LE VATICAN
Bibliothèque. — Galerie des inscriptions. — Musée de sculpture. — Le Laocoon , l'ApoUon du Belvédère. — Loges et chambres de Raphaël. — La Transfiguration et la Communion de saint Jérôme. — Chapelle Sixtine.
Mon cher ami,
J'éprouve un réel embarras en venant aujourd'hui vous rendre compte de ma visite au Vatican.
Le Vatican est moins un palais que la réunion de plusieurs palais. Vous avez lu partout qu'il y avait dans cet immense palais onze mille chambres, grandes et petites: vous pensez que je ne me suis nullement imaginé de vérifier l'exactitude de ce détail, quand bien même il m'eût été possible de le faire. Je me suis contenté de voir et d'admirer de magnifiques et larges escaliers de marbre, d'immenses corridors, et de vastes salles d'une magnificence royale dont je n'avais pas l'idée.
Nécessairement, mon cher ami, le récit de ma visite au Vatican sera superficiel : comment , en effet , vous parler, dans une simple lettre, de tous ces chefs-d'œuvre sur lesquels on a écrit des volumes entiers?
Je me bornerai à noter ce qui a fixé mon attention, et, au milieu de toutes ces richesses, j'en laisserai beaucoup dans l'ombre, ou parce que je ne les ai pas assez vues, ou parce qu'on ne peut pas tout dire. Je vous conduirai d'abord dans l'immense bibliothèque. Je ne vous dis rien du soin que les papes ont successivement apporté à compléter cette riche bibliothèque depuis le V® siècle , oîi elle fut commencée par le pape saint Hilaire , jusqu'à nos jours. Vous savez tout cela. La science n'a pas eu de plus ardents propagateurs et de plus dévoués défenseurs que les souverains pontifes. Ce fut Sixte V qui transporta la bibliothèque Vaticane dans le lieu qu'elle occupe aujourd'hui.
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Plusieurs personnages historiques lui ont légué leurs Ijibliollièques particulières : Maximilien l"^^"", électeur de Bavière sous Grégoire XV, les ducs d'Urbin, la reine Christine de Suède (1G9U), le cardinal Utloboni, etc. Pie IX y a déposé 6,'J5U volumes de la succession du célèbre cardinal Mai, plus de 2U2 manuscrits et cahiers.
Pour pouvoir travailler à la bibliothèque du Vatican et consulter les précieux ouvrages qu'elle possède, il faut une permission spéciale et écrite du souverain pontife. La demande lui en est transmise par Tintermédiaire du cardinal secrétaire d'État, et elle est toujours bien accueillie.
Le bibliothécaire du Vatican est le cardinal Pitra, bénédictin français, dont la science et l'aimable modestie sont connues et appréciées du monde entier.
La grande salle a 216 pieds de longueur, 48 de largeur et 28 de hauteur. Elle est divisée en deux nefs par sept pilastres richement décorés de belles peintures. Tout ce qui peut satisfaire l'esprit, réjouir l'œil et fixer l'attention, se trouve réuni ici avec le goût le plus parfait et le plus exquis. Le marbre, les peintures, les dorures brillent sur votre tète et sous vos pieds. Autour des pilastres et des murs, des armoires richement peintes renferment des manuscrits grecs, latins, italiens, orientaux, au nombre de 12o,000 environ. Au-dessus des armoires, les murs sont peints à fresque : à droite, c'est l'histoire de tous les conciles généraux; à gauche, la fondation des principales bibliothèques anciennes.
Tous les livres sont renfermés dans les armoires ; on n'en voit aucun , ce (}ui donne à cette bibliothèque une physionomie particulière.
Il y a cependant plusieurs manuscrits rares et précieux i)lacés dans une montre, et que j'ai admirés. C'est d'abord une Bible hébraïque sur vélin, avec riches enluminures; un Virgile et un Cicéron du w" siècle. Le fameux livre que Henri VIII, roi d'Angleterre, écrivit contre Luther est là, avec une dédicace au i)ape écrite de la main même de ce monarque.
Au milieu de cette immense salle, entre cha(pie pilastre, vous pourrez admirer diflerenls objets précieux par la matière et le travail : ce sont les présents des tètes couronnées au souverain pontife. Voici un magnifique crucifix et un beau vase en malachite olTerts par l'empereur de lUissie. r>eux candélabres en por-
celahie de Sèvres sont un présent de Napoléon I^'" à Pie VII. Le baptistère du prince impérial , magnifique travail en porcelaine de Sèvres, fut envoyé à Pie IX par Napoléon III.
A l'extrémité de cette salle, deux belles galeries, décorées de peintures, s'étendent à droite et à gauche. La galerie de droite possède des armoires garnies de manuscrits, de livres, et un musée entièrement composé d'objets antiques : c'est une nombreuse collection de dieux et d'idoles du paganisme, de petite dimension, en bronze, en marbre, en argent, en or. Ces petites statuettes sont généralement bien travaillées, et elles sont intéressantes à étudier, à cause de leur destination primitive : on y voit les dieux , de toutes les façons, que les païens avaient coutume de garder dans l'intérieur de leurs maisons, et quelquefois de porter avec eux, pour se rendre le ciel propice. A côté sont des œuvres d'art remarquables, telles que camées en or, en argent, en ivoire, des pierres gravées, des outils, des mosaïques, qui donnent une haute idée de ce qu'étaient l'orfèvrerie et le luxe chez les Romains.
La galerie de gauche, plus intéressante encore, possède une précieuse collection de peintures sur bois des xni^ et xiv® siècles : elles sont, pour la plupart, de Giotto et de ses élèves. Les artistes pourront trouver bien courtes les heures qu'ils passeront devant ces petits tableaux; j'avoue, mon cher ami, que je me suis arrêté plus longtemps dans le musée chrétien. Ce musée est une collection de différents objets recueillis dans les catacombes, et qui servaient à nos pères dans leurs cérémonies religieuses. Ce sont des calices d'un pur cristal, des ciboires, des croix de toutes les formes, des lampes antiques, des chalumeaux qui servaient pour la communion du précieux sang, des anneaux, des crosses, et, à côté de ces objets, qui rappellent les plus augustes mystères de notre religion, des peignes, des ongles de fer, des instruments de supplice pour les martyrs. Que d'émotions s'emparent de l'âme en considérant toutes ces reliques précieuses ! Que de saintes et pieuses joies , en contemplant ces vases du sacrifice de la messe, et en songeant qu'ils ont servi aux apôtres et aux premiers prêtres, dans le sang desquels l'Église de Jésus- Christ a été fondée ! Quelle famille , quelle nation possède des traditions aussi sacrées, aussi vieilles et aussi invariables que la grande famille catholique? Il me vint un désir immense, trop grand pour se
réaliser : j'aurais aimé prendre ces vases sacrés, les porler dans les catacombes, pour y célébrer les saints mystères. C'eût été, sur la terre, une jouissance digne du ciel 1 Mais Rome ne permet pas ces choses, et, d'ailleurs, le sentiment de mon indiijnilé personnelle me ramena vite à la réalité.
Après cela, mon cher ami, quelles choses méritent d'éveiller notre intérêt dans les autres compartiments de cette immense galerie? Vous pouvez visiter la dernière salle, où vous verrez do riches présents offerts à Pie IX, venus de toutes les parties du monde catholique, et dont le nombre et la richesse attestent la vénération et l'amour que tous les cœurs lui ont voués. Nous mentionnerons seulement le beau prie- Dieu qui lui a été offert par la province ecclésiastique de Tours.
En sortant de la bibliothèque Vaticane, nous nous rendrons dans les musées de sculpture, et nous traverserons un immense corridor rempli d'inscriptions anciennes et de monuments funéraires. A droite, c'est le paganisme qui revit dans ses inscriptions, et nous pouvons nous représenter ses mœurs, ses usages, en étudiant les bas-reliefs de ses sarcophages, de ses autels et de ses urnes cinéraires.
(( L'œil s'arrête avec une complaisance mélancolique sur une multitude de ces urnes cinéraires, qui l'attirent par leurs formes infiniment variées. Beaucoup d'entre elles sont de véritables pe~ tites maisons où Ton trouve que l'on serait assez bien logé, avec des portes, un toit sur lequel sont indiquées les tuiles et les antéfixes ; d'autres ont une forme qui trahit TinOuence du gracieux génie de la Grèce : la forme d'une corbeille, comme pour y mettre des fleurs; la forme d'une fontaine, comme pour que l'heureux sommeil du mort suit rafraîchi par les eaux et bercé par leur murmure *. »
Les bas-reliefs de ces sarcophages font souvent allusion à la profession du défunt, et sous ce rapport leur étude est fort utile, fort intéressante, en nous initiant aux usages et aux habitudes de la classe populaire à Home.
1 Ampère, Histoire l'omaine à Rome. Il y a clans cet ouvrage quelques chapitres intitulés : La Grèce à Rome, qui sont très remarquables, et dont l'élude peut être fort utile pou\i visiter avec fruit les différents musées <lo Home. 11 va sans dire que nous sommes loin d'accepter les jugements et les rapprocliemenls regrettables et quelquefois sacrilèges de l'auteur.
A gauche sont les inscriptions chrétiennes, extraites pour la plupart des catacombes. C'est une heureuse idée d'avoir mis ainsi en face Tune de Tautre les deux sociétés. Les inscriptions jouaient un grand rôle dans l'antiquité, et cette réunion d'inscriptions nous initie à leurs sentiments, à leurs pensées et à leurs croyances. Si le paganisme semble l'emporter sur l'art chrétien par le fini et la gracieuseté du dessin , il est difficile de refuser au christianisme la supériorité pour la sublimité de la pensée et la simplicité de l'expression. Sur la tombe du païen, on voit l'orgueil et l'ostentation des vivants ; la tombe du chrétien est aussi humble et aussi cachée que sa vie. Les sarcophages païens portent les noms de consuls, de chefs d'armée, de pontifes. Rien de ce qui peut rappeler la gloire du défunt n'est omis : c'est l'orgueil plutôt que l'affection qui a le plus souvent la parole sur les tombes païennes. Le chrétien se contente du nom de son défunt, qu'il inscrit sur la pierre , afin de ne pas perdre le souvenir du lieu de son repos. Quelques paroles, quelques emblèmes imparfaitement dessinés rappellent le Christ et la résurrection, quelquesunes des vérités chrétiennes, quelques allusions aux paraboles de l'Évangile : voilà tout.