel que nous l'imaginons, mais « à un état de perpétuel et profond ennui, et rien de plus. « L'autre personnage me parla de diverses atiaires d'Église et « de religion, et bientôt me fit part d'une remarque qu'il « avait faite. C'était que la religion de Rome et d'une partie « de l'Italie ditfère de la religion des autres parties du monde. (( Il en trouvait l'explication dans ceci : que notre religion à « nous est la religion de saint Pierre, tandis que celle des au- « très catholiques est la religion de saint Paul. J'écoutais. 11 « m'exposa que les principes de saint Paul, principes sans « doute plus larges, lui avaient été enseignés par la vision (( du linge plein d'animaux mondes et immondes. Je fus « bien aise d'apprendre à ce docteur que la vision dont (( il parlait avait été donnée à saint Pierre et non à saint « Paul. Je ne négligeai pas d'ailleurs de lui dire que (( ces deux grands saints avaient travaillé tout à fait d'accord « dans Rome et dans le monde. J'ajoutai que saint Paul, ci- « toyen de Rome, nous avait montré son amour en nous adres- « sant des lettres, en nous prêchant l'Evangile, et en consom- « luant ici son glorieux martyre par la prison et par les il. 21

« souffrances^ de quoi nous avons conservé la mémoire et les « monuments.

« Je dis donc que tant d'erreurs de notre temps proviennent « en grande partie de l'ignorance. Mais à qui appartient il de « dissipa Cette ignorance? A qui appartient- il d'éclairer ces « ténèbres qui atteignent aussi les hauteurs ? A qui, sinon à « moi et à vous? Super muros tuos posui custodes, tota die et tota « fiodë non taùebunt. C'est à nous qu'il appartient d'ôter les « erreurs qui existent dans des âmes même bonnes, mais qui « ïie connaissent pas la portée de certains principes et le péril « de Certaines dôcttitfèS.

« Vous êtes les sentinelles établies de Dieu, pour veiller au (( salut du peuple. Mais parmi ces sentinelles (je le dis avec « douletit;, il en cet qui oublient la grandeur de leur devoir, « jusqu'à laisser les devises dont l'Église les honora pour pren- « dre celles du siècle et vivre comme lui. D'autres transigent « et pactisent avec le monde, chassant de leur souvenir la « parole d'or de saint Léon : Pacem cum mundo non nisi ama- « totës ifiundi h ibère possunt; et ne voulant plus savoir que le « monde est ennemi de Jésus-Christ, ce qui a dicté à saint « Jean ces terribles paroles : mundûs non cognovit. Eh ! de grâCe, (( est-Ce donc le monde qui les a élevés à leur auguste dignité? « Est-ce du monde qu'ils ont reçu et les sentiments, et les « dons de sagesse, d'intelligence, de conseil, de force, de « science et de piété? La troisième classe des sentinelles se « compose de ces fervents et zélés pasteurs qui consument toute <( leur vie dans l'accomplissement de leur ministère auguste. « J'invo(pie sur tous la bénédiction du Seigneur ! Pour les « premiers, j'implore de Dieu la lumière. Qu'un rayon de la « lumièce leur fasse connaître le malheur de la situation . Pour « les seconds, j'implore l'esprit de force et de décision, aûn que « cesse leur perpétuelle vacillation [ondeggiamento) in duas « partes, et qu'ils sachent s'émanciper de certains principes peu

« sûrs et de certaines vaines considérations. Quant aux troi- « sièmes, qui sont le grand nombre, je n'ai qu'une seule « grâce à demander pour eux, et c'est la persévérance. Que « ceux qui jusqu'à cette heure ont marché dans la voie de la « vertu, et accompli fidèlement leur devoir, j courent encore « plus valeureux : ut gigantes currant vias suas, afin qu'ils « rayonnent de cette beauté de gloire où j'ai l'espérance de les « revoir. Persévérons tous sur cette voie d'unanime accord . « Oui, le Seigneur nous demande d'être d'accord à désirer et à « vouloir le salut de l'Eglise et de la société.

« Recevez donc, dans ce désir et avec cette espérance, la « bénédiction que je vais faire descendre sur vous.

« Bmedictio Dei, eftc. »

19 juin.

Sa Majesté, ou plutôt Sa Divinité l'empereur Caîigula, se vantait un jour, à table, d'avoir pourtant une vertu. Quelque convive osa lui en demander le nom. Il répondit : L'impudence !

Véritiiblement l'impudence fait la force et le succès de divers génies. Comme on dit que le Ciel appartient aux violents, de même la terre appartient aux impudents, ce qui n'empêche pas que les

doux et les humbles posséderont même la terre. Mais l'impudence obtient son triomphe passager,, plus prompt encore lorsqu'elle est doublée de sottise. L'impudent suffisamment sot avance, toujours roulant. Par la sottise il séduit, par l'impudence il impose, et ses bons moyens sont ceux dont l'impudence simple aurait eu peur. Grand secret des journaux et des commandites! L'impudent triomphe et récolte là où le sot se serait pris et se fût fait voler.

Les yeux fermés, mettez la main sur le tas des feuilles du jour. Vous avez grande chance de rencontrer un catalogue complet des prodiges que l'impudence accouplée de sottise peut opérer au temps présent. De la première ligne du premier article à la dernière ligne des annonces, tout porte, tout démontre que l'opinion, reine du monde, est subjuguée par l'impudence et décrète à son profit,

Je m'en donnais la preuve hier encore, en parcourant un journal parisien, « un certain journal » que Ton venait de me prêter, à cause de certaines nouvelles du Concile, dont personne à Rome ne savait rien. Je me souvins de la vertu de Caligula, et je fus entraîné à considérer le mérite des impudents.

C'était sur le Forum, entre le Capitole et le Palatin, là peut-être où s'éleva le lieu de débauche que Caligula organisa lui-même dans le palais impérial pour avoir raison des dernières fiertés républicaines de la noblesse et rattacher tout à fait la jeunesse patricienne

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à l'empire. Tel fut le pont qui mit le Capitole clans les dépendances du Palatin. Selon quelques-uns, la tribune aux harangues se trouvait à cet endroit et devint l'un des piliers du pont. Belle allégorie!

En considérant à l'autre extrémité le Forum, le Cirque, autre ustensile politique très-utilisé contre les chrétiens, l'on a une vue d'ensemble des moyens que la sagesse humaine sait employer pour procurer la paix et la durée des empires. Une prostituée, un bourreau : voilà le ministère non pas seulement de Caligula, mais, s'il vous plaît, de Marc-Aurèle. Appuyé de ces deux bons agents, l'empereur suffit à la ville et au monde, et il a du temps de reste pour la littérature. L'empereur Marc-Aurèle faisait de la littérature morale très-propre, et qui fournit des brillants pour tous les discours où il est traité de la vertu. C'est ce qu'on appelle une autorité.

J'ai hasardé l'autre jour mon sentiment surBrutus. Je hasarderai cette fois mon sentiment sur Marc- Aurèle. J'ai l'air de m'écarter de mon propos, mais j'entrevois le détour par où j'y rentrerai.

Les neveux de Brutus devaient s'éteindre dans le boudoir de Caligula. C'était assez contre cette sorte de forts. Leurs rares cheveux n'ont pas besoin d'être coupés, mais ils achèvent plus vite de tomber sous la main de Dalila, et ne repoussent jamais. — Les cheveux qui repoussent sont ceux qu'arrosa l'eau du baptême.

Marc-Aurèle est d'une autre espèce que Bnitus et d'une autre espèce que Samson. Dalila ne prend sur lui aucune influence. Lorsque Dalila et Marc-Aurèle se rencontrent, ils font des aif aires sans aversion et sans amour. Les cheveux de Marc-Aurèle ni ne peuvent être coupés ni ne tombent, par la raison que Marc-Aurèle n'a point de cheveux. 11 est d'une sorte de sages qui naissent sans cheveux et qui se vantent d'être toujours bien peignés.

Marc-Aurèle m'apparaît comiïïe un de ces chefe d'administration qui se piquent de cultiver les muses. Ils épousent l'administration parc* qu'elle leur apporte une dot. Avec les muses, ils ne signent point de contrat. Us sont réguliers, mais incorrects.

ils vivent longtemps parmi les couloirs, ils en apprennent les détours, enveloppés d'une ombre qui leur pèse et dont ils connaissent le prix. Là, peu à peu, fil à fil, le galon de leur livrée primitive se change en galon d'argent, puis de vermeil, puis d'or. La graine d'honneurs, une fois qu'elle a touché la crasse de leur habit, s'y développe par une végétation soutenue, souvent rapide. Les décorations prennent là-dedans eomm« les courges dans le fumier. Et ils viennent enfin s'asseoir aux bonnes places du salon dont ils ont longtemps occupé le seuil extérieur, essayant doucement toutes les fausses clefs. Les voilà aux grands conseils, aux grandes magistratures, aux sénats, crevant de modestie, genre

d'impudence qui leur est particulier et qui est jmrticulièrement agaçant. Si tu es modeste comme tu prends soin de le dire, ô courge ! que fais-tu là ?

Mais Marc-Aurèle a dépassé de loin toutes ces fortunes, et le diable, qui a quelquefois de terribles permissions, a eu la permission de le faire empereur. Le diable avait besoin des vertus de Marc-Aurèle pour prouver à quantité de sots que le monde n'avait pas .besoin de Jésus-Christ. 11 est venu à ses fins. L'argument lui réussit encore. Le sage Marc-Aurèle, ennemi jaloux et tranquille de la folie de la croix, a travaillé de son mieux pour en guérir le monde, et il est resté l'un des hommes les plus honorés du monde. Un jour, quelqu'un, un ennemi de «certaine presse » que je retrouve ici, rêva de me foudroyer, moi qui vous parle, parce que j^avais manqué à Marc Aurèle. Mais le canon ne put être chargé qu'à poudre. C'était le cas de dire : Que de bruit pour une méchante omelette au lard !

Enfin, il faut avouer que le sage Marc-Aurèle n'est aucunement du nombre de mes saints, et pas même de mes grands hommes. Dieu sait pourtant si je mets la couronne de grand homme hors de portée ! Mais je le trouve en réalité trop misérable, ce Trissotin impérial qui livrait le christianisme à son bourreau, et qui confiait à l'autre main de l'empire, à la prostitution, l'éducation du prince Commode, futur maître du genre hmain. Devant la modestie de Marc-Au-

rèle, j'incline à préférer l'impudence de Caligula. Caligula du moins ne trompe pas la conscience publique. La brute littéraire et philosophique ellemême, la plus dangereuse qui soit, n'est pas exposée à vénérer ce hideux petit gredin.

J'aurais d'ailleurs voulu tenir en tête à tête l'aimable jeune empereur, pendant que je lisais mon journal parisien. Je me serais fait un plaisir de lui montrer qu'il n'avait pas tant sujet de se rengorger sur sa vertu d'impudence. Elle s'est, en effet, terriblement vulgarisée, et quoi que l'empereur Caligula ait su accomplir en ce genre, il me semble que nous faisons maintenant, proportion gardée, tout aussi bien. Qu'est-ce que c'est, par exemple aujourd'hui, que l'histoire du cheval consul? Le tour que Caligula s'est contenté de rêver, nos moindres journalistes l'ont vingt fois exécuté. M. de La Bédollière fait cela en cassant la croûte, et cinquante autres le font. C'est même une chose qui leur est indifférente de soutenir que leur cheval est un homme, ou d'avouer que leur homme est un cheval, et ils vous le bombardent consul dans l'une et dans l'autre condition.

Quelques-uns cependant mesurent mal leurs forces, choisissent mal leur terrain, et finalement attirent sur eux et sur leur cheval plus de sifflets que n'en doit affronter un homme qui veut rester debout. Témoin le célèbre disqiiisiteur qui s'est avisé de poser le fameux cas de conscience aux évêqucs

ROME PEiNDAM LE CONCILE. 329

sur rinfaillibilité. L'infortuné a été sifflé, puis conspué, puis berné. Une troisième réponse latine lui tombe dessus, qui le roue. Vous direz que e/est bien de l'honneur qu'on lui fait ? Sans doute, mais le voilà en compote. Je sais que Fon vous donnera quelque chose de cette brochure, aujourd'hui ou demain. Pour votre agrément, je vous l'envoie. En son fond, et en dehors de cette forme gaillarde qui sent son seizième siècle, elle est magistrale. Vous y verrez un portrait du gallicanisme, tout nu, photographié sur nature, qui vous fera plaisir en ce moment où le monstre va enfin être justicié. S'il n'était pas devant les juges,bien tenu et garrotté comme il faut, on aurait peur. Je me persuade que le bon disquisiteur lui-même ne savait pas de quelle source et de quelle nature intime est la doctrine qu'il promène sous sa houppelande. 11 le sait maintenant, et cette connaissance nécessaire ne saurait lui paraître à trop haut prix. Néanmoins, il la paie cher. Mais aussi pourquoi cette impudence de faire l'herboriste sur les rives du Tibre, lorsqu'on n'est, dans les Gaules,

Tout au plus que boucher?

Un autre impudent, réservé à une fin triste, c'est c( le malheureux, quel qu'il soit(l), » qui fournit des correspondances sur le Concile au journal que je li-

{\) Expression de Mgr l'évêque d'Angoulême.

sais hier, entre le Capitole et le Palatin. Certes, Fimpmdence est de premier ordre et munie encore de grosse et venimeuse sottise, mais il paraît bien que ces qualités ne suffisent pas toujours; et celui-ci aussi a mal mesuré ses forces, mal choisi son terrain, et n'exécutera pas le tour qu'il a en vue.

Il veut persuader qu'il assiste au Concile, qu'il entend les discours, qu'il en rend bon compte; bien plus, qull appartient au Concile ; bien plus, qu'il est le Concile et la conscience du Concile, que le Concile sent, juge, se passionne comme lui. Mais, mon ami, alors vous êtes certainement un parjure ou l'instrument d'un parjure, et quelle raison avons-nous de penser qo'un parjure n'a pas d'autres légers défauts, et notamment celui d'être un menteur? Or, quel effet favorable à vos desseins pensez-vous produire sur le public en vous présentant à lui comme manifestement parjure et menteur ? Et avec cela, comment arriverez-vous à fabriquer le consul? Il y a des cas où l'impudence ne suffît pas ; il faut être empereur^ et encore 1 . . .

ROME PENDANT LE CONCILE. 3/il

20 juin.

^^Autre brochure latine : Seraphid Doctoris Divim Bmiaventurœ doctrina de Romani Pontifias primatu et infallihilitate. C'est la réponse de l'ordre séraphique à ceux qui ont prétendu que les écrits authentiques de saint Bonaventure ne fournissent rien en faveur de la doctrine de l'infaillibilité. Ce travail, analogue à celui qui a été publié récemment par le P. Bianchi pour l'école de saint Thomas, est dû à un membre éminent de la famille franciscaine, le R. P. Fidèle, professeur de théologie, ancien provincial. La réponse est concluante, comme toutes celles que l'indigent et imprévoyant groupe des adversaires s'est attirées. Il sera dit qu'aucune de leurs assertions n'a pu passer, et qu'ils auront été vaincus et battus sur tous les terrains, sous tous les masques. Si vous trouvez l'occasion de citer la conclusion de cet écrit, où tous les textes du Docteur Séraphique sont puissamment résumés, réjouissez-en la foi de nos lecteurs.

Je laisse la brochure franciscaine pour prendre une brochure jésuite qui arrive à Tinstant : Advenm

novam doctrinam de necessitate unanimis episcoporum consensus, theologica disquisitio P, Valentini Steccanella, S. J, Je n'ai plus rien à vous dire sur cette question^ que le R. P. Desjardins a si complètement traitée. Le R. P. Steccanella est l'un deséminents rédacteurs de la Civiltà cattolica^ mise en cause par l'auteur anonyme de V Unanimité morale nécessaire. Il devait quelque chose à l'anonyme supposé considérable qui a rédigé ce mémoire français contre le vote prévu du Concile, dans le dessein assez audacieux de soumettre les décrets du Concile à la révision de l'opinion, reine du monde. Hélas! que celuici est loin d'avoir le respect habituel des évêques et le respect habituel de la vérité ! C'est ce que le P. Steccanella, suivant la même route que son savant confrère le P. Desjardins, prouve comme lui, mais avec plus de développement. Il revise à fond les textes cités par l'anonyme, il en fait voir l'art peu profond, mais très-hardi, en mettant sur deux colonnes le texte pur et le texte « découpé (1) » ou arrangé. Rien ne résiste à cette épreuve, et elle ne tourne pas à la gloire du novateur. Ainsi passent successivement devant nous saint Vincent de Lerins, Melchior Cano, Jacobatius, Tournely et d'autres, ne disant plus tout à fait ce qu'on leur avait fait dire, disant

(1) Expression de Mgr Tarclievêque de Baltimore dans la lettre à Mgr l'évêque d'Orléans.

même le contraire. « Post Tournelyum, citât Muzzarellium, sed eadem arte. » Ce sed eadem arte est l'une des rares épigrammes que le P. Steccanella se permet dans une dispute qui en autoriserait beaucoup ; mais un respect si soigneux d'écarter les épigrammes est lui-même une épigramme acutissime. Je crois que ce troisième anonyme encore manquera son consul.

Je laisse la brochure jésuite pour prendre une brochure épiscopale : De primatu Romani Pontifîcis ejusque infallibili magisterio^ juxta ultima Galliarum concilia provincialia^ scripsit Çarolus jEmiiius Freppel , episcopus andegavensis. Je sens le plaisir que vous fait ce nom, si jeune encore sous la mitre, et déjà si brillant. Aux textes qu'il a recueillis de nos dernier? conciles provinciaux, Mgr Freppel a ajouté des advertenda qui en font ressortir le sens, partout le même, et il conclut que les derniers conciles français ont, d'une voix unanime, confessé l'inerrance dogmatique du vicaire de Jésus-Christ. En terminant, il cite ce bel éloge dont le Pape Grégoire IX, dans une lettre adressée à l'archevêque de Reims, honoait la foi des Gaules : « In fervore fidei ac devotione erga apostolicam Sedem non seqiiitur alias, sedanteredit. »

De l'aveu des juges les plus compétents, cette dispute latine m(;t le latin du côté des infaillibilistes, qui avaient pour eux, si je ne m'abuse, le français. Vous

334 ROME PENDANT LE GOiNClLE.

eateiidez bien que je ne parle pas ici du petit Français, lequel est indubitablement de l'autre côté. Nous avons donc les saints, les docteurs, le latin, le français, le nombre et le Pape. Et ce diable de petit Fmnçais, assisté de V Impartial du Loiret, de la Gazette d'Augsbourg, de M. Loyson et de M. Daru, nous appelle «la secte. )» C'est hardi, mais c'est trop fort, et le consul ne passera pas.

22 juin.

La semaine dernière, j'allai de grand matin à Saint -Paul -hors -les -Murs. Yous devinez bien le plaisir de prendre du même coup, entre deux correspondances, le grand air, le grand espace, les grands souvenirs et la messe, à elle seule infiniment plus que tout cela. Il avait plu; les champs étaient rajeunie et gaillards. Entre la voie Appienne et la voie d'Ostie, il y a de certains chemins ondulés que je connais. De là, entre deux splendides tentures de clématites, on a sous les yeux tantôt la campagne, tantôt la ville. La campagne, c^est Virgile ; la ville,, c*«fet Tite-Live, c'est Tacite et la suite, qui recom-

menée avec les nouvelles destinées de Rome et du monde. iNos clématites revêtent aussitôt deux mille ans d'histoire, deux mille ans et plus, et se mettent à raconter le genre humain. Elles ont vu les deux histoires romaines. Virgile, traversant ces sentiers, leur a demandé des hexamètres; saint Pierre, qui peut-être y vint chercher la brebis perdue, a remarqué leur parure plus magnitique que celle de Salomon et de César, et il a dit le dernier mot sur les fortunes des maîtres du monde. Ei ûmnis gloria ejus tanquam flos fmni.

En ce moment de Tannée, aprè^ quelques bonnes heures de pluie^ rien n'est comparable au charme des environs de Rome. Il y a là toute abondance, toute jeunesse, toute vigueur, toute grâce, toute majesté. De la terre et des cieux une sérénité joyeuse vous vient au cœur. L'esprit se remplit de nobles et bénignes images. On est baigné de parfums adoucis. On songe à tout ce que l'on a pu voir ou rêver de ^rand, de tendre et de pur. Un éden radieux se déroule, livrant toujours de plus aimables aspects. Il semble que Mozart est par là, chantant des vers de Racine. Un souffle de bonté céleste court à travers ces merveill-es, plus léger et plus frais que le vent du matin. Il vous parle, il dit le nom de Celui qui fait de tels présents et qui promet encore mieux, comme la vigne et l'olivier qui, dans une impatience de charité, se hâtent de donner leur fleur, quasi vinea

in primo flore botrus epis, et quasi oliva projiciens florem siium.

J'entrai dans la basilique. Je m'y trouvai seul. Il semblait que saint Paul fût en conférence avec son maître et que ces grandes ligures des apôtres, des papes et docteurs, écoutassent en silence l'entretien. La nef immense me parut plus solennelle que je ne l'avais encore vue. J'éprouvai quelque chose de la terreur sacrée. Je me sentais très-petit et néanmoins très-grand. Très-petit, puisque, hélas ! je suis moi; très -grand, puisque enfin je suis de la maison. Je me disais : Au moins, pour la doctrine et l'adhésion du cœur, personne ici n'a rien à me reprocher ; je suis ici dans l'obéissance, je suis ici dans le chemin, et enfin c'est ici chez nous, » Si bien que j'avançais d'un pas circonspect, mais avec une grande allégresse en toute mon âme. Je n^étais pas tout à fait seul. Derrière ime colonne, un serviteur frottait le pavé. Pour celui-là, aucune terreur assurément ne le troublait. Il était chez lui. Il me donna le bonjour très-cordialement, et me dit qu'une messe allait commencer.

En effet, un tout jeune prêtre sortit de la sacristie, accompagné d'un assistant et de deux servants à peu près de son âge. A l'exception de l'assistant, tous portaient la robe rouge du collège germanique. C'était un ordonné de l'avant- veille, qui venait solenniser sa seconde ou troisième messe en la célébrant

dans la basilique de l'Apôtre des Nations. L'assistant, les servants et le prêtre avaient un aspect de candeur où l'on reconnaissait bien ce a monde à part » dont parlait, il n'y a pas longtemps, un ministre, qui depuis s'est fait mettre à l'écart pour longtemps. Je les suivis, en compagnie du balayeur, lequel laissa sa pelle et son balai sous la garde de sainte Scolastique. Ils entrèrent dans la cliapelle du Crucifix. Le balayeur, par amitié, ine dit que ce Crucifix a parlé à sainte Brigitte. Je le savais, mais je fus touché de la bonne grâce de ce brave homme qui pensait à l'honneur de sa basilique et à mon édification.

Je ne sais pas si M. de La BédoUière l'aurait cru. M. de La BédoUière croit avoir des motifs pour douter qu'un crucifix ait jamais parlé. Je me permettrai d'observer que sainte Brigitte l'a entendu, elle le dit elle-même, et le témoignage de sainte Brigitte, reçu par l'Eglise, est au-dessus des motifs de M. de la BédoUière, d'abord sainte Brigitte était là et M. de La BédoUière n'y était point. Et puis, quand même M. de La BédoUière eût été présent, qu'est-ce que cela prouverait qu'il n'eût rien entendu? Pour entendre le crucifix, il faut d'abord pouvoir entendre la raison.

Je n'ai pas entendu le crucifix durant cette messe.

Mais sainte Brigitte aurait pu l'entendre, et c'est ce

que la raison me disait. En présence de ce jeune

prêtre dans sa robe d'écolier, la raison me montrait

il 22

l'Église^ les confiances augustes, les persévérances, l'es puissances de son sacerdoce, les vertus de son autel. Les yeux plus purs de sainte Brigitte eussent vu le Crucifix vivant ; &on oreille plus délicate eut entendu. Ego^ ego vicimicndiiml

L'Église prend un jeune homme, presque encore un enfant, qui a grandi loin de la foule, à l'ombre ; elle ose lui imposer la chasteté, l'obéissance, la pauvreté; elle ose lui mettre dans les mains la Pénitence et TEucharistie ; elle ose Fenvoyer au monde ; elle ose lui dire : \a juger, va condamner, va combattre et vaincre le monde ! Et depuis bientôt deux mille ans^ le monde est contredit, condamné, combattu, vaincu.

Je sais bien que l'ami Bédollière a des procédés pour expliquer le phénomène et pour démontrer que le phénomène ne durera pas, et que d'ailleurs le monde n'est point vaincu. Je sais bien qu'il accomplit lui-même, — oui, lui Bédollière, — des choses qui ne laissent pas d'être étonnantes. Ne vient-il pas de dresser une statue à Voltaire ? Ne fait-il pas des livres qu'il vend deux francs, et sur lesquels il gagne peut-être cinq sous, où il a fourré tout ce qui est nécessaire pour conduire des milliers de conseillers municipaux à mourir sans sacrements ? Yoilà certes des merveilles en leur genre. Mais une plus grande merveille est que, Bédollière et le monde étant ce qu'ils sont, Bédollière ne soit pas le roi du monde.

Et en somme, ce petit jeune prêtre, dont je viens d'entendre la messe, cet enfant qui porte encore sa robe d'écolier, retournera demain dans son Allemagne^ et il y sera plus fort que le docteur Martin Luther qui était plus fort que des milliers et des millions de Bédollière.

Le Collège germanique est une fondation de saint Ignace. Il l'institua dans la prévision des besoins de l'Église catholique en Allemagne, mordue et mordue d'une dent envenimée, là même où elle n'avait pas été renversée et mise en lambeaux par le serpent luthérien. Quelques prêtres tous les ans pour des besoins si formidables ! Néanmoins, le Collège germanique s'est maintenu à travers toutes les vicissitudes, il a rempli son but, il a donné à l'Allemagne des prêtres savants^ fidèles et pieux, et il subsiste encore, et il en donne encore. Qui peut calculer l'influence d'un prêtre savant, fidèle et pieux? Qui sait ce que fait au 'moyen d'un prêtre cet Ouvrier qui travaille sans relâche et qui met des siècles à la perfection de son œuvre ? Après Luther, Febronius et Joseph II sont venus; nous avons aujourd'hui cet illustre M. de Beust, et les juifs, et tant d'autres, et tant de défections, de trahisons et d'ignorance. L'épreuve n'est pas finie. Mais quelques enfants du peuple entrent dans les séminaires, et le monde sera vaincu. L'Eglise jette des grains de sable sur les rivages des océans débordés. C'est le môle, c'est la

340 hOME ItNDAKT LE CONCILE.

limite : Non ampliiis! Le flot baisse et se retire. L'Eglise, dans sa confiance inébranlable, voit déjà \() Jour où les autels seront relevés sur le sol que la mer avait envalii. Le flot n'y jette plus que des écumes, plus tard il n'y apportera que des offrandes.

Je ne connais point ce jeune prêtre, j'ignore son nom, et sans doute je ne le verrai jamais. Mais il n'oubliera pas la messe à Saint-Paul-hors-les-Murs, dans ce beau silence, par cette lumineuse matinée de juin, digne d'être l'aurore d^un sacerdoce fécond. Si cette page vient sous ses yeux, qu'elle lui soit l'action de grâces d'un cbrétien édifié de sa piété et de celle de ses compagnons, et qui a prié de tout son cœur pour que Dieu leur donne de remplir la grandeur et la majesté de leur vocation.

Je suis rentré dans Rome par la porte d'Ostie. Le soleil avait monté, la poussière et le bruit montaient, C'était le monde. Mais par delà les méandres du Tibre, à travers la poussière, je voyais' le Dôme, et, à travers le bruit, j'entendais encore : Ego vici mundum. Au coin d'une rue misérable, formée de quelques pauvres maisons^ je vois la via Grœca. Ici, vers l'an 382, un Africain de Numidie, nommé Aurèle Augustin, vint ouvrir une école d'éloquence. Il avait trente ans, et quoique plein d'esprit et de cœur, et déjà près d'être un des rares génies du monde, il croyait, tout comme M. de La Bédollière, que le cbristianisme n'était pas assez grand pour l'intelli'

gence humaine. Augustin et M. de La Bédollière sur le même chemin, cela fait dresser les cheveux ! Seulement, Augustin n'était pas à son aise dans ce chemin-là. Désajjusé du manichéisme, il avait emhrassé le scepticisme de Y Académie, essayant d'y trouver quelque fétu qui pût lui servir de rempart contre le Dieu envahisseur de sa mère. Mais sa mère, se faisant bien expliquer les belles idées de ces académiciens, lui disait : Enfin^ ce sont des épileptiqiies ! Et il était forcé d en convenir^ et il fut vaincu.

Il a donc promené par ici ses angoisses, ce grand et charmant Augustin, à qui Dieu a donné tant de paroles dont l'intelligence humaine a été nourrie depuis quinze siècles, et qui est l'un des quinze à vingt vivants qui dominent le monde ! x\ cette époque, âgé de trente ans, il professait la rhétorique, et le monde entier ne l'aurait pas tiré de la rhétorique. Mais il demandait la vérité avec larmes. Un jour, une voix d'en haut , douce et bienveillante, lui dit : Prends et lis. 11 ouvrit le Livre et lut ces paroles de saint Paul aux Romains: Revêtons-nous du Seigneur Jésus- Christ I Ce jour-là, Paul donna Augustin à Jésus- Christ, et Jésus-Christ donna Augustin au monde.

Augustin ! Il ne fut cependant qu'évêque d'Hippone, un petit lieu sans « importance» dans le rayon de Cartilage. S'il était au Concile, l'école théologique où brille M. Janicot le signalerait parmi ceux qui risquent d'en invalider l'œcuménicité. Que serait

Févêque d'Hippone aux yeux de l'école théologique où brille M. Janicot? Un vicaire apostolique, pas autre chose. Hippone ? Combien y a-t-il de cafés et de théâtres à Hippone ? Combien d'imprimeries et de manufactures^ et de magasins de modes ? Quel est le chiffre de la garnison ? Quel nombre de députés élit le diocèse d'Hippone? D'ailleurs, l'évêque d'Hippone croyait à l'infaillibilité du Pape. H soumettait au Pape l'approbation des Conciles ; il disait : Rome a approuvé, la cause est finie. Si l'évêque d'Hippone était présentement à Rome, avec quel empressement, avec quelle confiance [portentosa insipientia^ dit le P. Ballerini), notre bon abbé Gaduel lui porterait sa scripticule [Scriptiimculo) intitulée Disquisit'to moralis pour lui apprendre à voter correctement !

Et à propos, puisque nous parlons du vote, quand aura-t-il lieu? Hélas ! je suis couvert de confusion; mais il paraît bien que ce ne sera pas pour la Saint- Pierre. Et pour quand, alors? Je n'en sais rien. Je me suis permis d'interroger là-dessus un évêque. — Il y a, m'a-t-il dit, une chose que Dieu a faite, qu'il respecte beaucoup et dont il a tiré toujours beaucoup de gloire. Cette chose s'appelle la liberté humaine. Dieu attend qu'elle veuille bien se pronoficer pour lui en certains lieux où présentement elle n'entend pas les choses tout à fait comme d'autres, en plus grand nombre, croient qu'il le désire. Puisque Diett attend, attendons !

Que répondriez-vous ? Moi je ne vois rien à répondre, et quand même je verrais quelque chose à répondre, qu^importeraient mes réponses ? Je pense, d'ailleurs, que les cent discours- ne défileront pas; tous. Un abrégé paraît trop désirable pour n'être pas proposé. Mais enfin, s'il faut tout entendre, on entendra tout. Divers mauvais bruits couraient il y a huit OU} dix jours : bruits d'invasioui, bruits d'évasion, bruits de protestation et d'insurrection. Aujourd'hui, on ne s'attend plus qu'à voir couler le temps. Le temps coule en effet. Il coule, et il mûrit les dogmes comme autre chose ; et^ après avoir laissé craindre les tempêtes, les grêles, les sécheresses, les... etc., il finit par livrer la moisson mure en temps opportun pour la faux et pour le grenier.

GXXXII

24 juin.

Je crains de décrier le premier-Paris de V Univers, en le détournant trop souvent de la of question de cabinet » et des autres choses sérieuses dont il est séant de parler trente fois par mois. Cependant je vous décrirai encore une fête. AR^me, les fêtes sont

fréquentes, ou^ si vous voulez, il n'y en a ({u'une, mais elle dure à peu près toute l'armée. Je veux bien confesser la barbarie, au point de vue économique, d'un usage qui prend aupeuple tant d'heures propres à tourner la meule, comme on fait dans nos pays civilisés. Néanmoins, il faut aussi avouer que c'est joli, en harmonie avec le climat, et Tusage n'a rien d'offensant pour la dignité de l'homine. J'observe qu'ici l'on mange, l'on boit, l'on dort comme ailleurs ; on est vêtu, on est logé^ on chante; je serais même tenté de trouver que l'on chante trop. Dès le matin, de toutes les fenêtres il sort des chansons qui entrent par la mienne, et qui me gênent parfois dans mes raisonnements. Et lorsque les fenêtres sont fermées, les chants alors descendent dans larue, et se promènent au clair des étoiles jusque vers l'heure où les fenêtres se rouvrent. Manchester, le Creusot, Saint- Étienne, quelques autres pays de grand travail, trop fréquemment visités de la clarinette-chassepot, sont sans doute plus méditatifs, mais peut-être moins joyeux.

Enfin^ je ne sais si je me gâte à Rome ou si je manque absolument de sens économique comme à tant d'autres sens de « mon temps, » mais il est certain que cette longue fête romaine ne me scandalise en aucune façon. Une me paraît pas contraire à l'honneur ni au bien d'un peuple qu'on le voie assez souvent les bras croisés, sans pour cela faire grève ;

KOME l'KNDAlST LE CONCILE. 34o

([ii'il augmente ie nombre de ses dimanches, sans augmenter le nombre de ses lundis ; qu'il ne songe pas même à demander la diminution de ses heures de travail, ayant tout le repos qui lui convient. Pour tout dire^ je tourne à l'admiration quand je considère qu'en faisant cette vaste part au repos, on a su ne rien donner à la débauche ni à l'ennui. Si je ne m'abuse, nous cherchons ce secret politique et économique depuis assez longtemps, mais je ne nous vois pas encore au moment de mettre la main dessus.

Donc, les fêtes du Saint-Sacrement ont fini hier soir à huit heures, au bruit du canon, par une belle procession de cierges sur la place Saint-Pierre ; et hier, à huit heures et demie, les fêtes de saint Jean- Baptiste ont commencé sur la place Saint-Jean-de- Latrau, par des feux de joie.

Je ne parle qu'en passant d'un entre-deux, on ne peut pas tout dire. Il y a eu encore, cette semaine, la fête de saint Louis de Gonzague, au collège Romain, fête de la jeunesse écolière, célébrée en pompe avec premières vêpres, grand'messe, grande musique, grand salut, octave, et assistance du peuple entier. Ce n'est néanmoins qu'une fête privée donnée par le collège Romain. Ainsi, les riches particuliers, dans la vieille Rome, donnaient des jeux. On offrait au peuple des combats de gladiateurs et d'animaux ; les jeux maintenant sont de cantiques, de lumières et de fleurs, on offre au peuple les pompes de l'Kucha-

ristie. C'est le progrès que M. Gibbon déplorait, mélancoliquement assis sur les débris du Forum déshonoré par les sandales des moines. Il y prit le dessein d'écrire son livre contre l'Église. Quand la révolution française arriva, le Gibbon mourut de peur.

La Saint-Jean- Baptiste est fête d'obligation religieuse et civile, et très-populaire. 1^ nuit de Saint- Jean -Baptiste est une seconde befana consacrée aux chants, à la musique et à l'amusant et innocent tapage nocturne. On yaàSaint-Jean-de-Latran voir les feux qui s'allument dans la campagne, et on achète des fleurs ; mais les fleurs propres de la solennité sont la lavande et l'œillet rouge. Toute la jeunesse de Rome se rend là. C'est un pèlerinage de fiançailles^ et les vieux époux y retournent en souvenir de ce premier engagement. Heureux le peuple dont la vie est mêlée à la religion ! 11 n'a pas fermé la source de la poésie domestique.

J'ai vu tout à l'heure cette fête. Elle a ajouté à mon respect, je peux le dire , à mon admiration pour le peuple romain. De plus en plus je le regarde comme le peuple le plus policé, le plus sage, et en tout le plus honorable qu'il y ait au monde. Certaines gens ne remarquent que ses guenilles. 11 y a aussi des guenilles ailleurs, et beaucoup plus qu'ici. Pour moi, je remarque son attachement aux traditions, sa douceur^ la joie tranquille de ses loisirs. Peuple unique

hOME PEiSDANT LE CONCILE. 347

dans sa ville unique, plein comme elle de beauté et de grandeur négligée.

Du forum de Trajan, où je joignis la voie papale^ jusqu'au Latran, c'était une double Ele ininterrompue de gens en demi-gala qui montaient et descendaient, bien portants et paisibles. La foule descendante formait vraiment une cbaîne de fleurs. Tons avaient à la maia le bouquet d^œillet et de lavande ; le chemin en était embaumé.

Représentez-vous ce chemin d'ombre vigoureuse et de lumière éclatante, moitié ruines et moitié maisons, tantôt ville, tantôt village, semé de colonnes antiques et de touffes d'herbe, gagnant de forum en forum, longeant les débris du temple delà Paix, longeant le Col^sée, montant au Latran à travers un marché de bouquets. Répétez-vous les noms de Trajan, d'Auguste, de Néron, de Titus, mêlés aux noms de saint Pierre, de saint Clément, de saint Ignace d'Antioche^ de Constantin, de Charlemagne. Parmi ces majestés de l'histoire, sous l'incomparable azur, adouci de cette teinte du matin qui rappelle le duvet des fruits noirs, voyez ce peuple heureux, cette foule fleurie, animée du grave battement des jeunes cœurs murs. Rien jamais, même dans les peintures, ne m'a donné autantl'idée sincère et grandiosed'une fête. Point de poussière ni de fumée, ni de cris ni de sueur; poiut de grincements de musiques, point d'odeur de friture, rien de flamand. C'était la noble Italie, encore mieux

348 ROME PENDAiNT LE CONCILE.

la noble Rome^ jouissant de voir, de penser et d'aimer au milieu de ses propres magnificences, Dieu dans le cœur, des fleurs dans les mains. Spectacle vraiment doux, apparition charmante du genre humain délivré de ses stigmates ordinaires, la laideur, la misère,, la servilité ! Dans les épanouissements d& ce soleil qui était bien le regard caressant du père de la race humaine, ils portaient la vie aussi gracieusement que leurs bouquets.

Je pénétrai dans la basilique comme dans la source de ce fleuve de joie qui coulait par la ville. La basilique avait ses grandes tentures de damas rouge, austères et souriantes; toutes ses portes étaient ouvertes, tous ses autels parés et allumés. La foule entrait, et se distribuait autour des autels. La vaste basilique, ordinairement déserte, se trouvait ainsi remplie de groupes animés et silencieux, et le fils de Zacharie et d'Elisabeth voyait autour de lui cette même multitude qui venait le visiter au désert. En ce temps-là, Tibère possédait le monde, et l'un de ses embarras était de refuser les temples et les prêtres que lui offrait le monde. 11 voulait bien être Dieu, il voulait bien avoir des autels et des prêtres de sa divinité, mais pas trop. Si la police de Tibère lui a rapporté que, dans un coin de la Judée, un homme appelé Jésus disait d'un autre Juif : « Entre ceux qui sont nés des femmes, il n'y en a pas eu de plus grand que Jean-Baptist, » assurément Tibère a

ROME PE-MjAM le CONCILE. 3 i9

ri dt^ ces deux prophètes. Cependant l'oracle est vérifié. Déjà, au seul regard humain, Jean-Baptiste est plus grand dans le monde qu'Alexandre et que César. Au seul regard humain il a mérité cette grandeur. Le monde ne lui paie que ce qu'il lui doit. Il lui doit plus qu'à Alexandre et plus qu'à César. C'est lui qui a dit, montrant Jésus : Voici F Agneau ! Cest lui qui a dit devant Jésus : // faut qu'il croisse et que je diminue. C'est lui qui a dit au roi Antipas : Il ne vous est pas permis, tout roi que vous êtes, de transgresser Ja loi de Dieu ; c'est lui qui a bravé la mort pour dire la vérité. Au seul regard humain, ces paroles et cette mort sont plus grandes que tout Alexandre et tout César. Je rabaisserais la majesté de la foi sij'insistais sur cette pensée. Nous adorons Dieu parce qu'il est Dieu, et nous honorons ses saints parce qu'ils sont ses saints, et non pas parce qu^ils ont dit ou fait des choses que nous trouvons grandes et belles. La suréminente beauté et la suréminente vertu des saints consiste dans leur foi et dans leur amour pour Dieu. Les traits de génie ou de grandeur qui pourraient avoir un autre principe pourraient aussi mériter peu que nous les admirions. Le philanthrope et le grand homme restent encore du vulgaire; c'est la foi et Tamour seuls qui entrent dans la grandeur. Mais il est vrai pourtant que cet éclat de l'intelligence, de la justice, du courage et de la bonté, qui commande à l'admiration, rayonne davantage là où

l'Église a posé ses couronnes, et que le saint fait honneur à Thomme comme à Dieu, admirable dans ses saints,

J^assistai à la messe d'un de nos vicaires apostoliques français. C'était à l'autel du Saint-Sacrement, orné des belles colonnes dorées que l'empereur César- Auguste fît faire avec le bronze des vaisseaux d'Actium. La tradition rapporte qu'Auguste eut une vision de l'autel céleste qui dominerait au Capitole; et ces colonnes, monument de la victoire qui lui donna l'empire^ supportent le reliquaire où TÉglise garde la table du premier banquet eucharistique. Telle est Rome, telles sont les choses qu'il a plu à Dieu de rassembler ici. Et c'cist pourquoi ici rien ne peut mourir, et tout renaîtra d'ici.

Quant à cet évêque qui disait la messe, une de nos provinces l'a donné à l'Eglise, et il revient de Canton où il achève de bâtir sa cathédrale sur l'emplacement du palais de Yeh, le dernier persécuteur des chrétiens, lequel s'est fait apporter un lambeau du cœur de M. Chappedelaine, missionnaire, et l'a mangé. A cet autel orné des dépouilles d'Actium, l'humble évêque était servi par un de ses disciples chinois ; butin d'une victoire achetée par le sang, mais d'où naîtra un empire plus durable que celui qui sortit des eaux d'Actium. Et l'évêque, debout devant l'autel, lisait ces paroles au livre sacré : « Ecoutez, îles, et ce vous peuples éloignés, prêtez l'oreille. Le Seigneur

a m*a appelé dès le sein de ma mère, il a rendu ma « parole semblable à un glaive perçant, il m'a protégé ce sous l'ombre de sa main; il m'a mis en réserve a comme une flèche choisie ; et il m'a dit : Je t'ai « établi pour être la lumière des nations et le salut « que j'envoie jusqu'aux extrémités de la terre. »

Au retour, près du Colysée, j'ai vu passer l'Homme qui dit maintenant aux foules : Ecce Agnus Dei, et aux puissances : Non licet. Mais il ne dit pas : Qp^rtet minui, car il représente Celui qui doit au contraire grandir. Comme tous les Romains, Jean-Marie Mastaï allait honorer Jean-Baptiste, fils d'Elisabeth et de Zacharie. Un prêtre français, qui se trcmvait à genoux auprès de moi sur le chemin, me dit en se relevant : Ecclesia Dei magnum virum genuit Joannem, prœcursorem Domini.

Plusieurs vont répétant que la poésie est morte. Je crois qu'ils ont raison ; mais ils ont raison parce qu'ils sont de l'Académie. Quant à moi, qui suis de l'Église, je dis que la poésie est vivante. Je la vois couler, je la vois bondir, je m'abreuve à ses ondes salubres, et je me liens assuré que nous irons encore loin dans le uio^de en chantant nos antiennes, lorsque la race du vaudeville et de la carmagnole dormira son sommeil hébété qui deviendra la mort.

3S2 KOME PEJNDAIM LE CO.NCILE,

28 juin.

Nous voici à ce jour désiré de saint Pierre, et point de définition! C'est la preuve éclatante que M. Veuillot ne fait pas tout ce qu'il veut, et ceci devrait contenter ceux qui craignent tant Faction des Epheme^ rides (vulgo^ certaine presse) dansTÉglise. Mais il n'y a pas moyen de les contenter. Après avoir enfin couché le Concile sur le gril, ils commencent à dire qu^on les fait inhumainement mourir de chaud. Yous verrez que, s'il y a des fièvres, ce sera encore la faute des Ephemerides. Tout sera vain, néanmoins. Autant le désappointement est cruel, autant l'espérance et la volonté sont fermes. Le Concile sait que Pierre est infaillible, comme Job savait que son Rédempteur était vivant. C'est une chose qu'il veut dire au monde, àl'avenir et à l'éternité. On ne remet pas à remplir de tels messages. On ne s'expose pas au reproche que se faisait le prophète : Vœ mihi^ quia tacui! Et si la définition ne peut mûrir qu'au soleil^ eh bien, on grillera.

Quant aux causes multiples qui prolongent le

ROME PENDANT LE CONCILE. 3o3

retard, je ne les connais pas toutes. Vous me pardonnerez de ne point dire toutes celles que je connais. Je ne suis point fait pour regarder dans le Concile par le trou de la serrure, il ne me convient pas d'enfoncer des portes beaucoup moins sacrées. Bientôt d'ailleurs toutes les portes s'ouvriront toutes grandes. Fra Paolo griffonne pour le service de la passion ; Pallavicini enregistre pour l'honneur de la vérité. Fra Paolo se hâtera, il mentira, l'on devra le démentir. Ainsi tout viendra au jour, malgré le dédain qui consentirait d'ignorer et malgré la miséricorde qui voudrait oublier. Justice sera faite. A côté de la justice humaine apparaîtra la belle et patiente grandeur de la vérité. On aura le consolant spectacle de son pas lent et laborieux, mais triomphant. C'est le tableau qui restera. Je le veux contempler d'avance, en attendant les fâcheux visages qui ne tarderont guère de s'offrir à ce qu'ils ne croiront pas chercher. Vous voyagez, le but vous apparaît en droite ligne, en pleine lumière. Il semble que vous y touchiez. Mais il y a encore du chemin, encore des obstacles à franchir. Il y a des compagnons plus lents qu'il faut attendre, des récalcitrants formels qu'il faut persuader, des ennemis qu'il faut vaincre , Ce but, tout à Theure si visible et si voisin, se cache, semble hors d'atteinte, et l'on marche longtemps encore après l'heure où l'on pensait que la route serait finie. Voilà l'histoiie de la définition de l'ini 23

faillibilité et de toute œuvre de l'homme, encore qu'il ait ici l'assistance de Dieu. Et Dieu lui-même emploie le temps et toute la nature à former une herbe des champs. 11 fait plus, lorsqu'il lutte contre notre liberté pour nous procurer le salut : il se met personnellement à l'œuvre, souffre des retards, recommence vingt fois et cent fois. Or, le Concile n'est pas seulement un individu, mais une armée^ et une armée de docteurs! Toute armée marche lentement; les armées de docteurs ne font pas exception. Dans les armées de docteurs comme dans les autres, il y a des soldats enclins à raisonner contre le capitaine, et c'est une science rare aussi chez les docteurs, que la science d'abandonner un premier avis. Un grand évêque soutient en forme que les conciles, quoique très-saints et très vénérables, ne sont pas d'institution divine. Je vous assure que ses raisons semblent fortes, et l'on est très-généralement d'accord que le Tu es Petrus ne se peut correctement traduire, comme le voudrait l'école Janicot, par : Vous êtes un amas de pierres^ etc.

Il y a donc des difiicultés non pas invincibles, mais réelles, sérieuses, considérables, qui tiennent au temps, à la nature diverse des esprits, à la constitution même de l'homme. La majorité, promptement unanime sur le but, ne l'a pas été tout de suite sur les moyens. Beaucoup n'ont pu se résoudre^ sans un véritable déchirement de cœur, à écarter des termes

ROME PENDANT LE CONCILE. 35o

équivoques qui semblaient devoir rattacher tel ou tel dissident. Il a fallu que la réflexion fût longue, que la conscience parlât très-haut pour leur faire accepter les précisions de l'expression dogmatique. Tous ces obstacles naturels n'étaient rien encore. Derrière les difficultés^ ^^J^ ^^^ il reste les obstinations. Les obstinations exploitent et compliquent redoutablement les difficultés.

A les juger d'après les impressions qu'elles produisent sur la plupart des Pères, toutes les obstinations ne sont pas du même genre. Les unes désolent, les autres révoltent.

Qu'on ignore, qu'on ne puisse apprendre, que d'invincibles préventions égarent le jugement, je le conçois, disait un membre é minent de la majorité. Mais l'intrigue contie la sainte Église, l'appel au bras séculier, la divulgation mensongère du secret, les citations d'autorités imaginaires ou ridicules, la résolution de tirer en longueur, et tant de basses et cruelles industries pour faire avorter le Concil-e, à dessein de contenter des opinions ou plutôt des importances particulières, voilà ce qui m'écrase et ce que j'eusse demandé à Dieu de ne point voir !

En vérité, ces pratiques plus matérielles que doctrinales jettent sur les esprits un voile de tristesse. On parle chaque jour avec plus de patience, mais avec plus de douleur, de leur persévérance inatten-

3ot) ROME PENDAM' LE CONCILE.

due. Des « irréconciliables » dans le Concile ! voilà une vraie humiliation.

Je me permettrai de revenir, à ce propos, sur une idée que j'ai déjà présentée.

En tout homme, la liberté humaine est chargée d'un travail que lui assigne la volonté de Dieu^ et quoi qu'elle veuille, elle le fera, parce que la liberté de Dieu ne doit pas être violée par la désobéissance de l'homme. Dieu reste le maître. L'indocile, quoique libre, ne sera pas dispensé du travail qu'il doit à Dieu et au genre humain, car Dieu n'a pas entendu lui donner la vie comme une force superflue. 11 travaillera, il servira, il obéira; il ne peut que perdre la joie de l'obéissance volontaire et le prix immortel dont elle eût été payée. Selon qu'elle se prête ou se refuse au travail de Dieu, la liberté humaine change de caractère. Ou elle enlève le fardeau joyeusement et noblement sur les ailes de l'amour, ou elle y est attelée et elle le traîne en hurlant par les chemins âpres ; et le maître qui se rit de la rébellion tire encore profit de ses lenteurs.

En ce temps frivole où nous sommes. Dieu permet qu'un dogme nécessaire au progrès de son Eglise, et par conséquent au salut du monde, apparaisse et resplendisse dans le catalogue des articles de foi. Il convenait que le monde en fût informé jusqu'en ses derniers lointains et en ses dernières ténèbres ; il convenait aussi qu'il connût bien la valeur d'un ar-

H03IE PENDANT LE COx>ClLE. 357

ticle de foi. Sans doute, rattention du monde eût été puissamment éveillée par l'explosion d'une unanimité prompte et comme soudaine, et cette première grâce en eût attiré d'autres , parce que l'amour obtient tout. Mais le résultat si désirable d'informer le monde est atteint sûrement, quoique avec plus de peine et de sueur, par cette marche lente à travers des oppositions obstinées. Peut-être môme que de ce chemin plus long par où le Concile a été forcé de passer^ la miséricordieuse sagesse divine a fait un chemin abrégé. Qui eût prêché rinfaillibilité aussi haut, aussi loin, avec autant de retentissement que ces lenteurs? Le monde aura entendu les vœux et les prières du clergé, les vœux et les prières des fidèles. Son oreille dure aura été frappée sans relâche par cet immense cri d'une fière et invincible foi. Il aura connu la misère des objections, la solidité des réponses, la persévérance magnanime qui résiste à toutes les considérations humaines, afin de proclamer la volonté de Dieu. Ainsi, parmi les défaillances et les anéantissements de l'autorité humaine , le monde apprendra qu'il y a sur la terre une autorité infaillible. Personne, à présent, n'ignore qu'il avait besoin d'en être instruit. Evidemment, cela était à faire, et évidemment cela est fait. L'Opposition en a été l'instrument aussi utile que rebelle et aussi puissant qu'involontaire. Ceux qui voulaient sonner le tocsin ont tout simplement sonné la cloche. Irridebit!

Un jourMl diocésain, grand adversaire de l'infaillibilité et peu gracieux envers nous, mais touchant par le zèle qu*il montre pour son Ordinaire, nous vantait l'autre jour le nouvel éclat que jette la grande vertu et le grand génie de l'un des princes de l'Opposition. Semblablement, l'auteur légèrement plus réservé de la brochure sur F Unaiiimité nécessaire veut tirer argument de la vertu incontestée et de la science éminente de cent évêques (c'est son compte) qui repoussent de science certaine le dogme invoqué par le reste de l'Eglise. A Dieu ne plaise que je conteste la vertu de personne, ni que je mette en un lieu ou en un autre le monopole de la vertu ; mais quant au génie, non! Sans prétendre aucunement nier le génie, je me permets cependant de trouver qu'il ne s'est point encore montré de ce côté des brochures anonymes , des doctrines irréfléchies , des lettres aventurées et du latin aventureux. Tout le succès réalisé par là a été d'allonger le temps; faible triomphe, puisqu'en somme c'est par là qu'on va se trouver avoir perdu son temps.

Laissons dans la main qni les distribuera pour toujours ces palmes que les correspondants de M. Janicot jettent par avance sur un groupe où j'estime qu'elles paraissent importunes. De tels partages ne sont pas toujours décents et peuvent paraître prématurés. Nous sommes encore au moment d'un combat dont il faut attendre la fin. En ces sortes de combats,

la défaite ou la victoire peuvent devenir également glorieuses, ou plutôt il n'y a ni défaite ni victoire, mais un embrassement dans la vérité. Un évèque disait à un autre : — Faites-nous au moins quelque concession. Celui-ci répondit : — Mon frère, quelle injure me faites-vous et vous faites-vous à vousmême ? Suis je un plus fort qui puisse concéder quelque chose à un plus faible ? Est-ce ma vérité que je défends et que j'ose vous faire subir ? Et Dieu nous propose -t-il des vérités que nous puissions scinder ou seulement rogner un peu, pour les faire entrer dans nos convenances particulières? Ni je n'ai le droit de vous faire des concessions, ni vous n'avez le droit d'en recevoir. Je ne suis pas ici pour contenter mon cœur ou le vôtre, mais pour obéir à la lumière qui me commandera de dire oui ou non.

Voilà ce qui doit se passer au Concile, et voilà, malgré tout ce qui s'y passe ; et ainsi, par la très-sainte et très-miséricordieuse volonté divine qui se révèle aux cœurs droits, les choses s^ passeront. Au dernier moment, Dieu se révélera et le monde saura le fond des cœurs. Alors les jugements humains devront se réformer eux-mêmes, et deux adversaires se reconnaîtront amis, l'un disant : Je ne croyais pas que vous fussiez aveugle ; l'autre répondant : Je ne savais pas que je l'étais.

Mais, dès à présent, que de sujets d'admiration nous offre ce Concile ! Pour savourer l'immense dou-

ceur de respecter et de vénérer, il faut avoir sous les yeux, comme la joie nous en est donnée, cette foule d'évêqaes qui, sans aucune considération du monde ni d'eux-mêmes, attendent le moment de Dieu. La plupart sont pauvres, et ceux qui pourraient se mettre à l'aise s'imposent une vie de pauvreté et de privations. Ils vivent sans air par cet été brûlant, dans les cliambrettes où ils ont passé l'hiver sans feu. Un grand nombre se soumettent à la discipline des couvents et des séminaires, les autres aux incommodités de Tauberge ou de la maison et de la nourriture romaines. Depuis sept mois, à moins d'être gravement malades ou d'avoir des occupations impérieuses dans les commissions, ils n'ont pas manqué une séance du Concile. Ils restent loin de leur maison, et ce qu'ils trouvent plus dur, loin de leurs affaires sacrées, loin de leur peuple qui a besoin d'eux; ils restent à écouter des discours non-seulement qui ne leur apprennent rien, non-seulement qui les ennuient, mais qui les affligent. Ils n'ont ni délassement, ni sommeil,' ni occupation constante, ni joie, et ils ne parlent point de partir, parce que l'intérêt dé la sainte Église exige qu'ils restent. Un illustre archevêque de France (1), dont vous avez lu dernièrement les écrits pleins de clarté et de vigueur, disait ces jours-ci : Je veux rester, je reste. Mais si nous n'avons pas fini

{]) Cambrai.

r.OME PEÎNDANT LE CONCILE. 361

vprs le milieu de juillet, il arrivera ce que je ii*aurais pas cru. — Quoi donc, Monseigneur? — 11 arrivera que je commencerai ma soixante-dix-septième année en Concile.

C'est là le Concile ; ce sont ces grands et saints vieillards pleins de science, pleins de piété, pleins, il faudrait dire, de jeunesse, car ils se dévouent avec tout ce que la jeunesse a de plus ardent et de meilleur. Rangés autour de Pie IX, ils donnent, sans compter, leurs derniers jours au grand ouvrage où Dieu les a convoqués. J'ignore si Pie IX et ces hommes que Dieu a élus pour l'entourer en ce dessein suprême se sont dit : ce Faisons un grand Concile. » Mais je ne crains pas de dire qu'ils feront le Concile, et qu'il sera grand.

29 juin.

Voici les nouvelles, ou, si vous voulez, les attentes d'aujourd'hui. J'espère que je vous ai appris depuis sept mois à ne pas compter aveuglément sur mes informations, qui sont exactes pourtant lorsque je vous les renvoie.

On pense que le troisième cliapitre sera voté vendredi, et que la discussion sur le quatrième pourra être close le lendemain. Alors il n'y aurait plus que le rappoft des amendements et le vote, ce qui ne saurait durer plus d'une semaine, et cette grande question de l'infaillibilité serait vidée. Mais !,..

Pour vous parler de moi, je resterai autant que possible. Sans doute, mon service, qui a été fort peu de chose, est véritablement terminé. Mais ayant ru le commencement, je désire voir la fin. D'un côté, il me serait dur de manquer l'octave de Saint-Pierre ; de l'autre, j'imagine que la mauvaise humeur de certaine presse pourra se répandre en mauvais propos de tout genre, et je ne serai pas fâché d'être en mesure de leur adresser quelques bons démentis, en attendant les redressements décisifs qui leur seront appliqués. Assurément, s^ils m'en croyaient, ils ne me donneraient pas cette peine et ne s'infligeraient pas plus lard ce souci. Ce serait le cas pour tous les jou'naux d'imiter le grand et modeste sage qui disait : Doceteme^ et ego tacebo... Mais !...

Yous avez attribué à S. Em. le cardinal Donnet, dans le numéro du 26 juin, un discours qui a été prononcé par S. Km. le cardinal de Bonnechose. L'appréciation était juste, et toutes les louanges qui ont été données à ce discours eussent été méritées par le vénérable archevêque de Bordeaux. Malheureusement sa santé ne lui a pas permis de prendre la pa-

rôle au Concile. Il a dû garder la chambre pendant deux semaines. Quant à l'archevêque de Rouen, il n'éprouve, comme beaucoup d'autres, que beaucoup de fatigue, qu'il soutient avec beaucoup de courage.

On cite de jolis mots d'un évêque fort modeste, qui s'est rendu très- cher à ses frères infaillibilistes par sa bonne grâce et en même temps la vigueur de ses sentiments. Un grand prélat de grande capitale, du camp opposé, lui disait, peut-être avec un peu d'ironie : — Monseigneur, vous qui avez le bras long, tirez-nous donc de cette difficile affaire. Il répondit : — «Monseigneur, il faudrait premièrement quej'eusse le bras plus long, et secondement que d'autres eussent la langue plus courte.» Un autre adversaire comportant» lui dit : —Monseigneur, j'ai lu tous les Pères et tous les théologiens; ils sont tous de notre avis. — «Monseigiieiir,répliqua-t-il,je n'ai point la tous les théologiens, tant s'en faut. Mais depuis ma petite enfance j'entends dire qu'il y a une grande dispute entre les gallicans etlesultramontains, et, malgré mon ignorance, je m'en suis bien aperçu. Vous m'assurez que tous les théologiens sont du même côté ; ditesmoi, en grâce, l'objet de la controverse? »

Ces petits propos courent dans Rome et aident à passer le temps. Mais ils ne remplacent que bien imparfaitement les tournées de confirmation, et je suis sûr que le bon et gracieux évêque de Saint-Claude aimerait mieux parler de Rome à ses curés que d'es-

364 ROiME PENDANT LE CONCILE.

carmoucher à Rome avec ses collègues gallicans.

Mgr l'évêque de Tarentaise me communique et je

vous fais parvenir une admirable Adresse exprimant

la foi de son clergé.

GXXXV

25 juin.

Je viens devoir un homme qui a fait fortune pour avoir écrit, il y a vingt ans, un article dans V Univers. Tout arrive ! C'est à l'hôpital que je l'ai vu. Mais quel hôpital !

Il est prêtre. 11 l'était déjà lorsqu'il fit ce bienheureux article dans V Univers. Il occupait un poste qui lui donnait le vivre et le couvert, bien juste. C'était d'ailleurs tout ce qu'il voulait, le poste lui laissant du temps pour l'étude. Son article roulait sur les conciles provinciaux. Il n'y soutenait que la pure doctrine, n'attaquait personne, ne cherchait querelle ni aux vivants ni aux morts. Ce ne fut pas long : l'article parut le matin, à midi l'auteur sut qu'il avait un remplaçant; le soir, il était» comme on dit, sur le pavé.

Il vint à Rome, outillé pour vivre à raison d'un

ROME PENDANT LE CONCIF.E. 3Go

franc par jour, et il se mit bravement à faire un livre dont il avait longtemps rêvé. C'était un livre ecclésiastique, en latin, qui ne pouvait espérer aucun secoursdu gouvernement, aucun prix d'Académie. Bah! il s'y mit, sachant qu'un homme qui peut vivre à vingt sous par jour, peut entreprendre de remuer le monde, et que le plus fort est fait. Dangereuse Rome, pleine de gens qui vivent à vingt sous par jour,pleine aussi de bibliothèques, pleine encore de conseils, et où le papier et les conseils sont pour rien! Voilà le livre en train, voilà un éditeur, voilà des souscripteurs, voilà le livre fini. Et que vous dirai-je? Cet homme heureux, aprèsà peine une vingtaine d'années de labour, se trouve présentement à la tête de quinze à dix-huit cents francs de rentes. Oui, en vérité, son air content, son train, la façon dégagée dont il est revenu à Rome, dont il parle de s'y prolonger et d'y revenir, tout sonne bien dix-huit cents francs de rentes, ou à peu près.

Je l'ai donc vu à l'hôpital ; mais encore une fois quel hôpital ! Le quartier silencieux, la vue sur le Tibre, un cloître, de larges escaliers de beau travertin voûtés en arcs de triomphe^ une chapelle de marbres précieux. — Père, lui dis-je, combien payezvous votre place ici ? — Voilà le plus beau, répondit-il, je suis vraiment à l'hôpital et je ne paie rien du tout ! On cherche même à me persuader qu^on est très-honoré d'héberger l'auteur de mon livre. Mais si

VOUS connaissiez l'aménité de ces religieux qui me donnent asile, c'est alors que vous sauriez comme je suis bien logé.

11 voulut me faire voir les splendeurs de la chapelle. — Yoilà, me dit-il, des tableaux qu'on estime, et vraiment je trouve du plaisir à les regarder. Ce n'est pas que j'y connaisse quelque chose ; je ne suis qu'un pauvre canoniste. Mais ce qui m'enchante, c'est la charité dont ils témoignent envers la maison de Dieu. Ici, quand le bon service des malades est assuré, l'on songe tout de suite à la magnificence de l'Église. On achète les plus beaux marbres, on les fait polir par les plus habiles mains. Y a-t-il place pour un tableau ? C'est au peintre en renom qu'on le demande. On renouvelle et on épaissit les dorures On rajeunit si l'on n'a pas de quoi créer. Personne n'a l'idée de dire : Ad quid perditio hœc? On a bien raison. Pourquoi les pieds du Sauveur ne seraient-ils plus arrosés d'une huile de grand prix? Et pourquoi Jésus, pauvre et malade, ne serait-il pas servi en roi ?

Ainsi me parlait ce rude canoniste, avec un feu de respect pour Dieu et pour les pauvres. Il me citait le soin avec lequel Dieu choisit les ouvriers qui durent fabriquer l'arche, et il regardait comme une trèsbonne politique cte remplir les églises de choses précieuses et belles. Car, disait-il, les artisans qui font ces belles choses travaillent avec joie, parce que leur

travail est pur et honoré. Ce travail attire sur eux des bénédictions qui rendent leur vie plus douce ; et enfin, tout le monde jouit de ce qu'ils ont fait. Peutêtre .qu'en creusant un peu ceci, on en tirerait un chapitre d'économie politique qui vaudrait tous les livres de Proudhon. Quand l'artisan sera content de son travail et quand son travail lui vaudra quelque honneur, plus d'un problème sera résolu.

Rentrés dans la cellule,, nous avons causé de l'ancien temps, en regardant couler le Tibre. — Véritablement, me dit-il, lorsque cette aventure m'arriva et que je me vis destitué, je fus presque fâché d'avoir trouvé V Univers sur mon chemin. Mais la vérité est pourtant que^ ne rencontrant point ce trou de VUniver5Je n'aurais pas fait mon livre, je ne serais pas venu àRomeJe n'aurais pas coulé si doucement de si longues années, je n'aurais pas vu la vérité de si près, et enfin, selon toute apparence, je ne me trouverais pas en ce moment sur le seuil du Concile pour saluer l'infaillibilité... Tinfaillibu ité Î

Il prit cet air lin des hommes sérieux qui se vantent d'avoir fait une malice, et il ajouta en baissant la voix : Car je l'enseignais, Tinfaillibilité, dans mon article ; je l'enseignais positivement, il faut bien le dire. Ce fut là peut-être...

Et tous deux en même temps, le doigt posé verticalement sur les lèvres, comme si l'auteur de la Dis-

quisitio moralis allait apparaître, nous nous dîmes : Silence !...

27 juin.

Quoique je vous aie assez souvent parlé du Français^ je vis dans une tranquille ignorance de ses petits travaux et même de sa petite figure. J^en connais ce que vous citez, cela suffît à mes modestes désirs. Du reste, tout ce qui survient de ce côté-là m'était familier. J'ai apporté dans un coin de ma malle, il y a sept mois, un morceau qui contient en abrégé toutes les thèses et tous les moyens de l'Opposition. C'est ce fameux manifeste anonyme (déjà !) que l'on a appelé l'article du Correspondant, Le Français est là, la Gazette d Augsbourg y est, les Observations omnilingues y sont ; Ton peut y retrouver également toutes les brochures et disquisitions qui ont suivi les observations omnilingues, et enfin j^y reconnais, sinon les discours prononcés au Concile, du moins les analyses qu'en donnent les multiples et identiques correspondances de la grande école Janicot,

C'est même, pour le dire en passant^ ce qui me

fait soupçonner la véracité de ces correspondances, et croire que ceux qui les fournissent sont plus inventifs qu'indiscrets. Il ne me semble pas possible que tant d'évêques aient médité durant sept mois pour débiter au Concile des arguments que « la ré- « daction du Corres'pondant » avait fabriqués, coordonnés et rédigés toute seule en beaucoup moins de temps.

Je sais que Tarticle du Correspondant^ lorsqu'il a paru, n'a point été jugé comme une chose de peu de valeur et de peu d'importance. \] Univers, s'étant permis de le critiquer,en a été sévèrement repris dans le célèbre « Avertissement » qmfnt, peu d'heures après, donné au rédacteur en chef des téméraires « éphé a mérides. » A cette occasion, avec redoublement, on le traita à' accusator fratrum^ qui est un des noms du diable ; on lui donna d'autres noms moins polis ; on lui reprocha son extrême « ignorance, » ses a rapprochements odieux, » ses « insinuations, » et quantité d'écarts de pareille gravité : cr Je vous acff cuse, monsieur, d'avoir travesti et calomnié odieu- « sèment Tacte de ces catholiques, dont vous avez « signalé à votre public, pour les flétrir, les noms, « plus ou moins illustres, mais tous dignes de respect « et de la reconnaissance de F Eglise. » Phrase mal faite, tumultuaire, mais forte (dans son intention), et qui montre bien que l'article du Correspondant avait des destinées.

370 ROaiE PENDANT LE CONCILE.

Néanmoins, je n'aurais pas cru que ces destinées fussent si grandes, et que Farticle du Correspondant fut quelque chose comme Vépître du fondement de Manès, ou le cheval de Troie, et tînt dans ses flancs tout un monde.

Quoi qu'il en soit, puisque ce taquin de Français veut savoirce que VUnivers pense du discours attribué au cardinal Guidi, qu'il aille à « l'article du a Correspondant, » Ce discours, tel qu'on le présente, s'y trouve en germe comme tout le reste. Oue le Français se transporte ensuite aux réfutations que VUnivers a données de ce paragraphe, il saura ce qu'il veut savoir.

S'il dit que c'est trop long et trop ennuyeux de chercher^ je le veux bien, mais alors, nous avons tout le droit de dire que c'est trop long et ennuyeux de répondre , et demeurons-en là.

D'autant plus que nous ne sommes pas du tout assurés d'avoir en analyse le vrai discours du cardinal Guidi. Le cardinal est un grand théologien de Rome et de la Minerve, un ancien profi^sseur. Pie IX l'a tiré de son couvent pour le rêveur de la pourpre et l'asseoir sur l'illustre siège de Bologne. On ne peut guère supposer qu'un tel homme, — Pmt'uomo^ dit l'italien, — même dans une course errante, ait pu friser de si près l'école Janicot. Aux choses que l'école Janicot a pu prendre, ont du se trouver mêlées des choses que l'école Janicot n'a pu comprendre,

et ce sont les bomieSi Vous croyez qu'un docteur, un archevêque, un porporato sera sorti tout droit et] tout entier de l'école de saint Thomas pour entrer tout droit et tout entier dans l'école Janicot ? Allons donc, petit Français! n'outrez pas votre innocence, et vous avez déjà bonne mesure.

Je vous dis, moi qui n'étais pas au discours, je dis. que le cardinal a fait des réserves. Je vous dis et j'atteste que ses conclusions, s'il est vrai qu'elles aient pu plaire dans les Gaules, sont néanmoins pleines de fils tissés dès le commencement, qui n'auront besoin que d'une légère secousse ou d'une simple inflexion de la main pour les ramener imaiédidtement deçà les monts.

Allez sur le Pont-Neuf, où vous devez vous plaire et dont vous possédez si parfaitement l'esprit et la langue ; regardez les pêcheurs à la ligne : Thameçon est immergé, il suit le hl de l'eau. Croyez-vous que le pêcheur va se mettre à l'eau lui-même et suivre l'hameçon ? Point du tout : il fait un pas, il en fait deux, trois au plus. C'est la limite. Le poisson ne mord pas, zeste! le pêcheur retire l'engin et se reporte à son point de départ, ou s'en va. Si le poisson croit que le pêchiur va s'obstiner plus qu'il ne faut, et se jeter à la rivière, et qu'enfin c'est le poisson qui mangera rhomme, le poisson est. trop simple en vérité.

Vous serez pourtant ce poisson, petit Français. Et c'est ainsi (jue l'espérance soutient l'homme jusqu'à

la mort et les journaux jusqu'au désabonnement dernier.

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