‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 20 sur 43 · LES SANFÉDISTES · texte numérisé non relu

LES SANFÉDISTES

un nuage passager; la révolution, une émeute; Napoléon , un heureux condottiere. Il avait sur tout des idées aussi lumineuses. S'il eût porté le morion de fer et la masse d'armes , on l'eût pris pour un ligueur lombard. L'esprit humain était par malheur plus âgé que lui de six cents ans , et le vieux Guelfe ne s'en doutait pas.

Le duc de Télèse était bien un autre homme. Héritier d'un des plus grands noms des Deux-Siciles, il comptait par siècles comme d'autres par quartiers, mais pas une étincelle d'honneur chevaleresque n'animait ce mannequin féodal. Il n'avait aucune de ces brillantes vertus héréditaires qui font pardonner la noblesse ; il n'en avait que la morgue, et rien n'égalait sa sottise que son ignorance. Jaloux de soutenir son rang, il tranchait du magnifique; or, comme rien au monde n'est plus ridicule que les grandes prétentions sans bases, il faisait fiasque, comme on dit au-delà des Alpes , et n'était qu'un fat et un rodomont ; homme du reste à bonnes fortunes et s'en vantant; plus mangeur qu*épicurien, criard, fainéant, poltron , type idéal de ces lazzaroni-dandys de plus ou moins mauvaise compagnie dont la Fortune napolitaine fait des excellences en ses jours de bonne humeur.

Soyons justes pourtant; sous cette épaisse croûte de préjugés et d'impertinences, il y avait je ne

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sais quel fond de bonhomie nationale qui pereail malgré tout , et il échappait à son excellence napolitaine des gaucheries toutes campaniennes , saillies naïves, lazzi bouflons toul-à-fait dignes des modernes atellanes de San-Carlino. S'il ne fût né duc , il eût certainement fait un Polichinel distingué. Mais sa naissance l'avait fait ambassadeur, et planches povir planches, il jouait à Rome, dans le royal palais des Farnèses, un rôle qu'il eût mieux joué à Naples sur les tréteaux populaires du Largo di Gastello.

Aussi bien portait-il les vertus des tréteaux dans la diplomatie. Souple et couchant avec ses .supérieurs, susceptible et pointilleux avec ses pairs, ri était avec ses inférieurs tout ce que de tels antécédens supposent et promettent. Avec cela on est bien en cour. C'eût été d'ailleurs de par trop mauvais ton pour un homme comme lui de ne pas plier l'échiné au pied du trône, et son dévouement à ses rois — c'est la formule — était sans limites. Il ne leur reprochait qu'une chose , mais le reproche était grave, c'était de s'encanailler, et à chaque homme nouveau à qui des services infâmes ou sanglans ouvraient les portes du paradis de la Place-Royale, il soupirait, non du crime, mais de la roture.

Né fort mal à propos en un temps de crise sociale, il maudissait ces révolutions téméraires qui se per-

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mettent — voyez un peu quelle insolence! — devenir troubler le doux rien-faire des gens brodés pour fonder les droits de la pensée et du peuple. Toutefois la mondaine quiétude du dandy napolitain n'avait été que déplacée, et s'il avait suivi ses rois en exil , à Palerme comme à Naples , il avait fait la vie de ce Socrate Aslomachus , dont l'épitaphe est son histoire. Exhumée naguère entre Ostie et Rome : — « Moi, dit-elle, qui vis sans » voix dans ce marbre, j'étais né à Tralles. J'ai sou- » vent visité les bains de Baïa et ces rivages pleins » de délices. Afin d'éterniser une si honorable vie, ))j'ai assigné cinquante mille sesterces pour élever »ce temple aux mânes. Passant qui lis ceci, dew mande aux dieux que la terre soit légère à Socra- » te Astomachus. » —

Quel nom pour un tel iiomme !

Comme le Socrate de Tralles, le Socrate de Naples aurait pu dire : Buvant, mangeant, dormant, j'ai traversé trente ans de guerres civiles et de révolutions. Sa majesté sicilienne avait récompensé une si honorable vie par une double ambassade : diplomate et sanfédiste, le duc de Télèse cumulait les deux rôles d'agent occulte au Consistoire et d'agent public au Vatican; Janus au demeurant plein d'innocence , et dont la commode nullité était largement exploitée par les ennemis de son maître et surtout par ses amis.

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Son rival en blason et en sottise , le marquis d'Ivrée avait pour caractère de n'en point avoir; la volonté du souverain était sa règle ; sa vertu , l'obéissance passive. Yoisine immédiate de l'Autriche, la cour de Turin est forcée à une prudence de tous les instans, et comme les mulets de ses Alpes, qui s'assurent de chaque pierre du sentier avant que d'y hasarder le pied, elle va louvoyant toujours et toujours hésitant, avançant d'un pas, reculant de deux , et couvrant sa marche par de fréquentes haltes. En de telles conjonctures , le marquis était son homme. Elle était sûre de sa circonspection , de son immobilité , et savait bien que loin de se jeter aventureusement et de l'aller compromettre en des défilés difficiles, il ne passerait ni d'un pas ni d'un mot ses instructions,

On a vu qu'il abhorrait l'Autriche ; mais ce qu'il n'a pas dit, c'est qu'une circonstance domestique était pour beaucoup dans sa haine. Epoux trompé d'une beauté célèbre et facile de Turin, un soir — c'était au temps de l'occupation autrichienne — rentré chez lui de bonne heure, il passa sans se faire annoncer dans l'appartement de sa femme; une glace perfide et trop fidèle lui montra dans îa chambre voisine madame la marquise aux bras d'un jeune colonel autrichien. Le mari commode toussa, cracha, rajusta sa cravate, attendant patiemment l'évasion de l'heureux coupable.

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— « Quelle imprudence l madame , dit-il en entrant dans le boudoir, laisser la porte ouverte l Si un laquais eut passé ! » — Sa colère n'alla pas plus loin.

Ce qui dans un autre eut pu sembler Théroïsme du mépris et de l'indignation n'était chez lui que calcul et vileté. Des deux coupables , l'un était un militaire réputé brave, l'autre appartenait à une famille puissante , et le lâche époux redoutait l'épée de l'un en champ clos autant que le crédit de l'autre en cour. Il méritait bien son outrage. Toutefois, s'il s'était tu, il n'en avait pas moins voué sa haine à une puissance dont les visites étaient si importunes et les colonels si impertinens. L'histoire dit qu'un baron français avait déshonoré de même Jean Procida. Procida fit les vêpres siciliennes, le marquis se fit sanfédiste.

Quant aux idées, il n'en avait pas, et son horreur de l'intelligence égalait son horreur de l'Autriche. Un mot de lui le témoigne assez. Inspecteur de l'une des universités sardes , il en conspirait ouvertement la ruine, et comme on lui faisait remarquer que, déjà vide à demi, elle allait être bientôt déserte : — < Bientôt ! s'écria-t-il dans » un ravissement de joie ; mais c'est ce que nous » voulons. Ce sont vos tristes lumières, ce sont vos » universités qui font les révolutions. Le roi n'a ) pas besoin de savans. 11 n'en veut pas! » — Ce

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mot fit du bruit. Il vint aux oreilles du maître, et un si fidèle serviteur fut sur-le-champ investi de la mission de confiance et de mystère qui l'amenait an parloir du cardinal de Pétralie.

Mais il n'était pas, lui, comme l'auti^e, accrédité auprès du Saint- Siège; son rôle était tout clandestin. Il vivait en voyageur, en simple curieux; et le ministre de Sardaigne à Rome , bien que son parent, n'était pas même dans le secret. On l'avait laissé, par excès de prudence, en dehors de toutes ces intrigues , et le marquis d'Ivrée correspondait directement avec Turin. Ajoutons que, sans être ambassadeur, il avait un certain aplomb tout-à-fait conforme à la tenue diplomatique ; et si nul , si effacé qu'il fût , son silence , car il parlait peu , lui donnait une valeur négative que son confrère de Naples, quoique excellence en titre , abdiquait d'emblée par son inconsidéré babil.

Telles étaient les dignes représentans des deux rois de l'Italie au conventicule de Saint-François. Mais leur maître à tous était l'abbé Savérlo, missionnaire du duc de Modène et modenais lui-même , ambitieux comme son souverain , décidé comme lui, jésuite par état et par vocation, bon à tout, prêt à tout, et qui avait fait choix pour son vade-mecum du Prince de Machiavel, sans comprendre le grand homme.

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— Antique esprit du Vatican! se disait Anselme en contemplant tous ces visages, en es-tu donc à ce point de misère et d'humiliation que ce soient là les auxiliaires de ta vieillesse ? Et si ce Grégoire qui essuya sa sandale au front d'un empereur, cet Innocent qui en cita un autre à sa barre; si Jules-Deux, qui ceignit le casque contre l'étranger, Sixte-Quint qui l'excomuniait encore, si tous ces Papes dont la voix puissante remua tant de passions, secoua tant de peuples, souleva tant d'orages, s'ils quittaient tous leurs caveaux funèbres et qu'ils vinssent, mânes altiers, errer autour de ce Vatican qu'ils ont fait si grand , que diraient-ils? Toi qui fis lever l'Europe comme un seul homme et la jetas sur l'Asie pour un tombeau , ta voix n'a plus désormais d'échos même à tes portes , même à tes murs ; c'est que l'heure a sonné où tu dois mourir, parce que tu prétends faire faire volte-face au monde , et qu'au lieu de lui crier : Avenir ! tu lui dis : Passé ! A ce cri tu vois qui répond : d'imbécilles vieillards, des cœurs ignobles, des prêtres menteurs, des ombres, et pas un homme! —

— « Voici son éminence , dit i'abbé Savério. » — Tout le monde se leva.

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