‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 37 sur 43 · LE PALAIS MADAME · texte numérisé non relu

LE PALAIS MADAME

— ') La flatterie est impertinente quand le cœur dément les lèvres , répondit la fière comtesse avec une nonchalance affectée et un sourire de dédain. » — Et elle continua à bouder et à tenir les yeux fixés au parquet, quoiqu'elle fût au fond désarmée.

— « Allons 5 reprit le jeune homme avec une bonhomie pleine de grâce, ne sois donc plus folle, ma petite ïonia, et ne boude plus. Tu sais bien que je n'aime que toi, et que tu n'as point de rivale parceque tu n'en peux avoir. Faisons la paix. » — Il s'approcha les bras ouverts pour l'embrasser, mais elle le repoussa.

— «Non! non! s'écria-t-elle vivement, mais toujours sans le regarder, ce que j'ai dit est dit, je ne m'en veux pas dédire. Vous êtes un indigne.

— » Je te rends grâce d'être plus que moi-même soigneuse de mon honneur. Tu ne veux pas que je triomphe sans combat et je t'en remercie ; tu m'épargnes l'humiliation d'une trop facile victoire. Je saurai la mériter, et si tu me refuses le baiser de paix, tu ne m'empêcheras pas du moins de venir le conquérir à tes pieds. » — Et moitié tendre, moitié railleur, l'aimable conquérant vint tomber aux genoux de sa maîtresse apaisée.

— « Tu restes, n'est-ce pas? dit-elle en lui tendant sa belle main.

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— » Je t'aime , reprit Brancador sans lui répondre , et en couvrant de baisers la main qu'elle lui livrait, je t'aime plus ce soir que je t'aie jamais aimée.

— » Tu restes donc ?

— «Jamais tes yeux n'ont brillé d'un éclat si vif. Ta beauté est irrésistible.

— » Or çà, monsieur le flatteur, vous plaira-t-il enfin de me répondre oui ou non? Restez-vous?

— » Je reviendrai, ma chère ; mais laissons cela, de grâce. Parlons de notre amour. Quand on est belle comme toi, on n'a personne à craindre , et l'on n'a pas le droit d'être jalouse. Quelle rivale oserait se mesurer avec toi? Quelle étoile ne pâlirait pas devant la tienne? Connais mieux ton empire et repose-toi dans ta force et dans ta beauté. Tiens, ajouta-t-il en riant, sais-tu de qui tu es jalouse? Du comte de Raleff. C'est avec lui que j'ai affaire; une affaire de rien; je ne serai pas absent une heure , pas un quart-d'heure. » — Le fait est qu'il avait rendez-vous avec le sanfédiste moscovite pour le conduire à l'assemblée des carbonari du Yélabre.

— « Brancador , dit la comtesse tout d'un coup sérieuse, vous êtes un serpent. Ecoutez -moi, continua-t-elle en retirant sa main, un soupçon m'est venu depuis que vous parlez tant d'affaires et de rendez-vous, toutes phrases dont le vague

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m'est suspect. Je suis sûre que vous n'aimez que moi et que je n'ai pas de femme pour rivale : vous me l'avez dit, je le crois; mais j'ai des rivaux, et je suis jalouse de tous ceux, hommes ou femmes, qui me disputent , sinon votre amour , votre temps. Or ces rivaux, je les connais, ce sont des jeunes gens compromis. Vos rendez-vous sont avec eux, et je devine les affaires que vous avez ensemble ; si elles étaient honorables vous me les diriez. Votre silence vous accuse et m'en dit plus que vous n'en cachez. Parlez-moi franchement , vous êtes carbonaro , n'est-ce pas ?

— » Carbonaro ! moi? s'écria Brancador , en éclatant de rire. Parfait , parfait! Le pupille du prince d'Iési un carbonaro l L'invention est divine. C'est à mourir de rire.

— » Riez , riez , votre rire n'est pas sincère. Vous vous défendez mal, et vous ne savez pas mentir; je vous en félicite. Du reste , je ne vous demande pas votre secret; je l'ai.

— » Serait-ce après tout un si grand crime d'être carbonaro, et m'en aimeriez- vous moins? Eh quoi ! on sera Romain, on sera esclave, on consumera aux genoux des femmes plus d'énergie qu'il n'en faudrait pour commander une armée, et il ne sera pas permis de donner une pensée à la patrie ! Et cette Italie , que l'on foule aux pieds , il sera coupable de pleurer sur elle , de songer à sa gloire

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future et à sa délivrance! Et c'est vous qui m eu feriez un crime ! Allez, vous n'êtes pas Romaine , et il vous faut des amans comme le duc de Télèse. Oui, madame, je suis carbonaro, et je m'en glorifie.

— » Vous êtes un imprudent; vous vous jetez à l'aveugle dans des projets irréalisables et des dangers certains. Vous me disiez que j'étais en démence, c'est vous qui l'êtes ; vous vous bercez de folles chimères , vous tachez votre grand nom d'une souillure dont vous devriez rougir , vous liez votre fortune à un tas d'hommes sans aveu ; c'est du dernier mauvais ton; tous vos carbonari sont des gens de rien, de la lie du peuple. Ce n'est pas là votre place. Je ne parle pas de moi ; mais il est clair maintenant que vous ne m'aimez pas, puisque vous vous souciez si peu de mes alarmes et en faites si bon marché. Allez , vous n'êtes qn'un égoïste, vous vous plaisez à mes terreurs. L'amour n'est pour vous autres hommes qu'un jeu et les femmes un hochet dont on s'amuse et qu'on brise ensuite. Mais je serai plus sage que vous; j'ai survous des droits, j'en userai. Vous ne vous appartenez pas , vous êtes à moi , et je saurai bien vous empêcher de livrer aux échafauds une tête sur laquelle repose un si bel avenir, dont Dieu m'a donné la garde, et que vous risquez comme un enfant. Vous êtes uu impie ^

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mais le sacrilège ne se consommera pas. Si votn^ raison dort , mon amoiu^ veille. » —

Brancador sentit l'énorme faute qu'il venait de commettre; tout honteux de son parjure — car c'en était un — il chercha à réparer le mal; mais il était trop tard, le trait était lâché, le coup avait porté.

— «Ah çà, dit-il, ma petite Tonia, tu as donc pris au sérieux toutes les fariboles que je t'ai débitées? Et tu crois bonnement que si j'étais carbonaro je te le dirais ! Mais quel philtre as-tu donc bu ce soir, pour avoir l'esprit si trouble et la crédulité si inflammable. Moi ! faire de la politique , quelle injure? C'est une horreur de calomnier un homme ainsi. Un tel outrage crie vengeance. A genoux , madame , vous avez forfait à l'amour ; mais on vous pardonne en considération de votre beauté, et, moins implacable que vous , on vous accorde le baiser de paix. Allez, ne péchez plus. » —

En prononçant ces derniers mots , l'étourdi embrassa la comtesse, et, se drapant à l'antique dans son manteau noir, il sortit d'un pas théâtral. Cette fois Antonia ne le retint pas ; l'artificieuse Romaine avait ses vues.

Du Cours où elle habitait, Brancador descendit au Forum par la place de Venise, la rue de Marforio, et du Forum au Vélabre par la rue solitaire des Grâces. Ce quartier est le plus désert de Rome ;

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à peine a-t-il quelques maisons. Marais jadis, et resserré entre le Tibre et le Mont Palatin , il est plein de souvenirs, plein de ruines. C'est là que ^rent exposés les deux jumeaux de Numitor, et c'est de ce marécage que l'aigle romaine prit son vol.

Le plus bel ornement du Vélabre est l'arc ou portique de Janus Quatre-Fronts.

Fortifié au moyen âge par les Frangipani, et couronné aujourd'hui de longues herbes et de créneaux en ruine, il est encore debout, monument à la fois de paix et de guerre. L'ignoble adulation des banquiers , toujours et partout les mêmes, en avait érigé tout auprès un autre de marbre blanc, en l'honneur de Septime Sévère et de Caracalla, et ce second est en pied comme son voisin. Plus bas est le Grand-Egoùt monumental dit le Tarquin , mais qui a bien plutôt l'air d'une création cyclopéenne, tant il ressemble, par sa structure et sa solidité, aux murs pélasgiques des montagnes latines. Il débouche au Tibre sous le charmant temple de Vesta.

Arrivé devant la vieille église de Saint-Georges, Brancador s'arrêta. Une ombre parut se mouvoir près de lui dans les ténèbres. C'était le comte de KalefF qui l'attendait. — « Ce lieu-ci , lui dit le Romain quand la reconnaissance fut faite, est célèbre dans nos annales. C'est à la porte même de cette église que le tribun Rienzi afficha, il y a cinq

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siècles, le programme de la République romaine, ou, comme il disait, du Bon Etat. Il tint sa preniière assemblée nocturne là haut sur FAventin. Mais, nous, allons à la nôtre; il est déjà bien tard. » —

Préoccupés l'un et l'autre de révokition, les deux conspirateurs traversèrent en silence l'arc du pacifique Janus. Comme ils entraient, non loin, dans une petite maison obscure et délabrée, le comte de KalefF saisit Brancador par le bras : — « On nous épie , lui dit-il à voix basse. J'ai vu quelqu'un fuir du côté de l'arc de Sévère. On dirait une femme. » —

Ils revinrent sur leurs pas , ils parcoururent les ruines sombres et silencieuses ; mais ils ne découvrirent ni n'entendirent rien; ils crurent s'être trompés et rentrèrent dans la maison.

Ils ne s'étaient pas trompés. Une femme les avait épiés , et cette femme était la comtesse Antonia. Convaincue que Brancador, malgré ses dénégations, était carbonaro, et qu'il la sacrifiait à quelque conciliabule politique, elle avait surmonté les terreurs de la nuit et de son sexe, elle l'avait suivi de loin pour découvrir le lieu du complot, et tirer une éclatante vengeance de ces odieux conspirateurs qu'elle haïssait comme carbonari et comme rivaux. Sa jalousie passionnée ne connaissait pas de sexe et jurait

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