PATER FILLE
DVLCISSIMi^î
Ailleurs, c'est une veuve qui fait l'éloge de son époux:
PROCESSO AVG.
AVRELLA GRISPINA
CONJVGI BENE
MF.RENTl FECIT
Maintenant, mon cher ami, nous allons paic(jurir les nombreux salons de sculpture. Que de richesses! Que de chefs-d'œuvre! N'attendez pas que je vous énumère toutes les statues et toutes les merveilles de ce musée unique au monde. Je renonce même à vous en donner une idée. Comme tous ceux qui n'ont que quelques semaines à passer à Rome, j'ai dû voir rapidement ces chefsd'œuvre, et m'arrèter devant les principaux. J'ai visité deux fois les musées du Vatican, et, à l'exception des œuvres connues de tout le monde, et dont vous avez vu partout la description, je serais fort embarrassé s'il fallait vous dire tout ce que j'ai vu. De ces chefs-d'œuvre eux-mêmes, (jue pourrais-je vous dire qui n'ait été dit et répété mille fois? Que vous dire du Laocoon? Tout est d'un ciseau merveilleux; il fut trouvé dans une salle des thermes de Titus, et à la nouvelle dé celte découverte une joie générale se répandit dans la ville. Le soir, toutes les cloches des églises firent entendre leurs plus joyeux carillons, et les poètes firent pleuvoir une (juantité prodigieuse de sonnets, d'hymnes et de canzoni en l'honneur de ce chef-d'œuvre. Jules II donna lui-même le signal de cette fête populaire. Kt nous trouvons encore des gens qui soutiennent que la papauté est l'ennemie des arts !
Vous admirerez aussi le torse du Helvédère, reste d'une ancienne statue d'Hercule, que Michel -Ange , devenu vieux et aveugle, palpait de ses mains intelligentes. V Apollon du Belvédère est la statue la plus vantée de Rome. Elle ne manque ni
délégance ni de sentiment. On peut lui appliquer ce mot d'un poète : « Beau par la tète et le regard. »
La salle des animaux est pavée d'une riche mosaïque antique.
« C'est une sorte de ménagerie de l'art, et elle mérite de s'appeler, comme celle du jardin des Plantes, une ménagerie d'animaux vivants... Ces animaux sont pourtant d'un mérite inégal: parmi les meilleurs morceaux on compte des chiens qui jouent ensemble avec beaucoup de vérité; un cygne dont le duvet, un mouton dont la toison sont très bien rendus ; une tête d'âne très vraie, et portant une couronne de lierre, allusion au rôle de Tâne de Silène dans les mystères bachiques K »
Louis Veuillot dit, dans le Parfuîn de Rome, qu'il ne faut point parler de Raphaël si l'on ne peut dire que quelques mots , à moins que ces mots ne disent de grandes choses. Il y a des peintres; Raphaël est le peintre. Dieu l'avait fait pour tenir le pinceau.
Nous allons voir les pages immortelles qu'il a fixées sur les murs du Vatican. Commençons par les loges, dont il fut le peintre et l'architecte. Les loges sont des arcades ouvertes, comme un cloître, sur une des cours du Vatican. Elles forment trois étages superposés , et c'est au second que Raphaël a voulu défier les injures du temps et les intempéries de l'air, en traçant sur les voûtes de ces arcades les récits bibliques, depuis la création du monde jusqu'à l'institution de l'Eucharistie. Cette galerie se compose de treize arcades : quatre tableaux sont peints sur chacune des voûtes, ce qui porte à cinquante- deux le nombre des tableaux. Ils ne sont pas tous de la main du maître; il a composé tous les dessins, et il a laissé à ses disciples le soin de les reproduire. La première et la dernière de ces peintures , la création du monde et l'institution de l'Eucharistie , sont les plus belles, et entièrement de la main de Raphaël. De fraîches et gracieuses arabesques composent le charmant encadrement de ces petits chefs-d'œuvre. On a songé trop tard à vitrer ces loges, et l'air et la pluie ont détérioré une partie de ces décorations : les tableaux des voûtes ont heureusement mieux conservé leur éclat et leur couleur.
A l'extrémité de cette galerie, on est heureux de rencontrer le
1 Ampère.
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buste en marbre blanc de Ra])hael : il règne au milieu de ses œuvres comme un roi au milieu de ses sujets.
Des loges, nous n'avons qu'un pas à faire pour nous rendre dans les chambres de Raphaël. Ces chambres sont malheureusement éclairées par des fenêtres très étroites, et le temps, qui détruit tout , eflace chaque jour ces pages sublimes. Les soldats du connétable de Bourbon, qui bivouaquèrent dans ces salles, sont bien pour quelque chose dans raltération qu'elles ont subie. Grégoire XVI les fit nettoyer en 1839, à l'aide de légers pinceaux de plumes et de mie de pain. Celle opération a parfaitement réussi, et les Stanze de Raphaël font encore l'admiration générale. Il faut bien, mon cher ami, que je vous redise quelquesunes de ces pages admirables que la gravure a reproduites tant de fois, et dont la description a été donnée par tout le monde. Il y a quatre chambres entièrement peintes par Raphaël , excepté celle de Constantin, exécutée après sa mort, et sur ses carions, par Jules Romain.
Que de choses sublimes j'ai vues dans ces chambres de Raphaël! C'est la Dispute du saint Sacrement, fresque admirable, plus justement nommée la Théologie. Elle représente une assemblée de docteurs autour de l'Eucharistie, et au-dessus, dans le ciel, les anges, les saints, et les martyrs prosternés autour de l'Agneau, et adorant le même mystère. En face de cette fresque, comme pour mettre les enseignements de la raison en présence des mystères impénétrables de la foi , Raphaël a peint VÉcole d'Athènes. C'est la réunion des plus célèbres philosophes de l'antiquité, se livrant à la méditation, à la discussion et à l'enseignement. Au milieu, Platon et Aristote semblent présider l'assemblée. Ce qui ajoute à l'intérêt de ce tableau, c'est que Rnphael y a placé les portraits des personnages les plus importants de l'époque. L'artiste lui-même y est représenté sous les traits doux et délicats d'un charmant jeune homme, la tète couverte d'une toque noire. Toutes les figures de ce tableau sont variées : elles ont du caractère et une grande énergie dans l'expression ; les draperies sont noblement jetées, et toute la composition est remarquable par son unité.
Voici maintenant l'incendie du Borgo-San- Spirilo , arrivé en 817; que de vérité dans ce tableau!
On voit les flammes, poussées par un vent impétueux, gagner
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du terrain avec une rapidité désespcranlc. Que de scènes émouvantes ! C'est un (ils ({ui porte son père sur ses épaules, une pauvre mère qui descend par la fenêtre son enfant, et le père f|ui l»reçoit dans ses bras. Voyez-vous cette femme «pii fuit, encore toute parée et en larmes, tenant deux enfants nus j)ar la main? elle se lamente et se répand en sanglots : pcut-èli'C en ni.'ui({uet-il un à rappel !
Tout à coup une fenêtre du Vatican s'ouvre; des prêtres, une croix, le souverain pontife en habits pontificaux apparaissent; mille mains suppliantes s'élèvent vers le pontife. Saint Léon IV bénit cette foule suppliante, et les flammes semblent déjà s'éteindre.
Voici une chambre où vous pouvez vous arrêter des heures entières, et vous serez tenté d'y revenir. C'est d'abord le Miracle de Bolsènc. Un prêtre doutait de la présence réelle, et, pendant qu'il dit la messe, des gouttes de sang tombent de l'hostie sur le corporal. Le pape Jules II, qui assiste à la messe, ne paraît nullement surpris du miracle; mais l'étonnemcnt, le respect, se lisent sur tous les visages.
Dans cette scène qui représente Héliodore frappé de verges dans le temple de Jérusalem , qu'il vient pour pillei-, admirez ces deux anges sans ailes, sous une forme humaine, (jui fondent sur lui et semblent raser la terre.
A côté, c'est saint Léon arrêtant Attila aux portes de Rome. Dans les airs apparaissent saint Pierre et saint Paul, armés d'un glaive et menaçant le roi barbare , que celle vision jette dans le trouble et la crainte.
Mais la fresque ijui m'a retenu le plus longtemps, et (ju'il me semble encore voir, c'est la Délivrance de saint Pierre. Ce tableau est une des productions les plus étonnantes du génie de Raphaël , et dans leciuel l'art de la peinture est porté au plus haut degré.
Trois elTets de lumière, produits par des causes diiïérenles, y sont rendus avec une perfection et une vérité inimitables. Saint Pierre, enchaîné, repose tranquillement dans la prison, et les gardes dorment, étendus sur les degrés d'un escalier éclairé par le doux et pâle reflet de la lune. Un ange pénètre dans le cachot de saint Pierre, et rdlumine d'une lumière céleslo dont les grilles noires du cachot font ressortir l'éclat.
Un soldat éveillé par cetto jninièn^ s.- lèv<'. et allume un flani-
beau dont la lueur rougeâtre se reflète sur son armure. Mais ces trois effets de lumière se réunissent sans se confondre à Tendroit où saint Pierre, sorti de sa prison, marche à la suite de l'ange. La figure de Tenvoyé céleste est resplendissante : elle est composée d'air et de lumière ; saint Pierre, à moitié endormi, suit d'un pas chancelant et incertain son guide qui le tient par la main. Tout cela est admirablement rendu, et forme la composition la plus hardie et la plus savante qu'on ait jamais imaginée.
Je sens, mon cher ami, que je vous exprime très imparfaitement l'impression que j'ai remportée des chambres de Raphaël. On raconte que Charles Maratte, indigné de ce que Cignani ne les admirait pas assez, le pria de lui copier une tète de Vlncendie del Borgo. Cignani se met à l'œuvre ; il commence, efface, recommence, et finit par avouer que Raphaël est un maître inimitable. Si le pinceau peut difficilement le faire revivre, la plume est encore plus impuissante à décrire les productions de son génie. Aussi me contenterai-je de vous dire que j'ai admiré son tableau de la Transfiguration et celui de la Vierge au donataire, dans le musée des tableaux du Vatican.
La Transfiguration fut le dernier chef-d'œuvre de Raphaël; il le composa pour lutter contre Michel-Ange et Sébastien del Piombo, qui avaient réuni leurs efforts contre le favori de LéonX. Lorsque cette toile fut découverte, ce fut un applaudissement général et un concert unanime de louanges : Raphaël avait vaincu Michel- Ange, et il mourut dans son triomphe, à l'âge de trentesept ans.
A côté de ces deux tableaux de Raphaël, dans la même salle, il en est un troisième qui échappe , comme eux , à toute analyse. Toute description ne ferait qu'affaiblir l'idée qu'on en veut donner. C'est la Communion de saint Jérôme, du Dominiquin. Ce pauvre Zam^pieri eut à lutter toute sa vie contre la jalousie de ses rivaux, et lorsque ce tableau parut, il fut si amèrement critiqué qu'il finit lui-même par en dire du mal. Il ne lui fut payé que quatre-vingt-dix écus (cinq cents francs). Avant sa mort, le Dominiquin eut cependant la consolation de voir qu'on revenait à un jugement plus équitable sur ce chef-d'œuvre.
« Un peintre étranger s'était chargé de faire une copie de ce tableau. La sueur au front, il s'escrimait pour rendre la poitrine du saint, cette poitrine dans laquelle on sent battre et brûler le
cœur. Il effaçait, recommençait, effaçait de nouveau, reprenait encore, n'arrivait à rien, n'en pouvait plus. Il abandonnait ses pinceaux, et s'écriait: C'est impossible.
« Un visiteur inconnu le regardait faire.
« — Je crois, dit-il, qu'on pourrait en venir à bout.
« — Ah! ah! reprit le copiste exaspéré. Vous croyez cela, bonhomme?
« — Mais oui. Je suis peintre aussi; et je crois' qu'il y a moyen de s'y prendre.
« — Pardieu, puisque vous êtes peintre, essayez donc. »
« Le copiste jeta sa palette dans les mains du téméraire que n'effrayait pas le génie du Dominiquin.
« L'inconnu attaqua ce terrible ouvrage, et la poitrine de saint Jérôme commença de respirer, de vivre, de battre, de brûler. En quelques instants, la copie se trouva presque plus belle que l'original.
« Le copiste, stupéfait, regarda en face le vieillard qui allait si rite à pareille besogne.
« — Ou vous êtes, lui dit-il, le diable, ou vous êtes le Dominiquin. »
« L'autre répondit :
« — Quelqu'un des deux. Mais, dites- moi, compère, combien vous paye-t-on ce morceau? »
<( Le copiste répondit qu'il aurait cinq cents écus.
« — Va hene, » reprit le maître. Il donna un coup de pied dans son tableau, et se retira.
« S'è vero, je comprends le dépit du Dominiquin ; mais je me persuade que, toute réflexion faite, il trouva que mieux valait encore n'avoir que quatre-vingt-dix écus et être le Dominiquin*. »
Rendons-nous maintenant à la chapelle Sixtine, construite sous Sixte IV, et dont Michel-Ange peignit toute la voûte , dans l'espace de vingt mois, sans le secours de personne. C'est sur ce plafond, et autour des faits bibliques, que sont représentés les fameux prophètes et ces fameuses sibylles que Raphaël lui-même et d'autres ont cherché à reproduire, mais qui feront à jamais le désespoir des peintres. Il fallait le puissant génie de Michel-Ange pour donner à ces fronts et à ces yeux cette inspiration surhumaine qui saisit et étonne.
' Louis Veuillot.
Le pape Paul III pria ce même artiste de reproduire sur le mur du grand autel la scène du Jugement dernier. Longtemps Michel- Ange refusa ; mais il ne put n^sistcr aux instances du souverain pontife , qui se londit lui-même dans sa demeure, accomj)agné de six cardinaux. Micliel-Ant:c se mit donc à l'œuvre, et il consacra à ce chef-d'œuvre huit années d'un travail assidu. Cette fresque a rencontré bien des admiraleuis et bien des critiques. On lui a reproché trop d'uniformité dans la couleur, de l'exagération dans certains détails, et des imdités excessives.
Quoi qu'il en soit, c'est une oeuvre magistrale et imposante. C'est le Dies iras dans toute son horreur : j'aurais cependant aimé y sentir aussi l'expression du repentir et de la miséricorde qu'on lit dans cette admirable prose. Quant aux nudités qu'on lui reproche, ceci me remet en mémoire ce fait si connu du maître des cérémonies du souverain pontife, qui les critiqua amèrement en présence de Michel -Ange, et qui alla jusqu'à comparer cette chapelle à une salle de bains ou à une exposition de boucherie.
Quelques jours après, le portrait du critique, avec des oreilles d'âne, figurait au milieu d'un groupe de damnés. Le prélat, furieux, s'en plaignit au pontife, qui répondit en souriant : « S'il vous eût mis en purgatoire, j'aurais pu vous en tirer; mais en enfer je n"ai nulle puissance. »
Telles sont , mon cher ami , les richesses artistiques du Vatican ; mais il est dans ce palais d'autres trésors que le monde ne soupçonne pas. Si le Vatican possède les chefs-d'œuvre les plus illustres de la peinture et de la statuaire, ces murs s «nt aussi les gardic.is mystérieux des cliefs-d'œuvre de la grâce. Nous y reviendrons un jour. A côté de ces sallos splendides et de ces riches musées, il existe des appartements plus humbles, des chambres plus modestes, dans lesquels habitent véritablement la lumière et l'amour. C'est dans ces murs que le successeur de Pierre, l'auguste Pie IX, prie, soulTreet aime. Quels trésors peuvent être comparés aux larm»^s et aux prières d'un Ici pontife! Elles pèsent d'un plus grand poids dans les destinées de ce m(mde que le savoir-faire de l'artiste et la puissance du génie.