‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 43 sur 43 · LE BUCHER · texte numérisé non relu

LE BUCHER

blonde de Conradin ; le jeune enfant des Alpes n'avait ce soir pour l'amour ni regards ni pensées; son cœur était tout à la douleur.

Cependant le bûcher fumait et ne brûlait pins, autel et victime étaient consumés; les cieux , les mers , les grèves , replongés dans les ténèbres. Le sacrifice accompli, les bannis se turent, et Tipaldo le Vénitien recueillit en pleurant et renferma dans une urne antique, exhumée sur ces plages, la cendre encore chaude de Grimaldi. C'était lui, c'était le fier Génois qui était roi de la fête, roi silencieux , qui avait pour dais la voûte étoilée des nuits, le bûcher pour trône, et pour royaume l'éternité.

Tué lentement par la fièvre du mauvais air, il avait en vain lutté contre le poison; rougissant d'une si ignoble mort, il s'était en vain fait une cuirasse de son courage, de sa foi; fanée dans sa fraîcheur, éteinte dans son éclat, sa noble tête avait fléchi; elle s'était courbée pour ne se plus relever.

C'était une âme forte et bien trempée. Abreuvé dès l'enfance à la source des vertus civiques , il en gardait dans son cœur le saint dépôt en attendant une patrie libre où les pratiquer. Patricien, il s'était rangé aux drapeaux du peuple, cl ce qu'il voulait , quoique Génois , ce n'était pas une Gênes, c'était une Italie. Yendue au roi sarde , comme un troupeau, la patrie des Adornes et des j. 24

C)^0 l.E BUCHER.

Frégoses n'avait pas de républicain plus ardent, plus âpre. Un jour que le maître dans toute sa pompe parcourait en souverain ce port majestueux 5 veuf des galères de la République , Faltier Génois passa près du monarque la tête haute et couverte. — « Monsieur, lui cria le Gouverneur » en lui renversant son chapeau de la main, vous ne » reconnaissez donc pas sa majesté?» — Grimaldi ne leva pas même les yeux sur l'insolent. — « Ra- » masse ce chapeau, dit-il froidement à son laquais, )>et va le jeter dans la mer; il a été souillé par la » main d'un esclave. » — Ce mot hardi émut le peuple; il fit pâlir les courtisans, et s'ils n'eussent pressé le pas , la foule allait peut-être venger sur eux une si basse injure.

Toujours inquiet, toujours soupçonneux, le prince ayant peu après exigé de la noblesse génoise un nouveau serment de fidélité, Grimaldi l'avait refusé, et s'était condamné lui-même à l'exil. Retiré d'abord en Corse , il avait été le premier au rendez-vous d'Asture; le premier aussi il laissait son rang vide, et le bataillon sacré pleurait en lui l'un de ses plus intrépides champions.

Hélas! tous ces jeunes martyrs qui le pleuraient sous l'échafaud, ils auraient pu dire tous à son ombre, comme les gladiateurs à César : MoRi- TURi TE salutant! iNc combattaieut-ils pas tous dans la même arène sanglante? N 'étaient-ils pas

LE BUCHER. Ô'J l

tous dévoués à une fin précoce? Le sépulcre était ouvert, la première flèche avait porté, et le carquois de la mort n'était pas vide ni le sépulcre satisfait. Heureux le Génois, qui mourait à l'aurore de ses espérances et qui ne survivait pas à sa foi! Les obsèques terminées, les dix bannis, et avec eux Brancador et le sergent, regagnèrent lentement la tour; un signal y rappella les deux soldats carbonari qui gardaient, l'un la plage de Neptune , l'autre la plage de Paola , et le fidèle Nicolo , qui protégeait du côté des bois les funérailles clandestines , rentra le dernier dans la citadelle; les verroux massifs se tirèrent sur lui. Théâtre de la solennité funèbre , la grève fut rendue au silence, à la solitude, à la nuit, et l'urne vénérée du patricien Génois , mort au désert si loin du palais de ses ancêtres, fut suspendue aux noires murailles du donjon des Maremmes, en attendant le Panthéon qui réunira dans un même caveau, sur un même autel, dans un même culte, tous les marlvrs italiens.

FIN DU TOME PREMIEr,.

Page 1