‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 8 sur 43 · LA TOUR 1) ASTURE · texte numérisé non relu

LA TOUR 1) ASTURE

vendiquer , une inj ure à la\'er , une mère qui le pleurait? Tout donc rapprochait les deux Gonrad'ns, et la présence de l'adolescent d'Arona dans la tour d'Asture rendait presque tragique un surnom qu'on ne lui avait donné qu'en jouant.

Il entra ou plutôt se glissa furtivement dans la salle, non qu'il fût intimidé par les yeux qui allaient se fixer sur lui, c'étaient de vieux amis; mais il avait intérêt à échapper aux regards pour échapper aux questions. Toutefois il échoua.

— « Eh 1 mon bel espiègle, lui cria d'une voix retentissante le malin Tipaldo, d'où viens-tu donc si tard? » —

Cette question est tout ce que redoutait Conradin : — « Le père Mattéo , répondit-il en balbutiant et en essayant de rire pour se donner une contenance, me lisait là-haut, dans la Vie des Saints , l'histoire de la mule de Saint Thomas d'Aquin, qui mourut de mort subite au tombeau de son maître, là bas, dans les bois de l'Abbaye de Fossa-Nova , avi bout des marais pomjDtins.

— » Et pendant ce temps , reprit l'impitoyable Vénitien , tu lisais , toi , n'est-ce pas , l'histoire de Lancelot dans les yeux dTsolina.» —

Cette cruauté inutile déconcerta Conradin; il rougit jusques au blanc de l'oeil; mais on vint à son aide.

— « Porsrquoi embarrasser malicieusement mo^

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(lier enfant? dit le vieux Septime eu embrassant Conradin et jetant sur Tipaldo un regard de mauvaise humeur. Je ne veux pas, moi, qu'on le mette mal à Taise ; et s'il lui plaît à lui de faire la cour à la petite Isolina, je ne vois pas qui a le droit d'en médire. Il est mon fils adoptif; je remplace ici sa mère. » —

Et certes il disait vrai; jamais tendresse plus maternelle n'avait lié un homme à un enfant. L'âme brusque et sincère du guerrier sexagénaire s'était émue de compassion pour les malheurs précoces et l'âge tendre de son jeune compatriote. Il l'avait adopté , il avait pour lui des entrailles de père, et veillait sur sa vie avec une sollicitude qu'on n'eût pas cherchée sous une si rude écorce. C'était son ange gardien , sa providence visible ; vivante égide toujours au devant de tous les coups , il le protégeait de son bras martial , et le guidait des conseils de sa vieille expérience dans l'orageux sentier qu'ils battaient ensemble.

Le spectacle de cette intimité touchante et réciproque— car si Septime aimait en père Conradin , Conradin aimait en fils Septime — intéressait tout le monde par son contraste et sa douceur, et tout le monde ressentait pour le bel Aronais quelque chose de l'afFection paternelle du soldat. C'était comme un enfant commun. On le prévenait , on l'entourait , on le choyait ;

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tous étaient jaloux de partager avec Septime, ou, comme disait son exclusive affection , d'usurper son rôle. Mais aucun n'y portait le même amour, la même constance , la même ardeur; car aucun , excepté lui, ne connaissait la mère de Conradin. Il l'avait connue, hélas 1 en de meilleurs jours; il l'avait aimée peut-être; au moins professait-il pour elle un respect bien tendre , et n'en parlait-il qu'avec effusion et larmes. Il se plaisait à répéter au jeune orphelin qu'il était son image , qu'il ne lui en était que plus cher, et en disant cela, il le pressait sur sa poitrine en pleurant.

Tel était l'homme qui était venu au secours de Conradin, et Conradin, sous une telle égide, était invulnérable. Mais il avait à cœur de vider luimême une querelle qui était sienne; profitant donc de la boutade acerbe de son père adoptif pour reprendre contenance, et cachant suivant l'usage sa timidité sous une audace offensive :

— « Or çà, dit-il au Yénitien, en croisant résolument les bras, messire Tipaldo, regardez dans votre tente, et laissez-nous dans la nôtre; le camp n'en ira que mieux. La première liberté est celle du cœur; ôtez-moi celle-là, je ne veux pas de l'autre. D'ailleurs , pourquoi le tairai-je? je trouve Isolina charmante, et je le publierais du haut de la statue de Saint Charles Borromée d'Arona , tant j'en rougis peu. » —

54 LA TOUIl d'aSTURE.

Il prononça ces derniers mots d'une voix mal articulée , et se réfugia tout à coup dans le silence. Il avait trop présumé de ses forces ; son aventureuse résolution ne s'était pas soutenue jusqu'au bout. Le doux nom d'Isolina, si témairement hasardé par ses lèvres, lui avait tourné le sang ; le frisson courait dans tous ses membres , et il n'avait jamais tant rougi qu'au moment où il disait ne pas rougir; on voulut bien condescendre à ne pas le voir. Son trouble était patent, mais si naïf, que Tipaldo lui-même en eut pitié ; il usa de la victoire en ennemi généreux ; il abandonna ses avantages, et battit en retraite quand il pouvait battre en brèche. Changeant brusquement de sujet , il revint à sa première pensée :

— « Mon inquiétude commence à être sérieuse, dit-il en s'approchant de la fenêtre; il est nuit close, et point d'Anselme. Pour moi je crains vraiment quelque sinistre. Y a-t-il des sangliers dans vos bois?

— » Il y a mieux que cela, il y a des loups.

— » Des loups! quel triste pays! On ne voit jamais de ces sottes bêtes aux bords de notre Brenta.

— » Mais on y voit des Tédesques , s écria Cavalcabo , et c'est bien pis.

— » Il se fait réellement tard , dit le sergent préoccupé, et Anselme a coutume d'être ici de

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