‹ Rome sous TrajanChapitre 2 sur 4 · II · texte numérisé non relu

II

(1) Tacite, Dialogue, XII.

Celui-là n'est point un orateur qui ne comprend pas son époque, et ne trouve pas pour traduire les idées dont elle vit, une forme qui porte à la fois la marque contemporaine et le sceau de la durée. — Le monde nouveau qui sortit de la ruine de la république et de l'établissement de l'empire, avait des perspectives bien plus vastes et des aspects bien plus complexes que l'ancien régime. Les hommes qui acceptèrent et servirent l'ordre de choses moderne, provinciaux, affranchis, plébéiens, crurent avoir assez à faire de le comprendre et de le soutenir par leurs actes; ils ne se préoccupèrent pas de l'interpréter et de le glorifier par la parole, tâche à laquelle ils n'étaient point préparés. Ceux qui auraient pu réussir dans cette entreprise, ne purent pas ou ne voulurent pas ouvrir les yeux aux idées nouvelles : l'aristocratie lettrée s'entêta dans son antipathie pour l'empire, et lui fit de l'opposition en conspirant ou en boudant. Elle tourna le dos au présent et à l'avenir et obstinément fixa ses regards sur le passé. Ainsi, d'une part, des hommes d'affaires, qui ne furent que des hommes d'aflaires; de l'autre côté, des lettrés, qui ne furent que des lettrés : ici la matière informe, là, la forme vide. Dans aucun camp,- il n'y eut place pour la vraie loquence.

La poésie languit elle aussi ; c'est le plus grand poète -de l'époque, Juvénal, qui nous le dit avec son âpreté ordinaire ; mais nous sentons bien que, pour cette fois, il parle sans hyperbole.

Elle se traîne dans des lieux-communs de mythologie descriptive. «Non, jamais propriétaire n'a mieux connu sa propre maison que je ne connais le bois de Mars et l'antre de Vulcain, voisin des roches d'Eolie (1). » Elle

(1) Juvénal, Satires, I.

ROME SOUS TRAJAX

s'attarde à d'insipides énumérations « Je sais de reste à quoi les vents passent leur temps, et quelles ombres Eaque torture aux enfers (i), ))0U bien encore, pour dissimuler la nullité de l'inspiration, elle fait défiler devant le lecteur, comme dans un polyorarna, les paysages d'une géographie fantastique. « Les lieux où cet autre va filouter la Toison d'or, je ne connais que cela! » Un ennui pesant, né de l'incurable monotonie des sujets, voilà, d'après Juvénal, l'impression que laisse la lecture des poètes du temps : « Poètes grands ou petits, — attendez-vous qu'ils vous serviront tous le même plat (2) . »

Exspectes eaclem a summo mpiimoq^ie poeta.

Rien n'est plus vrai, l'imitation des œuvres laborieuses et érudites de l'école d'Alexandrie, défraie alors plus que jamais l'activité des versificateurs de Rome. Le mal — car c'est un mal — datait de loin. Catulle et ses amis, Galvus, Cornificius, avaient engagé les poètes latins dans cette voie. En vain, Horace et Virgile protestèrent; en vain, plus tard, Lucain essaya de créer une poésie nationale. Rien ne put détruire l'engouement pour l'Alexandrinisme ; épopées, élégies, poèmes didactiques, tout fut accommodé à cette mode. Depuis le temps d'Auguste, le maître du chœur, c'estl' Alexandrin Galliinaque. et ses .fi'^îa deviennent comme une Iliade nouvelle. Les Valérius Flaccus, les Stace, sans parler de cette foule de pœtœ niinores que Pline le Jeune loue avec sa complaisance infatigable et sa bienveillance indéfectible, — Passiénus Paulus le lyrique, Calpurnius Piso l'élégiaque. Antoninus l'épigrammatiste, Ganinius, qui rêve une

(1) Juvénal. Satires I.

(2) JUVKXAL. i(l.

grande épopée, SentiusAugurinus,quirythme de petits poèmes, Stella avec ses églogues, Octavius Rufus, avec ses idylles, — tous ont les yeux lixés sur ces modèles. L'Alexandrinisme est partout. — Voici venir un poème sur- la guerre Punique. Ici, du moins, pensez-vous, nous allons échapper à ces éternelles redites, à cette perpétuelle imitation : point. Silius Italius n'a pas manqué de mettre en mouvement, à tout propos et sans propos, les machines mythologiques, familières aux poètes du Musée et — par une impiété inconsciente — a déformé, enf le jetant dans ce moule usé, ce beau sujet vraiment national. Perse a beau railler « les poètes qui recueillent les brouillards de l'Hélicon, ceux qui se lancent dans le haut style, et font bouillir le pot-au-feu de Procné ou celui de Thyeste(l)..., les gens qui récitent des légendes faisandées sur le trépas de Phyllis ou d'Hipsipyle (2) ; * Martial a beau inviter Mamurra à préférer à des légendes depuis longtemps surannées, les livres qui peignent la vie (3),; il sent bien qu'il perd son temps et est contraint de renvoyer Mamurra non converti aux ^FAia de Callimaque. Le pli est pris, rien ne peut le défaire.

Pour masquer ce vide de la pensée, pour diversifier cette monotonie du fond, on avait recours à tous les prestiges de la forme : l'habileté technique est alors à son comble. Gomme il arrive toujours, on ne se contenta pas des tours d'adresse, on alla jusqu'aux tours de force. Toutes les puérilités qu'imaginent les versificateurs à court d'inspiration furent alors pratiquées : nospoètesdu temps de Louis XII, les Jean Meschinot, les Guillaume

(1) Perse. Satires, V.

(2) Perse, Satires, I.

(;>) Martial, Èpigrainmes, X, 4.

Crétin, ces merveilleux inventeurs de rimes équivoquées, doublement équivoquées, brisées, couronnées, enchaînées, batelées, ceux qui écrivirent des pièces qui pouvaient « se lire et retourner entrente-huit manières », n'eussent pas été déplacés à cette époque. Écoutez plutôt ce que nous dit Martial : « Parce que je ne me fais pas gloire de composer des vers rétrogrades, parce que je ne lis pas à rebours le sale Sotadès, parce que je n'écris pas à la manière des Grecs des vers que répète l'écho,.... je ne suis pas pourtant, Classicus, un si mauvais poète. Il est honteux de s'appliquer à des bagatelles difficiles, et c'est un sot travail que celui des inepties (1). » Martial parle d'or; mais nous croyons que Classicus le laissa dire et qu'il revint impénitent à ses acrobaties de versificateur, comme Mamurra retournait aux élégies de Callimaque.

Pourquoi cette décadence si profonde qu'elle est presque une déchéance? — Nous avons ici moins lieu de nous étonner que lorsque nous assistions à la chute de l'éloquence. La poésie ne fut jamais un art romain :les grands poètes latins, les Virgile, les Horace, ont leur originalité sans doute, mais cette originalité qui est compatible avec l'imitation; leur goût supérieur a par un labeur ingénieux renouvelé les beautés de l'art Grec en les accommodant aux besoins|de leur nation ; ils ont, il est vrai, la saveur de terroir, mais combien atténuée, tempérée! comme il y a dans leur œuvre autre chose que le génie de leur nation, et comme sans cet autre chose leur poésie risquerait souvent d'être froide et décolorée!

La Muse des Latins c'est de la Grèce encore; Son miel est pris des fleurs que l'autre fit éclore.

(1) Martial, E^ngrammes, II, 86.

N"ayant pas eu du ciel pai' des dons aussi beaux, Grappes en plein soleil, vendange à pleins coteaux, Cette Muse moins prompte et plus industrieuse Travailla le nectar dans sa fraude pieuse, Le scella dans l'amphore, et li\, sans plus l'ouvrir. Jusque sous neuf consuls lui permit de mûrir. Le nectar, condensant ses vertus enfermées, A pi'opos redoubla de douceurs consommées. . Prit une saveur propre, un goût délicieux. Digne en tout du festin des pontifes des Dieux.

(Saintk Beuve. — Pensées d'août.)

Mais on sait ce qui arrive de ces nectars h^availlés, sinon frelatés. Un certain temps écoulé, ils passent, comme disent les gourmets, et d'eux il ne reste qu'une lie épaisse avec une liqueur insipide, incolore, sans parfum. — Ce fut le sort de la poésie latine. — Qu'on imagine ce que serait devenue notre poésie française, si elle eût continué à marcher dans les voies où l'avaient engagée la Renaissance et le XVII' siècle, et si la réforme poétique du XIX* siècle, ne l'avait pas retrempée et renouvelée aux sources nationales?

Ce germe de mort que la poésie romaine poitait en elle-même se développa avec une singulière rapidité sous l'influence de causes diverses.

Comme aux orateurs, le grand public, le vrai public manqua aux poètes. Cette foule qui se presse aujourd'hui dans nos théâtres, qui se compose des éléments les plus divers de la société et qui est, sinon propre à juger tout, du moins capable de tout sentir, de tout comprendre, — cette multitude de gens qui lisent, avec goût, sinon avec du goût, qui souvent manquent de finesse, mais ne laissent pas d'être affinés, — voilà ce que les poètes du temps qui nous occupe ne connurent point. Le peuple ne demandait que du pain et des Jeux

et n'avait cure de beaux vers; les parvenus intelligents ne s'occupaient que de leurs affaires ou des affaires de l'état; les poètes furent donc réduits à écrire pour des cénacles qui se recrutaient dans l'ancienne aristocratie, où s'était conservée la culture intellectuelle, ou pour des coteries composées de gens qui voulant avoir bon air, singeaient les habitudes et les goûts de l'élite du temps passé. Lesppètesde cette époque, nevécurentpas delà vie de leur temps, et ne tentèrent pas de la traduire; ce furent des érudits, travaillant pour des érudits ou, ce qui est pire, pour des amateurs en érudition. Il n'y a plus alors d'enthousiasme sincère pour la poésie, il n'y a que du dilettantisme: plus depoètes; des virtuoses. On apprenait bien moins dans les écoles à admirer les poèmes des grands artistes qu'à piller leurs procédés ■ de développement et de style, — Virgile et Horace, peu de temps après leur mort, furent mis entre les mains des écoliers (1); de pareils modèles semblent bien«j capables de préserver le goût de toute atteinte. Mais les maîtres qui les expliquaient, ne se préoccupaient guère de pénétrer leurs élèves de la tendresse profonde ■ du génie Virgilien ou du bon sens exquis de l'auteur des Epitres. On ne voyait dans ces grands artistes de poésie que des artisans de vers : on n'entra pas dans leur âme ; on n'étudiait pas leurs chants : on démontait leur instrument, on cherchait à surprendre les secrets de leur doigté et de leur coup d'archet. La tâche était plus aisée ; cet enseignement donnait des résultats plus saisissables et plus prompts. Un écolier médiocrement

(1) C'est le grammairien Gécilius Epirota, qui, d'après Suétone, introduisit dans les écoles, dès le temps d'Auguste, l'étude de Vir- •gile et des autres poètes modernes.

intelligent, mais doué de quel(iue dextérité et d'une I)onne mémoire, pouvait après quelque temps de cette étude mettre, comme dit Pétrone « des vers sur leurs fiieds, et tourner une idée ingénieuse dans une période arrondie. » Aussi les exemples de précocité ne man- ([uent pas : sans parler d'Ovide, de Lucain, de Martial qui se réjouissait de voir ses essais d'écolier en vente chez les libraires, nous savons qu'en l'an 110 après .I.-G. un adolescent de treize ans, L. Valérius Pudens, d'Histonium, obtint un prix à un concours poétique, auquel avait pris part le rhéteur P. Annius Florus qui, lui aussi, n'était alors qu'un enfant. Les parents malavisés se complaisaient à voir que leurs fils étaient de petits prodiges : volontiers disaient-ils :

Mon fils en rhétorique a fait sa tragédie. Semblables à ces mères plus vaniteuses que sensées, ([ui font exécuter des nocturnes de Chopin par leurs tillettes, à l'heure où les gens raisonnables ont envoyé leurs enfants se coucher.

Cette production précoce n'est pas toujours fatale, lorsqu'elle n'est pas hâtive ; on le vit bien 'pour Lucain et Martial. Lorsque ces jeunes esprits surmenés ont le loisir de se reposer et de se détendre dans la solitude ot le recueillement, quand ils peuvent se ressaisir euxmêmes, se désafubler des ornements empruntés, oublier les airs qu'on leur a serinés, il leur arrive de comprendre qu'ils savent à peine leur métier, et qu'il leur reste à apprendre leur art à l'école de la vie. Mais c'en est fait d'eux, s'ils tombent au milieu des coteries et des cénacles : or, au temps où nous sommes placés, il était malaisé d'y échapper : ils pullulaient. Les empereurs qui avaient intérêt à encourager les passe-temps inoffensifs de la poésie, n'y manquaient point : l'éco-

nome Vespasien, lui-même, ne faisait-il pas don à Saléius Bassus de 500 000 sesterces? L'entourage imitait le maître, comme de raison. L'ancienne aristocratie réduite à l'inaction politique tâchait de tromper son-— ennui en s'occupant de poésie et d'art : la noblesse d'ar-IB gent, les chevaliers, les publicains pensaient se relever par le bel air de cette occupation : et autour de cesgrands . personnages se groupait toute la foule des déclassés, ■■ médecins sans malades, avocats sans cause « croyant qu'il estplus aisé de bâtir un poème que d'écrire un plaidoyer enluminé de petites sentences scintillantes (1). -^îm

Pour défrayer l'activité de cette nuée de versificateurs, l'usage s'était introduit dans les grandes maisons ^ de faire célébrer par des pièces de poésie tout événe-il ment heureux ou triste, mais surtout la naissance d'un enfant, les mariages et les morts. C'était le gagne-pain , de Stace. Peut-on demander de l'inspiration à ces poè- il mes composés sur commande? et comment s'étonner que le vol de ces Muses domestiques ait été languissant et pénible? Il

Lorsqu'il ne voulait plus travailler que pour la gloire, ■ le poète faisait une lecture publique. — On se hâte trop en général de condamner cet usage : il peut se justifier par de bonnes raisons. Les Romains avaient toujours le goût de la parole vivante ; ils étaient mieux préparés à apprécier une œuvre en l'entendant débiter oralement, qu'en la lisant dans un volume. Gela leur était d'ailleurs bien plus aisé ;lire n'était pas alors chose commode; il y fallait quelque patience et quelque courage. Songeons que dans les textes manuscrits la ponctuation n'existait pas, que les mots n'étaient point séparés,

(1) Pétrone, Satyricon, 118.

<[u'on y multipliait les abréviations, que les incoiTections n'étaient point rares, que les copistes enfin n'avaient point toujours une bonne écriture. La fatigue pouvait donc bien vite gagner celui qui prenait un livre, et l'institution des lectures publiques n'avait rien que de légitime. — Par malheur les coteries s'en emparèrent et y triomphèrent. Nous avons décrit ailleurs, lomment, en ces occasions, elles organisaient leur réclame et déployaient leur charlatanisme (1). Mais alors même qu'on eût agi loyalement, quand bien même dans ces salles peuplées d'amis, les poètes n'eussent recueilli que des applaudissements sincères, le danger n'aurait pas été moins grand pour eux. Sainte-Beuve, qui passa par cette atmosphère des cénacles, a montré à merveille comment le poète s'y étiole. « Son inconvénient est d'endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu'on adopte un monde de convention et qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé à la forme, à l'apparence ; de si près et entre gens si experts, nulle intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on applaudit à tout; chaque mot qui scintille, chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli (2). » Et cependant le public, qui n'est pas si grand clerc, commence

(1 Voir notre volume : Les Romains au temps de Pline le jeune, pages 184-199. (Paris. — Degorce-Gadot.)

(2) Sainte-Beuve. Des soirées littéraires ou les Poètes entre eux, dans le tome I des Portraits littéraires. (Paris. — Garnier, frères.)

îes-

par ne plus vous entendre et finit par ne plus vous écouter; et c'est tout justement ce qui arriva à la plupart des poètes de l'époque de Nerva et de Trajan.

Les genres qui s'adressent au peuple, qui ont le peuple pourjuge, — lapoésie dramatique surtout, — étaient à peu près abandonnés. Au temps de Néron, Sénèque avait composé ses tragédies pour servir sa propagande morale, et Maternus donnait un Domitius, un Catomii — œuvres d'opposition qui n'étaient guère que des pamphlets dialogues. Mais ces protestations même cessèrentversle temps des Antonins, et Martial, qui nomi tant de poètes, ne cite guère que les noms de deux trois tragiques, un Gassius, un Varron, un Scoeva M( mer. A notre connaissance, le seul Vergilius Romanus représenta encore la comédie. Encore faut-il croire que ses œuvres n'étaient que des pastiches, des restaurations archéologiques. Il s'est essayé, nous dit Pline, dans la comédie ancienne (1). Imagine-t-on ce que pouvait être devenu sous l'empire romain le genre qu'avait traité jadis Aristophane et qui vécut de liberté et de passion politique ! Une pareille entreprise nous révèle chez Romanus une érudition curieuse, éprise de piquantes restitutions, mais nous voyons de reste qu'avec lui nous n'avons point affaire à un poète comifcque. Il

La satire seule fut vivante alors : c'était, au dire de Quintilien,un genre absolument national. L'affirmatioi est excessive peut-être ; du moins avec la satire noi sortons du royaume des ombres et des vaines apparen^ ces : nous voilà à la lumière du jour ; quand nous tei dons les bras, nous ne battons plus le vide ; nous étrei

(1) Pline le Jeune, Lettres, VI, 21.

gnons des êtres en chair et en os. Avec un talent très -différent, un mérite très inégal, Martial et Juvénal écrivirent des œuvres, qui, à cette époque, ont un intérêt unique; elles vivent.

Parti de bonne heure de sa petite ville de Bilbilis, Martial vint à Rome pour y chercher la fortune et la gloire. La fortune lui échappa : il eut beau flatter les grands et l'empereur, il ne s'enrichit point. Sa misère tint moins peut-être à la ladrerie de ses protecteurs, qu'au désordre de sa vie. Domitien lui donna le Jus trium liherorwn (1), une maison de campagne aux portes de Rome, et lui fit sans doute d'autres libéralités. Mais Martial paraît avoir été un bohème incapable de compter — et qui ne comptait en effet — que sur les autres. — La gloire eut moins de rigueurs pour lui... Domitien mort, le poète, lassé desa viebesoigneuse, s'éprit (le la retraite et retourna dans sa bourgade natale. Il y trouva une grande dame, Marcella, qui par admiration pour ses vers, lui fit don d'une propriété et l'épousa. Il y avait là de quoi flatter un homme déjà deux fois veuf et qui n'était plus bien jeune. Mais quand Martial put vivre à son aise, il ne sut plus que mourir d'ennui. Il est rare que les artistes qui prennent sur la misère ces

(1) La Loi Julia et Papia, pox'tée l'an de Rome 763, conférait des droits politiques et civils importants au Romain qui avait eu de sa femme légitime trois enfants encore vivants : 1° il était préféré dans les élections aux magistratures; 2° il avait le pas sur ses collègues; 3° il pouvait être admis aux charges avant vingtcinq ans; 4° il avait une place d'honneur au théâtre; 5° il était exempt des tutelles et des curatelles; 6» exempt de toute charge personnelle {omnium munerum personalium). L'empereur pouvait bénéficia principali accorder ce Jus trium liberorum même à un citoyen sans enfants. (Note de l'édition des Lettres choisies de Pline le Jeune, par Léon Robert — chez Paul Dupont.)

revanche^ tardives, survivent longtemps à leur trioml^he : voyez Balzac.

Peu de poètes de leur vivant ont eu plus de popularité que Martial : les approbateurs distingués ne lui manquèrent pas; Pline-le-jeune, l'homme des cénacles, ne le loue que du bout des lèvres : mais Silius Italiens, un raffiné, mais Licinius Sura, cet orateur à qui Trajan éleva un tombeau, font leurs délices de ses vers : PompeiusAuctus,un grave jurisconsulte, a pour cette poésie une véritable dévotion. Les jeunes gens lisent 'Martial, cela va sans dirç ; les femmes aussi, ce qui est plus étonnant; les militaires emportent dans leurs bagages, un exemplaire de ses œuvres, quand ils partent pour quelque lointaine campagne ; les provinciaux les plus arriérés connaissent les épigrammes : enfin, à Rome, dans la rue, on aborde le poète et on lui demande : « Seraistu ce Martial, dont les plaisanteries et les joyeux propos sont connus de tout homme qui n'a pas l'oreille batave (1)? » Les modernes n'ont pas cassé le jugement des contemporains; les gentils esprits, comme Marot, se complaisent dans la lecture de Martial, et l'on a vu d'austères critiques se laisser aller à une bienveillance inattendue pour ces poèmes libertins et ce poète débraillé (2).

C'est que Martial eut une originalité bien rare dans son temps et dans tous les temps : il comprit à merveille la mesure de son talent et ne l'excéda pas ; il sut choisir une forme parfaitement appropriée à son inspiration et à ses sujets — et il s'y tint : saisir d'un regard rapide

(1) Epigrammes, VI, 82.

(2) Voir l'article sur Martial dans les Poêles latins de la dence, par M. Désiré Nisard.

les petits côtés et les aspects mobiles de la vie romaine, les fixer d'un trait net et spirituel, voilà ce que sait faire Martial : il ne fera donc rien autre. — Peintre de genre, il ne songera pas à de grandes compositions historiques. Vainement lui demanderait-on de nous montrer la tyrannie des princes, la servilité des grands, la platitude des humbles : mais ce monde grotesque des poètes importuns (1), des parvenus insolents (2), des femmes coquettes (3) ou coquines (4), des maris ridicules contents ou non, des collectionneurs prétentieux et mania- (jues (5), des avocats ignorants (6) et bavards, des riches avares et sordides, des gueux prodigues et fastueux, toute cette société qui se perd dans le vague des larges perspectives de l'histoire, s'agite dans son œuvre, et revit à nos yeux avec tout son relief et toute sa couleur. Le cadre est fait à souhait pour ces tableaux : Martial avait emprunté Fépigramme à la Grèce d'Alexandrie : mais il lui donna une forme romaine. Chez lui, le contour est moins souple que chez Méléagre, Léonidas (7) ou les autres maîtres du genre; mais il a plus de netteté : l'intérêt se concentre toujours dans le dernier vers, l'esprit s'y ramasse, pour ainsi dire ; Martial savait bien qu'avec les Romains il n'y avait pas (le mal à préciser et même à insister.

(1) Ëpigrammes, III, 44.

(2) Id. II, 29.

(3) Id. IX, 38.

(4) Id. VI, 7.

(5) Id. VIII, G.

(6) Id. V, 51.

(7) Léonidas et Mélôagre, poètes de l'Anthologie Grecque, ont vécu, le premier au troisième siècle, le second au premier siècle avant l'èi-e chrétienne.

Ce poète qui a réfléchi la vie privée de son temps,, n'a point réfléchi sur elle. Qui donc a défini le roman : un miroir qu'on promène le long du chemin '^ Celui-là a défini l'œuvre de Martial. Aussi l'intérêt des épigrai mes est fort vif pour les curieux d'antiquités et 1( archéologues; la critique érudite, par reconnaissance, est pleine de tendresse pour Martial, et s'efforce de défendre contre tous les reproches qu'on peut^lui adres ser. Blâmez-vous ses excès d'adulation? on répond qu'il n'a fait que prendre le ton des éloges officiels. Réprouve-t-on son obscénité? — L'obscénité était, diton, presque de rigueur dans l'épigramme. Et l'on ajoute que d'ailleurs l'esprit du poète l'a sauvé de la bassesse, que sa vie fut honnête, sinon pure, qu'il avait des goûts simples, sinon délicats, point de jalousie, point d'envie, et de la gaité. Nous ne voulons contresdire à rien de tout cela : nous remarquerons seulemeil|U que dans toute cette œuvre, il n'y a pas un cri d'indignation contre le mal, par un mot de pitié pour les malheureux. Un faiseur d'épigrammes serait sans doute malvenu à maudire et à pleurer ; mais dans les œuvres des grands rieurs, les Rabelais, les Molière, la tendresse n'est point absente et il n'y a pas de genre où le poète puisse se passer d'humanité : or Martial n'est pas humain. On peut se plaire avec lui pour tout ce qu'ij^ nous apprend; mais il nous est difficile de l'esl mer, impossible de l'admirer, et quand des critique? le préfèrent à Juvénal, nous ne pouvons nous em— pêcher de croire qu'ils ne savent guère ce qu'est poète.

Cette émotion qui manque à l'œuvre de Martial,, Juvénal, quoi qu'on en ait pu dire, l'a éprouvée et nous la fait sentir. Il a mis, lui, de l'âme dans ses vers

SI

faut vraiment les lire avec du parti pris pour n'être point remué par leur accent.

Sa vie est fort mal connue. Les contemporains n'ont pas parlé de lui : nous ne possédons sur son compte que des biographies très sèches (dont une est attribuée à Suétone), et qui ne satisfont aucunement notre curiosité, parfois même peuvent l'égarer. Par bonheur une inscription restituée par Mommsen a permis aux savants d'établir d'une façon à peu près vraisemblable les points. les plus importants de son existence (i). Résumons ces résultats de la critique moderne : Juvénal est né à Aquinum, en Ombrie, vers l'an 57, c'est-à-dire vers la quatrième année du règne de Néron. On lui a donné pour père un affranchi; mais rien ne prouve qu'il n'ait point été de naissance libre, et son dédain pour les parvenus nous incline à penser au contraire qu'il n'est point d'origine servile. Les conclusions qu'on peut tirer de l'inscription, des meilleures indications des biographes, de plusieurs passages de ses œuvres, c'est qu'il jouissait de quelque aisance et d'une certaine considération; il suit les leçons des meilleurs rhéteurs et déclame jusqu'à la quarantième année, non pas par métier, mais pour son plaisir {animi causa). Dans sonmunicipe il joue une manière de personnage; uses frais, il élève un sanctuaire à Gérés; on lui a

(1) Donnons ici cette inscription.

(Gère) RI SAGRVM

(D. Ju) NIVS IVVENALIS

(Trib.) GOH. (i) DELMATARVM

Page 1