ROMA MEMOR
Il s'est passé seize ans, et que d'événements dans ce « grand espace y> de la vie d'un homme et d'un peuple! Mais le souverain et le peuple, fidèles à euxmêmes et à leur loi sacrée^ se sont restés fidèles Tun à l'autre, et le roi magnanime a enchaîné l'amour du peuple au pied de son trône, assiégé d'une si longue tempête. Par leur constance réciproque,, le droit a prévalu contre l'iniquité victorieuse. L'iniquité n'a pu suborner que la victoire, et c'est le droit qui triomphera.
Jamais la foi du peuple romain n'en a donné une plus large et plus fîère assurance qu'en cette heure d'étonnement où la Papauté rencontre une force de contradiction doublement inattendue par son origine et par son caractère. Pie IX ne s^était pas trouvé en face de ce fantôme armé de brochures, de sophismes et d'erreurs ; l'on n*eût jamais pensé qu'une attaque contre ce qu'il a surtout le devoir de défendre et d'affirmer lui viendrait de ce côté. Dieu n'a voulu lui éviter aucun combat. Cette fois encore il ne veut pas qu'aucun combat le voie fuir, et celui-ci non plus ne peut déconcerter la fermeté du peuple romain. On a vu, hier, à plus d'un trait significatif, que le peuple romain ne se désintéresse pas des questions agitées
dans le Concile, et qu'il croit à l'infaillibilité de Pierre comme le peuple d'Éphèse croyait à la maternité divine de Marie.
Le Pape s'est rendu, suivant l'usage^ à Sainte- Agnès-hors-les-Murs. Il y va remercier Dieu de l'avoir préservé en 1854. Il est rentré tard, pour se donner aussi le plaisir de la luminara. Je n^ai pu me trouver sur son passage. Je sais qu'il a reçu l'ovation accoutumée. On ne laisse point passer Pie IX sans le saluer et sans lui souhaiter de longs jours. D'ailleurs, toute cette soirée n'a été qu'une ovation. Les murailles criaient encore vers lui et vers Dieu pour lui, là où sa présence ne faisait pas crier les cœurs. Gloire au roi béni de son peuple, gloire au peuple qui bénit son roi! Il y aura une nuit sur le monde, quand cet astre royal se couchera. On pourra dire, plus à propos que de Louis XIV : Le roi est mort. Mais si le peuple romain venait un jour à disparaître, s'il était envahi et supprimé, ce serait un événement plus grand et un désastre plus irréparable. Alors il faudra dire : Le peuple est mort ! Et cette parole sera lugubrte entre toutes celles que le monde a entendues*
ROIVÏE PENDAIVr LE CONCILE.
Vendredi.
Je crois qu'enfin, dimanche prochain, un acte décisif introduira la discussion de l'infaillibilité dans un ordre qui permettra de la terminer avant le mois de juin. C^est l'opinion, et je dirais volontiers la conviction générale.
Beaucoup de personnes vont jusqu'à dire que la discussion sera courte. Leur opinion se fonde sur le caractère des nouvelles brochures qui ne contiennent rien de nouveau, rien même de spécieux. Ce sont de petites escouades de théologiens connus, embusquées dan& des recoins connus, et qui ont déjà brûlé toute leur poudre. 11 n'y a plus rien à tirer de l'histoire d'Honorius, ni des Fausses Décrétales, ni de tous les arguments que Mgr Maret a empruntés à Bossuet. La critique a passé et repassé par là. C'est classé, c'est éclairé, c'est vidé. On commence à trouver qu'il eût été plus sage de ne point lâcher le P. Gratry. 0 a imprudemment tâté le Concile et donné l'éveil sur les arguments de la dernière heure. Mine éventée, camouflets ! Pauvre père Gratry, il ne savait pas de
quelle façon il allait se rendre utile! Un jour, il s'en réjouira parce qu'il est bonhomme. Il aimera mieux avoir fait le bien sans le prévoir absolument que d'avoir fait le mal faute d'y regarder suffisamment. Quelqu^un, dit-on, a publié un article intitulé : G esta Dei per gallicanos ; ce seul titre vaut tout un livre de la future histoire du Concile. Dans ce livre le Père Gratry aura son paragraphe amusant. Quel malheur, quelles longueurs si ce qu^il a dit chez Douniol avait été dit au Concile !
Plusieurs voudraient savoir pourquoi le P. Gratry ne continue pas. Il devait fournir sept brochures, il s'arrête à la troisième. Les uns expliquent cette interruption par l'intervention de Mgr l'évêque de Strasbourg, qui, en vérité, a lancé un terrible : a On ne passe pas » et qui a fait sortir la garde. Là-dessus, ils louent la prudence du pamphlétaire. D'autres, qui se prétendent mieux informés, disent que le P. Gratry n'est point prudent, mais malade. D'autres affirment qu'il n'est point prudent, point malade, mais qu'un excellent médecin, qu'il a pris pour un ange, lui a dit : Reposez vous pendant quinze jours. Sur quoi le P. Gratry, subitement éclairé, se serait écrié : — Quinze jours! y pensez-vous? Je me sens fatigué pour trois mois. Et l'ange aurait répliqué : — En effet! Les Romains s'amusent de cette historiette. Ils disent que les Français ne savent pas tous l'histoire ecclésiastique, ni le droit canon, ni la litur-
gie, mais qu'ils savent presque tous et presque toujours se tirer d'affaire sans tout cela. Et voilà le P. Gratry presque réhabilité de ses escapades. Quand il aura eu Fesprit de demander pardon, il sera réhabilité tout à fait. Mais hélas ! l'esprit de demander pardon n'est pas précisément l'esprit français.
Enfin, on arrive, voilà l'essentiel. On, qui on ? demande l'esprit de notre petit Français^ qui n'est pas non plus l'esprit français. On^ c'est celui qui vient à la fin dans les affaires de l'Eglise, quand l'esprit mauvais est expulsé, quand l'esprit médiocre, qui est l'esprit de l'homme, est fortifié par la méditation et la prière. Alors on décide au ciel que le moment est venu de terminer les angoisses de la pensée humaine ; et la lumière descend et la vérité prend son poste éternel sur la route du genre humain.
23 avril.
Permettez- moi de tirer du plébiscite le seul profit bien certain qu'il semble m' offrir, un argument en faveur de l'infaillibilité. Pendant que je raisonne ici pour démontrer la convenance et la certitude de Fin-
ROME PENDAiNT LE CONCILE. 11
faillibilité pontificale, on me déclare moi-même infaillible, et ceux qui ne veulent pas m'accorder l'infaillibilité du Pape reconnaissent très-bien la mienne et la leur.
La France, Sorbonne comprise^ est devenue une nation d'infaillibles politiques et constituants. Elle a été fabriquée infaillible, à son insu, contre sa 'i^.olonté, par un certain nombre d'hommes qui soutiennent que l'infaillibilité du Pape est le péril de la liberté, la ruine de la civilisation, le scandale de la raison. Vive l'infaillibilité parisienne, à bas l'infaillibilité romaine! Yérité en deçà des monts, erreur au delà! Vérité et erreur à rebours.
Si Bossuet et Jurieu revenaient en ce monde, comme Bossuet serait battu et bafoué ])ar Jurieu ! Niant l'infaillibilité du Pape, Bossuet allait droit à l'infaillibi- Jité du peuple, et donnait l'avenir à ce qu'il appelait « la folie de M. Jurieu. »
Ci'est une grande pauvreté que l'éloquence et même le génie, lorsque les principes ne sont pas gardés. Bossuet, achevant d'exposer les conditions nécessaires de la souveraineté du peuple : « Loin, dit-il, que le peuple soit souverain en cet état, il n'y a pas même de peuple en cet état. » Mais lui-même, récusant l'infaillibilité du chef dé l'Église, ôtait de partout la souveraineté; il ouvrait l'anarchie sociale, qui devait, en moins de deux siècles^ amener le monde au seuil de l'Eden de Proudhon. En cet
i'2 RO^IK l'EiNDAM' LE CONriLK.
état, chaque individu est souverain et infaillible. Seulement, il n'y a plus de souveraineté ni de société en cet état.
Quel spectacle de la raison humaine à la raison chrétienne! quelle tragique bouffonnerie! Infaillibilité de M. Gratry, infaillibilité de JM. Gambelta, infaillibilité de M. Ollivier, infaillibilité de l'Empereur, infaillibilité du peuple, où se trouvent comprises l'infaillibilité de M. de Rochefort et mon infaillibilité à moi, qui souhaite en vain de n'être pas infaillible ! Je demande que le Pape soit infaillible, je le demande en vertu de mon droit de citoyen et de ma foi de chrétien : pas du tout ! Moi, je suis infaillible, mais le Pape ne peut pas Têtre. Et ce sont les successeurs des ministres de Louis XIV, les théologiens successeurs de Bossuet qui me disent cela^ aujourd'hui que Louis XIV et Bossuet voudraient mourir pour racheter leur erreur ! Des théologiens libéraux me contestent même le droit de solliciter la proclamation de l'infaillibilité du Pape; des politiques encore plus libéraux me signifient que, si l'infaillibilité du Concile vient à décréter l'infaillibilité du Pape, et que si mon infaillibilité personnelle et constitutionnelle adhère à ce décret, alors on devra prendre « des mesures » afin que je n'aille pas blesser l'infaillible constitution de mon pays !
Mais ce n'est pas encore le triomphe de la déraison. Cette Constitution infaillible et sacrée de mon pays,
ROMK PENJJANT LE COiNCiLE. 13
que l'on protégera contre mon obéissance religieuse, également infaillible et sacrée, j'ai néanmoins tout droit sur elle par mon infaillibilité politique pareillement infaillible et sacrée. Je peux la décapiter, la dépecer, l'anéantir. Bien plus, je suis invité à le faire. J'y suis invité par mon Empereur infaillible, approuvé du Concile infaillible de mes représentanis que je n'ai point nommés pour cela, que même je n'ai point nommés du tout, et qui, la plupart, se sentent beaucoup moins infaillibles que contraints. Tout à Theure, ces infaillibles discordants vont réunir toutes leurs infaillibilités pour les soumettre à la mienne, non moins discordante. Ils me mettront en main un cbiffon imprimé (car je suis en même temps sacré infaillible, et supposé lie savoir point écrire), un journal infaillible guidera ma main, ma main déposera ce chiffon dans une boîte : et j'aurai dit Oui ou Non^ infailliblement!
Oui ou non infailliblement, sur le présent, sur l'avenir, sur la politique; sur la législation, sur la famille, sur la propriété, sur la religion, sur les destinées de la France et du monde !
Mais je ne peux pas dire que le Pape est infaillible, et le Concile ne peut pas le dire. Si je le dis, le docteur *** me condamne en Sorbonne et le docteur Loyson m'extermine en Concorde. Si le Concile le dit et si je le crois, alors la Constitution est lésée, et M. Daru ou quelque autre monsieur qui sera
ministre prendra « des mesures » pour réprimer ma parole séditieuse^ aux applaudissements du docteur *** et du docteur Loyson !
Ma foi! M. Loyson aura beau battre des ailes, et M. *** aura beau pousser ses cuic-cuic étranglés de colère (1) ; ils pourront bien me faire expulser de l'infaillibilité et de la société, je les défie de me contraindre à admirer ce gâchis incomparable. J'aime mieux me tenir à l'infaillibilité ultramontaine. J'aime mieux sortir de la société politique et rester dans rÉglise. L'Église ne me dit pas que je suis infaillible, mais elle respecte ma raison et mon âme ; elle ne joue pas aux dés ma destinée en cette vie et en l'autre.
L'humanité a présentement sous les yeux les deux cités, les deux sagesses, les deux forces de ce monde, agissant chacune à sa manière. De part et d'autre, le genre humain peut voir comment on le considère, comment on prépare ici et là les lois entre lesquelles il devra choisir. Il connaît de part et d'autre, l'esprit, les moyens, le but. D'un côté, la révélation divine, l'Église et le Pape dans leur unanimité légèrement agitée à la surface, mais certaine et invincible; de l'autre, la cohue des prétendues révélations particu-
(1) Récemment M. Méric m'a écrit qu'il est obéissant à l'Église. Je n'en ai jamais douté. 11 nie son discours en Sorbonne à mon endroit, attesté cependant par un journal non contredit et que dès lors je dev-ais croire. Je le prie d'agréer toutes les réparations qu'il peut estimer que je lui dois.
Uères dans leur fondamentale et perpétuelle contradiction. D'un côté, l'étude pieuse de la tradition, l'amour scrupuleux de la loi et de la règle, l'horreur de toute nouveauté, de toute violence et de tout hasard, le respect de tout droit, le zèle de tout bien; de l'autre, l'audace lâche ou impie de toute aventure^ la lassitude de tout devoir, le mépris de toute certitude, les convoitises débridées de l'orgueil et des sens. Enfin, d'un côté la prière qui implore une manifestation de l'esprit de Dieu pour établir l'avenir dans la paix de la règle et de la lumière ; de l'autre, les empressements de la ruse, les arrogances de la force, le dédain de tout le reste.
Oh! que je me sens, pour mon compte, fixé à jamais ! Oh ! que ma raison est fière de s'incliner devant l'infaillibilité qui lui sera imposée à Rome, et de se révolter contre l'infaillibilité dont on prétend l'investir à Paris ! Combien je me promets d'obéir inébranlablement à l'une, et de lui soumettre inébranlablement l'autre, quelque maître et docteur que cette autre me prétende donner !
Et j'espère qu'ainsi fera prochainement le peuple entier du Christ^ saturé des longues injures qu'on lui fait subir. J'espère qu'il reportera au Christ et au vicaire du Christ toute sa mâle obéissance^ depuis trop longtemps polluée par de stupides et injurieuses dominations. Domination de doctrines, de politiques et de coutumes corrompues; domination qu'il faut
IG ROME PEKDAiNT LE COiNClLK.
secouer et abolir, au moins pour notre part, quoi qu'il en puisse coûter ! J'espère que ce sera là le prompt résultat du Concile : dans le monde entier, il hâtera cette Pàque, ce jour du Seigneur où enfin
la conscience catholique, abreuvée de trahisons et de hontes, refusera d'en porter davantage. Alors, obéissant à Moïse, nous sortirons. iNous commencerons de tracer le chemin royal par où la croix et la liberté et la raison, ensemble bannies, ensemble rentreront dans le monde. Nous retrouverons notre honneur, cet honneur du baptême et de la foi qui fit ici des miracles encore subsistants. D'ici furent enfin chassés l'infaillible Brutus et l'infaillible César. Ici, le Vicaire du Christ vint à leur place, et tirant Tàme humaine de l'abjection où l'avait jetée le pouvoir de l'homme, il la mit sur un trône dans la lumière de Dieu. Nous sommes retombés à César et à Brutus, qui se disputent cette proie avilie. Il faut que Pierre recommence son travail, nous délivre encore une fois.
Pasce Agnos ! Elève ton sceptre, pasteur du monde, et qu'on le voie de loin ! C'est le moment de rassembler le troupeau pour un exode immense. Nous connaîtrons ta main, nous connaîtrons ta^voix, et celui qui ne sera pas avec toi, nous ne le connaîtrons plus !
ROME PEiSDANT LE CONCILE. it
2o avril.
Tout à l'heure seront lus et souscrits en session publique les premiers décrets du premier Concile du Vatican, dix-neuvième œcuménique.
Quand j'écris cette chose si simple, moi enfant du dix-neuvième siècle, me souvenant de la révolution de juillet que j'ai vue, de la révolution de février que j'ai vue, me souvenant de la révolution de 17^9 que mon grand -père a vue (elle lui a même volé son moulin, le beau moulin de Noyers, au diocèse de Sens, etc'est pourquoi je suis journaliste) ; me souvenant aussi de Voltaire, et de M. de La BédoUière, et de M. About, que j'ai lus ; quand, dis-je, j'écris cette chose si simple, me souvenant de tout cela, je crois rêver. Mais je sais que je ne rêve pas, et je sais encore que je rends témoignage d'un miracle, et que Dieu plein de miséricorde continue à se jouer des desseins des hommes.
Lorsque Adam et Eve eurent mangé du fruit défendu, pour devenir comme des dieux et faire la première révolution démocratique, laquelle cousis > II. 2
tait à mettre Dieu dans la condition de simple habitant du Paradis, sauf à l'exclure plus tard, Dieu se prit à railler. Yoilà, dit-il, Adam devenu semblable à l'un de nous ! Puis il montra qu'il était le maître. Alors commença la tragédie humaine, et le combat s'ouvrit entre la liberté de l'homme et la puissance de Dieu, entre la liberté de la mort et ia puissance de la vie. Que de fois la mort a cru vaincre, que de fois elle a crié : J'ai Ja connaissance du bien et du mal, j'ai vaincu l'amour, j'ai vaincu la vie, j'ai vaincu et expulsé Dieu^ et je suis Dieu !
Il y a cent ans, ce cri retentit comme un coup de tonnerre. Voltaire était le roi et le prophète du monde. Tous les maîtres de la terre, devenus ses disciples^ flagellaient le Christ et lui disaient : Prophétise qui t'a frappé ! Le monde , un jour , s'était réveillé arien; à la voix de Voltaire, il y a cent ans, il se réveillait athée. La mort frappa où elle voulut, tant qu'elle voulut. D'un coup de faux, elle mettait à ras de terre plus d'églises, plus de demeures et plus d'hommes qu'un faucheur, en allongeant son bras, ne saurait raser de brins d'herbe. Et pour qu'il ne restât rien de cette antique floraison coupée, après la faux passait la charrue, pour en arracher jusqu'aux racines. Ainsi, dans le monde moderne, le bourreau fut suivi du législateur. Et tout le monde catholique ne parut plus bientôt que cet ossuaire aride qui fut montré à Ezechiel Dieu dit à son prophète : Fils de
l'homme^ crois-tu que ces ossements puissent revivre ? Il répondit : Seigneur, vous le savez ! Si Dieu avait fait aux vivants et aux croyants de notre époque, il y a quarante ans, il y a vingt ans, la même question, quelle autre parole le^r foi eut-elle pu répondre? DomiJie, tu nosti! Qui eut prévu le Concile? Mais voilà que le Concile signifie ses décrets au monde^ et le monde obéira.
En ce moment, Rome, c'est-à-dire un abrégé des peuples, remplit la basilique vaticane. Les portes de la salle conciliaire sont ouvertes ; le Concile est assis, présidé par le Pape entouré du Sacré Collège. Dans le Sacré Collège, il y a un homme, notre cardinal de Bordeaux, qui a reçu la bénédiction de Pie YI détrôné, prisonnier et mourant, et on lui disait : C'est le dernier pape ! Il est là, il voit Pie IX vivant, libre, sur son trône, roi de la vie et de la mort, ouvrant et fermant le ciel, proclamant la vérité qui est la vie et qui enfante la vie, jetant l'anathème et la foudre à Terreur qui est la mort.
Qu'en dis-tu. Voltaire ? qu'en dites-vous, Frédéric le Grand, Catherine la Grande, Napoléon le Grand, et toi aussi, Havia le Grand, dernier héritier de Voltaire ?
A la messe, aujourd'hui, l'Église chante la parole de saint Jean : Ethœc est Victoria quœvincit mundum fides nostra. Quis est, qui vincit mundum, nisi nui crédit quoniam Jésus est Filius Dei?
Quel accent prend en cette rencontre V Alléluia de Pâques, qui retentit durant tout le cours du saint sacrifice ! Que ces choses sont solennelles et divines^ mais inexprimables ! Il y a une lumière d'or, un air vif, une tranquillité de joie et un rayon d'allégresse partout. Qui })ourrait peindre cette physionomie de Rome, cette douceur de la terre, du ciel et des âmes?
■1^ avril.
Une lettre du R. P. Newman, où je suis nommé injurieusement, et une publication posthume de M. de Montalembert {le Testament du P, Lacordaire), où je suis injurié furieusement, exigent que je leur oppose quelques souvenirs. En ce genre, j'ai beau-, coup remis, beaucoup négligé, et je m'en suis bien trouvé. Néanmoins, il convient de se défendre parfois. C'est inutile devant la prévention et superflu devant la sympathie ; mais plus respectueux pour la gloire. Newman, Montalembert, Lacordaire qui est impliqué et invoqué ici, sont de grands noms ; une accusation qu'ils signent ne saurait passer comme une attaque des gazetiers et des concordiers. Avec ces derniers, ils m'imputent de faire a le plus grand tort à la religion. » De leur part, ce n'est plus tout à fait rien. J'ai répondu dans le temps; la prospérité
(le V Univers m'a donné raison, l^es patrons et lecteurs de V Univers ne sont point des insensés qui se méprennent sur les intérêts de l'Eglise ni des traîtres qui les veulent livrer. Mais enfin, voici des adversaires qui méritent considérablement, même lorsqu'ils s'abusent; et puisque l'accusation revient, il faut rafraîchir la réponse.
Je suis d'ailleurs en bonne passe pour réfléchir à mes torts de journaliste envers l'Église, envers la religion et envers la société. Je l'ai dit récemment : depuis trente-deux ans accomplis je me donne ces torts. Ce fut au temps de Pâques, en 1838, à Rome, que je résolus d'abandonner le service des idoles. Car j'avais alors des « idoles, » et elles me traitaient bien. Le vrai Dieu s'était montré, il fallut suivre. Comment ai-je suivi si mal, et me trouvé-je, après trente-deux ans , age>nouillé devant une autre <( idole » (i)? Je viens de méditer là-dessus.
J'y ai mis une bonne heure, le temps d'aller de, la Trinité-des-Monts au Latran, à pied, posément, en homme qui sent le triple poids de l'âge, de l'horreur qu'il inspire au monde, et du soleil d'avril. Plus d une fois en 1838, j'ai fait ce chemin-là. Ni les ans, ni le soleil d'avril, ni la réputation ne me pesaient alors; et en vérité je traînais un plus accablant fardeau : le fardeau d'une erreur chère que je croyais
(1) Dans la lettre de Moiitalembert, hélas 1 il était question de « i'iflole du Vatican. »
être la liberté, et qu'il fallait quitter pour prendre une vérité rude, que je croyais être Tesclavage. J'étais un véritable enfant de ce siècle, discordant avec moi-même. J'aimais l'anarchie, et j'aspirais à la paix ; la vérité me commandait, et l'erreur me plaisait; ma raison ne pouvait résister à la vérité, et ma faiblesse ne pouvait résister à l'erreur. Je reprochais à l'erreur de me séduire et à la vérité de me réduire. Si vous n'avez point été déchiré entre ces deux forces alfières, vous avez ignoré les péripéties d'un terrible duel, ô Janicot! Mais si vous les avez mises d'accord, je vous plains.
Quant à moi, dans ce moment, je souhaitais une défaite totale ou de l'erreur ou de la vérité, pour arriver à la paix; et je faisais effort pour mettre ma volonté du côté de la vérité. Si j'y parvins, je l'ignore, tant j'étais en désarroi. J'aurais bien dit , comme M. Guizot : La paix partout, la paix toujours! J'avais horreur de la guerre, de toute guerre. Je voulais me dégager des mêlées politique s^, n'y espérant de paix ni pour ma conscience ni pour ma raison. L'un des attraits de l'Église était qu'il n'y existe qu'un chef, et qu'on n'y récite qu'un credo^ venu de Dieu. Je ne connaissais pas même de nom le gallicanisme. Enfant prodigue, ou plutôt enfant volé, rentrant à la maison paternelle, je ne pensais pas rencontrer là une branche cadette, des frères mariés à je ne sais quelles étrangères qui me diraient
que le père de famille a usurpé et que les enfants doivent le ramener au droit.
M'eùt-on averti de cette monstruosité^ ou je ne serais pas revenu, ou dès lors j'aurais pris la résolution de combattre les séditieux qui conjuraient pour réduire la puissance de la lumière et de l'amour. Mais la moitié de ma joie eût été perdue, puisque avant tout j'aspirais à la paix» Hélas! retrouver dans l'Église, retrouver par devoir l'esprit de dispute et de contradiction, quel écroulement de mon espérance! L'esprit de contradiction m'a toujours paru l'une des méchantes et sottes pestes de la vie.
Ne me sentant aucune pente aux choses héroïques, je me destinais à faire mon salut dans quelque emploi de petit homme de lettres, loin des journaux, loin des tribunes, loin des chaires, écrivant d'honnêtes petites choses au sein des pénombres où la polémique et la croix d'honneur ne tombent jamais. A vrai dire, je croyais m'ennuyer. La mystique gallicane m'avait fait entrevoir cet inconvénient. Avoir peur de Dieu et de ceux qui haïssent Dieu, supprimer Dieu et se supprimer soi-même autant que possible, se bien ennuyer dans le temps pour mériter peut-être de s'ennuyer dans l'éternité, c'est ce que la mystique gallicane, fille du jansénisme, promettait encore volontiers, en 1838^ aux gens qui voulaient se convertir; et cette vue ne laissait pas de rendre le passage assez effrayant. Je passai néanmoins, attiré
24 KÛME l'IiNDAIST LE CONCILE.
par la vision de la paix. Non, jamais garçon de vingt-quatre ans ne s'est moins proposé d'irriter son époque! Pourtant l'irritation n'a pas manqué. Le chemin de Damas est un chemin de mécompte. Je pris le petit emploi^ j'écrivis les honnêtes petites choses, et, en moins de trois années, j'arrivai, sans y penser, sur le fil de l'eau, tout droit à ï Univers. Plusieurs ont poussé ma barque et l'ont accrochée là, qui m'ont ensuite reproché amèrement d'avoir abordé. Pour moi, je m'en réjouis encore.
Il y avait en ce temps -là un homme jeune, pur, déjà célèbre, très-aimable, très-irritant aussi ; écrivain irritant, orateur irritant ; repris de justice à Paris et à Rome, pénitent à Rome, impénitent à Paris, comme pour irriter davantage. Il se nommait Montalembert. Quantité de pieuses gens et quantité d'autres le disaient né pour faire a le plus grand tort à la religion. )) L'on serait étonné si je nommais les voix. IJ allait son train, rendant plus que volontiers guerre pour guerre, cherchant la guerre. Dans ses écrits, il présentait la religion par le côté c( irritant. » 11 vantait le moyen âge, il croyait aux miracles, il comptait l'histoire d'une sainte qui avait soigné les lépreux et baisé leur lèpre, et fait cent autres choses scandaleuses. Dans ses discours politiques, il détachait la religion du drapeau blanc, ce qui la rattachait au drapeau tricolore ; mais il avait un art d'irriter le drapeau tricolore autant que le
ROME PExXDAM LE CONCILE. 25
drapeau blanc. Les journaux légitimistes le détestaient, les journaux révolutionnaires Texécraient, les journaux philippistes le détestaient, l'exécraient et le bafouaient. Il était l'horreur particulière du Journal des Débats^ qui le traitait simultanément et furieusement de carliste, de jacobin et de néo-catholique. On décriait généralement ses idées, sa polémique, son ton, qui ne se ressentaient en rien d'une religion de paix et d'humilité. Le iSzèc/e l'accusait de vouloir rallumer l'inquisition, le Journal des Débats le montrait à la tête des futures dragonnades, et VAmi de la Religion^ bien pensant, mais triste, laissait percer la crainte que ces excès ne finissent par faire saccager les <( édifices religieux. » Bref, Montalembert possédait toute l'impopularité dont un catholique pouvait être orné vers l'an 1842. Je l'aimai de tout mon cœur, et je le pris pour chef.
Son impopularité ne me séduisit ni ne m'intimida. Lui-même, sans chercher follement à l'accroître, et sans s'occuper de la désarmer, il se bornait à n'en point tenir compte. Je lui savais gré de cette indifférence. J'ai toujours estimé que la conscience chrétienne devait se soustraire aux courants de la passion publique. Une popularité peut se rencontrer pour le juste. C'est un exemple très-rare, presque un mii^acle ; Rome en a le beau spectacle présentement. Partout ailleurs dans le monde moderne, la popularité n'est guère qu'une sorte de couronne civi-
que décernée à quelque trahison. Je penche à faire peu de cas des hommes qui travaillent pour la conquérir ou pour la conserver ; je refuse de me prêter à leurs calculs. Comme citoyen, je retiens le droit de parler selon ma conscience, quoi que veuille me dicter ou m'interdire la bête populaire. Que la société en soit ou non troublée, ce n'est point mon affaire. Si j'ai gardé les lois, je ne reconnais plus à la société que le devoir de défendre ma liberté dans les limites où elle a voulu la circonscrire. Quant à la bête populaire, qu'elle se contente du pouvoir de m'écraser. Je me rangeai derrière Montalembert, parce qu'il avait ce fier sentiment de la dignité du chrétien et du citoyen. Défendant uniquement la liberté de FËglise et subordonnant tout à cette cause absolument juste, il faisait ce qu'il fallait faire pour sauver dans le monde ce qui n'a pas mérité de périr, et pour restaurer le seul principe social qui puisse réparer tout. Ce but si nécessaire et si laborieux, auquel M. de Montalembert dévouait son avenir déjà brillant, les rédacteurs de l' Univers lui avaient dévoué leur obscurité. Lorsqu'ils me firent l'honneur de m'accueillir, ils étaient impopulaires aussi, quoique inconnus. U Univers possédait son mauvais renom de journal « fanatique. » Le petit Français n'invente pas les enfances qu'il débite ; je connais la nourrice qui lui a présenté le biberon. En 1842, elle avait des élèves plus vieux que nous, qui marmottaient ces maximes
passionnées. Dans ce temps-là , le petit Français s'appelait VAmi de la Religion, Seulement VAmi de la Religion ne manquait ni de savoir-vivre ni de quoi vivre. Ce pauvre Ami de la Religion est mal mort, dans une antichambre de ministre; mais ce fut plus tard. En ce temps-là, son grand vice était de ne pas vouloir se faire d'affaires avec le monde extérieur. Pour V Univers, il manquait d'autre chose encore que de popularité. M. de Montalembert, obligé de s'imposer une sorte d'exil, doutait de retrouver une feuille où il put écrire. J'eus meilleure espérance. Je lui dis qu'en son absence nous tâcherions de former une escouade dont il prendrait la conduite. Dans ce dessein, je laissai ma petite place et mes petits livres; et M. Taconet, après le bon et généreux M. Bailly, à bout de forces, exposa ses fonds. Puisqu'il faut dire comment j'ai gagné l'horreur du monde, voilà le commencement.
Sans doute, les méfaits furent promptement multipliés. \J Univers ne s'occupait pas de faire couler le lait et le miel. En général, on se bat avec des armes; nous suivîmes cette coutume, étant gens de tradition. Montalembert revint, fort peu adouci. L'on attaqua le monopole de l'Université.
L'Université cria, ou plutôt hurla contre ses « diffamateurs. » Si quelqu'un croit qull y avait moyen d'attaquer l'Université sans la faire crier, moi je ne le crois pas. Elle possédait la presse, les tribunes, les
28 ROME PEKDAÎNT LE CÛPsClLE.
ministères; ses amis, ses enfants peuplaient toute l'administration. Elle cria et hurla partout terriblement, fit des procès, les gagna. Je fus authentiqué rebelle.
Il y eut en même temps la question du retour à l'unité liturgique, qui suscita contre nous bon nombre d'autres anathèmes. On nous reprochait d'agiter et d'ameuter le clergé par la reproduction constante des pièces et rescrits de Rome en faveur de l'orthodoxie liturgi [ue et par Taffichage des ordonnances épiscopales qui ramenaient l'unité. Ce fut l'ociiasion de nous accuser de laïcisme et d'immixtion dans le gouvernement des églises. Cette guerre fut rude et dura longtemps.
11 y eut encore une troisième grande entreprise. Au moment où If^s journaux et la tribune réclamaient avec instance l'expulsion des Jésuites, Lacordaire s'avisa de réintroduire en France le froc de l'inquisition! Naturellement VUnivers soutint cette campagne téméraire. Il prêta main-forte à saint Dominique, comme il prêtait main-forte à saint Ignace, comme il prêtait main-forte à la liturgie romaine, comme il prêtait main-forte à la liberté d'enseignement. Mais quelles clameurs nouvelles, et comme il devint évident que Montalembert , dom Guéranger, Raviguan, Lacordaire et VUnivers avec eux voulaient rallumer les bûchers !
Tels sont, à ne compter qu'en gros, les crimes an-
cieiis qui ont longuement et persévéramment fondé la monfagne d'horreur. Je n'ai été ni le seul ni le principal auteur d'aucun, mais j'ai participé à tous. Que me servirait d'en refuser l'aveu.
La faute avouée, il faut m'accorder que ces grandes campagnes n^ont pas produit tout le mal que l'on redoutait. Des milliers d'églises se sont élevées, aucune n'a été saccagée. Qn a obtenu une certaine liberté d'enseignement, une certaine liberté des ordres religieux ; aucun couvent ni aucun moine n'a subi les atteintes de la fureur populaire. La presse catholique, malgré son impopularité assez générale (excepté le petit Français)^ n'a pas laissé de prendre une certaine place, d'exercer une certaine influence. La liturgie romaine a gagné sa cause magnifiquement. Il ne lui reste, dans toute la France, qu'Orléans et Paris à emporter, et nous espérons bien que l'illustre abbé de Solesuies, qui ne fut jamais populaire, verra ce beau triomphe le plus complet de tous. Voilà des résultats assez consolants. Toutes les popularités n'ont pas donné de fruits aussi glorieux que la longue persévérance de l'impopularité catholique. Il y a eu même du superflu. Nous avons, par contre-coup, créé des catholiques populaires, et jusque dans TAcadémie l'on en pourrait compter quelques-uns, dont le principal titre académique est d'avoir été des nôtres, — et d'avoir dit qu'ils n en étaient pas. Quant à ceux «jui ont eu la conduite des vastes en-
treprises que je viens d'indiquer, ils n'ont pas seulement obtenu le triomphe, ils ont reçu encore le pardon, et encore, hélas ! la gloire. Si l'on demande pourquoi le sort dujournal est si différent, pourquoi, quand les chefs sont glorifiés, la colère est restée chaude contre le soldat, je crois le savoir et je pourrais le dire en détail. Je veux me borner à quelques mots : Le journal ne se fatigue pas, ne se repose pas, ne vieillit pas, et quand la guerre est terminée sur un point, il la continue sur un autre. Yoilà le mystère. C'est pourquoi l'inimitié ne se repose pas non plus contre le journaliste, et la guerre continue aussi contre lui.
Cette explication n'explique pas tout, mais elle est suffisante ; et quand même quelques journaux ne l'agréeraient point, il me plaît qu'elle suffise, parce qu'il ne me plaît pas d'expliquer tout. Ayant renoncé depuis longtemps, de dessein formé, à l'estime d'un certain nombre de mes confrères, je ne vois guère pourquoi je prendrais la peine de plaider devant eux. ïl faut que le jeu, comme on dit, vaille au moins la chandelle, et je ne ti^ouverais pas ici mon compte. Ils ont des amis qu'ils n'aiment pas. Ces amis qu'ils n'aiment pas sont pour moi des ennemis que j'aime, cela fait une très-grande différence dans nos situations et dans nos enjeux. Ils jettent volontiers sur le tapis ces personnages que je n*y vois pas sans douleur; ils ne craignent
rien de tout perdre, et je crains fort de trop gagner.
Je donnerai néanmoins un éclaircissement de ma pensée au sujet du P. Newman, qui me tient moins au cœur.
Le P. Newman, homme de grand savoir, de grande sagesse et de grande vertu, a été du nombre de ces imprudents qui ont irrité le monde contre l'Église. Il s'est converti., il a passé au « romanisme. » L'Eglise anglicane n^a pu le perdre sans ressentir une vive colère contre la foi qui lui enlevait une telle parure. Il est devenu impopulaire au premier chef, lorsque la puissance du mouvement catholique a permis en Angleterre ce coup hardi et admirable qu'on appela le rétablissement de la hiérarchie. Alors, l'Angleterre protestante entra dans une véritable démence. Le vieil esprit de persécution parut au moment de se ranimer, l'on put croire que le dernier jour de l'Église catholique en Angleterre était venu. Le Parlement ne semblait pas moins exaspéré que la canaille qui traînait par les rues des mannequins représentant la sainte Yierge et le cardinal Wiseman. Cette colère tomba. Le merveilleux ascendant du juste et du vrai sur le bon sens anglais la fit avorter, mais le P. Newman en reçut une grave éclaboussure. Il fut traduit en justice par un apostat qu'il avait traité selon ses mérites, la justice donna raison à Tapostat. Le très-digne P. Newman,
convaincu d'avoir excédé dans la polémique, dut payer une lourde amende, surchargée de frais encore plus lourds. En passant, je n'eus jamais à soutenir aucun procès de ce genre, et je crois que j'en aurais pu faire et gagner beaucoup.
JNous avions défendu le P. Newman, nous quèlames pour acquitter sa note chez la justice. La souscription fournit une centaine de mille francs, plus l'appui de l'opinion française. Le respectable condamné accepta tout et s'en trouva bien. A la vérité, il se dispensa envers nous de toute forme de courtoisie, ce qui nous révéla qu'il avait une pointe d -esprit libéral, et nous fit comprendre qu'il craignait de se compromettre par une apparence de remerciement. Nous ne lui en sûmes pas gré et nous ne lui en voulûmes point. Dieu ne met pas tout du même côté. 11 faut bien que les très-grands esprits aient leurs petites lacunes pour laisser quelque chose aux bons cœurs. D'ailleurs, le P. Newman était oratorien. Entre l'Oratoire et V Univers, toujours quelque point demeure imparfait. Enfin, l'essentiel était que l'amende et les frais fussent payés, et que 1 illustre oratorien anglais pût rester tranquille dans son couvent. Il y resta, en effet, honoré de toute l'Angleterre, fort au-dessus de l'apostat qui le fit mettre à l'amende. Ainsi l'affaire se trouva terminée pour lui.
Pour nous, elle ne l'était pas. Nous continuâmes
de combattre et l'apostat toujours en haleine, et l'esprit d'apostasie toujours agissant, et les ennemis de toute sorte qui ne cessent de rôder autour du couvent du P. Ntwman et des autres. Des années passent ainsi. Beaucoup de couvents sont fondés, beaucoup d'affaires surviennent; beaucoup d'apostats, beaucoup de révolutionnaires, beaucoup de libéraux nous disent beaucoup d'iujures. Un jour, les forts rédacteurs du Français^ connus par le grand bien qu'ils font à la religion, assurent que V Univers lui fait le plus grand mal , et soudain le P. Newman, se permettant d^'accoler mon nom à celui du sieur Murphy, lequel est séditieux de profession, se met à crier que je veux faire brûler son couvent î
A coup sur, c'est un ennui amer d'entendre un homme comme le P. Newman répéter les propos inconsidérés des gallicans, nourrissons de la vieille presse et de la vieille Sorbonne ; et encore, ces jouvencelets éternels ont-ils eu la décence de ne pas me comparer à ce Murphy, la honte du fanatisme protestant et la lèpre de la liberté anglaise. Il est certain que le P. Newman devrait faire plus d'attention à sa parole ; tout ce qu'il a de juste renom l'y oblige. Mais enfin, si sa passion libérale l'emporte et lui fait oublier ce qu'il me doit et se doit à lui-même, que lui répondre, sinon qu'il eût fait mieux de rester silencieusement ingrat, comme il avait si bien commencé? Je l'engage à se souvenir du temps où il 11. s
fournissait sa part de prétextes aux aboiements de la populace, aux iniquités de la justice, aux reniements de la lâche sagesse humaine, et à ne pas exiger que tout le monde dorme parce qu'il a pris le goût de dormir. La presse catholique n'abandonnera pas la garde de tous les couvents, sm' l'unique raison que le P. Newman est maintenant tranquille dans le sien. On est fort bien à Birmingham et je m'en réjouis; mais tout à l'heure, à Cracovie, on était fort mal. La guerre cessera quand la liberté sera partout assurée^ et la liberté commencera d'être partout assurée quand on ne dormira nulle part.
J'avoue que je ne suis plus l'homme de 1838, qui s'en allait du Pincio à Saint-Jean-de-Latran, rêvant la paix partout, la paix toujours, la paix tout de suite et à tout prix. Je me retrouve sur le même chemin, et je n'y retrouve plus cet homme-là, qui rêvait d'acheter cette paix-là. Je rêve au contraire une longue gueire, longue, ardente, inexorable, et qui changera la face du monde. Une guerre sans trêve au profit de la vie, inexorable contre lamort. Et la paix sera dans cette guerre, et celte guerre refera le monde pour la paix. Depuis trente ans je suis le soldat de cette guerre. Je crois pouvoir dire que parfois elle m'a «été dure. Je l'ai trouvée bonne, fortifiante, féconde ; c'est elle qui porte et qui donne les fruits de la vraie paix.
Je veux m'arrêter ici, parce que ce discours s'al-
longe et parce que je ne saurais continuer sans toucher à des noms, un surtout, qui ré veillent dans mon cœur un deuil trop grand. Je me refuse d'accoler ces noms-là aux noms de MM. Beslay, Bazin et Janicot : j'aurais peur qu'on ne sentît pas assez la différence d'accent. Et quant à ces derniers et à d'autres, fussentils de ceux qui paraissent en couronnes de perles sur l'opulente chevelure des théologiennes faillibilistes, je pense n^avoir plus guère à m'occuper de ce qu'ils signent. Je suis bien forcé de voir qu'ils m'ont fait plus fort qu'eux.
En somme, ces accusations, ces clameurs, ces exécrations et ces anathèmes, tout cela me parait injuste, mais risible, plein du plus médiocre élément de l'humanité. Et tel est le résultat de mon examen de conscience après trente-deux ans de polémique. Je trouve que ceux qui nous accusent n'ont pas été parfaits avec nous ni contre nous, et qu^une bonne partie de leurs mérites est d'avoir eu jadis la plupart des torts qu'ils nous reprochent aigrement. Ils ont alors troublé la paix, irrité les ennemis de l'Eglise, effrayé ses amis timides, provoqué des fureurs, déterminé des apostasies. Ensuite, pris de l'amour du repos ou du plus mauvais amour de la popularité, s'étant tournés contre nous, on les a vus s'emporter à des colères qui n'ont pas, Dieu merci, trouvé d'écho en nous.
Je ne conclus qu'une chose : c'est que ni dans les hauteurs, ni dans l'état moyen, ni au-dessous, ni
dans le repos, ni dans l'impopularité, ni dans la popularité, soumis aux divergences des temps et des situations, aux trahisons du caractère et à celles delà sagesse humaine, nous ne pouvons nous passer d'un chef infaillible. U Univers a toujours eu cette conviction salutaire. Il peut dire : C'est par là que je vaux, si je vaux quelque chose. Et vraiment, il a valu et il vaut quelque chose par là. Il n'a point dévié, il ne s'est point aventuré, il n'a pas soutenu de cause condamnée ni même suspecte. Par là, sauf les infirmités de la nature humaine, qu'il passe à d'autres et qu'il faut bien lui passer, il a eu raison.
Je reconnais que c'est un grand défaut. Je ne nie pas que ce défaut, soutenu durant un quart de siècle, touche à l'impardonnable.
Il faut néanmoins s'attendre à nous voir persévérer. Un journal qui n'est ni celui d'un homme, ni celui d'un .parti, mais celui d'une opinion, d'un sentiment, d'une attente, c'est la chose invincible entre toutes. C'est le fleuve ; il n'est pas composé d'hommes, il est composé die flots. Les flots marchent, suivent leur pente, viennent toujours. On peut en détourner quelques-uns, les employer à de vulgaires travaux, il en vient d'autres : le fleuve marche. On peut lui opposer des barrages, il les franchit, il suit son cours. Qu'on lui creuse un nouveau lit : s'il entre, ce ne sera pas pour dormir, mais pour aller à son but. Quelque large que puisse
être le lit, il n'y restera point, ce n'est pas encore la mer.
26 avril.
Tandis que vous vous préparez au périlleux divertissement « plébiscitaire, » lequel, d'ici, me semble difficilement devoir être grave, devoir être clair et devoir être divertissant, je continue de suivre le cours des fêtes catholiques et romaines, pleines partout de luQiière, de sécurité et de joie.
Je vous ai parlé de la bénédiction, de la coupole enflammée, du feu d'artifice représentant la Jérusalem céleste, de l'illumination prodigieuse allumée par tout le peuple avec le concours de tous les arts en l'honneur du souverain. J'ai sauté par-dessus d'autres fêtes, par exemple les grandes courses à l'instar de la civilisation moderne. Ces courses trèsapplaudies et très-populaires, et qui changeât la physionomie de Rome, d'où elles enlèvent toutes les voitures, se font aux environs du tombeau de Cécilia Métella, ce qui ne laisse pas de donner à la civilisation moderne un certain dessous. Où Rome a des
monuments, la circulation moderne a des hangars.
On m'assure que les courses ont été brillantes, même au point de vue du cheval. Il y avait des gentlemen-riders ^ je l'ai lu sur l'affiche en propre anglais. Mon incompétence m'empêche de vous en décrire le mérite. Je n'ai vu en toute ma vie qu'une seule course. C'était à La Guerche-sur-l'Aubois, diocèse de Bourges. Des hommes en sac couraient pour gagner un canard d'honneur. Deux se cassèrent absolument le nez. Le vainqueur fut porté en triomphe. Mais ce souvenir déjà lointain, non plus que celui de quelques hommes très-distingués que J'ai vus courir pour entrer à l'Académie, ne saurait me mettre en état de juger les courses romaines, où d'ailleurs je n'assistais pas. Je me suis fait une idée de Cécilia Métella qui me gênerait au milieu des gentlemenriders. Selon dom Gueranger, sainte Cécile, petitefille des Cécilius, venait souvent dans ce quartier où se tenaient les pauvres chrétiens, pour indiquer aux fidèles la retraite du pape Urbain, errant aux environs. Voyant le tombeau pompeux de son aïeule, Cécile bénissait Dieu en son cœur,parce qu'elle espérait pour elle-même un loculus au fond des catacombes, parmi les martyrs du Christ.
Je reviens aux fêtes qui n'ont rien d'anglais ni rien d'étrusque. Car les Étrusques faisaient courir, et j'ai vu un vase de toute antiquité (à moins que le marquis Campana ne l'ait tiré de sa belle imagination pour le
mettre dans sa belle collection) dont la scène semble prise à l^]psom ou au bois de Boulogne ; ce sont les mêmes hommes et les mêmes bêtes efflanqués. Je suis ici pour vous parler de quelque chose qui soit plus vraiment romain. Il y a des fêtes, il y en a sans relâche, qui sont absolument romaines. La science, l'art, le Concile, surtout le Pape, sont les fêtes de tous les j ours dans une perpétuelle fête qui est le printemps. 0 terre de Dieu, douce pour l'homme, où toujours et partout quelque chose d'aimable et de grand chante aux yeux, à l'oreille, à l'intelligence, au cœur ! On y a ses tristesses, et parfois elles sont formidables. L'ennui même s'y fait sentir, cet a incurable ennui » dont parle Bossuet, tellement incurable qu'il se réveille jusque dans ces splendeurs et vient y tourmenter sa débile proie. Mais que de dictâmes pour le rendormir ! On le rendort, on le noie dans l'enchantement de la lumière, de l'art, de l'histoire, dans le flot large de la pensée.
La fête commence avec le jour. Le coq chante. — Est-ce parce que Rome est la ville de saint Pierre? Mais dans cette grande Rome on entend chanter les coqs. — U Ave Maria sonne très-noblement, sur un rhythme qui rappelle la saltation de David devant l'arche ; les marchands des rues jettent leur annonce chantée, et du ciel bleu il pleut de l'or. C'est le moment d'aller à la messe dans quelque belle grande église. On en a de belles et grandes partout ; les très-
grandes et très-belles sont fréquentes. J'ai, à deux pas, la Trinité des Monts, Sainte-Marie du Peuple, Sant' -Andréa délie Fratte^ où vibre encore le miracle de Ratisbonne, Saint-Charles du Corso, vingt autres, dont chacune a son caractère plus austère ou plus joyeux, son histoire, ses tombeaux, ses peintures, ses statues, ses marbres, ses reliques, les unes trèsvisitées, les autres silencieuses, mais aucune n'est déserte absolument. Les cierges sont allumés^ il y a des assistants au saint sacrifice. C'est là que l'on peut voir combien la vie religieuse est abondante et sérieuse dans Rome.
Entre ces maisons de Dieu, brillantes d'ordre, de richesse et d'éclat,, antiques et rajeunies^ je choisis, quand le travail y consent, la magnifique église de Saint-Ignace da Collège Romain. Je vais jusque-là, séduit par le plaisir d'être plus longtemps dans les rues où l'ombre et la lumière luttent si vigoureusement, toutes deux riches et se faisant récijjroquement valoir^ toutes deux victorieuses. L'église de Saint- Ignace est un chef-d'œuvre de proportions^ de pompe et de gravité. Je la comparerais à une reine d'Espagne, du temps de l'Espagne et des reines. La décoration est une unité harmonieuse, d'une richesse immense, non pas outrée. D'admirables marbres, de beaux et graves tableaux, d'élégantes statues animent cette architecture faite pour eux. On en peut contester le style général, mais il a son caractère, son
mouvement et sa force qui sont à lui, et cette harmonie est précieuse. La lumière même qui entre dans l'édifice s'y trouve mesurée comme il convient à Fonsemble. Je crois qu'il ne serait pas difficile de lire Saint-Ignace. Un monument que l'on peut lire a déjà son mérite. 1 achez par exemple de lire nos nouvelles églises de Paris, vous sentirez les heurts, les lacunes, les cacophonies et les ignorances dont elles se composent.
Saint-Ignace du Collège Romain est le poëme de la Compagnie de Jésus. C'est un beau poëme, plein d'épisodes grandioses et variés, et parfaitement rattachés au plan général. Beaucoup de contrastes, point de discords ; un élan perpétuel dans une règle toujours gardée. On se plaît à ce repos qui ne cesse pas d'être un combat, à ce combat qui ne cesse pas d'être une victoire. Les messes sont nombreuses, les prêtres, presque tous professeurs dece fameux Collège Romain que le pape Grégoire XIII institua pour le profit de la religion et de tous les arts.
Parmi ces professeurs, tous gens de mérite, il y a de très -savants hommes, en possession d'une grande et juste renommée. Il suffit de citer le P. Perrone, le P. Secchi. Il y a aussi des persécutés, des exilés, des missionnaires revenus par ordre des terres lointaines où les avait envoyés l'obéissance, prêts à repartir pour d'autres lointains et pour d'autres périls, au premier ordre qui leur sera donné. En les voyant ce-
lébrer la messe devant ces autels consacrés aux Saints de la Compagnie, apôtres, confesseurs, martyrs, en songeant à cette longue histoire pleine de lumière, de sang et de miracles,, on s'explique pourquoi, malgré les rois, les bourreaux et les gens de lettres, il y a toujours des Jésuites. C'est une grande merveille que la ténacité du bon sens humain, et avec la ténacité du bon Dieu, elle fait de grandes merveilles.
Je ne veux pas vous décrire les fêtes qui suivent la fête de la messe dans une église de Rome. On ne peut pas tout prendre et tout dire en une fois. Mais, puisque je suis au Collège Romain, je n'en sortirai pas encore, et je ferai merition d'une fête de la science qu'on y adonnée l'autre jour. C'était sous forme de conférence ; — des courses et des conférences scientifiques, vous voyez que Rome est « au pas.» — Le conférencier était le P. Secchi. Il a invité quelques personnes, il en est venu mille ; beaucoup de cardinaux, trois cents évêques, le reste de prêtres et laïques romains et étrangers. Auditoire qui me semble encore donner un dessous aux villes de lacivilisation. Ce rare public étant rassemblé dansV aula grande du Collège, le P. Secchi s'en est emparé, l'a enlevé^ voilà bien le mot, et lui a fait faire un voyage d'environ deux heures dans le soleil. Je ne vous décrirai pas ce voyage. C'est ici que je suis souverainement incompétent. J'ai bien vu les courses de La Guerche-sur-l'Aubois, mais ce soleil, à présent que je viens de le parcourir, j'en suis aveuglé.
Ce que je peux vous dire, c'est qu'il y a là dedans beaucoup de charbon et d'autres choses qui brûlent ensemble et donnent chacune leur couleur, laquelle pleut ici en poussière d'or le matin, en poussière d'or et de pourpre le soir. Que cela vous suffise pour le moment. Je n'ai pas tout entendu, je n'ai pas reienu tout ce que j'ai entendu, et je ne saurais pas répéter tout ce que j'ai retenu et compris, grâce à la parole nette et limpide du P. Secchi, accompagnée d'expériences charaiantes. Après une seconde séance, qui aura lieu ce soir, l'éminent astronome donnera son travail aux Etudes des PP. Jésuites, où vous pourrez le lire en bon français. Malheureusement vous n'aurez pas ces ingénieuses expériences qui nous montraient à peu près (car il y a encore des obscurités) comment le soleil nous éclaire, et ce que sont les taches du soleil, et que Dieu est grand dans la fabrication du soleil copame dans la fabrication des insectes. Vous n'aurez pas non plus le spectacle véritablement émouvant de cet incomparable auditoire rassemblé de toutes les parties du monde^ et si attentif et si charmé.
Autre fête : c'était hier soir, au Palatin, dans le palais de Néron. La science, l'art, le Concile, le printemps et le Pape y étaient. Le Pape chez Néron, le Vicaire du Christ chez le vicaire de Satan! Mais je vois que ceci me mènerait loin. Je tâcherai demain, si rien ne vient à la traverse, ou plus tard, de vous dire l'impression et de vous décrire la scène, toute
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simple d'ailleurs. Les antiquaires romains avaient fait leur diner annuel pour célébrer il natale do Rome. A cette occasion, le Saint-Père, qui leur avait envoyé quelques bouteilles de son vin, est venu, en Médicis, leur dire bonjour et visiter les fouides que dirige savamment le baron Visconti. Au diner, l'un des savants convives à servi la troisième porte de Roma quadrata, tout nouvellement retrouvée. Yous savez que ces antiquaires se nomment Visconti^ Rossi, Rosa. C'est déjà beaucoup, et plus que quantité de grosses académies ne pourraient fournir, et il y en a d'autres encore. Mais je veux seulement vous dire que j'ai vu Pie IX.
Après ces énormes fatigues de la Semaine -Sainte et des fêtes qui ont suivi, en dépit des audiences, vraiment formidables depuis l'ouverture da Concile, et plus lourdes durant cette quinzaine, le Saint -Père, Dieu soit béni, se porte très bien. 11 a bon visage, sa démarche est vaillante comme sa voix, cette voix qui porte dn la loggia de Saint-Pierre à l'extrémité de la place Rasticucci, passant sur cent mille têtes. Il y avait beaucoup d'évêques et quelques centaines de personnes. M. Visconti lui a adressé un discours, on lui a servi un sonnet qui venait d'éclore, il a pris une glace et s'est ensuite promené dans les fouilles. Là, chacun a pu laborder et lui baiser la main. Vive Pie IX! Vive le Pape -Roi ! Vive le Pape infaillible ! à pleine poitrine. C'est toujours la même scène. L'in-
faillibilité est ainsi proclamée dans les rues, au moins une fois chaque jour par la voix du peuple, en attendant la voix de Dieu. Je suis témoin qu'on y est parfaitement accoutumé, et que cela ne parait en aucune sorte hérétique ni sentant l'hérésie.
Et la voix de Dieu, quand viendra-t-elle? Ah ! il faut savoir attendre, il faut surtout savoir prier. Samedi dernier, on comptait sur quelque chose pour dimanche . Le dimanche a passé, rien n'est venu. Sera-ce pour la semaine? CM lo sa? Il faut avouer que Pie IX ne montre aucune hâte. On me l'avait bien dit : il ne se hâtera point, 11 ne reculera point. Il connaîtra le moment de Dieu, et il le prendra. On dit maintenant que ce sera pour la Saint-Pierre. Là-dessus quelques-uns s'écrient que tout est gagné, d'autres que tout est perdu. Je crois qu'il n'y aura rien de gagné, rien de perdu, et que tout simplement le fruit tombera lorsqu'il sera mûr; et j'ajoute que personne, mais personne, ne le croit loin de sa pleine et parfaite maturité.
Vous avez lu maintenant la Constitution proclamée dimanche en session publique. Vous avez lu les dixhuit anathèmes portés contre l'erreur, dans la vieille forme de la souveraineté de l'Église. Beaucoup de gens disaient qu'il n'y aurait plus d'anathèmes, quelques-uns disaient qu'il n'en fallait plus. Les voilà, les voilà pour l'éternité ; et, à mon avis, tout le travail de révolte qui s'est fait depuis cent ans,
tombe caduc. Plus d'une pauvre raison s'en indigne aujourd'iiui qui demain sera éclairée, s'avouera vaincue^ et en rendra des actions de grâces immortelles.