‹ Rome, ses églises, ses monuments, ses institutionsChapitre 49 sur 53 · A D 1 E UX A ROME · texte numérisé non relu

A D 1 E UX A ROME

Aujourd'hui je vais faire mes visites d'adieux. C'est ma dernière journée à Rome ; je ne puis me le persuader qu'en me promettant bien d'y revenir un jour.

L'adieu est toujours pénible... Il en coûte de se séparer de ceux qu'on a aimés, et des lieux qu'on a habités. C'est alors qu'on sent tous les liens qui vous attachent et qui vous retiennent. Et c'est Rome que je quittais! Rome avec ses grandeurs, ses ruines, ses souvenirs et ses fêtes! Rome avec le pape! Rome en qui se personnifie en quelque sorte le catholicisme ! Rome qui a vu Pierre et entendu Paul, et qui a bu le sang de millions de martyrs!

Jamais cité ne fut attaquée si violemment, si persévéramment et avec plus d'astuce, et cependant Rome est toujours là, pleine de gloire et de vie. Quel miracle plus frappant! Gomme les paroles de Jésus- Christ se sont vérifiées : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle! »

Ce sont ces ruines du paganisme que je vais quitter, et que j'aime parce qu'elles sont les témoins vivants de la divinité de Jésus-Christ. « Si ceux-ci se taisaient, disait le Sauveur, les pierres elles-mêmes crieraient : Si lii lacuerint, lapides clamabunt. » Aussi jamais ma foi ne fut plus vive en la perpétuité de l'Église et en la puissance et l'indéfectibilité de Pierre.

Je ne saurais vous dire, mon cher ami, quelle émotion s'empara de moi quand j'entrai dans Saint-Pierre pour la dernière fois. Mes yeux se remplirent de larmes; je parcourais la basilique en tous les sens ; je me prosternais devant la Confession ; je baisais le pied de la statue de saint Pierre. L'heure avançait, et j'étais

HOMK 353

là loujoinri . ne {xjiivanl d<'*lachoi- mk^ii rct/aid et mon Cd'iir de ces {j;raiules et belles choses. Je nie (Jirit,'eais vers la porte, et consLaininciit je jetais derrière moi un regard de regret et d'amour. 11 me semblait qu'en franchissant le seuil jalluis perdre un trésor, le calme et la joie de l'àme.

Mais il n'y a qu'au ciel que les joies sont sans mélange, il fallut partir...

Voici les fenêtres du pape... Dieu m'est témoin, glorieu.x et saint pontife, de l'amour et de l'attachement profond que j'ai toujours eus pour le siège apostolique et votre auguste personne! Cet amour était grand, et je ne sais si la majestueuse sérénité de votre physionomie, si la douce et paternelle familiarité de votre parole, ont pu y ajouter quelque chose. Vous voir, vous entendre, me prosterner à vos pieds était le rêve de mon cœur et de ma foi. Je l'ai vu, je l'ai senti se réaliser, et bientôt ce ne sera plus pour moi qu'un souvenir, mais qui ne s'eflacera pas comme tous les souvenirs de la terre...

Adieu donc, ô roi , ô pontife! ù père! Si les tribulations et les angoisses doivent encore vous accabler, la promesse divine ne faillira jamais; tous vos enfants ont la confiance, que rien ne saurait leur enlever, de chanter un jour avec vous Vliosanna de la victoire et du triomphe.

Fut-il jamais une terre plus sainte que Home? Autrefois Dieu, parlant à Moïse du milieu du buisson ardent, lui disait de quitter la chaussure de ses pieds, parce que la terre où il marchait était sainte. Ne peut-on pas en dire autant de Rome?

Jérusalem, sans doute, appelle le pèlerin par le souvenir des grandes choses dont elle fut le théâtre. Mais la ville déicide est détruite, et il n'en reste pas pierre sur pierre. Presque tous les lieux qu'a parcourus le Sauveur, qu'il a sanctifiés jiar sa naissance et par sa mort, sont entre les mains des infidèles. L'ne douleur amère et profonde doit serrer le cœur du pèlerin qui s'agenouille sur cette terre sainte, maintenant i)rofanée par les ennemis du nom chrétien.

A Home, le catholicisme est vivant : la croi.x de Jésus-Christ est en honneur : elle triomphe. On suit pas à pas les progrès du christianisme; on le voit d'abord proscrit et persécuté, cherchant sa sécurité dans les entrailles les plus profondes de la terre; mais, flambeau du monde entier, il ne peut rester ainsi caché dans les

ténèbres. Gomme le soleil qui dis^iipe peu à peu les obscurités et les brouillards de la nuit, et grandit sensiblement jusqu'à ce qu'il soit arrivé à son méridien, ainsi Ton suit les progrès de l'Église; on la voit, dans les différentes phases de sa vie, tantôt empourprée du sang de ses martyrs, tantôt resplendissante de la sainteté et de l'éclat de ses docteurs et de la pureté de ses vierges; comment ne pas l'aimer et ne pas bénir la main toute-puissante qui la fait triompher dans les jours d'épreuves, et qui la dirige dans les jours de prospérité!

Il est des gens cependant qui voudraient découronner Rome, et qui regrettent le temps où elle était le centre et le cœur du paganisme. Ils voudraient rendre à Satan cette ville, que Pierre a conquise pour la donner à Jésus-Christ. A l'heure oîi j'écris ces lignes, l'esprit du mal souffle sur le monde, et il a une armée tout entière qu'il lance contre l'Église. Le romancier vient au secours du philosophe; la diplomatie suit les leçons de Machiavel, et ne s'appuie plus sur les principes éternels de la justice et de la morale. Tous suivent le mot d'ordre : ceux qui ne sont pas pervers sont aveugles , et beaucoup de lâches et de timides grossissent cette armée.

Mais l'Église- est fondée sur une pierre inébranlable, et celui qui s'y heurte s'y brise. Les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle.

Pour arriver à ses fins , la révolution espère s'emparer de Rome. On parlait un jour à M. Ingres de la possibilité d'une invasion de Rome par les troupes piémontaises : « Ah ! s'écria-t-il , mais ce sera une nouvelle invasion des barbares. Ces gens-là seraient capables de faire un manège du Colisée, et d'établir une usine sur le mont Aventin. Nous n'avions plus dans le monde que ce seul point qui ne fût pas envahi par la banalité moderne , qui fût réservé aux grands souvenirs de la poésie et de l'art , et ils veulent nous l'enlever ! »

En effet, que veulent faire à Rome les bourgeois modernes? De grandes et larges rues, de grandes usines; ils y veulent aussi beaucoup d'agents de police, afin de prouver au peuple qu'il est libre et indépendant. Dans les lieux où le chrétien se prosterne pour baiser la place où expira le martyr, ils voudraient voir des squares, des places publiques et des rues. Que disent à leur intelligence ces souvenirs si chers à la piété chrétienne?...

n(i\ir 355

nieu ne permettra pas une sciublalilc profanation '. Je l'espère, l'impiété verra encore ses ellorts ('clioiier, et si Home n'a point du Sauveur les promesses (rinmidilalilé faites à Pierre, dix-neuf siècles la consacrent comme la r(^irit' et la maîlresse du monde, et la ville de Pierre.

L'Éijlise et le pape ne succomberont pas dans cette lutte acharnée. Le soleil parfois est couvert de nuages, la mer souvent est agitée; mais, après la tempête, l'Océan est plus calme, et jamais le soleil ne se montre plus souriant et plus joyeux qu'après l'orage.

0 sainte Écrlise romaine, qui peut te connaître sans t'aimer! Qui peut te voir et te quitter sans éprouver une profonde douleur! Si Dieu le permet, je me prosternerai encore dans tes sanctuaires. Je suivrai l'innombrable légion de tes martyrs à la trace de leur sang; je baiserai les vestiges de leurs pas; je prierai là où ils priaient; j'aimerai là où ils ont aimé. Plaise à Dieu (|uo j'aime autant qu'eux 1

Ton souvenir, ô Rome, me suit partout : il me réjouit, il me console, il me fortifie. Il se mêle à mes prières, et il les rend plus ferventes. Quand la liturgie sacrée me ramène la fête d'un de tes martyrs, de tes pontifes ou de les vierges, je me reporte par la pensée dans le sanctuaire élevé en leur honneur; je me prosterne près de leur tombeau , et il me semble que j'ai acquis plus de droit à leur protection depuis ([uo je les ai vus, que je les ai, pour ainsi dire, connus, en visitant leurs demeures et en vénérant ce qui l'ut à leur usage pendant leur vie. Et ainsi se rajeunissent et se

' Nos espérances ne se sont pas réalisées. Les troupes île N'ictor-Kmmanucl ont pris possession de Rome le '2il seplemlire l>^70, et le pouveriifnient s'est t^tabli dans la ville éternelle, en face du pape, prisoiiiiiei- au Vatican, l.os nouveaux matlres de Hiitiie je sont emparés îles couvents, dont ils ont clia>scs les paisibles et modesleg hahilants; les prêtres sont insultés el frappés: le ("olisée, dépouillé de la croi.\ pour hupiolle les martyrs arrosèrent ces lieux de leur sanp, n'est plus un lieu do prière. Satan semble avoir repris F^ome à Pierre. " Satan se dit le maitre; mais Pierre a pour lui Jésus- (-.hrisl, el no se déclare pas vaincu. •> (Louis Veuillol.)

Kn attendant, voici ci- (|ue nous lisons <lans les journaux : •• Homo est près de subir une iransforin ition maléri'^de ipii afllipe tous les amis do l'art , tous ceux qui ont pardc le culte des traditions bistoriques. Les spéculateurs ont entrepris de percer de voies nouvelles la ville éternelle. lA de niveler, dit-on, le» sept collines. i> n'e«l pas assez d'entasser partout les ruines morales, nos voisins veulent couvrir le sol italien de ruines matérielles. Les Vandales modcrne«* ilépasseront les ravages de l'invasion des barbares. •• (/!,<• Franmis , 23 octobre \H11.)

Espérons que la Provirlence ne leur donnera pas le temps d'exécuter leurs projets. \h\ si la Franc<' avait encore l'epee de i .harlemapn*».

renouvellent sans cesse pour moi les vivifiantes et douces émotions de la ville éternelle.

Adieu donc, ô Rome! Mais si jamais je t'oublie, que ma main droite se dessèche; et que ma langue s'attache immobile à mon palais, si je ne me souviens pas de toi et si je ne te place au commencement de tous mes cantiques de joie , d'amour et de reconnaissance!

Page 1