SECTION VI
Le Dom de catacombes , comme nous Tayons déjà dit ailleurs, oe fut dooDé primitivement qa*à une partie du cimetière de Saint-SébastieD ; aujourd'hui il est devenu générique, et il désigne toutes les immenses excavations qui entourent la ville de Rome et dans lesquelles les chrétiens enterraient leurs morts. Qui furent les auteurs de ce gigantesque travail? 11 n'y a pas longtemps encore , soutenir que les catacombes avaient une origine exclusivement chrétienne était pour le moins une opinion singulière. Aujourd'hui les savants n'ont plus de doute à ce sujet. C'est là que les premiers chrétiens ont enterré leurs morts. Il n'est plus possible de le nier, quoi qu'aient prétendu quelques écrivains sceptiques du siècle dernier (1)» A ceux qui disaient en 4859 « qu'il était impossible que la majeure partie de ces immenses excavations ne soient pas, avant tout, dans leur ensemble, le produit des dix siècles employés par Rome à se bâlir^ » nous répondrons que c'est précisément le contraire qui est impossible, attendu que les catacombes sont creusées dans la couche du sol de Rome qui ne renferme pas de matériaux propres aux constructions. Résumons ici les démonstrations si victorieuses publiées par le P. Marchi en 4840. Ce savant jésuite prouve l'origine chrétienne des catacombes par la nature du terrain qui les renferme et par la manière même dont ces souterrains ont été creusés (2).
1. La nature du terrain qui renferme les catacombes prouve leur origine exclusivement chrétienne. Le sol de la campagne romaine est formé en grande partie par une matière volcanique qui s'y présente en, trois états différents : 4« à l'état de simple pouzzolatie, roche sablonneuse rouge dont on se sert pour la fabrication de ciment romain ; 2« à l'état de tuf lilhoide,
(4) Gaston Boissier, Les catacombes de Rome, Voir la Revue des Deux- Mondes, LIX, p. 445. 4865.
(2) Monumenti délie arte cristiani primitive nella metropoU del crislia" nesimo, t. I. Archittetura délia Roma sotterranea cristiana. Rome 4840,
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qui comme son Dom Tindique (liBoÇf pierre) a la dureté du silex ou de la pierre, et peut être employé avec succès comme assise ou comme base dans les grands édifices; 3* à Tétat de tuf granuUûre, matière friable qui se creuse facilement. Les païens ont exploité les deux premières couches : celle de tuf litbolde, parce que sa pierre est éminemment propre aux constructions par sa dureté et par sa force de résistance aux intempéries de Pair, et celle de pouzzolane, parce qu'elle constitue un excellent ciment pour les bâtisses. Ils n*ont pas touché à la couche de tuf granulaire, parce qu'elle ne pouvait leur être d'aucune utilité, sa nature friable ne lui permettant pas d'être tran^rtée , et son peu de consistance la rendant impropre à une construction quelconque. Les chrétiens au contraire ont évité systématiquement les deux premières couches pour rechercher la troisième. Ils n'ont voulu ni du tuf lilhoïde, ni de la pouzzolane; d'abord parce qu'il eûtéie trop difficile, pour ne pas dire impossible , d'y creuser ces immenses galeries et ce nombre pour ainsi dire infini de loctUi que l'on y rencontre; en outre ils se seraient créé une source de dépenses tout à fait disproportionnées avec leurs faibles ressources. Aussi ne trouve-t-oo pas une seule catacombe creusée par les chrétiens dans ces deux couches. Plus tard , il est Trai , a» IV« siècle, quand les empereurs leur interdirent l'entrée des catacombes, ils approprièrent à leur usage des carrières abandonnées; mais ce fut afin de s'y créer des escaliers tortueux qui conduisaient aux anciens cimetières. Du reste, ce fut là l'exception , et jusqu'à présent, sur soixante cimetières. M. de Rossi n'a pu reconnaître que trois ou quatre de ces anciennes carrières abandonnées. Enfin, les chrétiens construisirent toutes leurs catacombes dans le tuf granulaire, parce que cette couche n'était d^aucuœ utilité aux Romains, nous l'avoDs vu plus haut, tandis qu'elle était d'une utilité incontestable pour les chrétiens, puisqu'elle offre assez de coosîstancf pour pouvoir y pratiquer les ouvertures nécessaires, et pas trop de dureté pour qu'il fût facile de les creuser. Voilà pourquoi au coin des couloirs, ou le défaut de consistance présentait le plus de danger, on trouve ordinairement des excavations pour le corps des petits enfants. Ces ouvertures sont très-petites, et par là même elles laissent plus de solidité à la construction. 11 est donc prouvé qil'aucune catacombe n*est creusée dans les tufs qui fournissent les matériaux nécessaires à la construction des édifices en pierre. Que devient maintenant l'assertion qui affirme : « qu'il est impossibU qut la majeure partie de ces immenses excavations ne soit pas, avant tottt. dans leur ensemble, le produit des dia siècles employés par Borne à se bâtir. » S'il pouvait rester quelque doute sur la vérité de ce que nous venons de dire, nous engagerions le voyageur à prendre en main, à sa premier» visite aux catacombes, des fragments de tuf granulaire et à se demander alors s'il est possible de bâtir Rome ancienne avec de tels matériaux.
II. La manière dont les catacombes ont été creusées prouve leur origine exclusivement chrétienne. En effet, si les catacombes avaient été pricniUvçment des carrières, on en aurait extrait le plus de matériaux possibles et
avec le moios de difficulté que faire se. pouvait. Or, c'est précisément le contraire qui a eu lieu ; elles doivent donc avoir été primitivement autre chose qu'une carrière. D*abord, on extrait le moins de matériaux possible. 4« Les couloirs sont tellement étroits (ils varient de 75 à 90 cent. ; quelquesuns ont 4 mètre) qu*on est forcé d'y marcher un à un. S<>'On a tellement ménagé les ouvertures destinées aux cadavres que souvent on a laissé moins d'espace du côté où senties pieds que du côté de la tète. 3« Les terres qu'on a extraites sont souvent jetées dans des galeries comblées déjà de cadavres , au lieu de les transporter au dehors comme cela se pratique dans toutes les carrières. On a ensuite fait les extractions avec le plus de difficultés possibles, chose inadmissible, si les catacombes ont été une exploitation. D'abord les galeries sont si étroites qu'elles n'ont pu donner passage aux esclaves, aux bètes de somme et aux chariots nécessaires aux transports. Aussi aujourd'hui, pour porter un peu de tuf granulaire d'un endroit à un autre, est-on obligé de se servir d'instruments de petite dimension. En second lieu, les galeries se coupent à angles droits, tandis que pour faire tourner facilement les chariots, elles auraient dû se couper en courbes, comme cela se voit du reste aux anciennes sablonniéres. Enfin on ne rencontre nulle part un puits d'extraction, bien qu'on y trouve des luceroaires, "C'est-à-dire des ouvertures qui laissent pénétrer la lumière et l'air; et cependant il était difficile de se passer de cette espèce de puits dans ces préteudues carrières qui ont presque toutes trois et quatre étages superposés. Nous concluons donc que les catacombes sont l'ouvrage exclusif des chrétiens. Mais , dit-on , comment admettre que les chrétiens, suspects, proscrits , hostiles aux antiques croyances aient pu impunément, sans que la police intervint, creuser pendant trois siècles , aux portes de Rome, un inextricable réseau de rues souterraines, et, chose aussi grave, rejeter à la surface des masses énormes de déblais dont les talus auraient empiété sur les champs cultivés ou tout au moins encombré les abords de la ville? Nous répondrons que c'était là une chose fort facile , attendu que jamais, avant 257, l'autorité ne persécuta les chrétiens de ce chef; même sous Néron et Domitien, la persécution nes*étendit pas aux tombeaux. L'explication de ce fait, en apparence si étrange, est bien simple. On ne respectait rien tant à Rome que les tombeaux; ils étaient sous la protection de la loi qui tenait pour sacré le lieu où il y avait une sépulture, et défendait qu'il pût jamais être vendu. Ce respect s'étendait à tous les cultes ; ainsi on connaît deux catacombes juives, celle du Trastevere et celle de la voie Appienne. C'était donc là un droit commun , dont les chrétiens usèrent en toute liberté. Un autre point qui n'a pas été assez remarqué, c'est un usage qui existait à Rome, et d'après lequel , celui qui se faisait construire un tombeau désignait d'avance les gens qu'il voulait y admettre avec lui. H le partageait avec sa famille ; s'il était généreux, il y recevait ses clients et ses affranchis. M. de Rossi pense que les catacombes ont commencé par être des tombeaux particuliers possédés par de riches chrétiens, et où, au Heu de leurs af-
franchis, ils ont admis leurs frères. Aussi, on les appelle ordinairement d*un nom propre qui n*est pas celui des martyrs ou des confesseurs qui y sont ensevelis. Cest probablement le nom du premier propriétaire do tombeau qui a payé le terrain et fait construire la crypte. Dans ces conditions, on comprend que la construction des premières catacombes n*ait causé aucune surprise à la société païenne et qu'elle n*ait point été contrariée par le pouvoir. De pieuses femmes, Domitilla, Lucina, Commodilla, des gens riches et généreux, comme Galépodius, Prétextât ou Thrason, se sont fait élever d'avance un somptueux tombeau. — Il n*y avait là rien de plus naturel, tout le monde faisait comme eux. — Ils ne Tout pas construit pour eux seuls, — c'était encore une habitude générale; — Ils ont voulu y reposer avec ceux qui partageaient leurs croyances, — ceci était plus rare, mal» non pas sans exemple. Ce tombeau où tant de gens étaient reçus n'en appartenait pas moins à Thrason ou à Commodilla. C'était toujours une propriété privée qui, comme les autres, était garantie par la loi. Remarquons encore qu'au moyen de galeries superposées, un espace de terrain relativement petit pouvait contenir an grand nombre de caveaux. D'après les calculs de M. de Rossi, un terrain qui n'aurait eu que 425 pieds romains pouvait fournir avec trois étages seulement, près de 700 mètres de galeries. Voilà, selon l'illustre auteur de la Roma soUerranea, quels furent les commencements des cimetières de Rome (1). C'étaient d'abord des tombeaux particuliers que de riches chrétiens faisaient construire pour eux et pour leurs frères, et dont ils conservaient la propriété sous la sauvegarde de la loi ; mais avec le temps, les conditions changèrent. A la fin du II* siècle, îl est question , dans les écrivains ecclésiastiques de cimetières qui n'appartiennent plus à des particuliers, mais qui sont ouvertement la propriété de l'Eglise. Tel était celui dont le pape Zéphyrin confia l'administration à Gailixte, et qui prit son nom. Quelques années plus tard, sous le pape Fabien, il y en avait déjà plusieurs , et le nombre ne cessa d'augmenter jusqu'à Constantin. Au III* siècle, Tempereur Valérien interdit aux fidèles de Rome l'entrée des catacombes. A dater de cette époque , on ne porta plus audehors la terre qui provenait des fouilles nouvelles; on la laissa entassée dans les chambres qui ne servaient plus, et où on la voit encore de nos jours. Cette période de persécution finit avec Constantin.
Sous ce règne réparateur on commença à élever des basiliques sur les cryptes des saints, et , pendant quelque temps, ces souterrains si vénérables perdirent insensiblement de leur attrait. Il y eut néamoios pour eux vers le milieu du IV* siècle une sorte de renaissance, quand saint Damase consacra toutes ses ressources à restaurer et à embellir ces monuments de
(4) Gaston Boissier. Revue citée, p. 452. Ce beau travail est nn excellent résumé de l'ouvrage hors ligne de la Roma sotterranea de M. J. Rossi. Nous renvoyons le lecteur aux Nozionl generali. Capo I, § IV, p. 404 et aux dissertations de M. Michel Rossi, p. 27, 43, 49 et suiv.
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