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Rome, ses églises, ses monuments, ses institutions

Encore un livre sur Rome, nous dira-l-on... Il ne fera que nous répéter ce que cent autres nous ont déjà dit...

Rome, sans doute, est la ville dont on a le plus écrit et le plus parlé, et nous n'avons pas la prétention de donner plus de lumières et de fournir plus de science que ceux qui nous ont précédé.

Il y a deux ans nous allions à Rome, simple pèlerin, conduit par l'amour de l'Église, et désireux de connaître cette grande Rome qui a le privilège unique en ce monde d'occuper tous les esprits. Nous y avons goûté d'ineiïables douceurs; nous y avons rencontré des joies qu'on ne rencontre que là , et dont le souvenir est assez puissant pour nous donner encore de douces émotions.

Nous avions écrit pour nous-même nos impressions et nos souvenirs. Plusieurs circonstances, dont il est inutile d'entretenir le public, nous ont amené à les publier sous la forme de lettres dans un petit journal religieux. Peu à peu le cadre que nous nous étions proposé s'est élargi : aux simples descriptions des églises, des musées et des monuments païens de Rome, nous avons ajouté quelques aperçus sur la vie intime de Rome et sur ses œuvres de charité, plus admirables encore que les chefs-d'œuvre de l'art qu'elle possède en si grand nombre.

Un voyage à Rome sans avoir visité quelques-uns de ses hôpitaux et de ses hospices, sans connaître les usages du peuple, ses habitudes, son instruction, sans avoir étudié un peu le gouvernement du saintpère est nécessairement incomplet.

Cette étude nous a intéressé, et de nombreuses et affectueuses sympathies nous ont encouragé.

Ce sont donc ces lettres que nous livrons aujourd'hui à la publiciti'. après les avoir corrigées et en avoir ajouté de nouvelles.

Ce n'est point une œuvre de littérature : nous avons vu Rome, nous l'avons aimée, et nous voudrions la faire aimer et aider ceux qui la verront à la bien connaître. Ce que la foi est heureuse de voir, de vénérer, de connaître dans la ville de Rome, nous le leur dirons.

Nous osons dire que notre petit livre peut suppléer à bien des études. Sans être complet, il donne des notions suffisantes pour fain- désirer de connaître de plus près cette Rome dont on dit tant de mal et qu'on accuse souvent parce qu'on ne la connaît pas, (tu jiarce qui', par liain»^ du

bien et de la vertu , on devient l'ennemi de celle qui en est dans le monde comme le centre et le principal représentant.

« La beauté de l'Église notre mère , a dit le P. Gratry, est aujourd'hui cachée sous un masque de fer. On lui forge ce masque au souffle de l'ignorance et du mensonge; on l'applique sur sa face, on la regarde, et on dit ; Elle est laide. »

Puissions- nous lever un petit coin de ce masque et faire soupçonner quelque chose de la beauté de son auguste visage !

Nous apportons une faible pierre au monument que tant et de si illustres écrivains ont élevé à la gloire de Rome; mais nous l'apportons avec la joie d'un enfant et la confiance du manœuvre qui sait que son emploi, quoique moins noble que celui de l'architecte, a cependant son utilité.

Heureux si ces modestes pages inspirent à quelqu'un un peu plus d'amour pour l'Église , notre mère, et lui donnent le désir de la voir de plus près. Quand on a connu Rome, on l'aime d'un amour que le temps ne saurait affaiblir. « Elle est belle cette Rome, disait le président de Brosses, et si belle que, ma foi, tout le reste me paraît peu de chose en comparaison. »

Si elle est si belle pour l'artiste , que n'est- elle pas pour le chrétien !

« Il faut que vous sachiez que les gens ne sont jamais croyables quand ils disent qu'ils vont partir d£ Rome. On y est si bien, si doucement , il y a tant à voir et à revoir, que ce n'est jamais fait... »

Et quand on l'a vue , il y a tant à dire et à redire , que nous croyons qu'on n'écrira jamais assez sur Rome. « Ce qu'on dit avec raison de la mère de Dieu : De Maria nunquam salis, nous écrivait naguère un illustre évêque% on le peut dire aussi de la cité de Rome, son épouse : De Roma nunquam satis. »

C'est notre excuse... Puisse- t-elle du moins nous faire absoudre si le succès ne répond pas à notre bonne volonté !

Tours, fête de saint Martin, 11 novembre 1865.

yU^ Pie, évêque de Poitiers.

SES l-AiLISi:S, SES MONUMENTS, SES IN.-TITI TK )NS

LETTRES V IN VMI

Mon cher ami ,

Je suis à liomc. Vous devez comprendre mes émotions cl ma joie. Je me suis prosterné devant la Confession de saint Pierre. Je voudrais vous communiiiuer mes premières impressions, et je ne %ais si leur vivacité me permettra de vous exprimer ce (|ue j'éprouve.

Ce matin à cinq lieui'os , je suis arrivé à Cività-Vecchia. Je fus agréal)lemcnt impressionné par la vue de nos soldats allant et venant dans les forlilications et sur le port. Je crus un instant que je n'avais pas quitté la France. Cet uniforme français me plaisait sur le sol pontifical, et je trouvais à leur place ces enfants de la fdle aînée de l'Église. Puisque le malheur des temps veut qu'il en soit ainsi, je me sentais fier et heureux de voir les Français protéger le trône du Hoi , du Pontife et du Père.

La police romaine visa nos passeports, et je tn^ivai très bienveillants les dounniors poiitifirnux.

A iiiitli. le chemin de lei' nremporlail à travers la campagne romaine, déserte et inhabitée, où errent seulement (jnelipies troupeaux de cavales et de buffles.

Le bruit, les mouvements de l'industrie et de la société moderne font silence autour de la ville de Rome, comme pour préparer Tàme aux grandes et solennelles émotions qui Tattendent.

L'immensité de cette campagne, éclairée par une lumière éblouissante, bornée par la mer ou les collines, est pleine de charme et de grandeur. Tout ce parcours est délicieux.

Le Tibre, décrivant une courbe majestueuse, apparaît au milieu d'une vaste plaine , entre des rives sans arbres ni verdure. Tout est grand, tout est immense... Voici la basilique de Saint- Paul, et déjà j'aperçois le dôme de Saint- Pierre.

J'approchais de Rome, plein d'émotion et de joie, et sentant que Dieu me donnerait quelques jours heureux. J'arrivais, l'amour dans le cœur, et je murmurais ces belles strophes d'un naïf et touchant cantique du v" siècle, déterré dans la poussière du Vatican :

0 noble Rome, maîtresse du monde, la plus 'excellente des villes, rouge du sang des martyrs, blanche de la blancheur des lis et des vierges, nous te saluons, nous te bénissons à travers tous les siècles, à jamais i !

Vers trois heures de l'après-midi, j'étais à Rome. Je suis logé dans une maison de la place du pont Saint-Ange. Je jouis d'une

^ 0 Roma nobilis, orbis et domiaa, Cunctarum urbium excellentissima , Roseo martyrum sanguine rubea, Albis et virginum liliis caadida!

Salutem dicimus tibi pcr omnia; Te benetiicimus: salve per saicula.

Petre, tu prœpolens cœlorum claviger, Vota precantium exaudi jugiter !

Cum bis sex tribuum sederis arbiter, Factus placabilis, judica ieniler; Te precantibus nunc temporaliter Ferto suffragia misericorditer!

0 Paule, suscipe nostra precamina, Cujus philosophes vieil industria!

Factus œconomus in domo regia, Divini muneris oppone fercula :

Ut repleverit te sapientia , I])sa nos repleat tua per dogmata!

vue magnilique, et à inos pieds le Tibre loiilr ses flots j.iiiiioet tranquilles.

Le pont Saint-Ange, (pii conduit an nians(»li''0 dWdrif'n, est nrné de dix ij^randcs statues de marbre. Ce soni des ange.-i tpii portent les insijjHies de la Passion.

Le mausolée d'Adrien se présente en face avec sa masse imposante. Il sert de caserne à une partie de l'arnuMî franraise. A son sommet un ange en bronze remet son épée dans le fourreau.

En l'année 590, une peste ravageait la ville de Home. Le pape saint Grégoire le Grand, qui venait de monter sur la chaire de saint Pierre, ordonna une procession générale qui partirait de la basilique de Sainte- Marie- Majeure et parcourrait la ville.

Vers la fin de la cérémonie, on entendit un concert de voix célestes qui chantaient : « Regina cœli, lœtare, alléluia, etc. Reine « du ciel, réjouissez-vous, alléluia, parce que Celui que vous « aviez mérité d'avoir pour fils, alléluia, est ressuscité comme « il l'avait dit, alléluia!... ■»

Le pape alors s'écria: « Ova pro nobis Deum, nllduia ! Priez Dieu pour nous, alléluia! »

Et aussitôt l'on vit, sur le mausolée d'Adrien, un ange qui remettait dans son fourreau Tépée de la colère divine. La peste cessa, et depuis ce temps le mausolée d'Adrien s'appelle le château Saint-Ange.

Ce spectacle me remit un peu de ma première impression en entrant dans Rome. Je suis arrivé par le Transtévère, et l'extérieur négligé et malpropre de ses habitants ne m'avait pas séduit. La propreté n'est pas la vertu favorite des Romains; il est vrai que c'est le quartier pauvre de Rome. Cependant, mon cher, ne venez pas à Rome pour y voir de belles rues, larges et bien alignées, pour y admirer d'élégants squares. Rome n'a pas besoin de ces choses. Ses ruines, ses souvenirs et ses fêtes sont assez éloquents. Elle est belle, mais d'une beaut«' qu'il n'est pas donné à tous de comprendre et d'aimer.

Vous connaissez ma curiosité naturelle. .le n'ai pu rester en place; j'étais avide de voir, et à quatre heures j't'lais en route. .l'ai voulu conmiencer ma visite par Saint-Pierre. 11 me semblait convenable d'offrir mes hommages au maître de la cité, et d'ailleurs j'éprouvais le besoin d'épancher sur le tombeau du grand apôtre les émotions dont mon cœur débordait.

Je suis monté ensuite au Gapitole, et je vous assure que mon modeste équipage ne me donnait nullement l'air d'un triomphateur. D'ailleurs j'ai pris le chemin opposé à celui qui était suivi par les vainqueurs de l'ancienne Rome. Ils venaient à travers le Forum, passaient sous l'arc de Septime Sévère avant de gravir la célèbre colline , et moi je venais du côté de la ville.

Je descendis au Forum, appelé maintenant Campo Vaccine. Des bœufs paissent et mugissent là où l'orateur faisait entendre sa voix. Des ruines gigantesques, éparses de tous cotés et jetées (^à et là, sans aucun art, comme le temps et la main des barbares les ont faites , rappellent encore la grandeur et la richesse de cette immense place publique. De chaque côté, des églises, bâties sûr l'emplacement des temples païens , attestent la victoire de Jésus- Christ sur le paganisme.

A l'extrémité du Forum , on aperçoit le Golisée , cet immense amphithéâtre en ruine. J'ai voulu dès aujourd'hui me prosterner devant la croix de bois dressée au milieu de son enceinte; mais nous y reviendrons : cette ruine a un tel caractère de grandeur et de majesté qu'elle me paraît un des plus beaux restes de l'antiquité païenne.

Saint-Jean de Latran n'est pas loin. Je suis entré dans la basilique pendant l'office des vêpres, qui étaient célébrées avec grande pompe et en présence des cardinaux. C'était la fête de saint Jean-Baptiste. Je ne pouvais m'arracher à ce spectacle imposant et nouveau pour moi. La musique et des chants comme on n'en entend qu'à Rome me charmèrent et me retinrent longtemps.

Je ne puis vous énumérer tous les lieux que j'ai visités aujourd'hui. Je voulais avoir dès ce soir une idée générale des grandeurs et des beautés de la Ville éternelle. Je vous avoue que mes espérances sont bien dépassées : je n'avais rien rêvé de si beau.

J'ai terminé ma course par une visite au Monte- Pincio. Je me suis mêlé à la foule, et c'est avec peine que j'ai pu me frayer un passage au milieu des nombreux et brillants carrosses romains. Je parcourus les magnifiques jardins de cette promenade, la plus belle et la plus fréquentée de Rome. La musique des hussards français venait de s'y faire entendre.

Je rentrai dans la ville en parcourant le Corso, qui à cette

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lieuix' ('Uiil t'ii\ iihi p.n' une IimiN; iiniiil)r»;ii3e et présentait une physioiKtiiiic Irt's aniiiico. Le Corso est le rendez-vous g(Miëral de la po|)ulalioii romaine et des élrantrers ; et cette réunion si variée donne à cette niaj^niifique luc un aspect des plus curi»'u\ .1 [hmiIètrc unique au monde.

Je ne veux pas terminer celle lettre sans vous dire la rencontre que je fis le soir nu^me de mon arrivée, en rentrant chez moi. Je suis convaincu (pie votre surprise eut égalé la mienne. Je vois votre curiosité excitée: — Qui ave/.-vous donc rencontré? — Devinez. — Un ami, un compatriote? — Non... Vous y renoncez? Eh bien! voici: une vingtaine d'hommes réunis ensemble, deux à deux, récitant à haute voix le chapelet, pas.saient dans la rue. Je fus touché de ce spectacle. Je les suivis jusciu'à la plus proche madone. Là ils se mirent à genoux et chantèrent en chœur les litanies de la sainte Vierge. Ému jusqu'aux larmes, je m'unis à leurs prières.

En France, nos sages et nos savants des cinq académies riraient volontiers de ces hommes. C'est une superstition qu'on pardonne au peuple romain, à des honimes gouvernés par un prêtre.

« Quand ils seront émancipés et débarrassés de toutes ces moiiiories et de la tutelle des prêtres, vous verrez ce que vaudra ce l)euple, me disait un esprit fort. — Alors il ne sera plus superstitieux, lui dis-je, il ne craindra plus Dieu, mais le sabre. »

Ne savez-vous pas, mon cher ami, que nos Français émancipés ne sont pas superstitieux? N'avez-vous pas vu, comme moi, des chrétiens passer devant la croix du Sauveur sans la saluer.

Dans la plupart de nos villes, en France, Jésus-Christ se cache comme un maU'aileui- (juand il va consoler les malades et les mourants. Que voulez-vous! c'est le progrès. J'avoue que j'aime encore mieux la foi naïve et arriérée de ces Romains, qui n'ont pas honte de prier Dieu tout haut, et qui savent encore se mettre à genoux devant la sainte Vierge et les saints.

Sur ce, mon bien cher, je laisse nos philosophes raisonner, el j'admire la ft>i du hou peuple de Home.

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