‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 36 sur 43 · LE PAT.AIS MADAME · texte numérisé non relu

LE PAT.AIS MADAME

tralie dans une autre solitude non moins profonde; il ne faisait que changer de tombeau.

Ce soir-là pourtant il n'était pas seul. Assis avec lui autour d'une table de jeu mal éclairée, le marquis d'Ivrée et le duc de Télèse lui faisaient compagnie. Une lourde atmosphère d'ennui planait sur la trinité sanfédiste. — A tout. — Pique. — Jouez, monsieur le duc. — Carreaux. — A vous, marquis. — Ces phrases brèves et jetées par longs intervalles faisaient, avec les bons mots sacramentels de tout tapis vert, les frais de la conversation ; puis le silence , un silence de plomb, renaissait plus profond, plus morne.

On paraissait s'ennuyer fort; mais l'ennui de personne n'atteignait celui d'une jeune femme vêtue de noir, assise près des joueurs sur une large ottomane de cuir doré. C'était la fille du prince, la comtesse Antonia. Mariée à Rome, elle visitait son père chaque soir, et chaque soir s'y ennuyait immensément. Belle et moqueuse, elle était au supplice avec ces mannequins ridicules, et n'ayant personne avec qui en rire, les complimens fadasses, les galanteries douceâtres du duc de Télèse n'étaient pas son moindre supplice. Le diplomate faisait l'aimable; il lui racontait longuement et lourdement ses bonnes fortunes, à commencer par la reine Caroline d'Autriche , ne doutant pas qu'au nom seul de sa royale conquête une petite

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comtesse romaine ne fut éblouie , et, comme Semêlé devant Jupiter-Tonnant , ne se prosternât dans la poussière. Mais Jupiter tonnait , et Sémélé ne se prosternait pas , elle bâillait.

Son cœur était ailleurs. Passant depuis plus d'une heure de la pendule à la porte et de la porte à la pendule , son œil témoignait assez de sa distraction et d'une pénible attente. Un dépit visible se peignait sur ses traits mécontens et dans ses gestes brusques et saccadés.

Un jeune homme entra, et l'orage intérieur s'apaisa tout d'un coup. Brancador — c'était le nom du nouveau venu — était garde-noble du Pape ; il revenait d'accompagner le convoi funèbre à Saint- Pierre , et il jeta en entrant sur une chaise son manteau noir. Il avait à peine vingt ans. Pupille et parent éloigné du prince d'Iési, il n'en était pas moins carbonaro, plus, il est vrai, par entraînement, par oisiveté , que par principe. Ce n'était au fond qu'un joli garçon fort étourdi , fort répandu, et qui n'ourdissait de conjurations que contre les femmes. Les salons de Rome n'avaient pas de plus hardi, et partant, de plus heureux conspirateur.

— « Mon cher tuteur, dit-il au prince , après avoir raconté l'émeute de Pasquin, un gentilhomme russe de mes amis, qui vous a vu je ne sais où, désire vous être présenté.

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— » El moi je désire qu'il ne me le soit pas, répondit le vieux Guelfe avee son âpreté romaine. J'ai de vos ultramontains par dessus la têle : je n en veux plus voir ; et toi, si tu étais sage, et que tu suivisses mes conseils, il y a long-temps que tu n en verrais plus. Ils perdent notre jeunesse, avec leurs maximes nouvelles, et si j'étais Pape, il y a beau temps que notre sainte ville serait purgée de ce fléau.

— » C'est fort heureux, en vérité, que vous ne le soyez pas ; et si jamais, moi, je suis cardinal , je ne vous donnerai pas ma voix. Si les étrangers n'apportaient à Rome de la vie et de l'argent , on y mourrait bientôt de faim et d'ennui.

— » Et comment s'appelle votre Russe?

— » Le comte de Kaleff.

— » Quoi î cet intrigant qui vient nous voler » — 11 allait dire Gènes ; la présence de sa

fille et de son pupille l'arrêta tout court.

— » Nous voler quoi? demanda Brancador. Du moins ce ne sont pas nos femmes, car il n'est pas beau, et la galanterie n'est pas son fort. C'est un vrai Tartare. Une chasse pas sur ces terres-là, lui; et c'est bien pour cela , ajouta-t-il bas en allant s'asseoir à côté d'Antonia, que nous sommes si bons amis, et que je me fais son introducteur. » —

Un instant troublé, le jeu du prince reprit son cours monotone et silencieux.

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— « Que VOUS venez tard l dit la comtesse au jeune homme d'un ton de reproche ; vous savez combien je m'ennuie ici sans vous, et vous y arrivez le dernier; vous m'y laissez seule des soirées entières; vous n'avez point de pitié.

— » N'aviez-vous pas le duc de Télèse? répondit à voix basse le malicieux Romain. Vous êtes difficile , ma foi ! Un duc , une excellence , l'amant d'une reine! . . . Mon Dieu ! mon Dieu ! que les femmes sont singulières l

— » Yous mériteriez qu elles le fussent moins , et se vengeassent de vos impertinences. Mais qu'avez-vous donc à regarder déjà la pendule? Méditeriez-vous une fuite, par hasard?

— » Une fuite, non, mais une retraite. Une affaire importante

— » Quel homme affairé ! Et vous ne me reconduirez pas chez moi ce soir? Mon mari est à la campagne.

— » Un rendez-vous impérieux....

— «Que m'importe votre rendez-vous; manquez-le. Si je m'en vais seule , je ne vous revois de ma vie. » —

A ces mots , Antonia se leva brusquement , et cinq minutes après sa voiture roulait dans le Cours. Elle n'y était pas seule.

Arrivée chez elle, la jalouse Romaine donna un libre essor à sa colère de la soirée, et accabla

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Brancador de reproches. — « Vous ne nie parlez plus, lui dit-elle avec emporteraenl , que d'affaires et de rendez-vous! Quelles sont ces affaires? Avec qui ces rendez-vous? Je veux le savoir. Votre conduite est indigne ; vous me trompez , et vous me payez de mots ; mais je suis lasse d'être jouée et bien résolue à ne plus l'être. Où allez-vous tous les soirs? Je veux le savoir, vous dis-je. Si c'est une femme , Brancador, prenez garde ; ma vengeance sera terrible. Vous me connaissez. C'est par trop simple, vraiment, de sacrifier à un jeune étourdi mes vingt-cinq ans et ma beauté, lorsque tant d'autres, qui tous valent mieux que vous, baisent la poussière de mes pas. Je suis en vérité trop bonne. Ne dirait-on pas qu'il me fait beaucoup d'honneur, en m'aimant. Mais tout cela va finir. Je suis lasse de vous. Vous m'ennuyez à la mort. Je ne veux plus vous voir ; allez, monsieur, à vos affaires importantes , à vos rendez-vous impérieux. » — Et l'œil animé, le teint brûlant, elle se jeta sur un sofa, bien résolue à bouder.

Brancador se plaça debout devant elle, les bras croisés, le sourire sur les lèvres, et après l'avoir contemplée quelque temps en silence ; — « Ah 1 çà ! ma chère Antonia, êtes-vous tombée en démence, que sans raison , à propos de rien, vous me traitiez ainsi? Où donc une femme si belle, si gracieuse peut-elle trouver de si dures paroles ?

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