‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 34 sur 43 · I.K MOIST MARIO · texte numérisé non relu

I.K MOIST MARIO

reine miraculeuse dont le désert entoure la majesté d'une ceinture inviolable que nulle main d'homme ne déliera jusqu'à la fin des siècles, elle aura un nouveau maître, un nouvel époux, la barque de Saint-Pierre un nouveau pilote, le Fils de l'homme un nouveau vicaire; or ce vicaire, ce pilote, cet époux , ce maître, il est devant vous : c'est le bâtard du laquais sicilien. » — Et en prononçant ces paroles, le cardinal étendait ses deux mains sur Rome comme pour s'en emparer!

— « O Rome , ajouta-t-il d'une voix solennelle, Rome , port des nations! ô Vatican , étoile du monde! religion du Crucifié, mes seules amours et ma seule pensée ! ô loi d'intelligence et de progrès , loi de charité ! instrumens magnifiques dans la main de Dieu, qui avez civilisé, régénéré la terre et fondé l'égalité sainte ! église éternelle et vraiment divine, je te serai fidèle jusqu'à la mort. Les peuples égarés oublient tes bienfaits ; ils les méconnaissent, et leur ingratitude insulte à ton malheur ; mais tu es plus belle encore et plus sublime des coups qu'ils te portent, des outrages dont ils t'abreuvent, semblable à ce Jésus , ton chef et ton maître, qui, lui aussi, but jusqu'à la lie le calice amer, fut déchiré de verges et cloué sanglant sur la croix. Ya , le monde est en délire et les siècles sont à toi; je te serai fidèle jusqu'à la mort. El si ma misère aspire au rang su-

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prémc, si Dieu m'a choisi pour ton chef, c'est pour te rendre ta splendeur première et ton antique empire. A ma voix , les rois et les peuples rougiront de leurs égaremens ; ils baigneront les autels de larmes de repentir et de contrition ; ils inonderont comme jadis les chemins de la cité sacrée, et les parvis de Saint-Pierre s'useront sous les flots des pèlerins. Le glaive et le sceptre s'humilieront de nouveau devant la houlette du pasteur , tous les diadèmes mondains devant la tiare , et Rome reprendra son rang sur terre , et vous aurez travaillé vous-même, Anselme, à ce grand œuvre, et l'église , retrempée par nous et rajeunie, confondra nos deux noms dans un hymne éternel de gloire et de reconnaissance. » —

Un long silence succéda à ce cri d'enthousiasme ; l'angélus setd le troubla. Les cloches de Rome carillonnaient en fête , comme si Rome entière eût tressailli de joie à l'avènement futur du bâtard de Sicile.

Cependant le crépuscule, et il est court en ces contrées , répandait ses dernières ombres sur la cité papale et la Campagne. La pourpre des monts allait s'éteignant, et la ville, la plaine, les hauteurs tout bientôt fut enveloppé et confondu dans le linceul étoile des nuits.

— « A demain! > — reprit le cardinal, et il redescendit seul la montagne. Son carrosse latlen-

dait au pied de la rafaélesque villa Madame, il traversa rapidement le Val d'Enfer, et rentra à Rome par la porte Angélique et la place du Vatican.

Resté seul où il l'avait laissé , Anselme y demeura immobile , frappé d'un long étonnement. Il était subjugué, fasciné, tant l'enthousiasme, même en tête - à -tête, est contagieux, l'ascendant d'une conviction forte, irrésistible. Entraîné par l'éloquence du Sicilien, il ne trouva que bien tard et quand le fleuve eût tari des objections et des réponses à tout ce qvi'il venait d'entendre ; encore ne dut-il d'être rendu sitôt à lui-même qu'au triple recueillement du silence , de la solitude et de la nuit.

— Je viens d'ouïr un beau poème, se dit-il en rentrant dans sa liberté ; et de faire un magnifique voyage dans le passé. Cet homme est un puissant magicien ; sa baguette a le don de rendre la vie à la mort ; il n'en vient pas moins trop tard, il lie sa fortune à un cadavre. — Et, se levant enfin, il reprit à son tour le chemin de Rome du côté qu'il était venu.

Que voulait de lui le cardinal? Dans quel but une confiance si singulière? Ce problème qu'Anselme se posait en passant la porte du Peuple , il se le posait encore en la repassant.

LA CEXiLULE.

Préoccupé de l'étonnant récit du cardinal , Anselme s'enferma chez lui pour y rêver. Un préambule si solennel , une confiance si illimitée le jetaient dant une étrange perplexité. Vaguant dans le domaine infini des conjectures , il passait d'une à l'autre sans pouvoir se fixer à aucune.

Le cardinal aurait-il pénétré le secret de son double rôle? Songeait-il à se faire des carbonari un instrument, un marchepied? Rêvait-il, lui aussi, une alliance entre eux et le Consistoire? Car enfin que voulait-il de lui ? — Ramené toujours et par tous les chemins à cette insoluble question, il s'y brisait.

2^^ 1-A CELLIJI.E.

La grande figure du Sicilien ne lui en apparaissait pas moins dans des proportions gigantesques. Saisi d'admiration pour des facultés si puissantes , il était subjugué par tant d'énergie. Il songea lui-même toute la nuit aux moyens d'enrôler sous sa bannière un si rude jouteur , et d'armer son parti d'une si forte épée. Cette idée lui souriait; elle entrait dans ses plans, et il en avait maintes fois caressé la chimère dans ses rêves politiques. Ce qui n'avait été jusque-là qu'un rêve 5 qu'un désir , devenait désormais une espérance , un projet. Toutefois le mot de l'énigme ne lui était pas encore révélé , et il attendait avec la fièvre de l'impatience l'heure qui allait enfin déchirer le voile à ses yeux. Le temps eut ce jourlà pour lui des ailes de plomb.

Il alla tard chez Loysa. Moins à l'amour qu a la politique, il fut chez elle distrait, agité.

— « Qu'avez-vous donc? lui dit la jeune boudeuse ; quelque chose vous trouble; votre esprit est ailleurs. Ce n'est pas du reste la première fois. Il est des jours où vous n'êtes plus vous-même. Yous avez des secrets pour moi, Anselme ; je ne vous les demande pas, mais au moins devriezvous les cacher si bien que je n'en pusse même soupçonner l'existence. Ce serait plus généreux pour moi et plus sûr pour nous. Quand on veut être dissimulé il faut l'être lout-à-fait.

LA CELLULE. 5>nj

— « La leçon est bonne, ma chère Loysa , dit Anselme en riant ; j'en profilerai. » — Quelqu effort qu'il fît pour s'enchaîner aux pieds de sa fiancée , il s'échappait toujours à lui-même, et s'envolait au cloître de Saint-François dans la cel- Iule du cardinal. Il n'était ni froid ni dur ; mais, le cœur plein de ses grands desseins, il n'était tendre que par éclairs, et prenant sa revanche, le conspirateur l'emportait cette fois sur l'amant. Enfin au coucher du soleil il prit le chemin du Trastévéré.

Il rencontra l'abbé Savério à la descente du Quirinal. — « J'allais chez vous , lui dit le Modenais. Je pars cette nuit même pour Modène et je venais prendre vos ordres. Mais à propos, le Pape est aux abois, et le conclave ne peut tardera s'ouvrir. Poussez donc un peu notre cardinal en mon absence, car il ne va que comme on le pousse. Il n'a point de caractère, et ne sait rien de rien. L'avez-vous entendu l'autre soir nous parler de la barque de Saint Pierre et du calice d'amertume? C'est à mourir de rire , et l'on n'a pas l'idée d'une telle incapacité politique. Bon Dieu, quel homme inerte et borné ! C'est un saint, mon cher, et si le royaume des cieux appartient à ceux qui n'ont jamais convoité le royaume de la terre , cet homme-là sera Pape au paradis. Qu'on lui donnât la tiare dès ici-bas , je crois bien qu'il se

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ferait violence pour l'accepter; mais hasarder un pas pour la prendre , mais forcer la main du Saint-Esprit, c'est ce qu'il ne fera jamais. L'idée seule de tendre le bras le ferait mourir de peur. Pourtant c'est un Pape qui nous convient. Une fois là , nous en ferons ce que nous voudrons ; mais le difficile est de l'y mettre. Pourquoi cet homme n*a-t-il point d'ambition ? A sa place, moi, il y a dix ans que je serais Pape ; oui , mon cher, Pape , comme je vous le dis. Plût à Dieu que je fusse déjà cardinal! Mais laissez seulement triompher le Consistoire et vous verrez. Il y a deux ans que je n'étais qu'un misérable vicaire de campagne ; convenez que ce n'est pas mal marcher , et qu'en deux ans j'ai fait du chemin.

— » Cela doit en effet vous donner beaucoup d'espoir, dit le sardonique Romain, cachant sous un sérieux comique un sourire de pitié. Vous êtes jeune , monsieur l'abbé , et vous portez l'habit dont on fait les Papes.

— » Vous sentez bien mon cher, que tout ce que j'en dis est dans l'intérêt du Consistoire, de l'Italie, et que je donnerais toutes mes espérances pour que notre cardinal eut la moitié de mon activité et surtout une étincelle d'ambition. Oh! l'ambition! l'ambition l c'est le feu sacré, sans elle, voyez-vous, onnefaitrien. Chut! IN ou s voici en face de notreennemi, ajouta l'abbé, en indiquant du regard le palais

KA CELLULE. 9.']b

(le Venise. Je vous quitte ici. Il faut que j'entre chez Fambassadeur pour retirer mon passeport. Il a dû le signer ce matin , ignorant, le bonhomme, qu'il a signé sa propre condamnation. Au revoir. » — A ces mots les deux sanfédistes se séparèrent ; l'un entra dans la caverne gibeline , l'autre continua sa route vers la cellulle guelfe.

Le voyage de l'abbé Savério était vrai ; mais ce qu'il n'avait pas dit , c'est qu'impatient d'arriver et désespérant de remuer de long-temps la masse inerte du Consistoire , il n'allait à Mode ne que pour se mettre en communication avec les carbonari, et tenter par eux un coup de main, ignorant, le bonhomme , que le premier carbonaro qui allait être informé de sa démarche était celui-là même auquel il la taisait et en faisait un si risible mystère.

Anselme ne put s'empêcher de prendre en pitié les prétentions colossales de ce mirmidon. Après la révélation du Mont Mario, le jugement del'eibbé sur le cardinal était à mourir de rire. Mais la manière dont le pygmée parlait du géant avait cela de sérieux qu'elle justifiait toutes les prévisions du Sicilien, et prouvait sans réplique sa profonde connaissance des hommes et la justesse de son coup-d'œil. Il avait joué son rôle en maître.

Si le cardinal de Pétralie était, dans son repos, le type de l'ambitieux, l'abbé Savério était , dans

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son mouvement perpétuel, le type de l'intriganl. L'un était calme et patient , parcequ'il se sentait fort; il marchait d'un pas lent, mais égal, mais sûr, et, comme un gros navire en pleine mer, il semblait immobile quand sa carène coupait les vagues et laissait loin derrière lui tous les rivages. Agile, frétillant, saccadé, toujours en projets, toujours agité, l'autre sautillait comme un canot. A forces de voiles , de rames , d'écume , le canot peut bien devancer un instant le navire; il sortira même avant lui du port: mais, en pleine mer, il n'en peut plus , il sombre , et le navire passe , il file , file, quand il s'arrête il est aux Indes.

L'angelus sonnait encore, lorsqu'Anselme passa le seuil du cloître trastévérin; le cardinal était seul dans sa cellule.

— « Je vous remercie d'être venu, dit-il, je vous attendais. — Et entrant en matière sans préambule : — Vous savez le proverbe , continua-t-il , qui veut le but veut les moyens , et c'est parceque je veux le but que je suis sanfédiste. Sans appui à l'étranger, il me fallait pourtant un parti; je m'en suis fait un dans les cours d'Italie. Vous trouvez sans doute cet appui bien pauvre; détrompez-vous , sa nullité même fait sa force. La protection d'une grande puissance alarme toutes les autres et nuit plus qu'elle ne sert. Les princes italiens , au contraire , comptent pour si peu de

choses en Europe , que leur voix s'y perd et n'y est pas même entendue. On les méprise trop pour les craindre. Ce mépris même est une égide pour eux et pour moi ; pour moi, en voilant mes desseins , eux, leurs intrigues. Le voisinage, les rapports de commerce, de langue , de climat , mille liens d'intimité, presque de famille, leur assurent au conclave , sans qu'on s'en doute , une autorité dont nul n'est jaloux, que personne ne leur dispute, et qui, s'ils s'entendent, en peut contrebalancer de bien plus puissantes. Or je suis sur que pour moi ils s'entendront, non certes que je compte sur leur parole et que je me berce de folles chimères , mais parcequ'en ceci une même politique les dirige , et que tous ont à gagner à mon élection. Je ne crois ni à leurs principes, ni à leurs promesses ; je crois à leur intérêt. Le ver gibelin ronge leur trône à tous, tous le sentent, et un Pape ouvertement guelfe est en ce moment leur seul espoir. Or, pour guelfe, vous savez si je le suis; ils le savent aussi. Champion occulte mais éprouvé de leur indépendance , je suis à la fois leur patron et leur client, et ils ne peuvent donner au patron de la force et de l'autorité qu'en portant le client à la chaire de Saint-Pierre,

— » Et quand vous y serez enfin, que ferez- vous, monseigneur?

— » Ce que je ferai?» . Mais attendez , nous n'eu

2'jS LA CELLULE.

sommes pas encore là ; nous n'en sommes qu'à la veille , pas au lendemain. Veuillez brider votre impatience et m'écouter jusqu'au bout. Sûr des cours italiennes, j'ai de plus la parole du Czar. Prince schismatique, il n'a au conclave qu'une influence indirecte. Or celle-là est pour moi la plus sûre, c'est la seule dont je veuille.

— » Eh quoi ! interrompit Anselme avec vivacité, vous en voulez et vous en espérez quelque chose, et vous ne voyez pas que le Czar aspire à la tyrannie dont César nous écrase ! Je vous le répète, monseigneuF, aigle pour aigle , joug pour Joug, je n'en veux point. Laissez , laissez les deux barbares aux prises se combattre dans l'ombre. Hors d'Italie les barbares! Tandis qu'ils se disputent son cadavre sanglant , ressuscitez - la vousmême , cette Italie au cercueil ; arrachez-la des langes de la mort ; armez ses mains meurtries de chaînes ; démentez le poète , qu'elle combatte une fois enfin avec une épée qui soit sienne ; qu'elle combatte pour elle, et qu'ombre vengeresse elle se lève et descende dans l'arène pour régner. Ce rôle est beau , monseigneur , il est digne de vous. Ecoutez, poursuivit - il avec impétuosité , en saisissant le Prince de Machiavel ouvert sur le bureau du cardinal . écoutez ce qu'il y a trois siècles écrivait déjà à un Médicis le grand Florentin : — « Il ne faut pas lais-

» ser échapper celle occasion , afin que l'I- » talie voie apparaître enfin son rédempteur. » Je ne puis dire avec quel amour, avec quelle ))Soif de vengeance, avec quelle foi obstinée, » quelle piété , quelles larmes , il serait accueilli » dans toutes ces provinces qui ont tant souf- >) fert des inondations étrangères. Quelles portes » se fermeraient pour lui? quels peuples lui dé- » nieraient l'obéissance? quels rivaux lui seraient «contraires? quel Italien lui refuserait hommage? > Ce barbare empire est à tous odieux. Que votre » illustre maison prenne donc cette résolution avec » le courage, avec les espérances qu'inspire toute » entreprise juste, afin que la patrie soit ennoblie » sous vos enseignes,... » — Ce que le Médicis n'a pas fait, continua Anselme en jetant le livre, faites-le, monseigneur. Il serait beau que le fils du peuple accomplît ce que le Prince n'osa pas tenter. Ce qui était vrai il y a trois siècles Test plus encore aujourd'hui, et l'occasion n'est pas moins belle. Vous touchez à la tiare , et la voix d'un Pape qui dirait à l'Italie : Sois libre ! cette voix , monseigneur , elle retentirait comme la foudre et ferait de chaque homme un soldat.

— « Et qui vous a dit que cette voix ne partirait pas du Vatican comme le cri d'égalité partit du Calvaire? Qui vous a dit que le paisible airain des clochers ne sonnerait pas, comme au moyen

âge, le tocsin de l'Indépendance et les Vêpres italiennes? Qui vous a dit que les églises ne se convertiraient pas en forum, les chaires en tribunes? que le cri de Jules-Deux ne retentirait pas de l'Etna aux Alpes , et que son casque siérait mal à la tête blanche d'un nouveau pontife? Allez, jeune homme, les pensées de Dieu ne sont pas vos pensées; ses voies ne sont pas vos voies» JeanProcida était Sicilien ; qu'aujourd'hui la tiare ceigne le front du bâtard de Sicile, et demain l'Italie aura son rédempteur , Machiavel sera content. Mais je ne vous apprends rien là que vous ne sachiez déjà. N'êtes-vous pas sanfédiste et dans les secrets du Consistoire?

— » Quelle chute ! le Consistoire après les Vêpres Siciliennes! après Procida, après Machiavel, le marquis d'Ivrée, le duc de Télèse ! Et vous, fils du peuple , vous comptez sur ces mannequins féodaux! Quant à moi, monseigneur, je ne crains pas de l'avouer. Votre éminence sait si ma haine de l'Autriche est ardente; eh bien! j'aimerais mieux l'Italie tout entière aux serres de la puissante aigle impériale que déchirée par la griffe avide de trois misérables vautours.

— » Mais ne voyez-vous donc pas que les vautours se déchireront eux-mêmes, qu'ils se dévoreront , et qu'échappée aux serres de cette aigle gibeline que nous abhorrons tous, notre Italie ne

trouvera de paix et de salut que sous l'aile de la colombe romaine.

— » Vous n'êtes donc pas sanfédîste, et vous voulez ritalie une.

— » Je veux l'Italie forte , et toute force est dans l'unité. Je ne crois pas plus que vous au Consistoire , mais je l'accepte comme un moyen. A lui à porter les premiers coups, puisqu'il a des armées ; Rome qui n'en a point fera le reste par ma parole.

— » Monseigneur , dit Anselme avec calme et dignité, s'il est vrai que vous rêviez, vous aussi, l'unité italienne , et que vous aspiriez à réunir en un seul corps les membres dispersés de la Péninsule de douleur, j urez sur le crucifix qu'une fois Pape vous n'aurez pas d'autre pensée.

— » Je le j ure ! dit le cardinal , en étendant la main sur le corps du Crucifié; je n'aurai jamais d'autre pensée.

— » Puisqu'il en est ainsi , reprit Anselme , en mettant un genou en terre, je jure, moi, de me dévouer à votre fortune et de vous faire, s'il le faut , de mon corps un marche-pied vers la tiare.

— » Votre fougue de jeune homme m'a devancé ou je voulais vous conduire par un chemin plus lent, plus tranquille. J'accepte votre offre, mais pas de serment avant de m'avoir entendu. Vous jurerez après si vous voulez. Je ne veux pas

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vous prendre par surprise; ce ne serait digne ni de moi, ni de vous. Ecoutez-moi donc. Je vous ai dit hier au Mont Mario, et je vous répète ici, que voirs pouvez servir le grand dessein de ma vie et par moiritalie. Mais il y va de votre tête, songez-y. Je suis sanfédiste , Anselme , mais je ne m'abuse pas plus que vous sur le Consistoire ; je sais ce qu'il peut et je ne lui demande rien de plus. Ce que je sais aussi, c'est que l'Italie ne manque pas de cœurs ardens, d'âmes fières et généreuses qui abhorrent l'Autrichien, et qui sont prêts à mourir pour l'indépendance italique. Voilà les hommes dont je veux faire ma phalange macédonienne. Voulez-vous m'aider à les chercher?

— » Descendez dans les cachots, monseigneur, c'est là que vous les trouverez.

— » Il en est ailleurs , et quoique les cachots n'en soient que trop peuplés, ils ne pourraient les contenir tous.

— » Ceux qui ne sont pas aux fers sont en exil, et ils sont en si grand nombre que l'Europe n'en vit jamais tant. Mais enfin que voulez-vous d'eux?

— » Je vous dis que j'en veux faire mon bataillon sacré. Mais ici les métaphores sont superflues; je vais m'expliquer clairement. » — Et prenant sur la table un décret pontifical récemment forgé dans les antres sanguinaires du Vatican, il y lut ces mots : ~— « Sera puni de mort comme coupa-

» ble de haute trahison quiconque se fera inscriwre et quiconque sera surpris dans une vente «carbonique. » — M'entendez -vous maintenant?

— » Je commence à vous comprendre. Après.

— )) Je n ai plus qu'un mot à vous dire : Voulez-vous après cela être carbonaro? Voilà ce que je demande de vous.

— » Mais que demandez-vous d'eux?

— » Assistance et dévouement,

— » En revanche, que leur promettez-vous ?

— » La croisade italienne contre l'Autriche.

— » Et vous m'avez choisi pour être votre ambassadeur clandestin , votre interprète auprès d'eux?

— »Oui; mais songez-y bien, il y a derrière l'échafaud.

— » Parlons de vous et d'eux , non pas de moi.

— » Je connais leur nombre et leur puissance. Il faut qu'ils m'acceptent pour leur candidat à la tiare, et qu'ils me soutiennent de tous leurs moyens. Jadis le peuple de Viterbe força par son énergie l'élection de Grégoire-Dix. Une démonstration des carbonari peut , en désespoir de cause , forcer la mienne, en intimidant le conclave et lui dictant la loi.

— » Alphonse Pétrucci fit élire Léon-Dix au cri de : Vivent les jeunes gensl et Léon-Dix fit étrangler Alphonse Pétrucci dans le château Saint-

Ange. Voilà, monseigneur, ce que me répondraient les carbonari.

— » Mais vous, Anselme, ne croyez-vous donc pas à ma parole, à mon serment?

— » J'y crois, moi, mais eux vous connaissentils pour y croire? Vous ont-ils entendu ce soir jurer sur le crucifix? Etaient-ils hier au Mont Mario ?

— » C'est à vous, Anselme, à porter la conviction dans leur âme. Si elle est dans la vôtre , elle passera dans la leur. Croyez-moi , la foi est électrique, elle est contagieuse; elle se gagne par la parole.

— » Dieu donc me donne une bouche d'or pour les convaincre ! De ce moment je suis carbonaro et je vous jure fidélité.

— » Je prends le ciel à témoin qu'il n'y a de ma part ni dol ni surprise , et je vous répète , Anselme, pour la troisième fois , que vous jouezlà votre tête.

— » Eh ! que m'importe de perdre la tête à ce jeu sanglant, si l'Italie y gagne l'indépendance.

— » Mais , reprit le cardinal , aurez-vous les moyens de pénétrer dans les Ventes des carbonari?

— » Je les trouverai , monseigneur ; c'est mon affaire.

— » Allez donc, allez, âme généreuse, vous

trouverez vos pareils dans ces camps souterrains proscrits , décimés , où je vous envoie en otage. Tout ce qu'il y a de courage, tout ce qu'il y a d'avenir sous le ciel italien s'est réfugié là , et c'est là, dans ces sources profondes et mystérieuses qu'il faut retremper la vieille Italie. Cette pensée, Anselme, elle germe là depuis longues années, et je bénis le ciel qui m'envoie au jour marqué un homme comme vous pour m'assister dans mon œuvre et pour l'accomplir. Si l'attente fut longue, si la roue de la fortune tourna pour moi lentement, mon jour est à la fin venu. Sixte-Quint va jeter sa béquille. » —

Tout-à-coup on sonna violemment à la porte du cloître, et un moine se précipita dans la cellule. — « Monseigneur le Camerlingue , dit-il tout essouflé, fait prévenir votre éminence que le Pape est mort. » — Cela dit , il sortit.

— » Le Pape est mort ! s'écrièrent à la fois Anselme et le cardinal.

— » Mort ! répéta le cardinal , et il s'évanouit. » —

La cloche du C apitoie sonna la grande nouvelle , et le rappela à la vie.

— « Monseigneur, lui dit Anselme avec émotion, entendez-vous cette cloche? C'est le tocsin de la croisade italienne.

— » Déjà ! répondit le cardinal en rouvrant

tiS6 LA CELLLLK.

les yeux; et, si près du but, il oubliait ses quarante années d'attente. — Enfin, reprit-il après un silence , et il parut respirer plus à l'aise. Revenu tout-à-fait à lui-même, il tendit la main à Anselme avec tendresse et il ajouta avec solennité : — Cette cloche est la cloche du ciel ; elle est de triomphe ou de mort; la main de Dieu dresse en ce moment dans l'ombre un trône ou un échafaud.

— » Il dresse peut-être tous les deux, interrompit Anselme ; mais que sa volonté se fasse ! Pensons au trône d'abord, et vienne après l'échafaud !

— » Et vous plongez sans effroi la main dans l'urne fatale! Et si vous tiriez noir, Anselme?

— » Eh bien! monseigneur, j'irais rejoindre les Gracques, Crescence le consul, Arnaud de Brescia, le tribun Rienzi , tous les martyrs enfin de la liberté romaine.

— » Heureuse jeunesse ! s'écria le vieillard; âge de bénédiction , qui sais à tant d'insouciance unir tant d'intrépidité , tant d'audace ! » —

Et la cloche du Capitole sonnait toujours à grande volée, emplissant les ténèbres de sa voix de fer. Bientôt elle ne fut plus seule; réveillées en sursaut par elle , les cloches de Rome lui répondirent , et les cent cinquante églises de la cité sainte confondirent toutes leurs voix dans un vaste concert nocturne sans égal au monde.

lA CELLULE. .^S"

(Convié par tant de bouches à la fêle mortuaire, le peuple roulait par torreiis dans les rues; il débordait sur les places publiques, et sa grande voix se mêlait à toutes les autres. — Le Pape est mort î le Pape est mort ! — Ce cri funèbre surnageait dans la tourmente et battait comme un flot puissant les murs de la cellule et le cœur du Sicilien; puis l'ouragan l'emportait dans sa rafale aérienne et il se perdait dans la tempête ; mais la tempête était féconde, elle allumait en passant l'ambition des vivans sur la poussière des morts , érigeant un trône sur un cercueil.

Un long silence régna dans la cellule. Anselme le rompit. — « Monseigneur, dit-il , notre barque est à flots, lancée un mois avant l'heure. A nous maintenant à la conduire dans cet orage.

— » Vous êtes mon pilote, répondit le Sicilien; et, après s'être renouvelé leurs sermens, ils se séparèrent.

La grande cloche du Capîtole qui annonce au peuple romain et à la chrétienté la mort du Pontife-Roi sonne neuf jours et neuf nuits; et la funèbre neuvaine se passe en prières, en psalmodies, en complots; théâtre, tribunaux, université, tout à Rome est suspendu ; car avec le Pape expire toute charge , toute affaire , tout plaisir. La souveraineté théocratique rentre au sein du Sacré- CoUége; mais jusqu'à son entière réunion, le chef de l'état est le cardinal Camerlingue. Pape par intérim, il prend possession du palais pontifical; il bat monnaie à son nom et à ses armes, et plus

PASQUIN. aSg

d'une éminence, dit-on, mit largement à profit sa souveraineté d'un jour.

L'interrègne crée aussi au peuple romain vm droit de souveraineté, celui de prendre les armes; et ce droit séculaire on ne le lui conteste point, on le lui escamote. Yoici comment. A chaque vacance, les Conservateurs du peuple romain assemblent au Capitole le conseil des Cent , et là président à l'armement du peuple, c'est-à-dire qu'ils enrôlent , sous le nom de milice urbaine , une compagnie de deux cents hommes dévoués au Vatican et commandés par un capitaine pris dans la noblesse. L'enseigne est nommé par le Camerlingue. Cette pacifique milice a son quartier général sous le portique même du Capitole ; elle monte la garde aux quatorze quartiers de Rome ; fait la ronde de jour, la ronde de nuit, et veille enfin sur le Ghetto des Juifs et sur les ponts ; le pont Saint- Ange seul est en dehors de sa surveillance ; un antique privilège en confie la garde à l'illustre maison Mattei , qui met alors sur pied un corps de troupes à sa livrée. Voilà en quoi consiste l'armement du peuple romain.

Faite ou censée faite par lui, la police de la ville sainte appartient ou est censée appartenir au Sénateur de Rome et aux Caporioni qui, durant tout le conclave, arborent à leur porte le gonfalon de leur nullité , car ceci encore n'est qu'une I. ^9

fiction ; les (laporioni ou chefs dv quartiers n ont pas même l'autorité de simples commissaires de police , et le Sénateur de Rome n'est qu'une ombre.

L'héritier des Pères-Conscrits jouait encore au moyen âge un noble rôle. Champion et dictateur populaire , il était plus tribun que sénateur, et Brancaléone d'Andalo, qui abattit dans Home tant de forteresses et de têtes féodales , laissa chez le peuple une longue renommée d'amour et de reconnaissance, de haine et de terreur chez les nobles. Déchue de siècle en siècle, l'autorité sénatoriale est tombée au dernier rang, et malgré son habit d'or, son collier d'or et son sceptre d'ivoire, le magistrat suprême de la ville éternelle n'est plus qu'un misérable édile dont la plus belle prérogative est d'ouvrir les courses de chevaux du carnaval. Cette toge écourtée n'en ceint pas moins les flancs altiers d'un prince ; il siège encore au C apitoie , et ce sont ses trois adjoints , vrais commis, mais grands seigneurs comme lui, qui , non moins superbes, revêtent le titre pompeux de Conservateurs du Peuple romain.

Ainsi dans la ville immobile tout est forme , tout est céréq^onie ; l'esprit meurt, la lettre reste, et la lettre est éternelle.

Le Pape donc était mort, trompant d'un mois toutes les prévisions de la médecine et de la poli-

tique. Ce coup de faux retentissant qui jette Tun au sépulcre, l'autre à l'empire, avait tiré la vieille Rome de son sommeil de tous les jours, et donné une secousse à cette machine léthargique. Sortie brusquement de son inertie , toute la ville était sur pied; mais ce mouvement routinier était stérile, et toute cette agitation frivole n'était pas de l'action. On allait, on venait; mille groupes noircissaient les places ; peuple, princes, moines, marchands, Anglais, Russes, Français, toutes les nations, tous les états bourdonnaient là pêle-mêle, l.es chapeaux à cornes et les boutiquiers de Londres étaient en majorité. Plus vite oublié que refroidi , Iç Pontife mort n'était rappelé que par quelque pasquinade sanglante; et, enflammées par l'espérance, l'ambition, l'inconnu, les imaginations se tournaient toutes au Pontife à venir comme le fer à l'aimant.

(^'étaient autant de conclaves en plein air. On y faisait et défaisait vingt Papes ; on pariait, malgré la bulle de Pie-Quatre, pour tel ou tel cardinal comme sur vme carte ou un cheval anglais, et les mille inquisitions rivales exploraient à pleines voiles ces mers indiscrètes. Carbonari, sanfédistes, France, Autriche, tous les hôtels étrangers, toutes les sectes, tous les partis avaient leurs éclaireurs qui se croisaient dans l'ombre, se coudoyaient, se dressaient des pièges, et, masquant leurs embus-

cades, enlacaieiil la foule d'mi invisible iVîseau.

Telle est la place publique de Rome en ces jours d'interrègne et d'élection. La Rome des palais n'est ni moins vivante ni moins agitée. Les mêmes embûches que la basse diplomatie se tend dans les rues, la haute se les tend dans les salons. Toutes les excellences, toutes les éminences sont en campagne, et leurs carrosses, comme leurs espions, se croisent dans tous les sens, et sillonnent la foule qui s'ouvre devant eux , et se referme comme la Mer-Rouge devant et après Moïse. Les ambassadeurs en effet sont les Moïses de la papauté; et la colonne lumineuse qui guide aujourd'hui la barque de Saint Pierre est l'étoile lointaine de ces cours d'outre-monts, qui jadis suivaient l'étoile de Bethléhem.

Debout comme un spectre au milieu des vieilles monarchies européennes , et vermoulue comme elles , la république élective du Vatican , sorte de Pologne sacerdotale, se distingue de toutes par sa majestueuse nullité. Elle est esclave et porte au front les insignes de la royauté ; elle est à la lisière des rois d'Europe; elle prend le mot d'ordre à Vienne, à Paris, à Pétersbourg, et elle joue la toute-puissance; et cette auréole fallacieuse trouve encore des yeux faibles à éblouir , cette larve des crédules qui croient en elle. Mais tout cela sent le cadavre; Rome n'est qu'un sépulcre blanchi.

La ville sainte et la chrétienté étaient depuis vingt-quatre heures sans chef; les intrigues et les complots se tramaient dans Fombre ; le peuple de toutes les classes inondait les rues. Un groupe nombreux de Trastévérins était encore campé aux derniers coups de l'angelus sur le carrefour du palais Braschi, au pied de la statue classique de Pasquin, tapissée, suivant l'usage, d'ardentes épigrammes contre le Pape mort et le Pape à naître.

Ces satires sacramentelles sont un droit imprescriptible du peuple romain, et celui-là il en use largement et avec impunité , car elles déchirent un homme qui n'a plus de flatteurs, et un homme qui n en a pas encore. C'est d'ailleurs comme un soupirail naturel par où s'exhalent en paroles , s'évaporent en fumée la colère et les rancunes de la multitude; toute secousse est si fatale au vieil édifice lézardé de la papauté , que , bien loin de fermer au volcan ce cratère inofFensif, la politique sacerdotale s'empresserait au besoin de l'ouvrir elle-même , tant Tidée seule d'une explosion l'épouvante. La maladresse d'un sbire trop zélé ou mal calhéchisé menaça ce soir-là d'une tempête cette mer immobile et profonde.

Une heure de nuit venait de sonner à Saint- André-de-la-Vallée sans dissiper le groupe du palais Braschi. Les épigrammes de Pasquin volaient encore de bouche en bouche, et la foule de rire

aux bonnes, de siffler les niauvais(îs. Les plus sanglantes étaient les plus goûtées. Détaché du groupe à la faveur des ténèbres, un jeune peintre s'apprêcha de la statue véridique et y afficha furtivement une pasquinade en action qui dépassait toutes les autres en audace. C'était un Christ sur la croix; le cardinal Camerlingue lui perçait le flanc d'un coup de lance, et de la blessure sortaient à grands flots non du sang , mais des ducats , des écus, des sequins, un déluge d'or. Echelonnés à genoux au pied de la croix, le Pape tendait la tiare, les cardinaux la barrette, les évêques la mitre, les abbés le chapeau carré ; il n'était pas mince tonsuré qui ne tendît sa calotte, et tous de chanter en chœur : Crucifixus etiam pro nobis !

Lue à la clarté des torches, l'épigramme fît sensation; déjà échauffée parles saturnales du jour, la multitude se livra bi^uyamment aux transports de sa verve satirique. Le sbire troubla la fête ; il arracha la peinture du marbre insolent, et saisit le peintre au collet. Mais le peuple prit parti pour le coupable, et la main vigoureuse du vieux Tâddée enleva de terre le sbire et l'assit, comme au pilori, sur la statue même de Pasquin.

— « Au Tibre ! au Tibre ! » — cria la foule irritée, et plus d'un bras était déjà levé pour s'emparer de la victime cramponnée au marbre mutilé , lorsqu'un escadron de carabiniers à cheval, débou-

chant brusquement de la place Navone, se rangea en bataille devant le palais Braschi, et éleva un mur de casques et d'épées entre le sbire et le peuple.

— «Au Tibre! au Tibre! criait toujours la foule. Au Tibre le sbire !» — Et mille voix répétaient en chœur le cri de mort. C'était une rumeur sourde d'abord, puis éclatante comme la voix grossissante du tonnerre avant l'orage.

Descendus de leurs faubourgs , les enfans du Trastévéré étaient en force , et, irritée par la résistance, la haine des sbires flamboyait dans leurs yeux, tonnait dans leur voix. Leur oracle et leur dictateur , maître Taddée , était leur centre de ralliement, et la plume de coq hissée à son chapeau pointu l'aigrette qu'ils étaient tous prêts à suivre au combat.

Les armées n'étaient encore qu'en présence , et tout se serait peut-être passé en cris et en menaces, si un spectacle tragique, imprévu n'eût donné le signal de la mêlée.

Attirés de Saint- André-de-la- Vallée au carrefour Braschi par les clameurs de leurs frères, quelques Trastévérins avaient, en passant, relevé un vieillard évanoui, mort de faim sous le portique du palais Massimi , et lui faisant de leurs bras une litière, ils le portaient en procession à l'église voisine des Agonisans. — « Place au mort! » — criaient-

ils d'une voix sombre, et le peuple s'ouvrait eu silence devant le convoi du pauvre, et, baissant les torches sur ces traits pâles , décharnés , torturés par les convulsions de la faim, il recula d'horreur et de pitié.

— Mort de faim! Mort de faim! — Ce cri lugubre roula tout-à-coup de bouche en bouche , frappa de cœur en cœur, et, donnant la secousse électrique aux masses attendries , indignées , il alla gronder de rue en rue , de place en place, et les échos des églises , des palais , des masures , répétèrent au loin dans la nuit : — Mort de faim ! Mort de faim ! —

Cette diversion funèbre ne fit qu'attiser la colère au cœur de la multitude, et lui rendant plus sensible encore, plus palpable le calvaire allégorique du peintre, elle la ramena plus terrible au sbire et aux carabiniers qui le protégeaient de leurs sabres.

Le corps du vieillard fut déposé sous le porche des Agonisans comme le corps de César sur la tribune aux harangues, et, nouvel Antoine, le vieux Taddée , orateur populaire , et chef né de toute sédition , monta sur une borne pour haranguer le peuple romain.

— « Frères, dit-il, en montrant du doigt le cadavre gisant à ses pieds entre deux torches , c'est un de^ nôtres. Aujourd'hui lui, demain nous.

Le peintre a raison, il est mort de faim parcequc les robes rouges et les bas violets dévorent la s iibstance du peuple. Trastëvérins , nous sommes, nous, les vrais descendans des vieux , rappelonsnous nos ancêtres, les maîtres du monde, et vengeons notre frère. — Jetant à ces mots sur le cadavre son manteau de poil de chèvre : — A l'eau le sbire 1 cria-t-il d'une voix foudroyante ; ensuite on verra. A moi , enfans !» —

Un déluge de pierres obscurcit torches et réverbères et tomba avec un fracas épouvantable sur le casque des carabiniers ; une charge de cavalerie répondit à cette brusque sommation , et un déluge de coups de sabre plut à son tour sur le feutre pointu des Trastévérins,

Mais cette énergique réplique ne décontenança point les fils intrépides du Janicule. Bien loin de rompre , ils se jettaient au milieu des escadrons , éventrant, à coups de couteau, cheveaux et cavaliers. Quant au sbire , il avait profité du premier choc et gagné le large à la faveur du désordre et de la nuit; mais, l'objet et le prix du combat disparu, on ne s'en battait pas avec moins d'acharnement; hs pierres et les coups de sabre ne cessaient de pleuvoir; la nocturne mêlée était sanglante; l'avantage égal des deux cotés.

Tout-à-coup le son lugubre et voilé de deux

trompettes de deuil retentit dans la rue de Saiiit- Pantaléo , et une clarté subite en perça les ténèbres.— «Le convoi du Pape! s'écria Taddée d'une voix qui domina la mêlée. A genoux, enfans, à genoux! » — Le combat cessa à l'instant, les carabiniers se replacèrent en ordre de bataille , les Trastévérins s'agenouillèrent, chapeau bas, et, tombé comme les Sabines au milieu des combattans, le convoi pacifique du Souverain Pontife arriva sur le cerrefour Braschi par le même chemin que le convoi belliqueux du mendiant.

Mort la veille au Quirinal, on transportait le Pape au Vatican pour l'exposer à l'adoration des fidèles dans la chapelle Sixtine. Deux trompettes sourdes et deux gardes-nobles en habit rouge et en manteau noir ouvraient le cortège funéraire. Quarante écuyers à cheval venaient ensuite , portant , les premiers des torches , les autres des cierges , et après eux le capitaine des Suisses marchait au milieu de sa garde. Précédée d'un maître des cérémonies à cheval et en soutane violette, la dépouille mortelle du Vicaire de Jésus-Christ était portée dans une litière de velours cramoisi , bordée de franges d'or , ouverte de toutes parts et flanquée des pénitenciers de Saint-Pierre qui , la torche en main , murmuraient des prières funèbres. Revêtu de la longue soutane, de l'aumusse d'hermine et du simple camauro de laine, le corps

embaumé du Ponlife reposait sur des coussius de velours, et, symbole éteint d'une idéeéteinte aussi, cette figure blanche et silencieuse respirait dans la mort une majesté presque divine. Telle est la puissance d'une idée même dégénérée, que tout ce peuple à genoux contemplait le cadavre d'un œil ému, et la vue du vieillard expiré dans sa toute-puissance, apaisa les passions orageuses que le vieillard expiré dans sa misère avait déchaînées.

Autour de la litière marchaient pesamment les Suisses, bardés de fer et la hallebarde au poing, image matérielle de ce moyen âge dont le Pontife élu est la pensée. Jannissaires pacifiques du Prince temporel, comme les Suisses le sont du Prince spirituel, la compagnie des Gardes ~ Nobles en habit rouge et en manteau noir comme les premiers, défilaient deux à deux en silence, les banderoles et Fétendard renversés. Enfin sept lourds canons escortés de bombardiers, vêtus de peau de dain, fermaient le cortège.

Il traversa lentement le champ de bataille à la clarté des torches qui rougissaient le palais Braschi, Pasquin et l'église des Agonisans qui est en face; au roulement sourd et monotone des tambours détendus , à la clameur étouffée des trompettes de deuil, aux oraisons des pénitenciers, s'unissait dans l'air le glas des cloches funèbres , qui toutes sonnaient sur le passage du convoi

JUO VASQUIN.

mortuaire, et se mariait dans la nu il à la grande voix du Gapitole.

A genoux où ils venaient de combattre, les Trastévérins apaisés , et le vieux Taddée à leur télé, se mirent à la suite du cortège et l'accompagnèrent jusqu'au Vatican en chantant en chœur un De profundis bas et lugubre. Loin d'inquiéter leur retraite, les carabiniers les imitèrent et ils arrivèrent ensemble sur la place de Saint-Pierre ; le convoi se déploya là dans toute sa pompe, et la dépouille mortelle du Pontife entra dans le Vatican. Carabiniers et Trastévérins se quittèrent bons amis.

— Qu'eùt-ce été d'un Pape vivant , pensait Anselme , attiré par l'émeute au carrefour Braschi, si telle est sur eux la puissance d'un cadavre ! —

Mais cette expérience, qui justifiait si bien ce que lui et son ami Marins avaient dit peu de jours avant aux conjurés d'Asture , elle était pour lui superflue. Romain , il savait Rome ; et la dévotion du peuple à son Pape, idolâtrie fétichique , ne lui était que trop connue. Il ne suivit pas le convoi; de bien autres intérêts le réclamaient. Le Pape mort, le rôle du conspirateur commençait, et l'heure de l'action avait sonné pour lui. Plein des projets de la veille , et missionnaire de la cellule de Saint-François , il

PASOUTN. 5oi

s'achemina au Vélabre, où il avait convoqué pour cette nuit les principaux carbonari de Rome.

Arrivé devant ce magnifique palais de la Chancellerie que Bramante a bâti avec les travertins du Golossée, il crut s'apercevoir qu'4 était suivi par une espèce de chiffonnier juif. Il pensa au Catalan : c'était lui. A la garde du sanfédiste moscovite, le palais de Venise avait joint celle du carbonaro romain, et l'espion marse gagnait son argent. ^ * *^^

Anselme feignit de ne s'apercevoir de rien; il avait son plan. Il descendit sur le Champ de Fleurs , et laissant à gauche , derrière le palais Pio, le quartier classique où jadis étaient le théâtre de Pompée, son portique à cent colonnes, et, près du temple de Venus Victorieuse, cette cour du sénat où César tomba, un jour de fête, sous le poignard patricien de Brutus et Cassius, il prit la route du Ghetto par la Madone-du-Pleur et la place Cenci.

Le Ghetto est le quartier maudit, le quartier du peuple d'Israël, cloaque infect, où croupissent six à sept cents familles entassées au milieu de chiffons fétides, le seul commerce que leur permette en la ville papale le vengeur de Jésus-Christ. Les Juifs ont là leur synagogue et ne peuvent habiter en terre sainte. Gardée par des sentinelles , la caverne se ferme chaque soir à l'Avé-Maria, et tout

50iJ PASQUIN.

Hébreu, trouvé dehors après cette lieure, expie son crime par ramende et la prison. Or il était deux heures de nuit, et le Ghetto était clos depuis long- temps. Anselme s'approcha de la sentinelle, lui dit quelques mots à l'oreille et passa outre. Le Catalan , qui le suivait de loin pas à pas, déboucha à son tour de la place Cenci; mais quand il voulut poursuivre son chemin, le soldat de garde l'arrêta.

— « Chien de mécréant, lui dit-il brutalement, qui t'a permis de souiller à cette heure notre sainte ville? Ne te souvient-il donc plus des deux Livournais qui viennent de payer de quarante écus d'amende et de quinze jours de prison une nuit passée dehors ? Au chenil! sang de Christ! au chenil! et si je ne te fais pas payer l'amende , c'est que toi et toute ta boutique ne la valez pas. » — Sans écouter les protestations du faux enfant d'Israël, il le poussa dans la geôle à coups de crosse. La lourde porte se referma sur lui.

Ainsi débarrassé pour cette nuit de son argus, Anselme continua sa route vers leVélabre par des rues sombres , étroites , mais pleines de monumens de tous les âges. Vient d'abord la chapelle de Saint-Nicolas-en-Prison , élevée au neuvième siècle, non loin de l'antique porte carmentale, sur les ruines de trois temples , dont l'un était dédié à l'Espérance; vient ensuite l'église arménienne

PASQUIN. - 3o3

de Saiiitc-Marie-Egypliaque, raiicien temple de la Fortune Virile, élevé par l'esclave Tulliiis devenu roi. Six colonnes du péristyle sont encore sur pied ; elles sont de tuf. Yis-à-vis est la maison du tribun Rienzi, bâtie par le fils du consul Grèscence. Trois pas plus loin s'élève le délicieux sanctuaire corinthien de Vesta, aujourd'ui Madone du Soleil. Rome n'a rien de plus pur, rien de plus gracieux que les vingt colonnes de marbre de Paros, toutes debout, qui le ceignent. Le Tibre coule au pied du ravissant portique, et en face est ce temple insolent de la Pudicité Patricienne , converti au christianisme par une confrairie grecque , sous le nom de Sainte- Marie -à- Cosmedin. L'antre de Cacus élait plus bas, sous l'Aventin.

La place publique enfermée entre les deuxsanctuairesest l'ancien ForumBoarlum, où futtransportée d'Egine la fameuse génisse d'airain , et exhumé bien des siècles plus tard l'Hercule doré du Capitole. C'est là aussi qu'était dès les premiers temps l'Ara Maxima , le premier autel d'Hercule en Italie, autel mystérieux, autel redouté, où les Romains venaient jurer et prendre à témoin le fils de Jupiter : Melierculè! La place moderne s'appelle encore aujourd'hui Bouche de la Vérité.

Toutes ces traditions primitives sont pleines de ténèbres; mais ini fait clair en ressort, l'anîago-

5o4 PASQIIN.

nisme immémorial des deux montagnes patricienne et plébéienne. Evandre habite le Palatin ; il est fîls d'une nymphe d'Arcadie ; il est roi , il a un palais, des sujets, une forteresse : voilà le patriciat. Cacus habite l'Aventin ; il est industrieux , il est fils de Vulcain; il a de l'esprit, de l'invention, il traîne les génisses par la queue, afin de dépister les bergers : voilà le peuple. Evandre et Cacus sont en guerre. Celui-ci est formidable, l'autre tremble dans son palais. Arrive un étranger ; c'est Hercule, espèce de condottiere d'aventure, qui se met aux gages d'Evandre et tue Cacus, c'est-à-dire qu'il sert les usurpations du patriciat, et l'aide à écraser le peuple. De là ces honneurs extraordinaires, de là ce Grand-Autel élevé entre les deux montagnes rivales ; de là ces superstitions formidables dirigées toutes contre l'Aventin en faveur du Palatin ; car déjà alors le prêtre avait fait alliance avec le noble contre le peuple. Et si Evandre est un homme religieux et Cacus un voleur, c'est que le peuple n'avait pas d'avocat ; c'est qu'on le calomniait comme aujourd'hui; c'est que l'histoire était écrite, exploitée par des patriciens, et qu'en tout ceci ils ont altéré la vérité au prjpfit de leur ordre , comme ils l'ont fait plus tard en parlant du Mont- Sacré, des Gracques, de Spartacus , de Catilina; comme ils le font encore pour les carbonari. Cependant Anselme avait atteint le Yélabre.

PASQTIIN. 3o5

Délivré pour la nuit du Catalan , il songeait à s'en délivrer pour toujours; mais la réflexion lui démontra qu'il est bien plus sûr de connaître son ennemi, puisqu'on peut tourner ses pièges, et qu'il ne gagnerait rien à faire disparaître l'espion marse, puisqu'à défaut de lui le palais de Venise en trouverait mille autres ; il en est de cette race-là comme du rameau d'or de la forêt infernale : Primo avulsOj non déficit al ter.

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