‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 7 sur 43 · I.A TOUR D ASTLKE. 2. "S · texte numérisé non relu

I.A TOUR D ASTLKE. 2. "S

— » Ma foi, reprit le sergent, de deux maux choisir le moindre. Le soleil est couché, et je m'en vais leur dire que passée cette heure on n'entre plus dans une tour de garde. Cela du moins aura quelque air de discipline militaire , et nous mettra à couvert.

— » Si ce n'est pas le meilleur parti, dit Azzo , c'est le plus sûr. » —

Oddo descendit à la porte de sa tour, et il expliqua aux deux Allemands le plus poliment possible pourquoi il ne lui était pas permis de la leur ouvrir. — «Du reste, ajouta-t-il pour les consoler, la soirée est belle , la plage sans danger, et vous n'êtes qu'à six milles de Neptune. Vous trouverez là un meilleur gîte qu'ici, où je n'aurais à vous offrir qu'un lit de camp et du pain sec. » —

Cela dit , il leur souhaita bon voyage , verrouilla la porte, et remonta dans la salle commune.

— «Mais que diable font-ils donc là? s'écria tout à coup Septime en montrant à travers l'étroite fenêtre les deux voyageurs à genoux et tête nue au pied de la tour. Les voilà maintenant qui chantent ; écoutons. » —

On fit silence et l'on prêla l'oreille pour surprendre les paroles; comme elles étaient en allemand, et que, Cavalcabo excepté, personne ne le savait, personne ne comprit. Mais la musique était mélancolique et grave; elle parla au cœur

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de tous, caria musique est la langue universelle. Les accords lents et plaintifs faisaient vibrer en cadence les échos de la tour massive, et allaient mourir au loin dans la haute mer comme un soupir mélodieux. 11 y avait je ne sais quelle solennité poétique dans cette scène du soir , dans ces deux étrangers agenouillés sur la plage déserte, dans cette forteresse du midi répétant ces voix du nord, dans le mystère qui la rendait inhospitalière au voyageur. /

Quand les Allemands se furent tu, Cavalcabo expliqua leur chant aux Italiens. C'était un hymne national en l'honneur du dernier des Souahes , de ce jeune et beau Conradin, qui, battu aux champs palentins par Charles d'Anjou et réfugié dans ce même château d'Asture, fut livré à l'usurpateur par le châtelain Frangipani , et porta sa noble tête sur l'échafaud.

— « Ils pourraient bien être carbonari , s'écria Septime ; ils ont attaqué le Pape. Il serait fraternel de s'en assurer.

— » Cela peut être , répondit Azzo ; mais l'initiative d'une reconnaissance serait trop périlleuse. Mieux vaut s'en tenir au parti pris par le sage Oddo, et laisser les voyageurs poursuivre leur route vers INeptune.

— » D'ailleurs, dit le sergent, du pas qu'ils y vont ils V seront bientôt. « —

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Pressés par la nuit, les Allemands marchaienl en effet à grands pas sur la grève solitaire ; on les vit quelque temps encore se mouvoir à l'horizon comme deux fantômes, puis ils se perdirent dans les brumes du soir.

Un instant distraits par les Allemands du retard d* Anselme, les Italiens de la tour s'entretenaient de l'histoire de Conradin , l'épisode le plus touchant et le plus tragique du moyen âge. Un seul ne parlait pas ; appuyé à la fenêtre qui donne sur la mer, il semblait abîmé dans une contemplation profonde. C'était un jeune peintre de Parme, beau commie Raphaël, artiste comme lui, et qui eût en d'autres temps ressuscité la grande école lombarde. Mais jeté par son âme ardente et libre dans la voie sanglante des conspirations, il consumait en ces luttes sourdes et ténébreuses toute une vie de poésie, d'enthousiasme et de passion.

-—«Te voilà bien silencieux, Rémo, lui dit Corne en s'approchant de lui; à quoi penses-tu donc ?

— » Je pense, répondit le Parmesan, en frappant du pied les noires murailles, que cette tour est funeste et marquée d'un sceau de malédiction. C'est ici déjà que, bien des siècles avant Conradin, s'embarqua (^icéron, pour aller tomber à Formies sous le poignard des Triumvirs. Je pense

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aussi, conliinia-t-il d'une voix sombre, à ceux d'entre nous qui, comme eux, ne sortiront d'ici que pour monter à T'échafaud. » — Côme pâlit.

— « Au moins, dit Cavalcabo , ce ne sera pas, comme le Souabe , par la faute du châtelain ; car certes, ajouta-t-il , en frappant amicalement sur l'épaule du sergent , voilà bien le plus fidèle carbonaro d'Italie.

— » Et je m'en vante, messieurs, dit Oddo en relevant fièrement la tête. Si pour cela il faut mourir, ce n'est pas le bourreau qui me fera baisser les yeux. » —

En ce moment entra dans la salle commune un nouveau venu. C'était un jeune homme, un adolescent , presque un enfant. Il était né à Arona , au bord du lac Majeur. On l'avait baptisé dans la tour Comadin, parcequ'il était touchant et beau comme le dernier Souabe , qu'il avait comme Kii seize ans , et comme lui les yeux bleus et de longs cheveux blonds. On eût dit en effet plutôt un Souabe qu'un Italien. A voir cette tête blonde et féminine, ces yeux bleus et doux au milieu de ces yeux noirs et ardens , de ces fronts mâles et bruns, on se demandait ce qui avait pu jeter un être si frêle parmi ces hommes énergiques , et quelle communauté pouvait exister entre eux ? Tels sont les jeux bizarres et pourtant poétiques des révolutions. Elles remuent, déplacent, confondent

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tout. Artistes piiissaiis, elles se plaisent aux contrastes; faiblesse et force, ignorance et savoir, opulence et pauvreté , elles jettent tout pêle-mêle dans dans la même arène ; et dans les poèmes piquans et terribles qu'elles composent, elles brisent tous les liens secondaires et de convention pour serrer plus étroitement les seuls qui soient immuables , éternels : la douleur et la foi. Car il y avait de la foi, une foi brûlante, sous ces formes gracieuses, fragiles, et la douleur avait brisé cette âme créée pour l'amour et la paix.

Compromis dans une sanglante sédition de l'Université de Turin , où son frère unique avait été massacré avec beaucoup d'autres sur les marches même de l'autel, Conradin avait juré de le venger et il avait révélé en cette occasion la force de son âme. Un soir qu'il suivait pas à pas , sous les arcades de la rue du Pô , le Gouverneur de la ville, homme féroce qui avait ordonné le carnage , son air parut suspect ; on l'arrêta , et l'on trouva un poignard caché dans ses habits. — « C'était « pour lui , dit sans s'émouvoir l'héroïque enfant , » montrant du doigt le Gouverneur; il a fait égor- » ger mon frère , et le sang veut du sang. » —

Il appartenait à une famille réprouvée dont le chef avait déjà péri sur l'échafaud pour la liberté de l'Italie. Conduit dans une forteresse et traité avec la dernière rigueur , il fut , malgré sa grande

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jeunesse et les supplications de sa mère , banni à jamais du royaume. Un rafTmement de barbarie avait refusé à cette mère en larmes jusqu'à la triste consolation de suivre en exil son dernier fils ; on la gardait comme un otage de sa conduite à Té- Iranger. Surveillée par l'inquisition sarde , ruinée par d'ignobles confiscations, cette femme, jeune encore , veuve et mère abandonnée , pleurait dans sa retraite d'Arona la mort tragique d'un époux , d'un premier né, et la proscription précoce de son Benjamin. Elle pouvait dire , hélas ! comme Piachel : Je ne veux pas être consolée, parcequ'ils ne sont plus.

Entré dans la vie sous de si cruels auspices , le cœur du jeune homme se partageait entre sa mère et l'Italie. Sa vie n'avait qu'un but, venger son père et son frère ou mourir comme eux ; et si son âme s'envolait souvent aux doux rivages d'Arona , exaltée par le malheur et la persécution , elle le précipitait dans tous les partis extrêmes et violens. Mais une si ardente épée usait un fourreau si frêle; sa pâleur le rendait encore plus touchant.

Ainsi ce nom de Conradin qu'il ne devait qu'à une ressemblance d'âge et de beauté , il lui siéyait merveilleusement bien ; jamais destinée privée et destinée royale ne se ressemblèrent davantage. jN 'avait-il pas, lui aussi, un héritage à re-

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