Rome sous Trajan
SoMMAinE. — Gomment fut accueilli l'avènement de Trajan. — Nul changement dans la constitution : avec Trajan l'empire reste une dictature absolue.
de qu'était le pouvoir impérial : pouvoir consulaire, puissance tribunitienne, pouvoir proconsulaire, le prince souverain -pontife. — De la transmission du pouvoir.
•Ce que sont devenues sous l'empire les assemblées, (le sénat, l'assemblée populaire), les magistratures républicaines, consulat, prôture, etc. — Toute influence politique leur est enlevée.
Pas d'esprit public, nulle opposition au despotisme. Gomment Trajan comprit son rôle en présence d'une telle situation. — Ses rapports avec l'ordre sénatorial, l'ordre équestre, la plèbe.
Son administration à Rome (les approvisionnements assurés, amélioration du service des eaux) — dans l'Italie, (grands travaux publics, organisation de l'assistance pour les enfants abandonnés, encouragements à l'agriculture) — dans les provinces, (procès des gouverneurs concussionnaires, Pline et la Bithynie, lois favorables aux cités et municipes).
Des finances sous le règne de Trajan.
De l'armée et de la guerre. — Trajan renonce à la politique extérieure d'Auguste. — Ses expéditions en Orient.
Conclusion.
Avec Trajan, s'ouvre dans l'histoire Romaine la période qu'un écrivain ajustement nommée « l'époque la plus heureuse pour le genre humain (1). »
Quand cette heure sonna, elle fut saluée par les plus honnêtes gens d'un véritable cri d'allégresse : Pline-le- Jeune, dont personne ne suspecte la sincérité, a exprimé sa joie avec quelque diffusion et quelque emphase ; aussi, quoique son témoignage ait sa valeur, nous ne nous en prévaudrons pas. Mais comment ne pas se souvenir des paroles de Tacite, « le plus grave des historiens de l'antiquité », l'homme sinon le moins passionné, au moins le plus concentré et le plus austère (2) ?
Et pourtant aucune révolution ne s'était accomplie ; point de système politique nouveau ; nulle modification constitutionnelle. L'empire subsistait tel qu'Auguste
(1) Hagewiscii, Essaisur l'époque de Vhistoire romaine laplus heureuse pour le genre humain (traduit par Solvet. — Paris Ifôi).
(2) No'ivVAgricola III : « Trajan rend chaque jour Fautorité plus douce, la sécurité publique ne repose plus seulement sur une espérance et un vœu, mais au vœu même se joint la fei-me confiance qu'il ne sera pas vain . »
l'avait fondé ; il n'y avait de changé que le maître de l'empire.
C'est que l'empire n'était qu'une dictature : tant valait l'homme, tant valait le gouvernement. César, qui avait créé le système, lui donna par son génie un éclat prestigieux ; la sagesse d'Auguste, si déliée à la fois et si solide, put l'affermir; et aujourd'hui encore des esprits élevés et des cœurs généreux oublient qu'il a été déshonoré par les Caligula, les Néron, les Domitien, quand ils songent à tout le bien qu'avec lui, par lui peut-être, les vertus des Antonins purent accomplir (1).
Saint-Evremond, ce lettré spirituel, qui fut à ses heures un historien perspicace, a fait du gouvernement d'Auguste un éloge, qui, avec certaines atténuations et corrections, conviendrait à merveille au régime de l'empire dirigé par Trajan et ses successeurs : « Auguste, dit-il, se fit appeler empereur pour conserver son autorité sur les légions, créer tribun pour disposer du peuple, prince du sénat pour gouverner : mais s'il réunit en sa personne tant de pouvoirs différents, il se chargea de divers soins et il devint l'homme des armées, du peuple et du sénat, quand il s'en rendit maître. Le peujîle ne fut moins libre que pour être moins séditieux; le Sénat ne fut moins puissant que pour être moins injuste; la liberté ne perdit que les maux qu'elle peut causer, rien du bonheur qu'elle peut produire. »
Un pouvoir absolu, sans limites, sans contrôle, sans responsabilité, n'ayant d'autre frein que la perspective d'une révolution militaire qui le renversait ou qu'il étouffait; une société qui avait abdiqué la d
(l)Voir en particulier le beau livre de M. Laffite : Les , lypes de Vhwnanitè (chez Leroux).
tion d'elle-même, sans souvenirs, sans aspirations, sans haine et sans espoir; plus de mœurs publiques, qui, à détaut de garanties légales, auraient été une gêne pour le maître, un rempart pour les citoyens ; pleine licence pour commettre le mal, pouvoir sans bornes pour accomplir le bien : voilà ce que Trajan trouvait devant lui, quand l'adoption de Nerva l'appelait à l'empire.
Avec une haute intelligence, Trajan garda le pouvoir absolu que rien ne pouvait remplacer ; avec une honnêteté supérieure, il ne voulut y voir qu'une charge et se fit des devoirs de tous les droits qu'il lui donnait. Héroïsme rare et austère ; il vaut la peine qu'on le fasse ressortir en étudiant les institutions et la situation de plus près.
Quoi qu'en aient dit certains historiens, le gouvernement n'était point alors une dyarchie{i), mais l'absolutisme le plus complet qui fut jamais. Dès le temps de Claude, Sénèque n'hésitait pas à le déclarer trèsexpressément : « tout est permis à César, César est le propriétaire de l'univers : Cœsari onmia licenty Cœsar orbem iey^rarum possidet (2). »
L'empereur en effet avait le pouvoir consulaire à vie : Auguste en fut revêtu en l'an 19 concurremment avec les consuls annuels, qui, dès lors, nous le verrons, ne sont plus guère que des magistrats en peinture. De par le pouvoir consulaire l'empereur acquérait le droit de se faire escorter par les licteurs (fasces) ;
(1) C'est l'opinion de M. Mommsen.
(2) Sénèque, Consolation à Polybe-'2G. — « César garda le nom et les formes de la république, mais s'empara de tout le pouvoir; et ses successeurs ont consei'vé ce qu'il avait pris; ils s'appellent enipereui's ; en vérité ils ont l'autorité d'un roi. » (Appien, prôf. 6 — cité par Duruy au tome V de l'Histoire des Romains, p. 233).
c'était le signe de Tautorité executive. Il pouvait convoquer le Sénat, dont il était le premier membre : le nouveau régime emprunta même le nom qu'il prenait chez les anciens à cette prérogative ; les historiens le plus souvent désignent l'empire par le mot principat et appellent l'empereur 2?nncei;s ; « Augustus cuncta discordas civilîbus fessa nomine principis sub imperiwn accepit. Auguste reçut sous son obéissance le monde fatigué de discordes et resta maître sous le nom de jyrince (1). » Le prince pouvait soumettre des propositions au Sénat, desprojets desénatus-consultes; ainsi toute l'initiative législative lui appartient. Le Sénat ne se réunit que lorsqu'il lui plaît, et ne vote que sur ce qu'il veut.
Par la puissance tribunitienne l'empereur pouvait rendre nul tout vote du Sénat, si le Sénat ne vote pas comme il veut : la puissance tribunitienne fut conférée définitivement à Auguste en l'an 23. C'était certainement l'instrument le plus efficace du pouvoir absolu. Depuis les Gracques, cheville- ouvrière de la démocratie envahissante, elle s'était singulièrement développée. Par elle l'empereur jouit de l'inviolabilité pour sa personne; par elle, il est investi du rôle de défenseur des droits du peuple, de patron et de chef suprême de la démocratie; elle confère à celui qui en est revêtu le droit de protection et d'intercession, en vertu duquel les actes des magistrats et du Sénat peuvent être suspendus. Il n'est donc pas malaisé de comprendre les motifs qui ont engagé Auguste à adopter ce titre, et ses successeurs à le conserver; on ne saurait s'étonner que depuis les fondateurs du principat on ait compté les
(l) Tacite, Annales I. 1.
années de règne par le nombre de puissances tribunitiennes{\).
En cette môme année 23, Auguste recevait également le pouvoir proconsulaire à vie. On peut véritablement considérer cette date comme celle de la fondation même de l'empire. La puissance tribunitienne et le pouvoir proconsulaire en sont comme les assises. j>^.,^t.<.u'r>-«U/<--»'^
Vers la fin de la République, on avait vu certaines lois conférer à des généraux des pouvoirs extraordinaires et sans limites {imperia extraordinaria, infinita).
Telles les lois Manilia, Gabinia^ au profit de Pompée, telle la loi Vaiinia, au profit de César. Elles constituaient pour des hommes ambitieux et habiles une véritable royauté ; mais ils restaient enfermés dans une certaine région et la durée de leur autorité, indéterminée ans doute, devait toujours prendre une fin.
C'est là qu'il faut chercher l'origine du pouvoir proconsulaire des empereurs; mais il s'étend, lui, à l'empire tout entier et de plus il est donné au prince à titre viager. Sans doute on tient compte dans une certaine mesure de l'incompatibilité qui existait naguère entre le pouvoir proconsulaire et le séjour dans les murs de la capitale ; les empereurs ne prirent le titre de proconsuls qu'en dehors de la ville {extra pomœriwin) ; mais c'était là pure fiction. Ne sait-on pas que dès le temps de Tibère les légions prétoriennes entrèrent dans Rome?
(1) « Augustus postquam se consulatu abdicavit, tribunitia potestas anniia facta est. » {Fastes, 731.)
Il ne faut pas oublier que, malgré cela, la puissance tribunitienne était conférée à vie.
Par le pouvoir proconsulaire l'empereur est chef des. armées ; songeons qu'elles sont devenues permanentes depuis Auguste. Quel puissant outil de despotisme entre les mains d'iin seul homme! Au prince appartiennent exclusivement toutes les attributions de Vimperiummîlitare : levée, nomination des officiers, distribution desrécompenses aux soldats, déclarations de guerre, triomphe, licenciement. En vertu de ce même pouvoir il a le privilège de s'entourer d'une escorte militaire spéciale {cohors prœtoria) d'où sortit plus tard une garde impériale {cohortes prœtoriœ).
De cette attribution de l'empereur relevait aussi le gouvernement des provinces.
On sait qu'au temps d'Auguste (27 av. J.-C.) elles avaient été divisées en deux grandes classes, provincesdu peuple et du Sentit {2^rovinciœ senatus pop)ulique) et provinces de l'empereur (i^roî^mceia^ C<3?5<2ns). Les provinces du Sénat (car bientôt on ne parla plus même du peuple qui ne comptait pas) étaient celles qui, pacifiées depuis longtemps, ne possédaient pas de garnisons; les provinces frontières, celles où pour une raison quelconque des troupes étaient cantonnées en grand nombre, étaient attribuées à l'empereur; il les faisait administrer par un légat, qu'il nommait lui-même pour un temps déterminé et qui avait rang de préteur {legatus Cœsaris p7^o prœtoï^e) et aussi par un ou plusieurs procurateurs chargés spécialement de s'occuper des. domaines impériaux et des revenus du fisc. Dans ces pays le pouvoir du prince pouvait donc s'exercer sans limite ; qu'on n'aille pas s'imaginer qu'en revanche le Sénat était indépendant dans les parties de l'empire qui lui avaient été laissées. En premier lieu le prince pouvait changer la qualité ^d'une province : sous Trajan la
LA POLITIQUE 'à
Bithynie cessait d'appartenir au Sénat pour passer à l'empereur, et, d'autre part, quand l'empereur allait visiter une partie quelconque de l'empire, il y rendait des ordonnances, y parlait en souverain (1) ; les gouverneurs plus d'une fois s'adressèrent directement à lui, sans passer par le Sénat. Tous ceux qui occupaient un emploi, une fonction quelconque, ne se faisaient point illusion, savaient bien de qui ils dépendaient.
Aussi le pouvoir proconsulaire eut pour résultat de faire du monde entier la clientèle de l'empereur.
A tant de titres si effectifs s'ajoutait le pouvoir censorien; Auguste l'avait reçu en l'an 19 en même temps que \q pouvoir consulaire ; mais, à la différence des autres prérogatives, il ne l'obtint point définitivement. A vrai dire, même lorsqu'il existait des censeurs élus, il se réservait les attributions importantes inhérentes à cette fonction, et, en première ligne, le droit d'établir la liste des sénateurs {electio senatus), de faire la recognitio equitum, c'est-à-dire la faculté d'accorder ou de supprimer Vequus publicus (2), d'exercer enfin une surveillance générale sur les travaux publics. Domitien, qui n'avait pas l'apparente modération d'Auguste et qui, dans le pouvoir, poursuivait à la fois la proie et l'ombre, se proclama censeur perpétuel et ses successeurs conservèrent ce titre.
L'empereur enfin était pontifex niaximus^ c'est-àdire qu'il devient le chef de la religion officielle, comme
(1) Suétone, Auguste. 47.
(2) On appelait chevaliers eqiio publico ceux qui recevaient de l'État un cheval, ou plutôt l'argent nécessaire pour l'acquérir (lO.OOO as, œs équestre) et en outre une somme d'argent destinée à l'entretien (œs hordearium) . — Mispoulet {les Institutions politiques des Romains . Tome II — chez Pedone Lauriel.)
le czar l'est en Russie, et en même temps il est membre de droit de tous les collèges sacerdotaux. Ilpeut ajouter à chaque collège un aussi grand nombre de prêtres supplémentaires qu'il lui plaît. Par là l'autorité du prince prend assez tôt un caractère sacré : « Pareil au plus vite d'entre les astres, dit Pline à Trajan, vous pouvez tout voir, tout entendre, et en quelque lieu qu'on vous invoque y faire sentir à l'instant même, comme un Dieu tutélaire, votre présence et votre appui. Sans doute c'est ainsi que le père de l'univers en règle l'économie d'un signe de sa tête, lorsque abaissant ses regards vers la terre, il daigne compter les destinées des hommes parmi les soins de la divinité; car libre et dispensé maintenant d'une telle sollicitude, il ne s'occupe que du ciel, depuis qu'il vous a chargé de le représenter auprès du genre humain tout entier (1) ». Exagérations adulatrices?— non pas. Ces paroles sont la formule même du gouvernement qu'Auguste avait fondé. « A toutes les dignités de l'ancienne république qu'ilse faisait décerner il voulut joindre une dignité nouvelle qui manquait aux magistratures républicaines; c'était celle que César, dans un discours célèbre, appelait la sam^e/e des rois, c'est-à-dire ceinte prétention d'être les représentants directs des Dieux et de régner en leur nom... Les royautés chrétiennes qui succédèrent à l'empire et essayèrent de le continuer ne négligèrent pas de recueillir cette partie de son héritage. Elles cherchèrent comme lui à se donner aux yeux des peuples une consécration religieuse, à les gouverner au nom du ciel et pendant tout le moyen âge les évêques répétèrent aux rois ce qu'on disait aux empereurs dans le Sénat
(1) Pline, Panégyrique, 80.
romain: « Vous êtes l'image de la divinité (1) ». La religion comme l'État s'incarnait dans le prince (2) ; il dominait sur les consciences comme il pesait sur les volontés.
Bien plus, comme si l'on eût souhaité que le caractère d'absolutisme du régime nouveau fût sans aucune équivoque, comme si l'on eût voulu, pour parler comme le cardinal de Ret?, déchirer les voiles qui couvraient le mystère de l'État, Auguste, en l'an 24, étaitdispense de l'observation des lois. « On le délia, dit Dion Gassius, de toute obligation d'observer les lois, de telle façon qu'entièrement indépendant et maître absolu de lui-même, il pouvait faire tout ce qu'il voulait et ne pas faire ce qu'il ne voulait pas (3) ».
Pourtant, quelques historiens qui, à aucun prix, ne veulent que l'empire ait été une monarchie, font remarquer que cet énorme pouvoir n'était pas du moins liéréditaire. « On a dit de ce régime que c'était une monarchie. Calomnie pure. Si l'hérédité, comme tout le monde en convient, est un des caractères principaux, le plus important peut-être, de la monarchie, comment appeler de ce nom un régime où, sur cinquante empereurs, cinq seulement ont succédé à leur père? (4) ».
Il est vrai! c'est une singularité de l'institution impériale qu'elle manqua d'une loi de transmission du pouvoir. En droit, l'empire n'était point héréditaire : en
(1) BoissiER, Religion Romaine d'Auguste aux Antonins. {Hachette.)
(2) Tacite, Annales III. 3C) : « principes instar Deorum esse. »
(3) Dion Gassius. LUI, 28, cité par Madwig — L'État Romain — tome II (chez Vieweg.)
(4) Laffite, Les Grands Types de l'Humanité. Cours d'histoire positiviste, — tome II.
droit, le Sénat choisissait le successeur de l'empereur dont le pouvoir avait pris fin par la mort, l'abdication volontaire ou la destitution.
Mais en fait, les empereurs ont pu disposer du trône en faveur de leurs héritiers naturels ou adoptifs. Ils les désignaient au choix du Sénat en les investissant par anticipation des titres et honneurs attachés à la dignité impériale (pouvoir proconsulaire, puissance tribunitienne). Cette désignation, au point de vue de la stricte légalité, ne liait pas le Sénat, mais en réalité elle exerçait une influence décisive sur son choix. Ainsi Marcellus, puis G. et Q. César furent désignés par Auguste; ainsi par Tibère, les enfants de Germanicus ; ainsi Néron par Claude, et Trajan par Nerva.
Cette dernière désignation eut un caractère particulier qu'il faut marquer. Pline, dans son Panégyrique (1) nous dit que Nerva, en adoptant Trajan, en l'associant à l'empire, en le choisissant pour son successeur, déféra au vœu public. « Ce serait orgueil et tyrannie de ne pas adopter celui que la voix publique élèverait à l'empire, quand même on ne l'adopterait pas. C'est cette règle que suivit Nerva. » Et Pline, qui apporte dans la politique sa facile candeur d'homme de lettres, espère que le système de l'adoption prévaudra désormais et que les détenteurs du pouvoir désigneront le candidat le plus digne de l'empire. Il se trouva que pendant une période les choses se passèrent comme le souhaitait Pline : Hadrien succéda à Trajan; Hadrien fut remplacé par son fils adoptif, Antonin, qui lui-même adopta Marc- Aurèle. — : Mais y a-t-il là autre chose qu'une heureuse complaisance des événements? « En théorie, cette com-
(1) Pline, Panégyrique, 7.
binaison qui ferait passer toujours le pouvoir aux mains du plus capable, est excellente ; en pratique, elle est difficilement applicable. Sous quelle forme, à quel moment devait s'exprimer le vœu public ?
Pline n'en dit pas un mot. Puis ce vœu n'est pas toujours clair ;Trajan, qui ne demandait qu'à s'y conformer, mourut sans avoir désigné son successeur,, et Hadrieïi témoigna plus d'une fois l'embarras qu'il éprouvait à choisir le sien. Pline, (qui n'eut jamais d'enfants) est d'ailleurs fort à l'aise pour conseiller à l'empereur de déshériter un fils méchant ou incapable, et il ne suppose pas qu'un conflit soit possible entre l'amour paternel et les nécessités de la politique. Un tel conflit était cependant inévitable. Le hasard qui laissa sans postérité Trajan, Hadrien et Antonin, l'ajourna près d'un siècle pour le bonheur du monde, mais le sacrifice que Pline jugeait si simple, parut impossible à Marc-Aurèle (1). »
Qu'on ne croie point que cette absence de loi de transmission du pouvoir, ait en rien diminué l'absolutisme des empereurs. — Souvenons-nous de l'idée traditionnelle que les Romains se faisaient du magistrat : aussi longtemps qu'il est en charge, il est irresponsable, Sacrosancius. Notre contrôle sur nos gouvernements s'exerce au moment môme où ils agissent : nous renversons un ministère sur un ordre du jour. A Rome, un magistrat ne devenait comptable de sa gestion que lorsqu'elle prenait fin. Or, qu'était l'empereur? un magistrat qui cumulait les magistratures républicaines conférées à vie. Son inviolabilité ne cessait qu'avec lui-môme. Qu'avait-il donc à ménager?
(1) De la Berge, Essai sur le règne de Irajan, p. 79 (chez Vieweg).
Pouvait-il trouver un obstacle, même une gêne dans le Sénat?
Mais après le tableau que nous avons tracé des attributions de l'empereur, que restait-il donc à cette assemblée? Ce grand corps dont Bossuet admire la politique, qui, à l'époque républicaine, avait mené à te]»me la grande entreprise de la conquête du monde, est alors incompétent en matière de guerre et d'affaires étrangères. A l'empereur appartient de décider de la paix et de la guerre, de recevoir les ambassadeurs, de conclure les traités internationaux, de répartir les armées et les commandements militaires.
Le Sénat, qui naguère, par le sénatus-cqnsulte des Bacchanales, défendait Rome contre l'invasion des cultes étrangers, ne peut rien non plus en matière religieuse. Le prince, nous l'avons vu, est souverain pontife.
Le Sénat exerce-t-il quelque influence sur l'emploi des revenus publics ? — Il y a sous l'empire trois trésors, Vœrarium Saturni, Vœrarium militare^ le fiscus Cœsaris. Dans cette division le trésor de Saturne avait une certaine importance : y rentraient le produit des biens des condamnés, des successions vacantes ou caducaires, des amendes, etc.. ; en principe la disposition de ce trésor appartenait au Sénat. Mais très vite il cessa de nommer les fonctionnaires chargés de l'administrer; dès l'an 56, ce fut l'empereur qui désigna les deux 'prœfecti œrarii qui y étaient préposés.
Tibère avait transféré le pouvoir législatif des comices au Sénat, mais ce pouvoir, c'était une ombre encore. L'empereur peut faire directement des lois {leges datce^ consiituiiones) et si l'on voit, jusqu'à la fin des Antonins, un certain nombre de sénatus-consultes, on ne
peut guère en tenir compte lorsqu'on met en regard lesconstitutions impériales qui sont presque innombrables.
Et d'ailleurs qu'importe la compétence du Sénat? Eût-elle été même très étendue, elle fût restée ineffi^ cace ; car par son recrutement cette assemblée se trouvait dans la dépendance du prince.
Depuis Auguste elle se composait de 600 membres : pour en faire partie les conditions exigées étaient le 'droit de cité complet, l'ingénuité, la possession du cens sénatorial (fixé à un million de sesterces) et vingt-cinq ans d'âge. Devenaient sénateurs ceux qui avaient exercé une des cinq magistratures suivantes : consulat, préture, questure, tribunat, édilité ; à toute autre époque, on eût pu trouver là les éléments d'une opposition ; mais nous verrons bientôt ce qu'étaient devenues alors ces magistratures. De plus l'empereur possède le droit (ïadleciio, en vertu duquel il est libre de mettre qui il lui plaît dans la situation où il serait s'il avait géré une des magistratures donnant accès au Sénat {allectio inter quœstorioSjprœtorioSyConsulares, etc.). En somme, par là les sénateurs sont tous choisis directement ou indirectement par l'empereur ; l'assemblée est peuplée de ses créatures ; elle ne peut servir de contrôle à son pouvoir, mais seulement de décoration à son règne, et, comme si cela ne suffisait pas, le prince, depuis Domitien, en sa qualité de censeur perpétuel, a encore le droit d'opérer des radi ations sur la liste sénatoriale.
La déchéance politique des anciennes magistratures républicaines est tout aussi profonde. Le consulat restait toujours la plus haute dignité, mais n'avait en quelque sorte qu'une valeur honorifique. Sans doute les consuls président le Sénat, et ainsi, vont de pair, pour
16 ROME SOUS ÏRAJAN
ainsi dire, avec l'empereur; sans doute ils sont chargés de l'organisation de plusieurs jeux publics, les jeux Actiaques, entre autres; sans doute le jour de leur entrée en fonctions, ils montent au Gapitole avec tout l'appareil triomphal (processus consularis) ; mais ce spectacle et cette pompe ne pouvaient leur faire illusion sur la valeur de leur rôle. Quelle influence pouvaient-ils exercer dans les conditions nouvelles où ils étaient nommés? Le consulat avait cessé d'être annuel; dès le temps de Tibère on ne l'exerçait plus que pendant* six mois ; après Néron sa durée est tantôt de quatre mois, tantôt de deux (les consuls qui entraient en charge au début de l'année étaient dits ordinarii ; ils avaient l'éponymat ; on appelait les autres suffecti). Pendant un laps de temps si court, quelle initiative prendre? Quel projet exécuter? Quelle réforme accomplir? Aussi leur activité se bornait-elle à remplir certaines attributions juridiques.
Le nombre des préteurs varia aussi sous les divers empereurs; au temps de Nerva on en comptait dixhuit. — On sait quelle avait été sous la république l'importance de cette magistrature; on sait comment le préteur, au début de sa gestion, faisait connaître par un édit les règlements qu'il appliquerait dansl'exercice de sa juridiction, comment ces édits, qui étaient, pour ainsi dire, la partie vivante et mobile du droit civil, suppléaient aux lacunes de ce droit, en corrigeaient les défectuosités, et devaient finir par le remplacer. 11 semble que ce i.Sim.Q\rLjusedicendiso\iiomhè en désuétude dès le commencement de l'empire; en tout cas il ne survécut pas à l'empereur Hadrien. « Le divin Hadrien, d'heureuse mémoire, lit-on dans le code, lorsqu'il eut réuni en un résumé tout ce que les préteurs avaient
publié dans leurs édits annuels, employant à ce travail l'illustre Julien, dit aussi lui-même dans un discours qu'il fit publiquement dans l'ancienne Rome, que si quelque cas non prévu se présente, les magistrats doivent s'elïorcer de le décider par induction des règles déjà existantes (1) ». Ce travail de Salvius Julien, cette coordination méthodique du droit prétorien est ce qu'on nomme Védit perpétuel. Quelques uns croient qu'il ne supprima pas absolument le droit pour les préteurs de publier leur édit; dans tous les cas, ou ce travail eût été sans objet, ce qu'on ne peut supposer, ou il devaitservir de règlement général et commun du droit honoraire. Si les préteurs, après ce moment, conservèrent le /is.s* edicendi, ils ne purent en user que pour ajouter à l'édit perpétuel des dispositions accessoires ou y introduire} des modifications de forme. Ainsi réduite, la prôture ne conservait que ses attributions judiciaires.
Le Tribunat, dont naguère le nom avait été si retentissant et le rôle si actif, devient alors une pacifique magistrature (2). La puissance tribunitienne n'est-elle point passée aux mains du prince? Les tribuns gardent le droit de coercition et d'intercession; mais il ne s'étend pas aux ordres du prince. Ils peuvent présider le Sénat, et enfin partagent avec les édiles certaines fonctions, par lesquelles ils concourent à l'administration des quartiers de Rome.
Seule la questure a conservé du passé une certaine importance et môme en a pris une nouvelle. Mais cette influence, c'est au prix de son indépendance qu'elle l'acquiert. Les questeurs deviennent alors les auxi-
(1) Code, 1. 17. De veter, jur. enucl. const. S. g 18.
(2) On se rendait compte de cette déchéance du tribunat. Voir Pline le Jeune. Lettres, I, 23.
1^ j HOME SOUS TRAJAN
ïîaîres de César : ils sont devant le Sénat ses porteparoles : à sa place ils lisent devant l'assemblée les propositions de sénatus-consultes émanées de l'initiative impériale.
L'étendue des prérogatives des diverses magistratures importe d'ailleurs assez peu. Leur indépendance était comme épuisée à leur source même ; il n'y a plus alors, pour ainsi dire, qu'un seul électeur : le prince.
Les comices subsistaient pourtant, mais à l'état de pure formalité. Plus de compétence judiciaire:; à mesure que l'on avance dans l'histoire de l'empire, leur pouvoir législatif déjà si amoin Iri du temps d'Auguste va s'efiaçantdeplusen plus; en matière électorale, leur pouvoir, à l'époque de Tibère, est transféré au Sénat. Et de quelle liberté le Sénat dispose-t-il dans le choix des candidats? La réponse nous est donnée par un paragraphe de la loi de imperio Vespasiani : « Que tout candidat qui briguera une magistrature extraordinaire quelconque, que l'empereur aura recommandé au peuple ou au Sénat, ou auquel il aura promis son suffrage, soit élu extraordinairement. » C'était le dernier mot de la candidature officielle, qu'on avait trouvé du premier coup. Ces magistrats ainsi nommés, on continuera pourtant à les proclamer au Champ de Mars devant le peuple assemblé, peu de jours après l'élection du Sénat. Étrange cérémonie où l'on faisait assister les citoyens à la parodie de leur souveraineté perdue {Renuntiatio) (1).
Cette prodigieuse abdication d'un peuple s'accomplit presque sans résistance. A peine sous les Césars saisiton les traces d'une opposition patricienne ; mais elle
(1) Pline le Jeune, Panégyrique, 7-2.
ne fut point populaire, et ceux-mômes, qui gardaient des sympathies de moralistes et de lettrés pour l'ancienne constitution républicaine, ne trouvaient pas les opposants fort raisonnables ; Tacite n'est pas très éloigné de blâmer Thraséa de son sacrifice inutile (1).
Peut-être un instinct obscur avertissait-il les hommes de ce temps que le pouvoir d'un seul était plus capable de travailler efficacement à la grande œuvre de la civilisation romaine.
C'est l'opinion de M. Fustel de Goulanges : « Il y a un temps ovi le désir général d'un peuple est de se gouverner lui-môme; il y en a lin où son unique désir est
d'être gouverné Des peuples entiers ne sont pas ser-
viles et ne le sont pas durant trois siècles ces générations ne subirent pas la monarchie, elles la voulurent. »
Mais ce qui est plus certain encore, c'est que, tandis que la constitution établissait l'absolutisme du prince, la lassitude des âmes, la détente des caractères, l'affaissement des mœurs, — des goûts des usages, des besoins nouveaux, — les modifications introduites dans la vie sociale par le mélange de tant de nationalités diverses, assurèrent à César la plus complète sécurité dans l'exercice du despotisme.
Dans son Panégyrique Pline dit bien nettement et bien haut comment alors chacun s'abandonne soi-même et s'absorbe dans le prince : « Sujets dociles nous sommes dirigés par l'empereur dans le sens qui lui plaît, et le suivons en tout; car notre ambition la plus haute est de gagner son amour et son approbation, ce qu'espéreraient en vain ceux qui ne lui ressemblent pas.
(1) Tacite, Annales XIV, \l.
20 ROME SOUS TllAJAN
C'est par cette docilité continuelle que nous sommes arrivés à ce résultat remarquable que presque le monde entier conforme sa manière de vivre à celle d'un seul homme (1). »
Et d'abord il n'y a plus de traditions ; les vertus, les qualités, les défauts se transmettaient naguère comme des legs domestiques, et les individus doublaient leur originalité propre de l'originalité de leur race. Mais au moment où nous sommes, les anciennes familles ont disparu; les unes se sont éteintes, d'autres sont tombées sous les proscriptions des guerres civiles ou des premiers Césars ; d'autres enfin, ruinées, vont se perdre parmi les déclassés ou les indigents. Il se produit alors de véritables bouleversements dans les conditions et les fortunes. Depuis que la cité, depuis que l'accès aux honneurs sont ouverts à tous les sujets de l'empire ou à peu près, on voit sortir de l'obscurité une foule de gens inconnus hier encore : quelques-uns devaient leur élévation à leur mérite, beaucoup à l'argent, plus encore à l'intrigue. Gurtius Rufus, qui, disait-on, était fils d'un gladiateur,- arriva au temps de Tibère aux premières dignités, et, comme on reprochait à Tibère l'élévation de ce parvenu : « Que voulezvous, répondit-il, Curtius Rufus me parait descendre de lui-même. » Tel, hier maître d'école, pouvait demain se réveiller consul.
Si fortuna volet, fies de rhetore consul. (2)
Qu'importait à ces parvenus la perte de libertés qu'ils n'avaient pas connues? et ne leur importait-il pas beau-
(1) Panégyrique, 45.
(2) JuvÉNAL, Satires, VU.
coup au contraire de conserver un régime politique, sanslequelils n'eussent pu jamais arriver au rang qu'ils avaient atteint ?
De même qu'il n'y avait plus de traditions de famille, 11 ne pouvait y avoir davantage, par suite de cette invasion perpétuelle d'hommes nouveaux, de traditions de €orps, ou de traditions de classes. Le temps n'était plus de cette quasi-immobilité quimaintenait chacun à sa place dans un des trois ordres ; chaque jour les cadres étaient rompus ; chaque jour quelque mouvement nouveau se produisait ; cette société mouvante ne pouvait trouver une assiette; au sein de ces variations constantes un esprit public ne se pouvait former.
L'amour du luxe, du paraître, des jouissances matérielles faisait d'ailleurs que la plupart des hommes dépendaient du prince, même dans leur vie privée (1).
Naguère l'ordre sénatorial empruntait son prestige à l'action qu'il exerçait sur la marche des affaires publiques : réduits, nous l'avons vu, à un rôle politique insigniliant, les sénateurs de l'empire voulurent du moins conserver cette considération qui s'attache à ceux qui, comme on dit, tiennent leur rang, et s'efforcèrent d'en imposer à leurs concitoyens par le faste de leur existence. Pour y réussir il fallait subir de lourdes charges; entre toutes, celle de donner des jeux publics était surtout pesante ; parfois le cens sénatorial y passait tout entier : un prêteur n'ayant dépensé que 400,000 sesterces pour les jeux donnés en l'honneur de la grande Déesse, on trouva qu'il avait fait les choses
(1) Pour tout ceci voir Friedlander, Mœurs Jîotnaines, <[' Auguste à la fin des Antonins, t. I (chez Reinwald).
d'une façon bien mesquine. Mais, sans jDarler de ces. dépenses extraordinaires, le train de maison d'un sénateur, qui voulait faire figure, était véritablement ruineux. « Les sénateurs avaient des propriétés partout : point de lac dans lequel ne se mirât un de leurs palais, ni de golfe que ne dominât une de leurs villas. Les pinacles de leurs splendides babitations couronnaient toutes les hauteurs dans l'intérieur des terres, comme sur les bords de la mer. A Rome même leurs palais, avec les plantations de pins d'Italie, de platanes et de lauriers, les bains, les portiques, les allées carrossables et les jets d'eau compris dans leurs enceintes pouvaient se comparer à de grandes villes. Fronton, qui ne comptait point parmi les sénateurs riches, se fit bâtir une salle de bains qui devait coûter 350,000 sesterces ou l)rès de 100,000 francs. Chaque grande maison, avec ses milliers d'esclaves ou d'affranchis de toutes les nationalités, formait comme un petit État (1). » Ajoutez les générosités obligatoires à toute une clientèle de solliciteurs faméliques, les encouragements aux poètes, aux artistes, les dons aux temples, aux municipes qui ont besoin de thermes ou de maisons d'écoles, etc., et vous comprendrez qu'il ne fut pas rare de voir d'immenses fortunes fondre entre les mains de leurs possesseurs. Or, la ruine, c'était le ridicule : Rome entière avait fait des gorges chaudes d'un préteur qu'on avait rencontré sur la route de Tibur ayant pour toute escorte cinq esclaves chargés de sa batterie de cuisine. C'était parfois plus que le ridicule, c'était la déchéance : « Un membre du Sénat avait à l'approche'dul'' juillet, terme principal des déménagements, établi sa demeure
(1) FRIEDLANDER.tOmC I.
provisoire dans un pavillon de campayuc, ru attendant l'occasion de pouvoir louer à meilleur compte quelque appartement restant vide après terme. Tibère eut à peine connaissance du fait qu'il lui ôta la bande de pourpre (1). » La ruine, il fallait donc tout faire pouil'éviter, ou la réparer du moins, si elle était inévitable. — Celui qui s'était mis dans cette situation critique ne pouvait espérer en sortir que par l'aide de l'empereur ; aussi les demandes de secours adressées au prince par les sénateurs ne sont-elles pas rares. Rarement elles étaient repoussées : Néron dota plusieurs sénateurs de traitements d'un demi-million de sesterces. Vespasien, dont la générosité n'est point proverbiale, partit le cens de plusieurs sénateurs et dota de grosses pensions des consulaires appauvris. — On devine de quel prix il fallait payer ces largesses. Jl y avait aussi dans l'armée, dans l'administration des provinces des postes très lucratifs réservés' aux sénateurs : les titulaires en étaient désignés par le prince ; ceux qui avaient besoin de les obtenir n'ignoraient pas ce qu'ils avaient à faire.
Par sa richesse, par sa culture, par son activité consacrée aux grandes affaires, l'ordre équestre correspondait à peu près à ce que nous nommerions aujourd'hui la haute bourgeoisie. Il faut distinguer pourtant entre les chevaliers du temps de l'empire : il y avait, pour ainsi dire, deux catégories. Dans la première, qui tenait un rang intermédiaire entre le premier et le second ordre de la cité, prenaient place ceux qui par leur naissance, par la possession du cens sénatorial obtenaient de l'empereur la large bande de pourpre
(1) Friedlander, tome I.
(le laticlave). Ceux-là on les nommait eqiiil es illustres, sjjlendidi. L'autre catégorie, plus humble, se recrutait surtout parmi les vieux soldats, qui, arrivés clans leur avancement jusqu'au grade de premier centurion de la légion, obtenaient pour retraite 400,000 sesterces et la dignité équestre. Mais, ni dans l'une ni dans l'autre de ces catégories, il ne fallait penser trouver un esprit d'opposition. Les hommes d'affaires, les hommes d'argent ont été de tout temps conservateurs. Dans nos sociétés modernes ces tendances s'expliquent par l'organisation du crédit et par les fluctuations que lui peuvent faire éprouver les crises politiques. A l'époque de l'empire romain, ces causes là agissaient peu; mais les raisons morales, qui aujourd'hui encore n'ont pas perdu toute influence en cette matière, étaient alors toutes puissantes; les hommes, toujours préoccupés des questions d'intérêt, ont invinciblement une pente à dédaigner les sentiments et les idées. Est-il un principe qui puisse, comme l'argent, victorieusement et sans retard, justifier de sa puissance? — Quant aux soldats retraités, gens plies à la discipline, ayant pour la plupart vécu loin de l'Italie, longtemps oublieux de la vie civile, comment eussent-ils été tentés de combattre un gouvernement qui les payait, et qui était le gouvernement de l'armée. — Enfin, dans cet ordre équestre l'eml^ereur jetait aussi l'hameçon de l'ambition; c'était parmi les chevaliers qu'il choisissait les titulaires d'emplois lucratifs et brillants. Après un stage dans les offices subalternes les favoris de l'empereur se voyaient nommés à des postes supérieurs de l'administration des finances impériales, receveurs généiaux des droits du fisc, avec des pouvoirs très étendus et le titre de procureurs {iirocwaiores). Au temps des Antonins, les
affranchis qui avaient joué un rôle si important sous les princes de la famille Julia, furent bannis du palais; les chevaliers les y remplacèrent, et, par cette voie, purent atteindre aux hautes préfectures, au gouvernement civil et militaire de Rome, à la vice-royauté d'Egypte.
Quant à la plèbe, sa déchéance datait de loin. On a si souvent cité les vers de Juvénal qu'on hésite à les rapf)eler. Il le faut pourtant : à mesure que cette histoire de Rome est mieux étudiée, qu'on en écarte davantage les lieux communs de la rhétorique déclamatoire et <Ie l'esprit de parti, on se convainc de plus en plus que cette foule n'était plus qu'une tourbe de lazzaroni préoccupée uniquement de ses plaisirs et de ses appétits, et qui ne voyait plus dans les révolutions politiques, dans les convulsions de l'État qu'un spectacle moins banal que les jeux du cirque et de l'amphithéâtre. Séjan vient de tomber : qu'en pense le peuple?
Mais, ditos-moi, que fait ce peuple magnanime?
— Adorant la fortune, il maudit la victime.
Si Nursia (1) propice avait abandonné
Au glaive du Toscan le vieillard couronné,
Tout ce peuple, à cette heure, aussi lâche qu'injuste
Proclamerait Séjan empereur très auguste.
Depuis qu'on ne vend plus les suffrages, eh bien!
La tourbe de Rémus n'a plus souci de rien.
Ce peuple impérieux, qui dispensait naguère
Lé;,nons et faisceaux dans la paix, dans la guerre,
Stupide, enseveli dans un repos fangeux.
Il ne demande plus que du pain et des jeux! » {2}
Il faut bien dire pourtant que dans ces bas-fonds
{1) Divinité adorée en Toscane, pays natal de Séjan. ("2) Juvénal, Satires, X (Traduction Jules Lacroix).
20 ROME SOUS ÏRAJAN
commence à lever le germe d'une société nouvelle. Sortis des rangs de l'esclavage, venus des lointaines provinces, il y a là des hommes actifs, entreprenants, • patients et laborieux, qui, par le travail, protestent contre l'universel mépris pour le travail. Beaucoup, comme nous disons, parviennent; mais ils restent toujours des parvenus-^ ils ne peuvent atteindre à la considération, ils ne peuvent exercer d'influence politique, et, dans l'État, quelles que soient leurs opinions, leur action est à peu près nulle 5 ils n'ont d'autre rôle à jouer que de servir le prince.
De quelque côté qu'on se tourne, on ne peut donc trouver la trace d'un groupe de volontés décidées à résister à l'empire. Au temps des princes de la maison /^fZ^■a,ilyavait eu encore quelques coteries d'aristocrates attardés; quelques écrivains avaient fait aux Césars une guerre d'allusions et une opposition d'académie. Mais ces dernières velléités d'indépendance vont s'effaçant de plus en plus ; à l'époque de Trajan, il n'en reste rien.
Le passé politique de Rome est mort : nul ne songe à un avenir nouveau. Tibère avait eu à se préoccuper de tentatives de restauration républicaine : après Galigula, le Sénat, sans se faire prier, détruisait l'œuvre de Chéréa et se rendait au vœu des prétoriens qui avaient salué Claude empereur; quand Néron mourut, on vit apparaître le bonnet phrygien (1) dans des rassemblements, sur la voie publique, et ce fut tout. La république est oubliée ; seuls quelques théoriciens, comme Tacite, ont une vague idée du gouvernement représentatif. Mais nul ne les comprend.
(1) Suétone, Kèron, 57.
C'était donc bien le pouvoir, absolu que Trajan prenait en main, au sein d'une société où personne ne songeait aie combattre ni même à le discuter.
L'originalité de Trajan et de ses successeurs consiste dans l'effort qu'ils firent pour donner à leur gouvernement, les apparences de la liberté, sans rien abandonner de ce qui, dans leur pouvoir, était essentiel : avec une générosité habile, ils voulurent engager leurs sujets à garder dans l'asservissement une attitude décente, et par leurs qualités personnelles, ils tachèrent de légitimer le despotisme en le rendant bienfaisant.
Domitien venait de tomber : son règne avait été une sorte de cauchemar ensanglanté. Ceux qui avaient vécu au milieu de cette épouvantable hallucination, n'avaient pu jeter leur cri d'angoisse et de colère. Ces heures de tyrannie avaient plus qu'opprimé les consciences; elles les avaient oppressées. Atout prix, il fallait respirer; les bouches, jusque là bâillonnées, avaient besoin de parler. ïrajan ôta les baillons ; Pline, Tacite, Juvénal, les uns avec emportement, les autres avec une austère tristesse, vengèrent les souffrances des honnêtes gens, et la réaction qui pouvait se faire contre l'empire debout n'atteignit que l'empereur tombé.
Peut-être même Trajan encouragea-t-il avec trop de complaisance ce mouvement, d'ailleurs légitime, contre un passé odieux. Il n'y eut pas alors seulement des indignations généreuses ; d'âpres rancunes se firent jour et l'empereur toléra de violentes représailles. Au temps de Nerva, déjà, nous dit Frontin, « tout le monde accusait tout le monde.» Le vieux prince ferma l'oreille; Trajan n'imita pas son père adoptifet alors, comme dit Tacite, on vit une jonchée d'accusés : agmen reormn sterneMtur. Les délateurs, et tous ceux qui furent
dénoncés comme délateurs, devinrent la proie des réacteurs, sincères, peut-être, mais non pas toujours désintéressés. Pline nous a tracé le tableau de ces noyades, que Carrier devait reprendre plus tard : « Rien n'a été plus agréable, rien n'a été plus digne de ce siècle, que devoir du haut de nos sièges les délateurs, le cou renversé et la tête en arrière, montrer leur face hideuse. Nous reconnaissions leurs traits, nous jouissions, lorsque ces pervers, victimes expiatoires des publiques alarmes, marchaient, sur le sang des criminels, à des supplices plus lents et à des peines plus affreuses. Jetés sur des navires réunis à la hâte, ils ont été livrés à la merci des tempêtes, Qu' ils partent, qu'ils fuient ces terres désolées par leurs calomnies ! et si les flots et les orages en laissent arriver jusqu'aux roches de l'exil, qu'ils y habitent d'âpres solitudes et des côtes inhospitalières ; qu'ils y traînent une vie dure et tourmentée de soucis, qu'ils pleurent en voyant derrière eux le genre humain tranquille et rassuré (1). » Pour une fois, Pline le Jeune, si placide d'ordinaire et un peu fade, a trouvé des paroles passionnées. Ces lignes sont une des meilleures inspirations littéraires de son Panégyrique. Elles ne comptent pas parmi celles qui font le plus d'honneur au prince qu'il célèbre. — Mais en général Trajan fut mieux inspiré dans ses actes. Il garda des attributions impériales tout ce qu'elles avaient d'effectif et tâcha de faire oublier ce qu'elles présentaient de menaçant. Il ne voulut exercer ni la préfecture des mœurs ni la censure : « car, lui dit Pline, vous aimez mieux éprouver nos cœurs par des bienfaits que jjar des sévérités. Et peut-être aussi le prince sert-il mieux
(1) Panégyrique, 31.
la morale en souffrant les bonnes mœurs qu'en les imposant (1) ». La censure deDomitien avait été très rigoureuse ; ïrajan évita de réveiller ces souvenirs. Il n'en gardait pas moins la puissance censorienne, puisqu'il conférait le droit de cité, nommait les sénateurs, accordaitle privilège dujus trium liberoru'm(2) et avançait pour ses protégés l'âge des honneurs.
La puissance tiibunitienne mettait entre ses mains ce redoutable instrument de tyrannie qui se nommait la loi de Majesté : il s'empressa de déclarer qu'il ne voulait point s'en servir. Dès le début de son règne, dit Dion (3), il écrivit au Sénat qu'aucun bon citoyen n'aurait à craindre sous son gouvernement, pour sa vie ni pour son honneur. On sait ce qu'était cette loi : sous la République elle s'appliquait à tous les attentats dirigés contre la souveraineté populaire. Avec l'empire la souveraineté passant du peuple à l'empereur, la loi de Majesté réprime alors exclusivement les actes s'adressant à la personne du chef de l'État. Et quel abus en avaient fait certains princes! que de ruines les délateurs avaient consommées, que de sang ils avaient versé, au nom de cette vague et terrible majesté! Qui n'a lu la belle page de Camille Desmoulins (1) sur les suspects du temps de l'empire? Elle n'est aucunement déclamatoire, c'est de l'histoire éloquente. Ne pas se plier au caprice du prince, c'était violer la loi de Majesté. On était déclaré impie pour n'avoir pas approuvé un gladiateur... « Un prince ramassait dans l'arène des
(1) Panègyriqiie, 45.
(2) Voir au chapitre des Lettres ce que nous disons de ce privilège, à propos du poète Martial.
(3) Dion Gassius, Histoire Romaine. LXVIII, 5.
(4) Dans le Journal le Vieux Cordelier.
accusations de lèsie-majesté ;il se croyait méprisé, avili si ses gladiateurs ne recevaient nos hommages; il prenait pour lui le mal qu'on disait d'eux, et sa divinité lui semblait violée en leur personne; insensé, qui, s'égalant aux dieux, égalait à lui-même de misérables esclaves (1). » On vivait la tête sous la hache; la terreur habitait dans chaque maison ; car les esclaves étaient autorisés, dans les procès politiques, à témoigner contre leurs maîtres. Aussi le soulagement fut-il immense quand Trajan promit de laisser rouiller ce glaive (et il tint sa promesse), quand il déclara non recevable le témoignage des esclaves pour les crimes d'État. La vie sociale, un instant suspendue, reprit son cours : ce fut une vraie révolution que Pline a exprimée avec vivacité et effusion : « Vous avez banni des esprits la crainte de ce fléau, content d'une grandeur dont nul ne manqua plus que ceux qui avaient des prétentions à la majesté. Vous avez rendu aux amis la fidélité, aux enfants la tendresse, aux esclaves la soumission. Ceuxci craignent, ils obéissent, ils ont des maîtres. Ce ne sont plus nos serviteurs, c'est nous qui sommes les amis du prince ; et le père de la patrie ne se croit pas plus cher aux esclaves d'autrui qu'à ses propres citoyens. Vous nous avez tous délivrés d'un accusateur domestique; et par ce seul acte, heureux signal du salut public, vous avez éteint, pour ainsi dire, une autre guerre servile. Et en cela vous n'avez pas moins fait pour les serviteurs que pour les maîtres; nous sommes devenus plus tranquilles, eux meilleurs (2). »
Quand Trajan déposait cette arme de la loi de majesté, il comptait sans doute sur l'estime et l'affection que
(1) Panégyrique, 33.
(2) Ibid. 42.
3 Uf^uMi t OyrYx^jUi^^A.^^
ses vertus et ses mérites devaient lui concilier ; mais ne jugeait-il point aussi que le pouvoir impérial était alors à l'abri de toute atteinte ? ne pensait-il pas qu'il n'y avait vraiment à craindre pour un prince que les révolutions qu'il eût fomentées lui-môme en poussant à bout la patience de ses sujets et en soulevant la réprobation publique?
A coup sûr, Trajan, esprit très ferme, très net, homme avant tout de bon sens solide et que son éducation et sa vie de soldat avaient habitué à savoir le prix de l'autorité, ne céda à aucun entraînement sentimental et ne voulut point faire de politique romanesque, (juand il témoigna au Sénat une certaine déférence et qu'il s'efforça de lui donner l'illusion de son ancienne indépendance et de son prestige passé. Il avait une confiance absolue dans la force du principe gouvernemental qu'il représentait, et, sans vouloir jouer une comédie de libéralisme indigne de lui, il encourageait un réveil de la vie politique qu'il savait bien être sans danger. (^
Le Sénat fut donc entouré par lui de prévenances, et reçut alors du prince les hommages les plus tlatteurs.
Trajan apportait dans la pratique de la candidature officielle une engageante courtoisie. Il invitait les candidats, et par de vives exhortations, « à implorer l'appui des sénateurs, à solliciter leurs suffrages, à n'espérer du prince que les honneurs qu'ils leur auraient demandés (1) ». C'était une recommandation plus discrète que dans l'usage ordinaire, mais non moins efficace.
Marque de déférence plus frappante encore : Trajan
(1) Panéfjyriqne, G9.
(J^S>f^AyJ^
ordonnait la restitution d'un certain nombre de monnaies frappées sous la République. — Il faisait rentrer dans la circulation générale des pièces où l'on voyait le triomphe de Paul Emile et de Marcellus offrant à Jupiter Férétrien les dépouilles opiirfés : il ne craignait même pas de restituer le denier de la famille Junia, portant d'un côté l'effigie de la Liberté, et représentant de l'autre le consul Brutus accompagné de ses licteurs. — Un pareil respect pour le passé glorieux de Rome, devait singulièrement toucher les grandes familles, et Trajan savait [bien qu'en ravivant ainsi lui-même ces souvenirs républicains, il leur enlevait, pour ainsi dire, toute vertu séditieuse.
Bien plus, le Sénat put croire un moment qu'il était revenu au temps où il brisait les sceptres et dictait des lois aux rois et aux peuples. Quand Trajan, dans la première guerre de Dacie, eut forcé la ville de Sarmiezegethusa, le dernier rempart de Décébale, et que le roi D ace fut obligé de demander la paix, l'empereur voulut que les conditions qu'il avait imposées au vaincu fussent ratifiées par le Sénat : les envoyés de Décébale durent s'adresser au Sénat à Rome, et l'on ne tint la paix pour définitive qu'après cette ratification. Trajan demanda au Sénat, lors de sa guerre contre les Parthes, de lui décerner les honneurs du triomphe ; il mettait fort régulièrement l'assemblée. ilii courant de tous les événements militaires. Il faisait souvent mine de consulter les pères conscrits.
N'avait-il point l'air d'un homme qui demande un avis, quand après avoir installé Parmesthapès sur le trône, il écrivait aux sénateurs, « qu'il était impossible détenir assujetties des régions immenses, si éloignées de Rome, qu'il semblait préférable d'en fiiire un royaume
(p n\Jt^;iASU c/' -'j-fj*^
•dépendant de l'empire dont le souverain recevrait l'investiture de l'empereur, et qui serait maintenu par la reconnaissance, l'intérêt et la crainte. »
Enfin, dernier témoignage de bienveillance donné à l'antique assemblée de Rome : Trajaa accordait au Sénat le scrutin secret. Le vote jusque-là avait été public (per discessionem) : les sénateurs se rangeaient du côté de celui dont ils partageaient l'avis {2)er dîscessioneTTipedibus ire in sententiam) ; ïrajan autorisait à voter à bulletin fermé (per tahellam).
Il n'eut pas à regretter son libéralisme. Nulle velléité "d'indépendance gênante pouT le pouvoir ne fut manifestée par les sénateurs; ils ne songèrent en aucune façon à s'ingérer dans la direction de l'empire et ne participèrent aux affaires publiques que dans la mesure •où ils en furent priés. Toute leur initiative se borna à multiplier sur les monuments publics, les témoignages de leur admiration et de leur reconnaissance pour le maître. Et sans doute ces témoignages furent souvent sincères : 'sans doute plus d'un pensa vraiment (jue la liberté peut renaître par ordre et dit, dans son cœur, comme Pline le Jeune : « Vous voulez que nous soyons libres, nous le serons; vous ordonnez que nous exprimions hautement nos pensées, nous les exprimerons
La foi de nos serments, lagarantie de vos promesses ouvrent nos bouches fermées par une longue servitude, délientnos langues enchaînées par tant de maux (1) ». Il est difficile de ne voir qu'une comédie d'adulation dans cette scène décrite par l'auteur du Panégyrique, où les membres du Sénat se précipitent en désordre pour saluer l'empereur, et l'acclament avec
(1) Panégyrique, 66,
ROME sous Tr.AJAN. 3
34 ROME SOUS TUAJAN
un si vif enthousiasme que les larmes montent aux yeux de Trajan (1).
C'était encore une autre forme d'hommage au Sénat et non la moins ingénieuse et la moins délicate que le respect témoigné par le prince pour les anciennes magistratures, dont les titulaires fournissaient au recrutement de l'assemblée.
11 faut voir dans Pline avec quelle gravité respectueuse Trajan recevait l'investiture de ces magistratures illusoires. (( Je reviens à votre consulat et je
vous louerai, avant tout, d'avoir assisté en personne à votre élection... Vous avez paru devant le peuple Romain sur l'ancien théâtre de sa souveraineté ; vous avez essuyé jusqu'au bout la longue formule des
comices Quel est celui de vos prédécesseurs qui a
rendu cet honneur au consulat ou au peuple ? Les uns languissamment assoupis, et gorgés encore du repas de la veille, attendaient les nouvelles de leurs comices; les autres ne dormaient pas sans doute, ils veillaient, mais c'était pour concerter du fond de leur appartement, l'assassinat des consuls par lesquels eux-mêmes étaient proclamés consuls (2). »
Et l'enthousiasme de Pline ne connaît plus de bornes quand Trajan prête serment: « Je reste confondu, pères conscrits, et j'en crois à peine mes yeux et mes
oreilles Ainsi donc, un empereur, ainsi un César,
unAuguste, un grand pontife s'est tenu debout en face du consul; le consul est demeuré assis, tandis que le prince était debout devant lui, et il est demeuré assis sans crainte, sans trouble Le consul assis a dicté
(1) Ibid, 73.
(2) Panégyrique, G6.
LA POLITIQUE 6o
au prince debout la formule du serment ; et le prince à juré, il a prononcé, articulé distinctement les paroles par lesquelles il dévouait sa tète et sa maison à la colère
des Dieux, s'il trahissait sa foi Je ne sais pas, non,
je ne sais pas ce qu'il faut admirer le plus dans ce serment, de ce que nul autre ne vous en a donné l'exemple, ou de ce qu'un autre vous en a dicté la formule (1). »
Tant de lyrisme nous paraît d'abord un peu puéril. Prenons-y garde pourtant. Pline exprime ici le sentiment d'une partie de la société romaine ; ceux que nous appellerions les honnêtes gens aujourd'hui, je veux dire ceux qui étaient distingués par leur culture ou par leur fortune, ne dédaignaient point alors de briguer ces magistratures : si elles avaient perdu toute valeur politique, elles conservaient un prestige social. Nul n'ignorait que c'étaient là des apparences ; mais on souhaitait qu'elles restassent honorables et brillantes. Le prince qui s'en jouait, qui témoignait de son mépris pour ces ombres, choquait donc ceux qui les recherchaient par pure vanité et froissait les hommes, plus rares, qui les vénéraient encore comme les dernières formes d'une cité libre. Trajan avait une vue politique d'une haute sagesse, quand il comprenait ainsi qu'il est toujours de l'intérêt du pouvoir de respecter et d'honorer les traditions.
Le même esprit présida à sa conduite dans les rapports qu'il eut avec l'ordre équestre. Il laissa aux chevaliers toutes les fonctions que leur avaient réservées les autres empereurs; quand il en créa de nouvelles, comme les curatores civitatum (2), il voulut qu'elles
(1) Ibid. G4.
(2) Ce sont des commissaires impériaux auxquels est attribuée
30 ROME SOUS TRAJAK
fussent dévolues à des membres du second ordre. Titinius Capito, chevalier Romain, devint secrétaire de Nerva et garda ce titre près de Trajan : ce simple fait contient pour nous l'indication d'une politique nouvelle.— Jusqu'alors en effet toutes les fonctions de cour avaient été données uniquement à des affranchis; à des affranchis avaient appartenu sous les premiers Césars le ministère des comptes (a rationibus) c'est-à-dire l'administration des finances impériales, le secrétariat d'État (ab ejnstolis), le département chargé de statuer sur toutes les pétitions et tous les griefs (a libellis). Les princes de la famille Julia avaient par là voulu montrer que leui palais gardait le caractère d'une maison particulière, et d'autre paît aussi, comme ces fonctions avaient la réalité, sinon l'appareil extérieur du pouvoir, qu'ils ne tenaient aucun compte des rangs sociaux. Mais Trajan comprit que l'empire était arrivé à un moment où il n'était plus possible ni même désirable de sauver ^l'apparence des origines démocratiques du trône. - Les offices de la cour prenaient par la force même des choses, l'importance et le caractère de dignité des hautes fonctions publiques ; il lui parut qu'il convenait de les donner à des hommes que leur rang rendait considérables et non plus à des créatures. — La nomination de Titinius Capito au secrétariat d'État était le premier pas fait dans une voie qui devait amener les successeurs de Trajan à reléguer les affranchis dans les positions subalternes. Quoique Trajan n'ait
la haute surveillance sur l'administration, soit d'une commune libre, soit de toutes les communes libres d'une . province. Us étaient d'abord nommés extraordinairement, quand une ville avait été ruinée par des dépenses inconsidéi'ées ou des dilapidations scandaleuses ; leurs fonctions devinrent ordinaires vers le nie siècle .
pas accompli sur ce point une réforme radicale, les tendances de sa politique n'échappèrent pas à l'attention, et Pline les loue très fort dans son Panégyrique. « La plupart des princes, dit-il, étaient à la fois les maîtres des citoyens et les esclaves de leurs affranchis : ils se gouvernaient par les conseils, par les caprices de ceshommes ; c'était parleur entremise, ouplutôt c'était à eux que l'on demandait les prétures, les sacerdoces, les consulats. Vous, César, vous marquez à vos affranchis ])eaucoup de considération, mais comme àdes affranchis; et vous croyez que c'est pour eux assezd'honneurs s'ils sont réputés gens probes et de bonneconduite (1). » " Quant à la plèbe, comment la relever de son irrémédiable déchéance? Trajan n'y songea pas. Comme ses prédécesseurs, il crut avoir assez fait pour elle en lui donnant du pain et des spectacles. 11 veilla avec grand soin à la distribution du CongiayHum. « Quelle générosité dans la répartition ! Quelle attention vigilante à ce que nul ne fût excepté de vos largesses!... Vous avez pourvu à ce que personne ne fût ni malade, ni occupé, ni absent : libre à chacun de venir quand il voulait, de venir quand il pouvait (2). » Il fit voir autant de générosité dans les jeux qu'il donna au peuple. « Quelle
(1) Panégyrique, 88.
(2) Id. 25. — Sur ces distributions de congiaires, M. de la Berge ne partage pas l'enthousiasme de Pline et fait les réflexions suivantes : « Ici nous nous trouvons en face de profusions qui appellent le blâme le plus sévère. Trajan distribua trois congiaires, lo premier, en 99, à son retour de Germanie, le deuxième et le troisième, en 103 et 106, après chaque guerre Dacique. Le premier congiaire de ïrajan fut sans doute, comme celui de Nerva, de 75 deniers. Mais tout à coup, api-ès les guerres de Dacie, le montant de la distribution s'élève à G50 deniers par tête. On dira que le butin fait au cours de ces guerres était considérable... On no
r.OME sous TRAJAN
magnificence le prince a dé|)loyée dans ces jeux!... Il n'a rien refusé de ce qu'on demandait ; il a offert ce qu'on ne demandait pas ; il a fait plus : il nous a invités à désirer et, quoique avertis, nos désirs ont été devancés par plus d'une surprise » (1).
11 semble que Ti'ajan ait discerné dans cette foule, dont il connaissait l'incapacité politique, des tendances sociales qui l'ont inquiété. Le mélange de tant de nationalités diverses, l'obscure fermentation développée par l'influence des cultes orientaux, l'état d'apathie même où étaient plongées les classes inférieures et qui les tenait comme dégagées des liens de la solidarité civique, tout cela fit pressentir à l'empereur un danger latent. Son esprit très net, mais un peu dur, entrevit les périls de ce- mysticisme complexe, de ces utopies toutes nouvelles qui germaient ; il n'en put saisir les avantages, et, alarmé pour l'ordre de choses établi, il voulut défendre le présent qu'il représentait contre un avenir mystérieux, qu'il ne pouvait distinguer et qui lui paraissait gros de menaçants orages. Très sévèrement, il apporta des entraves à toutes les associations que tentèrent de former alors les humbles et les petits : il était l'ennemi des collegia. Il voulait bien des réformes que font les princes, il redoutait les réformes que les peuples exigent.
Plein de l'idée de la responsabilité que lui imposait son pouvoir, nul, plus que lui, n'eut sinon de dédain, au moins d'indifférence, pour tous les hommages exté-
pevit pourtant que trouver insensée une telle prodigalité et, ce qu'il ■ y eut de plus funeste, c'est que le chiffre habituel des congiaires ne s'abaissa plus. » {Essai sur le règne de Trajan, p. 100.)
(1) Panégyrique, 33.
(2) — Voir le chapitre suivant sur la Religion.
Tieurs, pour toutes les satisfactions de vanité qu'attire le rang suprême. L'enivrement et le vertige dont quelques Césars montés à ce faîte de l'empire avaient été comme frappés soudain, furent bien loin d'avoir prise sur lui : il ne fut même pas atteint par l'orgueil, au moins par celui qui se manifeste et se trahit. Il fallut le contraindre à accepter le titre de Père de la Patrie : « Vous ne souffrez pas. César, que nos actions de grâces soient adressées à votre bonté en présence de votre génie tutélaire ; vous voulez qu'elles le soient à la face de Jupiter très bon, très grand. Que les temps sont changés ! Naguère quel était le lieu où n'eût pénétré un malheureux esprit d'adulation (2)? )•> Mais Trajan est venu : « Les siècles rediront qu'il fut un prince comblé de gloire et de puissance, auquel ses contemporains ne déférèrent jamais que des honneurs médiocres et plus souvent n'en déférèrent aucun.... S'il arrive que notre reconnaissance rompe le silence et triomphe de votre modestie, rappelons-nous quels honneurs nous vous décernons, et quels honneurs vous ne refusez pas : on verra que ce n'est point par orgueil et par dédain que vous rejetez les plus grands, puisque vous ne dédaignez pas les moindres (3). »
Tout, en somme, dans la conduite que Trajan observa vis-à vis de ses sujets, semble prouver qu'il s'efforça de respecter et môme de relever leur dignité ; il parait avoir étépénétré de cette idée que s'il est difficile de régner sur un peuple insoumis, il est impossible de gouverner un peuple servile.
Cette réforme des mœurs qu'il souhaitait, le temps
(1) Panégyrique, 52.
(2) Ici.., 54- <3) Id.,55.
-iO BO ME sous TRAJAN
seul p'ouvait l'accomplir. — ïrajan n'y travailla que dans la mesure de ses forces ; mais, assurer la sécurité, la justice, le bien-être aux gouvernés, c'est une tâche que doit toujours tenter un prince; Trajan s'y donna avec ardeur et sans réserve.
Sous ce règne lespeuples obtiennenttout, ou à peu près tout ce qu'ils peuvent raisonnablement attendre pour leur bien-être.
Dès longtemps l'alimentation de la capitale était devenue un gros souci pour les gouvernements. Depuis la crise de l'agriculture en Italie, la subsistance de Rome était, comme dit Tacite, à la merci des flots et des tempêtes. Les grains de Sicile ou d'Afriquevenaient-ils à manquer? la famine assiégeait les portes de la capitale du monde. Pour conjurer ce danger, Trajan s'avisa d'un moyen que nul, depuis Pompée, n'avait employé et qui réussit. 11 permit la libre circulation des grains dans toute l'étendue de l'empire, et la liberté produisit, au dire de Pline, de merveilleux résultats : « Ne voyonsnous pas toutes les années être pour nous des années d'abondance? et personne cependant n'éprouve aucun dommage. Le temps n'est plus où, arrachées comme une dépouille ennemie aux alliés qui réclamaient en vain, les moissons venaient périr dans nos greniers. Les alliés apportent eux-mêmes les richesses annuelles que leur sol a produites, que leur soleil a nourries; on ne les voit plus, écrasés par des charges nouvelles, manquer de force pour acquitter les anciens tributs. Le fisc achète tout ce qu'il paraît acheter. De là viennent ces inépuisables provisions dont le prix est fixé dans de libres enchères; de là vient qu'on regorge ici, et que nulle part on n'est affamé (1). »
(Y) Panégyrique,^.
LA POLITIQUE 4l
Une ville comme Rome, avait peut-être encore plus besoin d'eau que de pain. — Cet important service des eaux fut une création d'Agrippa, qui y employa d'abord sa fortune personnelle et constitua « toute une familia de 240 aquarii, qui, à sa mort, passèrent au service de l'État (1). » Malgré les efforts du ministre d'Auguste, des Césars qui succédèrent au fondateur du principat, il y avait encore des imperfections dans ce service au temps de ïrajan; l'eau, dite du nouvel Anio, était mauvaise; elle passait par des terres argi-]leuses qui troublaient sa limpidité ; l'empereur la lit capter plus près de sa source. La région située audelà du Tibre était réduite à employer l'eau A Isietina {{u'xVuguste n'avait voulu faire servir qu'à l'alimentation de sa naumachie et qui n'était pas bonne pour la consommation : Trajan créa une prise d'eau au lac Sabatinus, et cette aqua Trajana est utilisée encore dans la Rome moderne. Il fondait aussi deux nouveaux établissements de bains : les thermœ Trajanœ furent exclusivement réservés aux femmes, (les bâtiments où ils se trouvaientinstallés servaient jusqu'alors aux deuxsexes) et les thermœ Surianœ s'élevèrent sur l'emplacement qu'avait occupé la maison de Licinius Sura, un compatriote et un ami du prince.
Rome enfin dut à la sollicitude du maître une meilleure organisation de l'assistance publique, et surtout un développement singulier des secours pour l'enfance. L'enfance a été une des grandes préoccupations de ce temps. Trajan se fit honneur de la partager. « Il ne va guère à moins de cinq mille, dit Pline, le nombre des enfants de condition libre que notre
(1) DuRUY, Histoire des Romains. Tome V, p. 265.
prince a recherchés, découverts, adoptés (1). » Le bienfait consista surtout dans la réglementation de ces secours ; ainsi moins d'humiliations pour les parents, plus de sécurité pour l'enfance. Pline a bien fait ressortir ces deux traits : « Autrefois, lorsque approchait le jour des largesses, on voyait des essaims d'enfants et cette foule, qui sera le peuple un jour, attendre la sortie du prince et remplir les rues sur son passage. Les pères, empressés de les montrer à sa vue,;élevaient les plus petits au-dessus de leurs têtes, et leur apprenaient à bégayer des compliments flatteurs et desparoles adulatrices. Ceux-ci répétaient la prière qui leur était dictée, et la plupart en fatiguaient vainement les oreilles du prince ; ignorant ce qu'ils avaient demandé, ce qu'ils n'avaient pas obtenu, ils étaient renvoyés jusqu'au temps où ils ne le sauraient que trop. Vous, César, vous n'avez pas voulu même qu'on vous priât; et, tout agréable qu'eût été à vos regards le spectacle de cette naissante génération de Romains, tous, cependant, avant de vous voir ou devons implorer, ont été reçus et inscrits par vos ordres (2). »
Disons pourtant que, si cette sollicitude pour l'enfance fait honneur à la philanthropie de Trajan, il se pouvait bien aussi qu'elle lui fût inspirée par des considérations purement politiques. Dans ce peuple démoralisé, énervé par une existence factice, la dépopulation devenait de jour en jour plus menaçante ; bien des gouvernements se sont tlattés deremédier à ce mal. ïrajan, qui ne connaissait pas la série de toutes les tentatives essayées, pouvait avoir l'illusion de réussir ; en tout ■cas l'illusion était honorable et plus excusable chez
(1) Panégyrique, 28.
(2) Panégyrique, 20.
lui que chez les législateurs modernes qui ne veulent pas s'éclairer de l'expérience.
A Rome, cette assistance aux enfants avait surtout pour but d'assurer le recrutement des armées, « Ainsi, dit Pline, ces enfants élevés à l'aide de vos bienfaits, éprouvent dès l'enfance que vous êtes le père commun; ainsi, croivssant pour vous, ils croissent aux dépens de vos trésors ; ils reçoivent des aliments de vos maiùs, avant d'en recevoir une solde (1). » /
Dans l'Italie cette organisation de l'assistance aux enfants servit encore à un autre dessein, grâce à un ingénieux système.
Cette province naguère si prospère, riche surtout d'une richesse agricole, avait été ruinée par les guerres civiles, par l'invasion de la grande propriété, par la concurrence servile qui rendait les petits propriétaires et les travailleurs libres impuissants, et enfin par la centralisation qui absorbait dans une ville toutes les forces vives d'une nation. Rendre le bien-être, à ce grand pays, faire renaître l'agriculture, cet art si vraiment romain, noble tâche, digne de tenter un prince comme Trajan! Il la comprit et voulut l'accomplir. Pour empêcher que la terre manquât de bras, il se garda de prendre, comme ses prédécesseurs, des colons parmi les Italiens; sur plusieurs points même, dans la Péninsule, il établit des colonies, à Voies, à Ostie, à Lavinium par exemple. Mais l'effort, qui fut, en ce sens, le plus original, consiste dans l'institution des Alimenta. Voici quel entêtait. Je^ mécanisme : Trajan plaçait de l'argent à forras perdu sur des particuliers qui devaient en servir la rente perpétuelle à taux variable
(1) Id.
suivant les localités ; et cette rente était attribuée aux enfants pauvres de la ville. Les débiteurs du prince engageaient en garantie des propriétés territoriales. « Or le fonds de terre servant de garantie était choisi de façon que la rente de l'hypothèque ne fût qu'une très faible partie du revenu que le fonds^convenablement cultivé pouvait fournir. Il y avait donc toujours des acquéreurs disposés à prendre le domaine, même sous cette condition, d'autant moins onéreuse d'ailleurs que la culture était plus savante et plus soignée, et .que lés avances mêmes, faites par l'empereur, permettaient d'améliorer cette culture (1). » On retrouvait là, comme on voit, quelque chose de notre assistance publique et de notre crédit foncier, se confondant pour se prêter un mutuel secours.
Nous dirons ailleursle grand essor imprimé par ïrajan aux travaux publics sur toute la surface de l'Italie, la canalisation du Tibre, l'assainissement du lac Fucin et des marais Pontins. les améliorations du port d'Ostie; nous montrerons ailleurs (2) quelle activité il déploya pour assurerune meilleure viabilité. Les résultats de ces grandes entreprises ne purent manquer d'être bienfaisants : mais ils ne doivent pas nous faire oublier une mesure qui porte bien la marque des diverses réformes de ïrajan, pratiques à la fois et morales. Les candidats aux diverses magistratures faisaient de scandaleuses.
(1) Delà Berge, Essai sur le règne de Trajan. — Nous connaissons ce système des Alimenta par les tables de Velleia et de Gampolattari. M. Naudet a étudié les tables de Velleia dans un mémoire inséré au tome XIII des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres. — Voir aussi sur ce sujet Erxest Desjaudins : De tabulis alimentariis .
(2) Voir ci-dessous, chapitre sur les Beaux-Arts.
dépenses pour s'assurer le succès. Une loi contre la brigue fut destinée à mettre un terme à ces excès : « Elle obligeait les candidats à mettre le tiers de leur bien en fonds de terre. Le prince était justement indigné que tout en aspirant aux charges de l'État, on regardât Rome et l'Italie, non comme son pays, mais comme une auberge, comme un séjour étranger qu'on habite en passant (1). » Les effets de cette mesure se firent immédiatement sentir. « De là, ajoute Pline, grand mouvement parmi les candidats : tout ce qui est à vendre ils l'achètent les terres ont augmenté de prix, particulièrement aux environs de Rome (2). »
Ainsi, dans ce pays si éprouvé, il y eut comme une véritable renaissance, et les médailles et les monuments l)ublics attestent la reconnaissance que les Italiens vouèrent à ce prince qui leur ramenait l'abondance et la prospérité depuis si longtemps perdues.
C'est surtout parles provinces, on l'a dit et redit, que l'empire fut accueilli avec faveur. « Le nouvel ordre, écrit Tacite, fut loin de leur déplaire. Le gouvernement du Sénat et du peuple leur faisait toujours craindre les effets de la division des grands et de la cupidité des magistrats (3). » Avec le principat ces causes de troubles et de misères disparaissaient; partout s'établissait la sécurité, et si les princes ne modifièrent pas d'abord aussi profondément qu'on l'a cru la législation que la république appliquait aux provinces, du moins ils s'efforcèrent de faire pénétrer de plus en plus l'équité dans leur administration. Les empereurs, même les
(1) Pline, Lettres, VI, 19.
(2) Pline, Lettres, VI, 19.
(:3) Tacite, Annales I, 2.
plus mauvais, comme Domitien, restèrent sur ce point fidèles à la politique d'Auguste.
Un moment, paraît-il, on put craindre que Trajan ne suivît pas cette tradition. Homullus, un personnage consulaire, lui aurait reproché sa faiblesse vis-à-vis des mauvais gouverneurs ; les termes de ce blâme auraient même été fort durs, si l'on s'en rapporte à Lampride qui cite un historien contemporain, Marius Priscus : « Domitien, disait Homullus, avait des amis honnêtes et on ne souffrait que de sa méchanceté personnelle, tandis que tu abandonnes ton autorité à des favoris indignes, et l'on te hait justement (1). » — Mais à l'heure où Trajan entendait ces sévères paroles, il était occupé par la défense de la Germanie : avant tout soldat, il faisait la guerre; il ne tarda guère, quand il fut de retour à Rome, à devenir un politique et un administrateur. — Dès l'an 100, Pline, qui dans son Panégyrique, orne toujours mais ne ment pas, vante la façon dont les provinces sont gouvernées.
Dès cette époque en effet, le contrôle et la surveillance s'établissent. Nous voyons se succéder les procès de Marius Priscus (100) gouverneur de l'Afrique; de Gecilius Glassicus, que les habitants de la Bétique ont accusé (101), de Julius Bassus (103 ou 102), de Varénus Rufus, attaqué parles Bithyniens. — Sans doute Trajan laisse le jugement de ces affaires au Sénat, peu disposé à frapper fort les gouverneurs qui sont des personnages d'ordre sénatorial; sans doute la répression ne fut pas toujours assez sévère. Juvénal s'en plaint : « Ce Marius Priscus, condamné par une sentence illusoire (car à quoi bon une marque d'infamie, si l'on ne touche pas
(1) Lampride, Alexandre Sévère, 05.
à la caisse?) ce Marius Priscusfait la fête dès la huitième heure etjouit du courroux des Dieux, tandis que sa province, qui a gagné son procès, pleure et se lamente (1). » Mais pourtant on sent que l'ordre et la probité sont imposées; si peu terribles qu'aient été les peines infligées aux accusés, les gouverneurs de province comprennent que l'impunité ne leur est pas assurée ; ils ont dû voir dans ces procès l'attitude d'un' gouvernement modéré, mais fort, qui a su ne pas sévir contre le passé, mais qui a pris ses garanties contre les désordres de l'avenir. — Le fait est, que si, depuis l'affaire de Varénus Rufus, on n'eut' plus le spectacle de grands scandales de ce genre, on doit en faire honneur à la sagesse du gouvernement et non pas accuser sa faiblesse ou sa connivence.
Où trouver un témoignage plus expressif de la sollicitude de Trajanpour les provinces que lacorrespondance de Pline et de l'empereur? — Devenu administrateur, chargé d'une mission délicate et laborieuse, Pline, (jui est avant tout un honnête homme et veut bien faire son devoir, n'a plus le loisir dépolir sa phrase, de limer son style; quand tant d'affaires le pressent, il faut bien qu'il oublie les coquetteries du littérateur. Il aura toujours présente à l'esprit la recommandation du prince : « Souvenez-vous que si vous avez été envoyé dans cette province, c'est qu'il y avait beaucoup d'abus à réformer (2). » Que d'objets variés dans cette correspondanceîLes travaux publics y tiennent une large place : construction d'un aqueduc à Nicomédie (3), réparation du gymnase de Nicée (4), projet d'unir par un canal le
(1) JuvÉNAL, Satires, 1, 29.
(2) Pline, Lettres, X, 14.
(3) Id., 46.
(4) Id., 48.
48 ROME SOUS THAJAN
lac de Nicomédie à la mer (1), transfert d'un temple de Cybèle (2), etc. etc Les finances provinciales préoccupent aussi très fort le légat; tantôt c'est une économie sur les dépenses des Byzantins, qui tous les ans dépensaient douze mille sesterces pour envoyer au prince un ambassadeur chargé de lui porter les félitations de la ville (3); tantôt Pline demande à Trajan l'abaissement du taux de l'intérêt pour le placement des deniers publics (4). Ici ce sont des précautions de sécurité publique : organisera-t-on un corps de pompiers à Nicomédie (5)? Là il s'agit de mesures d'assistance : comment faut-il traiter les enfants assistés par l'État (6)? Ailleurs Pline veut s'éclairer sur les points difficiles d'organisation municipale : il demande à quelles conditions on peut être admis dans le Sénat de Bithynie (7). Vient enfin la question religieuse qui, pour nous, prime toutes les autres et le gouverneur entretient le prince de son enquête sur les Chrétiens.
Trajan répond toujours à son correspondant et les avis qu'il donne, les conseils qu'il propose^ sont toujours nets, précis, montrent partout l'homme qui a étudié les difficultés qui lui sont soumises, sans lassitude, sans impatience, avec un intérêt continuellement éveillé et attentif.
Sans doute la mission de Pline était extraordinaire et provisoire; le légat de Bithynie, il faut l'avouer, man-
(1) Pline, Lettres, X, 50.
(2) Id., 58.
(;3)Id.,52.
(4) Id., 62.
(5)Id.,42.
(6) Id., 71.
(7) Id., 118.
qiiait un peu d'expérience administrative et avait besoin de s'éclairer ; il est impossible, à n'en pas douter, que l'empereur ait eu avec tous ses représentants dans les provinces des rapports aussi continus et aussi complexes. Mais, si l'on ne peut croire que Trajan se soit imposé une besogne surhumaine en intervenant dans l'administration de toutes les provinces comme en Bithynie, on comprend du moins que, s'il déploya sur ce point une activité exceptionnelle, elle avait pour mobile une tendance générale de sa politique.
Ces lettres de ïrajan à Pline n'attestent pas seulement d'exellentes intentions, un zèle très vif, une bonne volonté infatigable, mais aussi un sens politique très lin. Cet empereur, qui avait une haute idée de l'autorité, puisqu'il l'exerçait si laborieusement, comprenait pourtant que la centralisation entraînait des abus, et que bienfaisante en politique, elle devenait dangereuse en administration. Volontiers Pline, en homme de son temps, se fût persuadé que le gouvernement devait et pouvait tout faire ; à ses yeux l'initiative des particuliers, des assemblées locales ne saurait compter; il n'y pas à faire fond sur elle. L'empereur, avec beaucoup de modération et de réserve, laisse voir que cette théorie lui paraît dangereuse ; en plus d'une affaire, il en condamne l'application. — Pline voudrait savoir si pour être admis au Sénat de Bithynie et de Pont il faut ou non payer une certaine somme. Il en réfère à l'empereur et lui dicte presque sa réponse dans un sens absolu et rigoureux : « Il vous appartient, seigneur, d'établir des lois destinées àsubsistertoujours, vous, dont les paroles et les actions sont destinées à l'immortalité (1). » Mais
(1) Pline, Lettres X, 113.
Trajanne rentendpoint ainsi : « Je ne puis faire, répondil à Pline, une loi générale qui décide que pour être admis au Sénat de Bithymie, il faut ou non payer une certaine somme et en déterminer la quotité. Il me semble donc que, pour nous tenir à ce qui est toujours le plus sûr, il faut suivre la coutume de chaque ville contre ceux qui sont nommés sénateurs malgré eux(l). » ïrajan voudrait aussi que les gouverneurs fussent pénétrés de l'idée que les réformes ne se font point en un jour, que la continuité est nécessaire en administration, qu'il est des traditions qu'on doit respecter, alors même qu'elles ne paraissent plus respectables et que les précédents ne sont jamais absolument négligeables : « Sequenda tiM eœempla sunt eorum qui isti provînciœ prœfuerunt. ))En somme, Trajanse montrait scrupuleusement attentif à ménager « les organes de la vie locale (2) ». Vaguement il pressentait les terribles excès de la centralisation ; l'empire, en effet, dont les débuts avaient été si heureux pour les provinces, devait finir par les ruiner. Larépublique avait eule tort de vouloir absorber le monde dans une ville : le principat eut le tort d'épuiser des millions de sujets pour une cour. Commencée par l'oppression violente des soldats, la conquête de l'univers s'acheva par l'invasion ruineuse des fonctionnaires. Mais ces heures sombres ne pouvaient encore être prévues par les provinciaux. L'administration impériale étendait et ne faisait pas peser sa main sur eux; le chrysargîre, impôt levé sur le commerce et l'industrie, l'organisation des curiales (3), tout cela n'existait pas
(1) Id., 114.
(2) De la Berge, Essai, etc., p. 121.
(3) Les Curiales étaient les membres du premier ordre, des citoyens d'une ville ou d'un municipe. Vers la fin de l'empire on les rendit
■encore. Le temps était loin où l'on devait voir déserter lesvilles pour les forêts, où les habitants des Gaules, par exemple, ruinés par les excès fiscaux, devenaient des espèces d'outlaws (1), des bagaudes, comme on disait 4ilors :
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes,
Nous laissons nos chères compagnes.
Nous ne conversons plus qu'avec dos ours affreux. Désespérés de mettre au jour des malheureux Et de peupler pour RomOjUnpays qu'elle opprime (2).
A ce moment, au contraire, il y a pour les provinces un merveilleux essor de prospérité matérielle. Les travaux publics y reçoivent une puissante impulsion : la surface entière de l'empire se couvre de monuments : on fait tout pour encourager le développement du bien-être et l'activitéjdes transactions.
Sans doute ce mouvement s'accentua et se propagea surtout avec les successeurs de Trajan : mais il commence avec ce prince et nous ne pouvons omettre quelques-unes des mesures par lesquelles il inaugura cette œuvre.
C'est lui qui réorganisa le service des postes. — Il n'était pas, comme aujourd'hui, utile aux particuliers ; mal dirigé, il leur devenait nuisible. Il servait uniquement au gouvernement central et à ses agents : les provinces en supportaient les frais. Elles devaient entretenir
responsables de la rentrée des impôts, et ce fut la ruine de toute cette classe de citoyens.
(1) Ce mot désigne les Anglo-S axons, mis hors la loi après la conquête normande, et qui, réfugiés dans les forêts, tirent sous la conduite de Robin Hood une guerre de partisans.
(2) La Fontaine, \Fables, XI, 7.
les relais qui permettaient aux fonctionnaires de se transporter à travers l'empire : si le pouvoir tolérait des abus, si les fonctionnaires ou les amis du gouvernement usaient indûment et indiscrètement de ce privilège, ces prestations devenaient pour les provinces un impôt onéreux. Trajan s'efforça de remédier à cela en instituant les prœfecti xehiculormn qui veillaient à ce que les prestations fussent équitablement réparties et à ce que les permis de transport fussent donnés avec beaucoup de réserve.
Sous Trajan aussi, furent portées trois lois de nature à accroître la richesse et l'indépendance des villes provinciales.
Les honneurs municipaux paraissaient alors fort enviables à nombre de gens : pour les obtenir on ne craignait pas de faire de grandes dépenses, et surtout de belles promesses. Ces promesses, une fois nommé, le candidat devenu magistrat ne les tenait pas toujours : ainsi des édifices commencés restaient interrompus.
pendent opéra interrupta, minœque
Muroi'um ingentes (1)
Trajan ne voulut plus que ces manquements de foi fussent possibles : il établit que toute promesse faite à une cité {jpollicitatio) serait exécutoire pour celui qui avait promis, ou pour ses héritiers.
Point de prospérité possible dans ces petites cités, si elles n'éta,ient assurées d'une bonne gestion financière : or, les comptables, en province, avaient joui des bénéfices d'une législation fort clémente pour leurs méfaits. Abusaient-ils des deniers qui leur étaient confiés, ils
(1) Virgile, Enéide, II.
avaient auxyeux de la loi commis un sim-ple furhim, et n'avaient point à craindre un procès criminel. Trajan assimila au péculat la soustraction des fonds municipaux, qui, ainsi devint passible de l'interdiction du feu et de l'eau et de la confiscation des biens.
Enfin, sous ce môme prince, par le sénatus-consulte Apronien, les cités furent autorisées à acquérir des biens par voie de fidei-commis. Il n'est pas malaisé de saisir quel important parti elles pouvaient tirer de cette faculté qui leur était accordée.
Par la façon dontil géra les finances, ïrajan servit encore les provinces : car cette administration fut bienfaisante pour tout l'empire.
Si, en cette matière, nous ne pouvons point signaler de grandes et originales tentatives, du moins fautil rappeler bien des mesures honnêtes et utiles.
Partout dut être accueillie avec joie la nouvelle que Trajan renonçait à Vaurum coronariuni, c'est-à-dire à l'impôt que payaientles provinces à chaque avènement. Le soulagement fut plus vif encore lorsque le prince refusa d'alimenter le fisc parle produit des poursuites de lèse-majesté : il voulut aussi que le fisc ne pût rien prétendre sur les biens des condamnés à la rélégation.
L'empereur allégeait considérablement les impôts établis sur les successions. Nous insisterons ailleurs (Chapitre de la Philosophie) sur les très graves conséquences morales entraînées par la réforme de l'impôt du vingtième. Ici rappelons seulement avec Pline la joie des contribuables débarrassés de cette lourde charge. « La parenté même la plus éloignée, et ces degrés où l'alliance s'éteint ne seront plus pour toute succession indistinctement assujettis au vingtième. Le père commun des Romains a fixé la somme à laquelle
o4 HOME SOUS TRAJAX
pourrait toucher la main du receveur. Un héritagepauvre sera déchargé de l'impôt. La reconnaissance de l'héritier pourra, si elle veut, tout dépenser en frais de
tombeaux et de funérailles Quiconque est appelé à
une modique succession,peut la recevoir sans inquiétude, laposséder sans trouble. La condition est imposée au vingtième de n'atteindre que celui qui devient riche. Une rigueur est changée en un sujet de se réjouir, un sacrifice en une chose désirable (1). » C'était là une mesure excellente, inspirée par un haut esprit de philanthropie et de justice, très capable d'assurer à Trajan une popularité du meilleur aloi.
Mais ainsi le Trésor se trouvait privé de revenus qui l'avaient jusque-là abondamment alimenté. Il s'en fallait bien pourtant que les dépenses fussent restreintes. Nous avons dit que Trajan se montrait peutêtre trop libéral dans la distribution des congiaireSy et il fallait, en outre, des sommes énormes pour accomplir la grande entreprise des travaux publics qui lui était si chère.
Où donc trouver des ressources? Quelles recettes nouvelles pouvaient suppléer à celles qu'on abandonnait et suffire aux dépenses ?
Plein de désintéressement, Trajan n'hésita pas à aliéner une grande partie du domaine impérial ; mais^ d'autre part il tirait un produit considérable des mines de la Dacie qui étaient devenues propriété du prince, après la défaite de Décébale et la conquête du pays ; les carrières de marbre et de porphyre, bien exploitées, lui fournissaient aussi d'importants bénéfices. — Son désintéressement même lui servit à enrichir le fisc : il
(l) Pline, Panégyrique, 40.
LA POLITIQUE oo
avait déclaré qu'il n'accepterait aucun legs dicté par la crainte, mais qu'il recueillerait ceux que ses amis lui auraient fait librement. « Le prince n'est plus, tantôt parce qu'on l'a nommé, tantôt parce qu'on l'a omis, le seul héritier de tout le monde. Des titres faux ou iniques ne vous appellent pas aux successions et si l'on fait mention de vous, c'est parce que vous l'avez mérité. Vous êtes nommé parvosamis, oublié parles inconnus : rien de changé, depuis que vous êtes prince, si ce n'est que plus de personnes vous aiment maintenant... Continuez, César, à marcher dans cette voie ; l'expérience fera voir lequel vaut mieux pour augmente?, je ne dis pas seulement la renommée cUl, prince," mais ses trésors, que les citoyens éprouvent le désir ou subissent la nécessité de l'avoir pour héritier (1). » Et l'expérience montra bientôt, en effet, que le désintéressement de Trajanlui fut plus profitable que la rapacité: il n'était presque jamais oublié dans les testaments.
La prospérité générale, la tranquillité profonde qui régnaient dans tout l'empire, rendaient plus aisée et plus abondante la rentrée de tous les impôts, et en particulier des impôts indirects. Un contrôle sévère était exercé sur les agents financiers : plus de dilapidations, plus de malversations. — Enfin Trajan se prescrivait la plus sévère économie pour toutes les dépenses qui lui étaient personnelles. A cette époque la cour cesse d'être une charge pour les contribuables. Quand il voyageait, l'empereur ne voulait pas de somptueux équipages; il n'avait d'autre train que celui d'un simple particulier. 11 sentit bien que cette simplicité plaisait aux Romains, et l'on ne peut lui savoir mauvais
(1) FLi^iJi, Panégyrique, i3.
gré d'avoir publié l'état comparatif de ses dépenses avec celles de Domitien. Gomme le pense Pline, cela pouvait môme être d'un bon exemple : « Vous avez donc moins fait pour votre gloire que pour l'intérêt général, en déclarant, par un édit, ce qui avait été dépensé pour chacun de vous deux. Qu'ainsi l'-empereur s'accoutume à calculer avec l'empire. Qu'il parte, qu'il revienne comme devant un jour rendre compte ; qu'il publie ses dépenses, c'est le moyen de n'en pas faire qu'il rougisse de publier. Il importe, d'ailleurs, que les princes à venir sachent, bon gré mal gré, combien coûtent leurs voyages, et qu'ayant sous les yeux deux exemples contraires, ils se souviennent que l'opinion que l'on aura de leurs mœurs dépend du choix qu'ils auront fait de l'un ou de l'autre (1). »
Quels que fussent les bienfaits de son administration, Trajan ne se dissimulait point que les pays qui formaient l'empire n'avaient pu tous encore oublier leur défaite : pour rendre impossible toute tentative de rébellion, pour étouffer toute velléité d'indépendance, il fallait avant tout compter sur la force des armes et tenir le monde dans le respect. De plus, malgré son énorme puissance, Rome, dès cette époque, n'était point sans inquiétude sur l'intégrité de ses frontières. — En Occident les Germains et les Daces étaient une perpétuelle menace : à l'avènement de Vespasien on avait craint une invasion dacique : sous Domitien ces peuples avaient imposé un tribut aux Romains; quant aux Germains, Trajan, avant d'être empereur, s'était mesuré avec eux et il connaissait la redoutable force
{{) Panégyrique,^.
LA POLITIQUE o7
d'expansion de ces tribus guerrières. — En Orient, les Partlies, souvent vaincus, jamais domptés, restaient fidèles à leur haine contre Rome, et se tenaient toujours prêts à envahir les frontières.
La prospérité du monde Romain n'eût été qu'une oeuvre éphémère, si l'on n'eût assuré sa sécurité. Aussi Trajan donna-t-il ses soins les plus assidus àl'armée.
Cette tâche lui offrait d'ailleurs un attrait particulier; sa vie, avant son avènement à l'empire, avait été surtout celle d'un soldat.
Depuis les origines, l'armée romaine, composée d'abord de citoyens, puis de mercenaires à l'époque de Marins, avait atteint le dernier terme de son organisation avec Auguste, qui l'avait rendue permanente (1). Dans cette organisation savante et lentement élaborée par les efforts de tant de grands hommes de guerre il n'y avait plus place pour de larges réformes. Mais il ne manquait pas d'abus à détruire et d'améliorations à accomplir.
Trajan lit d'abord et surtout la guerre aux abus : le service militaire, naguère considéré comme un honneur, ne semblait plus à beaucoup qu'une charge. Pour s'y soustraire on jugeait bons tous les moyens : certains pères mutilaient ou affaiblissaient leurs enfants pour qu'ils ne fussent point soldats; Trajan punit ces manœuvres de la déportation et veilla à ce que les exemptions ne fussent accordées que très difficilement.
Les rudes travaux qui avaient formé les légionnaires, vainqueurs de l'univers, n'étaient plus guère en usage dans les armées romaines : Trajan les remit
(1) Voyez sur l'armée romaine au temps de César l'opuscule de Kraner traduit par Baldy et Larroumet, chez Klincksieck).
•")8 HOME SOUS ÏRAJAN
en lionneur; il redoutait pour les troupes le séjour des villes; il voulait qu'elles se tinssent surtout dans leur camp, et prenait toutes les mesures pour les empêcher de s'habituer à l'oisiveté et au bien-être.
Il restaura aussi l'esprit de discipline. Jaloux de toute renommée, préoccupés du pouvoir redoutable dont disposait un général maître de ses soldats, certains Césars avaient trop souvent ruiné le respect des hommes pour leur chef en couvrant de leur autorité des fautes disciplinaires ou en disgraciant les capitainesles plus habiles et les plus vigilants; parfois aussi le favoritisme avait donné de hautes situations militaires à des hommes incapables de les remplir et qui compromettaient le prestige du commandement. — Quand il s'agissait de nommer un officier, Trajan faisait tout pour s'assurer de ses mérites : confier un grade lui paraissait une affaire d'importance. Marc-Aurèle s'en souvenait et déclarait que nul, s'il n'était éprouvé, n'obtenait un commandement de son bisaïeul : « proavus non nisi exploratissimis dàbat (1). » Mais quand l'empereur avait donné sa confiance, il aidait celui qu'il en avait investi, à prouver qu'il en était digne. Par l'attitude que l'empereur gardait vis-à-vis d'eux les chefs pouvaient conquérir, près de leurs subordonnés, une précieuse autorité morale : « Qu'il est beau, dit Pline qui s'émerveille avec raison de ce changement, qu'il est beau d'avoir rétabli dans le camp la discipline détruite et abolie, en bannissant ces fléaux du siècle précédent, la fainéantise, l'indocilité, le mépris du devoir ! On peut sans péril imposer le respect ou s'attirer les cœurs. Un général ne craint plus
(1) Lettre à Cornélius JBalbus.
OU (le n'être pas aimé de ses soldats ou d'en être aimé. Sans s'inquiéter s'il plaira ou s'il déplaira, il presse les travaux, assiste aux exercices, veille à ce que tout soit en bon ordre : armes, retranchements, soldats. C'est que nous vivons sous un prince qui ne se croit pas menacé des attaques préparées contre l'ennemi. Cette faiblesse était bonne pour ceux qui, ennemis euxmêmes, craignaient des représailles. Oe tels princes aimaient à voir toute ardeur militaire s'éteindre, les corps languir aussi bien que les âmes et jusqu'aux glaives oubliés s'émousser et se couvrir de rouille. Alors nos généraux redoutaient moins les ernbûches des étrangers que celles de leurs princes, le fer des barbares que le bras et l'épée de leurs compagnons d'armes (1). » Malgré leur renommée, les Gorbulons de ce temps purent être innocents : ce bienfait fut vivement ressenti par les chefs, compris par les soldats et qui pourrait dire à quel degré il servit la patrie romaine et retarda sa décadence?
Soldat, au fond du cœur, Trajan savait bien aussi que pourexercer sur lesoldat une influence véritable, il faut des exemples plus encore que des règlements. 11 voulut être non pas seulement le maître de l'armée; il voulut non pas seulementlui imposer son autorité, mais encore mettre son âme en elle et vivre de sa vie. Etait-il dans un camp ? Il partageait les rudes labeurs du légionnaire et ne s'épargnait pas plus que ceux qu'il commandait. « Sans vous contenter de voir un camp en perspective et de traverser rapidement les grades subalternes, vous avez exercé le tribunat de manière à pouvoir en sortir général et à n'avoir plus de leçon à recevoir à l'époque
(1) Panégyrique, 18.
OÙ il faudrait en donner. Dix campagnes vous ont appris à connaître les mœurs des peuples, la situation des pays, les avantages des lieux, et à supporter toutes les eaux et toutes les températures, comme les fontaines de votre patrie et le climat natal. Combien de fois avez-vous remplacé vos chevaux ; renouvelé vos armes usées par lavictoire(l)! » En campagne c'était un marcheur intrépid#, qui pendant les étapes les plus longues renvoyait son cheval : « Destiné à la représentation plutôt qu'à vous épargner des fatigues, votre cheval, exempt de fardeau, marchait avec les autres à la suite de l'armée, il ne vous servait qu'aux jours du repos lorsque ardent et bondissant, sous son maître, il soulevait autour des retranchements des tourbillons de poussière (2). »
Non content d'inspirer le respect aux soldats en payantainsi de sa personne, ïrajanleur inspirait aussi une profonde affection par le soin qu'il prenait pour que rien ne manquât à leurs besoins, visitant les ambulances après le combat, encourageant les blessés, et ne se retirant dans sa tente que lorsqu'il avait tout vu, tout prévu, pourvu à tout. « Jamais on ne vous vit entrer dans votre tente, sans avoir visité celle de vos compagnons d'armes, ni donner du repos à votre corps, si ce n'est après tout le monde (3). » Il avait enfin ceti heureux don, qui gagne les coeurs, ce don de la familiarité sans faiblesse : il connaissait ses hommes, savait leurs sobriquets, pouvait leur rappeler leurs belles actions, et quand il se mêlait à leurs divertissements,
(1) Panégyrique, 15.
(2) Ibid." (:)) Id., 13.
était assuré qu'il gagnait de l'affection,' sans rien perdre de son autorité. « Vous les appelez presque tous par leur nom, vous citez à chacun un trait de bravoure, nul n'a besoin de vous énumérer les blessures qu'il reçut pour la république puisqu'elles eurent en vous un témoin qui ne fit pas attendre ses éloges (1) Bannissant toute contrainte des jeux guerriers, vous lanciez tour à tour et attendiez les javelots, applaudissant à la vaillance des soldats et joyeux toutes les fois qu'un coup un peu rude heurtait votre casque ou votre bouclier; (car en frappant on s'attirait vos éloges ; vous vouliez qu'on osât, et on finissait par oser) ; témoin et arbitre des braves vous aimiez avant la lutte à égaler leurs armes, à essayer leurs traits, et, si une javeline leur semblait trop pesante, à la darder vous-même ». (2)
Après s'être ainsi fait le réformateur, bien mieux l'éducateur de son armée, ïrajan sentait a merveille qu'il pouvait compter sur elle. — Dès l'an 99 une expérience décisive lui montra tout ce qu'il pouvait en attendre. A son retour de Germanie comme il jugeait les finances embarrassées, il pensa qu'il ne pouvait donner à la fois au peuple un congiariuni, à l'armée un donatinwn aussi élevés qu'avaient fait ses prédécesseurs; des réductions étaient nécessaires : il les fit. En restreignant ses libéralités, ce ne fut pas le peuple qu'il priva mais les soldats. Il n'y eutpas un murmure. Si l'on songeque peu d'années avant, Galba avait été renversé pouravoir refusé le donaiivum, on se rendra compte des progrès que la discipline et l'esprit militaire avaient accomplis grâce à Trajan.
Gomment résister au désir d'employer cet admirable
(1) Ibid. 15.
(2) Ibid. 13.
instrument qu'il avait pour ainsi dire forgé mains ?
Au début de son règne Trajan avait mérité l'éloge que lui adressait Pline dans son Panégyrique : « ce qui rend votre modération plus admirable c'est que vous aimez la paix, vous nourri dans la gloire des armes; vous ne redoutez la guerre ni ne la provoquez (1) » A cette époque, en effet, il ne fit que des guerres défensives) propres à assurer la sécurité de l'empire, et l'intégrité ; des frontières. — Après avoir réduit les Germains à une ^ immobilité qui dura pendant tout son règne, il assura, l'ordre sur les rives' du Danube : les Daces et leur roi Décébale sentirent le poids des armes Romaines. Dans une première expédition l'empereur, qui commandait en personne leur infligea trois rudes défaites et prit leur capitale (103) ; comme ils se soulevèrent l'année suivante, Trajan reparut sur les rives du Danube, les unit par le fameux pont, chef d'œuvre d'Apollodore, et frappant des coups terribles et rapides, réduisit la nation au désespoir et Décébale au suicide. La pacification dé la Daciefut complète. Des colonies Italiennes s'établirent dans le pays si solidement que les descendants des 'colons envoyés par Trajan, les Roumains de Valachie, de Moldavie, de Transylvanie, conservent encore les signes et les souvenirs de leur origine.
En Orient l'œuvre de la défense des frontières fut conduite d'abord avec autant de bonheur et de sagesse. La soumission de l'Arabie était devenue nécessaire : elle s'accomplit sans difficulté. Mais, mis alors en présence des Parthes et des Perses, Trajan perdit de son sang-froid, de sa sûreté de vues, et, fit subir à la poli-
(1) Panégyrique, IG.
(ique d'Auguste une déviation qui créa à l'empire une situation dangereuse, sinon immédiatement, au moins pour l'avenir.
« A la mort d'Auguste, son testament fut lu publiquement dans le Sénat. Auguste laissait à ses successeurs, comme la portion la plus utile de son héritage, l'avis important de resserrer l'empire dans les bornes que la nature semblait avoir elle-même tracées : à l'Occident, l'Océan Atlantique; le Rhin et le Danube a.u Nord; l'Euphrate à l'Orient et, vers le Midi, les sables brûlants de l'Arabie et de l'Afrique. Le genre humain était redevable de son bonheur à la sagesse d'Auguste; les vices l't les lâchetés de ses successeurs assurèrent encore la tranquillité de l'empire (4).
Il ne faut pas rendre Trajan seul responsable de L'abandon de cette politique prudente. Les contrées de l'Orient exerçaient sur l'imagination du peuple Romain une séduction singulière ; les merveilles qu'on rapportait sur ces pays, assez mal connus encore, piquaient la curiosité; les contes qu'on faisait sur leur fabuleuse richesse excitaient la convoitise. Beaucoup, môme parmi les plus sensés, souhaitaient de voir incorporer ces régions à l'empire, parce qu'ils y voyaient un champ vaste et fécond ouvert à l'activité commerciale. On ne peut guère douter aussi qu'il y ait eu à cette époque des tendances assez semblables à ce que nous nommons le cUauvinisnte. Le souvenir de leur ancienne gloire militaire n'était pas entièrement éteint au cœur des Romains; n'entendons-nous pas Tacite se plaindre d'avoir vécu au sein d'une paixprofonde, oudumoins, rarement troublée : immota aut modice lacessitapax (2). D'ail-
(1) Gibbon, Histoire de la décadence de Vempire Romain.
(2) Tacite, Annales IV, 32.
leurs les Parthes avaient infligé à la fierté nationale une cruelle blessure ; les batailles de Garrhes et de Sinnaca restaient inoubliables. En vain les étendards pris à Grassus avaient-ils été restitués; cette satisfaction n'apaisa pas le patriotisme de tous; beaucoup souhaitaient qu'une vengeance éclatante effaçât dans le sang des Parthes la honte de ces anciennes défaites et répétaient les vers de Lucain :
Quumqne sxipevba foret Babylon spolianda tropœis (1). Ausoniis, umbraque erraret Crassus inulta...
Il eut été sans doute très sage de la part de Trajan, de résister à ce mouvement de l'opinion publique. Mais, comme il correspondait à ses secrets désirs il| ne fit nulle difficulté de lui céder. Quoique fort peu romanesque, Trajan professait pour Alexandre une admiration enthousiaste. Quel rêve que de parcourir en vainqueur ces pays naguère témoins des rapides et brillantes victoires du jeune conquérant! Les Grecs ne cessaient pas d'opposer leur Alexandre à tous les hommes de guerre qui avaient illustré Rome; trois ans, disaient-ils, lui avaient suffi pour soumettre l'Orient, et vous, Romains, vous reculez devant les Parthes. N'y aurait-il pas plaisir à imposer silence à ces remarques malignes? Enfin il est bien visible que Trajan aimait la guerre pour la guerre elle-même; il avait reçu l'éducation d'un soldat; il possédait les talents d'un général; rien de plus naturel qu'il souhaitât les déployer. Dion a vu juste en disant que Trajan fit la guerre sous prétexte que le roi d'Arménie ne lui
(4) LuGAiN, Pharsale I.
n'avait point demandé l'investiture, mais en réalité pour satisfaire son désir de gloire, r?] ô'àXr,Octa vr^c, ôô^r,; éTri9u[jL£a (1).
L'expédition fut d'abord heureuse et brillante : les conquêtes se succédèrent rapidement; en 114 l'Arménie est soumise, en 115 la Mésopotamie, l'Assyrie en 116. Trajan descendit jusqu'à l'embouchure du Tigre et de l'Euphrate dans le golfe Persique : « Si j'étais plus jeune, disait-ii, j'irais conquérir les Indes. » Mais en cette môme année 116, les Juifs se soulèvent : en 117, les Parthes secouent le joug. Tout est remis en question : les révoltés battent et tuent un général romain. Trajan lui-môme échoue devant Atra, quoiqu'il ait chargé à la tête de ses troupes. Avant qu'il eût pu réparer cette échec, la maladie vint l'enlever. Après avoir remis le commandement de l'armée à Hadrien, il mourut à Sélinonte, le 11 août 117.
Ces guerres, glorieuses après tout, ont été la plus grosse faute du règne de Trajan. Mais cette faute ne doit pas faire oublier tous les services que ce prince avait rendus à l'empire et à l'humanité.
« Nerva, a dit Montesquieu, adopta Trajan, prince le plus accompli dont l'histoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous son règne ; il n'y en eut point de si heureux, ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'État, grand capitaine, ayant un cœur bon qui le portait au bien, un esprit éclairé qui lui montrait le meilleur, une âme noble, grande, belle ; avec toutes les vertus, n'étant extrême sur aucune; enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine et représenter la divine (2). »
(1) Dion, LXVIII, 17.
(2) Considérations... chapitre XV.
'Avouons qu'il y a dans cet éloge quelque exagération et quelque emphase : mais il reste vrai dans ses grandes lignes. Trajan a joint aux plus nobles intentions une ferme intelligence : il a su comprendre les besoins de son temps et a travaillé à leur donner satisfaction. Ce qu'on demandait au deuxième siècle de l'ère chrétienne, c'était, a dit Marc-Aurèle, « un système politique basé sur l'égalité du citoyen devant la loi, une royauté plaçant le respect de la liberté des gouvernés au premier rang de ses devoirs. » Trajan a rempli en partie ce programme : n'y a-t-il pas là de quoi l'honorer à tout jamais?
Sommaire. — Au premier siècle de l'ère chrétienne, et au commencement du second, le monde antique est en proie à une crise religieuse. — Ses causes.
La Religion officielle. — Poui'quoi il n'y a en elle nulle tentative de renouvellement : l'empereur souverain-pontife, nature du clergé romain. — La religion romaine portait en elle-même le germe de sa propi-e mort. Au temps de Trajan indifférence générale lY l'égard de la religion païenne.
Les Religions orientales. — Le culte d'Isis, de la Magna Mater : criobole, taurobole. — Raisons du succès des cultes orientaux.
Rapports du pouvoir avec les religions étrangères.
Trajan et le Christianisme . — Les lettres de Pline et de Trajan sur la question chrétienne. — Les premiers progrès du Christianisme. — Attitude deschrétiens en face du monde païen.- — Motifs tout politiques qui décidèrent Trajan à sévir contre eux. — La persécution sous Trajan. — Avenir du Christianisme .
Dans révolution religieuse del'humanité, l'époque de Trajan marque une crise solennelle dont on peut déjà prévoir le suprême dénouement. C'est l'heure, où le paganisme hellénique, depuis longtemps miné par l'invasion des peuples orientaux, commence à chanceler, c'est l'heure où une religion nouvelle, dont les progrès s'étaient d'abord accomplis obscurément, entre définitivement dans l'histoire, et où la société antique, <iui se sent vaguement menacée, engage contre ces novateurs une guerre déclarée dans laquelle elle doit bientôt succomber.
Donnons-nous le spectacle de cette lutte mémorable, €t, pour en faire comprendre les péripéties, efforçonsnous de saisir et de marquer l'état des âmes à cette époque où le trouble et l'angoisse ont succédé à cette paix des consciences, à cette sérénité des esprits que la culture grecque donna au monde pendant un court moment.
Le premier siècle de l'ère chrétienne est tout rempli par un mouvement de religiosité inconnu aux anciens âges. L'aspiration vers le mystérieux et le surnaturel,
le besoin de l'au-delà arrachent les esprits et les' cœurs à ce contentement intellectuel qui avait fait naguère l'équilibre de la personne humaine (1). A défaut de croyances où l'on puisse se fixer, on se laisse entrai- | ner à toutes les superstitions; plus elles sont troublantes, plus elles séduisent, et les hommes les plus cultivés et les plus graves ne savent point y échapper. (( On croyait de plus en plus à la fin prochaine du monde. On mêlait à l'idée de cette destruction prochaine celle d'une régénération, et celle-là dominait chez les poètes qui avaient besoin d'espérances. On appelait et on attendait un sauveur (3). »
Aussi les thaumaturges trouvaient créance et les miracles étaient en faveur; ne sent-on point la sincérité dans l'accent de Virgile, rapportant les présages ou prodiges qui accompagnèrent la mort de César? — Sous Tibère, l'astrologie a élu domicile au palais des empereurs; sous Néron, Lucain, qui peint les mœurs
de son temps en racontant la guerre de César et de Pompée, conduit Sextus, le fils de son héros chez la nécromancienne Erichto: (3) Suétone rapporte que
(1) K.... S'il y a un au-delà, il est pour les Grecs comme ce pays des Gimmériens dont parle Homère, pâle contrée des morts, sans soleil, enveloppée des brouillards mornes où, pareils à des chauves-souris, les fantômes débiles viennent par troupeaux, avec des cris aigus, remplir et réchauffer leurs veines en buvant dans la fosse le sang rouge des victimes. La structure de leur esprit a enfermé leurs désirs et leurs efforts dans ^une enceinte bornée, celle que le plein soleil éclaire, et c'est dans cette arène, aussi illuminée et aussi circonscrite que leur stade, qu'il faut les voir, agir. » (Taine, Philosophie de l'Art en Grèce — chez Germer Baillière.)
(2) Havet, Le Christianisme et ses origines. L Hellénisme, (tome II), chez Caïman Lévy.
(3) Lucain, Pharsale, VI. 420-505.
Vespasien guérit miraculeusement un aveugle et un boiteux (1). Tacite, le plus grave historien de l'antiquité, cet homme d'un esprit élevé, mais un peu dur, qui croit à peine aux Dieux et, en tout cas, doute de la Providence, enregistre, avec.un sérieux convaincu, d'invraisemblables prodiges. C'est un songe qui détermine Pline l'Ancien, un pur athée, à écrire son livre, aujourd'huiperdu,/)e la Germanie'^ et Pline le Jeune, ce tranquille lettré, nous conte des histoires de revenants, sans faire difficulté d'avouer qu'il y croit (2).
C'est que les âmes, après les longues guerres de conquête, après les convulsions où avait péri la république romaine avaient subi un profond éi)ranlement et éprouvaient une grande lassitude. « La fin de la guerre de Trente ans, l'épuisement de l'Europe après les Waldstein, les Tilly, les longs ravages des mercenaires d'alors, donnent une faible idée de l'état des peuples anciens après les Trois cents ans, où les successeurs d'Alexandre, les Pyrrhus, les Agathocles et les mercenaires de Carthage mirent partout la mort, la ruine. Ajoutez par dessus Marins et Sylla, l'atroce combat de l'Italie elle-même, divisée aux soldats. Divisée sans profit ; car la culture cessa. Môme aux portes de Rome commençait le désert.
Rainis et antiquis habitator inurbibus errât. (3) »
C'est dans la solitude que naissent les fantômes et les rêves : quand l'empire se repeupla, quand le régime nouveau eut ramené la prospérité matérielle, ces hal-
(1) Suétone, Vies des Douze Césars. Vespasien, VII.
(2) Pline le Jeune, Lettres, VII, 27.
(3) MiGHELET, Bible de l'Humanité, chez Ghamerot.
72 ■ IIOME sous TUAJAN
lucinations ne se dissipèrent pourtant point : elles restèrent dans l'air.
Nous savons, en effet, que la richesse, qui renaissait avec l'ordre et la paix, n'était point équitablement distribuée ; malgré tous les progrès de la démocratie hâtés par l'avènement de l'empire, d'énormes inégalités, des disproportions choquantes subsistaient dans le monde antique. A côté de l'extrême opulence, l'extrême misère ; beaucoup de nababs, mais aussi des millions de mendiants. Ici d'incroyables voluptés, là des souffrances inouies. Ces violents contrastes déterminent presque toujours dans une société un état physiologique particulier. De nos jours on a inventé le nom de la névrose; la chose date de loin et cette étrange maladie fut celle des hommes qui vécurent sous les Césars et les Antonins, Tous, riches et pauvres, exploiteurs et exploités, ceux qui jouissaient et ceux qui souffraient, étaient en proie à un malaise innommé : la satiété des uns, l'inassouvissement des autres créait dans la société un état de fermentation singulière. « On avait mal à l'âme » (1) comme on l'a dit. Et ceux-ci, qui avaient épuisé tous les plaisirs, sans être satisfaits, et ceux-là, qui avaient connu toutes les souffrances, sans être consolés, n'attendaient plus de la terre un remède à leur maladie. Ils éprouvaient un grand besoin de s'élever vers Dieu, de s'absorber, de se perdre en lui, et en même temps de fixer leurs croyances, de les asseoir sur une base inébran-
(I) Le mot n'est-il pas de Mgr. Perraud, évèque d'Autun? En tout cas, il l'a rappelé dans le discours qu'il a prononcé à l'Académie Française en recevant M. Duruy.
lable. Vaguement mystiques ils souhaitaient une autorité spirituelle.
Pour satisfaire ces tendances, il eût fallu que la religion officielle se renouvelât profondément. Montrons qu'elle n'en fit rien, que ses représentants ne songèrent point aune pareille entreprise.
On l'a dit avec une parfaite justesse, « l'État et la Religion ne furent jamais à Rome que deux aspects différents de la cité, séparés par l'abstraction, mais intimement unis par la réalité La religion fut le berceau de la cité ; mais comme la religion n'avait de forme propre et de réalité extérieure que dans la cité, il en résulta qu'elle devint partie intégrante de l'État et s'absorba en lui Elle tenait de l'État sa légitimité et son
empire sur les consciences, et l'on ne pouvait ajouter ni au dogme, ni à la liturgie sans l'ordre exprès du Sénat... Dans une pareille subordination son influence tout entière fut mise au service de l'État » (1).
Quand la révolution opérée par Auguste, eut fait passer dans les mains d'un seul homme toutes les magistratures républicaines, l'empereur devint aussi souverain-pontife, et le régime impérial, faisant revivre les traditions de l'ancienne royauté, réunit le pouvoir religieux au pouvoir civil dans la main du souverain. Il serait donc superflu d'expliquer pourquoi et comment les empereurs ne voulurent point modifier le caractère de la religion officielle. Bien plus, au lieu d'essayer de la conduire dans des voies nouvelles, ils la poussèrent plus avant dans celles où elle était engagée. Sous la République on avait yu une religion d'État] sous l'empire, la religion officielle ne fut guère que la religion
(1) Bouché-Lecler, Les Pontifes da Vancienne Rome.
74 KOME SOUS TRAJAN
deVÉtat (i); or, l'État s'absorbant dans un homme, la religion s'absorba dans le culte de cet homme.
Nous avons été fort scandalisés, nous autres modernes, par l'apothéose impériale; il nous a paru monstrueux qu'on ait rendu un culte à des princes imbéciles ou scélérats, comme Claude ou Galigula. Pour justifier et expliquer ce culte, on a rappelé que l'apothéose avait des précédents dans les faits — puisqu'on Egypte on divinisait les Pharaons, qu'en Italie, même, les anciens rois Picus, Faunus, Romulus, Latinus, étaient honorés comme des Dieux — qu'elle avait aussi ses précédents dans les croyances populaires, qui des morts faisaient
(1) Les poètes ont fait vivre ces abstractions; sous le nom de Rome, ils ont divinisé l'État, YImperium Rovianum.
Pour eux, Rome est universelle t^t éternelle; elle embrasse à la fois l'espace et le temps, la terre et le ciel. « L'Italie est andessus de tout; Rome, souveraine du monde, l'a faite la première sur la terre, tandis qu'elle-même tient au ciel. »
. . . Italia in summa, quam rerum maxima Roma Imposuit terris, cœloque adjungitur ipsa.
(Manilius, cité par Havet. L'Hellénisme, tome II).
Voyez aussi ce passage de Preller : « Les Grecs avaient inventé à l'usage des Romains une déesse Roma... A partir de la guerre de Macédoine (170 av. J.-G.) l'usage se répandit de plus en plus parmi les peuple de la Grèce de diviniser Rome, le peuple romain, le Sénat romain et de représenter cette Dea Roma sur leurs monnaies, avec lacouronne murale et la corne d'abondance... A Rome, Roma est toujours représentée sur les monnaies comriie une guerrière armée et environnée de trophées : c'est l'ancienne PcblJiT] de la légende grecque, la déesse personnifiée de la toute puissante ville, celle que les Romains appelaient quelquelois Valentia en traduisant son nom.... Il existait à Rome, outre les nombreuses effigies empreintes sur les monnaies, de nombreuses représentations de cette déesse, au Gapitole, par exemple. » {Les Dieux de V Ancienne Rome. Traduction de L. Dietz, chez Didier.)
LA RELIGION /i>
des Dit Mânes, et enfin dans les idées philosophiques, puisqu'aux yeux de certains philosophes, l'âme du sage non seulement est immortelle, mais divine (1), et que la vertu lui ouvre les demeures célestes (2). Toutes ces explications ont sans doute leur valeur; il n'en est pas, croyons-nous, de plus décisive que celle que nous avons donnée.
Dans l'intérieur de la ville, le petit peuple avait une vénération particulière pour les Lares Co?npitales qui n'étaient rien autre chose que les Lares publici. Quand Auguste réf )rma l'administration municipale de Rome, il divisa la ville en 14 régions et 2G5 quartiers. Ces quartiers ont à leur tète quatre niagisiri vicorum chargés de la police, commandant à des esclaves qui ont pour mission d'éteindre les incendies, prêtres enfin àQ^ Lares Compitales. Aux deux Lares Compitales les inagistri vicorum ajoutèrent par reconnaissance le génie d'Auguste. Dans les provinces cette confusion de l'État et du prince dans un même culte est plus manifeste encore. « Ce culte s'adressait moins à tel ou tel César en particulier qu'à la.dignité impériale dans son ensemble. Les prêtres de la province d'Espagne citérieure s'appellent flaraen Roniœ, divorum et Augusti. » L'empereur n'est que la forme vivante de l'État; c'est l'État tout entier, c'est la puissance de Rome qu'on adore en sa personne, comme on adore les manifestations particulières de l'État romain. N'a-t-on pas trouvé une inscription votive dédiée au Génie des contributions indirectes (S) "!
(1) Voir GiGÉRON, De legibus, II. 11.
(2) Voir Horace, Odes, III, 2.
(3) Pour tout ceci voir Boissier, La Religion romaine, d'Auguste aux Antonins. ïome I, 184 et suiv.
Les Césars se confondant ainsi avec Rome, la ville divine, l'autorité de l'empereur prenait un caractère d'inviolabilité et de toute puissance. Il devenait déjà de son vivant sacro-saint, auguste, suivant le mot officiel emprunté à la langue sacerdotale des vieux rituels. Dès avant la cérémonie de la consécration, il est le représentant de la divinité sur la terre et il ne faut pas voir seulement une flatterie dans les paroles que Valère-Maxime adresse à Tibère dans la préface de son livre : « Les autres divinités ne sont que dans l'opinion ; mais la divinité, nous la voyons, nous la touchons en toi. Nous avons emprunté au monde le reste des dieux, nous lui avons donné les Césars ». Comment ces princes eussent-ils pu songer à rien changer à une religion qui aboutissait ainsi au culte de leur toute puissance ?
En matière de religion, le conservatisme le plus complet fut donc, pendant un siècle et demi, la doctrine des princes qui gardèrent vraiment la tradition impériale, Dion Gassius met dans la bouche de Mécène un discours où, suivant un procédé familier aux rhéteurs, il lui prête une prévision rétrospective et lui fait conseiller ce qui était déjà accompli (1) « Honorez, dit Mécène à Auguste, honorez toujours et partout les Dieux de la manière usitée dans l'empire et contraignez les autres à les honorer de même. Punissez de supplices les auteurs des religions étrangères, nonseulement par respect pour les dieux, mais encore parce que ceux qui introduisent de nouvelles divinités engagent plusieurs à suivre des lois étrangères d'où naissent les conjurations, les sociétés secrètes qui sont très désavantageuses au gouvernement d'un seul. » A
(l)-DiON Cassius, XLIX, 43.
vrai dire cette tradition fut interrompue un moment, lorsqu'à la famille Julia succéda la maison des Flaviens. Ces nouveaux venus éprouvèrent le besoin de se donner aux yeux des peuples une sorte de consécration religieuse, de fonder une nouvelle dynastie mythologique. Les Césars s'étant appuyés sur l'ancienne religion, les Flaviens eurent recours aux cultes de l'Orient. Dévot à Sérapis, Vespasien reçut de ce dieu le don de faire des miracles. « C'est ainsi, dit à peu près Suétone, qu'un prince arrivé si brusquement au pouvoir acquit, dès son avènement, la majesté et l'autorité qui lui manquaient (1). » MaisTrajan reprit la politique d'Auguste. Pline le Jeune, esprit superficiel, ne se préoccupe guère, dans son Panégyrique, de la question religieuse. Pourtant il a noté d'un trait ce retour du prince son héros vers l'ancienne religion : « ce n'est plus le temps, dit-il, où les mystères d'une superstition éti'angère et d'obscènes bouffonneries entouraient la table du prince (2). ^) Ces mots qui, évidemment, visent le charlatanisme et les danses bizarres des prêtres d'Isis, nous font entendre que, s'ils ne furent point frappés, du moins le nouveau prince leur interdit le palais impérial et les tint à l'écart. Du côté des empereurs, à cette époque, nul changement ne s'introduisit donc dans la religion nationale : le prince, qui était pape en en même temps qu'empereur, n'eût pas l'idée de créer de nouveaux dogmes, de rien changer aux anciens rites. Les prêtres romains essayèrent-ils d'avoir quelque action sur les âmes, de renouveler la vie intime de ce grand corps du paganisme maintenu immobile dans sa
(1) Vespasien, VII.
(2) Pline le Jeune, Panégyrique, 49.
forme extérieure par le pouvoir souverain des empereurs? Non; ils ne le voulurent point, et l'eussent-ils voulu, ils n'en auraient sans doute pas eu le pouvoir. Nous attachons aujourd'hui à la fonction du prêtre un caractère que les Romains ne lui ont jamais donné : le prêtre est pour un chrétien, à la fois un juge et un directeur, il rend des arrêts sur la vie passée, il guide dans la vie à venir : on lui demande d'éclairer les consciences etles intelligences ; on veut qu'il console les souffrances endurées, qu'il pardonne les fautes commises, qu'il prévienne les défaillances possibles, qu'il redresse les erreurs et dissipe les obscurités de l'esprit. Il est, aux yeux des croyants, comme l'interprète de la divinité, dont il transmet les ordres et les sentences aux hommes; il sert en même temps d'intermédiaire entre Dieu et la terre, et fait parvenir aux cieux les prières d'en bas. Le prêtre tient l'âme tout entière du chrétien. — Pour les Romains les prêtres ne sont que des magistrats comme les autres : « on ne les regarde que comme les conseillers de l'État... comme ses aides ou ses suppléants dans les cérémonies qu'il faut accomplir comme les gardiens des vieilles coutumes,
chargés de les faire connaître, de les observer euxmêmes; on leur demande surtout d'être instruits et
vigilants Gomme on ne donnait pas d'enseignement
dogmatique dans les temples, qu'on n'y faisait pas d'exhortations morales, comme le culte ne consistait qu'en pratiques extérieures que tout le monde accomplissait par habitude, — les prêtres n'avaient point besoin d'être des personnages irréprochables ou des dévots convaincus pour dicter une formule, etc. — A Rome et dans les villes romaines les prêtres ne songent pas à s'isoler et à se distinguer; ils vivent dans
l'agitation des affaires et joignent ordinairement des charges civiles à leurs fonctions sacrées (1) ». Il se pouvait ainsi, sans^ que personne s'en scandalisât, qu'un parfait sceptique fût investi d'une fonction sacerdotale. Cicéron est absolument détaché des vieilles croyances : dans ses dialogues sur les dieux et sur la Divination il ne laisse rien subsister de la religion populaire 5 il n'en fit pas moins partie du collège des augures et nul ne songea à arguer de ses opinions philosophiques pour l'empêcher d'abord d'y entrer, ou pour l'en faire plus tard exclure. Gotta, contemporain du grand orateur, professait les doctrines des académiciens; cela ne l'empêcha point de devenir grand pontife. Un pareil clergé pouvait-il faire du prosélytisme?
Il ne faudrait pourtant point croire qu'au sein de la religion romaine il ne s'accomplissait aucun changement, que le paganisme demeurait entièrement immobile. Bien au contraire, en dehors de toute action officielle et apparente, un profond travail s'achevait alors en lui ; mais ce travail ne devait point le renouveler ; il allait bientôt le dissoudre.
Si l'on considère la religion de Rome, on est frappé de ce fait que dès une époque toute voisine de son origine, elle porte en elle-même le germe de sa propre mort : or, à ce moment, les temps étaient venus.
« Les vieilles croyances latines n'avaient produit aucune de ces trois choses par lesquelles se développent les religions : mythologie, art, métaphysique. Rien de plus qu'une foi naïve à quelques dieux très mal définis, avec des pratiques exactes et minutieuses. » Et ces dieux, pâles fantômes, êtres indistincts, s'éva-
(1) BoissiER, La Religion romaine, tome I.
nouirent très vite devant les brillants Olympiens qu'apporta avec elle la civilisation grecque. Gomment ne point citer ici une belle page de Quinet toute pleine de vie et de vérité ? « Rome est fondée : pour la première fois, dans l'antiquité, la société nouvelle n'apporte pas un principe religieux qui lui soit propre. Elle vit du fond commun des cultes antérieurs, elle emprunte, elle concentre la tradition universelle du paganisme, elle n'agrandit pas les cieux païens. Ses croyances ébauchées s'effacent, au premier souffle, devant les croyances plus éclatantes du reste du genre humain. Nul souvenir inspiré du monde naissant ; nulle empreinte du commencement des choses ; le murmure des temples couvert par le bruit de la vie civile et par les orages du Forum ; l'homme accoutumé déjà au prodige de l'Univers ; la nature, dans sa majesté première, domptée, bornée par l'industrie et l'agriculture, les dieux sans Olympe, sans amour ni postérité.. la raison d'État, surtout la peu7\ ce sentiment sénile succédant au besoin naïf d'adoration, à l'hymne, à l'extase, à l'enivrement, à la volupté ; — tout annonce que la sève des religions de la nature se refroidit et s'épuise ; l'âme de l'antiquité commence à dépérir. Le principe qui l'animait, ne se renouvelant plus, on pressent dès lors que la cité romaine qui vit et s'alimente de la substance de toutes les autres, sans presque rien y ajouter, sera la dernière société et la révolution, suprême du monde païen (1). »
Et Quinet, continuant, développe avec une force ingénieuse cette idée que ce sentiment de peur, fonds de la religion des premiers Romains, a amené la destruc-
(1) Edgar Quinet, Le Génie des religions, chez Pagnerre,
tion du paganisme. Ce peuple, en effet, qui tremblait devant ses dieux, qui adorait plus volontiers les divinités terribles que les divinités aimables, qui offrait moins de sacrifices au bon Jupiter qu'au méchant Jupiter (Vejovi), qui élevait des temples à la Mauvaise Fortune, à la Fièvre, aux Temjyêtes, à la Terreur ellemême, ce peuple, qui reste perpétuellement courbé sous la menace divine,
Humana ante oculos fœde quum vita jaceret Per terras oppressa gravi sub relligione (1),
ce peuple, ne redoute pas moins les divinités étrangères que les dieux de sa patrie. Bien loin de les proscrire, il les accueille ; il va au-devant d'elles pour tâcher de les désarmer. Sous les murs de Véies, il offre l'hospitalité du Gapitoleà la déesse protectrice de la ville ennemie. Rome conquiert le monde, et, à chaque nouvelle victoire, elle est conquise par la religion des vaincus. Quand le temps, quand les progrès de la raison, eurent fait disparaître des âmes cette panique intellectuelle (2), elle fut remplacée par une sorte d'indifférence, et les Romains continuèrent à ouvrir les portes de leurs temples aux dieux étrangers. Commencée dès la lin de la royauté, continuée sous la République par l'installation du culte de la déesse de Phrygie, par le grand scandale des bacchanales, cette invasion se précipita sous l'empire et triompha au Panthéon. Les conséquences de cette théocrasie, comme dit Quinet, furent très graves et paraissent très inattendues. « Ce qui semblait devoir rendre l'égare-
(1) Lucrèce, De Natura rerum, chant I.
(2) a Religio, id est metus, ab eo qiiod menton religat, dicta religio. » (Servius, Commentaire sur V Enéide. VIII.)
ment universel fut précisément ce qui sauva la raison humaine. De la confusion de tous les dieux dans le système romain on tira cette conséquence qu'ils différaient seulement par les noms et que tous se réduisaient à un seul (1). » L'effort de la philosophie du temps consista à rendre cette idée de jour en jour plus nette et plus distincte ; car elle commençait à luire confusément dans tous les esprits. Or qu'était-ce autre chose que la négation même du polythéisme qui, impuissant à se renouveler, prononçait lui-même son arrêt de mort (2).
Au fond des âmes, partout l'indifférence pour la religion nationale, sinon l'incréduli'.é ; les classes élevées et instruites ne conçjiven' plus cette religion que comme une sauvegarde contre la brutalité et la sauvagerie des masses populaires : ce n'est plus à leurs yeux l'aiguillon qui stimule au bien, c'est le frein qui contient les instincts redoutables. Le peuple n'en a guère souci. Écoutez Pétrone : « Maintenant personne ne croit plus que le ciel soit le ciel, personne ne jeûne, personne ne fait cas de Jupiter... Autrefois, les femmes, pieds nus, les cheveux flottants, le front voilé, l'âme
(1) QuiNET, Le Génie des Religions.
(2) « Quand on ne voulait plus voir qu'un seul Dieu dans la nature, que pouvait-on faire de tous les autres? On les regarda comme autant de personnifications des attributs divers du Dieu unique, « des figures et des noms, dit le poète Manilius, que la nature a mis sur les vertus divines, pour que les choses revêtues d'un corps imposent aussi davantage. »
... Cum divina dédit magnis virtutibus ora, Condidit et varias sacro sub nomine vires Pondus uti rébus persona imponere posset. (II, 248.) (Havet, Les Origines du Christianisme. Le Juda'Csme, p. 392.)
pure, allaient sur le coteau supplier Jupiter d'envoyer la pluie; et l'eau tombait par torrents, et tous se réjouissaient. Autre temps, autres mœurs ! » Écoutez Lucien : il parle à Jupiter. « Avant peu l'on ne verra en toi qui €s le plus grand des dieux, qu'un Saturne qu'on dépouillera de tous ses honneurs. Je ne dis pas combien de fois les voleurs ont pillé tes temples ; ils ont étéjusqu'à porter les mains sur toi-même à Olympie, et toi, qui fais là-haut tant de tapage, tu ne t'es pas donné la
peine d'éveiller les chiens, ni d'appeler les voisins
on ne t'offre plus de sacrifices, on ne couronne plus tes statues, si ce n'est quelquefois par hasard à Olympie; encore celui qui le fait, ne croit-il plus remplir un devoir rigoureux, mais simplement payer tribut à un antique usage. » (1) Écoutez enfin Juvénaf: « Qu'il y ait des Mânes, un [royaume souterrain, des grenouilles noires dans le Styx, une barque de Garon, c'est ce que ne croient plus même les enfants (3). !>
Ces causes de ruine, ces germes de dissolution qui, à distance, apparaissent aux historiens et aux critiques modernes, la plupart des contemporains ne les distinguaient point. Souvent les religions ressemblent à ces vieux châteaux que leurs maîtres abandonnent : à l'intérieur, le silence, la ruine ; mais à qui les voit du dehors, ils semblent toujours retenir leur grand air et leur mine imposante. Le paganisme romain avait dès longtemps épuisé, pour ainsi dire, toute sa substance ; n'importe, au temps de Trajan, sa forme subsistait. La forme ! depuis Bridoison, au moins, personne
(1) Lucien, (cité par Duruy, tome IV de V Histoire des Romai7is, •chez Hachette.)
(2) JuvÉNAL, Satires, XIII, 35.
8i ROME SOUS TRAJAN
n'ignore ce qu'elle vaut; on sait de quelle puissance d'inertie elle dispose. La foi avait beau s'être évanouie : « il était bien difficile au païen d'oublier ses dieux ; il les retrouvait partout, non-seulement dans les temples et sur les places publiques, mais dans sa demeure privée, sur les murs de ces salles et de ces chambres où il vivait avec sa famille, en sorte qu'ils paraissaient se mêler à tous les actes de sa vie intime et que celui qui les abandonnait semblait rompre en même temps avec tous les souvenirs et toutes les affections du passé (1). » On les retrouvait aussi dans la vie civile, dont toutes les manifestations, la naissance, le mariage, la mort étaient accompagnées de cérémonies religieuses; on les retrouvait encore dans la vie politique ; quiconque prenait une magistrature recevait de la religion une sorte d'investiture. Quoique le paganisme eût perdu ses forces vives, il restait et devait rester debout longtemps encore ; il n'était plus qu'une religion de politique, qu'une religion de bienséance ; mais ce sont là de puissants étais ; ne savons-nous pas le temps qu'il faut pour qu'ils viennent à manquer?
La situation apparaît donc bien nette; la société romaine vit encore avec sa religion nationale, mais elle n'en vit plus. Peu de gens, sauf les esprits forts de profession, songent à la combattre et à la détruire ; mais presque tous en sont détachés. Cette religion agit toujours sur les relations mondaines, sur les rapports sociaux, parce qu'elle est comme répandue dans l'atmosphère, parce qu'elle est comme l'air ambiant au milieu duquel on respire; mais elle ne suffit pas à ceux qui ont besoin de l'air plus pur et plus vivifiant des régions
(1) BoissiER, Promenades archéologiques (Article svlt Pompét).
•supérieures. Le citoyen lui appartient encore; mais riiomme intérieur lui échappe; son influence sur les âmes est annulée.
Où donc allaient-elles ces âmes malades dont nous avons indiqué, au commencement de ce chapitre, les aspirations et les inquiétudes?
Beaucoup demandaient soutien et reconfort aux religions orientales dont le crédit croissait de jour en jour. La grande masse des simples surtout, tout en continuant à rendre un culte aux divinités nationales, n'avait plus de véritaJjle adoration que pour les Dieux de l'Orient.
Depuis les conquêtes d'Alexandre et le démenbrement de son empire, l'Orient lentement, mais sûrement, pénétrait la civilisation occidentale par son commerce, ses arts, sa langue même. Il entrait dans Rome, devenue cosmopolite, comme une armée dans une ville •ouverte ; au temps de Trajan, Ju vénal déclare que rOronte s'est déversé dans le Tibre.
In flavum Tiberim dudum defluxit Orontes;
et tous ces étrangers ont traîné avec eux le cortège des dieux de leur pays (1).
Alexandrie hellénisée avait été comme le centre où s'était accomplie d'abord la fusion entre l'Orient et l'Occident, qui plus tard devait être débordé.
Aussi fut-ce par un culte alexandrin que l'invasion des religions orientales marqua à Rome ses premiers succès. Dès le temps de Sylla (82 avant J.-G.) un collège Isiaque est fondé dans la ville de Romulus. Isis,
(1) Voir sur l'invasion, à Rome, des Orientaux et, en particulier, des Grecs, toute la Satire III.
Osiris, Sérapis sont portés au Capitole, et à travers toutes les vicissitudes de la politique, tour à tour proscrits ou honorés par le pouvoir, ils conserveront toujours des fidèles enthousiastes et des dévots zélés (1). On sait la légende d'Isis : femme et sœur d'Osiris, elle en a un fils nommé Horus. Un jour Osiris disparait : il est devenu la victime de son cruel frère Typhon, qui l'a tué et qui a dispersé par le monde ses lambeaux sanglants. Isis, désolée, cherche en tous lieux l'époux qu'elle a perdu : aidée par Anubis, un monstre, rejeton de l'exécrable Typhon, qu'elle a pourtant recueilli et nourri, elle retrouve enfin celui qu'elle aime et fait alors éclater sa joie. Il n'est pas malaisé de saisir le sens de ce mythe qui évidemment se rattache aux cultes solaires : on comprend aussi sans peine comment on a pu en faire un symbole de la destinée humaine ; on voit surtout quels éléments moraux et dramatiques il contient. Aussi rien de plus vivant que les fêtes où l'on représentait l'histoire de la déesse ; d'abord les lamentations, le deuil ; puis l'allégresse éclate quand Osiris est enfin retrouvé. « Il est retrouvé, s'écrie la foule des prêtres et du peuple : léjouissons-nous. »
Le culte de la Magna Mate?' et d'Attis, divinités syriennes, avait été introduit à Rome dès le temps de la seconde guerre punique. Mais il avait été entouré parle Sénat de telles restrictions, on lui imposait une telle surveillance qu'il ne se développa que fort lentement. Ce n'est guère que vers l'époque d'Auguste qu'il a pris quelque extension. Claude, lepremier, permit de célébrer la grande fête phrygienne du mois de mars, la fête de la Magna Mater. A dater de cette époque, sous les
(1) Voir Lafaye. Histoire du culte des divinités d'Alexandriehors de V Egypte, (chez ïhorin).
LA RELKilOX 87
Césars, sous les Flaviens, sous les Antonins, les prosélytes se multiplient. Gomme Isis a perdu son époux, la Magna Mater a perdu un fils chéri, le jeune Attis, et le retrouve après un long deuil. Gomme dans la fête Isiaque, nous voyons dans k fête de la déesse phrygienne des jours de désolation ; on promenait au milieu des gémissements et des cris quelque viande sanglante qu'on donnait pour la tête d'Attis. Puis venait un sapin, symbole du dieu trépassé, qui, porté par les rues, était invoqué et prié par la foule. Enfin au dernier jour de la fête, du sapin entrouvert jaillissait un enfant : Attis ressuscité était rendu à sa mère, et les dévots faisaient éclater une joie désordonnée.
A ce culte se rattachent les fameuses cérémonies du crioPole et du taurohole : un bélier était immolé à Attis, (criobole), un taureau cà la grande déesse (iaicrobole), Gelui qui se couvrait du sang qui coulait dans le sacrifice, croyait que ces divinités lui avaient accordé la purification des souillures de la vie. Voici comment Prudence décrit un de ces sacrifices faits à la Grande Mère. « 11 suivit la foule accourant de loin à la fête, car celui qui la donnait y déployait toutes les splendeurs que lui permettaient sa fortune, et le clergé y montrait toutes ses pompes. Dans le voisinage du temple, on creusait une fosse, et au son des instruments sacrés, le néophyte y descendait, revêtu d'habits magnifiques, le front entouré de bandelettes et la tète ceinte d'une couronne d'or. Au dessus de la fosse, recouverte d'un plancher à claire voie, on amenait. un taureau dont les cornes étaient dorées et les flancs à demi cachés sous des guirlandes de fleurs. Les servants du temple le faisaient tomber sur les genoux, et un prêtre armé du couteau victimaire, ouvrait une large
plaie par où le sang s'écoulait à flots. La fosse s'emplissait d'une chaude vapeur ; l'initié, les bra«î étendus, la tête renversée en arrière, tâchait que pas une goutte de ce sang n'arrivât à terre avant de l'avoir touché. Ses oreilles, ses yeux, ses lèvres, sa bouche, tout son corps devaient en être inondés. Quand il reparaissait ruisselant « de la pluie vivifiante », au lieu d'être un objet de dégoût et d'horreur, il était regardé comme un bienheureux « régénéré pour l'éternité ». Et l'on portait envie à ce riche, achetant jDar un sacrifice hideux le repos d'une conscience peut-être coupable et la faveur des dieux, qu'on ne gagnait plus avec l'offrande d'une colombe, quelques grains d'encens et une vie honnête (1). »
L'Orient donna encore à Rome bien d'autres religions ; celle de Mithra (2), entre autres, paraît avoir pénétré sous l'empire romain vers le temps de Trajan; en tout cas elle est déjà en pleine faveur à la fin du règne d'Hadrien. Mais il suffit à notre dessein d'avoir fait sommairement connaître la religion d'Isis et celle de la Grande Déesse. Nous y trouvons, en effet, tous les éléments qui donnèrent tant de popularité aux cultes orientaux et leur attirèrent les âmes.
La légende mythologique des Romains qui avait été complètement hellénisée après la conquête de la Grèce, ne présentait que des dieux à forme nette et précise, dont l'histoire pouvait bien être merveilleuse parfois, mystérieuse jamais; en ces immortels rien que d'intel-
(1) DuRUY, Histoire des Romains, tome V.
(2) Voir au inusée du Louvre le grand bas-relief Mithriaque. J Lire la desci-iption et le commentaire de ce monument (catalo- g gué sous le n° 569) dans la Notice de la Sculjiture antique par Fkohneu.
hk RELIGION 89
ligible; rien en eux qui dépasse la raison, rien qui trouble l'esprit; ce sont des hommes ou plus beaux, ou plus forts, ou plus sages; ce sont des héros, ce ne sont pas des dieux. Ils sont au-dessus de l'humanité, ils ne sont pas en dehors d'elle : il leur manque le mystère et le surnaturel. Avec les dogmes de l'Orient, on entre en plein miracle : « Dans la mère universelle furent conçus, avant tous les temps, une fille, un fils, Isis, Osiris, qui, étant deux, n'étaient qu'un, car déjà ils s'aiment tant dans le sein maternel qu'Isis en devint féconde. Même avant d'être, elle était mère. Elle eut un fils qu'on nomma Horus, qui n'est autre que son père, un autre Osiris de bonté, de beauté, de lumière. Donc ils naquirent trois, mère, père, fils, de même âge(l). »
Il est des temps où le désir général d'un peuple est de se gouverner lui-même; il y en a où son unique désij^ est d'être gouverné. De même on trouve des époques dans l'histoire où les hommes ont besoin de savoir et de comprendre, d'autres où ils souhaitent ignorer et croire. Les Romains, au premier siècle de l'ère chrétienne, aspiraient au mystérieux, à l'inintelligible : les dogmes orientaux avaient de quoi les satisfaire.
La raison abdique devant les dogmes : il faut bien que l'imagination et la sensibilité délirent. Le culte national des Romains se composait de quelques cérémonies où le fidèle doit assister froid et grave, n'y participant que par des gestes sobres, mesurés, réglés, — par des paroles dont le nombre et l'ordre sont rigoureusement prescrits : nulle initiative, nulle expansion : un
(1) MiGHELET, Bible de l'Humanité.
piot changé ou omis, un mouvement fait à faux, et les 1 dieux ne veulent plus rien entendre ; ils deviennent aveugles et sourds; si zélé que soit le dévot, si vive que soit sa foi, il a perdu son temps, tout est à recommencer. Quelle différence dans les cultes orientaux! — L'âme a besoin d'émotions fortes, les nerfs de sensa-' lions violentes; ici, ils les trouvent. Les hommes sont blasés par les plaisirs ou endurcis par les souffrances : leur lassitude inquiète a des causes bien différentes, mais des effets semblables; l'engourdissement, la stupeur! Qui pourra les en tirer? Qui les réveillera de ce sommeil du cœur et des sens ? — Voici venir ces cultes bruyants et affolants, avec leur mélange de volupté et de tourments, avec leur orgie de pleurs et de cris d'allégresse, avec leur mysticisme et leur sensualité. Plus de mesure : la bête est lâchée ; mais la bête humaine, la bête qui veut jouir, l'homme qui veut aimer ; plus de me^re : chacun est convié à aller jusqu'au bout de ses énergies, jusqu'à l'épuisement de ses désirs. La coupe est offerte à ces assoiffés d'infini ; on leur dit : « Buvez ». C'est assez : ils ne demandent point s'ils sont sûrs d'être désaltérés. « Les yeux hagards, saisi de vertige, l'initié se précipite hors du temple,, où il étouffe à l'étroit ; il parcourt les lieux sauvages ; là il forme des chœurs de Gorybantes, de Curetés, de Dactyles, qui, de retraites en retraites, cherchent la grande aïeule des montagnes, éternellement mère, éternellement vierge. Au bruit des sambuques et de la flûte phrygienne, il porte une torche ardente au fond des cavernes pour^ voir si elle n'y est pas endormie. Partout enivré des émanations de la déesse, il respire d'acres parfums dans la chevelure des bois sacrés, et croit sentir s'émouvoir sous les fleurs le sein de la matrone des forêts. Il
8'élève sur les cîmes, il descend au fond des gouffres^ il appelle : Evohé! Evohé! puis quand le soupir des- < )céans lui répond, à la volupté se mêle le désespoir de ne pouvoir atteindre cet infini décevant. Il épuise la coupe de l'orgie : sa soif s'accroît encore ; il se déchire de ses mains; son corps garde d'affreux stigmates, et toujours il suit la grande madone amoureuse qui toujours se dérobe au bout de l'horizon sur un char attelé de lionnes rugissantes (1). » Et après cet excès, le corps s'affaisse, l'âme retombe sur elle-même : de quelque temps au moins, l'un n'aura plus besoin de mouvement, l'autre ne souhaitera plus d'essor.
Pour déchaîner ce délire d'une foule, il fallait un signal; les cultes orientaux avaient un clergé qui le <lonnait. Ce n'était plus ici la vestale montant au Capitole d'un pas rythmé, rigide comme un marbre dans ses voiles blancs aux plis droits : ce n'était plus l'augure à la tête voilée, ou les Saliens débitant avec lenteur et solennité leurs axamenta. Les prêtres des dieux d'Orient, leur ministère accompli, ne redevenaient point desimpies citoyens, comme les Romains investis du sacerdoce. Consacrés au service du dieu ou de la déesse, ils formaient un clergé véritable qui prétendait n'avoir souci que des choses divines, et ilsportaient un
(1) QuiNET, Génie des Religions. — Nous eussions pu reconstituer à l'aide des auteurs anciens la description d'une cérémonie de quelque culte oriental (Lucien dans la Déesse Syrienne — JuvÉNAL, Satire VI — Apdlée, à la fin des Métamorphoses). Mais la page de Quinet, que nous citons ici, nous paraît rendre avec un éclat singulier l'entraînement à la fois ascétique et sensuel de ces cultes orgiastiques. Ici la poésie est, suivant le mot d'Aristote, plus philosophique que l'histoire. Pour plus de détails, voir Maury, Histoire des [religions de la Grèce ancienne (chez Didier).
costume particulier; les prêtres de Gybèle (1) se coiffaient de la mitre, les Isiaques se tonsuraient la tête. Ils ont des pratiques, étranges parfois, toujours saisissantes : les uns parcourent les rues en longues files et accompagnent leur procession, où ils se livrent à mille contorsions, du son des cymbales et des flûtes : d'autres, quand ils réunissent leurs initiés dans le temple, les aspergent d'eau consacrée, ou bien encore ils prescrivent les jeûnes, les abstinences, les ablutions lustrales. Ils vivent d'une vie commune, parfois dans des sortes de couvents, formant des confréries véritables, ils affichent une vie ascétique, affectent la pauvreté volontaire et vont par les bourgs et les villes demandant l'aumône. Leur but, qu'ils ne cachent point, est d'agir sur les âmes; chose inconnue dans les temples romains, ces prêtres étrangers font de véritables sermons. « A la fin des Métamorphoses, Apulée nous montre un prêtre profitant d'un miracle qui a vivement ému les assistants pour glorifier la déesse qui vient de manifester ainsi sa puissance. Cest unseronon véritable quHl prononce \ il n'y manque pas même les emportements et les cris de triomphe à l'adresse des incrédules : « qu'ils approchent, qu'ils regardent et confessent hautement leur erreur ! » Il termine en conju-
(1) On lui donne pour prêtres des eunuques... Les mains de ceg ministres de la déesse font retentir comme un tonnerre lea bruyants tambours et les cymbales sonores; les accents i-auques de la trompe répandent au loin l'elïroi et la flûte éclatante de Phrygie excite le transport dans les esprits. Le cortège sacré brandit ses armes avec tous les signes d'une fuieur implacable... En même temps, ses ministres exécutent des jeux avec leurs armes, et, tout souillés de sang, bondissent en cadence, avec des balancementa de tête qui font trembler leurs aigrettes menaçantes, etc. (LucRÈCEi De Natura rerum, II, traduction Cuouslé).
rant celui qui vient d'être l'objetde la protection divine de se consacrer désormais au service d'Isis ; on croirait vraiment entendre un prédicateur chrétien dans une prise d'habit (1) ».
Juvénal, très frappé par le développement de ces cultes étrangers, mais qui leur est manifestement hostile, n'a noté que les bizarreries et le charlatanisme grossier de ce clergé : il nous a peint les Gorybantes, les Galles et autres, comme un Jean de Meung ou un Rabelais nous ont représenté les Gordeliers ou les Jacobins de leur temps. Il ne faut point que ces caricatures du grand satirique nous fassent oublier l'influence exercée par ces hommes : à cette époque ils suscitèrent ou entretinrent la folie du divin qui, chez les humbles, se traduisait en orgie violente et brutale, et, chez les délicats et les cultivés, s'épurait, comme une flamme, jusqu'aux illuminations de l'extase.
Tel était le mouvement qui emportait une grande partie de la société romaine, à Rome même, et surtout dans les provinces. Le Romain, formaliste toujours, conservait son ancien culte, mais adorait d'autres dieux ; ainsi les Anglais laissent subsister dans leurs codes des lois qui datent de Guillaume le Conquérant.
Une évolution si profonde pouvait-elle s'achever sans une révolution? N'y avait-il pas là de quoi préoccuper les pouvoirs publics? Les empereurs, chefs de la religion officielle, papes de la religion d'État, pouvaient-ils voir avec indifférence ces nouveautés prendre possession des esprits ? Pouvaient-ils rester spectateurs impassibles ? N'avaient-ils aucun rôle à jouer?
Nous touchons ici à un point délicat, d'une capitale importance.
(1) BoissiEH, Religion romaine.
Di ROME SOUS TRAJAN
Nous avons vu comment la religion Romaine nonseulement permettait, mais comportait même la tolérance. Insistons encore : «' Pour les Romains tout n'était pas Dieu, mais Dieu était en tout : toute chose était le produit immédiat, la manifestation directe de la volonté divine, manifestation qui se spécialisait peu ù peu [et à laquelle l'imagination populaire, sensualiste, comme celle de toutes les races méridionales, finissait par donner sous l'influence de la langue et du culte une personnalité de plus en plus indépendante. Toutes les fois donc qu'on apprenait l'existence chez un peuple étranger d'une divinité inconnue, la seule idée que fît naître cette découverte dans l'esprit du Romain, était le désir de se rendre cette divinité favorable, de s'attirer sa protection. Nul doute ne s'élevait sur la réalité de son existence. Tout n'étant que des manifestations du Dieu suprême, celles qui s'étaient produites à l'étranger méritaient aussi bien d'être révérées que celles de Rome(l). »
Or ce syncrétisme religieux se trouvait (à certains égards servir la politique impériale. Qu'ont voulu les successeurs de César et d'Auguste ? n'ont-ils pas tous tendu au même but, à l'incorporation du monde conquis, à l'assimilation des peuples vaincus ? Quoi de plus capable de les servir dans cette fusion des races qui vivaient sous la domination romaine que le mélange des religions? les dieux étrangers, admis au Panthéon, devenaient d'abord des complices de la conquête, plus tard des auxiliaires de l'unification.
Mais d'autre part, ces religions, souvent s'eraparaif
(1) Pélagaud, Étude sur Celse (thèse soutenue devant la facultô -de Lyon),
de leurs adeptes, jusqu'à prétendre les conduire dans tous les actes de la vie publique ou privée ; elles empiétaient par là sur le pouvoir du prince, elles menaçaient cette œuvre de centralisation politique si vigoureusement poursuivie depuis Auguste, Or, nous avons dit que le principe de l'État laique était celui de l'empire romain ; il n'admettait pas qu'une religion eût des conséquences civiles ou politiques à aucun degré. Dès qu'il voyait apparaître la théocratie dans une religion, il la frappait. C'est alors que les princes, jusque là tolérants, ou ipême respectueux, se faisaient persécuteurs.
On a dit que la politique des princes vis à vis des cultes étrangers avait été variable et flottante (1) : on a rappelé qu'Auguste, qui avait pardonné aux Alexandrins leur révolte en faveur de leur dieu, Sérapis, faisait, à son tour, à Rome, détruire les temples que ce même Sérapis avait dans l'enceinte de la ville. Trajan qui, d'après Pline, bannissait de son palais les prêtres Isiaques, allait consulter le Jupiter d'Héliopolis avantde marcher contre les Parthes; le jurisconsulte Paul édicté des peines très sévères contre les prêtres orientaux, et cependant Hadrien offre un sacrifice à Jupiter Gassius aux portes d'Antioche, et Antonin le Pieux construit à Héliopolis un temple magnifique. N'y a t-il point là de contradiction ?
Nullement.
C'était à des motifs politiques qu'obéissaient les empereurs quand ils témoignaient leur respect aux divinités étrangères. C'était aussi pourdes motifs politiques qu'ils frappaient leurs sectateurs. Le pouvoir laisse libre-
(I) Voir AuBÉ, Histoire des persécutions.
ment se produire toutes les manifestations du sentiment religieux chez les peuples ou les individus. Il en use avec les dévots, comme avec les philosophes ; il ne porte pas plus atteinte à la liberté de conscience, qu'à la liberté de penser. En vain chercherait-on trace de poursuites contre des doctrines philosophiques ou religieuses. Les philosophes sont bannis: c'est qu'ils conspirent. Tel culte est proscrit : c'est que la loi poursuit non la conscience religieuse, mais des actes religieux on prétendus tels, dont la célébration pouvait servir de prétexte ou de voile à des conjurations. Paul, en édictant des peines contre ceux qui protègent les religions orientales, ne songe point à défendre les divinités nationales; il veut prévenir des séditions: « vaticinatores... quibus... populares animi turhanlur, incognitas religiones... ex quibus Jiominum animi tnoveantur (1). » Cette politique est celle que Trajan suivit avec les chrétiens.
Sous Trajan, en effet, le Christianisme apparaît au grand jour de l'histoire; pour la première fois il attire
vérita]3lement l'attention du pouvoir C'est que ses
progrès, d'abord lents et obscurs, deviennent alors rapides et éclatants.
Quand saint Paul comparut à Corinthe devant proconsul Gallion, frère ;de Sénèque, le magistrat romain, qui pourtant était un homme d'intelligence ouverte et d'esprit curieux, ne prit pas garde à ce juif qu'on traînait devant son tribunal. Il enveloppait dans la même indifférence dédaigneuse accusateurs et accusé. « Puisqu'il est question, disait-il, de disputes de mots, et de votre loi, c'est à vous de voir; je ne veux pas être juge de ces sortes de choses. »
(1) Texte cité par Duruy {Histoire des Romains, tome V)
ors ,
Un demi siècle plus tard, Pline le Jeune, envoyé en légation dans la province de Bithynie, vers l'année 109 (1), parle d'un autre ton. Pline n'est pourtant point un observateur pénétrant et attentif: il ne regarde et ne voit que les surfaces ; sa curiosité ne descend pas dans les profondeurs de la société (2). Mais s'il n'alla pas chercher la question chrétienne, cette question se posa et s'imposa à son esprit.
« L'affaire (une information contre les chrétiens) m'a paru digne de réflexion, écrit-il à Trajan, surtout à cause du nombre que menace le même danger. Une multitude de gens de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront chaque jour impliqués dans cette accusation. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes ; il a gagné les villages et les campagnes (3). »
Il est vrai que Pline, toujours optimiste ajoute : « je •crois pourtant que l'on peut y remédier et qu'il peut être arrêté. Ce qu'il y a de certain c'est que les temples qui étaient j)resque déserts sont fréquentés, et que les sacrifices longtemps négligés, recommencent (4). »
Il n'en reste pas moins ce fait à retenir ; en Asie Mineure, dans une province où la civilisation grecque a pénétré depuis longtemps, où l'administration romaine s'exerce sans difficulté, le Christianisme compte une Tnultitude d'adhérents ; on n'est point tenté de croire que l'expression de Pline soit exagérée, quand on songe que
(1) Mommsen croit que les fameuses (lettres sur les cliro tiens datent du printemps de l'an 112. (Voir Ètnde sur Pline le Jeune, trad. par G. Morel, chez Vieweg.)
(2) Voir sur ce point : les Romains au temps de Pline le Jeune (chapitre X).
(3) Correspondance de Pline et Trajan, Lettre 97.
(4) Ibid.
la prédication d'Etienne et de Paul avait eu un grand retentissement dans les pays orientaux. Ne savonsnous pas d'ailleurs (et cela donne au témoignage de Pline toute sa valeur) que dans cette église naissante les hérésies apparaissaient déjà: Ignace, qui bientôt allait être martyr, dépense alors son zèle moins à pro- , pager la doctrine du Christ, qu'à la défendre par sa polémique contre ceux qui en compromettent la pureté (1).
Ces progrès de la foi chrétienne ne se bornent pas à l'Orient.
Longtemps on a cru que pendant le premier siècle les chrétiens avaient été rares à Rome. On n'avait pas assez pris garde à un passage, pourtant très fameux de Tacite. « Réprimée un instant, dit le célèbre historien parlant du massacre des chrétiens sous Néron, cette exécrable superstition débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde renferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans (2). », Ce n'est pas là un cri d'alarmiste; c'est l'expression de la vérité.
Sans doute l'histoire officielle, qui, à cette époque, ne se préoccupait que des drames éclatants et aristocratiques, a négligé d'écrire le bulletin des premières conquêtes du christianisme. Mais les modernes — plus attentifs — ont retrouvé la trace de ces progrès que les contemporains ignoraient- ou dédaignaient d'enregistrer.
(1) Dès ce temps des esprits hardis, Gérinthe, Dosithée, Ménandre font prévoir l'hérésie gnostiqiie. Ignace a afifaire aux Docètes, qui ne reconnaissent dans la personne du sauveur que la nature divine.
(2) Tacite, Annales, XV, 44,
L4l religion 99
Lorsque saint Paul, poursuivi parles Juifs, s'avisa d'en appeler au jugement de César et fut conduit à Rome, on le laissa libre pendant près de deux ans : sa parole si originale, son enseignement si passionné firent alors de nombreux prosélytes. Sa propagande trouva de l'écho même dans le palais de l'empereur. « Les frères qui sont dans la maison de César vous saluent, » écritil aux Philippiens. 11 semble que les esclaves, les affranchis, et surtout les affranchies, aient ouvert volontiers l'oreille à sa prédication : quelques-uns croient qu'Acte, la première maîtresse de Néron, celle qui lui donna un suprême et touchant témoignage d'amour en cherchant son cadavre, dont tous s'éloignaient, a été une de ces chrétiennes de la première heure. Pendant longtemps on a même prétendu que Sénèque aurait été gagné par l'apôtre à la religion nouvelle : c'est une opinion que les critiques les mieux informées abandonnent aujourd'hui (1). Mais du moins il est hors de doute que, d'assez bonne heure, le christianisme recruta des adhérents non pas seulement dans la classe servile et dans les couches inférieures de la société romaine, mais même parmi les grands personnages. On ne s'étonnera pas que ce mouvement de conversion ait surtout entraîné les femmes. De fortes présomptions inclinent ù penser que Pomponia Grécina, femme du consul Plautius, et accusée en l'an 58, sous Néron, d'être imbue de superstition étrangère, avait embrassé la religion du Christ. Le christianisme de Flavia Domitilla, nièce de l'empereur Domitien, est moins douteux encore. Enfin les découvertes faites par M. de Rossi dans la Rome
(1) Voir plus spécialement la thèse de M. Aubertin sur les rapports supposés de Sénèque et saint Paul.
100 ROME SOUS TUAJAN
souterraine établissent irréfutablement que, d'une façon générale, les fidèles au l"^"" siècle multipliaient dans la ville éternelle. « L'architecture des cimetières du Vatican, de Lucius, de Processus et Martinus, de Ste-Agnès de Flavia Domitilla indique, aussi bien que le style des peintures qui les décorent et les personnages qui y furent inhumés, un âge très voisin des temps apostoliques (1). »
Le silence de l'histoire, l'inattention du pouvoir en présence de ces progrès de la plus grande des révolutions religieuses a de quoi surprendre. = «. Je l'ai dit et je le répète : si l'on s'astreignait, en écrivant la vie de Jésus, à n'avancer que des chos ;s certaines, il faudrait se borner à quelques lignes. 11 a existé : il était de Nazareth en Galilée. Il prêcha avec charme et laissa dans la mémoire de ses disciples des aphorismes qui s'y gravèrent profondément. Les deux principaux de ses disciples furent Céphas et Jean, fils de Zébédée. Il excita la haine des Juifs orthodoxes, qui parvinrent à le faire mettre à mort par Pontius Pilatus, alors procurateur de Judée. Il fut crucifié hors des portes de la ville ; on crut peu après qu'il était ressuscité. » Voilà ce que dit M. Renan, du fondateur de la doctrine; les historiens ne nous renseignent pas mieux sur ceux qui la propagèrent; — ce silence de l'histoire, cette inattention du pouvoir, si étonnants qu'ils soient, s'expliquent pourtant par de bonnes raisons.
Le Christianisme, à ses premières heures, n'eut point vis à vis de la société romaine le caractère agressif et révolutionnaire qu'il devait prendre plus tard. Ce qu'il voulait conquérir, c'étaient les âmes : il n'avait affaire
(1) Voir BoissiEK, Promenades archéologiques, p. 1^3-199.
qu'à l'homme intérieur. Sur le citoyen, il ne prétendait rien. Vraiment, alors, son royaume n'était point de ce monde : « Jésus le maître a dit : « Rends à César ce qui est à César (Mathieu xxii, 21). Paul le disciple a dit : « Sois soumis aux puissants : qui leur résiste résiste à Dieu». — «Acquittez le tribut aux princes, les ministres de Dieu, qui s'appliquent toujours aux fonctions de leur ministère. » — Et Pierre dit franchement : « Obéis même aux méchants maîtres (1) » (Pierre I, ii, 13-20). Avec de pareils principes la propagande des chrétiens marchait dans des voies couvertes et silencieuses : au milieu de l'effervescence religieuse qui régnait alors, qui donc, entre tant de sectes, eût pu remarquer une secte de plus, alors que sa conduite avait tant de modestie et d'humilité. Quel historien se fût avisé de tourner ses regards vers ces mystiques si doux et si résignés? Quel empereur se fût occupé de ces dévots qui disaient : « Ne résiste pas au méchant? » Néron et Domitien les frappèrent pourtant, mais nul ne vit dans ces persécutions autre chose que des caprices de tyran, Néron perdit des misérables pour se disculper de l'incendie de Rome; Domitien les poursuivit aux dernières heures de son règne, alors qu'il était en proie à une sorte de délire sanguinaire (2). Ce sont là des coups d'autorité frappés en dehors de toute loi écrite : ce n'est point une guerre ouverte et régulière qui commence.
Au temps de Trajan, tout va changer ; le pouvoir vou-
(1) MiGHELET, Bible de VHumanité.
(2) Quelques critiques doutent qu'il y ait eu persécution sous Domitien. On n'a en effet rien de précis sur ce point : le récit de Tacite manque, Suétone n'en parle pas, Dion Gassius est peu digne de foi. C'est au n° siècle seulement que Méliton désigne Domitien comme ayant été un persécuteur.
drait-il ne plus se préoccuper de la question chrétienne, il ne le pourrait point.
A la faveur du laisser-aller général, pendant les compétitions et les guerres civiles, grâce à la tolérance des empereurs Vespasien etNerva, qui, par réaction contre les actes de leurs prédécesseurs, se montrèrent d'un libéralisme complet en matière religieuse, les chrétiens ontfait de jour en jour de plus nombreux prosélytes.
Avec leur nombre, leur hardiesse a cru. Ce ne sont plus alors des dévots soumis et presque passifs comme aux premiers temps. Sans doute ils ne prétendent point à gouverner les royaumes de ce monde ; mais ils aspirent à établir le royaume de Dieu sur la terre, et, en attendant son avènement, ils lancent l'anathème à cette société qui le retarde. A l'Évangile, ce livre de douceur et de soumission, a succédé l'Apocalypse, œuvre pleine de protestations et de menace. L'enthousiasme s'est exalté au cœur des fidèles ; ils sont dans toute la ferveur des croyances millénaires ; car ils attendent l'effet des prédictions de l'Apocalypse écrite trente ans avant Trajan (68 ap. J.-G,) ; et, dans cette conviction que les destinées de l'ancien monde touchaient à leur terme, ils ne se font plus scrupule de le braver.
Nous avons dit que la tolérance était au fond de la religion romaine, en était le fond même; les divers cultes vivaient côte à côte, et se faisaient sans effort des concessions mutuelles. Ces concessions, les chrétiens n'y consentirent pas, non plus que les Juifs. Mais le Judaïsme, dit Friedlander, en rappelant un mot de Gibbon, religion admirablement organisée pour la défense et qui n'avait jamais eu de destination conquérante, s'isolait plutôt qu'il ne cherchait à s'étendre aux dépens du paganisme. Il n'en allait pas de même des
chrétiens. Leur monothéisme n'était pas seulement exclusif; il était intolérant et agressif. « Aux avances que leur adressaient les philosophes ou les prêtres du paganisme ils répondaient par ces paroles impitoyables de leurs livres sacrés : « Les Dieux des nations sont des idoles; celui qui leur sacrifie sera déraciné de la terre. » C'est ce que les païens ne pouvaient comprendre, ce qui leur causait tant d'impatience et de colère. On n'en voulait pas précisément aux chrétiens d'introduire dans Rome un Dieu nouveau; rien n'était plus ordinaire depuis d'eux siècles; mais on s'étonnait et l'on s'indignait que ce Dieu refusât de prendre place avec les autres dans ce vaste panthéon où on les avait tous véunis (1). ■*
L'attitude des chrétiens dans le monde ne peut plus passer inaperçue. Quand la foule se précipite aux jeux du cirque ou de l'amphithéâtre, le chrétien s'éloigne et, parfois sans doute, laisse échapper des paroles indignées. Au milieu de la joie des fêtes publiques il reste sombre et mélancolique ; alors que chacun vit de cette vie en plein air, si chère aux Romains, le chrétien fuit les places, les bains, tous les lieux de réunion, se plonge dans le silence et la retraite... Parmi ces populations méridionales si expansives, si avides de bruit et de mouvement, il passe recueilli et silencieux. Une page, où Lucien nous a décrit une réunion de chrétiens, nous fait bien comprendre quelle impression pouvait alors produire leur conduite : « Je monte au haut d'un escalier tortueux et j'entre, non dans la salle de Ménélas toute brillante d'or, d'ivoire et de la beauté d'Hélène, mais dans un méchant galetas où je
(1) BoissiER, Religion romaine.
lOi ROME SOUS TRA5AN
vois des gens pâles, défaits, courbés contre terre. Dèl qu'ils m'aperçoivent, ils me demandent, tout joyeux, quelles mauvaises nouvelles je leur apporte. « Mais tout va bien dans la ville, leur répondis-je, et l'on s'y réjouit fort ». Eux, fronçant le sourcil et secouant la tête : « Non pas, disent-ils, la ville est grosse de malheurs ». Alors comme des gens sûrs de leur fait, ils commencent à débiter mille folies: que le monde va changer de face; que la ville sera en proie aux dissensions; que nos armées seront vaincues. Ne pouvant plus me contenir, je m'écrie : « Misérables! cessez vos indignes propos et que les malheurs où vous voulez voir votre patrie plongée, retombent sur vos têtes (1)! » A vrai dire, quand Lucien parle des chrétiens en son nom propre, il les. taxe plus volontiers de folie que de crime: « Les malheureux se figurent qu'ils sont immortels et qu'ils vivront éternellement. De là vient qu'ils méprisent la mort et se livrent volontairement au supplice. Leur premier législateur leur a fait croire encore qu'ils sont tous frères, une fois qu'ils ont changé de culte, qu'ils ont renié les dieux de la Grèce, et vivent selon ses lois. De là vient aussi qu'ils méprisent tous les biens et les mettent en commun, sans pouvoir dire pourquoi, par obéissance aveugle. Si donc il se présente parmi eux un imposteur et un habile homme qui sait s'y prendre comme il faut, il s'enrichit très vite en riant sous cape (2). » Mais Lucien est un esprit cultivé, un satirique spirituel, peu prompt à s'alarmer, et, qui, en toute chose, voit avant tout la folie humaine ; la foulé grossière et violente prenait les choses plus à cœur,
(1) Cité par Duruy, Histoire des Romains, IV.
(2) Lucien, La Mort de Pérégrinus, 13.
Cette misanthropie irréconciliable des chrétiens la scandalisait et l'irritait. Elle la considérait comme un défi à la fois et comme une condamnation. Aussi soupçonnait-elle les chrétiens de haïr l'espèce humaine ; ce sont les termes mêmes de Tacite {odiuni generis humanî) (1). De là aux plus effroyables accusations il n'y a pas loin. — Le langage symbolique des chrétiens put aussi leur attirer bien des dangers. Ils disaient qu'ils se nourrissaient du corps du Christ, on prétendit qu'ils sacrifiaient des victimes humaines et mangeaient leur chair. Ils allaient prononçant de sinistres prédictions; quand quelque calamité venait à frapper le peuple, on les accusait de l'avoir déchaînée par leurs, sortilèges. C'était l'occasion de désordres où la violence populaire se donnait carrière contre eux.
Ces désordres, un pouvoir fort, une administration régulière ne pouvaient les tolérer; voilà une première raison pour laquelle Trajan devait nécessairement se préoccuper du christianisme.
Maia l'opposition des chrétiens ne se renfermait sans doute déjà plus dans le domaine de la morale. Selon toute apparence ils ne se contentaient pas toujours de se tenir à l'écart de la vie sociale ; leur abstention devait parfois s'étendre à certains actes de la vie politique.
La religion romaine étant, comme nous l'avons dit, une religion d'État, se trouvait mêlée à toute la vie du citoyen ; elle l'enveloppait. Les chrétiens pouvaient à la rigueur se dérober aux devoirs des magistratures et renoncer aux droits électoraux; il leur fallait toujours subir le service militaire, puisque en principe, tous les habitants de l'empire, à l'exception des esclaves, y sont
(1) Tacite, Annales, XV, 44.
ROME sors TRAJAN
astreints (4). Or le serment est interdit au chrétien, et le soldat romain doit prêter serment à l'empereur. Quel serment! « Je jure du fond du cœur d'être l'ennemi de ceux que je saurai les ennemis de l'empereur; si quelqu'un menace son pouvoir ou sa vie, je ne ces- ; serai de le poursuivre d'une guerre d'extermination jusqu'à ce qu'il ait payé son crime ; je ne préférerai pas le salut de mes enfants au sien. Si je manque volontairement à mon serment, que Jupiter, très bon et très grand, et tous les autres dieux frappent mes enfants et moi, qu'ils me chassent de ma patrie comme un exilé, qu'ils m'enlèvent ma santé et ma fortune (2). »
Certes il est dans tous les temps des consciences honnêtes qui savent faire plier la rigueur de leurs principes devant la nécessité des situations, et qui ne refusent de transiger que lorsqu'on exige d'elles, non un sacrifice, mais une lâcheté ou une infamie. Sans doute il y eut alors, et en majorité, des chrétiens, .qui ne crurent pas trahir leur Dieu en servant leur patrie, fût-ce au prix d'un serment à l'empereur. Mais on connaît aussi les oppositions irréconciliables, les entêtements invincibles du zèle de parti et du fanatisme religieux. N'estil pas probable que plus d'un néophyte enthousiaste se souvenant des mots du divin maître : « tu ne jureras pas ; tu ne tueras pas, » refusa de se laisser enrôler dans la milice ? — Ces résistances à la loi furent rares sans doute, mais nous croyons que nécessairement il dut s'en produire et qu'elles ne purent manquer d'inquiéter les magistrats qui servaient l'empereur, et l'empereur lui-même.
(1) L. 4, g 10. Dig. 49, 16, De re militari. L 11, cod.
(2) Corp. Insc. Lat. II, 172. *
Autre motif d'inquiétude pour la puissance politique. C'est une loi que les minorités tendent à se grouper, à s'associer : toutes comprennent que par l'association seule elles ont chance de prendre quelque force. Plus leur situation est médiocre et précaire, plus le lien qui les unit est étroit et solide. Ce lien ne se relâche que du jour où elles s'étendent ; mais elles ne sont plus alors des mi.iorités, elles ont cause gagnée.
Les chrétiens n'eurent garde de méconnaître cette force que les. faibles tirent de l'association. Ils prolifèrent de certaines dispositions de la loi romaine qui, dès une haute antiquité, autorisait ce qu'on nommait des collèges^ c'est-à-dire des groupements de nature diverse, corporations ouvrières, confréries religieuses ou sodaliiés, collèges funéraires. Nous savons par le Corpus des inscriptions grecques qu'à Euménie, en Phrygie, il y avait, au temps de Trajan, un collège de chrétiens qui s'ai)pelait /.otvôv tûv dcôsXtpûv. Au premier, et au deuxième siècle surtout, l'empire se couvrit de collegia funeratitia ; composés de pauvres gens qui voulaient assurer à leur dépouille une sépulture décente, ils n'inquiétaient pas les princes. « Une fois autorisés, ils avaient le droit de posséder une caisse commune alimentée par les cotisations de leurs membres et les libéralités de leurs protecteurs, ils pouvaient se réunir tous les mois pour les affaires ordinaires et tant qu'ils voulaient pour célébrer les fêtes de l'association. » (1) Gomme pour obtenir cette autorisation, il n'était point besoin de subir des formalités où leur foi fût engagée, les chrétiens ne se firent point scrupule d'user de la facilité qui leur était offerte, et
(1) BoissiER, Religioyi romaine.
bientôt, comme il arrive, ils en abusèrent peut-être. Trajan qui continuait avec fermeté l'œuvre de centralisation politique commencée par Auguste, tenait en défiance toutes les associations. Il faisait très exactement surveiller celles qui existaient déjà et ne permettait guère qu'on en établît de nouvelles. Un incendie ayant consumé une partie de Nicomédie, Pline, qui avait vu avec douleur l'inaction du peuple en présence de ce désastre, demanda à l'empereur l'autorisation de former une communauté de cent cinquante artisans ou, comme nous dirions, une compagnie de pompiers (1). La réponse de Trajan est significative : « Vous avez pensé qu'on pouvait établir une communauté à Nicomédie, à l'exemple de plusieurs autres villes. Mais n'oublions pas combien cette province, et ces villes sur tout, ont été troublées par des sociétés de ce genre. Quelque nom que nous leur donnions, quelque raison que nous ayons de former un corps de plusieurs personnes, il s'y établira, au moins passagèrement, des intelligences de 'confrérie. » N'est-il pas possible que Trajan dans ces lignes fasse allusion à de^ sociétés.] chrétiennes? elles avaient dû se multiplier en Orient» où les progrès de la religion marchèrent à grands pas* En tout cas, nous voyons quels étaient les sentiments de Trajan à l'égard des associations : celles que formaient les chrétiens, déjà suspects à l'opinion publique, appelaient sa surveillance plus que toutes les autres. Sans doute, enfin, l'empereur sentait vaguement qu'il y avait dans la religion nouvelle un principe mystérieux d'union, capable de créer des associations plus redoutables et plus étendues que les modestes collèges funéraires.
(1) Pline le Jeune, Lettres, X, 42 et 43.
LA RELIGION 10î>
Aussi, lorsque Pline adressa au prince sa consultation au sujet des chrétiens, Trajan ne parait pas avoir été pris au dépourvu, sa réponse indique qu'il avait déjà songé à cette question. On voit que l'empereur n'a pas trouvé la solution qu'il eût souhaitée ; mais il est clair qu'il l'a cherchée.
Il faut citer ces documents célèbres (1) :
« Je n'ai jamais assisté, écrit Pline, aux informations contre les chrétiens ; aussi j'ignore à quoi et selon quelle mesure s'applique ou la peine ou l'information. Je n'ai pas su décider s'il faut tenir compte de l'âge, ou confondre dans le même châtiment l'enfant et l'homme fait ; s'il faut pardonner au repentir ou si celui qui a été une fois chrétien ne doit pas trouver de sauvegarde à cesser de l'être ; si c'est le nom seul, fùt-il pur de crime, ou les crimes attachés au nom que l'on punit. Voici toutefois la règle que j'ai suivie à l'égard de ceux qu'on a déférés à mon tribunal. Je leur ai demandé s'ils étaient chrétiens. Quand ils l'ont avoué j'ai réitéré ma question une seconde et une troisième fois, et les ai menacés du supplice. Quand ils ont persisté, je les y ai envoyés ; car de quelque nature que fût l'aveu qu'ils faisaient, j'ai pensé qu'on devait punir au moins leur opiniâtreté et leur inflexible obstination. J'en ai réservé d'autres entêtés de la même folie, pour les envoyer à Rome, car ils sont citoyens romains.
Bientôt après les accusations se multipliant, selon l'usage, par la publicité même, le délit se présenta sous un plus grand nombre de formes. On publia un écrit anonyme, où l'on dénonçait beaucoup de personnes qui niaient être chrétiennes ou avoir été attachées au Ghris-
(1) Correspondance de Pline et Trajan, Lettres 97 et 98.
lOME SOUS
:rajan
tianisme. Elles ont en ma présence invoqué les dieux et offert de ^l'encens et du vin à votre image que j'avais fait apporter exprès avec les statues de nos divinités ; elles ont en outre maudit le Christ (c'est à quoi, dit-on, l'on ne peut jamais forcer ceux qui sont véritablement chrétiens). J'ai donc cru qu'il les fallait absoudre. D'autres, déférés par un dénonciateur, ont d'abord reconnu qu'ils étaient chrétiens, et se sont rétractés aussitôt, déclarant que véritablement ils Tavaient été, mais qu'ils ont cessé de l'être, les uns depuis plus de trois ans, les autres depuis un plus grand nombre d'années, quelques-uns depuis plus de vingt ans. Tous ont adoré votre image et les statues des dieux ; tous ont maudit le Christ.
Au reste, ils assuraient que leur faute ou leur erreur n'avait jamais consisté qu'en ceci : ils s'assemblaient, à jour marqué, avant le lever du soleil ; ils chantaient] tour à tour des hymnes à la louange du Christ, comme en l'honneur d'un Dieu : ils s'engagaient par serment non à quelque crime, mais à ne point commettre de vol, j de brigandage, d'adultère, à ne point manquer à leur| promesse, à ne point nier un dépôt; après cela ils avaient coutume de se séparer et se rassemblaient de nouveau pour manger des mets communs et innocents. Depuis mon édit, ajoutaient-ils, par lequel, suivant vos ordres, j'avais défendu les associations, ils avaient renoncé à toutes ces pratiques. J'ai jugé nécessaire, pour découvrir la vérité, de soumettre à la torture deux femmes esclaves qu'on disait initiées à leur culte. Mais je n'ai rien trouvé qu'une superstition extraordinaire -et bizarre »
Voici la réponse de Trajan :
« Vous avez fait ce que vous deviez faire, mon cher
Pline, dans l'examen des poursuites dirigées contre les chrétiens. Il n'est pas possible d'établir une forme certaine et générale dans cette sorte d'afTaires. Il ne faut pas faire de recherches contre eux. S'ils sont accusés et convaincus, il faut les punir; si pourtant l'accusé nie qu'il soit chrétien et qu'il le prouve par sa conduite, je veux dire en invoquant les dieux, il faut pardonner à son repentir, de quelque soupçon qu'il ait été auparavant chargé. Au reste, dans nul genre d'accusation, il ne faut recevoir de dénonciation sans signature. Gela serait d'unpernicieux exemple et contraire aux maximes de notre règne fl). »
(1) L'authenticité de ces lettres fameuses a été plus d'une fois mise en doute. Le premier auteur ancien, qui en ait parlé, est TertuUien. Or dans le texte de la Correspondance de Pline et de Trajan découvert en France, dans un manuscrit, vers l'an 1500, la lettre de Pline sur les chrétiens n'est pas toujours contorme aux citations de Tertullien. — De là des doutes et des objections que Fabricius a relevées dans sa Bibliothèque Latine, II, 22. Les doutes s'étaient dissipés, les objections étaient oubliées quand M. Aube dans son Histoire des 2iersécutions posa de nouveau la question : « Pline, dit-il, prétend qu'on instruit contre les chrétiens? Qui donc? Quand et où? Gomment Pline, qui a traversé tous les emplois, ne saurait-il rien de la procédure suivie contre eux? — Le témoignage que lui, païen, rend à des chrétiens n'est-il pas suspect? — Gomment admettre que les progrés du Ghristianisme aient dés lors fait déserter les temples? — Gomment Pline n'aurait-il nulle part ailleurs parlé des chrétiens?» — M. Boissier croit à l'authenticité de la lettre de Pline : « Les incertitudes de Pline, dit-il, s'expliquent par ce qu'il y avait de vague dans l'édit « non licet esse christianos n . — Le morceau est écrit dans le style de Pline; un chrétien n'aurait pas fait, en introduisant une lettre apocryphe dans un recueil, des aveux compromettants pour des co-religionnaires. » M. Renan ajoute : aG'cst à Amisus sur la mer Noire que la lettre fut écrite. Il est probable que les incidents qui en furent l'occasion s'étaient passés à
Ces lettres font honneur à ceux qui les ont écrites. Pline s'y montre avec son intelligente douceur et l'on y 1 voit à plein la ferme modération de Trajan. Elles ont en outre pour l'histoire religieuse un intérêt décisif.
Jusqu'àce jour les poursuites contre les chrétiens se sont faites sans éclat et n'ont été exercées que par des magistrats obscurs ; s'il en était autrement, comment un grand personnage tel que Pline, lié avec les hommes les plus haut placés, n'en aurait-il pas eu connaissance? — Pas de règle fixe dans la procédure suivie à l'égard des chrétiens : nul sénatus-consulte, nul édit ou décret impérial sur cette matière. — Une direction, une règle légale, voilà ce que sollicite la lettre de Pline, voilà ce que fournit la réponse de ïrajan.
Un point capital est acquis : la qualité seule de chrétien constitue un délit. Pline a demandé: « Est-ce le nom seul de chrétien, que l'on punit, sont-ce les crimes attachés au nom? » Trajan répond: cf S'ils sont accusés et convaincus d'être chrétiens il faut les punir. »
Amastris, ville qui fut dès le ii" siècle le centre du Christianisme dans le Pont. Quand on s'est rendu compte de l'état de l'Asie- Mineure au i""' et au ii° siècle et des progrès exceptionnels qu'y fit le Christianisme,.. . on cesse d'être surpris d'y trouver le tableau d'un christianisme tellement répandu qu'on attribue à ses progrès le délaissement des temples, l'interruption des cérémonies et des sacrifices solennels. » — Enfin M. Aube, revenant sur sa première opinion, dit : « S'il faut prendre un parti tranché, bien que tout -embarras ne soit pas pleinement levé pour nous, nous inclinons plutôt à recevoir le texte de Pline, dans son intégrité, qu'à le rejeter même en partie. Nous ne découvrons en effet, dans cette lettre, aucune suture, nul point où se ti-ahisse et puisse se prendre sur le fait la main d'un faussaire. » (Résumé d'une note de l'édition •des Lettres choisies de Pline le Jeune par Léon Robert, chez P. Dupont.) — On voit qu'après un pareil débat on peut sans scrupule accorder une valeur historique à ces documents.
Du reste dans ces deux lettres le zèle religieux est complètement absent; Pline parle sans émotion de cette superstition qu'il se contente de trouver extraordinaire et bizarre ; il constate sans enthousiasme que les temples païens se repeuplent ! Cette recrudescence de dévotion païenne le réjouit seulement comme une bonne affaire pour les marchands de bétail: « On vend partout des victimes qui trouvaient auparavant peu d'acheteurs. » Trajan ne ùomme les dieux qu'entre parenthèse {id est siipplicando Dits nostris). Siles chrétiens sont déclarés coupables apriori, 'ce n'est donc point l'intolérance théologique qui dicte l'arrêt.
Alors pourquoi cette rigueur? — Elle s'explique par les considérations que nous avons exposées plus haut. Les chrétiens refusent de sacrifier aux dieux de l'empire, partant à l'empereur. Ils tombent donc sous le coup de la loi de majesté. Ils sont irreligiosi in Cœsarem. — De plus on les considère tous comme formant une association illicite, ou comme détournant de leur but les associations autorisées où il peuvent entrer. Enfin Trajan, chef d'État, ne peut pas ne point tenir compte de l'opinion publique, très défavorable àla secte, et qui fait peser sur les chrétiens le soupçon de magie (1).
Or tous ces délits considérés comme inhérents à la qualité dej chrétien {noinini cohœrentia), sont châtiés de peines, que nous pouvons trouver excessives, mais qui sont alors parfaitement légales. On connaît par Tacite les conséquences terribles de l'accusation de lèsemajesté (au ir siècle ce crime s'appelle impietas) (2).
(1) Voir Edm. Leblant. Sur les bases juridiques des poursuites ■dirigées contre les martyrs. (Comptes .rendus de l'Académie des Inscriptions, 1866.)
(2) Pline, Panégyrique, 33. — Suétone, Domitien, 10.
KOME SOUS TRAJAN
L'association illicite est punie de la décollation, sile coupable appartient aux premiers rangs de la société ; les hommes de condition inférieure étaient exposés aux bêtes ou brûlés vif. Brûlés vifs aussi les coupables de magie et leurs complices exposés aux bêtes ou mis en croix.
Trajan se rendait compte du danger que le Christianisme faisait courir à la société antique : mais comme il n'a aucun fanatisme et beaucoup d'humanité, comme il sait quelles effroyables violences pourraitdéchaîner la haine populaire contre les chrétiens, comme il veut éviter les désordres et l'effusion du sang, il recommande aux magistrats de ne pas rechercher les chrétiens, de ne point accueillir les écrits anonymes pou- ^ vant servir de base à des accusations, de pardonner aux accusés qui se repentent.
Ainsi s'explique par des motifs politiques, très sagement politiques, la contradiction que Tertullien, avec safougueuse logique, fait ressortir danslerescrit de Trajan: « Arrêt condradictoire! Trajan défend de rechercher les chrétiens et ordonne de les punir comme coupables Si vous condamnez les chrétiens, pourquoi
ne pas les rechercher? Sivousneles recherchez point
pourquoi ne pas les absoudre ? » Quoi qu'en puissent dire les sectaires de tous les temps, il y a une politique droite, qui n'est pas une politique rectiligne.
Lerescrit de Trajan condamne les chrétiens théoriquement et en principe; il déclare le duel ouvert entre l'ancienne et la nouvelle civilisation : cette déclaration de guerre ne pouvait guère être retardée. Mais en fait, le sage empereur, laisse les chrétiens dans une certaine sécurité. Défendre aux magistrats de poursuivre, c'était proprement désarmer la loi. Interdire d'accep-
ter les dénonciations anonymes, c'était donner àceux qui pouvaient devenir victimes, une précieuse garantie contre ceux qui voulaient se faire bourreaux.
Sans doute la réponse de ïrajan, est incomplète: Pline pose des questions qu'il ne résout pas. L'empereur ne fixe pas la peine, ne dit pas si l'enfant sera puni comme l'homme fait. Lacunes graves (1) ! lacunes volontaires peut-être ! Aux yeux de Trajan, les chrétiens sont des criminels d'État ; et peut-être pense-t-il qu'en cette matière il y aurait plus de péril que d'avantage à préciser. « Neque in universum aliquid, quod
quasi certamformamhabeat^constitiiipotest Il
n'est pas possible d'établir une forme certaine et générale en ces sortes d'affaires. t> Les premiers chrétiens ont compris la valeur de cette modération de Trajan ; ils ont senti qu'après tout une loi, quelque hostile qu'elle leur fût, valait mieux que l'arbitraire, et ils n'ont pas compté Trajan parmi leurs persécuteurs. « Il n'est cité comme tel ni par Méliton ni par Tertullien; Lactance omet également son nom et ne nomme
(1) M. de la Berge les signale avec beaucoup de vivacité : « La réponse du prince est insuffisante, car Trajan ne répond pas à toutes les questions posées par Pline; il ne dit pas si l'enfant sera puni comme l'homme fait, ni de quelle peine l'un et l'autre seront frappés. Il n'explique pas, et c'est là le point important, qui embarrassait Pline, si le nom seul de chrétien est un crime, ou si l'on doit poui'suivre uniquement les crimes que le Christianisme comportait aux yeux de la loi romaine. Dans toute la correspondance de l'empereur et do son agent, il n'y a pas d'exemple, même sur les sujets les moins graves, d'une réponse aussi sommaire, aussi incomplète et aussi vague. » — MM. Boissier, Renan, Aube admettent pourtant l'authenticité du rescrit de Trajan, et, quant à nous, il nous semble qae les difficultés soulevées par M. de la Berge peuvent se résoudre aisément.
pas d'empereur persécuteur entre Néron et ïrajan Dèce (1). »
Le sang coula pourtant.
Comme M. Boissier, nous pensons que ceux-là qui s'efforcent de diminuer le nombre des martyrs font contre le Christianisme une polémique bien médiocre et bien puérile. « Nous n'avons aucun intérêt à restreindre le nombre des martyrs et à contester leur mérite ; il ne nous convient pas de jeter quelque ombre sur cette époque héroïque. Ces hommes proclamaient qu'aucun pouvoir humain ne peut porter atteinte à l'indépendance de l'âme. » Mais nous ne saurions non plus accepter les exagérations de certains écrivains ecclésiastiques. La société antique avait ses violences, ses brutalités ; elle ne faisait pas assez cas de la vie humaine ; nous l'accordons. Ce ne fut pas cependant [une multitude de fauves, enivrés de l'odeur du sang, en proie à une sorte d'ivresse meurtrière, comme tendent à le faire croire certains récits soi-disant édifiants.
Avec le pieux Tillemont, nous dirons qu'il faut prendre pour des légendes les martyres des onze mille soldats, qui, sous Trajan, auraient été égorgés à Mitylène : légendes, les martyres de saint Gésaire, de saint Hyacinthe, de saint Romule, de saint Eudoxe ; légende aussi la persécution alors exercée en Asie par le pro-consul Arrius Antoninus ; légende enfin la fameuse lettre dans laquelle Tibérien, gouverneur de Palestine, mande à Trajan qu'il a beau envoyer les chrétiens au supplice, ils ne cessent de se présenter à son tribunal.
Ce qui est trop certain, c'est qu'en Bithynie il y eut des victimes : la lettre de Pline le prouve. Encore faut-
(1) De la Berge.
il remarquer que la torture, que le légat de Trajan infligea à deux diaconesses de condition servile, ne peut être regardée comme un acte de persécution : la torture était alors considérée comme un moyen légal d'information juridique. Siméon, évêquede Jérusalem, subit alors le martyre : sa condamnation fut causée peut-être par des motifs politiques. En tout cas la date de son supplice est assez voisine d'une révolte de la Palestine, dont les instigateurs durent être recherchés et punis. Quant à Ignace, évêque d'Antioche, c'est aussi sous Traj an qu'il fut mis à mort ; il fut victime bien plus des préjugés populaires que du fanatisme de Trajan. Un tremblement de terre venait de jeter à bas une moitié de la ville : la foule accusa les chrétiens de ce désastre, et des paroles imprudentes avaient bien pu attirer cette accusation sur leur tête. L'empereur céda à la passion du peuple et lui accorda une victime. Faiblesse qu'il faut regretter et condamner ; mais elle n'a pas de quoi nous surprendre et l'on ne peut guère s'indigner contre Trajan parce qu'il n'a pas su dominer entièrement les préjugés de son époque.
Quoi qu'il en soit, le duel, nous l'avons dit, est ouvert entre la religion de l'antiquité et la foi nouvelle, entre l'ancien régime de l'humanité et la civilisation que le christianisme vient apporter au monde.
Dès ce moment on peut prévoir l'issue de la lutte et par avance désigner le vainqueur.
Cette société, qui prétend proscrire le Christianisme, y est déjà gagnée en partie et sur certains points lui a elle-même frayé les voies. C'est là une idée que le beau livre de M. Havet, sur les origines du Christianisme, a mise en pleine lumière : « Depuis la première et poétique expression de la piété filiale et conjugale, du
dévouement à l'amitié, à la famille, à la patrie, de la charité pour l'homme, pour le pauvre, pour l'esclave, que ron trouve déjà dans Homère, jusqu'à la philosophie de Platon, qui contient, non seulement en germe, mais en réalité, toute la théologie chrétienne et tout le mysticisme ascétique — jusqu'au stoïcisme de Sénèque qui contient à son tour toute la morale du Christ, — M. Havet nous fait voir cette âme chrétienne qui se dégage peu à peu de l'âme antique et prend conscience d'elle-même. Les pures conceptions des philosophes n'étaient, sans doute, bien connues que des esprits élevés : mais elles descendaient de là et s'insinuaient dans la foule par mille canaux invisibles : une sorte d'atmosphère religieuse se formait, où tout le monde s'habituait à vivre ; tout ce qui constitue le Christianisme, dogme, morale, pratiques, existait, et l'on ne connaissait pas encore le nom de Jésus. La croyance à un seul Dieu, à de bons et de mauvais démons, à l'efficacité de la prière, à l'âme, spirituelle et immortelle.... à la fin du monde, à la résurrection des morts, voilà pour le dogme, — la charité, la chasteté, l'amour de la retraite, le dégoût des affaires, le mépris du monde, l'aspiration ardente à une vie future toute spirituelle, le respect de la femme, de l'esclave, voilà pour la morale, — les temples, les chapelles, les images, un clergé organisé, des confréries, desprocessions, des purifications, des ex-voto, des miracles, voilà pour le culte ; l'Hellénisme avait inventé, appliqué tout cela (1). »
(1) Voir dans la Revue Nouvelle — 1" février 1885. — un article de M. Gouat, sur le livre de M. Havet : Le Christianisme et ses origines. — Les lignes que nous citons sont empruntées à cet article. — Nous croyons, avec M. Gouat, que YHellénisme a inventé tout cela, mais V Hellénisme mêlé d'éléments orientaux.
Mais pour faire éclore ces germes, frêles encore et épars, il fallait une chaleur plus vive que la lumière de la philosophie antique, pour faire lever cette pâte incohérente encore, il fallait un levain ; le monde antique portait en lui le mouvement qui a amené les temps modernes, il fallait y donner le branle.
Co fut la tâche du Christianisme.
Les Révolutions se préparent par les idées et s'accomplissent par les passions. — Le monde antique, comme lassé par un effort dïntelligence, ne s'attachait pas assez aux résultats qu'il avait atteints ainsi : il sentait le besoin d'une foi qui les vînt consacrer. « Or la religion nouvelle s'interdisait soigneusement toutes
les recherches physiques et métaphysiques toutes
les questions sur la nature et la substance de Dieu, toutes les hypothèses sur les lois et les forces de la nature et sur l'action du monde invisible, toutes les discussions sur la destinée en opposition avec la Providence. Elle ne disait qu'un fait et n'offrait qu'une espérance : or, l'homme avait besoin d'une pierre pour reposer sa tête. Il lui fallait un fait miraculeux, pour que, délivré du tourment du doute, il pût respirer, reprendre des forces et commencer ensuite le grand travail intellectuel (1). »
De même dans l'ordre social et moral, « ce qui a précipité la révolutien chrétienne, ce sont les souffrances et les ressentiments des multitudes opprimées, des vaincus, des mécontents, des esclaves, »
Cette transformation du monde ancien était nécessaire : elle fut bienfaisante et la reconnaissance de
(1) Benjamin Constant. Article Christianisme d&nsV Encyclopédie Moderne.
l'histoire est assurée au Christianisme qui l'a accomplie.
Mais il serait injuste d'oublier ceux qui y avaient travaillé avant lui, et bien que la philosophie antique n'ait pas conduit cette œuvre jusqu'à son terme, nous lui paierons notre tribut de gratitude, en indiquant dansle chapitre suivant ses tentatives et ses travaux au premier siècle de l'ère chrétienne.
Sommaire. — Dés le début de l'empire décadence de l'esprit scientifique. — Discrédit des philosophes sous les premiers (Jésars. — Réaction en leur faveur au temps de Trajan. — Mais les tendanci s de la philosophie à cette époque ne cessent pas d'être exclusivement pratiques. — Les philosophes sont surtout professeurs, directeurs de conscience, prédicateurs populaires. — Les thaumaturges.
Ce que deviennent les écoles. Décadence de l'épicurisme. — Grande faveur du stoïcisme : ses causes. — Les grands représentants de cette doctrine : Dion Chrysostome, Ëpictète. — Exposition de la doctrine stoïcienne. — Originalité d'Épictète. — De l'influence du Stoïcisme sur le progrès de la législation romaine.
Gomment le Néo-Platonisme se substitue au Stoïcisme. — Plutarque. — Exposition de ses idées.
Pourquoi la philosophie ne pouvait empêcher l'avènement du Christianisme et comment elle a servi la religion nouvelle.
Jll
« Le monde, à l'époque romaine, dit M. Renan, subit une décadence scientifique et accomplit un progrès de moralité (1). » La philosophie a contribué à ce progrès mais n'a point échappé à cette décadence.
Son insuffisance s'explique par ses origines mêmes. « Importée de la Grèce à Rome, de même que l'art et la littérature, elle y eut un développement trop rapide. L'esprit romain est arrivé d'un coup aux dernières solutions de la philosophie hellénique, sans franchir les degrés intermédiaires. Moins subtil que l'esprit Grec, manquant de nuances, il a tout de suite traduit, dans sa prose précise, cette dialectique qui combinait avec art des éléments hétérogènes et permettait d'être à la fois Platonicien et sceptique, ou bien Epicurien et tempérant. A Rome, chaque école fut contrainte de manifester tout de suite toutes les conséquences de ses principes, au risque de se frapper de mort elle-même (2). »
(1) Renan, Les Apôtres.
(2) De Pressensé, Histoire des trois premiers siècles de r Église.
On a souvent marqué l'antipathie du caractère romain contre le génie spéculatif; cette antipathie, qui exista de tout temps, s'accentua encore à l'époque de l'empire, « En tout sens, dans ces jours de découragement, l'humanité s'abandonne. Ce qu'elle surprend en elle de curiosité ou de hardiesse, elle le désavoue, elle a honte de l'industrie, comme de la science, elle maudit le travail des métaux, elle condamne enfin la navigation, comme une audace sacrilège (1). »
Audax omnia perpeti Gens humana ruit per vetitum nefas.
Sénèque en terminant son livre des Recherches sur lanaiure, seplaint qu'on ne se soucie plus d'apprendre, ni de savoir : « Aussi, ajoute-t-il, loin de faire des découvertes sur ce qui avait échappé aux anciens, on laisse se perdre bien des vérités qu'ils avaient trouvées. » Lui-même, d'ailleurs, ne renouvela point cet effort d'investigation scientifique qu'il avait tenté en écrivant cet ouvrage des Quœstiones naturales. Le cri de Virgile
Félix qui potuit rerum cognoscere causas
est resté sans écho.
Non seulement les Romains négligeaient les hautes études philosophiques : ils professaient à leur égard un dédain bien marqué. Sur ce point, les hommes instruits ne pensent pas autrement que le vulgaire. Tacite passe à Helvidius Priscus, d'avoir appliqué son esprit à la philosophie: mais parce qu'il l'a conçue comme une préparation aux devoirs de la vie civique (2). Pline le
(1) Havet, Origines du Christianisme : VEellènisme (tome II),
(2) Tacite, Histoires, III, 81.
Jeune, qui pourtant pousse si loin l'amour des choses de l'esprit, loue Titus Ariston « de ne point courir les gymnases et les portiques pour charmer par de longs débats l'oisiveté des autres et la sienne. Les affaires, le barreau l'occupent tout entier. Il plaide pour les uns, il donne des conseils aux autres; et cependant, il ne le cède à aucun philosophe en probité, en désintéressement, en justice (1). » Quintilien, en sa qualité de rhéteur, a contre la philosophie des préventions qui vont jusqu'à la haine : aussi ne manque-t-il point de se faire l'interprète de l'opinion publique en opposant le citoyen véritablement sage, qui se préoccupe non pas de discussions oiseuses, mais de l'administration publique, aux philosophes n'ayant souci que de s'y soustraire le plus possible, comme à tous les devoirs civiques en général (2). Enfin Lucien, si capable de tout comprendre, raille lui aussi ceux qui se vouent aux études spéculatives. Il nous représente un certain Hermotime : le pauvre homme, vingt ans durant, a pâli et maigri sur les livres des philosophes ; en fin de compte, comme Bouvart et Pécuchet, leshéros de Flaubert, il s'aperçoit que pour faire choix de la meilleure des philosophies,il faudrait pouvoir les examiner toutes et que trois cents ans ne suffiraient pas à cette besogne. D'ailleurs ceux qui étudient la philosophie ne visent pas à ce qui est le but suprême, la tnanifestation du savoir par des actes, mais à un épluchement de mots, à des questions insolubles, à des querelles misérables. « Au lieu de cherchera cueillir les fruits, ils s'échinent
(1) Pline le Jeune, Lettres I, 22.
(2) Quintilien, Inst. Or. XI, i, 35, XII, 2. 6. 7.
pourFécorce, et se jettent mutuellement à la figure les feuilles de l'arbre (1). »
Tandis que la philosophie et les philosophes sont ainsi dédaignés par le monde, le pouvoir les tient en défiance. Sous les Césars, sous les Flaviens, ils connurent plus d'une fois la persécution. — La foule regarde les philosophes comme des inutiles, les princes les tiennent pour des révolutionnaires (2). On pourrait dresser une assez longue liste des condamnations à la mort ou à l'exil qui furent prononcées contre certains d'entre eux : il suffira de rappeler les plus nobles victimes, les Rubellius Plautus, les Thrasea, les Helvidius Priscus, les Sénécion. On sait de reste que, sous Domitien les philosophes furent expulsés en masse; le Néron chauve voyait en eux des républicains ou du moins des ennemis du gouvernement établi. Situation peu encourageante ! victimes de l'injustice d'un pouvoir arbitraire, ils n'en peuvent appeler à l'équité, ni même à la compassion de l'opinion publique ; la société comtemporaine ne sent aucun intérêt pour eux ; et, à leur égard, n'est pas en fond de pitié.
L'avènement de Nerva et de Trajan fut le signal d'une réaction complète contre les actes et les tendances du règne précédent. Cette réaction profita aux philosophes. Les bannis furent rappelés : on glorifia les victimes. Les morts héroïques de tant de nobles citoyens forcèrent au respect, sinon pour leurs doctrines, au moins pour leurs personnes. Tacite qui, nous l'avons vu, n'aimait pas la philosophie, gravait pour la pos-
(1) Lucien, Hermotime.
(2) Sénèque, dans plusieurs de ses lettres à Lucilius, s'efforce de prouver que les philosophes ne sont point les ennemis du pouvoir.
térité les traits de ces martyrs de la conscience (1), Trajan, par sa façon de traiter les philosophes, contribua très fort à dissiper la défaveur qui pesait sur eux : « De quelle considération, lui dit Pline dans le Panégyrique, n'enyironnez-YOus pas les philosophes! comme vous avez ranimé, vivifié, rendu à leur patrie ces nobles études que la barbarie des derniers temps punissait de l'exil, alors qu'un prince dont la conscience était souillée de tous les vices bannissait, moins peut-être par aversion que par honte, des sciences ennemies du vice! Ces mêmes sciences, vos bras leur sont ouverts ; vos yeux, vos oreilles en font leurs délices; ce qu'elles recommandent vous le pratiquez; vous les chérissez autant qu'elles vous honorent (2). » Dion Chrysostome, qui avait été proscrit par Domitien, était accueilli avec la plus haute distinction dans le palais du nouvel empereur ; il prononça devant le prince et sa cour un discours sur les devoirs de la royauté ; il ne veut point flatter et ne flatte pas en effet. On l'écoute avec intérêt, avec respect; on l'encourage à renouveler sa tentative"; il y consent et à chaque occasion nouvelle, obtient le môme succès. Bientôt Trajan l'a admis dans son intimité et l'on a pu dire par un rapprochement qui n'a rien de forcé que Dion fut l'aumônier ou tout au moins le prédicateur ordinaire de la cour à cette époque (3).
Ainsi les préjugés contre les philosophes vont s'effaçantde jour en jour. Ils avaient été jusqu'alors mis en
(1) Voir surtout le beau récit de la mort de Thraséa à la fin du XVI" livre des Annales.
(2) Pline, Panégyrique, 47.
(3) C'est M. Duruy qui appelle Dion l'aumônier de Trajan.
dehors de la société ; ils y prennent sous les Antonins une place honorable. Etre philosophe, cela devient une profession (1). Adrien crée à Rome des chaires de philosophie, entretenues aux frais de l'État; Antonin suit cet exemple, et Marc-Aurèle, enfin, installe la philosophie sur le trôné.
Mais cette réhabilitation des philosophes ne s'est point accomplie sans qu'ils aient fait des concessions : le jour où l'opinion publique les a acceptés, c'est qu'ils ont subi sa pression et consenti à se plier à ses exigences.
Dès ce moment nulle trace d'aspiration spéculative, plus aucune ambition scientifique, — ce renoncement, cette abdication, dès le temps de Néron, les philosophes commencent à s'y résigner. Sénèque, que nous avons entendu plus haut, exhaler une noble plainte sur l'apathie intellectuelle des hommes de son temps, n'essaie pas de lutter contre le courant. Bien plus, lui-même fait chorus avec le vulgaire ; il écrit à Lucilius une lettre qui est véritablement un discours en règle contre les études libérales. « Jusqu'à un certain point, il respecte les hautes spéculations mathématiques comme une dépendance de la philosophie et encore n'y voit-il que des préparations accessoires à la seule science qui achève l'homme, la science morale. Mais il fait très bon marché de la philosophie, de l'histoire, de la géométrie même et de l'astronomie prises dans le détail. Il y a surtout une science qu'il ne comprend même pas, c'est la critique (2). » Ceux qui se préoccupent des grands problèmes, sont à ses yeux comme ces enfants qui
(1) Pline le Jeune a dit en parlant d'un philosophe : professio sapientiœ, et, dans ce passage, le mot 2irofessio a, le sens de métier.
(2) Havet, Orig. du Christ: l'Hellénisme (tome II).
embrouillent des nœuds pour avoir occasion de les défaire : « nectimus noclos, acdeinde dissolvwius (1). » Il formule brutalement ses conclusions : « Pour avoir une âme saine il ne faut guère d'étude : en toute chose, et même en philosophant, nous nous dépensons en superfluités; nous portons notJfe intempérance générale jusque dans les travaux de l'esprit, et nous n'étudions pas pour devenir des hommes, mais pour rester des écoliers (2). »
Sénèque,du moins, n'avait pas toujours pensé ainsi; peut-être n'en arrive-t-il là que par lassitude, par désespoir de venir à boutMe l'inertie générale.
Mais ceux qui philosophèrent après lui ne paraissent pas avoir jamais eu d'autre sentiment. Musonius ;Rufus déclare qu'il ne faut pas d'étude à celui qui veut être un bon philosophe; l'amas des raisonnements et des démonstrations ne sert de rien, dit-il, sinon à gonfler d'orgueil les sophistes (3). Pline le Jeune, dans un moment de ferveur, se sentait attiré vers une vie studieuse et contemplative. Qui l'en détourna? un philosophe, Euphrate. « Enchaîné à un emploi aussi important que fâcheux, je passe ma vie à siéger sur un tribunal, à
répondre à des requêtes, à faire des règlements Je
m'en plains quelquefois à Euphrate et il essaie de me consoler : « C'est, dit-il, la plus noble fonction de la philosophie, que de mettre en œuvre les maximes des philosophes, que de prendre en main les intérêts publics, d'apprécier, de faire éclater la justice et de la rendre. » — Voilà le seul point où il ne me persuade pas. Je suis
(1) Sénêque, ad Lucil. XLV.
(2) Sénêque, ad Lucil. GVI.
(3) Cité par Stobée. Serm. LVI. 18.
encore à comprendre que de semblables occupations puissent valoir le plaisir de passer tout le jour à l'entendre et à étudier (1). » Epictète veut que le stoïcien étudie la logique , mais c'est uniquement parce qu'à ses yeux elle se rattache à la morale par un lien très étroit : « se tromper est une faute )).'Quant à l'étude, à la science en elles-mêmes, il les prise assez peu : « Montre-moi tes progrès. Si je disais à un athlète : « Montre-moi tes épaules, » et qu'il me répondit : « Voici les plombs dont je me sers, — Va-t-en voir ailleurs avec ces plombs, lui dirais-je. Ce que je veux voir, c'est le parti que tu sais en tirer. » Toi de même, tu me dis : « Prends ce livre de Ghrysippe sur la volonté et vois comme je l'ai lu. » Esclave, ce n'est pas là ce que je cherche, mais ta façon de te porter vers les choses ou de les repousser, de les désirer ou de les fuir... Si elle y est conforme, montrele-moi et je te dirai que tu es en progrès (2) ».
Mais en renonçant ainsi à certaines provinces de son domaine, la philosophie voulait du moins occuper plus pleinement celles qu'elle se réservait, les embrasser pour ainsi dire d'une étreinte plus forte ; elle se détournait de l'idéal, elle s'interdisait les grands problèmes et se confinait dans la pratique ; mais là elle chercha à exercer son action avec toutes les chances possibles de succès. Bornant son ambition à appliquer les principes de sagesse découverts par la pensée grecque, elle se mit en peine de faire réussir ces applications.
Pour atteindre ce but il lui fallait d'abord démêler les tendances des hommes de ce temps; elle ne manqua point à cette tâche. Les philosophes de l'époque Anto-
(1) Pline le Jeune, Lettres. I 10.
(2) Epictète, Entretiens, VI.
LA PHILOSOPHIE loi
nine ont compris à merveille qu'à ce moment les exigences intellectuelles sont faibles, mais les besoins du cœur impérieux; que les générations contemporaines sont travaillées par de vagues aspirations religieuses et par un ardent désir de perfection morale. Ainsi la philosophie devint avant tout pratique et édifiante.
Ce dessein d'exercer une intluence, non plus sur les esprits, mais sur les âmes, non plus sur les pensées, mais sur les actes, sur la conduite, se marque par bien des traits.
Il faut noter tout d'abord ce fait, que les philosophes n'emploient plus alors la langue latine, mais enseignent et écrivent en grec. Sans doute les plus remarquables, Epictète, Dion Ghrysostome, Plutarque, sont d'origine hellénique ; mais, sous Néron, Gornutus (1), plus tard Musonius Rufus (2), Favorinus (3), etc.. Africains, Gaulois, Romains, ne se servent que de la langue de Démosthène et de Platon. Plutarque nous a avoué qu'il ne savait guère le latin ; mais il est bien probable que Dion Ghrysostome et Epictète auraient pu, s'ils l'avaient voulu, mettre en œuvre l'idiome du Latium, quand ils s'adressaient, à Rome, à leurs auditoires populaires. Ils ne l'ont pas fait. Pourquoi? — Pourquoi cette langue, que Gicéron avait façonnée avec tant d'éclat pour le service de
(1) Gornutus, né à Leptis. — Consulter sur ce philosophe M. MARTHA(Le5 Moralistes latins — article sur Perse).
(2) Musonius, né au i" siècle, fut compromis dans la conspiration de Pison, relégué dans l'île de Gyare par Néron. Rappelé à Rome par Vitellius, il fut excepté par Vespasien de la mesure qui bannissait les philosophes.
(3) Favorinus, né à Ai'les, mourut vers l'an 135. Il avait composé entre autres ouvrages des tropes ^jj/rr/ioMîeH^, dont on trouve quelques fragments dans Diogéne Laerce.
la propagande philosophique, que Sénèque venait d'illustrer par son prosélytisme moral, était-elle abandonnée par les nouveaux maîtres de la sagesse? — C'est qu'à ce moment,si(( Rome, par son génie politique et la puissance de ses institutions, possède et gouverne le monde, la Grèce par les arts, par sa littérature, par sa langue devenue universelle, est la souveraine maîtresse des esprits et de l'opinion ». C'est la langue grecque qui sert de trait d'union entre les très diverses parties de cette société cosmopolite. A Rome même, dans une de ces conférences alors à la mode, on n'est pas sûr d'avoir un auditoire où la majorité entende le latin. Mais des Grecs grécisants, le philosophe Euphrate (1), le rhéteur Isée (2) sont entendus, sont écoutés et connaissent, non pas seulement les succès d'estime, mais les triomphes de la vogue. Sénèque avait pu écrire en latin; il ne s'adressait qu'à une élite aristocratique de la société de Rome : les philosophes nouveaux venus parlaient le grec parce qu'ils voulaient exercer leur influence sur le monde romain tout entier.
Rien de plus aisé et môme de plus agréable que le rôle de conseiller amateur en matière de morale ; comme on n'a point de mandat, on échappe à toute responsabilité: qui vous consulte, vous marque de la déférence; peut-on vous garder rancune si les conseils donnés ont un mauvais succès, alors que vous n'aviez d'autre autorité que celle qu'on voulait vous prêter? Et d'ailleurs ces conseils qu'on écoute souvent, si rarement on les suit ! Il n'en va pas ainsi, et c'est justice, pour l'homme qui fait profession de diriger ses semblables. Un passant
(1) Pline le Jeune, Lettres, 1, 10.
(2) Id. Lettres, II, 3.
officieux vous met dans une fausse route ; vous ne lui tenez pas rigueur. Un guide patenté vous égare : désormais il n'aura plus votre confiance ni votre pratique. Or, nous l'avons dit, à l'époque des Antonins, la philosophie morale était devenue une profession. De cette profession les philosophes pouvaient avoir les bénéfices ; ils en avaient aussi les charges. Il leur fallait être prêts à donner des avis en toute occasion : se présentait-il un cas de conscience délicat ou embarrassant, personne n'eût compris qu'ils pussent hésiter. Directeurs de conscience,ils l'étaient, on l'a dit (1); et, comme aux modernes directeurs de conscience, ce qu'on leur demandait, c'était moins des principes, une règle générale, que des recettes morales, pour ainsi dire, que des solutions toutes prêtes pour les difficultés particulières, et les problèmes qui se posent tous les jours à une âme timorée et scrupuleuse. Comme les philosophes de ce temps s'occupaient avant tout de morale appliquée, ils furent bientôt contraints de devenir des casuistes, et dans leur désir d'agir sur leurs contemporains, ils ne résistèrent point à ces exigences. Aulu-Gelle nous a conservé sur ce point une bien amusante et bien caractéristique anecdote. Le gouverneur de Crète, nous conte-t-il, alla voir un jour, avec son père, le fameux philosophe Taurus. Quand les deux nobles personnages eurent été introduits, on n'apporta d'abord qu'une chaise ; de là grand embarras et grand débat : l'un et l'autre faisaient difficulté pour prendre ce siège. Le fils voulait le céder à son père par respect, le père ne voulait pas laisser debout un magistrat du peuple romain. Ils disputaient ainsi, quand survint Taurus ; le philo-
(1) Voy. Martiia, Moralistes romains (article sur Sénèque).
sophe profita de la circonstance pour traiter doctement la question; il chercha à établir par une discussion savante lequel devait s'asseoir le premier, et leur fit à ce propos une leçon, qui ravit les auditeurs. Aulu-Gelle ne nous dit point si le philosophe parla debout; on peut le supposer, et il nous semble que le gouverneur de Crète n'eût point commis une impertinence, en disant à ce discoureur, comme don Juan à don Luis: «Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler (1). » Mais Aulu-Gelle rapporte fort sérieusement cette scène; acteurs, spectateurs, narrateur, tous restent graves. Preuve manifeste que la casuistique est devenue pour les hommes de ce temps une habitude favorite et une affaire d'importance.
Un autre trait qui nous montre à plein que la philosophie est descendue des sommets pour se mêler à la foule des hommes et pour agir sur les masses, c'est qu'elle se met en peine d'acquérir l'art de la parole. — Entre la philosophie et l'éloquence, il y avait eu naguère divorce. Quintilien, qui vivait peu de temps avant Trajan, est toujours en fond de dédaigneuses récriminations contre les philosophes. Sous les Antonins une réconciliation s'accomplit, et ce n'est pas l'art oratoire mais la philosophie qui fait les avances et les frais. Fronton gourmande très fort Marc-Aurèle d'avoir abandonné l'étude du bien-dire pour celle du bien-vivre : mais il semble que ceux qui philosophèrent alors n'en usèrent point comme le sage couronné, — Ils ne cherchèrent pas seulement à être éloquents, mais se firent littérateurs, rhéteurs, grammairiens. Favorinus, si fort goûté pour ses belles homélies morales, suivait en lit-
(1) Voy. Molière, Don Juan ou le festin de Pierre, IV, G.
tératurelamode du jour, et, comme Fronton, était atteint de la manie de l'arctiaïsme. Il prisait très haut l'antique liistorien Glaudius Quadrigarius; il avait étudié en piiilologuelaloides XII Tables et en expliquait les termes obscurs ; sur un seul vers il décidait qu'une pièce était de Plaute et ne saurait être d'un autre. Euphrate, si loué de Pline le Jeune, semble surtout avoir été un beau parleur : « On est si charmé de l'entendre qu'après même qu'il vous a persuadé, vous voudriez qu'il eût à vous persuader encore (1). » Il est évident que bien des philosophes de cette époque, en prétendant se faire un instrument de l'éloquence, devinrent les dupes et les esclaves de la rhétorique.
Epictète se plaint de ce travers avec son ordinaire impétuosité. « Aujourd'hui, dis-tti, j'ai eu beaucoup plus d'auditeurs! — Oui, beaucoup. Cinq cents, ce me semble. — Vous ne savez ce que vous dites, mettez-en mille. Jamais Dion n'en a eu autant. Et comment les aurait-il? Puis comme ils écoutent ma parole! C'est que le beau agit jusque sur les pierres elles-mêmes! » Et c'est là le cas d'un philosophe ! Ce sont là les sentiments du futur bienfaiteur de l'humanité! C'est là l'homme qui a écouté la raison, qui a lu les livres socratiques comme on lit des livres socratiques, et non pas comme on lit des livres de Lysias ou d'Isocrate... comme on lit des chansonnettes (2)! » Il sait par expérience que le public est en cette affaire le complice des pseudo-philosophes qui s'adressent à lui : « J'ai une
(1) Pline le Jeune Lettres, 1, 10.
(2) ^viQTtiE, Entretiens. (Voy.ManKelet c\h-a.its des Entretiois traduits par M. Gixyau, chez Delagrave. Nous devons beaucoup à l'excellente introduction que M. Guyau a mise en tête de cet ouvrage.)
fausse opinion, arrache-la-moi. ïu es dans un faux préjugé, souffre que je le guérisse. Voilà ce que c'est que de causer avec un philosophe. — Au lieu dô' cela, tu me rends une visite, et, mal payé de ta peine, tu t'en retournes en disant : Epictète n'est pas grand chose. Qu'il parle grossièrement ! Il ne sait pas seulement sa langue! — Est-ce là de quoi il s'agit? Voilà comme sont faits les hommes : ils cherchent de beaux parleurs, et ils sont tous les jours ensemble comme dea statues, sans se connaître, sans s'examiner les uns les autres et sans se rendre meilleurs. L'amusement ou la curiosité font tous nos empressements et tous nos commerces (1)..> Mais ce héros du stoïcisme, ce saint païen si prêt à tous les renoncements, si détaché de toutes les vanités humaines, en proscrivant les abus de la rhétorique, ne condamne pourtant point l'usage de l'art ora toire, parce qu'il sait combien il sert la diffusion de lad doctrine. Sans doute il se moque de ceux qui pour faire une exhortation morale « commencent par disposer uiq millier de sièges, invitent les gens à venir les entendre puis, élégamment drapés dans leurs robes ou dan^ leurs manteaux, se juchent sur des coussins et racontent de là la mort d'Achille ». Mais il reconnaît aussi que V Exhortation est un genre oratoire, et il se défend très fort de mépriser l'art de la parole. « Le talent de la parole est-il sans utilité et sans profit? A Dieu ne plaise! Le croire serait une folie, une impiété, un^
(1) Epictète, Entretiens. — Cette traduction est empruntée ao livre de M. Fouillée : Manuel d'Épictète. Traduction Naigeon revue, avec introduction, notes, extraits et éclaircissements (che Belin). — Gomme le précédent, ce livre classique nous a été fori utile pour tout ce qui regarde Epictète.
ingratitude envers Dieu. » (1) De tels passages écrits par un pareil homme prouvent bien que de jour en jour la philosophie devient plus oratoire et font prévoir le moment tout voisin où Apulée la confondant avec la rhétorique, la définira : une science qui a pour but d'enseigner autant à bien dire qu'à bien vivre, disciplina i^egalis tam ad hene dicendum quam ad Jjene vivendum reperta.
Enfin, pour ne point choquer cette société si tourmentée par les aspirations religieuses, les philosophes de ce temps s'interdisent d'être agressifs contre les pratiques cultuelles ; pour se la concilier, ils se montrent môme volontiers dévots. Sénèque n'était guère éloigné de proscrire tout culte extérieur : «La religion, c'est d'abord de croire aux Dieux, puis de leur rendre ce qui leur appartient, la grandeur et ensuite la bonté, sans
laquelle il n'y a pas de grandeur Veux-tu te rendre
les Dieux propices ? sois bon : c'est les honorer assez que de les imiter. » Et ailleurs : « Ne voulez-vous pas
vous représenter Dieu tel qu'il est? Gomme un ami
qui n'est jamais bien loin, qu'il faut honorer, non à force de sang versé et de victimes égorgées, mais par un cœur pur et une bonne résolution. Il ne s'agit pas de lui bâtir des temples en entassant pierres sur pierres ; c'est à chacun à le consacrer dans son cœur. » Bien différent est le langage d'Epictète (2) : « Il faut toujours faire les libations, les sacrifices et les offrandes selon les rites de son pays, avec pureté, sans retard et sans négligence, sans parcimonie et sans prodigalité. » — Un jour que Dion Ghrysostome assistait aux jeux olym-
(1) Voy. Traduction Guyau, p. 198.
(2) Voy. Epigtète, Manuel (XXXI à la fin).
piques, déguisé sous un costume de mendiant, il vint tout à coup à être reconnu : aussitôt entouré on lui demande une de ces improvisations qui l'avaient rendu célèbre. Il fut obligé de se rendre, et de quoi parla-t-il alors à ces descendants de Socrate et de Platon, si affinés, si cultivés, si capables d'entendre les enseignements philosophiques ? « Il prononce un discours admirable sur les attributs de Jupiter, dont la statue, faite, dit-on, par Phidias, est sous ses yeux, et dans un commentaire poétique il interprète la pensée du grand artiste et montre toutes les vertus du Dieu qui respirent dans sa sublime image (1). » Plus on avance dans le temps et plus cette tendance dévotieuse s'accuse, Apulée emporte avec lui dans ses vovages une petite statue d'un dieu, et, les jours de fête, il ne manque pas de lui offrir de l'encens. Le long de sa route il visite tous les sanctuaires et se fait initier à [toutes les cérémonies. Ce brillant rhéteur, ce docte philosophe ressemble parfois à un naïf pèlerin du moyen âge.
Tout préoccupés par cette ambition d'avoir une action immédiate et directe sur la société contemporaine, ceux qui s'attachent à une école non seulement font leur profession de philosophie, mais font de la philosophie leur profession. Etre philosophe, nous l'avons dit, cela devient un métier et c'est un métier qui comporte des spécialités diverses.
L'enseignement public, la direction de conscience, la prédication populaire, telles étaient depuis longtemps déjà les diverses formes de l'activité philosophi(iue; elles prennent alors un caractère encore plus arrêté et une extension plus générale.
Certains philosophes ouvrent des écoles gratuites ou
(1) Martha, Moralistes. . . (art. Dion Chrysostome).
payantes. Citons au temps de Trajan, cet Euphrate dont Pline nous a déjà fait l'éloge. Nous ne nous refusons pas à croire à sa sagesse; mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que plus encore qu'un sage admiré, il voulut être un professeur goûté. Voyez comme il soigne sa parole et s'efforce d'avoir le physique de l'emploi : « Il a tout à la fois de la finesse, de la solidité et de la grâce dans la discussion ; souvent même il reproduit le sublime et la majesté de Platon, Il règne dans ses discours une abondance, une variété qui enchantent, et surtout une douceur qui séduit et entraîne les plus rebelles. A ces qualités il joint une haute taille, un beau visage, une longue chevelure et
une grande barbe blanche Sa tenue n'a rien que
d'engageant ; son air est sérieux, sans être chagrin, son abord inspire le respect, sans imprimer la crainte(l). » Voilà vraimentun beau professeur de philosophie ! Il n'eut pas besoin de forcer le succès ; mais on voit aisément qu'il ne négligea point de le chercher.
D'autres plus modestes, comme Epictète ou Nigrinus, qui a imposé le respect à Lucien, le grand railleur des philosophes, aiment mieux rester dans leur pauvre demeure et, là, distribuer des avis, des encouragements, des consolations, préparer à la vertu ceux qui leur confient la direction de leur âme. Quelques-uns s'attachent à un homme, à une famille dont ils deviennent les amis, les 7noniteurs. Un morceau de Dion Ghrysostome nous fait entrevoir combien leur rôle pouvait être actif : « Gomme on n'achète les remèdes que dans une grave maladie, ainsi on néglige la philosophie tant
(1) Pline le Jeune, Lettres, 1. 10.
qu'on n'est pas trop malheureux. Voilà un homme riche ; il a des revenus ou de vastes domaines, une bonne santé, une femme et des enfants bien portants, dU' crédit, de l'autorité, eh bien, cet homme heureux ne se souciera pas d'entendre un philosophe ; mais qu'il perde sa fortune ou sa santé, il prêtera déjà plus facilement l'oreille à la philosophie : que maintenant sa femme, ou son fils ou son frère, vienne à mourir, oh ! alors, il fera venir le philosophe ; il l'appellera pour en obtenir des consolations, pour apprendre de lui comment on peut supporter tant de malheurs. »
Il en est enfin qui ne bornent pas leurs prétentions à enseigner un auditoire d'élèves ou à guider dans la vie quelques disciples choisis. Ceux-là veulent entrer en communication avec la foule et font descendre la philosophie sur Y agora ou le /"on^m. Mettant à profit ce goût pour la parole publique qui, dans le monde romain hellénisé, a survécu à la ruine de la liberté, ils vont de ville en ville, ils font entendre au peuple assemblé des dissertations sur de grands lieux communs de morale. Les meilleurs se font de leur mission une très haute idée ; ils ont le respect d'eux-mêmes et de leurs auditeurs ; ils veulent que leur vie soit digne du ministère vénérable dont ils se croient investis. Si, par surcroit, ils ont du talent oratoire (et le fait n'est pas rare), les grands personnages, les princes mêmes les engageront à abandonner pour un moment leurs auditoires populaires et à se faire entendre devant un public aristocratique ; ainsi, Dion Ghrysostome, après avoir mené une existence nomade d'orateur philosophe, fut engagé, nous l'avons vu, à parler devant Trajanet sa cour. Chez lui nous voyons nettement l'idée que ces missionnaires païens concevaient de leur apostolat. « Dion prétend
faire de Y éloquence sacrée, 7:ç>6p&-qci.^j ispàv ; il appelle le philosophe prêcheur l'interprète véridique de la nature immortelle, xpo(p/(Tr,v t?jç dcOavàTou (pyaewç àXrjôéaTaxov (1). » On croirait entendre Bossuet dans son sermon sur laparole de Dieu. Mais entre le talent d'un Bossuet et celui d'un Dion la distance est grande : si on voulait rapprocher l'orateur ancien des prédicateurs de la chaire chrétienne, c'est plutôt à Massillon qu'il faudrait songer, — mieux encore à Mascaron. Le petit père André (2) eut aussi, par avance, des émules dans l'antiquité païenne : comme lui, certains philosophss anciens, affectaient de parler à la foule un langage d'une trivialité de haut goût. Les paroles cyniques ne leur répugnaient pas : ils ne reculaient point devant les apostrophes injurieuses. Leurs procédés pour faire adopter leurs enseignements ressemblaient un peu à ceux qu'employait Mangin pour débiter ses crayons. Beaucoup sans doute furent sincères et croyaient servir ainsi les intérêts de leur doctrine ; mais souvent aussi il n'y avait que du charlatanisme daijs cette éloquence qui voulait paraître sans apprêt, de même que le costume dont ils s'affublaient ne fut parfois qu'un déguisement. On a dit dans les temps modernes : « l'habit
(1) Martha, AforaZiSies. .. (art. Z)io» Chrysostome) .
(2) Prédicateur du XVII' siècle, célèbi'e par ses saillies bouffonnes. Citons la suivante, spirituelle, sans grossièreté : * Le Christianisme est comme une grande salade; les nations en sont les herbes; le sel, les docteurs; le vinaigre, les macérations; et l'huile, les bons pères jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon père jésuite? — Allez à confesse à un autre, il vous dira : vous êtes damné, si vous continuez. Un jésuite adoucira tout. Puis l'huile, pour peu qu'il en tombe sur un habit, s'y étend et fait insensiblement une grande tache. Mettez un jésuite dans une province, elle en sera enfin toute pleine. »
ne fait j^as le moine ». On peut dire alors : « Le manteau ne fait pas le philosophe ». Epictète nous a édifiés à ce sujet. Voici comment il fait parler un personnage qui veut jouer ce rôle de prédicateur populaire : « Je porte dès maintenant, dis-tu, un manteau grossier. J'en porterai un encore alors. Je dors dès maintenant sur la dure; j'y dormirai encore alors. J'y joindrai une besace et un bâton ; et je me mettrai à me promener, en interrogeant et en insultant tous ceux qui se trouveront devant moi. Je ferai des reproches à tous ceux que je verrai s'épiler la tête, s'arranger les cheveux, ou se promener avec des vêtements écartâtes (1). »
Et Epictète s'indigne que de pareils comédiens puissent faire des dupes :« Est-il une profession dont on juge sur les vêtements et sur la chevelure? Quelle est celle qui n'a pas ses objets d'étude, sa matière et sa fin ? Qu'est-ce qui est donc la matière du philosophe? Son manteau? non, mais sa raison. Et quel est son but? De porter un manteau ? non, mais d'avoir une raison saine. Et quels sont les objets de ses études? Les moyens d'avoir une longue barbe et une chevelure épaisse? Non, mais bien plutôt, comme dit Zenon, la connaissance des éléments du raisonnement, de la nature de chacun d'eux, de leurs rapports les uns avec les autres, et de ce qui en .est la conséquence. — Malheureusement ceux qui ont ce titre de philosophe eh cherchent eux-mêmes la justification dans les choses vulgaires. Dès qu'ils ont pris le vieux manteau et laissé pousser leur barbe, les voilà qui disent : «Je suis philosophe ». Personne pourtant ne dira : ce Je suis musicien, » parce qu'il aura acheté un archet et une harpe, ni « je
(1) EviciÈTE, Entretiens (Trad. Guyau, p. 159).
suis forgeron, » parce qu'il en aura pris le bonnet et le tablier (1). » — Mais, malgré tout, les dupes ne manquaient pas autour de ces charlatans de morale. C'est bien de prêcheurs de cette espèce que nous parle Juvénal quand il flétrit les gens qui jouent l'austérité des Gurius et commettent tous les désordres des bacchanales.
Qui Curios simulant et hacchanalia vivunt (2).
Peu de temps après Trajan, le fameux Pérégrinus remplit le monde du bruit de ses excentricités et de ses bizarreries. « Il allait par les rues sans vêtement, se barbouillait le visage de boue, se rasait la moitié de la tête, et dans les places publiques se donnait le fouet à lui-môme ou se faisait fustiger par les autres. Son audace, les injures qu'il lançait à tout le monde, même à l'empereur, le firent partout chasser, mais lui attirèrent l'estime et l'admiration du peuple (3). » — N'allons point pourtant, trop préoccupés des excès de ces sermonnaires] païens, condamner absolument leur tentative. Entreprendre ainsi de rendre les hommes plus heureux et meilleurs par une prédication morale, n'y a-t-il pas là, après tout, une idée généreuse ? On a pu douter de l'efficacité de cet enseignement : peut-être en. effet n'amena-t-il pas beaucoup de conversions. Mais du moins, pendant quelques instants, il arrachait les foules à leurs préoccupations vulgaires, et les élevait au-dessus de leurs instincts grossiers : à ce qu'il nous semble, un pareil résultat n'est point à mépriser.
A quelques-uns plus ambitieux, plus impatients ou peut-être plus intelligents des besoins de l'époque,
(1) Epictète, Entretiens (Trad. Guyau p. 172).
(2) Juvénal, Satires, II, 3.
(3) Maktha, Moralistes romains (art. sur Lucien).
cette prédication toute morale paraissait insuffisante. Ils jugeaient que le peuple aspirait moins à se faire des convictions qu'à se soumettre à des dogmes et à des croyances. Frappés par le spectacle de la fermentation religieuse qui régnait alors au sein du monde antique, persuadés que les imaginations étaient avides de mystérieux et de surnaturel, ils voulurent satisfaire ces aspirations. Au service de leur propagande ils ne mirent pas seulement la parole ; mais, pour mieux s'emparer des âmes, ils firent ou plutôt prétendirent faire des miracles. Tel fut cet Apollonius deTyane (1), qui, né, dit-on, la même année que le Christ, mourut sous Trajan, plus que centenaire. — Après avoir étudié à Tarse et flotté entre les divers systèmes philosophiques, il s'attacha au Pythagorisme. Mais ce n'était point un métaphysicien : de la doctrine il retenait surtout les pratiques extérieures et les observait dans toute leur rigueur, s'abstenant de viandes, gardant un silence de cinq années, marchant pieds nus, laissant croître sa barbe et ses cheveux, menant en un mot une vie d'abstinence, de chasteté, de contemplation, par laquelle il semblait rivaliser en austérité avec les premiers chrétiens. Il promenait son ascétisme à travers le monde; il essaya, dit-on, de pénétrer dans l'Inde pour s'initier aux doctrines des Brahmes. Gomme Mahomet, il avait un Seide, Damis, qui, rencontré en Assyrie, le suivit à travers toutes ses pérégrinations. Après avoir parcouru les principales villes de la Grèce, il arriva en Italie. A ce moment, Néron venait de rendre un édit contre ceux qui s'occupaient de magie et de
(1) Sur ce personnage voir Ghassano (Apollonius de Tyane, — chez Didier).
divination. Le philosophe ne recula point devant la persécution : comme les chrétiens, il alla au-devant du martyre. Traduit devant le consul Télésinus, il se vit expulser de Rome. Mais un grand bruit s'était fait autour de lui ; on rapportait qu'il avait ressuscité une jeune femme. Aussi une ardente curiosité l'accompagna dans ses voyages en Espagne, en Egypte. Accusé, sous Domitien, d'avoir fomenté dans ce dernier pays une révolte en faveur de Nerva, il fut obligé, sur l'ordre de l'empereur, de se raser la tête et le menton, et quelques années après il mourut à Ephèse, où il s'était fixé. Nul doute que ce singulier personnage ait exercé une action puissante sur les esprits. Son biographe. Philostrate, le met au-dessus de Socrate ; l'enseignement de Socrate, dit-il, laissait les hommes sur la terre, celui d'Apollonius les en détachait; Socrate savait bien des choses par l'entremise de son démon; Apollonius était lui-même un démon, un génie. D'ailleurs il faisait des miracles, ce dont Socrate eût été incapable. A la fin du iir siècle, on vit un homme d'Etat païen, Hiéroclés, composer un ouvrage où il opposait Apollonius à Jésus-Christ. Cette tentative de thaumaturgie n'est point un fait isolé ; à côté d'Apollonius, il faut rappeler Alexandre d'Abotonique, Simon de Giton, et enfin cet excentrique Pérégrinus, dont nous avons déjà parlé. Lucien a conté avec une ironie cruelle la mort de ce thaumaturge, qui peut-être fut moins un charlatan qu'un illuminé. 11 avait dit à ses disciples que sur un bûcher, aux jeux Olympiques, il se brûlerait, comme Hercule, aux yeux de la Grèce assemblée. Il tint
parole : « Pérégrinus ayant déposé sa besace, son
manteau, est là devant nous en chemise, et quelle chemise! Il demande de l'encens pour le jeter dans le feu ;
on lui en donne; il le jette et s'écrie en se tournant vers, le Midi : « Mânes de mon père et de ma mère, recevez-moi avec bonté ! » Gela dit, il s'élance dans il le brasier et disparait dans l'immense flamme qui s'élève (1). » Lucien, bel esprit et esprit fort, peut bien railler ce délire ; mais n'a-t-il pas avoué lui-même, que, il dans la foule qui assistait à ce spectacle, beaucoup étaient émus jusqu'aux larmes, et suppliaient Péré- ^ grinus de se conserver pour les Grecs ? al
Après avoir essayé de tracer un tableau des tendances générales de la philosophie à cette époque, après avoir marqué les moyens qu'elle employait pour agir sur les âmes, il nous faut faire connaître les doctrines et leurs représentants les plus célèbres.
A vrai dire, depuis Sénèque, les limites qui séparaient entre elles les diverses écoles vont s'efîaçant de; plus en plus. Le maître de Lucilius est fort peu exclusif et fort peu dogmatique : il admire le pythagoricien Sotion, le stoïcien Attale, le cynique Démétrius, et tout, le monde sait avec quelle sympathie il parle d'ÉpicureJ et comme il le cite volontiers. Dans les questions natu-l 'relies, il constate que les grandes écoles meurent sans] héritiers, qu'on ne voit plus d'académiques ni de sectateurs de Pyrrhon, que les pythagoriciens mêmes n'avaient pu revivre un moment sous les Sextius que«| pour s'éteindre avec eux. Et, en effet,, tout se fond alors^| en une sorte de vague éclectisme, qui ne prend point comme guide la spéculation scientifique, mais, plus__ humblement, le sens commun. Il
Les doctrines avaient beau se mêler ainsi dans un même courant, elles retenaient cependant leurs noms
(1) Martiia, Moralistes... (article sur Lucien'\
divers. Les pythagoriciens étaient rares, nous ra\;ons vu ; peu de gens se disaient épicuriens ; mais beaucoup faisaient profession de stoïcisme ou de platonisme.
Dès le début de l'empire, l'école d'Épicure avait subi de nombreuses désertions. Les générations malheureuses qui avaient été battues par les tourmentes au milieu desquelles s'était écroulée la république, avaient besoin de réconfort, de consolations et d'espérances. Gomment ces âmes lassées eussent-elles été capables de la haute tristesse et du fier désespoir avec lesquels un Lucrèce avait contemplé la terre douloureuse et le ciel vide et muet? Atticus, cet épicurien obstiné dans sa tolérante douceur, n'avait pu, nous dit-on, s'empêcher d'être ému et troublé, en lisant les Tusculanes de son ami Gicéron, cet ouvrage éloquent tout plein de promesses d'immortalité. Gombien d'hommes, moins affermis dans leur incrédulité philosophique, dui^ent accueillir avec reconnaissance et enthousiasme ce beau langage et ces généreuses doctrines ! L'épicurisme d'ailleurs était suspect au pouvoir nouveau : Auguste n'oubliait pas que parmi les derniers défenseurs de la République, on comptait beaucoup de disciples d'Épicure (1). Préoccupé de ses réformes religieuses et morales, il proscrivit l'épicurisme autour de lui : ses poètes favoris Virgile et Horace renonçaient aux doctrines matérialistes qu'ils avaient professées pendant leur jeunesse (2) ; quelques traits de scepticisme qu'Ovide laissa échapper dans son irrévérence étourdie durent indisposer le
(1) Gassius, un des meurtriers de César, était Epicurien.
(2) Virgile, dans sa VI» églogue, est de la foi de Lucrèce; de même Horace, dans la satire V du livre I (voyage à Brindes) fait assez délibérément une profession de foi épicurienne. Les deux poètes devaient s'assagir bientôt.
prince contre lui et contribuèrent peut-être à sa disgrâce. — Enfin, la doctrine d'Épicure ne peut guère se soutenir si elle n'est comme portée par la science ; or, nous l'avons dit, le mouvement scientifique s'arrête avec l'empire. Ainsi l'épicurisme est alors discrédité : ceux qui le pratiquent encore, ne font guère autre chose qu'employer cette doctrine à la justification de leur morale facile et de leur vie relâchée. Des inscriptions fu-néraires nous montrent des gens qui se disent et se croient épicuriens, pour avoir pratiqué dans leur vie les commodes préceptes des odes légères du poète Horace. L'épicurisme scientifique n'a plus alors d'autre représentant que Pline l'Ancien : sous l'empire on n'est plus guère épicurien qu'à la façon de Pétrone. Nous voilà bien loin de Lucrèce : la doctrine est en pleine décadence; elle est descendue des templa serena. Elle peut encore fournir un objet d'étude à l'histoire des mœurs, mais non plus à l'examen des systèmes.
Meilleure fut la fortune du stoïcisme. Il eut le singulier avantage d'être en même temps la doctrine des plus purs représentants de l'opposition et des hommes de gouvernement les plus éclairés.
Bien des causes sur lesquelles nous insisterons expliquent son succès; mais rien qu'à considérer les hommes qui, à cette époque, se sont attachés à la doctrine du Portique, on comprend sans peine que le stoïcisme ait été florissant sous l'empire. Les stoïciens de ce temps, en effet, incarnent l'honneur, le courage, la dignité, le talent, le dévouement à la patrie et à la cause de l'humanité.
Les limites de notre sujet nous interdisent de parler de Sénèque, qui, malgré son faux goût, fut un charmant et vigoureux esprit, qui, malgré ses faiblesses, eut un
caractère généreux. Gornutus, le précepteur aimé et vénéré du vertueux poète Perse, le hardi railleur de Néron, Musonius Rufus, qui, au péril de sa vie, se jeta entre les partisans de Vespasien et de Vitellius, pour empêcher l'effusion du sang, moururent avant que Trajan ne fût monté sur le trône. Mais, du moins, Dion Chrysostome et Epictète vécurent aux débuts de la dynastie des Antonins, et nous devons les faire connaître à nos lecteurs.
Le premier était né environ quarante ans après Jésus-Christ, à Pruse, ville de Bithynie. Après avoir suivi assidûment les leçons des rhéteurs, il s'était fait, dans sa patrie, une ré;putation d'éloquence. Il excellait dans tous les tours de force ou d'adresse exécutés habituellementparles virtuoses de laparole : n'avait-il point prononcé avec succès l'éloge de la. chevelure et celui du perroquet ? Mais ces triomphes de mauvais aloi ne satisfaisaient point son âme naturellement généreuse ; il voulut mettre son intelligence au service de ses compatriotes. Devenu premier magistrat de Pruse, bien vite, comme il arrive, il fut payé des services rendus par l'ingratitude. Dans une émeute, la populace fut sur le point d'incendier sa maison. Il abandonna alors sa patrie et vint à Rome. C'était le temps de Domitien : Dion ne craignit pas d'attaquer le tyran etde venger, par un courageux pamphlet, lamémoire d'un noble proscrit. Il s'attendait à être exilé : il le fut. Emportant pour tout bagage, avec son bâton de banni et son manteau de philosophe, un dialogue de Platon et un discours de Démosthène, il s'en alla de ville en ville, de hameaux en hameaux, subvenant à ses besoins par le travail manuel, et parfois enseignant les peuples qu'il trouve sur son chemin. Tout à coup, au fond du pays des
ROME SOUS TRAJAK
Gètes, il apprend que Domitien a été détrôné, que Nerva avec lequel il avait peut-être entretenu des relations, a, été promu à la dignité impériale. Les mauvais jouri sont donc finis : mais avant de revenir à Rome, où i sait bien que ses talents trouveront leur emploi et se vertus leur récompense, il rend un signalé service l'humanité et au nouveau maîtredeFempire. Les légions campées dans le pays des Gètes, étaient attachées à la cause de Domitien : quand elles apprirent sa mort, elleslB songeaient à se révolter contre son successeur et à lui^ refuser le serment, « lorsque Dion s'élança sur un autel, et après avoir jeté ses haillons, se lit connaître aux, soldats, leur raconta son histoire, ses malheurs, leu peignit la cruauté de Domitien, les vertus de Nerva, et, par sa vive éloquence autant que par la surprise! de ce coup de 'théâtre les fit rentrer dans le devoir (1). ))^ Quand il revint dans la capitale, Nerva l'accueillit comme un ami ; nous avons vu que Trajan le taisaiti parler devant sa cour. A son retour de la guerre de-j Dacie, le grand empereur voulut que Dion prit place al côté de lui sur le char de triomphe, et, comme le philosophe, toujours préoccupé de son apostolat, développait un peu hors de propos quelqu'une de ses théories favorites, le prince lui dit avec une affectueuse raillerie : « Je n'entends pas du tout ce que tu médis, mais,^ ce que je puis t'affirmer, c'est que je t'aime comme» moi-môme. » Ces marques de haute faveur, la réputa- ■ tion d'éloquence qu'il avait acquise et qui l'avait fait ^ surnommer Chrysostome {bouche d'or), n'enivrèrent jH pointDionetnechangèrentpointsonâme. Ses discours ' ne contiennent pas d'idées nouvelles ; il n'y a rien .,
(1) Martha, Moralistes... (article sur Dion Chrysosto
d'original dans ses doctrines; il môle parfois plus qu'il ne les concilie, les idées de Platon et celles des maîtres du Portique. Mais, dans ce qu'il nous a laissé, on sent la plénitude de la conviction, l'abondance de cœur et surtout l'autorité que donne à un ouvrage
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
Il a tracé quelque part le portrait du sage tel qu'il le concevait : « Savez-vous, dit-il, ce que c'est'qu'un sage? C'est l'homme qui ne se soucie ni de la richesse, ni de la gloire, ni des couronnes olympiques, ni des inscriptions flatteuses gravées sur les colonnes ; c'est celui qui, toujours grand et magnanime jusque dans la pauvreté, garde avec soin la dignité de son âme et la liberté de sa langue. Oui, l'indépendance de la parole est nécessaire au philosophe, s'il veut remplir tous ses devoirs; c'est beaucoup sans doute que de rester tidèle à la vertu, et de la cultiver pour soi-même, mais ne faut-il pas encore rappeler les hommes à la sagesse par des exhortations persuasives, et, si elles ne suffisent pas, par les plus durs reproches? Et il ne s'agit pas seulement d'instruire les particuliers, mais aussi le peuple, la multitude turbulente, pourvu que l'occasion soit favorable. » Ce noble apostolat dont il traçait éloquemment le programme, il fut digne de le remplir : quel plus bel éloge pourrions-nous faire de lui?
Epictète dresse devant nous, dans toute sa hauteur, dans toute sa noblesse, l'image du stoïcien accompli.
Il était, lui aussi, d'origine étrangère. C'est à Hiérapolis, ville de Phrygie, qu'il naquit, à une date qui ne nous est pas connue. Venu à Rome, on ne sait comment, à l'époque de Néron, il y devint l'esclave d'un affranchi, confident de l'empereur, et qui se nommait
EpaphrocTite. Maître grossier et brutal, Epaphrodite était vraiment digne de la confiance de Néron. Il s'amusait un jour à tordre la jambe de son esclave avec un fl instrument de torture : « Vous allez me la casser », luidit Epictète, Epaphrodite continua et la jambe fut cassée : « Je vous l'avais bien dit », reprit doucement l'héroïque victime. Ce trait nous a été conté par Gelse, qui, avec raison, l'oppose à la patience et à la résignation des martyrs (1). Epictète n'en a rien dit, et ne s'est vengé de son bourreau que par un trait d'innocente satire.
Cet esclave, si misérable, dont nous ne connaissons pas même le vrai nom (car Epictète n'est qu'un surnom et signifie esclave acheté (ém/.r/jxoç) put pourtant se lier avec le stoïcien Musonius Rufus, et faire avec lui son apprentissage philosophique. Il n'oublia jamais les heures où il faisait cette sorte de noviciat. Quel disciple et quel maître ! Écoutez un de leurs entretiens : « Rufus, pour m'éprouver, avait coutume de me dire : — Il t' arrivera de ton maître ceci ou cela. — Rien qui ne soit dans la condition de l'homme, lui répondis-je. — Et lui alors : — Qu'irais-je lui demander pour toi, quand je puis tirer de toi de telles choses?— C'est qu'en effet ce qu'on peut tirer de soi-même, il est bien inutile et bien sot de le recevoir d'un autre (2) ».
Affranchi, au sein de l'esclavage, par l'absolue indépendance de son âme, Epictète fut bientôt aussi affranchi
(1) Il ne faut pas confondre Celse, dont nous parlons ici, avec le grand chirurgien qui vécut au temps d'Auguste. Gelse, cité en ce passage, vécut au ii" siècle après Jésus-Christ, et fut un ardent adversaire du Christianisme naissant. M. Pélagaud a étudié la vie et l'œuvre de Gelse dans une thèse soutenue devant la faculté de Lyon; nous avons fait quelques emprunts à ce remarquabletravail.
(2) Epictète, Entretiens, I, IX.
dans la vie civile. Il fut touché par la baguette du préteur et fit ce tour sur soi-même, qui, d'après la législation romaine, changeait l'esclave en homme libre.
C'est alors qu'il devint comme un prètr^ stoïcien (1). On ne trouverait dans l'histoire d'aucune caste sacerdotale, des exemples de renoncement, d'austérité, de charité même, supérieurs à ceux qu'il donna. Sa petite maison nue et délabrée était toujours ouverte à ceux qui voulaient venir le consulter; pour être assuré que personne ne fût exclu, il avait voulu que sa demeure n'eût point de porte. Son mobilier se composait d'une table, d'une paillasse et d'une lampe de fer. Une lampe de fer! c'était sans doute du luxe; car des voleurs peu philosophes la lui dérobèrent. « Avant hier, j'avais une lampe de fer devant mes dieux pénates; j'entendis du bruit à ma porte; je courus et je trouvai qu'on avait enlevé la lampe. Je me dis que celui qui l'avait volée n'avait pas fait une chose déraisonnable. Qu'arriva-t-il donc? Je dis : « Demain tu en auras une en terre cuite (2;. » C'est cette lampe d'argile qui, dit-on, quelque temps après sa mort, fut vendue trpis mille drachmes.
Ce héros, si résigné et si doux dans sa force, voulut, parait-il, parler un jour à la foule : il n'était pas éloquent ; on le hua et il se contenta alors d'enseigner la vertu à quelques disciples. Pourtant il fut compris dans la proscription qui, à l'époque de Domitien, jeta
(1) « Saint Nil fit du Manuel d'Épictète la régie des solitaires du Sinaï. Il avait seulement substitué le nom de saint Pierre à celui de Socrate, supprimé une pensée sur l'amour et introduit l'idée de l'immortalité de l'âme, omise dans le Manuel. On le lisait encore au XIII' siècle, dans les couvents de Bénédictins. » (Note de VHistoire des Romains de Duruy — tome IV.)
(2) Epictète, (Trad. Ginjau, p. 83).
les philosophes hors de Rome. Que lui importait l'exil? Sans récriminations, sachant que partout l'homme trouve « le même monde à admirer, le môme Dieu à louer », il partit. La jeunesse romaine afflua bientôt à Nicopolis, où il s'était retiré, et où il avait ouvert une école. C'est là qu'il mourut en 117 la même année que Trajan.
Il n'avait rien écrit ; c'est Arrien, son disciple qui, dans un langage un peu tendu, mais d'une simplicité virile, nous a conservé les Entretiens du maître. Le Manuel, rédigé aussi par Arrien, n'est qu'un résumé rapide effort des pensées les plus pratiques d'Epictête. c( Ce livre est appelé Èyxsip^ôtov, dit un commentateur, parce qu'il doit être toujours sous la main et à la disposition de ceux qui veuleiit bien vivre ; car le poignard des guerriers est aussi une arme aiguë, toujours sous la main et prête à rendre service (1). »
Lorsque des hommes, pareils à Epictète et Dion Chrysostome, honorent une doctrine,^les disciples ne sauraient lui manquer.
Mais d'autres raisons, d'un ordre plus général, nous font comprendre que le stoïcisme ait été bien accueilli à Rome dans tous les temps et surtout sous l'empire.
Dans son beau mémoire sur la doctrine stoïcienne, M. Ravaison montre avec vigueur comment sa morale avait une étroite convenance avec le caractère romain : « Le sage stoïcien, dit-il, qui s'associant au destin par sa volonté, devient la loi du monde et règne sur toute chose, n'est-ce pas le type de ce peuple dont l'idée d'empire (imperncm) fut tout le génie ? Ce peuple qui,
(1) SiMPLicius, Commentaires sur le Manuel (cité parM. Fouillée).
par les rites augustes du triomphe et de rapothéose, élevait aux honneurs divins r/?î?^;er«^or, par lequel il avait vaincu, et qui, lui-même, imposait ses lois à l'univers, semblait égaler ou môme surpasser la majesté de ses dieux ? De là l'union étroite qui s'établit entre la morale stoïcienne et le caractère romain, et 'd'où sortirent encore dans des temps de décadence, tant d'héroïques vertus. Seuls, nous dit un Romain, les stoïciens semblent dignes du nom de philosophes. C'est que le but suprême que la religion antique avait fait embrasser à l'homme et où la philosophie avait, jusqu'alors, essayé vainement de le conduire, ce but qui n'est rien de moins que \sl divinisation, le stoïcisme,[seul, lui montrant le vrai Dieu dans sa volonté propre, le lui faisait entrevoir (1). » — On sait combien les philosophes stoïciens aimaient à citer les vieux héros de la République romaine, les Fabricius, les Gurius, les Gâtons ; ce n'était point seulement parce que ces exemples avaient cours dans les écoles des rhéteurs ; mais ces Romains de la vieille niarqice, pour parler comme Montaigne, ces hommes énergiques et durs, qui confondaient la vertu et l'effort, avaient été véritablement des stoïciens sans le savoir.
Il y avait aussi un mystérieux accord entre les croyances religieuses des Romains et les idées que professait le stoïcisme sur la divinité, Le vieux Romain voyait partout Dieu lui-même, le sentait toujours présent à sa pensée dans tous les objets qui l'entouraient, et dans tous les actes de la vie universelle reconnaissait les manifestations (numind) de la volonté divine. Or, qu'est le Dieu des stoïciens ? Rien autre chose que
(1) Mémoires de V Académie des Inscriptions, — tome XXI.
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le principe de la vie universelle, le centre, sinon l'ensemble, des forces du monde. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir Sénèque rendre aux antiques citoyens de Rome, cet hommage, que longtemps avant les sages de la Grèce, ils étaient parvenus aux plus hautes conceptions du Portique. « C'étaient des stoïciens, » dit-il. — « C'est ce qui explique la popularité dont jouit, à Rome, cette école philosophique. On y trouva comme un écho des doctrines que tout Romain avait sucées avec le lait, et on crut y voir bien moins une secte nouvelle que la. résurrection des anciennes croyances, un retour à la foi des ancêtres, mieux comprise et plus développée (1). »
Nous ne saurions songer à donner ici une exposition complète de la doctrinne stoïciene, telle qu'elle s'était constituée depuis Zenon; tâchons, du moins, d'en marquer les lignes essentielles. 11 sera plus aisé pour le lecteur de saisir après cela ce qu'Epictète, le représentant le pl-us autorisé de ce système à l'époque de Trajan, apporta, sinon d'idées originales, au moins de tendances nouvelles.
La philosophie, selon les stoïciens, a pour but l'étude de la vertu et de la perfection humaine. Or, la pensée est le plus haut attribut de l'homme ; s'il ne pense bien, il ne saurait atteindre à la perfection: bien penser, c'est le principe de la morale ; l'étude de la logique a un rapport étroit avec le devoir. — Nos idées nous viennent d'abord du dehors, des sens; ce sont des représentations fatales (cpavTacîai) ; mais, notre âme, en vertu de son activité propre, réagit sur elles, les compare, les classe, les combine, donne ainsi nais-
(1) Pélagaud, Éludes sur Celse (chez George, à Lyon).
sance aux notions générales (TrpoXr^'^£iç, i^jo-fi^a-za) et, lorsque par notre consentement volontaire nous faisons nous-mêmes l'enchaînement et la liaison des idées cuyKaTàâeatç) cet enchaînement constitue proprement la pensée. La vérité a une pierre de touche, c'est l'évidence à laquelle l'esprit ne peut se refuser d'acquiescer; ne point donner son assentiment à l'évidence, ce. n'est point faire acte de volonté. Dogmatiques, les stoïciens déclarent que ce scepticisme n'est qu'une pétrification de l'intelligence ou du sens moral!
Ainsi, dans leur théorie de l'acquisition des connaissances, les stoïciens s'efforcent de concilierlapassivité de l'àme et son activité. Leur physique, c'est-à-dire, comme nous parlerions aujourd'hui, leur métaphysique et leur théodicée est conséquente à leur logique. Gomme presque tous les anciens philosophes, ils croyaient que la matière existe de toute éternité, et que, hors d'elle, il n'existe rien; mais, disaient-ils, elle est soumise à deux principes, l'un passif et l'autre actif. « Nos amis, disait Sénèque, pensent qu'il n'y a dans la nature que deux principes: la matière et la cause. La matière est, de soi, inerte et ne peut rien produire sans recevoir du dehors une impulsion. La cause, c'est-à-dire la raison, donne une forme àlamatière, la dirige comme elle veut, et tire d'elle les œuvres les plus variées. » Cette cause, cette raison, cette âme de l'univers, ce Logos, comme disaient les Grecs, c'est Dieu. Dieu, les stoïciens se le figurent « comme un feu artiste {ignem artiflciosum), qui marche par une voie certaine à la production des choses. » Il s'insinue dans toutes les parties du monde, les pénètre et les meut.
Mens agitât molem et magno se corpore miscet (1). (1) Virgile, Enéide, VI.
Il circule à travers toute la nature « comme le miel court dans les cellules d'un rayon. » L'âme humaine tient à la fois du principe actif et du principe passif de la matière : c'est une parcelle du feu divin, une émanation de l'âme du monde. Les âmes des hommes ne sont point immortelles, d'après les anciens maîtres de la doctrine : « Gléanthe, nous ditDiogène Laerce, est d'avis que toutes les âmes se conservent jusqu'à la conflagration du monde, mais Ghrysippe restreint cette durée aux âmes des sages. »
Émanation de la raison divine, l'âme humaine naturellement désire le bien, l'ordre et les lois qui sont conformes à son origine : régler sa via» sur ces lois de la raison universelle c'est là le souverain bien, et, par conséquent, le but suprême de la morale. Vivre conformément à la nature, c'est-à-dire s'identifier à la raison universelle, c'est là l'idéal du devoir. Pour atteindre à cet idéal, pour parvenir à ce souverain bien, il faut que la raison prenne dans notre âme un empire absolu sur tout ce qui tient aux sens et à la matière, les désirs, les penchants, les passions. Le vrai sage ainsi n'est plus le serviteur delà divinité, mais l'auxiliaire de sesdesseins; il travaille à la même œuvre qu'elle : {non servit Beo, sedassentît). Cette haute morale divinise l'homme, bien plus elle le place au-dessus de Dieu; car Dieu est parfait sans le vouloir; tandis que « c'est seulement du pouvoir d'être sage et vertueux que l'homme est redevable à la divinité, non de sa sagesse et de sa vertu effective. »
Il semble, quand on ne donne à cette doctrine qu'un coup d'œil général, qu'elle prépare à l'homme le plus haut triomphe où il puisse atteindre : les stoïciens conçoivent la liberté humaine comme absolument indé-
pendante des choses extérieures; elle est comme une sphère parfaitement polie sur laquelle rien d'extérieur ne saurait avoir de prise (1). Sans doute; mais cette sphère roule dans le vide sans avoir elle-même de prise sur rien. Comprendre le monde, l'accepter, non le subir, voilà jusqu'où mène la doctrine stoïcienne ; pas plus loin. Elle aboutit à la résignation, non à l'action : « Volontairement, cédez au destin, il vous conduit : résistez-lui, il vous entraine. »
VQlentem fata duciint, nolentom trahunt.
Dans les deux cas la victoire reste au destin, et la liberté pour l'homme ne consiste qu'à acquiescer à sa soumission.
Cette résignation, à laquelle le stoïcisme réduit en dernière analyse tout l'effort de la volonté humaine, on la trouve dans Epictète : car c'est un stoïcien rigoureux et conséquent, et point du tout un novateur. Mais ainsi que le fait remarquer M. Martha « quelle que soit la fixité d'une doctrine, elle ne laisse pas d'être transformée par le génie de ceux qui l'enseignent. Le dogme peut rester le même, tandis que l'accent change. Telle partie du dogme prend plus d'importance, s'efface et reste dans un demi-jour (2). » C'est ainsi qu'Epictète voile le terme où aboutit l'exercice de notre liberté, et, sans s'inquiéter du résultat de la lutte, nous montre surtout ses combats glorieux.
Oui, la défaite suprême de la volonté humaine, Epic-
(1) Cf. Horace, Satires, II, 7.
. . . tei*es atque rotundus Externi ne qixid valeat per lœve morari.
(2) Martha, Moralistes (article sur Marc-Aurèle).
tète la voit, mais ne la regarde pas. Moraliste pratique, et non point philosophe métaphysicien, il montre les nobles efforts à tenter, et ne veut pas songer qu'en fin de compte la victoire ne reste point à ceux auxquels il s'intéresse et qu'il encourage. A-t-il si grand tort? qui donc a plus de mérite, et, peut-être, de contentement? celui qui se bat bien sans l'espoir du triomphe, ou 1 celui qui ne prend l'armure et ne tire l'épée que pour j conquérir la palme et monter sur le quadrige?
Epictète sait bien que le pouvoir de dominer les choses et de détourner les événements ne nous appartient nullement, que la nécessité gouverne le monde ; mais il croit aussi que, si nous ne pouvons rien sur les choses extérieures, sinon consentir à leur nécessité, noua pouvons tout en nous. Nous avons une liberté intérieure, qui se gouverne elle-même, qui se donne à elle- ^ même sa loi. Jouir pleinement de cette liberté, c'est ImI le bien suprême, c'est là la vertu. « Comine la liberté n'est qu'un nom de la vertu, l'esclavage n'est qu'un nom du vice. » Dominer la sensibilité par la volonté Jl régler l'imagination par la raison, voilà le but de la vie. — La raison discernera alors le devoir, sans que l'imagination en obscurcisse l'idée, la volonté l'accomplira*! sans que la sensibilité vienne l'entraver. Le chanip de la liberté humaine a des limites infranchissables, sans doute ; mais il est assez vaste encore pour que h liberté puisse s'y mouvoir. — Gomment? — Enthousiaste et résigné, Epictète trace le tableau de ces devoirs.
Libre dans son for intérieur, de quelle manière lej stoïcien usera-t-il de sa liberté à l'égard des autresl hommes libres comme lui? Son premier devoir sera dej conserver vis-à-vis d'eux sa propre dignité : « Dis-moi,]
LA PHILOSOPHIE IGl
crois-tu que la liberté soit une grande chose, une chose noble et de prix? — Gomment non? — Se peut-il donc qu'un homme qui possède une chose de cette importance, de cette valeur, de cette noblesse, ait le cœur bas? — Gela ne se peut. — Lors donc que tu verras quelqu"un s'abaisser devant un autre et le flatter contre sa conviction, dis hardiment qu'il n'est pas li))re (1). »
— On voit quelles conséquences pratiques peuvent sortir de pareils principes. Le stoïcien alors ne craint plus ni la pauvreté, ni l'exil, ni la mort; au sein d'une société asservie, il demeure indépendant. S'il est ignoré et obscur, tandis que le joug du tyran pèse sur toutes les têtes, lui seul, réfugié en lui-même, il s'y dérobe ; s'il est au premier rang parmi les grands et les illustres, ce joug, il le secoue. Écoutez ce dialogue entre Vespasien et Helvidius Priscus :« Ne venez pas aujourd'hui au- Sénat. — Il dépend de vous de m'en empêcher ; mais j'irai au Sénat, tant que je serai sénateur. — Si vous y venez, n'y venez du moins que pour vous taire.
— Ne me demandez pas mon avis et je me tairai. — Si vous êtes présent je ne puis me dispenser de vous demander votre avis. — Ni moi de vous dire ce qui me paraîtra juste. — Mais si vous le dites je vous ferai mourir. — Quand vous ai-je dit que je fusse immortel? Nous ferons tous deux ce qui dépend de nous ; vous me ferez mourir, et je souffrirai la mort sans trembler (2). »
Ge respect de soi-même, cette dignité que rien ne peut entamer, empêche le stoïcien de jamais haïr les hommes. Que lui importent les ennemis ? Ils ne sau-
(1) Epigtète, Entretiens (Trad. Guyau, p. 1&4).
(2) Epigtète, Entretiens (Trad. Guyau, p. 6G).
raient l'atteindre. Comme ses désirs et ses passions n'ont sur lui nul empire, les désirs et les passions des autres hommes ne peuvent lui être une gêne ni un obstacle. D'ailleurs, à ses yeux, ceux qui font le mal se trompent et nul homme n'est mauvais volontairement : au lieu de haine pour les méchants, le sage n'éprouvera que de la pitié.
Jamais contre un pécheui' ils n'ont d'acharnement. Ils attachent leur haine au péché seulement.
Quand Thrasea disait : Qui vitia odU, homînes odit, » il ne pensait ni ne parlait en véritable stoïcien.
Ne point haïr, n'est pas assez : comme dit Corneille, il fautpasserp^î*5 outre, il faut aimer. Ce que le stoïcien respecte en lui-même, c'est l'humanité ; ce qu'il aime dans les autres hommes, c'est l'humanité encore, c'està-dire la raison humaine dont il participe : « Amour rationnel plutôt que volontaire ; en m'attachant ainsi à la raison des autres, à ce qu'ils conçoivent plutôt qu'à ce qu'ils veulent et font, je m'attache précisément à ce qui en eux est impersonnel, à ce qui proprement n'est pas eux. » Delà certaines maximes qui ont fait souvent taxer les stoïciens de dureté : « Si tu vois quelqu'un dans la douleur, et pleurant la perte de sa fortune, la mort ou le départ de son fils, prends garde d'être' emporté par ton imagination, et ne va pas croire que les maux auxquels cet homme est en butte, soient vraiment extérieurs à lui : mais rentre en toi-même et fais cette distinction : « Ce n'est point ce malheur qui afflige cet homme, puisqu'un autre n'en est point ému ; c'est l'opinion qu'il en a. » Cependant n'hésite point à prendre part à son chagrin, mais seulement en paroles, et même
(1) Molière, Tartuffe, I, 5,
s'il le faut, ne refuse point de gémir avec lui ; mais garde-toi de gémir intérieurement (1). » En fait la tendresse est condamnée par les stoïciens; ils veulent qu'on aime l'humanité, et non les hommes. Inflexiblement logiques, ils ne permettent pas que nous nous affligions pour les autres de ce qui ne doit pas nous affliger nous-mêmes. « Aime tes amis comme des gens qui doivent mourir, qui doivent s'éloigner. Est-ce que Socrate n'aimait pas ses enfants ? Si, mais il les
aimait en homme libre Nous, tous les prétextes
nous sont bons pour être lâches; à l'un, c'est son enfant; à l'autre, c'est sa mère; à l'autre, ce sont ses frères. » Mais cet amour abstrait emprunte à son austérité môme une singulière élévation ; conçu avant tout comme un devoir, il faudra qu'il soit capable de tous les dévouements, de tous les sacrifices. Le stoïcien devra sans relâche travailler au bien de l'humanité et consacrer sa vie à un prosélytisme de tous les instants. « Si tu veux vivre sans trouble et avec bonheur, tâche que tous ceux qui habitent avec toi soient bons ; et ils seront bons si tu instruis ceux qui y consentent, si tu renvoies ceux qui n'y consentent pas. » Rien de plus noble que cet apostolat de l'amitié stoïque, le philosophe devient le précepteur du genre humain (ô TraiSsuT/jç 6 xoivôç). Pour se rendre digne de cette haute mission, il purifiera son âme de toutes les souillures, il renoncera â tout ce qui pourrait le gêner dans l'accomplissement de sa tâche. Plus de patrie, plus de famille, plus de femmes, ni d'enfants. Gomme le prêtre catholique il devra s'imposer le célibat : « Regardez : s'il est marié, le voici obligé de faire ceci ou cela pour
(1) Epictètb, Ma)mel,XVÎ (Trad. JVat^/eoH revue par Fouillée).
son beau-père, le voici avec des devoirs envers les autres parents de sa femme, envers sa femme elle-l même. Désormais il est absorbé par le soin de ses|
malades, par l'argent à gagner Que devient alors
celui qui doit surveiller tous les autres, épouxet parents? celui qui doit voir quels sont ceux qui vivent bien avec» leurs femmes, qui vivent mal, quelles sont les familles heureuses ou troublées ? celui qui doit aller partout, comme un médecin, tâtant le pouls de tout le monde ?flj Comment aura-t-il ce loisir si les devoirs ordinaires le
tiennent à l'attache ? Notre philosophe a l'humanité
pour famille, les hommes sont ses fils, les femmes^! sont ses filles. C'est comme tels qu'il va les trouver"' tous, comme tels qu'il veille sur tou^ parce qu'il est leur père, leur frère, et le ministre de leur père à tous, Jupiter (1). y> Ainsi les stoïciens instituent un culte austère à la fraternité humaine ; et au gré d'Épictète, le] philosophe doit devenir le prêtre de ce culte.
L'humanité vit au milieu du monde, qui est, luij aussi, l'expression de la souveraine raison, et en quij réside cette raison même, Dieu. « Le monde est unej seule cité, et l'essence dont il est formé est unique tout est peuplé d'amis, les dieux d'abord, puis les hommes-. » Le même amour rationnel, qui unit les^ hommes entre eux, doit les rattacher à la divinité.
Aux yeux d'Épictète, les lois immuables qui président à l'univers, sont bien moins destin que provi-l dence. L'âme du monde connaît tout, règle tout. Si elle| n'est pas libre d'agir contrairement à sa nature, du; moins elle est indépendante de toute force extérieure.
(1) Voir dans Guyau tout l'extrait LXIII : Le philosophe cynique. — Ses devoirs et so?i rôle dans l'humanité.
elle n'obéit qu'à elle-même; elle est à elle-même sa nécessité. En toute chose, elle voit ce qui est le mieux, le veut et l'exécute en vertu de sa propre nature. Ces idées remuent le cœur d'Épictète plus encore qu'elles ne dominent son esprit. 11 se livre « à des emportements lyriques quand il parle de Dieu, de ses dons, de l'indifférence des hommes pour ses bienfaits (1). )•> Il chante son hymne à Dieu : « Si nous avions le sens droit, quelle autre chose devrions-nous faire tous en commun et chacun en particulier, que de célébrer Dieu, de chanter ses louanges, de lui adresser des actions de grâces? Ne devrions-nous pas en fendant la terre, en labourant, en prenant nos repas, chanter l'hymne à Dieu? mais, ce pourquoi nous devrions chanter l'hymne le plus beau, le plus à la gloire de Dieu, c'est la faculté qu'il nous a accordée de nous rendre compte de ses dons, et d'en faire un emploi méthodique. Eh bien ! puisque vous êtes aveugles, vous, le grand nombre, ne fallait-il pas qu'il y eût quelqu'un qui remplît ce rôle, et qui chantât pour tous l'hymne à la divinité ? Que puis-je faire, moi, vieux et boiteux, si ce n'est de chanter Dieu ? Si j'étais rossignol, je ferais le métier de rossignol ; si j'étais cygne, celui d'un cygne. Je suis un être raisonnable, il me faut chanter Dieu. Voilà mon métier et je le fais. C'est un rôle auquel je ne faillirai pas, autant qu'il sera en moi, et je vous engage tous à chanter avec moi (2). » L'optimisme est le fond de la religion d'Épictète : le mal, les souffrances ne sont pour lui que des épreuves et, si la divinité nous les impose, c'est pour nous faire semblables à elle-même. L'homme doit donc à Dieu obéissance, résignation,
(1) Martha, Moralistes. . . (article sur Epictète).
(2) Epictète, Entretiens (Trad. Guyau,-p. 79).
confiance intrépide et pleine d'amour : il faut qu'il le prie, et sa prière sera, non point une demande, mais une conversation fortifiante avec la souveraine raison. — Par tout cela l'on peut voir qu'une détente, pour ainsi dire, s'opère à ce moment dans le stoïcisme : il sort de la région abstraite où il s'était maintenu jusque-là ; le philosophe devient dévot; comme le dit M. Martha, « l'insensible stoïcisme a déjà des élans divins, et l'école est tout près de se transformer en temple de la prière. » Cette tendance s'accusera en effet dans la vie et dans l'œuvre de Marc-Aurèle.
La propagande du stoïcisme ne s'exerça pas seulement dans le domaine des idées ; elle eut une action sur les faits et son influence se fit sentir sur la législation et sur les mœurs (1).
A partir d'Hadrien les jurisconsultes, tout pénétrés de la doctrine stoïcienne, s'inspirèrent de ses principes dans leurs travaux, et poussèrent la réforme des lois aussi loin que pouvait le leur permettre ce besoin et cet amour de la conservation qui de tout temps a été un caractère des légistes. Au temps de Trajan,ils sont encore timides; et il ne faut pas s'en étonner, quand on songe que l'empereur lui-même apportait dans le maniement des affaires publiques une très grande prudence et une extrême réserve. Pourtant de véritables améliorations furent alors réalisées.
Sous Trajan, deux écoles de jurisconsultes, les Procu-
(1) Surtout ceci voirie bel ouvrage de M. Be^is, Histoire des idées et théories morales dans l'antiqtiité. — Consulter aussi DuRUY, Histoire des Romains (tome V). — Nous avons ailleurs {Les Roinains au temiis de Pline le Jeune) tenté de tracer un tableau des mœurs sous Trajan; nous ne nous arrêterons ici qu'aux réformes législatives.
léiens et les Sabiniens se trouvaient en présence ; toutes les deux s'inspiraient du stoïcisme; les Proculéiens, représentés par Juventius Gelsus et Nératius Priscus, avec plus de hardiesse, les Sabiniens, qui comptaient parmi eux Javoiénus et Ariston, avec plus de modération et de tempéraments. Ces deux groupes travaillentà la môme œuvre : substituer l'équité au droit strict, faire dominer la douceur sur la sévérité, persuader que la justice est inséparable de la bienfaisance. Au lieu de l'esprit de cité, de l'esprit de caste, qui a présidé jusqu'alors à la législation, ils veulent prendre pour guide et pour inspirateur, le respect et l'amour du genre humain.
Les stoïciens proclament qu'il règne entre tous les êtres un rapport de famille (cognaiio quœdam)^ une évidente et admirable parenté. L'univers tout entier est une seule cité (fjita ttôXi;) ; tombent donc les barrières qui séparent les peuples frères. — Trajan, tout Espagnol qu'il fût, avait pourtant-des préjugés de vieux Romain, et n'accordait le droit de cité qu'avec beaucoup de réserve : c'est néanmoins sous son règne, grâce sans doute aux efforts des jurisconsultes, que tout esclave d'une cité Italique reçut, par le seul fait de son affranchissement, le droit de cité romaine.
Pour les stoïciens tous les hommes naissent libres et égaux. Or, dans les sociétés antiques, surtout dans la société romaine, l'être faible, non seulement n'était pas protégé, mais était entièrement livré au plus fort. On sait quels droits terribles le père avait sur son fils, et comme rien ne restreignait la pairia poiestas, le pouvoir paternel. Une première atteinte lui fut portée au temps de Trajan, par l'empereur même; un père maltraitait son fils contre toute justice; le prince le
contraignit à émanciper le jeune homme, et celui-ci étant mort quelque temps après, sur l'avis de Nératius Priscus et d'Ariston, ïrajan exclut son indigne père de la succession. — Le droit de déshériter ne fut pas attaqué, mais on y toucha indirectement. Sous Nerva et Trajan, les successions suivantes se virent dégrevées de l'impôt du vingtième : 1° celle qui passe des parents aux enfants et des enfants aux parents ; 2" celle qui va des aïeux à leurs descendants et réciproquement; o° celle des frères et des sœurs. C'était en définitive reconnaître le principe naturel des successions et Pline (1) félicite l'empereur de s'être conformé au droit de la nature. Tacite, lui aussi, avait vanté l'application de ce principe chez les Germains.
De môme, on ne supprimait pas le droit barbare d'exposition, mais Trajan chercha à en atténuer les funestes conséquences: en Italie il fondait les institutions alimentaires, et, dans les provinces, il déclare l'enfant abandonné, et qui aura été recueilli, apte à réclamer la liberté sans qu'il soit tenu à la racheter par le remboursement des aliments qu'on lui aura fournis.
L'esclave, plus encore que l'enfant, était victime de la législation antique. Dès longtemps les stoïciens avaient pris sa cause en main. Sénèque, pour les défendre, écrivait des pages éloquentes et émues : « On se trompe si l'on pense que la servitude descende et pénètre dans l'homme tout entier; la meilleure partie de l'homme échappe à l'esclavage, et lorsque le corps est au maître, l'âme est libre et s'appartient (2). » Mais en proclamant ainsi l'égalité morale de tous les
{!) Pline le Jeune, Ad Trajanuni, GG.
(2) Sénèque, Epist. Ad Lucilium, 73.
hommes, Sénèque n'ose pas proclamer leur égalité civile. Epictèteplus hardi va jusque là. « Le bien réside dans la raison. Pourquoi l'âne est-il né? Pour commander? Non, mais parce que nous avions besoin d'un dos qui fût capable de nous porter. Nous avions aussi, par Jupiter ! besoin qu'il pût marcher ; en conséquence il a reçu les moyens de marcher. Il s'en tient là, du reste. Mais s'il avait reçu en plus la raison, il en résulterait évidemment qu'il ne nous obéirait plus, qu'eV ne nous servirait 2)lus, qu'il serait à notre niveau et pareil à nous{\). » Gomme Epictète, Dion Ghrysostome condamne les lois humaines, qui, en contradiction avec les lois divines, détruisent l'égalité naturelle et violent l'éternelle justice en mettant une partie de l'humanité à la discrétion de l'autre. — Un homme politique ne pouvait songer à appliquer radicalement de pareils principes; mais du moins la loi s'occupa des esclaves avec bienveillance. Les sénatus-consultes Articuléien, Rubrien, Dasumien réglèrent les affranchissements par fidéi-commis, et assurèrent aux esclaves qu'un maître avait affranchis par un testament, la jouissance immédiate de la liberté, contre les chicanes d'héritiers avides, ou les obstacles résultant de certaines formalités.
Enfin, si Trajan maintint et même aggrava la torture, s'il crut y trouver un moyen d'information, du moins, à certains égards, il rendit la législation criminelle plus humaine. C'est ainsi qu'il abrégeait la prison préventive, en ordonnant d'interroger les accusés, môme les jours de fête où le barreau vaquait. Il était
(1) Voy. GuYAU, Manuel et extraits des Entretiens d' Epictète (Trad. fr. page 102, — chez Delagrave).
interdit auxjuges de poser aux accusés ou aux témoins des questions captieuses ; l'instruction devait être loyale. Les dénonciations anonymes étaient écartées. — En outre, le prince voulait qu'on ne condamnât que sur des indices dont le nombre et l'importance produiraient^ la certitude, ou au moins une grande probabilité. « Il vaut mieux, disait Trajan, laisser un coupable impuni que de frapper un innocent. » N'est-ce pas là un beau mot, digne d'un philosophe et d'un ami de l'humanité (1) ?
Ainsi le stoïcisme avait travaillé avec une ardeur et une continuité admirables à son œuvre de moralisation. — A son école, lavertu roinaine, un peu rude et un peu.«l vulgaire dans ses tendances pratiques, s'était épurée et ennoblie; il y avait entre les enseignements théologiques de cette école et les dogmes de la religion natio- fll nale une obscure, mais intime convenance; il ne lui ■■ fallait pas faire de concessions coûteuses, il ne lui était pas nécessaire de se mettre en frais de laborieuses in- ^1 terprétations, pour accorder avec le polythéisme romain ■■ sa croyance à l'âme universelle conçue comme la divinité. La multitude des dieux mythologiques trouvait: une explication toute naturelle dans la doctrine des] stoïciens ; Dieu s'appelle Zeus (de C^^-/]) comme causede la vie ; comme présent de l'éther, Athénè ; dans le feu Hephestos; dans l'air Héra; dans l'eau, Poséidon; dans^g la terre Gybèle; sous la terre Pluton. — Et pourtant,^! malgré tant de services rendus, malgré tant de beaux exemples donnés, quoique cette doctrine ne choquât, ni les mœurs ni les croyances du peuple romain, l'heure j
(1) Sous les Antonins, cette œuvre de progrès législatif commencée sous les Jules et hâtée par Trajan, se continua avec plus dej résolution encore. (Voy. un chapitre û.\xMarc-Aurele de M. Renan.)]
approchait où elle allait perdre l'autorité qu'elle avait exercée sur les âmes; en face du Christianisme naissant, une autre école grandit, qui disputera ])ientôt au stoïcisme la direction de la société antique. Le platonisme, comme un arbre qui serait épuisé par les rejets jaillis de ses racines mêmes, avait été un moment étouffé par les écoles qui étaient sorties de son sein; mais favorisé alors par les circonstances, il se renouvelle, il refleurit, une sève jeune circule en lui; il se sentira assez de force pour entreprendre la défense du vieux monde, et il en aura, en effet, assez pour retarder d'un ou deux siècles l'avènement de la civilisation chrétienne.
Comment le néo-platonicisme arriva-t-il à supplanter le stoïcisme? — La réponse à cette question nous est fournie par Zeller dans son histoire de la philoso phie antique.
« Le néo-platonisme, dit-il, est un système religieux, et il ne l'est pas seulement dans le sens où le platonisme et le stoïcisme méritent ce nom; il ne se contente pas d'appliquer aux problèmes moraux et à la vie de l'âme humaine une conception du monde fondée sur l'idée de Dieu, mais obtenue par la voie scientifique ; son système du monde reflète d'un bout à l'autre, les tendances religieuses du cœur humain ; il est entièrement dominé par le désir de satisfaire des besoins religieux, ou du moins de conduire à l'union personnelle la plus intime avec la divinité. »
Nous avons dit comme la religiosité avait alors envahi les esprits et les cœurs — Le stoïcisme pouvait-il donner un aliment à ces aspirations? Non sans doute ; en vain Epictète élance son âme vers la Providence. Le naturalisme de la théologie stoïcienne est d'une austé-
rite désespérante pour les âmes tendres, et d'une décourageante élévation pour les esprits moyens. — Sans doute, elle pouvait sans effort accorder ses principes avec la croyance populaire ; mais dans la pratique, la plupart des philosophes stoïciens, respectueux par politique du culte national, ne laissaient pas de faire comprendre qu'ilsn'y voyaient que des formes vides. Il fallait autre chose à^ une société ardente et énervée, rassasiée d'elle même, tourmentée d'un besoin d'idéal nouveau.
Les stoïciens ne se détournaient pas de la religion antique, mais n'allaient pas au-devant d'elle. C'est un pas que firent résolument les disciples nouveaux de Platon. — L'école du Portique voulait rester à côté du polythéisme ; le néo-platonisme tenta de l'absorber, de se l'assimiler. Hommes de tradition classique et littéraire, les platoniciens de l'empire furent en même temps hommes de progrès philosophique; au lieu de répudier ou de négliger le passé, ils voulurent l'unir au présent et l'attirer vers l'avenir. « S'ils se sont ralliés au polythéisme, dit M. Vacherot, c'est que leur philosophie était née de la savante antiquité. Il est vrai que le mysticisme alexandrin annonce un monde nouveau, mais il vient de l'ancien... Cette philosophie est d'ailleurs très novatrice dans son esprit de conservation, elle n'adore les dieux du polythéisme qu'après les avoir transfigurés. Tout change sous sa méthode d'interprétation; elle convertit une religion des sens en une religion de l'esprit. Qu'y a-t-il de commun entre l'anthropomorphisme poé-' tique de la mythologie grecque et cette profonde métaphysique qui, dans Uranus, Saturne et Jupiter, reconnaît les trois principes du monde intelligible, l'Un, l'Intelligence et l'Ame? En quoi le sombre ascétisme de Jamblique et de Julien, ressemble-t-il au culte gra-
cieux des prêtres d'Homère? Avec une pareille liberté d'interprétation, la philosophie pouvait adopter le polythéisme sans cesser d'être elle-même (1). »
Au temps où nous sommes placés, le néo-platonisme n'a pas encore été si loin; mais l'on voit déjà nettement se marquer ses tendances progressives de conciliation religieuse dominées par un spiritualisme exalté.
L'école, aux premiers jours de l'empire, avait peu fait parler d'elle. A peine peut-on citer sous Tibère, un platonicien du nom de Thrasille, qui fut plutôt un commentateur qu'un disciple, et qui divisa en trilogie les dialogues du maître. Plus tard, à la fin du I" siècle et au commencement du deuxième, un certain Alcinoiis donna un abrégé, d'ailleurs très faible, de la doctrine du grand philosophe de l'Académie.
Mais sous les Antonins, il y a pour le platonisme une véritable renaissance. Elle fut inaugurée par un homme qui, sans être un grand penseur ni un grand écrivain, eut assez de dons aimables dans le cœur, assez de généreuses pensées dans l'esprit, pour exercer sans effort une large influence sur les hommes de son temps et pour être porté vers la postérité comme par une sympathie universelle et continue; on a reconnu le hon Plutarque.
Il naquit vers l'année 48 ou 49. Depuis plusieurs générations, sa famille habitait Chéronée, et cette petite ville, où avait péri la liberté delà Grèce antique, gardait pieusement le souvenir du passé glorieux de l'Hellade, comme un tombeau conserve la dépouille d'un mort. Les ancêtres de Plutarque furent de véritables Hellènes par l'esprit, le cœur et le caractère. Le philosophe lui-
(1) Vagherot, Histoire de V école d'Alexandrie.
même nous a rappelé le souvenir de son aïeul Lamprias, et il nous le peint comme un de ces sages gracieux, qui, dans le passé, avaient su ennoblir le plaisirjj dont l'ivresse fut exquise et légère, et dontla délicate sensualité n'allait jamais sans un parfum de l'âme] sans un rayon de l'esprit. D'après Plutarque, Lamprias' n'avait jamais l'esprit aussi fécond qu'après quelr^ ques libations, et lise comparait à l'encens qui n'exhalai que sous l'action de la chaleur ses odeurs les plus délicieuses. — Le père de Plutarque, moins brillant, aurait été aussi, d'après son fils, un Grec de bonne race par la sûreté de son sens pratique et de son tact parfait.
Les vertus de famille vivaient dans toute leur fraîcheur à Ghéronée, L'intérieur où fut élevé Plutarque n'offrait que des modèles. Il en profita vite, et de bonn( heure, parait-il, prit sur ses frères Timon et Lamprias un véritable ascendant. A la table commune, on l'écouil tait avec déférence ; sans raillerie, on l'appelait déji le philosophe (1).
La considération qui s'attachait aux siens, son mérite personnel, lui firent de bonne heure confier des charges publiques par ses concitoyens. Du reste, il pouvail passer pour un habile homme : n'avait-il point fait ses études à Athènes? n'avait-il point suivi les leçons d'illustres maîtres, et, entre autres, d'Ammonius, ce philosophe platonicien, personnage original qui, ne se confinant point dans la spéculation, avait voulu aussi être un homme d'action, et qui exerça dans la capitalej intellectuelle de la Grèce les fonctions d'archonte?
(1) Dans ces dernières pages, nous avons suivi un guide éminent,] M. Gréard (La Morale de Pliitarqice) . En résumant son remarquable ouvrage nous n'avons pas le dessein de dispenser de le j lire, mais bien plutôt d'y encourager.
Tant de recommandations valurent à Plutarque l'honneur d'être chargé par ses concitoyens d'aller défendre leurs intérêts à Rome. La ville éternelle, qui faisait alors l'admiration du monde vaincu, ne pouvait manquer d'attirer Plutarque. Sans doute il accueillit cette mission avec empressement, s'il ne la rechercha pas; et il ne faut pas trop s'étonner de voir un ancien biographe prétendre que Plutarque serait parti sans mandat : « Touché d'une noble ambition, il se délibéra de voir l'abrégé du monde en. une ville, ou plutôt une ville qui contenait en soi l'étendue de tout le monde ; il s.'aGhemina donc vers Rome. »
Dans la ville éternelle, où il vint d'ailleurs à plusieurs reprises, toujours pour s'occuper des affaires de Ghéronée, Plutarque, en s'acquittant fort bien du [reste de sa besogne de magistrat municipal, trouva sans doute des loisirs. Il les employa à des travaux, d'où devaient sortir ses Vies Parallèles, à des leçons où il préparait, par un enseignement oral, la matière et, peut-être, la forme de ses Traités de Morale; Plutarque, comme nous dirions, faisait des conférences.
Le succès ne lui manqua pas. Trop zélé, un biographe attribue ce succès à une renommée que Plutarque n'avait pas encore : « Pouvait-on longtemps ignorer qu'il était arrivé non un homme, mais une bibliothèque parlante? » — Quoi qu'il en soit, ses cours étaient suivis et écoutés ; un auditoire choisi se groupait autour de lui, et lui donnait des marques de la plus flatteuse attention : « Un jour que je déclamais à Rome,raconte-t-il lui-même, Rusticus, celui que depuis Domitien feit mourir, pour l'envie qu'il portait à sa gloire, y était, qui m'escoutait ; au milieu de la leçon, il entra un soudard qui luy bailla une lettre missive de
l'empereur ; il se feit là un silence, et moy mesme feis une pause à mon dire, jusqu'à ce qu'il l'eust lue ; mais luyne voulut pas, ny n'ouvrit point sa lettre, devant que j'eusse achevé mon discours et que l'assemblée de l'auditoire fust départie (1). »
Ce succès de l'enseignement de Plutarque, à Rome, ! a donné lieu à une légende. On a prétendu qu'il fut le précepteur de Trajan. Vers l'époque de l'antiquité finissante, alors que les rhéteurs mettaient sans scrupule leurs élucubrations sous le nom d'un écrivain illustre, un sophiste du Bas-Empire composa une Institution de Trojan qui pendant longtemps a figuré parmi les œuvres du philosophe de Ghéronée. Plutarque, précepteur de Trajan! l'idée est séduisante; mais il faut l'écarter. Sans invoquer des arguments de haute critique, disons que nul écrivain contemporain n'a parlé de ces rapports entre Trajan et Plutarque; ce qui est plus significatif et plus décisif, Plutarque n'en a rien dit. « Il avait pourtant, suivant un mot connu, une bonne volonté si agréable à parler de lui-môme ! »
Mais à défaut de l'éducation du prince, l'influence de son esprit et de ses doctrines se fit sentir sur des . hommes de marque ; nous avons rapporté l'hommage ^| que lui rendit publiquement Rusticus Arulénus : Sossius Sénécion, Fundanus, l'ami de Pline, ne lui mar- ^. quaient pas moins d'estime et d'affection. H
Quand, sur le tard, il revint à Ghéronée pour s'y établir définitivement, à la reconnaissance qu'on lui devait pour les services rendus, s'ajoutait le prestige de cette renommée conquise dans la capitale. Aussi n'y at-il guère de plus belle vieillesse que celle de Plutarque.
(1) Traduction di'Amyot.
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour (I).
Aimé de sa famille, vénéré par sa femme Timoxène, ses fils Soclarus, Aristobule, Plutarque, — estimé pour son caractère, admiré pour son talent par ses concitoyens, il est revêtu de toutes les charges honorifiques ; il est le premier magistrat de sa ville et prêtre du temple d'Apollon, à Delphes. Au sein des joies de la famille, il jouit d'une douce popularité, il goûte les plaisirs de l'amitié, tient son rang avec simplicité et avec noblesse, donne à ses illustres amis de Rome une hospitalité digne et familière, et savoure jusqu'à la dernière heure le charme suprême des études amies ; enfin quand il meurt, il peut emporter avec lui la consolante illusion d'avoir donné une vigueur nouvelle à cette société antique où il avait mis sa vie et son âme.
Nulle part Plutarque n'a fait un exposé suivi de ses idées philosophiques et religieuses. Esprit mobile et ouvert, nullement concentré, il n'a pas songé à relier ses doctrines en faisceau, à leur donner une forme systématique, nies disperse, pour ainsi dire, en une foule de petits ouvrages. Dans les traités sur le Progrès de la Vertu, la Tranquillité de fâme, la Mauvaise Honte, V Utilité des ennanis, etc.. on peut recueillir ses opinions sur la Morale ; nous ne nous y arrêterons point, car elles ne diffèrent de la Morale du stoïcisme, qui d'ailleurs était sorti de l'école de Platon, que par une tension et une âpreté moins grandes, par plus d'indulgence et de sens pratique. Mais il importe à notre dessein de faire rapidement connaître les conceptions théologiques de Plutarque et pour cela nous nous aiderons de ses traités sur l'Inscription du temple de
(1) Lafontaine, Philémon et Baucis.
ROME SOUS TRAJAX
Delphes, sur la Cessation des Oracles, sur les Délais de la justice divine., sur Isis et Osit'is, sur la Supersti- ^ tion, etc.
Le Dieu de Plutarque c'est le Dieu de Platon : il esl éternel ; on ne peut dire qu'il fut, qi qu'il sera :il est^ A la différence du Dieu des stoïciens, il ne se confonc point avec le monde : il y a impiété à ne point lui attribuer la personnalité, à supposer qu'il se produit en lui des changements, qu'il est semblable à un feu qui tour à tour se sépand et se condense, devient terre, mer,|« vent, animal, etc. 11 a l'unité, puisqu'il a la perfection,U et que ce qui est par excellence ne peut être qu'un. Les Grecs et les barbares adorent cet être suprême et c'est à lui que, sous des symboles divers, on rend hommage dans tous les cultes (1).
Gomme il ne peut y avoir deux infinis, l'infini n'appar-; tient point au monde ; mais on peut concevoir que les1 mondes existent en nombre indéfini et tous ces mondes la personne divine les gouverne avec sagesse, avec jus- tice, avec bonté. Les soins de cette Providence s'éten-ii dent aussi à l'humanité. Ne nous laissons pas tromper sur la sagesse et la justice absolue de Dieu par l'appa- ^ rencedu désordre que nous présentent la vie terrestreil et les affaires humaines. Il y a en effet pour l'homme
(1) « Jupiter, dit Plutai'que, n'a pas été nourri dans les antres odoriférants de la Crète et Saturne n'a point dévoré une pieiTe sa place. Principe et cause de son éternelle existence, il était dèâl le commencement et il sera toujours. Rien n'échappe à ses regards, ni les sommets des montagnes, ni les sources des fleuves, n^™les villes, ni le sable de la mer, ni l'inflnie multitude des astres.BB Il nous a donné tout ce qui nous appartient; en lui sont le corn-"" mencement et la fin, la mesure et la destinée de chaque chose. » (7515 et Osiris, 24 — cité par Duruy, Hisloirc des Romains, tome V.)j
une autre existence, une existence immortelle ; là, tout est rerais en sa place, là éclate l'ordre parfait et la suprême justice. Pour marcher sur la terre avec sûreté, il faut lever les yeux vers cette existence idéale et les y tenir attachés : « Malheureux, s'écrie Plutarque, celui qui se ferme les portes d'une autre vie ! il est comme le passager qui, battu par la tempête, dirait à ses compagnons de voyage : Nous n'avons ni pilote pour nous conduire, ni étoile pour nous guider ; mais qu'importe? nous serons bientôt brisés contre les écueils et engloutis dans l'abîme. »
Chez Plutarque, on le voit, la notion de la divinité se dégage entièrement du naturalisme où la doctrine stoïcienne la tenait encore enveloppée. Nous sommes en face du Dieu personnel, du Dieu Providence. Amour de l'infmi, de la perfection, aspiration ardente et tendre vers la félicité, la vérité, la justice absolues, voilà ce que nous révèlent les écrits du philosophe de Chéronée ; en son œuvre se résument les tendances spiritualistes qui, depuis Platon, avaient obscurément et confusément cheminé à travers le monde, et par l'influence de Plutarque elles prendront une marche plus ferme et plus rapide.
Si Plutarque s'en fût tenu là, il n'eût été après tout qu'un disciple de Platon plus instruit, plus assuré dans sa foi, mieux servi par son talent que ceux qui jusqu'alors avaient tenté de propager la doctrine du maître. Mais il veut faire pénétrer cette pure philosophie jusqu'aux ^couches profondes des peuples de l'empire, et non pas la réserver à la délectation spéculative d'une élite de lettrés.
Patriote, épris du passé de son pays et de ces nobles antiquités de la Grèce, il admirait et aimait les élé-
iiini a ces poétiques creaiions a une race « Pour l'impie, disait-il, la cérémonie laplusMl 3st une pompe dénuée de sens, la prière
gantes cérémonies du culte hellénique ; il trouvait un charme infini à ces poétiques créations d'une race d'artistes, auguste est
une vaine formule, le sacrificateur un cuisinier qui^ égorge un animal sans défense; — mais pour celui qu'une pensée religieuse conduit dans les jtemples, ei qui assiste avec recueillement à la célébration des mystères, il n'est pas de spectacle plus touchant et qui bannisse plus infailliblement toutes les tristesses, tous« les découragements, tous les ennuis. » Soyez sûrs que] prêtre d'Apollon, Plutarque pontifiait, sinon avec lî conviction d'un croyant, au moins avec l'émotion d'ui artiste et la ferveur d'un patriote. Gomme il s'esi trompé cet écrivain de notre temps, qui d'ailleurs n'aime ni ne connaît l'antiquité, quand il a dit :' « L'école de Plutarque n'est pas une école de philosophes, c'est une école de sacristains disposés à abandonner leur catéchisme pourvu qu'on leur laisse leur^ chapelle (1) ! »
Spiritualiste, Plutarque sachant qu'un culte esi comme le costume nécessaire d'une religion, croyaii qu'il n'était pour sa foi aucun vêtement plus beau, plus décent et plus noble que le culte de la vieille Grèce. Il s'efforça donc de concilier les aimables et brillantes cérémonies du polythéisme avec sa philosophie quJH établissait l'unité de Dieu. Voici comment. — Dans 1™
banquet de Platon on lisait ce passage : « Quelle est la
fonction d'un démon? d'être l'interprète et l'entremets teur entre Dieu et les hommes, apportant au ciel lei vœux et les sacrifices des hommes, et rapportant au]
iSI
(1) Napoléok de Ghampagny, Les Antonins.
hommes les ordres des dieux et les récompenses qu'ils leur accordent pour leurs sacrifices. Les démons entretiennent l'harmonie de ces deux sphères : ils sont le lien qui unit le grand Tout et c'est d'eux que procède toute la science divinatoire. Dieu ne se manifeste point immédiatement à l'homme et c'est par l'intermédiaire des démons que les dieux commercent avec lui et lui parlent, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil Les démons sont en grand nombre et de plusieurs sortes (1). »
Gomme il était aisé d'entrer dans cette voie de conciciliation que le maître ouvrait ainsi lui-même! Les Olympiens n'avaient jamais été bien loin de la terre ; était-ce les faire beaucoup déchoir que de les assimiler à ces génies, intermédiaires officieux entre l'homme et l'Être suprême, traits d'union entre la terre et le ciel? « En substituant une simple démonologie à la théologie d'Homère et d'Hésiode, le philosophe grec sauvait le monothéisme et conservaitla forme polythéiste si chère au peuple, si pleine de charmes pour l'imagination. »
Cette tentative eut sous les Antonins un singulier succès : les Génies trouvaient par avance faveur dans les croyances populaires. Certaines îles de la Grande Bretagne passaient déjà pour être la demeure d'un grand nombre de ces personnages surnaturels ; quand Apollonius de Tyane, précédé de sa réputation de thaumaturge, comparut devant Domitien : « C'est un Génie,
(1) Dion Ghrysostome définissait ainsi le démon : « J'appelle démon la puissance qui commande chez chaque homme (to xpaxoûv éxâoTou) et qui est l'inspii'ation de ses actions, que cet homme soit libre ou esclave, riche ou pauvre, roi ou simple particulier. Ce principe qui est supposé gouverner dans chaque homme, est ce qu'on appelle le Démon; il en est le chef (5pxwv) et le maître (xùpioç) — [Orat. XXV).
ROME SOUS TKAJAN
s'était écrié le prince, que vous introduisez là! » Les dieux de l'Olympe, ainsi transformés, prenaient pour les imaginations tourmentées et anxieuses des hommes de cette époque, un renouveau de jeunesse, en échangeant, contre cette enveloppe mystérieuse, leurs formes M précises trop voisines de l'humanité. Quelle fortune pour des âmes éprises du merveilleux, possédées de la passion de s'unir à la divinité, que de sentir le ciel^J venir ainsi au-devant d'elles par ces complaisants*' messagers, soutiens de la foi et initiateurs de l'extase (1) !
Cette conception prit des développements et eut des conséquences que n'avait pu prévoir Plutarque. Elle ne tarda guère en effet à être dénaturée par l'Orientalisme qui, alors, pénétrait tout; et ces Génies, sortis de la radieuse imagination de Platon et de son disciple si sensé, perdirent leur noblesse native, et furent avilis' par les magiciens et les thaumaturges.
Malgré la générosité de son effort, malgré la noblesse de sa pensée, Plutarque ne fit que retarder d'un moment la chute du paganisme ; ses enseignementsspi- ^ ritualistes, comme les prédications morales d-es stoï-M ciens, profitèrent au Christianisme ; par là les progrès de la religion nouvelle n'étaient point entravés ; bien plutôt les philosophes préparaient sans le savoir son action sur les âmes.
De toutes parts alors « se manifestait avec énergie, dit M. Renan, le besoin d'une religion monothéiste
(1) Il faut noter que, malgré son sens pratique, Plutarque n'est point exempt de mysticisme : « Enveloppée d'un corps, dit-il, l'âme n'a point de commerce avec Dieu; mais cUopeut le toucher légèrement, comme en songe, par la philosophie. » {Isis et Osiris, 24.)
LA THILOSOPHIE 183
donnant pour base à la morale des prescriptions divines.... Il vient ainsi une époque où les religions naturalistes réduites à de purs enfantillages, à des simagrées de sorciers, ne peuvent plus suffire aux sociétés, où l'humanité veut une religion morale philosophique.... A l'époque où nous sommes le problème se posait pour l'ensemble du monde avec une sorte d'unanimité solennelle et d'impérieuse grandeur (1). » Ce grand problème, Plutarque, qui, d'après le même écrivain, rend la philosophie timide et la religion à moitié raisonnable, n'en a point trouvé la solution, nous le reconnaissons volontiers; mais il l'a cherchée, mais il l'a avancée avec les autres sages de ce temps.
Quand on assiste à ce déclin de l'ancien monde, qui a tant fait pour le nouveau, on éprouve je ne sais quel regret mélancolique, et volontiers on dit avec un , écrivain nourri pourtant de la plus pure moelle du Christianisme : « Je ne puis me défendre d'une sympathie involontaire pour ces dieux qu'adoraient encore des hommes tels que Plutarque, pour ces autels où tant de héros avaient sacrifié, pour ces fables gracieuses auxquelles la poésie, l'éloquence et les arts avaient emprunté tant d'inspirations et qu'essayait de rajeunii' et de purifier une philosophie mourante elle-même. Le philosophe de Chéronée m'intéresse et m'émeut. Par la grâce de Dieu, j'aurais été chrétien dans ces tempslà, je l'espère, et même jusqu'au martyre malgré mon peu de vocation pour les roues et les chevalets. Par moi-même et livré au simple penchant de mon cœur, j'aurais brûlé de l'encens avec le bon Plutarque sur l'autel d'Apollon et des Muses, j'en ai peur (2) ! »
il) Ernest Renan, Les Apôtres (Caïman Lévy). (2) M. Sylvestre de Sagv.
Sommaire. — A cette époque, décadence littéraire avouée et reconnue par les contemporains.
Décadence de Vèloquence : discussion des raisons que Pline, Tacite et Quintilien en ont données. •
Décadence de la poésie; tableau de cette décadence. — Ses causes.
Les représentants de cette époque. — Martial et ses épigrammes : Du talent de Martial et de ses lacunes. — Juvénal et ses satires. — La vie et le caractère de Juvènal. — Des critiques qu'on a faites de son œuvre. — Son intérêt historique et son mérite littéraire. — Suétone etses biographies. — Suétone historien utile et esprit médiocre. — Tacite. — Sa vie. — Ses œuvres. — Ses idées. — De la valeur historique et artistique des ouvrages de Tacite. — Pline le Jeune. — Son Panégyrique de Trajan : utile comme document, cette œuvre est pleine de mauvais goût oratoire.
Conclusion.
Le lecteur ne saurait attendre qu'on lui donne ici une revue détaillée de la litérature latine au temps de Nerva et de Trajan. Si cette époque n'a pas été très féconde, elle a en revanche beaucoup produit : les manuels spéciaux enregistrent à cette date une longue liste d'auteurs, presque tous chargés d'un bagage respectable. Lisez Martial ou Pline le Jeune qui rédigèrent alors ce que nous appellerions les échos littéraires; que d'historiens ! que d'orateurs ! que de poètes ! que de volumes ! Chaque année la moisson est ample : aMagnwin hic annus poetarum proventum atticlit (1). » Mais il y a plus de paille que de froment. Les réputations du jour ont été des réputations d'un jour. La postérité a le droit de beaucoup oublier, puisqu'il ne lui est possible que de peu retenir. Nous userons ici largement de ce droit.
Qu'on ne nous demande pas de donner une biographie circonstanciée des auteurs, un catalogue complet de leurs œuvres. Nous voulons seulement indiquer la direction du mouvement littéraire et tracer un tableau
(1) Pline le Jeune, Lettres, I. 7.
d'ensemble où nous n'admettrons que les grandes figures et les personnages de marque.
Il le faut avouer tout d'abord : nous entrons dans une période de décadence littéraire. Une manque certes pas alors d'esprits ingénieux et de talents exercés ; on n'est pas en peine de citer quelques auteurs de vigoureux et brillant talent : on pourrait même nommer jusqu'à un homme de génie, Tacite. N'importe, la littérature ro-Jj maine est à son déclin.
Tous les contemporains de quelque valeur l'ont senti, non sans tristesse, et ils Font dit dans des pages qui! cemptent entre leurs meilleures. Tacite, dans le Bia-l logue, mène le deuil de l'éloquence; Quintilien écrit un' traité de causis comiptœ eloquentiœ. Pline le Jeune constate, en témoin navré, la ruine du barreau romain, qui avait survécu pendant un temps à la pacification du Forum. Aux yeux de l'auteur du Satyricon, depuisHj Horace et Virgile « l'honneur de la poésie romaine », per- * sonne n'a vu la route qui conduit à la poésie, qua iretur ad Carmen, et Juvénal cherche en vain
Le grand poète à verve originale Qui ne se traîne pas dans l'ornière banale Et qui marque au bon coin ses vers éblouissants (i).
Après avoir constaté le mal on le décrit : Tacite et Quintilien (médecins Tant-pis) font une^ véritable nosographie de l'éloquence : Pline (médecin Tant-mieux) laisse échapper parfois, malgré lui,deSj paroles inquiétantes ; mettons-nous avec eux au chevei du malade.
(1) Traduction Jules Lacroix.
Ecoutons Tacite: « Plus d'espoir, la moribonde se farde comme une courtisane ; voyez-la se fournir de coliiichets à Mécène et demander à Gallion des ornements au vain cliquetis ; la santé s'est retirée de ce corps de vieille coquette, elle a perdu le goût de ce qui est sain; les sens se dépravent : voici que son oreille ne se plaît plus qu'aux caprices de l'harmonie : ses yeux ne sont plus charmés que par une gesticulation fausse et théâtrale (1).»
Quintilien, plus réservé dans la forme, n'est pas au fond moins net: « Nos orateurs, négligeant de soigner la pensée, qui est le nerf même de l'éloquence, s'attardent à une préoccupation vaine et sénile de l'expression ; ce qu'ils en font, c'est pour atteindre à l'éclat. Je ne nie point que ce soit là une beauté de la parole, mais lorsque le sens l'emporte, non lorsqu'on y vise avec affectation. Soin de la forme, mais souci du fond, voilà ce que je demande. Le plus souvent, en effet, le terme le meilleur est attaché à l'idée môme, qui l'éclairé de sa lumière; mais nous le cherchons comme s'il était caché, comme s'il se dérobait. Nous n'imaginons pas qu'il soit voisin du sujet même, nous allons le quérir ailleurs; l'avons-nous trouvé, nous lui faisons violence. C'est d'une âme plus haute qu'il faudrait aborder l'éloquence : quand elle est saine elle ne croit pas avoir à faire de polir ses ongles et d'accommoder sa chevelure. — Le style lui-même est gâté par ces scrupules : car l'expression la meilleure est la moins apprêtée, la plus simple, celle qui naît de la vérité. Ce qui trahit l'effort, l'affectation, la recherche, ne peut charmer, ne saurait avoir de crédit, puisque cela fait ombre à la pensée et
(1) Tacite, Dialogue des orateurs (passim).
l'étouffé comme un gazon trop dru. Quand nous pouvons parler tout droit, nous prenons des expressions contournées par amour de la phrase : ce qui d'un mot est clair, nous le surchargeons. Nous n'aimons plus le terme propre : il est à notre gré peu élégant ; n'importe qui eût pu s'en servir. Nous empruntons aux poètes du goût le plus détestable des figures et des métaphores,, et ne croyons avoir de l'esprit que lorsqu'il faut de l'esprit pour nous entendre (1). »
Pétrone ne disait rien autre chose peu de temps avant Tacite et Quintilien : à son avis, les orateurs ne parlent plus qu'un jargon sententieux ; ils réduisent l'éloquence à une harmonie puérile et vaine. « C'est un: déluge de périodes mielleuses agréablement arrondies ; actions et discours, tout est saupoudré de sésame et de
pavots Nos gens enluminent tout ce qu'ils disent de:
petites sentences scintillantes (2). »
Pline le Jeune, en cette affaire, est un peu juge et partie ; il voudrait bien avoir des yeux pour ne point voir. Il se croit le premier orateur de son temps, — e n'a sans doute pas tort : aussi souhaiterait-il ne pas devoir sa primauté à la médiocrité de ceux qui l'entourent. Les éloges ne lui coûtent guère, car il compte qu'ils lui rapporteront. — Deux débutants, Ummidius et Quadratus, ont parlé congrument devant les centumvirs : Pline les couvre de fleurs ; on peut même penser^] qu'il les en accable. — Ses éloges sont, en effet, parfois" fort compromettants, et servent mal la cause qu'il veut défendre. Par quel trait achève-t-il le morceau enthou- J siaste au'il consacre au rhéteur Euphrate?... « On est"
(1) Quintilien, Institution oratoire, VIII Proœmium tion de l'auteur).
(2) Pétrone, Satyricon, (passim).
(traduc-
si charmé de l'entendre, nous dit-il, qu'après même qu'il vous a persuadé, vous voudriez qu'il eût à vous persuader encore? » Éloquence équivoque, celle qui, lorsqu'elle a atteint son objet, laisse le désir d'autre chose ! Après ce que Pline nous dit de lui, nous sommes fort tentés, quoique nous ne connaissions rien d'Euphrate, de penser qu'il faut le ranger parmi ces prétentieux virtuoses de la parole dont nous a parlé Quintilien.
Si nous résumions ces critiques, nous pourrions entrevoir qu'elles portent sur deux écoles d'orateurs; les uns, imitateurs de Sénèque, qu'ils n'avouent pas tout haut pour leur maître, s'efforcent de multiplier les sentences, et, visant à une éloquence nerveuse, n'arrivent qu'à l'énervement (1) ; les autres, à la suite d'Hortensius et de Gicéron qu'ils répudient très fort, sont tout Ijouffis de métaphores retentissantes, tout panachés de resplendissantes comparaisons : l'éclat des sons et des couleurs, voilà leur grand souci ; ils veulent être grandioses et ne sont qu'emphatiques (2). D'un mot, — car il n'y a qu'un mot qui serve, — l'éloquence romaine ne souffre pas d'une maladie nouvelle : elle meurt de vieillesse, et nous assistons à la décrépitude des anciennes écoles Attique et Asiatique; elles ont eu beau retirer leurs enseignes de leur porte, nous les reconnaissons quand même.
On peut trouver que cette sénilité vint bien vite : au temps où Tacite écrivait son Dialogue, Aper, un des personnages, fait remarquer que la mort de Gicéron ne
(1) Effecistis lit coi-pus orationis enervaretur et caderet... (Pétrone, Satyricon, II).
(2) Ventosa istœc et enormis loquacitas animos juvenum
vcluti pestilenti quodam sidère afflavit (ibid.)
remonte pas à plus de cent vingt ans. Ce déclin si rapide, qui nous étonne, n'a pas moins frappé les contemporains et ils ont cherché à en démêler les causes.
Comme il' arrive à ceux qui manquent de recul, ils ont saisi surtout les motifs extérieurs, et ils n'ont pu atteindre les raisons intimes et essentielles.
Pour Tacite et Quintilien, l'éducation morale qu'on donne alors à la jeunesse, est d'abord responsable de. cette décadence. — C'en est fait de l'antique austérité de la famille romaine ; peut-être aime-t-on plus les enfants qu'au temps passé, mais on les aime moins bien : on les soigne davantage, mais on ne les respecte plus. « A peine sont-ils nés, dit Quintilien, nous les amollissons par toutes sortes de délicatesses... S'il leur échappe quelque impertinence ou quelques-uns de ces mots qu'on se permettrait à peine dans les orgies d'Alexandrie, nous accueillons toutes ces gentillesses d'un baiser. Les enfants ne sont que des échos : or, nous les rendons témoins de nos impudiques amours, tous nos festins retentissent de chants obscènes et nous y étalons des spectacles qu'on aurait honte de nommer (1). » Dans la maison paternelle, l'enfant ne grandit plus sous l'œil d'une mère, fière de garder sa maison, ou près d'une parente d'un âge mûr et de vertus exemplaires : c'est une nourrice mercenaire qui lui donne son lait ; plus tard son âme neuve et ouverte à toutes les impressions, n'a pour tout enseignement que les contes des esclaves auxquels on le confie, d'autres exemples que ceux qu'il reçoit de ces tristes gouverneurs. Il s'accoutume vite à une dissipation et à une licence, que nul ne songe à lui interdire et qui engendrent l'effronterie et le
(1) Quintilien, Institution oratoire. I, 2 (Trad. Ouizille).
mépris de soi-même et des autres. N'a-t-il pas d'ailleurs, dans le sein même de sa mère, puisé les vices qui alors gangrènent la société romaine : l'enthousiasme pour les histrions, le goût effréné des gladiateurs et des chevaux. «Quelle place, conclut Tacite (car c'est lui que nous résumons ici), quelle place, une âme obsédée, envahie par ces viles passions, a-t-elle encore pour les arts honnêtes (1) ? j
Devenu jeune homme, cet enfant dont le cœur a été gâté par une éducation si peu saine, reçoit une instruction qui fausse son esprit. On le met entre les mains des rhéteurs. Ici nous entendons s'élever un concert d'anathèmes; ces infortunés rhéteurs sont de véritables boucs émissaires. Pétrone les prend à partie et les apostrophe rudement: « Ne vous en déplaise, ô rhéteurs, c'est de vous que date la chute de l'éloquence : c'est vous qui faites de nos fils des "maîtres sots : dans vos officines, vous les nourrissez de fadaises; quand ils en sortent ce ne sont plus que des pédants intectés de mauvais goût, des cuistres qui sentent leur cuisine (2). » Messala, qui, dans le Dialogue de Tacite, a tout l'air d'exprimer les idées de l'auteur même, ne s'en tient pas à la critique : il souhaiterait qu'on remît en vigueur contrelesrhéteursl'édit descenseurs Grassus et Domitius, qui ferma « cette école d'impudence » (90 av. J.-C). Ne l'ont-ils pas bien mérité? Leur ignorance est scandaleuse et coupable : « ils ignorent les lois, ne possèdent pas les sénatus-consultes, sont les premiers à se moquer du droit civil; ils ont, surtout pour l'étude de la sagesse et les préceptes de la philosophie, une horreur
(1) Tacite, Dialogue des orateurs {passim).
(2) Pétrone, Satyricon (passim).
ROME SOUS TRAJAX
profonde (1). » Qu'enseignent-ils donc ? un bavardage charlatanesque et vide. Voyez les exercices auxquels ^ ils soumettent leurs élèves : « Deux sortes de matières sont traitées chez les rhéteurs : les délibératives (suasoriœ) et les judiciaires (con^rofersz(iy). La première espèce, comme plus facile et demandant moins de connaissances, est abandonnée aux enfants. Les controverses sont réservées aux plus forts; mais quelles controverses, bons dieux ! et quelles imaginations incroyables ! les récompenses des tyrannicides, l'alternative offerte aux filles outragées, les remèdes à la peste, les fils déshonorant le lit maternel, et toutes les questions qui s'agitent chaque jour dans l'école, rarement ou jamais devant les tribunaux, sont discutées par les élèves en termes emphatiques (2). » De quoi vit l'éloquence? dejl réalité, de vérité. Qu'est-ce que l'enseignement des rhé-*" teurs? romans et mensonges. Le Messala de Tacite conclut comme Pétrone : c'est vous, rhéteurs, qui avez tué l'art oratoire.
L'esprit pénétrant de Tacite ne s'arrête pas à ces sur faces : dans cette recherche des causes de la ruine de l'éloquence, il en indique une autre d'un ordre plus^J général et plus philosophique. L'art oratoire, pense-t-ilj|l se meurt faute d'aliment : la liberté a péri; l'éloquence politique, qui se nourrit à sa tlamme, s'est éteinte avec^ elle. L'éloquence judiciaire, elle-même, n'a plus guèr^l d'objet : l'ordre et la règle régnent dans l'empire et empêchent les grands désordres ; la sécurité publique est assurée par un pouvoir fort ; il n'y a plus de grand crimes. « L'éloquence vraiment grande, vraiment frap
(1) Tacite. Dialogue, 32 (traduction Burnouf).
(2) Tacite, Dialogue, 35 (traduction Burnouf).
])ante, est fille de cette licence qu'on appelait follement liberté ; c'est la compagne des séditions, l'aiguillon des fureurs populaires. Incapable d'obéissance et de subordination, opiniâtre, téméraire, arrogante, ce n'est pas dans une société bien constituée qu'elle peut
])rendre naissance La seule partie qui nous reste de
l'ancien domaine des orateurs, le barreau, n'annonce pas lui-môme une réforme complète, ni une société où tout marche à souhait. Qui nous appelle en effet, s'il n'est coupable ou malheureux? Quelle ville a recours à la nôtre, si son repos n'est troublé par quelque voisin ou par des querelles domestiques? On peut dire
que la gloire de l'orateur est moindre et plus obscure là où régnent les bonnes mœurs et le respect d'un pouvoir tutélaire (1). » Tout le beau discours de Maternus développe cette idée, et, sous l'apparente reconnaissance que marque l'orateur pour le régime nouveau, on sent aisément une résignation amèrè au présent et des regrets profonds du temps passé.
Ainsi les contemporains ont assigné trois causes à la décadence de l'éloquence romaine : une cause morale, une cause littéraire, une cause politique.
Mieux placés qu'ils ne l'étaient pour bien juger des choses, voyant de plus loin et de plus haut, moins offusqués par les détails et saisissant mieux les ensembles, demandons-nous si, dans cette question, ils sont arrivés à la véritable solution, s'ils n'ont point parfois fait fausse route.
L'éducation de l'enfance fut-elle à cette époque aussi détestable qu'ilsl'ont prétendu? Leurs plaintes ne sontelles pas trop chagrines? Pour notre compte, nous
(1) Tacite, Dialogue, 41 (ti-aduction Burnouf).
sommes tentés de croire qu'il y a bien de l'exagération dans les griefs invoqués par Quintilien et Tacite contre les familles romaines de leur temps. On était à une époque de transition : on commençait à comprendre que le rôle du père de famille comporte l'affection autant que l'autorité. Il arriva sans doute souvent qu'on ne^sut pas faire à l'une ou à l'autre la part qui lui revient légitimement : il y eut alors des excès d'indulgence, comme il y avait eu naguère des abus de pouvoir. Mais ces erreurs sont l'ordinaire rançon du progrès : et poui l'observateur impartial la famille est alors en progrès^ non en décadence. Au reste, le mal eût-il été aussi grand que le prétendent Quintilien et Tacite, il ne pourrait suffisamment expliquer (il s'en faut bien), la ruine de l'art oratoire. L'esprit sans doute se sent toujours defll bassesses du cœur par quelque côté ; mais, par d'autres côtés, il demeure tout à fait indépendant du caractère. Un méchant homme ne sera jamais un orateur parfait : d'accord; mais il pourra être un grand orateur. Pour s'en convaincre, il suffit de lire l'histoire. FA d'ailleurs, si nous voulons préciser,, les abus contre lesquels TaJI cite s'élève, sont-ils vraiment si graves? Les mèref n'allaitent plus leurs enfants : il faut le regretter ; mais si l'on s'en indigne, on a tort, et cela n'a rien à faire avec l'éloquence. On abandonne l'enfant à des soins mercenaires: négligence condamnable, sans doute; mais si l'on peut croire que les serviteurs fussent toujours grossiers, est-il possible d'admettre qu'ils aient été nécessairement vicieux? Les enfants tiennent de leurs mères le goût des courses de chevaux, des gladiateurs et des histrions : voilà qui ne nous étonne guère, les enfants ayant toujours aimé le plaisir. Si un de nos hommes d'Etat ebt un parleur médiocre, nul n'ei
pliquera ses échecs de tribuïie, en disant qu'il fait courir ; et Berryer, qui fut peut-être le plus grand orateur de ce siècle, crut, à une heure d'enthousiasme juvénile, qu'il avait la vocation du théâtre ; plus tard, dans l'âge mûr, il aima toujours jouer la comédie de salon (1).
Quant à l'instruction donnée par les rhéteurs, on ne Ta peut-être pas calomniée , mais en tout cas on en a médit avec excès. Les exercices qu'ils donnaient à leurs élèves n'étaient pas toujours aussi ridicules que ceux dont nous ont entretenu leurs accusateurs. Par nécessité ils enfermaient leurs sujets dans des cadres fictifs : mais les sujets mêmes pouvaient être substantiels et solides. Ne savons-nous pas qu'ils instituaient des discussions relatives au dessèchement des marais Pontius, à la création d'un port à Ostie, au percement de l'isthme de Gorinthe? Voilà des questions d'ordre pratique: nous ne sommes plus dans le roman. Et quand bien même, dans l'instruction, le roman eût tenu une large place, tout était-il perdu pour cela? Dans nos écoles modernes, n'est-ce pas encore sur des données imaginaires que nous exerçons la raison naissante de nos écoliers? Cela les empêche-t-il plus tard d'aborder et de traiter des sujets réels? Nous ne voulons pas tenter une justification des écoles de déclamateurs; mais il ne nous paraît point qu'elles aient été la cause de la perte de l'éloquence.
La liberté politique est morte : c'est de ce prix que les Romains ont payé le bienfait de l'ordre et de la sécurité dont ils jouissent; l'art oratoire a été compris dans cette rançon; tel est le dernier mot de Tacite; et
(1) Voir les Souvenirs de Madame Jatibert. — Un séjour à Augerville en 1850. (Paris — Hetzel).
fl
c'est celui que les modernes ont le plus développé. Quoi d'étonnant? C'est une belle et séduisante idée : ne serait-il pas juste que le despotisme abaissât l'esprit, comme il déprime le caractère? Ne faudrait-il pas qu'on eût le droit de dire aux peuples qui veulent un maître vous voulez donc renoncer à la parure du talent, comme à la dignité du civisme? — Vœux et désirs d'âmes honnêtes ! — Les faits ne les exaucent pas. Le despotisme ne détruit pas le talent: parfois le talent sert le despote, parfois il le combat, et souvent même il ne doit sa vigueur qu'à cette lutte où il s'engage, e sans laquelle il eût langui.
Les critiques modernes se trompent d'ailleurs en s^ représentant le despotisme d'un César romain, comme celui d'un Bonaparte. On oublie que l'action du pouvoii politique fut alors bien moins centralisée que che nous. Les attaques contre la personne du prince étaient" rigoureusement punies ; mais, dans le domaine des idées, que de provinces où l'autorité impériale ne son-l| geait pas à pénétrer. Auguste avait pacifié le Forum, il avait jeté bas la tribune aux harangues ; au Sénat on n'osait plus faire de discours politiques. Mais si l'oial eût voulu traiter de grandes questions sociales, si l'on eût voulu discuter les pro])lèmes religieux (pourvu qu'on, ne touchât pas au cujte), qui donc en eût été empêchém L'esclavage était une des assises de la société anti- ^ que ; il y avait un proverbe qui disait : Quoi servi, tôt hostes; il y avait une loi qui condamnait à mort tous les esclaves d'une maison dont le maître avait été assassiné, sans qu'on pût découvrir l'assassin Pourtant, quand Pedanius Secundus, préfet de Rome périt par le poignard d'un esclave que nul ne dénonça^ il se trouva des sénateurs qui repoussèrent avec cha-
fl
leur la condamnation en masse des serviteurs de Pedanius {niniiani severitatem adspernantiinn, dit Tacite) (1). Le despotisme ne ferma pas la bouche des orateurs, ils purent être éloquents à loisir : s'ils ne le fui ent point, on n'en peut accuser la matière, comme infertile et petite.
Et si l'on ne voulait pas faire d'opposition, si l'on restait orateur du gouvernement, comme nous dirions, quelle large et brillante carrière à parcourir! Le patriotisme ne pouvait-il donc fournir des accents à ceux qui eussent entrepris de tracer devant leurs collègues, le tableau de la patrie romaine, s'étendant jusqu'aux confins du monde connu? Quel sujet pour un homme d'État philosophe que l'étude de ce grand travail d'assimilation civilisatrice, de cette œuvre de l'empire pacificateur continuant et couronnant l'œuvre de la république conquérante! Quelles inspirations pour un légiste dans le spectacle de cette société, qui, composée d'éléments si divers, s'unifie tous les jours et marche d'un pas de plus en plus rapide vers une organisation fondée sur le droit et la raison ?
Pourquoi un général, dans les forêts de la Germanie, sur les bords du Danube, ou dans les déserts de la Syrie, n'eût-il pas trouvé de généreuses et fortes paroles à faire entendre à ces soldats qui, peut-être, ne sont plus des Romains, mais qui peuvent comprendre qu'ils travaillent à la grande œuvre de Rome?
Pourquoi, quand un haut personnage mourait, n'eûton pas loué avec gravité et émotion cette existence remplie par tant de travaux accomplis pour le bien
(1) Tacite, Annales, XIV, /i->.
public? Le gouverneur de province qui avait commandé des armées, réglé les différends des rois, fait sortir des villes de terre, percé des routes à travers des déserts, créé l'abondance et la vie où il n'y avait naguère que la désolation et la mort, celui-là ne pouvait-il inspirer un orateur? ,
Non, l'éloquence politique, ne manquait pas deli sujets : ils n'étaient plus les mêmes qu'au temps de Gicéron : peut-on s'en étonner? a-t-on le droit de s'en plaindre? Et pourtant il n'y eut pas d'éloquence politique. Il
La matière ne faisait pas plus défaut à l'éloquencell judiciaire, quoi qu'en ait dit Tacite. — Ne parlons pas des délateurs : leur parole dut pourtant être singulière-^ ment vivante — vivante, comme elle était meurtrière. Il y a d'eux des mots, où l'on entend encore l'éclat de leurs voix : « Je prends mon adversaire à la gorge et' je l'étouffé ! » disait Régulus. A labonne heure ! Celui-là n'était point un virtuose. Et ce Métius Garus qui, il comme on parlait un jour devant lui d'une de ses victimes, pour l'outrager : « De quel droit, s'écria-t-il, venez-vous toucher à mes morts! » Mais oublions-les,a| puisqu'ils ont fait un métier de lucre et de sang, qu'ils ont été des bourreaux plus encore que des accusateurs {lucrosœ et sanguinantis eloquentiœ, et in usum teli r'epertœ){\). 11 n'en reste pas moins que les vraies causes, lescauseshonorables,nemanquaientpas. SiPlinen'apas ^ fait de Verrines, qu'il ne s'en prenne pas aux Césars Mm ne plaida-t-il pas quatre grands procès de concussion ?'■
Où donc enfin la vraie raison de cette décadence qu'on ne saurait nier ?