‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 33 sur 43 · QUOD NON FECERE BARBARI, FECERE BARBERINI · texte numérisé non relu

QUOD NON FECERE BARBARI, FECERE BARBERINI

Leur jardin est planté sur le vieux C api tôle de Numa.

XiB MONT MARIO.

Cré&tion marine sur ces terres volcaniques, le Mont Mario s'élève à un mille de Rome et commande la ville sainte à l'occident. Son pied plonge dans le Tibre , sa tête est couronnée de cyprès.

A peine sorti de la Porte du Peuple, Anselme avait tourné à gauche, et côtoyant quelque temps les murs de la cité, il avait atteint la rive du fleuve. L'étroit sentier qui le remonte jusqu'au Pont Milvius est célèbre dans l'histoire de l'art : c'était la promenade ordinaire du Poussin ; le grand artiste venait chercher là des fonds et des

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ciels pour ses paysages. Préoccupé de bien autres pensées et conduit par un intérêt si divers, Anselme ne songeait en foulant ces lieux foulés par l'illustre maître qu au rendez-vous mystérieux du cardinal de Pétralie. Qu'avait-il donc à lui révéler? de quels secrets un prince de l'Eglise pouvait-il le rendre dépositaire? dans quel but une confiance si singulière? que voulait-il de kii?

Tout en se faisant ces questions il était arrivé en face du Mont Mario, et n'en était plus séparé que par le Tibre. Un bateau de pêcheur le dispensa d'aller passer le fleuve au Pont Milvius, et le débarqua au pied de la montagne. Il la gravit à pic par un sentier parfumé de fleurs agrestes à peine frayé, au milieu des broussailles et des épines. Elle est de ce côté là réputée inaccessible, et la solitude était complète. Une chèvre abandonnée broutait seule en liberté sur les marbres moussus d'une villa abandonnée comme elle et tombant en ruines. Enfin il atteignit le faîte.

De ce point la vue est magique. C'est là vraiment le belvédère de la ville éternelle. Vue de là, elle paraît en plaine; toutes les hauteurs s'annulent , et la majesté des sept collines s'humilie au pied de la rivale qui les domine toutes, comme Calypso dépassait de la tête toutes ses nymphes. Enlacée de toutes parts et comme assiégée par le désert, Rome, avec ses coupoles, ses tours, ses rui-

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nés, semble une oasis merveilleuse, une île monumentale , née par enehantement au milieu de cel océan d'herbe et de blé. La masse énorme du Vatican et de la cité Léonine est jetée là, comme un promontoire anguleux et défensif, où viennent expirer et la solitude silencieuse et la fièvre qui Téternise. Saint-Pierre, géant debout, est immense dans son isolement ; le Colossée , géant couché sur l'arène, superbe encore dans sa chute.

Si de Rome l'œil se porte sur la campagne , il ne découvre partout qu'une plaine nue, sèche , solitaire, mariée d'un côté et confondue avec la mer Tyrrhénienne, fermée de tous les autres par les montagnes ; le Tibre la coupe en deux ; des aqueducs rompus, des temples ruinés, des tours féodales, en brisent de loin en loin la mélancolique uniformité; quelques pins aériens s'y épanouissent en parasol. Les montagnes sont plus variées. C'est le mont volcanique d'Albane, tendu de forêts ethnéennes et tout blanchissant de villes et de villas ; c'est la longue chaîne des monts Sabins parés aussi d'une ceinture de villes, et dont les têtes calcaires décrivent sur l'azur foncé du ciel , ici des angles hardis , là des courbes pleines de grâce et d'harmonie; c'est le Soracte enfin, terme gigantesque, qui marque de sa pyramide bleue la frontière du désert. Plus loin encore, dans un in-

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saisissable lointain, les croupes arrondies du Ciniino ondoient vaporeusement à l'horizon.

La solennité de la Campagne romaine jette dans la tristesse, et l'âme se recueille toujours malgré soi devant ces grandes et douloureuses images de gloire et de misère , de puissance et de désolation. Arrivé le premier au rendezvous, Anselme s'assit sous les cyprès et se mit à contempler cette Rome, qui fut deux fois la reine du monde et qui ne l'est plus que du désert, et qui gisait là, étendue à ses pieds comme un cadavre. Il en dominait les rues et les places publiques, les palais et les églises; la multitude roulait et bourdonnait dans son lit de pierre, comme un torrent invisible au fond des vallées; confondues avec le murmure des fontaines qui jaillissent en cascades sur les pavés de la ville sainte, les sourdes rumeurs du peuple montaient au ciel comme une lamentation , comme une plainte , semblables à ce pleur mystérieux et prophétique qu'on ouït à Rhama quand Rachel en larmes redemandait ses fils au tombeau. TeWo est hélas! partout la voix des cités humaines, lugubre concert, harmonie funèbre, chœur éternel d(* deuil et désespoir ; car partout où il y a beaucoup d'hommes, là aussi il y a beaucoup de sanglots et de malédictions. Anselme prétait l'oreille en silence aux mille voix de la cité déchue . et le Tibre

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coulait sans bruit au pied des collines, des tombeaux, et la Maremme était muette comme le fleuve, le ciel en fête, l'air calme, le soleil ardent.

Le cardinal enfin arriva. Il y avait dans son regard et son maintien un embarras qui n'échappa point à l'œil pénétrant du Romain , quelque soin que prît le Sicilien à le déguiser. Sa gravité monacale était plus soutenue, mais ce n'était là qu'un masque; Anselme n'en lut pas moins au travers le trouble qui se cachait derrière. Toutefois, comme son rôle ici était passif, ainsi qu'au parloir de Saint-François, il s'abstint de toute remarque et laissa la parole au cardinal. Le cardinal la prit.

— « Vous êtes, lui dit-il, l'homme que j'estime le plus au monde; la confidence que je vais vous faire vous le prouvera mieux que toutes les protestations. C'est ma vie que je viens vous raconter ; je viens mettre mon cœur à nu devant vous et vous révéler des choses que nul œil n'a pénétrées, nulle oreille entendues, et que ma bouche prononce aujourd'hui pour la première et pour la dernière fois; mystères profonds, secrets intimes qui dorment au fond de mon âme depuis quarante ans. Je ne croyais pas qu'ils en dussent jamais sortir. Ecoutez-moi donc , ajouta-t-il d'une voix moins solennelle , je ne vous demande qu'une grâce , c'est de ne me pas interrompre. Ce n'est point ici une discussion , c'est un récit, et j'ai besoin pour

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le faire de votre silence et de tout mon sangfroid. » —

Assis au bord de la montagne , Anselme était muet de surprise, d'attente. Le cardinal se recueillit un moment comme pour puiser en luimême la force d'accomplir une énergique résolution ; il se leva, marcha sous les cyprès d'un pas inégal, troublé, et vint se rasseoir plus calme à côté d'Anselme , au-dessus de la grotte où fut, a-t-on dit, tramée la Saint-Barthélémy. Un instant nébuleux, son front se rasséréna, et il reprit la parole en ces termes d'une voix ferme et distincte :

— « Yous savez que je suis Sicilien, mais ce que vous ne savez pas , c'est que je suis bâtard d'un laquais. Né dans l'ombre et l'opprobre , jeté en naissant dans la rue, recueilli par la pitié publique, je fus élevé dans un hospice d'enfans-trouvés. Je ne me rappelle pas ces premiers jours. Je me souviens seulement que l'on m'accusait d'opiniâtreté , d'emportement, et que l'on me battait. Ainsi je fus élevé, comme tous mes compagnons d'infortune, avec mépris et brutalité. A seize ans on fit de moi un valet.

» Moi vingtième je servis deux ans chez un grand seigneur de Palerme, où mon rôle était de me tenir, à table, derrière sa chaise , en ville, derrière son carrosse. Joueur, querelleur, insubordonné, je fis

deux ans celte vie d'antichambre et d'infamie. Le majordome avait une maîtresse dans la maison : c'était une jeune fdle de mon âge , belle comme un ange, et déjà dépravée comme un esprit de ténèbres. Je lui plus. Nous fûmes surpris , battus, et moi chassé.

» Me voilà donc à dix-huit ans seul au monde, dans la rue avec dix ducats. J'avais l'esprit romanesque, la parole facile, je me fis comédien. Jeune premier d'une misérable troupe ambulante, je courus deux ans la Sicile, jouant la comédie dans les granges et dans les tavernes. Lassé de cette vie, j'entrai au service dans un régiment en garnison à Syracuse. La caserne est un enfer ; je n'y pus tenir plus de trois mois , et je désertai pour échapper à l'humiliation d'une correction corporelle.

)^ Je m'enfuis bien loin et me tins six mois caché dans les âpres montagnes de la Madonie , couchant sur les arbres et dans les cavernes, vivant de fruits sauvages et de lait dérobé la nuit aux troupeaux dans les^ bergeries.

» L'isolement amena chez moi la réflexion. Ma vie errante me devint d'autant plus insupportable que l'hiver approchait, et avec lui les neiges , les pluies, la famine. Las de vagabonder dans les montagnes . je me mis à songer sérieusement au

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moyeu de redescendre dans les cités el de prendre mon rang parmi les hommes.

» Que de fois voyant briller à mes pieds du haut de la Madonie quelque clocher lointain , je me demandais avec amertume s'il n y avait donc pas place pour moi dans ces villes étincelantes , et si j'étais à jamais banni de la famille humaine 1 Je sentais fermenter en moi des germes inconnus qui avaient besoin pour éclore du soleil moins pur peut-être , mais plus fécond pour mon âme , de la société.

» La solitude m'était odieuse. Je marchais des journées entières à travers les rocs et les forêts, je bravais mille périls, mille surprises , pour voir, fut-ce de loin, un visage d'homme. Des voix irrésistibles m'entraînaient dans le monde, et quand l'effroi du châtiment qui m'y attendait , quand l'horreur des galères me refoulait au désert, mes retours sur moi-même étaient affreux; j'avais des mélancolies à maudire le ciel et la terre, des désespoirs à me jeter dans les précipices.

» Si je résistais à ce cauchemar du suicide qui me souriait du fond des abîmes, ce n'était ni par religion ni par philosophie, car je n'avais ni principes, ni Dieu. Je ne sais quelle ambition sourde, quel pressentiment vague , obscur , et cependant tout-puissant de gloire, de fortune, m'enchaînait à cette terre où j'étais si malheureux , si seul. Je

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rêvais un avenir de réparation, de justice. J'avais des instincts grandioses, des prévisions téméraires. Mon imagination peuplait mes solitudes; les fantômes qu'elle créait dans le vide me composaient une cour idéale dont j'étais roi , et cette royauté des esprits douait mon âme d'une énergie sombre, superbe, qui m'a sauvé.

» Souverain du monde invisible , je n'en faisais pas moins pitié à voir. Maigre , pâle , la barbe longue, en haillons, demi-nu, on m'eût bien plutôt pris pour une bête sauvage que pour un être humain. Le miracle est que je ne me sois pas fait brigand. Si le tentateur m'eût jeté au milieu d'une comitive, je serais aujourd'hui peut-être chef de bandits; Dieu jeta sur ma route un moine, et je suis cardinal.

» Un jour que je mourais de faim , un franciscain passa chassant devant Ivii un âne chargé de vivres. Je me précipitai dessus et les dévorai. Effrayé de mon aspect farouche et de ma voracité , le franciscain me laissa faire. Quand je fus rassasié, je lui racontai ma fuite du régiment. Il eut pitié de moi et m'offrit de le suivre au monastère. J'acceptai, et cette circonstance décida de ma vie.

» L'état militaire n'éveille en Sicile aucune sympathie, et au couvent moins qu'ailleurs. Les frères me firent bon accueil et me tinrent pour un échappé des griffes de Belzébuth. Leur cloître

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était à Pélralie , petite ville perdue au sein des rochers, et dont j'ai pris le nom, car je n'en avais point.

» Je fus plusieurs mois, au cloître, l'objet de l'hospitalité la plus touchante , la plus active , et pendant ce temps une révolution s'opéra en moi. Mon incurable paresse s'accommodait merveilleusement de la vie de moine. Nul lien d'affection, nul lien d'intérêt ne m'attachait à la terre. J'avais ving-un ans, point de carrière, pas un ducat, bref je me fis franciscain.

» Jusqu'alors ma vie avait été humble , agitée , précaire; je crus lui donner ainsi de la dignité, du repos , de la fixité. Je voyais les pères honorés dans le pays, sûrs de l'avenir, vivant sans fatigue, sans travail surtout, pouvais-je hésiter? Telle était alors mon horreur du travail que l'oisiveté monacale me détermina plus que tout le reste. Mon ignorance était trop profonde pour que je pusse seulement songer à en sortir.

» Chasteté, pauvreté , obéissance , sont les trois vœux fondamentavix de l'ordre. Je les prononçai de bonne foi avec l'étourderie et la témérité de la jeunesse. L'obéissance, j'y croyais être façonné, et d'ailleurs elle ne me semblait au couvent ni servile, ni lourde. La pauvreté , je m'y soumettais avec d'autant moins de répugnance que je ne connaissais qu'elle, et la pauvreté du cloî-

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Ire (Hait pour moi ropulence. Quant à la chasteté, je faisais sincèrement le sacrifice de mes habitudes désordonnées, et nulle arrière-pensée n'affaiblit alors le mérite de mon abnégation. Pour le reste je croyais être bien détaché du monde , parceque je haïsssais l'antichambre , les tréteaux et la caserne.

" C'est ainsi qu'à l'âge ou les passions grondent et commencençent à régner , je m'engageai avec l'avenir. Je fus soutenu dans ce grand acte par l'exaltation fiévreuse que produit toute résolution forte, tout changement d'état, par l'emportement même , par l'ardeur qui pousse la jeunesse à toute idée généreuse; car, il faut le dire, je rougissais de ma vie passée, je voulais une réforme, et les discours du Père -Gardien m'avaient touché. J'étais enflammé d'une piété profonde, sincère.

» N'étant point prêtre, je n'occupais au couvent que le bas de l'échelle ; mon rôle de convers était presqu'une domesticité; mon orgueil en souffrait, je résolus d'en changer. Je le dis au Supérieur; il m'aimait, mon ignorance ne le rebuta point. 11 crut découvrir en moi quelques germes d'esprit ; il les cultiva, et entreprit la tâche difficile et radicale de mon éducation. Je savais lire, écrire et rien de plus. Il est vrai que la moitié des moines n'en savaient pas beaucoup plus eux-mêmes.

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» J'avais un but , et mon horreur du travail se plia an joug d'une occupation journalière. Le sacrifice était volontaire, il me pesa moins. Enfin, après deux ans d'étude et d'assiduité, on me conféra les ordres. J'étais l'égal de tous les frèresprêtres et le supérieur des frères-convers ; cette idée de supériorité me flattait déjà. Bientôt on me donna la messe.

» Mes études s'étaient bornées à bien peu de chose. Un peu de latin, le bréviaire, les pratiques et les disciplines ecclésiastiques en formaient la base. Le casuiste du couvent y joignit un cours de théologie morale, c'est-à-dire qu'il me fit passer en revue tous les cas de conscience qui peuvent être soumis au tribunal de la confession. Mes progrès répondirent si bien à ses soins , ils dépassèrent même tellement les espérances , qu'on obtint pour moi une dispense épiscopale, et je fus investi de la confession avant l'âge prescrit par les canons.

» De laquais , de comédien , de vagabond , me voilà donc métamorphosé en confesseur. Moi qui avais tant péché, scandalisé par tant de désordres, me voilà recevant la confession des pécheurs , punissant les scandales. Je me chargeai sans effroi de cette haute responsabilité des àmos; je dominai les consciences sans retour sur la mienne, et j'acquis en peu de lemps , par mou 1. IG

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austérité personnelle et ma tolérance pour autrui, une considération marquée.

» Cette existence était pour moi si neuve , que je jouis long-temps de ma métamorphose. Enfin je m'y fis; je me familiarisai jusqu'à la routine avec mes nouveaux devoirs. La vie ne s'était pas encore révélée; je m'avançais dans l'avenir tête levée; je ne doutais ni de lui ni de moi, et j'inspirais à tous ma confiance et ma sécurité.

«Pétralie était pour moi l'univers. Quand je traversais la ville, je composais mon visage, je mesurais mon pas ; je donnais ma main à baiser avec une humilité superbe et mes prétentions étaient gigantesques. Les meilleures maisons m'étaient ouvertes, et comme mon crédit rejaillissait sur le couvent, les religieux me traitaient avec distinction. S'ils étaient jaloux , ils ne le laissaient pas voir.

» J'avais à peine vingt-cinq ans, et je parlais avec autorité; j'imposais à tous les âges. Une taille élevée, une figure noble forçaient le respect, et mon métier de comédien m'avait rendu maître dans l'art de la parole. Je parlais avec aisance , quelquefois avec éloquence. Mes prédications étaient courues; la foule se pressait sur mes pas ; mon orgueil ne connaissait plus de bornes.

» Une circonstance qui chez un autre l'eût accru produisit sur moi un effet contraire. Je fus

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appelé à Palerme pour y prêcher le carême. Cette ville somptueuse, asiatique par le luxe, espagnole par les mœurs, m'apparaissait sous uu aspect nouveau. Mon rôle était changé; de laquais jetais prêtre; et, monté de Fignoble antichambre dans la chaire de vérité, je prêchai à ceux que j'avais servi naguère la pénitence et l'humilité, et je tonnai contre les grandeurs plus par vengeance que par piété. Jamais langage si sévère n'avait retenti aux oreilles des puLssans de la terre. Cependant ma prédication eut un succès tel qu'on n'en vît jamais un plus grand. Le carême fini, je dis adieu à toutes ces pompes, et je revins à Pétralie.

» J'y revins sombre et mécontent. Ma vie intérieure était bouleversée. Jusqu'alors je m'étais cru de l'importance; le séjour de Palerme m'apprit que je n'étais rien ^ rien qu'un obscur franciscain. Depuis que j'avais fait retentir de ma voix cette cathédrale superbe où dorment les rois de Sicile et des empereurs , l'église de mon couvent me faisait pitié; mon humble auditoire glaçait ma langue. J'avais respiré les parfums du monde; j'en avais revu les splendeurs, et je regrettai ce monde que je m'étais fermé moi-même pour jamais.

» L'archevêque surtout me poursuivait du souvenir de son faste et de sa magnificence. C'est à genoux devant lui, c'est en baisant sa robe épisco-

pale, que j'avais eu le premier sentiment de mon néant. Cette idée m'avait froissé le cœur, et lorsqu'il m'avait dit : — Mon père, relevez-vous , — j'avais répondu par un profond soupir; Monseigneur (titre superbe !) avait brûlé mes lèvres en passant.

» J'étais en cet état de sourd mécontentement et d'ambition vague lorsque la vie du pape Sixte- Quint me tomba dans les mains. Mon ignorance en tout, surtout en histoire était telle que jusqu'alors, et j'en rougis, j'avais ignoré son nom. C'était une révélation , elle fut complète. Je dévorai le vohimeavec acharnement; chaque page me jetait dans un monde nouveau ; j'étais enivré comme on l'est d'une conquête ; ce fut pour moi la lumière dans la nuit, l'être dans le néant , l'ordre dans le chaos. Cette lecture impétueuse que je fis de nuit dans ma cellule produisit en moi des émotions si fortes, si imprévues; elle souleva dans mon sein une si violente tempête, que la nature succomba et je m'évanouis. Quand je rouvris les yeux, le soleil se levait, emblème de la lumière qui venait de se lever aussi dans mon âme.

» Je portais l'habit de prêtre, de ce jour j'en revêtis l'esprit. Je venais de voir un pâtre obscur ceindre la tiare parcequ'il avait voulu. — «Et moi «aussi, m'écriai-je, je saurai vouloir! » —

» En quelle langue, en quels termes raconter ce qui se passait en moi? Quelle forme donner à ces

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émotions intimes qui vivent de silence et de mystère? Suprême ascendant de l'intelligence, empire sacré de la pensée 1 je vous subissais pour la première fois ! La semence était tombée dans une terre bien préparée, elle portait ses fruits.

))I1 faut l'avoir connue cette ivresse orageuse, palpitante d'un grand dessein pour comprendre l'état de mon âme. Je venais de trouver l'intérêt de ma vie; j'étais ambitieux, et je me livrais à mes rêves de domination avec l'emportement d'un caractère africain. Extrême et violent, j'étouffais toutes les passions dans une seule passion , passion forte et sacrée qui ne s'était révélée la dernière que parcequ'elle devait régner sur toutes les autres. Je rougissais de ma vie, de mes petitesses, de ma misère; je méprisais les assauts du monde, bien sûr de moi désormais et de mon bouclier. Placé si haut, mon esprit me semblait inaccessible aux atteintes , Comme ce roi de Jérusalem que la voix du prophète avait rappelé des voluptés terrestres aux saintes pensées du ciel.

» Je n'ose dire si du fond du cloître de Pétralie j'osai tout d'un coup élever les yeux jusqu'à la couronne de Saint-Pierre. Mais je rêvais le pouvoir, j'étais prêtre, une seule carrière m'était ouverte, et l'exemple de Sixte-Quint me tyrannisait. De plus en plus audacieuse , la témérité de mes désirs ne connut bientôt plus de bornes. Le voilc^

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de Sais était déchiré, je contemplai l'idole face à face sans trembler.

» Je devais mon audace à mon ignorance , car en me dissimulant les obstacles elle m'empêchait d'en tenir compte et de les craindre. Je me croyais capable de ce que j'avais conçu par cela seul que je l'avais conçu. Cependant je voyais dans mon ignorance même un obstacle et je m'imposai d'en triompher.

» Là commence pour moi une vie de recueillement, et de concentration. Je résolus d'oublier le monde afin d'y rentrer non plus en esclave , mais en maître. Je m'emprisonnai dans ma cellule ; je m'appliquai sans relâche à l'étude de l'humanité. Une terre en friches est rebelle à la charrue. Long-temps en friches et partant rebelle , mon esprit intuitif et méridional, accoutumé à voir les effets sans remonter aux causes , à contempler la nature sans la comprendre et sans l'interroger , se perdit d'abord dans les dédales de la science. Sans direction , sans guide , le fil me manquait pour m'orienter. Le livre était ouvert devant moi, mais mes yeux trop faibles lisaient mal dans ses pages sublimes , et je me serais découragé peut-être si une grande idée ne m'eût soutenu. Toutefois, les premières difficultés vaincues, je prévis une victoire complète.

» Prenant l'homme au berceau de l'histoire ,

nu, faible, entouré d'ennemis, je le vis grandir , conquérir, régner; je vis l'humanité marquer son passage par des ruines, mais des ruines sublimes; je lavis lutter corps à corps avec la nature, surprendre ses secrets , lui arracher ses trésors, et cependant subir toujours ses lois. Ce spectacle me ravissait par sa grandeur et sa nouveauté, alors même que j'en ignorais encore les ressorts cachés , et que^ moins penseur qu artiste , j'étais entraîné plus que je ne le dominais.

» Mais je rêvais toujours un lien commun qui rattachât l'une à l'autre toutes les parties dispersées du vaste ensemble ; je poursuivais d'un pas infatigable la grande unité qui lie tous les principes , tous les faits, tous les siècles, tous les peuples. Dieu, qui ne veut pas que l'humanité s'égare , a jalonné sa route de lois immuables, de vérités éternelles , ponts jetés sur les abîmes , flambeaux toujours allumés dans nos ténèbres.

» Enfin éclairé par les doubles lumières de l'étude et de la méditation , je vis clair dans l'histoire et dans les choses. Je compris la vraie grandeur, notre vraie force. Depuis la tente du patriarche, depuis le chasseur jNemrod qui commença d'être puissant sur terre, jusqu'au Yatican, jusqu'à ce Sixte-Quint qui m'avait donné l'éveil , je vis l'homme roi par la pensée, concevant, fondant, conservant, détruisant par elle. La Natu-

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re , sphynx invisible , propose à la terre ses énigmes profondes, Tintelligence est l'OEdipe ingénieux qui les pénètre et les explique; à elle donc le trône, à elle l'empire. En vain la violence, instrument aveugle et brutal, usurpe-t-elle un jour sa place ; elle tombe , elle périt , et avec elle son fragile ouvrage : c'est le fils d'Isaar révolté s'abîmant sous terre devant Moïse triomphant.

» Convaincu, pénétré de la loi suprême de l'intelligence, je m'humiliai devant le Dieu qui en est la source et le terme. Je m'élevai par-dessus toutes les formes terrestres et grossières dont j'avais été l'esclave; je conçus l'esprit par l'esprit. Fn agrandissant Dieu, l'homme s'agrandit lui-même. Tous deux en communication par la pensée , le créateur n'est plus un tyran qui règne par la terreur , la créature n'est plus un serf qui tremble sous la loi du maître ; elle obéit à la raison par la raison; libre et morale, elle consent; son adhésion est intelligente, volontaire.

» Après avoir parcouru les divers sentiers de la science , je m'abattis sur le moyen âge comme l'aigle sur une proie. Le monde à genoux devant un faible prêtre , les rois subissant ses lois , s'humiliant devant ses censures , ce triomphe imposant de l'esprit sur la matière , des idées sur la violence, me sembla et me semble encore le dernier degré, le point définitif du progrès humain.

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» Fort de cette conviction, je me nourris de l'histoire de ce christianisme qui est le port éternel de l'humanité. » — Et comme Anselme secouait la tête en signe de doute : — « Je vous répète, ajouta le cardinal, ce que je vous ai dit en commençant , ce n'est point ici une discussion , c'est une narration. J'ai droit à votre silence ; veuillez ne pas m'interrompre. Oui , reprit-il d'une voix forte, la papauté est le dernier terme de l'esprit humain ; la forme sociale la plus pure et la plus parfaite. Elle renferme en elle toutes les autres ; il ne faut que féconder les germes contenus dans son sein puissant , et l'avenir , création merveilleuse du passé, éclora jeune, beau, vigoureux comme une fleur au soleil. Mais je reprends mon récit.

» Familiarisé avec l'histoire de la papauté , je m'appliquai à celle des Papes, et je les passai tous en revue un à un. Mais tous ne m'étaient pas également chers; et les Pontifes, qui dans cette galerie séculaire de gloire et de sainteté, éveillaient le plus mes sympathies, c'étaient tous ceux , ainsi que moi, sortis des derniers rangs du monde. C'était Hildebrand, fils d'un charpentier comme le maître; l'Anglais Adrien-Quatre, fils aussi d'un laquais, et mendiant avant d'être Pape; c'était Benoit-Onze le Lombard, dont le père n'était qu'un berger; Benoit-Douze 1(^ Français, dont le père fut

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meunier; c'étaient Jean-Yingt-Deux, Urbain-Qua- Ire, Adricn-Six, tous trois enfans d'artisans vulgaires; Sixte-Quatre , fils du pécheur de Savone; Nicolas-Quatre, gardeur de troupeaux lui-même dans un obscur hameau des montagnes ; c'était Sixte-Quint. Captivé, ébloui par l'éclat de tant de destinées illustres, je leur demandais à tous leur secret; je jurai de marcher sur leurs pas.

» L'ambition a des joies immenses , supérieures à toutes les joies. Face à face avec ma pensée, je passais des jours de ravissement dans ma cellule. Jadis si triste à mes yeux , si abhorrée , elle était un lieu d'asile, un sanctuaire de recueillement et d'espérance. Ma robe monacale m'était chère. Ne me fermait-elle pas un monde de distractions, un monde de vanités? ne m'ouvrait-elle pas une carrière de grandeur et de domination? Si je cherchais encore l'ombre des forêts , la solitude des montagnes, ce n'était plus pour y détremper mon âme dans les regrets, mais pour la fortifier par la contemplation des grandes choses , pour l'élever au-dessus des voluptés, pour la dresser au combat.

«Plusieurs années se consumèrent à ces apprêts intimes et silencieux ; tandis qu'ailleurs sans doute d'autres s*abreuvaient aux mêmes sources, se préparaient aux mêmes luttes. Je n'en remplissais pas moins les devoirs de mon ministère avec la ponctualité d'une longue habitude. Les

soins de l'autel et du confessionnal étaient devenus pour moi une routine monotone ; le cloître, la ville, mes pénitens , la Sicile , étaient confondus pour moi dans une commune indifférence. Ma réputation de savoir et de sainteté n'en avait pas moins grandi; et quoique mes ambitions eussent grandi plus qu'elle, je l'acceptais comme le prélude d'une renommée plus éclatante. J'étais prêt pour la joute, je descendis dans la lice.

» J'avais depuis long-temps annoncé un pèlerinage à Rome pour l'accomplissement d'un vœu; et quel vœu plus terrible lia jamais l'homme à l'avenir? C'est à Pvome même que je voulais livrer bataille. Je sollicitai donc, et j'obtins la permission de partir. On loua mon courage, ma piété, et, trompant tout le monde, je quittai le couvent de Pétralie pour n'y plus rentrer. J'avais trente ans. J'en ai soixante-cinq; comptez.

)) Par une dernière inspirivtion de jeunesse, une de ces chimères d'imagination dont j'allais prendre à jamais congé , je voulus dire adieu à la Sicile du haut de l'Etna. J'y montai seul ; le soleil était déjà couché pour la plaine , mais sur l'île encore régnait l'atmosphère chaude et brillante d'une soirée de juin ; un or fluide environnait la montagne comme d'un réseau magique. Catane au scinde ses voluptueuses campagnes, les écueils des Cyclopes au milieu des mers pai-

sibles, la Sicile entière se déroulait peiiii pensons mes pieds. Tout se décolora par degrés; les teintes bleuâtres du crépuscule envahirent la plaine , la montagne, et j'achevai ma course aérienne à la clarté des étoiles.

» Le soleil levant me surprit au sommet du cône. J'étais le premier homme qu'il éclairât en Sicile et le plus près de lui qui fut peut-être en cet instant sur terre. Cette lutte avec l'aigle m'enorgueillissait, et je tirai de là des augures.

» Je m'assis au bord du cratère entre deux abîmes, l'un de feu, l'autre de glace, car la neige blanchissait encore la vieille tête du géant. Il vomissait de la fumée et de la flamme ; une odeur de soufre corrompait l'air matinal , et le volcan révélait sa puissance par des détonnations sourdes et terribles. Ce soleil levant dont les premiers rayons parent la nature de tant de charmes, il teignait d'un rouge sombre et infernal les laves noires et les blanches neiges. Projetée au loin, la grande ombre de la montagne couvrait toute File et se prolongeait sur les mers comme une autre montcigne bleue et livide.

» J'aimais à me sentir seul sur ces déserts aériens voués à la mort, à la destruction; j'aimais à respirer cet air d'un autre monde que nul être humain ne respire , à contempler ces ravages que nul oeil ne contemple. Cependant la plaine , et de

là tout est plaine, sortit des vapeurs nocturnes, et le soleil triomphant des dernières ombres inonda les collines et les vallées.

» Etendue sous moi comme une carte, la Sicile m'étonna par sa petitesse. Jadis elle m'avait paru si grande 1 Je suivais de l'œil toutes les sinuosités de ses bords; je dominais ses villes, ses golfes, ses promontoires, retrouvant toujours et partout la mer et son infini.

» Je restai long-temps abîmé dans la contemplation de ces merveilles. Fixés sur cette Sicile que j'aimais sans le savoir et que j'allais quitter pour jamais, mes yeux se mouillèrent de pleurs. Quelle est donc cette puissance mystérieuse du sol natal, qu'on l'aime par lui-même et qu'on le regrette sans cause? quel lien occulte nous y enchaîne? quelle magie nous y charme?

» Mais assiégé bientôt de souvenirs ignobles et douloureux : — Qu'ai-je à regretter du passé? — m'écriai-je avec amertume, et je me comparais à l'Etna : comme lui solitaire en Sicile , je ne perdais ni mère ni famille, je ne laissais après moi ni regrets ni amour. Et c'est du sein de cet abandon , de cet opprobre que le bâtard du laquais osait élever sur le rang suprême un œil de convoitise; et c'est encore tout meurtri des servitudes les plus honteuses qu'il aspirait à l'empire. Mais l'empire n'est-il pas une compensation du bon-

:2 54 LK MOiNT MARIO.

heiir? N appartient-il pas de droit à l'homme isolé sur terre , détaché de tout , sans liens , sans joies; et Tâme ainsi fermée à toutes les voix de la nature, ne puise-t-elle pas sa force dans son isolement? Ma solitude donc était providentielle , et de là encore je tirai des présages.

» Imposant silence aux derniers murmures d'un cœur détaché, je le cuirassai, je le bardai de fer, je rompis sans retour et sans regret avec un monde qui m'avait été si dur; tête à tête avec Dieu sur la montagne, prosterné comme Moïse au bord du gouffre embrasé, je me liai à l'avenir par un dernier vœu plus terrible encore, indissoluble. L'abîme me répondit par vm grondement sourd, et la montagne entière trembla.

» Le vent s'était levé. Eparpillant dans l'air des tourbillons de cendres, comme le simoun africain dresse aux cieux des colonnes de sable , il s'engouffrait dans ma robe de moine; il me fouettait au visage des bouffées de soufre et de fumée qui me suffoquaient, et comme si l'heure de me jeter enfin dans la mêlée eût sonné à la cloche des cieux , le désert semblait me repousser loin de lui dans ces cités populeuses où l'humanité souffre et marche et où mon étoile m'entraînait.

» Je saluai d'un dernier regard mon triste berceau, je redescendis à travers les laves et les forêts ; le second jour je m'embarquai à Messine.

LE MOJNT MARIO. P.lrCi

» Assis sur le tiliac durant la traversée, je vis le faîte de l'Etna s'abaisser lentement sous les flots ; je vis passer devant moi comme un panorama gigantesque les côtes montagneuses de Calabre, les golfes divins de Policastro, d^ Salerne, de Naples , de Gaëte , rien ne put me distraire de mon idée fixe. C'était comme un bandeau de fer autour de mes tempes; chaque ondulation du navire qui m'emportait au but resserrait le cercle inflexible.

» On annonça Ostie. Je me fis débarquer à l'embouchure du Tibre. Le vaisseau continua sa marche vers Cività-Yecchia, et moi, seul, à pied, je m'acheminai vers Rome à travers la Campagne.

» Tout était nouveau pour moi sur cette terre lasse de gloire, lasse d'hommes. Des buffles noirs et stupides s'enfonçaient dans les marécages ; des taureaux indomptés rugissaient dans les prairies ; frappés d'épouvante, les troupeaux fuyaient en désordre devant la lance du pâtre au galop, le cavalcadour du désert. On eût dit le roulement du tonnerre. Puis le silence renaissait plus profond, et pas un bruit humain n'en troublait au loin la tristesse et la majesté. Le retentissement de ma soque de moine sur les dalles usées de la voie antique était le seul bruit des solitudes saturniennes.

».Te marchais seul, tantôt sur les prés nus, tan-

tôt à l'ombre des myrtes, des chênes veits, et j'apercevais par échappées le Tibre jaune et muet. Tout d'un coup l'horizon s'ouvre. Encadrée par la courbe gracieuse des monts sabins , la plaine ondoyante se déroula devant moi comme une mer houleuse; mais si de là on pressent Rome, on ne la voit pas encore , et c'est Rome que j'épiais au loin.

» Enfin je découvris la coupole du Vatican. L'haleine me manqua , mes genoux fléchirent , et je m'assis au bord du chemin sur un piédestal de marbre blanc laissé là par l'antiquité.

))Le Vatican! voilà l'étincelle électrique qui avait donné la secousse à mon être, et je l'avais là devant les yeux ! Cette Rome , reine du moyen âge comme du monde antique, cette Rome qui disposa de tous les sceptres, qui ceignit toutes les couronnes, elle était là devant moi ! Un rayon du soleil couchant illuminait la croix de Saint-Pierre, croix qui est le phare du monde. Elle brillait encore que le désert tout entier était déjà plongé dans les ombres du soir. Je me remis en route, et j'arrivai à la porte de Saint-Paul, qu'il était nuit close.

«Qu'ils auraient souri de pitié, les cardinaux dans leur pourpre , le Souverain Pontife sous sa tiare, s'ils avaient pu lire au cœur du moine obscur qui franchissait alors les portes de la cité sainte ! Mais les pensées du pâtre de Montalto les

LE MONT MAPJO. 9 5'^

eussent fait sourire aussi, et \o pâtre de Montalto devint Sixte-Quint.

«J'entrai dans Rome eomme dans une future eonquête; la fièvre d'ambition exaltait mon âme, embrasait ma tête

» Le eouvent oii je devais loger occupait la partie la plus déserte du Janicule. Vous le voyez d'ici derrière Sain t-0 nu plire, où mourut le Tasse. J'avais des lettres pour le Supérieur; lui et ses moines me reçurent comme un des leurs. — Ce n'est qu'un fraciscain de plus à Ptome , — pensaient-ils , et moi je disais : — C'est un Pape! » —

Vaincu par l'émotion de tant de souvenirs si brusquement réveillés , le cardinal se tut. Il fit une longue pause durant laquelle le silence ne fut point troublé ; Anselme était trop frappé de tout ce qu'il venait d'entendre pour songer à 1(î rompre. Il fixait sur le cardinal un long regard d'étonnement, de stupeur; quelque doute qu'il eût élevé dans son for intime sur la sincérité de son abnégation, il n'aurait jamais pu croire à ime ambition si grande. Son analyse était en défaut ; et quoique humilié de n'avoir pas su plonger jusqu'au fond de cette âme impénétrable pour lui arracher son secret, il ne put refuser une sincère admiration à une telle puissance de volonté, de mystère.

Quant au cardinal, entraîné, dominé par un récit dont il avait mieux calculé l'effet sur Ansel-

2ÎSS 1-F, MONT MAniO.

nie que sur liii-niêmc, il lut lait conlro la violence de ses impressions, et, tyrannisé par elles, il se débattait sous l'éperon. Son œil jetait des flammes étranges, et, miroir de son âme, son front se couvrait tour à tour de pourpre et de pâleur. Enfin il reprit la parole d'une voix vibrante et mal sûre, et continua ainsi :

— « T.a première chose dont je m'aperçus à Rome , c'est que mon ordre est le plus méprisé de tous, grâce à sa pauvreté et à l'obscurité de ses membres , la plupart sortis comme moi des derniers étages de la société. Il s'agissait donc avant tout de regagner en considération personnelle ce que je perdais par état. Mes études sévères et mes travaux de Sicile servirent merveilleusement mes vues. Je fus tenu pour un miracle de scienc(' et proclamé tel par l'ordre le plus ignorant de tous les ordres. Ma gloire rejaillissait sur lui; il la propagea; il la défendit comme sienne. Tel est l'esprit monastique, habile à saisir ses avantages, plus habile à en tirer parti. C'est ainsi que je tirais parti moi-même d'une position fausse. Un bénédictin savant n'eût étonné personne, il se fût perdu dans la foule ; un franciscain savant au contraire fait saillie, et l'ignorance des siens est pour lui un piédestal qui le grandit et le met en lumière. Ma réputation de savoir s'établit donc rapidement et finit par mètre aussi peu contes-

LE MONT :\JARIO. ^^

téo à Rome qu'à Pétralie. J'y joignis bientôt celle d'éloquence, et c'est par là même que je me fis retenir à Rome, où, pèlerin subalterne, je n'étais qu'en congé.

» Je vois d'ici l'église où je fis mes premières armes, et qui de ce jour me fut chère et sainte : c'est Saint-Charles-Borromée. Je prêchai là le carême comme je l'avais prêché à Palerme cinq ans plus tôt. Palerme m'avait révélé mon néant; Saint- Charles m'en fit sortir. Ce fut la première pierre de ma fortune. Ma prédication fit du bruit; je devins l'homme à la mode. Plus intrigant encore qu'il n'est ignare, mon ordre remua pour moi terre et ciel, jusque-là que je fus présenté au Pape comme un des plus fermes champions de l'église.

Je fus accueilli de Sa Sainteté avec une distinction singulière, car alors l'église affaiblie et menacée avait besoin d'appui et de défenseurs. Aux pieds de l'archevêque de Palerme , j'avais dévoré ma colère , mon humiliation ; aux pieds du Grand- Prêtre de la chrétienté, mon cœur battit d'une joie indéfinissable, songeant que dans l'avenir plus d'un genou fléchirait ainsi devant moi. Ceux qui s'abaissent seront élevés! me répétais-je à moimême, sur la foi du Crucifié, et mon front s'inclinait plus bas, et je baisais avec une ferveur d'humilité plus profonde le pied du Pontife souverain. Et quand il me dit : — « Relevez-vous ,

mon père, » — je demandai eomme une grâce à rester prosterné dans la poussière devant son éternelle majesté.

» Tant d'humilité où l'on attendait l'orgueil de l'éloquence et du savoir fit sensation. Le Pape m'en témoigna sa surprise et prolongea l'audience plus qu'il ne l'eût fait pour un prince. Je m'étais agenouillé simple franciscain , je me relevai évêque, et l'oracle du maître fut accompli.

» A ce coup de dé , je pensai défaillir. Je rendis grâce à Dieu par un torrent de larmes ; on prit encore cela pour de l'humilité , c'était la fièvre d'ambition qui me suffoquait; j'avais fait un pas vers la tiare.

» Il entrait dans mes plans de rester à Rome; le Saint-Père alla au-devant de mes vœux en me donnant un diocèse in partit us , et en m'attachant à sa personne en qualité de prédicateur de sa chapelle. Mon titre épiscopal et ma charge m'assignèrent dès lors, quoique nouveau venu, un rôle important dans la famille pontificale. Ainsi tout succédait à mes secrètes vues ; ainsi dès les premiers pas le sentier s'aplanissait devant moi. M'eût-il été permis sans impiété de douter de mon étoile? Les desseins de Dieu sur moi n'étaient-ils pas manifestes?

» Ce n'est pas que je ne fusse travaillé parfois de doutes et d'angoisses. Je vous ai dit que mon cou-

LE MONT MjVRIO. 26 1

vent était au sommet du Janicule; il est détruit: mais ce pin solitaire que vous voyez entre Saint- Pierre-à-Montorio et la fontaine Pauline en marque la place. Que de fois assis, sombre et pensif, à l'ombre de ce parasol aérien, j'ai rêvé d'avenir au bruit de la cataracte! A mes pieds coulait le Tibre, et Rome déployait sa majesté sainte; les villas la ceignaient de verdure, les montagnes enlaçaient la plaine. Promenant sans rien voir mes yeux sur ces merveilles, que de fois je me suis demandé si mon entreprise n'était pas chimérique, et si je n'étais pas en démence 1 Les mêmes instincts , les mêmes pressentimens qui m'avaient sauvé naguère des abîmes de la Madonie me servaient là d'égide, et me sauvèrent comme alors du désespoir.

»Et si, plus faible, plus lâche, je sentais mollir mon âme et crouler mes résolutions , je me réfugiais , comme en une forteresse , dans cette église de Sainte-Marie-Majeure, où reposent dans leur royal mausolée les deux bergers des Marches, Nicolas-Quatreet Sixte-Quint. Je m'agenouillais devant leur tombeau, j'y retrempais mon courage, recommandant aux mânes des deux pâtres de l'Apennin le bâtard de Sicile et sa fortune.

') Mais je ne vous fatiguerai pas du long récit de ces quarante années de combats , de doute , d'espoir. La révolution de France, puis d'Italie, vint rompre la monotonie d'une si longue attente.

262 LE MOiNT MAHJO.

Ebranlée au seizième siècle par la réforme , battue en brèche au dix-huitième par la philosophie, cette église, à laquelle j'avais lié ma destinée, parut menacée d'une ruine totale, et avec elle ma fortune, ma vie. Qu'y pouvais-je? Que peut le passager quand le navire sombre sous ses pieds? Moi qui savais qu'il ne sombrerait pas , je ne crus point au naufrage; combattant de l'église, je ne crus point à sa défaite, car l'église est invincible, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle.

» Je suivis le Pape dans son exil. Je vécus dix ans en servitude , et comme Israël sous les saules de Babylone, je ne désespérai point de Jérusalem, ni ne cessai jamais d'élever au ciel du scinde l'adversité un hymne de confiance et de résignation. J'appris, comme le poète, ce qu'a d'amer le sel étranger et combien est rude l'escalier d'autrui. Dix ans couvert du ciliée , je vis fumer le toit superbe du vainqueur, mais je ne mêlai point à ses fêtes et je gardai intact en mon âme mon trésor de tristesse et d'espérance. Agenouillé chaque jour au pied des autels délaissés, je ne demandais rien à Dieu que l'accomplissement de sa parole , le triomphe de la vérité sur l'erreur, de l'église sur l'incrédulité. Et quand les Te Deum mondains du conquérant ébranlait les temples, quand les peuples se précipitaient de capitale en capitale devant son char de triomphe, quand l'art multipliait ses

statues et ses victoires, alors, comme Pompée pour mourir , je me couvrais la tête du pan de ma robe de moine , je me courbais en silence sous le bras du Dieu qui dispense les afflictions et les joies, du Dieu qui frappe pour sauver. Si mon âme était en deuil, la foi la soutenait , et j'attendais.

» Je n'attendis pas en vain. Vous savez l'histoire de ce mémorable triomphe ; vous y avez assisté vous-même, car il est de votre âge. Heureux les yeux qui l'auront vu!

» Avec quel battement de cœur je revis, ô Saint- Pierre ! ta coupole éternelle ! Avec quel saint ravissement je baisais tes parvis profanés! Que tes pompes me parurent augustes , tes solennités imposantes ! Les cérémonies du culte revêtaient à mes yeux je ne sais quel air de jeunesse et de nouveauté qui m'enivrait ; les marbres , les tableaux , les statues des saints et des martyrs parlaient à mon cœur un langage qu'ils ne m'avaient jamais parlé ; la vie semblait partout renaître ; l'humanité tout entière parut s'éveiller d'un songe re- . tentissant.

» C'est ainsi que long-temps fermée, la carrière se rouvrit devant moi. Ma marche y fut lente, car le but était loin. Les plus hâtés passèrent. Je vis, sans doubler le pas, le vulgaire se ruer aux honneurs. Regardez ces deux oiseaux, continua le cardinal, en indiquant du doigt un aigle et un passe-

26 1\ LE MOM' MARIO.

reau qui tous deux volaient aux flancs de la montagne ; que leur vol est dillérent ! Quelle vélocité dans celui-ci , quelle lenteur dans celui-là 1 Le passereau même, voyez, dépasse l'aigle ; il atteint avant lui la cime des cyprès ; mais il s'y pose épuisé, il ne montera pas plus haut. Cherchez l'aigle maintenant... Il est perdu dans le ciel.

» J'atteignis une à une toutes les dignités spirituelles de l'église; pour les temporelles , je n'en voulais pas. La magistrature des consciences concilie les hommes et leur impose, la magistrature des intérêts mondains les aliènent et les indignent; c'est pourquoi , renfermé dans le cercle étroit des fonctions ecclésiastiques , je me suis tenu constamment à l'écart, refusant les nonciatures, les délégations , toutes les charges politiques qui me furent souvent offertes, et qui d'ailleins m'auraient éloigné de cette Rome qu'il m'importait de ne plus quitter. Le chapeau vint enfin couronner tant de soins, tant de patience. Le dernier Pape me nomma cardinal. Je suis le quarante-sixième de mon ordre; mon ordre a donné à l'église cinq Papes; je serai le sixième.

»Une fois membre du Sacré-Collége, j'aspirai au dernier rang afin d'atteindre plus sûrement au premier ; je ne fis que m'effacer davantage encore, bien sûr de n'être plus oublié et d'être d'autant plus Cil lumière que je recherchais plus les lénè-

M-: MONT 3LiKIÔ. 26^^

bres. Je ne quittai point, quoique prince de l'église, Tobscur monastère trastévérin où j'avais fixé ma demeure à mon retour d'exil; j'y vis , vous le savez, comme un simple moine; je monte en chair comme un missionnaire , et si ma bouche s'ouvre pour prêcher la charité, ma main ne se ferme pas pour la pratiquer. 11 n'est pas à Rome un hospice, il n'est pas un cachot dont je connaisse par leur nom tous les infirmes, tous les captifs; pas un pauvre dont je n'aie multiplié le pain par mes aumônes; et si le monde politique ignore profondément mon nom, il n'en est pas de plus populaire en la ville sainte et de plus vénéré. C'est là ce que je veux ; un nom politique alarme aujourd'hui les susceptibilités européennes : c'est un obstacle invincible à la tiare ; elle ne ceint plus que les fronts neutres.

» Certes, et vous n'en doutez pas , il me serait doux de me présenter au monde tête levée, visage découvert , et mon orgueil a plus d'une fois rougi du rôle imposteur où je suis condamné. Cette comédie m'humilie; mais qu'y puis-je? Je suis de mon siècle, je suis de mon pays surtout; et sur ce théâtre d'hypocrisie , de servitude , il m'a fallu, comme ils font tous, mettre un masque et m'annuler pour être un jour. Mais je me console, je me repose de ma vie extérieine en me réfugiant dans ma vie intime; celle-là du n)oins

est à moi; nul profane n'y pénètre. Le sanctuaire de ma pensée est inviolable.

» Les honneurs et les dignités m'ont impitoyablement poursuivi jusqu'au fond de ma retraite trastévérine; je les ai tous repoussés, je viens de vous dire pourquoi. Je n'ai voulu accepter que la charge de Grand-Pénitencier , parcequ'elle est toute spirituelle et ne s'exerce que sur les consciences. Il n'a tenu qu'à moi , vous le savez encore , d'être confesseur des rois; mais l'ambition, passion forte et sacrée, a tué dès long-temps en moi la gloriole; je veux régner sur les rois du haut du premier des trônes, non du fond du confessionnal.

» Je n'ai plus à faire qu'un pas , mais ce pas est difficile, il est décisif, et l'heure de la grande épreuve a sonné. Le Pape se meurt; le conclave va s'ouvrir, et le Pape qui en sortira, ce sera moi si vous m'aidez.

— » Moi ! s'écria Anselme , avec un cri de surprise.

— » Yous , mais silence ! Il me reste à m'expliquer sur mon rôle de sanfédiste. Quoique politique et en contradiction apparente avec mes principes , je l'ai pris volontairement , parcequ'il est clandestin et qu'il sert mes vues. Mais pour ce soir je n'en puis dire davantage, je suis brisé. Je vous attends demain dans ma cellule après l'Avé-

Maria. Venez-y ; vous y lirez le reste de mon âme.

» Je vous aime , Anselme , et vous estime plus que personne au monde. Je viens de vous en donner, j'imagine, une preuve ass^z éclatante. Je vous ai lié à ma fortune, que dis-je? je lai mise à votre merci. Un mot de vous peut me perdre; mais ce mot, vous ne le direz pas, et vous aimerez mieux m'aider à monter au trône que me faire descendre au tombeau ,, car vous êtes loyal et généreux.

>) Jeune homme! jeune homme 1 poursuivit le cardinal en se dressant sur ses pieds et fixant sur Anselme un œil flamboyant , cette arme terrible que je viens de vous mettre aux mains , en connaissez-vous toute la puissance? Mesurez -vous bien l'étendue du pouvoir que je vous confie, et ne vous effraie-t-il pas? Ce mystérieux édifice, si péniblement élevé pierre à pierre par quarante années de patience et de dissimulation, il est fragile ; d'un souffle vous pouvez l'anéantir; vous pouvez briser ma vie comme un roseau, et en fouler aux pieds les ruines; d'un prince de l'église vous pouvez faire la fable de Rome, et précipiter, vous disje, au tombeau, à travers les risées du monde, un vieillard sexagénaire qui vous Uvre sa pensée et son honneur.

» Voilà ce que vous pouvez, et voilà ce que vous ne ferez pas ; et dans un mois , cette Rome qui dresse à nos pieds ses palais et ses coupoles , cette

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