‹ Rome pendant le concileChapitre 3 sur 32 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

28 avril.

Le Journal du Loiret nous apporte d'excellentes nouvelles du Concile. Ne sachant pas si vous les aurez remarquées, et n'ayant rien de plus consolant à vous dire, je vous les renvoie. Yous apprécierez la grâce modeste de la rédaction.

D'après les plus récentes nouvelles du Concile, l'apaisement s'est fait à Rome, et l'on y rend particulièrement justice à l'attitude des deux personnalités les plus brillantes de Fépiscopat français, Mgr l'archevêque de Paris et Mgr l'évêque d'Orléans. On applaudit à l'esprit de conciliation dont ils sont tous deux animés. On subit l'influence de leur autorité morale, on reconnaît ce qu'il y a de sage et véritablement pratique dans leurs efforts pour écarter des décisions conciliaires qui pourraient troubler l'union de l'Église et de l'État, telle qu'elle existe en France. Enfin le Saint-Père, assure-t-on, est très-touché de la sincérité des convictions et des opinions développées soit au Concile même, soit en dehors des réunions officielles, par les

deux prélats que nous avons cités, et l'on espère que, grâce à leur courageuse persévérance, le Concile atteindra heureusement son but sans rencontrer ni produire les périls que l'on avait pu redouter. — H. Villa.

Jusqu'à ce jour, je n'avais rien entendu dire de tout cela. J'ignorais que « les deux personnalités les plus brillantes de l'épiscopat français » eussent enfin réussi à faire applaudir l'esprit de conciliation dont elles sont animées, et que Vo7i commençât à « subir leur influence morale » et tout ce qui est ensuite raconté.

Je le répète : C'est bien consolant! Mais il faut avouer que les correspondants Orléanais ont leur manière particulière de tourner les choses.

A parler franchement, je ne crois pas que les choses elles-mêmes tournent comme ils les tournent. Mais V esprit de conciliation est là, et s'il n'arrange pas tout d'un côté, il arrangera tout de l'autre. L'essentiel étant que tout soit arrangé , réjouissonsnous.

Pour le moment, voici où nous en sommes.

Il y a congrégation demain vendredi, pour reprendre et conclure sur le schéma du catéchisme, et l'on s'attend à recevoir sous peu de jours le schéma du Souverain Pontife, remanié par la Commission d'après les observations écrites des Pères. Ce travail a été considérable. On y a joint, comme appendice, toutes les observations dont le premier travail a été

48 ROME PENJ)AjST LE COiNClLE.

l'objet. La collection forme presque un volume infolio.

J'ai ouï qu'un certain très-petit nombre de criti- (jues ou de propositions ont cependant été exclues. Il ne m*appartient pas d'en révéler la cause. D'ailleurs, s'il y a des réclamations, il en sera certainement tenu compte.

Il est infiniment probable que, cette communication une fois faite, la discussion ne tardera pas. Je vous ai déjà exposé les raisons qui me font croire qu'elle sera relativement assez courte.

P.-S, — Je crois pouvoir vous annoncer que le Saint-Père a daigné répondre à l'adresse des trois curés du diocèse d'Orléans, qui lui ont exprimé leur foi au sujet de l'infaillibilité, dont ils désirent la définition dogmatique.

29 avril.

Le cardinal de iVngelis a annoncé au Concile que le Saint-Père, prenant en considération les nom])reuses et instantes demandes des évêques, avait ordonné

que le chapitre De primatu et celui De infallibilitate fussent mis en délibération avant tout le reste du schéma de l'Église.

On a aussitôt distribué aux Pères le recueil des animadversiones déjà produites sur la première de ces deux questions. Celles qui regardent la seconde ne seront prêtes que demain. L'une et l'autre ont exigé un assez grand travail d'examen et d^'impression. Les uns disent que le schéma nouveau, De primatu romani Pontificis et ejus infallibilitate, y sera joint immédiatement ; d'autres, qu'il faudra attendre encore quelques jours. Mais, enfin, c'est fait.

La sensation a été grande^ car on avait des doutes. Ce matin encore, et pendant la séance, beaucoup de bruits défavorables couraient la ville. On parlait de nouvelles démarches de la diplomatie, de nouvelles sollicitations des évêques opposants, d'hésitations autour du Saint-Père. Tout est tombée et je suis témoin de l'immense soulagement qu'on éprouve partout. Je crois toujours, comme je vous l'ai dit maintes fois, que bon nombre de Pères engagés jusqu'à ce moment dans l'illusion de l'inopportunité ne seront pas les moins satisfaits de pouvoir en finir.

ri.

30 avril.

Vous avez le détail de la congrégation d'hier, du moins ce que Ton peut savoir. Je n'y reviens pas et ne veux point empiéter sur la chronique. Mais tenez pour certain que l'effet n'a pas été médiocre et qu'il continue. On espère beaucoup et pour bientôt, parce que la question une fois posée semble résolue. L'argument de l'inopportunité étant écarté sans remède, il n'en reste guère d'autre qui puisse être écouté. L'auguste assemblée n'a pas à discuter sur une idée, mais à déclarer un fait : l'Église croit-elle ou ne croit-elle pas que son chef est inspiré directement de Dieu, c'est-à-dire infaillible dans ses décisions qui regardent la foi et les mœurs? Si elle ne le croit pas, elle ne l'a jamais pu croire et ne le croira jamais. Si elle le croit, elle l'a cru toujours et ne cessera jamais de le croire, et cela est aussi certain que l'existence de Dieu et la divinité du Christ.

On ne devine pas quelle longue discussion pourrait s'établir là-dessus dans un Concile. La question

n^est plus que de trouver la formule. Il est extrêmement probable qu'elle existe déjà.

Un trait de Rome : c'est par l'Océanie que la première nouvelle de la séance d'hier m'est arrivée. Je veux dire qu'un évêque de l'Océanie m'a appris ce grand événement.

Le vénérable évêque demeure au pied du Palaticp non loin de l'arc de Janus Quadrifrons. Si le figuier ruminai existait encore, il en aurait l'ombrage. Sa mission, où il a passé trente-cinq ans, le rappelle, et il voudrait retourner. Il y a trouvé la sauvagerie, il y a laissé des églises, des écoles, une grammaire, une imprimerie, un journal ; mais il a encore bien des choses à faire parla, quoique tous ses fidèles sachent lire, écrire et chanter. Ils chantent des cantiques que l'évêque a composés dans leur langue très-gracieuse. Je les ai composés deux fois, me disait-il en riant, comme auteur et comme imprimeur ; et, en cette dernière partie, je ne suis pas mauvais ouvrier.

Le doux évêque m^ayant donné la bonne nouvelle, et la porte toujours ouverte de César se trouvant près de la sienne, je suis entré chez César, pour savourer ma joie un peu à loisir. Je suis allé m'asseoir là oii j'ai vu le Pape mardi dernier, au-dessus d'un ravin dans le fond duquel M. le baron Yisconti déterre tout doucement quelque chose qui semble avoir été je ne sais quoi. Je crois que l'on m'a dit un théâtre. Oh ! certes, je ne m'y oppose pas. Ce qu'il y a de

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bon, c'est qu^'on est assis sur l'herbe, et qu'on entend le rossignol essayer sa voix.

J'ai songé à la constitution De Fide^ proclamée l'autre jour par ce Pie, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, sacro approbante concilio^ ad perpvtuam rei memoriam. » Il est agréable, en ce temps, de voir quelque part quelqu'un faire des choses qui dureront perpétuellement. Gela change.

Il est agréable aussi de méditer ce chapitre IV, c«i est divinement affirmée l'impossibilité d'un désaccord véritable entre la foi et la raison.

Il n'y a donc que des contradictions apparentes, soit parce que les dogmes ne sont pas entendus selon la pensée de l'Église, soit parce que la raison humaine se laisse piper à ses propres aberrations et cesse d'être la raison. C'est pourquoi l'Église déclar-e qu'avec la mission d'enseigner et le mandat de garder le dépôt de la foi, elle tient de Dieu le droit et k charge de proscrire la fausse science. Elle le proclamait au V^ concile de Latran, à la veille du protestantisme, contre l'erreur qui allait déchaîner tant d« catastrophes sur le monde ; elle le proclame aujourd'hui contre la même erreur, grosse des mêmes fléaux, et la vraie raison, appuyée sur la foi, échappera encore au naufrage, quoique peut-être le navire social y puisse sombrer.

Je me redisais les dix-huit anathèmes. Le Panthéisme y est condamné sous toutes les formes qu'il

a prises depuis Spinosa jusqu'à Hegel, a Si quelqu'un dit... que le monde n'a pas été créé pour la gloire de Dieu, qu'il soit anathème! » Soyez bénis, Evéques, d'avoir crié cela au monde : car tant que le monde n'a pas su et n^a pas cru cela, alors le monde a dû croire qu'il était créé pour le plaisir de Néron, où vint aboutir par tant de sang et de labeurs toute la sagesse du monde.

Du reste, ce canon est le fondement doctrinal de la subordination de l'ordre naturel tout entier à Tordre surnaturel. Car tout dépend de la fin dernière, et c'est à elle que tout doit tendre. La pbilosophie grecque l'avoue, le bon sens nous oblige impérieusement à le dire, ce qui n'empêche aucun mouvement de la science et n'interdit aucune action libre de l'Etat dans ses limites propres. Il y a distinction trèsnette, très-claire entre lascience etla foi, entre l'Eglise et l'Etat : oui, mais de plus, union nécessaire, parla nature même des choses et par la volonté divine. Et comme l'a dit Euripide : « 11 ne faut pas se fâcher « contre les choses, par la raison que cela ne leur «( fait rien du tout. »

Ceci me rappelle M. Daru qui, sur une explication du cardinal Antonelli vingt fois faite, veut bien exprimer « une grande confiance dans les décisions du Saint-Père et du Concile. » Qu'il me permette de l'engager à persévérer dans cette confiance, et par conséquent à se tenir tranquille. Le Pape et le Concile

connaissent à fond la nature des choses; or, suivant le style de la constitution ûei Filius^ ce le vrai ne pouvant jamais contredire le vrai, » il s'ensuit que le vrai de la foi est d'atîcord avec le vrai de la raison, et le vrai de l'Église d'accord avec le vrai de l'État. Dès lors, pourquoi s'inquiéter et envoyer à Rome tant de vaines écritures?

Je me suis trompé, l'autre jour, à l'occasion de ces trois officiers qui sont restés si droits sur leurs jambes et si bien gardés sous leurs casques pendant la bénédiction du jour de Pâques. L'aigle dont étaient timbrés ces messieurs n'est pas celle d^Autriche, mais celle de Prusse. Je fais réparation à qui de droit, et puisque cette impolitesse a été commise, j'aime mieux que les officiers qui ont donné cette marque publique d'une civilisation peu avancée n'appartiennent pas^ à une armée catholique.

i«f mai.

J'ai reçu un numéro du Gaulois^ contenant la lettre de mon frère,. qui me défend contre les dires malins

de M. raiicien charivariste Taxile, aujourd'hui retiré dans les vieilles pantoufles de riiistoire. Puisque l'occasion se présente, je toucherai deux mots du charivariste, que je ne comptais pas rencontrer ici. Mon frère, avec toute sa force, ne me retirera jamais de dessous cette vieille dent. Je suis du petit nombre des morceaux dont' M. l'ancien charivariste a coutume de vivre ; il ne peut se priver d'une nourriture qu'il ne saurait remplacer. La vieille cervelle de charivariste est une tôle absolument inféconde. Si donc M. l'ancien charivariste ïaxile venait à me bilfer de son répertoire très-indigent, la perte ne serait pas médiocre. Durant des années et des années, ses expéditions contre moi lui ont fait une rente de quelques centaines d'écus. A prendre le 1/2 0/0 des bénéfices que j'ai procurés aux journalistes, en ne percevant le droit que sur les injures et les calomnies, je pourrais fonder plusieurs lits d'hôpital pour les gens de lettres flottants qui n'auront pas la chance d'être amarrés au Sénat. Par ce juste impôt, M. l'ancien Taxile, à lui seul, m'aurait fourni de quoi le mettre en chambre.

Je ne prétends pas d'ailleurs qu'il se trompe à mon sujet autant qu'il le pense peut-être.. Selon lui, je ne difîère point par nature des compères du Charivari^ et un rien eût suffi pour que je leur devinsse semblable ei^tout. Cette opinion n^ m'est pas favorable. Je n'oserais néanmoins la dire absolument in-

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juste. Du pied dont j'étais parti, je pouvais tomber charivariste tout comme un autre, encore que j'y . eusse quelque bonne répugnance, . et dégringoler irréparablement. Mais Rome a été inventée pour prévenir ces malheurs. Oh ! la belle invention ! J'ai passé par Rome, et ce que je devais craindre ne m'est pas arrivé malgré les vents qui ont déraciné tant de chênes et fait un fumier de tant de roseaux à écrire. Je ne suis pas tombé charivariste. Yoilà le fait certain, attesté par les sympathies de mes frères. Ces témoignages permanents me préservent assez des toxiques de Taxile et de beaucoup d'autres potions^ lesquelles, étant préparées à l'eau bénite (libérale), sont plus dangereuses. Frater quiadjuvatur a fratre^ quasi civitas firma.

Ce retour du charivariste (et c'est pourquoi j'en parle) m'a ouvert inopinément une fenêtre sur Paris en me faisant lire le Gaulois. Ne rencontrant ici ni Gaulois ni Figaro, ni rien de cette sorte, j'avais perdu de vue depuis cinq mois la capitale de la civilisation, dont ces journaux sont la frappante photographie. Aux portes du Concile, je rêvais. Je rêvais du nouveau et du sérieux, de la grandeur dans le monde. J'ai été réveillé brutalement, j'ai vu la réalité brutale. Rien de nouveau, pas même leurs calembours! Je les avais laissés là, couvant ces larves immuables, remâchant ces perpétuelles fadaises, tirant la ficelle qui leur fait ce ricanement mécanique .

ROME PE?vDA>T LE CO.NCILE. 57

La ficelle seulement est plus érailiée et le mécanisme plus fatigué.

Un académicien a fait une « conférence » sur les mérites de la vieille Hermione et de la vieille Médée : déjà ce même académicien faisait cette même conférence sur ces mêmes vieilles, et déjà la conférence durait depuis longtemps. Un critique dissèque la conférence de l'académicien qui dissèque les deux vieilles : déjà ce critique disséquait. Il y a duel entre le Gaulois et le Figaro : déjà le duel était commencé, déjà les deux trognons de plume avaient perdu leur dernier brin de barbe. Il y a le jeune et intéressant poëte Coppée qui a fait des vers nouveaux : déjà le poëte Coppée était jeune et intéressant, et avait fait ses vers nouveaux. Il y a des railleries sur le plébiscite : en décembre 1869, on ne parlait pas du plébiscite, mais déjà les railleries avaient leur sempiternel cours. C'est bien lui, le voilà bien, le peuple a. plébiscitaire. » Je les reconnais les vieux, si vieux qu'ils ne peuvent même plus vieillir!

Qu'ils sont vieux! qu'ils disent de vieilleries! qu'ils maquillent de cadavres ! Vieux dans les conseils, vieux dans les théâtres, vieux dans les tavernes et dans les académies^, vieux jusque sur le pavé et jusque dans les écoles! Ainsi Tertullien dépeignait la décrépitude païenne : le vide des lois, des institutions, des coutumes, le vide des cœurs^ des pensées, des noms mêmes ; cadavera nominum!

s 8 ROME PENDANT LE CONCILE.

Ils vivent morts, amants de la mort, et ils ont contracté l'horreur de la vraie vie. Quand quelque chose leur apparaît qui pourrait enfanter, quand quelque chose est né qui pourrait grandir, ils disent que c'est la mort. Ils ne se trompent pas tout à fait. Ce n'est pas la mort,, mais c'est la sépulture. L'apostat Julien éprouvait cette terreur en face de la vie qu'il avait abjurée. Il affectait de la railler, il demandait de ses nouvelles, a Que fait maintenant le fils du charpentier? Que fait maintenant la vie? » Du même ton, regardant évanouir leurs vieux histrions qui les ont ennuyés, regardant venir leurs révolutions nouvelles qui ne les désennuieront pas, ils demandent en ricanant : Que fait le Concile? Le Concile fait un sillon large et profond comme la fosse d'un monde. Vous descendrez dans ce sillon, et vous n'y germerez pas.

Au revoir,, peuple-roi ! Quand je voudrai me souvenir de ton dernier éclat, j'achèterai la photographie de M. de Yillemessant-/^/^«ro ! et celle de M. ïarbé des Sablons -Gaw/o25; je placerai les deux images au-dessus de la carte d'Europe en 1870, année du Concile, et j'écrirai autour : L'opinione, regina del mondoIQne le plébiscite, en attendant, te délasse une heure de tes vrais dieux, les histrions, et de tes vrais maîtres, les gens qui te persuadent qu'ils ont de l'esprit à te vendre. Mais tu t'ennuieras toujours ! Ton Jean- Jacques disait : Il faut des romans

aux peuples corrompus. Il dirait maintenant : 11 faut des élections aux peuples asservis. Et Jean-Jacques dirait vrai, parce que le peuple corrompu n'a pas voulu de morale, et le peuple qui n'a pas voulu de morale est devenu le peuple qui ne veut plus de liberté. Va au scrutin, va fonder un empire où Dieu n^aura plus de droits : tu t'ennuieras ce jour-là, et les jours suivants !

J'ai donc vu, l'autre jour, le Pape chez Néron. Cette partie du Palatin qui reste au Pape est celle où le fils d'Agrippine et l'élève de Sénèque habita, lorsqu'il faisait bâtir sa maison d'or. L'autre, vendue à l'empereur des Français par le roi de Naples, héritier des Farnèse, contient une plus grande étendue d'histoire romaine. La pioche de M. Rosa, emmanchée de la liste civile française, l'a très-savamment fouillée et en a fait un musée d'emplacements certains, mêlé d'hypothèses ingénieuses. On a là, si l'on veut, la cabane d'Amulius, le figuier ruminai, le mur de Romulus, la maison de Tarquin, la maison de Cicéron, la maison d'Auguste qui mangea la maison de Cicéron pour être à son tour mangée par le palais impérial. On est bien aise de voir ces reliques d'une histoire si sonore. Mais, hélas! pour rétablir le palimpseste, qui n'est pas déchiffré partout, il a fallu effacer une peinture qui avait son prix. Sur les débris ensevelis de Romulus et d'Auguste^ qui ne per-

çaient leur linceul de terre que par endroits, la nature avait jeté une robe de broussailles vertes et de fleurs sauvages. Tout a disparu. Je me demande bien un peu si le palimpseste valait cette écriture nouvelle, et si le savant professeur installé sur le Palatin remplace avec profit les oiseaux qu'il a fait envoler. Mais prenons ce qu'on nous donne. Yoilà donc où s'éleva la maison de Tarquin, c'est de là que cette forte Caïa Tanaquil harangua les séditieux ; et ceci est le mur de Roma quadrata^ et sur ce pavé de marbre, le bon archer Domitien se promena maintes fois mourant de peur, ce qui ne Fempêcha pas d'être châtié ])ar un esclave dont il s'était trop amusé. Plus loin, on reconnaît la salle où les empereurs tenaient académie. Le poëte Ovide y lut ses moralités aimées des princesses, le poëte Lucain y déclama quelques endroits choisis de sa Pharsale :

Destins, Néron gouverne et Rome est consolée !

Ainsi notre Hugo, avant d'être républicain, disait à Louis-Philippe : Sire, la Providence a besoin de vous.

Le sénateur Tacite, farouche, mais non irréconciliable, dut ici lâcher quelques allusions tolérées. Puisqu'il y avait académie chez César, il y venait des gens de lettres, et ils étaient doux. Que ces souvenirs nous tiennent lieu des bouquets chantants arrachés par l'archéologie. Si nous regrettons absolu-

ment les bouquets, ils reviendront. Le temps a les mains pleines de fleurs, il ramènera ici le brin d'herbe, il reconstruira ici les palais de verdure de la dynastie des passereaux.

La partie pontificale du Palatin, moins plantureuse pour l'histoire, est incomparablement plus aimable, ce qui lui vaut d'abord d'être moins fréquentée. L'archéologie n'y est entrée qu'à titre de servante. La porte restant ouverte, personne n'a l'idée de la franchir. C'est mauvais genre, d'aller là où il ne faut pas de permission ! La permission est encore une petite croix d'honneur, une médaille de Sainte- Hélène qui vous distingue du vulgaire ; l'homme est friand de cela partout. Liberté, fraternité, égalité ! Sur le Palatin du Pape, l'archéologie n'a pas encore d'empire, ne vous oppose pas ses grilles, ne vous impose pas ses notes^ ne vous attache pas ses gardiens.

Coquelet, fils de 89, privé de toutes ces choses, manque d'air respirable. — Quelle incurie, dit-il, et se sauve pour jamais. Il vous laisse la joie d'errer seul dans ce pêle-mêle de débris gigantesques, de marbres rompus, d'arbustes verts, d'herbes épaisses, de bouquets éclatants. La végétation a grimpé où elle a voulu. Un cyprès s'élance de la pointe d'un pan de mur taillé en pyramide, un figuier s'est greffé sur la brique, les lauriers, les cytises et les myrtes jaillissent des pavés de marbre ; les fenouils et les

coquelicots ont enfoncé leurs racines dans le ciment romain et jettent leur sourire d'or et de pourpre sur ces parois césariennes où l'or et la pourpre ont fait couler tant de larmes et de sang. Là, Vopus turmdtuarium se rencontre parfois et s'étonne de porter aussi des fleurs. Quel abandon, quels caprices charmants, quelles audaces de la vie ! La campagne est au pied, pétillante d'allégresse ; les montagnes sont bleues, le ciel est d'azur, tout le voisinage chante la victoire de la croix. Des terrasses du palais, l'œil embrasse ce Celius et cet Aventin où tant de saints ont prié, où tant d'églises se sont épanouies, et leur parfum se répand toujours. Voici saint Grégoire, sainte Prisque, sainte Sabine, saint Jean et saint Paul, saint Etienne-le-Rond, les Quatre-Couronnés, et làbas le Latran, et de l'autre côté Saint-Pierre. L'on touche presque le Colysée, la cuve de sang que les empereurs ont remplie, et la main de Dieu y noya l'empire.

On croit, sur de bonnes raisons, que l'architecte du Colysée était chrétien ; et il serait mort martyr dans cet amphithéâtre construit par lui pour les plaisirs du peuple romain. J'ai souvent pensé qu'une illumination de Dieu vint alors réjouir son cœur et lui dit : Console-toi, tu as bàli une église ! J'ai souvent pensé que bien des martyrs, sur la voie Sacrée, au milieu des insultes, traînés à la mort, reçurent cette vision du Forum tel que nous le voyons aujourd'hui, en rui-

ROME PEiNDANT LE CONCILE 63

nés, en poussière, abattus devant la croix triomphante au (.apitoie ; — et ils reluirent grâce à Dieu parce que le monde était délivré.

Ici, plus qu'ailleurs dans Rome, je viens chercher le souvenir des maîtres du monde. La figure de Néron domine les autres. Ce n'est pas qu'il soit partout le plus monstrueux. Il a pu être égalé, même presque surpassé dans tel ou tel jeu du mystère de la perversité humaine. On trouve çà et là, chez les autres, sur tel ou tel point, je ne sais quoi de plus abominablement impudent, de plus abominablement féroce, de plus abominablement impie. Mais Néron est le plus complet. Rien ne lui manque de cette bête de destruction et d'humiliation de l'homme, qu'on appela César, et qui pesa trois siècles sur le genre humain. Or, Néron est le résumé de la civilisation antique. Elle se résumait en lui, non par une décadence, mais par un progrès naturel. C'était là que devaient aboutir la philosophie, l'art, la politique du polythéisme. La tendance à l'unité, qui est le trait dominant de la nature humaine, devait donner au genre humain ce maître et ce Dieu, et pour le composer il avait suffi que le genre humain, destitué de la lumière divine, fût abandonné à son propre génie.

C'est Néron qui a crucifié Pierre. J'ose dire qu'il en devait être ainsi. A tuer le Vicaire du Christ, il fallait ce Vicaire distingué de Satan. Dieu mit tout de suite l'Église en présence de Néron, Néron ne

tarda pas à tuer le chef de l'Église. Comme Néron était l'expression de tout ce que l'Eglise est venue combattre^ Pierre était l'expression de tout ce que Néron veut détruire. Peut-être, néanmoins, y eut-il quelques pourparlers dont l'histoire n'a pas été instruite. On a lieu de croire que Sénèque a vu saint Paul ; leur rencontre a été possible d'après de certaines dates récemment fixées. Ou Sénèque ou quelque autre ministre de Néron a pu voir saint Pierre et en rendre compte à l'empereur, et qui sait si quelque Non possumus n'a pas offensé directement les sages oreilles de quelque seigneur Daru ou même la propre majesté impériale ? Enfin le duel s'est engagé. Néron a combattu à sa manière, Pierre à la sienne. Néron a tué, Pierre a vaincu ; la croix a été plantée dans Rome.

Et j'ai vu Pierre vivant parmi les ruines de Néron. Je l'ai vu portant le poids de dix«huit siècles, et plus jeune et plus doux que ce printemps qui riait autour de lui. On s'agenouillait sur son passage, on baisait sa main et la frange de son manteau, et son ombre laissait une vie d'amour dans les cœurs !

30 avril.

Je ne vois rien venir à notre adresse, de la part du gouvernement touchant le plébiscite. Cependant

ROME PENDANT LE CONCILt. 65

les jours passent, et il est temps de donner notre sentiment sur une question à laquelle la lettre impériale imprime un caractère de plus en plus délicat.

C'est ce caractère, déterminé par l'Empereur et certifié par ses ministres, qui est le vrai, selon moi. Ce qui regarde la Constitution est assez peu sérieux, ce qui regarde la dynastie Test beaucoup.. L'Empereur nous demande en réalité de sacrer TEmpire. Voilà le fond de la chose.

Il sent que l'Empire n'a pas été jusqu'à présent suffisamment sacré par ses œuvres, et véritablement il y manque bien des choses ! Le plébiscite, comme tous les plébiscites passés et tous les plébiscites futurs, doit être un blanc-seing.

Or, que fera-t-on du blanc-seing pour ce qui nous regarde? Nous n'avons qu'un papier bien authentique : c'est le Mémorandum de M. Daru.

Ce papier-là, qui contient en définitive une négation de la liberté de l'Église, ne suffit pas pour que nous nous mettions dans les mains de la dynastie.

Nous y sommes, mais sans engagement. Restons dans cette position, et laissons qui voudra courir l'aventure.

Pour moi, ne pouvant dire non, parce que je ne veux pas précipiter des malheurs qui viendront assez vite, je ne puis me résigner à dire oiii^ parce que je

ne veux pas me donner à perpétuité des princes qui refusent de prendre aucun engagement envers l'Église, même celui de respecter sa liberté.

2 mai.

Il est question de cinq ou six notes dans le goût de la note Daru. Elles ont été, dit-on, remises ces joursci au cardinal-secrétaire d'État par diverses puissances plus ou moins catholiques: France, Autriche, Prusse , Bavière , Portugal. L'Angleterre aurait daigné apostiller la note française. L'Angleterre se trouve en droit d'intervenir, sans doute, pour garder la religion de l'Irlande ! A ce titre, nous ne voyons pas pourquoi la Russie s'est abstenue ; n'a-t-elle pas à garder la foi de la Pologne, menacée par l'infaillibilité? Un évêque me disait ; Je pense que le Saint- Père, réunissant toutes ces notes, leur donnera la bénédiction deTencens : Ab illo benedicaris in cujus honore cremaberis. Non, les notes ne seront pas brûlées. Elles passeront aux archives, réunies à beaucoup d'autres du même genre, qui depuis un siècle attes-

tent la sagesse des gouvernements chrétiens de l'Europe, et leur servent de monuments mortuaires.

Il est plaisant de voir l'habile et politique gouvernement anglais s'occuper en même temps de corriger la législation de l'Église catholique et de nettoyer la plaine de Marathon, c'est-à-dire le royaume de Grèce, établi depuis cinquante ans avec tous les outils qui font la gloire, la moralité et la prospérité des peuples modernes : élections, tribune, presse^ écoles, etc. J'oserais conseiller à M. Gladstone, qui est un homme intelligent, de demander à M. Odo Russell un rapport sur les moyens qu'ont employés certains hommes, ici présents, pour obtenir des résultats que la Grèce attend encore. Ces hommes furent envoyés par le Pape vers des contrées dont les habitants avaient la mauvaise habitude de se manger les uns les autres, quelquefois cuits, quelquefois crus. En trente ans, en vingt ans, ces envoyés du Pape ont amené ces sauvages à se vêtir, à prier, à lire, écrire et chanter, à bâtir des églises, à cultiver la terre et à se nourrir de ses fruits. Voilà des secrets qu'un gouvernement devrait étudier, ne fut-ce que pour procurer aux sujets anglais le plaisir de visiter Marathon, et aux sujets français.celui de visiter Pantin.

Et je me permets encore d'avertir M. OUivier que ces secrets, nécessaires à tous les peuples, ne se trouvent plus en Sorbonne. 11 n'y a plus en Sorbonne que le secret de mal penser et de mal écrire ; mais^ à cet

68 FiOJviE pemjam le co>cile.

égard, le monde progresse tout seul. S'il aspire aux rares perfections de la Sorbonne, il y parviendra. Et déjà je vois plusieurs petits Français qui n'en sont pas si loin.

2 mai.

La Concorde sorbonnique est outrageusement distribuée ici, et prouve avec éclat que le sorbonnisme est sans littérature... Je m'en réjouis, car c'est un signe de fin prochaine. En France, l'erreur qui ne sait plus écrire ne sait plus penser. Impossible de penser juste, dit Mirabeau, lorsqu'on écrit ridiculement. Or, ce qui ne peut plus penser ne peut plus vivre. Il ne faut pas objecter le joli talent du P. Gratry. Certainement le P. Gratry n'a pas l'inepte plume de Sorbonne, mais il obvie à cette glorieuse infirmité. Empêché par nature de tomber au style de taudis, il se rattrape et se fait de Sorbonne autant que les autres par le moyen des documents sur lesquels il a travaille. » Rien qu'en écrivant Naziance par un c, comme on écrit ignorance, le voilà concordier. <Vestlamort.

Je lis dans la Concorde du 28 avril une prétendue

ROME PEKDAiS'T LE CONCILE. 69

nouvelle de Rome qui va bien à mon dire. Je la transcris intégralement. Ceux qui possèdent la malheureuse faculté de déguster Tinepte, sentiront la vigueur du crû :

Des lettres de Rome racontent que la société de la ville étemelle s'intéresse vivement aux délibérations du Concile. La question du dogme de V infaillibilité a eu le don de jeter la division dans une société qui jusqu'ici ne s'occupait guère sérieusement des questions dogmatiques. Le Cardinal- Vicaire ne semble considérer ces symptômes qu'avec certaines appréhensions, car il a fait signifier à la marquise Spinola, qui aimait à réunir dans ses salons les évêques de la minorité, qu'elle s'exposait à être expulsée de Rome si elle ne modérait pas son zèle en faveur des adversaires du dogme de l'infaillibilité. Il va sa7is dire qu'aucune difficulté de ce genre ne se produit à l'égard des réunions de la majorité ni de ceux qui leur offrent gracieusement l'hospitalité.

Et le degré de culture intellectuelle et morale dont témoigne ce morceau, paraît suffisant dans les communs de la Sorbonne, pour être admis à juger le Pape et le Concile (1) !

Quant à l'exactitude matérielle, il est vrai que rien de tout cela n'est vrai. La société romaine, comme le peuple romain, croit solidement à l'infaillibilité doctrinale du Pape, et personne n a ouï dire qu'au-

{{) La Concorde était rédigée par le frère du P. Hyacinthe, M. l'abbé Loyson, vicaire de Sainte-Clotilde, devenu depuis professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, et par M. l'abbé Bazin, ci-devant l'un des rédacteurs du misérable journal l'Etendard , et déjà secrétaire du doyen de la Sorbonne , Mgr Maret, évêque de Sura.

cun salon romain soit, devenu un club où l'on combat cette croyance.

Le salon de madame la marquise Spinola, Génoise, est plus cosmopolite que romain. Les gens du monde européen qui le fréquentent, moins fixés que les Romains sur les questions dogmatiques, ont pu s'occuper avec plus d'empressement de l'infaillibilité, mais personne n'a dit que l'empressement se soii égaré jusqu'à Tirrevérence. La piété de la maîtresse de la maison y eût mis bon ordre, sans parler de ses hôtes épiscopaux, devant lesquels aucune contestatiofn n'eût osé manquer de mesure. Lorsque le con^ cordier parle de zèle en faveur des adversaires dô rinfaillibilîté, il laisse supposer des méséances invraisemblables et fait preuve d'une imagination déréglée. Les conversations d'un salon romain ne sauraient en rien se rapprocher des causeries que l'on peut se permettre en cabinet de Sorbonne ou- ea fumoir d'Etendard.

Une circonstance très-connue a signalé davantage le salon de madame la marquise Spinola. Les dames y venaient écouter les conférences dont Mgr Landriot a favorisé successivement ses diocésaines de La Rochelle et de Reims, et le public. Pendant un mois environ ce fut « très-bien porté.» Chacun peut se procurer ces œuvres délicates. Elles font le sujet des Promenades dans mon jardin y en vente chez Palmé, et la dogmatique n'y étouffe pas les fleurs. Ce sont des

amplifications aimables sur la morale et le cœur humain. Rome en causait assez dans les deux camps, mais sans ombre d'inquiétude nulle part. Le savant prélat se faisait interroger par son précieux auditoire. C'étaient ces questions qui couraient surtout la ville, probablement un peu peintes. Je garantirais bien que le Cardinal-Vicaire n'en a jamais pris la moindre alarme. Il n'y était d'ailleurs traité d'aucune autre opportunité que celle du devoir, et d'aucune autre infaillibilité que celle où doit aspirer la vertu en se munissant du bouclier de la vigilance et des béquilles de la fuite du monde.

Il va sans dire que le train de la conversation (quand l'orateur ne parlait pas) était aussi peu gêné dans le salon désigné que dans tout autre du même bord. A Rome, la police veille sur la rue, nullement sur le salon. Pourquoi se donnerait-elle ce souci, puisque tout le sérieux du salon doit venir au Concile ? Et en effet, tout y est venu, nullo dissentiente.

Du reste, c'est fini. Il n'y a plus de salon. Le zèle anti-infaillibiliste n'a pas tenu contre l'appel du printemps. Les salons sont au bois, en robes de mai, et ne veulent plus entendre que les conférences ■de la fauvette et du rossignol.

Si rinfaillibilité a encore des ennemis, ces ennemis ont perdu leurs troupes légères. Elles se sont envolées sans que le Cardinal- Vicaire ait eu besoin de froncer le sourcil.

72 ko:me pendant le concile.

Je conclus que nos concordiers^ dans cette rencontre, se sont montrés fort mal renseignés, et, en outre, très-mal appris. Il faut n'avoir pas le premier sentiment des convenances pour se décider, sur un caquet de correspondant, à faire croire dans le public que le salon d'une dame chrétienne, hôte de Rome, a pu inquiéter le gouvernement du Saint-Père jusqu'à l'obliger de donner un avis. Sans doute, l'intention était pure ; il s'agissait de persuader au monde que le gouvernement du Saint-Père est ombrageux ettyrannique ; mais cette nrrière-ynefaillibiliste n'excuse pas la balourdise violente du procédé et des expressions. Voyez-vous le Cardinal- Vicaire faisant signifier à une dame de condition qu'elle s'expose à être expulsée ?

Qu'en termes délicats ces choses-là sont mises !

Et qu'il est agréable d'avoir pour amis d'opinion M. Loyson et M. Bazin, gentilshommes de Sorbonne ! On me demandait ce que représente en France la Sorbonne? Elle ne représente point le clergé : il parle ailleurs et parle tout autrement. Elle ne représente point le peuple qui se confesse : il ne se confesse point à elle^ et elle n'a point le temps de confesser. Elle ne représente point le peuple qui ne se confesse pas : il dédaignefort ce qu'elle peut dire, et il a d'autres plans que les siens. Elle ne représente pas la bourgeoisie : la bourgeoisie ne lit pas les journaux de la Sorbonne, en-

core moins ses livres, et surtout se refuse à les payer. Elle ne représente point la littérature : elle ignore la littérature, et en est, s'il se peut, encore plus ignorée. Elle ne représente rien de l'État et rien de l'Église ; ceux de l'Église ou de l'État qui se servent d'elle ne l'avouent pas. Je ne sais ce qu'elle représente, si ce n'est, peut-être, dans l'État M. Daru, qui est un revenant, et dans l'Église M. X..., qui est un fantôme.

3 mai.

Quelques-uns attendent le schéma pour demain, d'autres plus nombreux pour lundi prochain. L'on pense aussi que l'attaque sera vive et le combat de peu de durée.

Ces prévisions naissent de la nature des objections. Elles dénotent plus de persévérance qu'elles n'exigent d'examen, et ne démontrent que la nécessité de les écarter par une décision dogmatique. Quod inopportunum dixerunt^ necessarium fecerunt. C'est vraiment le mot du Concile ; la France l'a fourni comme elle fournit la force physique de TOpposition. Dans la quantité des objections déjà rencontrées, quelques-unes ont excité l'étonnement, mais elles embarrassent moins que les autres. Enfin, pour

résumer les Spéculatifs les plus experts et les Pratiques les plus expérimentés, les infaillibilistes ont quelque chose à affirmer, mais ils n'ont plus rien à affermir, et ils peuvent abréger la discussion en laissant couler les discours. Certains arguments, s^ils se produisent, emporteront les dernières ombres qui peuvent embarrasser encore un petit nombre d'esprits. 11 suffira devoir d'où viennent et où ils glissent ces arguments pour que la conviction prenne un autre chemin

La lettre de Mgr Dupanloup à Mgr Spalding ne constate pas l'ascendant que nous annonçait le Journal du Loiret. Cette nouveauté, d^ailleurs longue, serait déjà couverte de poussière sans l'intérêt que lui donne l'intervention inopinée des archevêques de Saint-Louis et de Cincinnati contre leur éminent collègue de Baltimore. Ce coup de tactique paraît devoir embarrasser Mgr Tarchevêque de Baltimore luimême, en lui faisant apparaître une scission personnelle avec quekjues prélats des Etats-Unis. Mgr Spalding est l'homme, dit-on, qui craint le plus les divisions, et à qui le devoir de les affronter est plus dur. C'est pourquoi le coup lui va au cœur. Yoilà l'intérêt. Le cours des choses n'en saurait être changé. Les choses ne prennent point souci des cœurs qu'elles peuvent broyer en passant, et les grands cœurs savent de reste qu'ils sont faits pour cela.

Au surplus, la pièce américaine, dont Fécrit de

Mgr Dupanloup n'est que la préface, ne rencontre aucune sympathie. On y trouve des choses qu'il eût mieux valu ne point dire, d'autres qui semblent trop peu méditées. Les hommes les plus sages ne pouvant guère s'entendre sans contester, ni contester que l'homme ne se fasse plus ou moins sentir^ force est bien de subir l'infirmité de la contestation ; mais le sentiment général eût préféré que tout se passât portes closes, comme il était possible et ordonné. Mgr l'évêqu€ d'Orléans n'en disconvient pas. Son écrit porte La date du 25 avril; c'était justement le lendemain du jour de la grande paix. Venit Jésus ^ janiiis clausis...,^ et dixit: Pax vobis. Le Pape avait répété ces paroles, Mgr l'évêque d'Orléans les a ainsi deux fois entendues. Malheureusement l'arc était bandé. L'archer a redit : Pax vobis ^ et la flèche est partie. Après de tels exemples, on devrait être clément pour les journalistes et reconnaître que les promptitudes sont excusables dans ces degrés inférieurs de l'humanité. Mais ce qui est bien prouvé, c'est que le Pape a eu mille fois raison de ne pas laisser les imprimeries de Rome à la disposition des polémiques extra-conciliaires : le pavé serait jonché de brochures, car il suffit d'un esprit batailleur pour échauffer tous les autres, et la paix du Concile en eût été fort dérangée.

Toujours convaincu que j'ai le droit de donner mon avis sur les écrits que l'on me donne à lire ,^ je ne veux cependant pas me permettre d'entrer dans

ib R03IE PENDANT LE CONCILE.

le débat entre Mgr l'archevêque de Baltimore et Mgr l'évêque d'Orléans assisté de NN. SS. les archevêques de Saint-Louis et de Cincinnati. Je me bornerai à quelques explications sur un fait qui nous met en scène.

Mgr Dupanloup reproche amèrement à Mgr Spalding d'avoir publié sa lettre dams V Univers , comme si c'était un excès particulier de nous adresser une pièce où il est touché. Maintes fois il a laissé percer cette passion. Lui-même cependant ne se fait aucun scrupule d'employer les journaux hostiles à ses adversaires. Le Français, la Gazette et d'autres reçoivent habituellement ses écritures avant les personnes à qui elles sont infligées. Le fameux Avertissement à M. Louis Veuillot remplissait déjà les journaux et les librairies, lorsque m'arriva l'exemplaire que l'auteur avait bien voulu me destiner. Pourquoi serait-il moins décent à un évêque de communiquer avec V Univers, qui est dans la communion de Rome, qu'avec la Gazette et le Français, qui sont davantage dans la communion de Sorbonne? Je l'ignore absolument. Quand on aura pris la peine de me l'apprendre, je le dirai.

Comme Mgr d'Orléans en fait la remarque^ il est très- vrai que V Univers avait critiqué le Postulatum rédigé par Mgr l'archevêque de Baltimore; mais il me sera permis de remarquer à mon tour que cette raison serait légère pour nous excommunier. La cri-

tique était fondée ou elle ne l'était pas. Fondée, il ne serait pas honteux de s'y rendre ; non fondée, il ne serait point honteux de le pardonner. Tout évêque, je pense, a le droit de remettre un tort^ et d'oublier une critique, même juste. Entre chrétiens, cette sorte de faiblesse s'appelle le pardon des injures.

En tout cas^ la colère deMgr Dupanloup se trompe et les épigrammes qu'elle aiguise tombent à faux. Mgr Spalding n'a rien communiqué à V Univers. Sa lettre circulait depuis vingt-quatre heures, lorsque je l'ai envoyée à Paris. Je ne l'ai point reçue de l'archevêque, de qui je n'ai point l'honneur d'être connu ; le Monde l'a publiée diwonXV Univers, Je m'étonne que Mgr l'évêque d'Orléans, si parfaitement au courant des journaux et qui ne dédaigne point ces sortes de détails, ait été cette fois si mal informé.

Je ne me justifie pas d'avoir applaudi à la lettre de Mgr Spalding. Il est certain que je l'ai admirée comme un chef-d'œuvre de polémique épiscopale, parce qu^elle était opportune, parce qu'elle est nette, parce qu^elle va au fait, parce qu'elle ne s'embarrasse pas de pastiches oratoires, de rhétorique, de feintes douceurs masquant d'acres railleries. Quand la contestation publique devient nécessaire entre hommes qui doivent plus que d'autres en détester l'occasion, je tiens qu'il faut la mener dans ce style. J'ai dit mes raisons, j'ai regretté d'avoir à les dire et je n'y reviens pas.

Au même endroit Mgr l'évéque d'Orléans prononce un mot très-pénible pour nous. Rappelant notre critique du Postulatum américain, il prend ce tour a Voici ce qu'en disait V Univers, avec son respect habituel des évèques. » La phrase qu'il cite n'a point le ton de ridolâtrie^ sans doute, et peut avoir été jetée trop vite ; néanmoins^ s'adressant à un écrit anonyme, elle ne dépasse point la mesure. Mgr l'évéque d'Orléans ajoute que d'autres phrases traitent ce Postulatum d avec Je même mépris.» Si votre correspondant s'était servi d'expressions qui eussent ce caractère condamnable, vous en auriez marqué du regret. Dieu merci, nous avons le respect des évêques, non-seulement « habituel, » mais constant, et je ne laisserai pas affirmer, ni insinuer le contraire. Contester une doctrine, une expression, une tactique, ce n'est manquer de respect ni à la dignité ni à l'homme.

Dans ce siècle aventureux, organisé pour la polémique, j'ose dire qu'un certain nombre de nos adversaires catholiques, Mgr l'évéque d'Orléans tout le premier, nous ont donné des exemples fort différents de leurs théories sur le respect, et nous prétendons an mérite de ne les pas suivre. Nos plus vives attaques n'ont jamais fourni à personne le prétexte de nous appeler en justice pour défendre ou la dignité ou la mémoire d'un évêque. Je ne veux pas me donner le chagrin de relever ici tout ce que l'on trouve contre les évêques dans les journaux honorés de la protec-

tion de Mgr Févêque d'Orléans, ni retourner au trop long persiflage que j'ai récemment signalé dans une brochure maintenant ensevelie. Un trait tout neuf me justifie plus que je ne voudrais. Dans Tappendice de la lettre à Mgr Spalding, je vois ce vénérable archevêque accusé d'avoir changé de sentiment sur l'infaillibilité « depuis qu'il s'est trouvé membre de deux (( députations conciliaires. » Qu'un mot rude nous échappe quelquefois, c'est possible, et je le regrette ; mais de telles irrévérences, j'ose dire que nous ne sommes pas même tentés de les commettre.

Une dernière observation. Vous savez si l'on nous a reproché de traiter des « questions irritantes.» Depuis que le journal existe, ce grief est élevé contre lui : il traite des questions irritantes! La liberté d'enseignement, la liturgie, les ordres religieux, les faits historiques qui intéressent l'honneur de l'Eglise, les classiques, questions irritantes ! Dans la nouvelle lettre de Mgr l'évêque d'Orléans, je trouve ce même grief élevé contre le Pape et le Concile : « Oh ! la (( Paix ! la Paix ! Ce ne sont pas ceux qui ont demandé « et qui demandent encore qu'on écarte du Concile « les questions irritantes, ce ne sont pas eux qui Tout « troublée cette paix, au sein du Concile et dans un « si grand nombre d'âmes aujourd'hui pleines d'anc( goisses.»

Je n'ai pas besoin de faire remarquer qu'il existe toujours dans le monde des « questions irritantes »

et que ce sont précisément les questions à traiter. En dehors des questions irritantes, on ne rencontre que des faits divers, et il ne serait pas bien nécessaire, pour s'en occuper, de fonder des journaux, encore moins de rassembler des conciles. L'objet de tous les conciles est une hérésie, c'est-à-dire une question irritante. Ou le Concile a été rassemblé pour trancher cette question, ou, par une disposition de la Providence, la question s'est imposée au Concile et a dominé tout ce qu'il s'était d'abord proposé d'examiner. Cest pourquoi les conciles font une oeuvre de pacification^ mais non pas, comme quelques-uns le disent, une œuvre de conciliation. Les canons conciliaires ne sont pas conciliants, n'ouvrent pas des portes à la libre circulation de toutes les doctrines. Ils sont au contraire des murs et des remparts; ils ne composent pas, ils tranchent. Je n'insiste pas. J'ai seulement voulu mettre le mot en lumière, afin que ceux de nos adversaires, et même de nos amis, qui voudraient nous opposer encore le chapitre des « questions irritantes^ » puissent comprendre la valeur de l'expression et se décider à ne plus nous persécuter de ce lieu commun.

P.- 5. — On a voté aujourd'hui sur le Catéchisme. Il y a eu 56 ISlon placet et 44 Placet juxta modum^ c'est-à-dire moyennant modification. Parmi les Pères qui ont fait cette réserve, on compte beaucoup de

membres très-influents de la majorité. L'opposition proprement dite se compose donc aujourd'hui de cinquante-six membres. Ce résulta n'a produit au cune émotion. Il constate simplement une fois de plus la pleine liberté du Concile.

5 mai.

Le télégraphe de Paris a transmis à Rome un article du Journal officiel c^\ étonne beaucoup la plupart de nos évêques, sinon tous. On y raconte une dépêche de M. de Banne ville, d'après laquelle un grand nombre d'évêques français se seraient présentés à, l'ambassade, demandant comment ils pourraient voter le 8 mai. Vous connaissez cet article et la réponse du gouvernement français, lequel veut bien louer 1,6^ patriotisme des évêques, tout en regrettant de ne pouvoir leur fournir les moyens de lui montrer leur confiance et leur amour. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ne savait rien de tout cela.

Si M. de Banne ville ne nie pas la dépêche, je ne nierai pas que la démarche ait été faite, mais je nie le grand nombre, à moins que notre ambassadeur ne soit de l'école de M. Janicot, où deux ioni plusieurs^ trois ou quatre beaucoup, cinq ou six un a grand nombre. » Depuis l'arrivée de cette nouvelle à sensation, je ne rencontre que des évêques qui n'ont

pas été à l'ambassade pour demander à voter. Jusqu^à présent on n'en nomme aucun qui Tait fait.

Assurément, je ne me permets pas un jugement ni même une opinion sur les motifs qui auraient pu déterminer tels ou tels de nos évêques à voter dans un sens ou dans l'autre ou à s'abstenir. Ce sont des résolutions que ebacun prend ou apprécie selon sa conscience. Il y a du pour et du contre de tous les côtés. Je dis seulement que si la démarche auprès de M. de Banneville a eu lieu, c'est probablement sans concert, très-certainement sans « grand nombre, » absolument sans pompe.

Je m'attendais à trouver dans le numéro du 3 mai^ arrivé aujourd'hui, une lettre que je vous ai adressée le 29 avril. Yous en avez reçu d'autres de même date, ce qui me prouve que le courrier n'a point péri en route et que les paquets ne sont point restés sous les avalanches. Je voudrais savoir si ma lettre à moj ne vous est point parvenue, et pourquoi ? Ces sortes d'accidents sont rares, mais lorsqu'ils arrivent , on peut être sur qu'ils tombent sur quelque chose d'intéressant. Les lettres qui se perdent sont toujours celles que l'on désire qui ne se perdent pas.

Je vous prie, si cette lettre vous arrive, de la publier, quand même (c le tour serait fait. » C'est pour mon propre soulagement. Il y a des chemins où l'on ne respire plus et où il ne fait pas jour. Sortons-en^ quand même nous devrions recevoir des pierres. Il

est plus prudent de risquer la lapidation quand l'asphyxie est sûre.

Une chose qui m'afflige, c'est le danger que court l'innocence de M. Ollivier. En peu de jours il est devenu premier ministre^ académicien, quasi darutiste; il fait des passes diplomatiques. Comme cela va vite ! et qui l'empêchera d'être duruyste un de ces jours? Que M. Ollivier me permette un conseil sincère : qu'il tâche d'enrayer. En vérité, j'étais sur le chemin de l'admirer à cause de sa droiture, de sa foi aux idées, de son effort pour monter toujours et pour voir d'en haut. Je lui savais gré de mettre sous mes yeux cet être rare, que je croyais et que je me reprends à croire chimérique : le vrai libéral. Hélas ! il se dissipe ! J'aurais souhaité que^ voyant le péril, il sût se tirer du bocage politique, dùt-il attendre longtemps une nouvelle occasion d'en charmer les échos.

XGV

6 mai,

L'on dit que Mgr l'archevêque de Baltimore ne veut point continuer la polémique contre Mgr l'évê-

84 ROME l'KNDANT LE CONCILE.

que d'Orléans et ne voit nul inconvénient à lui laisser le dernier mot. Ce serait mon avis si Ton me demandait ce que je pense. Il me semble que ces intermèdes, lorsqu'ils se prolongent, n'apportent aucun éclaircissement, et que, pour nous en particulier, les lettres de Mgr l'évêque d'Orléans ont l'inconvénient de tenir beaucoup de place.

Je me suis informé du nombre des évêques américains montrés et voilés en même temps par la lettre de NN. SS. les archevêques de Saint-Louis et de Cincinnati. Toutes mes informations n'ont pu me conduire au-dessous de trois ni au-dessus de quatre. C'est donc, en tout, pour TAmérique de langue anglaise, cinq ou six opposants. Les autres évêques partagent le sentiment de Mgr l'archevêque de Baltimore sur l'infaillibilité. Ainsi, sauf parmi les évêques de l'Allemagne, dont l'opinion échappe aux calculs précis qui se peuvent établir ailleurs, la doctrine de l'infaillibilité réunit partout ou la trèsgrande majorité, ou la quasi-unanimité, ou l'unanimité parfaite. La Belgique, les Napolitains, la langue espagnole tout entière, jouissent de ce bienfait et ont cet honneur.

La doctrine contraire a reçu son nom, et tout le monde le lui donne, excepté elle-même : c'est le .Gallicanisme, Il aura vécu près de deux cents ans. Il a appuyé ses premiers pas au bras de Louis XIV, il mourra dans les bras civils de M. de Beust et de

M. Daru. Ces deux hommes d'État n'étaient pas nés, à ce qu'il paraît^ pour faire vivre les choses.

N'ayant rien de plus intéressant à vous dire, je vous parlerai de moi pour donner à cette lettre une juste dimension. J'ai eu la fortune d'apprendre hier l'un des motifs de l'extrême irritation qui se manifeste en divers lieux contre moi persoîmellement. L'on m'accuse de regarder l'infaillibilité comme mon affaire propre, de l'appeler « mon dogme^ » de dire tout haut que je ne veux pas rentrer en France sans mon dogme, et que je ne quitterai d'ici qu'après sa proclamation.

Vous ai-je écrit tout cela? Pour moi, je ne m'en souviens pas. J'ajoute que, quand même je l'aurais écrit, je n'y trouverais rien de tant criminel. Que je croie à l'infaillibilité, c'est permis ; que j'en désire la proclamation, c'est permis; que je l'appelle a mon dogme, » ce serait un peu sot, mais, pourvu que je ne prétende point l'avoir inventé, c'est encore permis ; et que je ne veuille point quitter Rome avant que le Concile ait décrété a mon dogme, » c'est toujours permis.

C'est même méritoire^ car il commence à faire chaud, et tout mon amour pour Rome ne peut m'ôter le désir très-véhément de me retrouver parmi vous. Hélas! il y a tant de gens à qui Rome est moins chère, qui en goûtent moins la beauté, et qui se donnent le déplaisir de m'y voir en faisant mille ef-

forts pour s'y prolonger eux-mêmes! Vous entendez bien que je parle des correspondants de journaux, dont l'ardeur est si grande à retarder le dogme, lorsqu'ils ont déjà si complètement perdu l'espérance de l'écarter.

On me dit encore que ce qui me parait innocent ne l'est point à leurs yeux, qu'ils ^agacent de m'entendre et de me voir, que l'infaillibilité leur serait moitié moins odieuse si je n'y espérais pas tant, qu'elle leur deviendrait supportable et même agréable si je la combattais. Pour cela, je ne le crois point et je ne les accuserai jamais d'un pareil enfantillage. Il faut que chacun s'arrange de la liberté de chacun, moi de la leur, eux de la mienne. S'ils n'aiment pas à m'entendre, qu'ils se bouchent les oreilles, et s'ils détestent de me voir, qu'ils ferment les yeux. Je ne fais rien à dessein de troubler leur repos ; je ne leur sers pas V Univers gratis, comme on sert le petit Français et la Concorde de Sorbonne.

Je les prie de me tolérer, et de se joindre aux vœux que je fais pour que nous puissions tous bientôt retourner dans nos Ithaques, où nous vivrons tous en paix, je l'espère, car alors a mon dogme » sera aussi le leur. Je ne le demande pas avec tant d'instance afin de le garder pour moi. Certainement c'est bien mon désir qu'ils en aient leur part et qu'il en fassent leur profit.

7 mai.

Je VOUS envoie les pièces officielles sur l'affaire des religieux Antoniens. Elles témoignent de la patience et de la miséricorde romaines ; les Antoniens ont montré une fois de plus l'entêtement de l'esprit de révolte. Ils savaient bien ce que le visiteur apostolique trouverait dans leur coUvent. Lorsqu'ils ont vu que la visite aurait lieu, et qu'il n'y avait plus moyen d'échapper, ayant épuisé toutes leurs intrigues, tous leurs moyens de résistance, et ne voulant pas se réformer, ils ont prononcé et exécuté eux-mêmes contre eux-mêmes la juste sentence qui devait punir leur obstination : ils se sont excommuniés.

En partant, ces religieux ont trouvé le moyen d'adresser au Saint- Père une dernière insulte. Ils ont mis sur leur maison le drapeau de la Turquie et celui de la France. Plutôt le croissant que la tiare! C'est le vieux propos des Grecs ; c'était aussi celui de Luther. Le bâton a ses duretés, mais il permet des choses que la croix défend, et ainsi le choix du schisme et de l'hérésie est expliqué. Mais pourquoi le drapeau

de la France? Parce que la France est la protectrice des chrétiens orientaux î Elle les protège aujourd'hui contre le Pape, car nous sommes aujourd'hui la France de M. Bourrée. Hélas! comme nous continuons, aujourd'hui, les gesta Dei per Francos !

Pour finir sur ces Antoniens, ils ne laisseront dans Rome aucun vide. Ils étaient de ces lichens qui poussent sur la pierre, et qu'on y laisse... parce qu'ils y sont. tJn certain droit de possession protège ici beaucoup de choses inutiles. On sait parfaitement bien qu'elles sont inutiles, mais on sait parfaitement bien aussi que le respect du droit ne l'est pas. Sauf qu'ils disaient la messe et élevaient quelques clercs pour leur nation^ ils ne travaillaient pas, n'étudiaient pas, ne prêchaient pas. Ils étaient là, on les laissait là. On les eût laissés longtemps encore, s'ils n'avaient pas intrigué. Mais il faut bien s'occuper un peu, et ces bonnes gens s'occupaient d'intrigues orientales. Morts pour l'unité, ils vivaient pour le schisme^ et n'étaient plus dans les conditions strictement nécessaires pour dire la messe et pour élever des clercs orientaux. On le voit à leur conduite. Les lichens ont la vie dure. Ils finissent pourtant par mourir. Leurs racines se détachent; le vent que leur folie ingrate appelle contre la pierre vient, souffle et les emporte.

Il y a de tristes détails dans cette histoire, des détails français. Je ne les rapporte pas, mais ils sont

enregistrés. Je crois, moi, qu'un grand vent ne tardera pas à se lever, et que beaucoup de lichens seront emportés. Les lichens et le vent ne savent pas qu'ils sont faits l'un pour l'autre, et rien de plus. Ils conspirent contre la pierre, ils croient qu'ils en verront la ruine. Ainsi l'un caresse son orgueil, l'autre se con^ sole de sa stérilité. Le vent fait rage et emporte la végétation stérile. Prends ce gain, tu n'en auras pas d'autre ; et si tu parviens à rouler la pierre, tu seras condamné à la ramener en son lieu.

Pour rester dans ma métaphore^ un âpre et terrible vent s'exerce contre le schéma de l'infaillibilité, l'éloigné, le ramène, le roule en tous sens... et le polit en tous sens. Sans doute, il faut qu'aucune végétation parasite n'y puisse enfoncer ses racines, et qu'aucune rouille n'y puisse mordre dans la suite des âges. Il aura subi tous les feux, il aura été gratté de toutes les limes, il aura supporté la percussion de tous les marteaux. Quand le verrons-nous? On me disait que ce matin la députation De Fide y avait mis la dernière main. On m'a dit à midi qu'il y aurait encore une délibération et une révision le soir. On assure qu'il sera présenté aux Pères du Concile, la semaine prochaine ou lundi, ou mercredi, ou jeudi... Il faut avouer que nous avons plus tôt fait dé casser les œufs constituants, de les battre, de les jeter dans la poêle, et de servir chaudes les omelettes et les Constitutions. Mais nous avons plus tôt fait aussi de n'en laisser rien.

90 ROME PExNDANT LE CONCILE.

Pas d'autre nouvelle aujourd'hui. J'en tire cette conclusion qu'on ne se presse pas, qu'on ne veut pas se presser, qu'on ne se pressera pas; et à tous ces traits, ceux qui savent voir reconnaîtront le caractère des pensées qui ne reculent pas.

XOVII

9 mai.

J'ai la joie de vous donner des nouvelle du Saint- Père. J'en ai à moi d'hier soir, où il a bien voulu recevoir de mes mains cent mille francs provenant de la souscription. Tous les donateurs, et nous-mêmes, heureux intermédiaires, nous avons sa bénédiction très-tendre. Il lit souvent ces listes avec intérêt. Il en aime l'ardeur, l'ingénuité, le solide fond de foi et de science catholique.

Sa santé est parfaite. Il a bonne mine, il est robuste et souriant. Il cause avec autant de finesse que de bonté. Son œil reconnaît toujours ses amis dans la foule, il se souvient de les avoir aperçus en passant çà et là. Sa main, qui porte une si grande part du poids du monde, ne tremble pas. Son oreille entend le cœur ému de respect et d'amour qui lui parle à voix

basse. Il a l'esprit présent à tout, la mémoire de tout, sauf des injures. Il venait de parcourir un mauvais livre qui arrive de Paris : Ce qui se passe au Concile. Il a promptement vu ce que c'était. Dans le cours de la conversation, qui allait à travers le monde, il en a dit quelques mots : « Travailler à abaisser cette autorité-là... On ne l'abaisse pas. Mais ceux qui s'y exercent font de la peine. » Rien de plus. Cette «autoriié-là, » c'est la sienne, l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ. Et il est insulté personnellement dans ce mauvais livre. Oh! oui, « cela fait de la peine. » Mais quand cela a fait de la peine^ tout ce que cela peut faire est fait.

Il nous a dit aussi : « Voilà que je vais entrer dans ma 79' année. Je la commence le 13 de ce mois. Que peut un pauvre vieillard qui touche à quatre-vingts ans! » Nous l'écoutions sans alarmes. Nous le regardions comme nous venions de regarder le soleil romain qui, en ce moment, descendait à l'horizon, plein encore, majestueux et doux, inondant de clarté la vigueur du printemps nouveau, et l'indestructible beauté de tant de monuments que les siècles ont bâtis.

Nous avons été reçus dans la salle du Consistoire. Le Saint-Père, faisant quelques pas vers nous, pendant que nous étions agenouillés, s'était assis sur un banc de bois. Nous nous tenions en tas auprès de lui, le plus près possible, et nous écoutions sa parole

t)2 ROME PENDANT LE CONCILE.

aimable. Voilà donc le Pape, voilà ce grand Pie IX, celui dontla voix, l'autrejour, en présence du monde, de l'Église et de Dieu, proclamait des choses éternelles ! Il s'est dérangé pour une famille dé la foule, pour un serviteur comme il en a tant, afin que cet homme et ses enfants eussent la joie de toucher la frange de son manteau. Et c'est ce qu'il fait tous les jours. Il y a la politique, il y a les grands, les ambassadeurs et les princes, il y a le Concile et le souci du monde présent et du monde à venir : il a pris une parcelle de son temps si partagé, il l'a prise sur son repos, il nous l'a donnée. Nam et catelli edunt de micis quœ cadunt de mensa.

En attendant qu'il vint, seuls dans cette salle immense, magnifique de pauvreté et de noblesse comme tout l'appartement pontifical, nous admirions la splendeur tranquille de Rome, le silence auguste du lieu où nous étions. Nous songions à la majesté de Thomme que nous allions voir, et qui est toute la grandeur de notre âge. Et jouissant du contentement profond de nos cœurs, notre pensée se reportait vers Paris, si agité en ce moment-là. Paris à cette heure achevait de voter, et l'on commençait à dépouiller le scrutin populaire. Dépouiller^ ce mot nous faisait rire. Dépouillez, épouillez le scrutin, ô Peuple et Empereur ! Mais le dépouillement et l'épouillement faits, vous ne dormirez pas mieux, et vous vous gratterez encore, simultanément et réciproquement. Le prin-

cipe de démangeaison sortira du scrutin et rentrera dans vos veines. Il n'est pas seulement à l'épiderme.

C'est au moins une belle légende et d^une application hautement politique, celle qui nous dit que Constantin était lépreux et ne put être guéri que par le baptême.

Or, le baptême qu'il faut aux peuples et aux rois, et qui seul les empêche de s'arracher la peau (et ensuite ils se grattent encore), c'est ici qu'on le prend ce baptême. Ici, et non ailleurs, est l'homme qui dit aux peuples et aux rois : Pax vobis! Et cet homme est en paix, et son peuple qu'il ne flatte point jouit de la paix, et nous qui sommes de son peuple, nous avons la paix.

J'ai laissé passer l'heure du courrier. Je profite du retard pour ajouter quelques mots sur les moines Antoniens. Je ne savais pas toute leur histoire.

Ils sont partis de nuit avec l'aide de la France. M. le marquis de Banneville leur a délivré des passeports, et de plus a payé leur voyage jusqu'à Constantinople. Quand les évêques orientaux sont venus au Concile, tout secours des consulats et de l'ambassade de Constantinople a été refusé à leur pauvreté. Mais Tassistance refusée aux évêques orthodoxes a été accordée, peut-être offerte aux prêtres schismatiques. Quel épisode — ou épilogue — des relations protectrices de la France avec les chrétiens du Levant !

Sans compter qu'il est bien glorieux en ce moment pour nous de déployer tant de fierté et tant de liberté envers le gouvernement du Saint-Père ! Cela rappelle les rigueurs de Nogaret et de Créquy. Diplomatiquement, nous nous faisons donc l'honneur de souffleter le gouvernement pontifical par la main de ces moines qui se sauvent de Tombre du Vatican à l'ombre du Sérail. C'est le cas de rappeler ce qui m'était dit à l'occasion d'une œuvre gallicane où je vois, pour mon compte, une faute du même genre : Cela fait de la peine !

Et les voilà bien avancés, les uns et les autres ! Et ce sont des actes qui prouvent bien que le super' hanc petram est décidément caduc, et que les portes gallicanes doivent enfin prévaloir !

Hier, sortant du Vatican, nous avons fait comme les gens constitués en dignité, qui, ayant été reçus par le Pape, vont aussitôt rendre grâces à Saint- Pierre. Rien ne troublait la tranquillité du portique, rien ne manquait à la sérénité du temple. A la chapelle du chapitre, on chantait ce que l'on a coutume d'y chanter à pareil jour depuis longtemps. Devant la chapelle du Saint-Sacrement, il y avait, comme toujours, des fidèles agenouillés. Les lampes brûlaient au tombeau des Apôtres. Un rayon de lumière d'or flamboyait sur le marbre : là nos pères ont vu ce rayon, là nos petits-fils le verront à cette date et à cette

heure. La statue du Pêcheur, immobile à la place où viennent la chercher les hommages des générations humaines, ne semblait nullement ébranlée, et nous n'éprouvâmes pas moins de joie en posant nos lèvres sur son pied de bronze. Enfin rien ne se ressentait du départ des Antoniens, ni du manifeste de M. Daru^ ni des mesures monétaires de M. Buffet, ni du soufflet du beau roi Philippe, ni des hauteurs du beau roi Louis^ ni des grandeurs de l'empereur Napoléon P% ni des conquêtes du roi Victor-Emmanuel P^ Et, levant les yeux vers la voùte^ nous lûmes encore une fois : Non prœvalebunt !

Salut, Pierre premier ! Salut, Pierre deux cent cinquante-septième ! Non prœvalebunt !

Nous nous retirâmes contents, ayant même oublié qu'à Paris, en ce moment, des doigts agités de fièvres humiliantes continuaient à <c dépouiller » le scrutin.

En vérité, en vérité, il y a des moments, il y en a beaucoup, où l'on sent à merveille combien c'est une chose totalement vaine, basse et inepte de n'être pas catholique, quelque bon poste qu'on ait d'ailleurs su attraper ici-bas !

10 mai.

Je viens de parcourir le mauvais livre en question. 11 n'en existe qu'une trentaine d'exemplaires à Rome, qui ont tous coulé de la même source ou du même réservoir, si connu que je n'ai pas besoin d'en dire autre chose. On se prête cette pauvreté, on la lit ou plutôt on la flaire, et on la passe à un autre. On ne veut pas garder cela pour soi, et l'on souhaiterait d'en pouvoir organiser des lectures publiques. C'est trèsodieux assurément, mais c'est très-utile. Sans doute, l'on savait tout cela, mais c'était moins en ordre, moins complet, moins signé. Habemus confitentem reum.

Je dis signé, vous me comprenez. La signature, par là, c'est l'anonyme ou le pseudonyme. Sauf quelques exceptions, ils ne signent pas. L'abbé X... ne peut pas signer, surtout à présent qu'il est théologien du Concile. Sa signature décrierait son ouvrage, et son évêque dirait qu'il ne le connaît pas.

Tout abandonnés, tout misérables que les fasse le manque d'acte de naissance, il y a des enfants-trouvés

UOME PE^DAM LE COrsClLE, 97

qui gagnent encore à ne point porter le nom de leur père.

Celui-ci pourtant ne se relève point par sa vertu, ni par son génie. Il a pour tout mérite l'audace. L'audace sous le masque, la seule qui lui soit permise devant les hommes. Sans masque, il ne serait pas audacieux, il ne serait qu'inutilement téméraire. A se montrer, il perdrait son dernier moyen de se faire écouter.

Et néanmoins, il a peur. Lorsqu'il se promène dans les rues de Rome, si quelqu'un regarde vers lui et le montre, il détourne la tête; son œil titubant va obstinément cogner le mur de l'autre côté. Pourtant, il n'a pas son livre sous le bras. 11 ne sort pas avec son livre ! Mais quelque chose lui dit qu'il a son livre écrit sur le front, et il ne se trompe pas, et cela le gêne. Cette honte est plus forte que son audace. Vingt fois il en a fait l'épreuve, vingt fois il a été vaincu. Cela vient de lui arriver encore. On dit en passant,, tout haut : C'est lui ! 11 n'entend pas. Son œil titubant se colle au mur. Hélas ! que faut-il donc encore pour leur faire comprendre qu'un jour ils diront aux montagnes : Tombez sur nous!

Je crois du reste qu'il n'est pas seul. Ils ont assez l'habitude de travailler en compagnie, et celivre porte la trace de plusieurs mains. On y voit des écritures plus agiles, d'autres plus lourdes : toutes enveloppent la même bassesse de pensée. Le dernier chair 7

98 ROxME pejndaist le concile.

pitre est écrit avec aisance et d'un certain souffle ; c'est là que se trahit davantage la bassesse de la pensée. Od s'y efforce d'éveiller dans TÉglise la peur, l'ignoble peur.

Les mensonges, les calomnies, les diffamations, on ne les peut plus compter. Il y en a de doubles, de quadruples et de décuples. Le mensonge général en contient un autre et celui-ci un autre, et celui-ci un autre, et cela ne finit pas. L'art, sous ce rapport, est très-grand. Quand on a analysé ce philtre des sorcières de Macbeth et discerné les éléments qui le composent, on se sent bien de l'estime pour le P. Gratry. On admire sa franchise, sa candeur, sa probité.

Faites, je vous prie, ce travail, il est important. Puisqu'ils se montrent, montrons-les ; et que ceux qui semblent en être et qui n'en sont pas se séparent. Nous avons bien le droit qu'ils nous servent à quelque chose, et que chacun sache ce qulls sont, et qu'eu/i-mêmes, s'ils ont encore une ombre d'illusion, se connaissent et voient où ils vont.

Citez-les surtout. Tout ce que vous citerez sera excellent et fera grand bien. On les verra mieux. Si vous vous contentiez de les accuser, on ne voudrait pas vous croire. Qu'ils parlent, qu'on entende cette voix fausse et cet accent de haine du prêtre qui n'aime pas l'Église et qui croit César meilleur que Dieu, et qui dénonce Dieu à César. Non, non, je n'aurais pas cru que telle fut la profondeur de l'abîme î

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