‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 1 sur 26 · Rome souterraine · texte numérisé non relu

Rome souterraine

La grande neu vaine était fermée, et le Conclave ouvert depuis plus d'une semaine; mais on attendait encore quelques cardinaux étrangers , et les travavix étaient à peu près nuls. Les armées étaient bien en présence , mais elles s'observaient , se comptaient , se mesuraient de l'œil sans en venir aux mains. Tout se passait encore en attaques simulées , en légères escarmouches ; on se ménageait pour les coups décisifs.

Chassé par la mal'aria, qui au temps des chaleurs franchit les murs de la ville sainte et enva- II. i

'2 LK COXCI.AVi:.

hit jusqu'à la demeure du Ponlilc souverain, K^ Sacré-Collége était rassemblé celle année dans le palais plus aéré et plus sain du Mont Quirinal. Digne émule du Vatican , il mérite cet honneur par sa magnificence. Mais sévèrement cloîtrés entre les quatre planches de leurs étroites et chaudes cellules , les saints électeurs jouissaient aussi pue de ses appartemens spacieux et splendides que de ses jardins frais et délicieux.

Les captifs, du reste, sont en nombre, et le Conclave est un petit monde. Médecins , chirurgiens, barbiers, chambellans, apothicaires, rien n*y manque , et chaque éminence a de plus auprès d'elle , pour servir son corps , son esprit et son âme, un camérier, un secrétaire et un confesseur. Une fois clos , les conclavistes ne peuvent plus sortir, ou, s'ils sortent, c'est pour ne plus rentrer. Il n'y a que l'élection du Pape qui les rende au grand air et à la liberté. Comme les francs-macons et les carbonari, leur bouche à tous est liée par un serment.

La police du lieu est confiée à un grand officier laïque qui porte le titre militaire de Maréchal du Conclave. 11 habite le palais même, en tient les clés , et à lui seul appartient le droit d'ouvrir et fermer la geôle. Les Suisses en gardent les portes. Le Maréchal est assisté dans ses fonctions de geôlier par le premier Conservateur du

peuple romain, et celui-là est le vrai cerbère du logis. C'est lui qui fouille ou est censé fouiller tous ceux qui entrent , comme il est censé sonder le flanc des pâtés et des volailles qui figurent sur la table des électeurs; car le dîné des cardinaux ne se fait point sur place, il leur arrive tout fait de leurs éminentissimes cuisines.

Tous les jours à midi les bienheureux dînes se mettent en route, clos dans une boîte aux couleurs du maître , et portés en pompe sur un brancard aux mêmes couleurs par deux laquais en grande livrée. Deux valets de pied ouvrent la marche, la canne à la main ; et, vide ou plein , le carrosse de l'éminence ferme le cortège. La lourde magnificence de ces carrosses cardinalesques est une des curiosités de Rome. Peints en pourpre — c'est la couleur sacramentelle — et surmontés aux quatre coins de quatre pompons massifs, pourpre aussi, ils sont écrasés plus qu'ornés d'épaisses dorures et tout bariolés d'armoiries et de peintures souvent fort profanes. Les plus galans sont bordés de Yénus nues et de petits amours qui dansent, tout nus comme leur mère, sous des guirlandes de roses.

Rome donc est chaque jour sillonnée dans tous les sens par ces convois gothiques; destinés aux armées belligérantes du Saint-Esprit, ils défilent paisiblement dans les rues , et débarquent en

procession clans le vcslibnlc du cliamp de bataille. Aussi avide de spectacles que ses ancêtres, le peuple romain a un goût décidé pour cette cérémonie gastronomique 5 et manque rarement de border la haie et d'assiéger à midi les portes du Conclave.

Une autre cérémonie dont il n'est pas moins friand, c'est ce qu'on appelle à Rome la Fumade. Yoici ce que c'est : les électeurs vont au scrutin deux fois le jour, avant et après midi , et cette formalité se renouvelle aussi long-temps que nul candidat n'a réuni les deux tiers des voix, nombre de rigueur pour être élu. Jusque-là on brûle les votes, et la fumée du papier sacré s'échappe par un tube de fer exposé aux regards du public. C'est là ce qu'on nomme la Fumade.

A onze heures et à cinq la foule se presse au pied du palais mystérieux, et, l'œil fixé sur le tube prophétique, comme le marin sur la boussole, le peuple romain attend là son destin; si la fumée sort , le Pape est encore à faire , si elle ne sort pas , irl est fait.

Mais ceci n'est point , comme la cérémonie des dînes, une curiosité vaine et puérile. Les Etats de l'Eglise sont au temporel un despotisme pur et absolu, le choix du souverain importe donc à tout le monde, puisque le souverain touche à tout. Il est au-dessus des lois; il est lui-même la

loi vivante; il revise les sentences, annvile et casse les arrêts, et peut, de sa propre autorité, sans même consulter le créancier , remettre à un débiteur sa dette , quelle qu'elle soit , par une simple ordonnance ; cette inique faveur peut indéfiniment et au mépris de tout droit se renouveler de six en six ans au profit d'un protégé. On appelle cela une Sessénale.

Ce n'est là qu'une des mille énormités de la papauté temporelle; et si à l'éperon tout-puissant des intérêts on ajoute l'aiguillon non moins aigu de l'ambition — car à Rome il n'est personne qui ne tienne de près ou de loin à quelque cardinal — on concevra avec quelle fièvre d'impatience , quelle anxiété, quel battement de cœur toutes les classes de la population romaine interrogent la fumade augurale.

Quant aux reclus, leur chaîne est assez courte et leur pèse rudement. Vieux et maladifs, ils regrettent leurs aises, leurs palais; et leur captivité leur devient parfois si incommode qu'après avoir beaucoup tâtonné, beaucoup intrigué, beaucoup rusé, ils s'accordent tout-à-coup et se fixent, pour en finir, sur le premier venu. Ainsi l'ennui, la lassitude, les saignées font souvent plus en un jour que la diplomatie en un mois; de là vient rirrévérent proverbe que le Pape se fait alors que les cardinaux commencent à être fous.

6 LE CGi\t:LAVE.

Le gouverneur intérieur du Conclave est le Grand-Ma j ordome.

Quoique les antiques statuts apostoliques interdisent aux prisonniers toute communication avec le dehors, ils n'en reçoivent pas moins des visites au guichet ou sportello^ comme les religieuses à la grille; mais toujours en présence de quatre ascoltatorl j auditeurs incommodes, mais au besoin complaisans, chargés de contrôler leurs paroles et leurs gestes.

Une entrée particulière est destinée aux seuls ambassadeurs. Tous révoqués de fait par la mort du Pape, ils viennent un à un et en grande pompe présenter au Sacré-Collége leurs nouvelles lettres de créance. Introduits par le Maréchal du Conclave dans la salle d'audience, ils remettent leurs lettres au Camerlingue et au trois Chefs d'ordre chargés de les recevoir. Les excellences s'agenouillent, les éminences restent debout et couvertes, attendu qu'ayant alors le Pape dans le ventre, comme dit le rude proverbe romain, les cardinaux représentent la majesté divine du Pontife-Roi.

Les cardinaux chefs d'ordre sont au nombre de trois , et changent tous les matins. Ce sont , pendant la durée du Conclave, les vrais dépositaires de la souveraineté temporelle et spirituelle du Vatican, comme l'était le Camerlingue du-

rant la grande neuvaine. Héritière de sa papauté d'un jour, et reine éphémère comme lui, cette trinité provisoire gouvernerne Rome et l'Église. ; Pendant ce temps , le clergé romain se fond en prières , et toutes les confrairies , tant laïques qu'ecclésiastiques, sont sur pied, allant d'église en église adorer le Saint-Sacrement. Chaque matin, les curés de Rome, réunis aux ordres mendians, partent de l'antique chœur de Saint-Laurent-à-Damas, et s'acheminent processionnellement vers le Conclave en chantant les litanies des saints, jusqu'à ce qu'il plaise à la miséricorde de Dieu et des électeurs de donner un pasteur au troupeau.

A l'intérieur, mêmes prières, mêmes cérémonies. Dès le matin, et avant de procéder au premier scrutin , on célèbre la messe du Saint-Esprit dans la chapelle du Conclave, et on entonne après dîné le Vent creator spir'itus^ ce qui veut simplement dire : Messieurs, dépêchez-vous; car toutes ces pompes surannées ne sont, comme dit l'apôtre , que l'airain qui résonne et les cimballes qui retentissent ; il n'y a là ni sérieux, ni foi, et l'esprit de toutes ces choses est depuis longtemps mort. Mais les formes subsistent, et ou les étale aux yeux du peuple pour l'aveugler, comme on jette un manteau d'or sur un cadavre royal.

Antique officine de vice-dieux, le Conciave n'est plus désormais qu'un mesquin théâtre de petites intrigues, et les saints électeurs , presque rois jadis, des marionettes, dont la pourpre cache le squelette et dont les rois d'Europe tirent à leur gré le fil.

Toute cette vieille machine électorale roule aujourd'hui sur le veto des quatre puissances catholiques de France , d'Autriche , d'Espagne et de Portugal, qui toutes quatre jouissent au Conclave du droit d'exclusion y c'est-à-dire que chacune repousse le candidat qu'elle juge contraire à ses intérêts ; la France celui de l'Autriche , l'Autriche celui de la France, de même des autres. Ainsi l'Europe règne au Conclave et tout le monde y est maître, hors les cardinaux.

Comme le veto ne s'exerce qu'une seule fois , toute l'habileté des partis consiste à le neutraliser en le faisant tomber sur une tête qu'on sait ne pouvoir jamais ceindre la tiare. On commence donc de part et d'autre à jeter en avant quelque cardinal gravement compromis aux yeux des cours étrangères par sa naissance ou sa politique , et sur lequel doit nécessairement peser l'exclusion. Mais ceci n'est qu'une feinte. Si le rival prend l'attaque au sérieux et mord au piège , il perd son droit et l'on est débarrassé de lui. C'est tout ce qu'on voulait, et le génie de la diplomatie italienne , l'antique

génie des Machiavel et des Sforce épuise sur ce terrain borné, dans cette arène misérable, toutes ses finesses et ses subtilités.

Mais la diplomatie étrangère est sur ses gardes. Elle entretient des intelligences sûres au sein mêmeduSacré-CoUége; elle y a ses cardinaux dévoués, et le Maréchal du Conclave ne garde pas si bien la geôle, le Conservateur du peuple romain ne sonde pas si profondément les volailles apostoliques, que les émissaires et les billets ne circulent chaque jour de la cellule des princes de TEglise à l'hôtel des princes de la terre.

Le résultat de toutes ces sourdes manœuvres est presque toujours le même; et Ton peut prédire à coup sûr que le candidat d'aucun parti ne l'emportera. Long-temps suspendue tantôt sur l'un , tantôt sur l'autre , la triple couronne va tomber d'ordinaire sur quelque tête insignifiante qui ne s'y attendait pas , et à laquelle personne d'abord n'avait songé; car, comme l'avait dit à Anselme le cardinal de Pétralie , la tiare ne ceint plus que des fronts neutres. De là cet adage : Qui entre Pape au Conclave , en sort cardinal; de là le soin constant que le Sicilien avait pris de s'effacer lui-même, et d'entrer cardinal au Conclave pour en sortir Pape.

Il n'y avait, lui, aucun parti puissant; il n'était le client d'aucune cour ultramontaine; mais n'ayant

par cela niéine à redouter le veto d'aucune, il «Hait plus près du trône que leurs protégés à toutes. Et puis s'il n'était pas candidat des rois du monde, il était candidat du peuple romain. Son nom était grand sur les sept collines , sa parole y était révérée ; sa renommée de savoir et de sainteté était sans émule, et s'il avait semé dix en consolations , en aumônes, il recueillait mille en amour eten vénération , car le peuple n'est pas ingrat. Or , en ces temps difficiles, quelle bénédiction ne serait pas pour la papauté temporelle un souverain populaire ! Le Silicien l'avait senti ; convaincu qu'étayé, fortifié des sollicitations de toute la famille italienne , le patronage du peuple romain était tout-puissant , il s'était fait son client, et avait élevé sur cette base profonde l'édifice de sa fortune.

Quant au Czar du schismalique empire, il n'a ni veto, ni voix officielle au chapitre des princes de l'Eglise , mais son influence politique n'en est pas moins grande au Vatican ; aussi le cardinal de Pétralie comptait-il plus sur les insinuations occultes de l'hérétique du nord que sur le dangereux appui des rois très-fidèles. Conciliateur en apparence impartial, le Tartare devait intervenir comme médiateur et proposer aux partis lassés, un candidat propre à rallier toutes les opinions, tous les suffrages : or ce candidat neutre — on l'a vu— était

le cardinal de Pétralie. Le Sicilien avait la parole du Moscovite; non certes que le Moscovite se soucie du Pape, pilote de la barque de Saint- Pierre; mais il se soucie du Pape, prince Italien, et il était ici , comme tous les autres , la dupe du Grand-Pénitencier. Il le tenait, lui aussi, pour un anachorète , un nouveau Pierre Morrone ; et patron intéressé , il comptait bien se payer de sa peine en exploitant largement à son bénéfice l'incapacité politique de son client couronné. Là était tout le secret de sa lointaine protection, et il était Facteur le plus actif, le plus intrigant de la pieuse comédie du Quirinal.

Ses mines ainsi disposées , le Sicilien ne s'était point endormi aux bras de l'espérance ; mais il avait tout prévu , même le cas où elles seraient toutes déjouées. Calculant toutes les chances , toutes les possibilités d'^un revers, et spéculant sur les terreurs du Sacré-Collège , il avait recouru , comme dernière ressource , aux carbonari. Il connaissait à fond, et homme à homme , tous les membres du Conclave ; et il n'ignorait pas que telle est la faiblesse de tous ces vieillards caducs , qu'un attroupement armé sur le Quirinal au cri de : Yive le cardinal de Pétralie ! leur forcerait à tous la main, et leur arracherait , au besoin , son élection ; mais ce n'était là qu'un moyen extrême et désespéré.

12 LIi CONCLAVE.

D'ailleurs celle épëe s'étail brisée avant cl elre hors du fourreau : en lui fermant la place publique, la surprise du Vélabre lui interdisait la violence, et le laissait aux prises avec la diplomatie, sur les pacifiques tapis du Conclave.

Mais le moment n'était pas venu pour lui d'entrer en lice. Simple spectateur, il suivait la joute d'un œil ardent, mais muet; et renfermé toujours en silence dans son rôle tacite et profond, il laissait les jouteurs impatiens s'épuiser en luttes vaines , attendant que l'heure eût enfin sonné de se faire de leur lassitude et de leur épuisement un marche-pied.

Il assistait avec une ponctualité monacale aux formalités du scrutin, comme aux cérémonies de la chapelle. Quoiqu'initié à toutes les trames et les dominant toutes, toujours contenu, toujours patient , il n'entrait dans aucune , et il donnait sa voix à tous les candidats extrêmes , bien sûr de n'avoir rien à craindre de tels rivaux.

L'idée de la papauté embrasait sa tête, le sacré diadème lui brûlait les yeux , l'ambition soulevait en lui ses tempêtes , et à le voir traîner avec tant de recueillement , tant de calme, sa longue robe de moine sur les dalles de la chapelle Pauline; à le voir fuir toute intrigue , toute faction, donner complaisamment sa voix à l'un, puis à l'autre, avec tant d'abnégation, tant d'indiffé-

LE CONCLAVE. l3

ronce , le Conclave persistait à ne voir en lui qu'un saint, détaché du monde, incapable des affaires terrestres , absorbé dans les pensées du ciel. Un si austère renoncement les étonnait, les édifiait tous; mais ils répétaient avec le vieux Pasquin : Si sanctus orct pro nobis y si doctus doceat noSj, et des soixante cardinaux du Sacré- Collége, pas un n'eût songé à lui donner sa voix. Et toi , rhomme fort , tu voyais toutes ces choses et tu t'en réjouissais !

Cependant les intrigues suivaient leur cours , et devenaient de jour en jour plus ardentes , à mesure que les cardinaux étrangers entraient au (^.onclave; mais tout se passait encore en escarmouches , et lauguste assemblée attendait, pour livrer le grand combat , l'arrivée du cardinal autrichien, porteur du veto impérial.

Enfin il arriva. Descendu au palais de Venise, il y passa un jour tout entier enfermé avec l'ambassadeur. Ils concertèrent ensemble leur plan de défense et leur plan d'attaque ; les secrets éventés du cloître trastévérin et les rapports de l'espion Marse jouèrent sans doute un rôle important dans la mystérieuse conférence.

Le seond jour le renard empourpré sortit de la tanière gibeline et prit, avec sa suite, le chemin du Quirinal. Reçue à la porte extérieure parle Maréchal avec les honneurs militaires , et au sein du

l4 l'E CONCLAVE.

Conclave par le Cardinal-Doyen et les (^heis d'ordre, son éminence autrichienne prit possession de la cellule que lui avait assignée le sort , et son entrée fut le signal de la bataille décisive.

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