‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 2 sur 26 · I.i:S VEPRES · texte numérisé non relu

I.i:S VEPRES

Le cardinal autrichien avait été suivi de près à Rome par le trastévérin Marins. La mort inattendue du Pape avait tronqué son voyage et sa mission. La nouvelle l'en avait surpris à Bologne ; attisant par sa parole ce foyer toujours ardent de cabonarisme, il s'était hâté de revenir àRomepour l'ouverture du Conclave et du sépulcre de l'Italie.

Quelle fut sa douleur en arrivant 1 Jusque là il avait ignoré la catastrophe du Vélabre ; il en fut consterné. Tous ces hommes de péril et de courage qu'il croyait trouver en armes et déjà sur pied, ils étaient tous aux fers ou cachés.

Enflé de la dénonciation d'Antonia et de la

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mésaventure du Vélabrc comme d'une éclatante victoire, le Vatican avait fait sonner et sonner haut toutes ses trompettes ; toutes les églises en avaient retenti; une circulaire du Sacré-CoUége avait annoncé àFItalie, à l'Europe, la destruction définitive , radicale des carbonari ; du haut de toutes les chaires l'anathème pleuvait sur eux

Exploitant à grands coups cette sanglante mine, la police avait de jour en jour étendu le cercledéjà si large des persécutions. Vrai pacha dont l'arbitraire est sans frein , le Gouverneur de Rome se donnait le long plaisir d'une vengeance de prêtre ; espions et sbires , Saint-Office et confesseurs le secondaient à l'envi , et les cachots s'emplissaient.

Après les compromis , les suspects ; et de degrés en degrés la proscription avait atteint, avait frappé jusqu'aux têtes les plus innocentes : l'innocence est une égide mal sûre quand le soupçon fouille les consciences avec l'épée. Malheur à qui avait fait gras en carême ou manqué la messe un jour de fête ! Malheur au philosophe qui avait lu Jean-Jacques , à l'hérétique qui lisait l'Évangile! Malheur surtout au sujet rebelle que la cloche de Pâques avait en vain appelé au confessionnal ; il n'y avait pour lui ni pardon , ni pitié ; car à Rome, où l'autel est sur le trône, tout ce qui ne va pas à confesse est carbonaro, et les cachots s'emplissaient toujours.

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Quoiqu'absent la nuit du Yélabre, Marius n'eu dut pas moins veiller à sa sûreté, car il n'allait point à la messe , lui, et son orthodoxie politique était singulièrement compromise, lin soir déjà il avait failli être arrêté. Suivi par des sbires jusqu'au pied du Janicule — il demeurait au sommet — il n'avait dû leur retraite et sa liberté qu'à la fortuite rencontre d'un groupe de Trastévérins qui sortaient alors de l'église de Saint-Ghrysogone, et qui l'avaient escorté jusque chez lui. Dès lors il ne marchait plus qu'en armes et prêt à tout plutôt qu'à se laisser prendre. La police de son côté ne persista point; elle respecta, par peur, l'idole du Trastévéré, tremblant d'avoir encore sur les bras pendait l'interrègne la redoutable tribu du Janicule. C'était bien assez des carbonari.

De tant de sujets de tristesse, d'alarmes, le jjIus douloureux, le plus poignant pour Marius était la disparition d'Anselme. Son sort était un problème. Les uns le croyaient loin de Rome, les autres , et le palais Madame laissait croire afin de mieux effrayer la multitude , les autres le disaient plongé dans les cachots du château Saint- Ange ; Loysa seule avait son secret , et le gardait bien» Le cœur d'une femme est un sanctuaire profond, fidèle; ce que l'amour y cache est bien caché. L'œil ami de Marius n'y pénétra point ; tout ce qu'il put savoir d'elle, c'est qu'Anselme il. 2

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était libre; niais en quel lien? sons qnol dé^^iisenient? c'est ce qu'elle no lui dit jamais.

Soit jalousie, soit prudence, elle ne voulait pas de tiers dans leur intimité mystérieuse; elle poussa même la circonspection jusqu'à taire à Anselme le retour de Marins, craignant que la témérité de l'amitié ne jetât son amant dans quelque nouveau péril. Et puis, quoique le crime des carbonari ne lui fût pas bien clair et qu'elle ne les connût guère eux-mêmes que par les blasphèmes de son père et les anathèmes de l'église , elle s'obstinait à voir dans le Trastévérin le mauvais génie d'Anselme, et le haïssait de toute la force de son amour. Ainsi les deux amis soupiraient en vain l'un pour l'autre. Réunis dans cette Rome dont ils se croyaient tous deux si loin , ils respiraient le même air, ils ne s'en doutaient pas, et l'égoïsme raffiné de l'amour s'élevait entre eux et les divisait.

Mais que faisait Anselme dans sa retraite? Anselme renouait lentement et d'une invisible main le fil rompu de la conjuration. Le martire de ses amis faisait saigner son cœur sans le décourager ; car s'il avait l'âme sensible , il l'avait forte et croyante. Il savait — et c'était un puissant motif de force et de foi — que si acharnée que fût la persécution elle pouvait bien retarder d'un jour l'avènement de la liberté-, mais non pas

éteindre dans les âmes cette lave ardente qui bouillonnait dans son lit de feu, et se cabrait contre ses digues. Créant au contraire de nouveaux sujets de haine, de vengeance, la persécution jetait à l'incendie des pâtures nouvelles, elle ouvrait au volcan de nouveaux cratères.

Plus l'orage était furieux , plus il serait court ; une fois déchaîné, il s'userait par sa propre furie et s'apaiserait de lui-même. Si nombreuses d'ailleurs que fussent les arrestations, elles n'en reposaient pas moins toutes sur des soupçons , sur des présomptions vagues; la Vente du Vélabre avait été désertée à temps; pas un carbonaro, hors le comte de Raleff, qui ne l'était guère, et qui n'avait rien vu et rien pu dire, parcequ'il ne savait rien , pas un n'avait été arrêté en flagrant délit; et les mesures étaient si bien prises, le mystère si profond que les preuves juridiques manquaient pour tous.

Il est vrai qu'en cette Jérusalem bienheureuse les Caïphes et les Pilâtes sont en nombre, les témoins à bas prix, et les tortures, au besoin, inquisitoriales et menteuses; maison touchait à l'aurore d'un nouveau pontificat, et, soit politique, soit même probité , un Pape de si fraîche date pourrait-il jamais consentir à ouvrir son règne par un prologue si sanglant, et à monter au trône

par un marche-pied de cadavres? Un prince delà

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veille aspire toujours à la popularité; Néron luimême ainait voulu ne savoir pas écrire : or les supplices, il faut le dire à la gloire du peuple, ne sont jamais popularisa teurs , et la clémence seule fait les Henri-Quatre et les Trajan.

Si toutes ces pensées rassuraient Anselme sur le sort futur des martyrs, elles n'allaient pas jusqu'à dorer pour lui l'avenir d'illusions romanesques. Il lui fallait toujours accepter comme un grand malheur cette fatale nuit du Vélabre qui avait dispersé l'armée et ajourné le combat. Elle avait mis le Vatican sur ses gardes ; c'était pour lui une victoire , et toute victoire donne au vainqueur en force, en audace, en crédit, ce qu'elle ôte en confiance au vaincu. Anselme le savait, et tout en se résignant à l'inaction de l'attente, il n'en déplorait pas moins la perte d'une occasion si belle.

Ce qu'il déplorait surtout , car ici la patience n'était pas de mise et l'attente était mortelle puisque le Conclave touchait à son terme , ce qu'il déplorait amèrement , c'était de ne rien faire , de ne rien tenter pour le cardinal dePétralie, candidat occulte et puissant dont l'élection eût délivré ses amis , lui-même , et l'Italie. Mais compromis comme il l'était, et nul ne l'était davantage , traqué par les sbires comme un sanglier dans sa bauge, que pouvait-il? Sa puissance à lui, la puissance des siens n'était pas dans les cavernes téné-

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breuses de la diplomatie , mais au soleil, sur la place publique : or tenter une émeute au Quirinal dans un moment si critique , quand l'hydre avait toutes ses têtes levées, tous sesyeux ouverts, toutes ses griffes aiguisées , n eùt-ce pas été se dresser à soi-même son propre échafaud? n'eût-ce pas été perdre son candidat au lieu de le servir?

Bien qu'initié par le cardinal lui-même à toutes ses chances au Conclave, sa raison refusait de croire à l'élection d'un tel homme par une telle assemblée. Certes personne plus que lui ne rendait hommage au génie du grand moine, à sa profonde habileté; mais malgré tout, malgré luimême , il tremblait qu'à l'heure décisive un des fils si artistement tendus par le Sicilien ne vint tout-à-coup à rompre, et n'entraînât la chute de son mystérieux édifice.

Que le palais de Venise eût été, fût encore sur la trace du Consistoire, qu'il eut eu l'œil ouvert sur le cloître de Saint-François, c'est ce dont Anselme ne pouvait douter; le cicérone de M. de Kaleff était là pour l'en convaincre. Ainsi le souvenir du Catalan entretenait et légitimait son scepticisme; c'est lui surtout, c'est l'espion Marse qui peuplait cette orageuse nuit des fantômes de l'impossible, ombres sinistres , ombres glaciales qui éclipsaient aux yeux du proscrit l'étoile du bâtard.

'l'A LES VEPRES.

C'était pour le cas possible, pour le cas probable d'un veto gibelin , qu'une pétition armée du peuple romain eût pu servir puissamment sa cause, et emporter d'assaut son élection par la force ou par la terreur. Mais qui soulèverait maintenant ce peuple inerte et dévot? Qui le lancerait contre le Conclave, cour auguste et révérée qui porte en son sein le vice-dieu de la chrétienté ? Les carbonari seuls étaient capables d'un tel miracle, et les carbonari , où étaient-ils?

Rejeté dans les ténèbres par la nécessité , reine du monde; condamné par elle à l'inaction, rôle obscur, rôle ingrat, il ne restait donc plus à Anselme qu'à se confier à Dieu et à la fortune de l'Italie. — Ce que les hommes font, pensait-il , et cette idée l'apaisait, les hommes peuvent le défaire. Qu'importe un jour à la vérité qui est éternelle?— C'est ainsi que la foi dans le but triomphait chez lui du scepticisme des moyens.

Mais dans sa solitude , dans son revers , une autre source de consolation, une source plus douce lui était ouverte, et il y puisait avec une joie d'autant plus vive et plus chère , qu'il ne la conquérait pas sans périls. Fidèles à l'autel aimé de Sainte-Marie-Majeure , la jeune fille des Quatre-Fontaines et le pèlerin de l'Aventin ne manquaient pas un jour au rendez-vous. Tantôt c'était aux Yépres, comme la première fois, tantôt à

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rAvé-Maria, et loujours avec mystère el bonheur. Un pèlerin est une chose si peu rare dans les lemples de Rome, que bien loin d'éveiller quelque soupçon la j5résence d'Anselme n'était pas même remarquée, et, pour Loysa, on ne remarquait la sienne, que pour admirer sa piété. Il n'y avait pas jusqu'à dame Véronique qui n'eût un bandeau sur les yeux.

C'était un spectacle triste et touchant que ces rendez-vous d'amour entre l'autel et l'échafaud. Comme si le calme du faux habit que portait le conspirateur eût filtré dans ses veines , il oubliait là ses périls ; ils oubliaient tous deux l'univers pour ne songer qu'à la tendresse , pour ne parler que d'eux. Sainte-Marie-Majeure était un sanctuaire inviolable où rien du monde ne pénétrait, un terrain neutre où toutes les passions qui n'étaient pas l'amour s'éteignaient. Une atmosphère de paix, d'oubli, d'espérance les environnait , les enivrait comme un parfum du ciel ; et comme le fakir dépose sa sandale à la porte des mosquées, ils déposaient au seuil du temple, lui, ses haines, ses tristesses ; elle, ses angoisses, et ses terreurs.

La félicité du proscrit était si grande aux chastes tête à tête de la basilique que, rentré dans sa retraite, il s'accusait de mollesse , d'égoïsme; il se reprochait d'avoir plus de tendresse

?J.\ IJS VEPRES.

pour une femme que de pitié pour ses amis, de donner plus à lamour qu'à Fltalie. Cette pensée le poursuivait eomme un remords. Assise la nuit à son chevet , elle troublait son sommeil de rêves improbateurs. Tous les héros plébéiens de cet Aventin sacré dont il habitait, lui , les déserts , comme eux jadis les foyers, ils soulevaient tous la pierre des tombeaux, et, mânes mécontens, ils passaient devant lui un à un, ils passaient mornes et silencieux.

Mais ici encore, que pouvait-il? En se gardant fort et croyant pour les jours meilleurs, ne servaitil pas mieux l'Italie qu'en s'allant jeter, enfant aveugle, en des périls beaux mais sans fruit? Etaitce sa faute, à lui, s'il avait des passions grandes pour toutes les grandes choses, pour l'amour comme pour la liberté? Devait-il, parceque la plus tendre des femmes, la plus dévouée, lui avait donné sa foi , donné sa vie , devait-il briser ce cœur qui se livrait à lui , fouler aux pieds cette fleur pure et charmante qui parfumait pour lui les routes de l'adversité , et parceque ses amis étaient dans les fers , devait-il jeter sa maîtresse au tombeau? Hommes forts , hommes convaincus, ils avaient, eux, du moins, pour alléger leur chaînes, l'énergie morale et la foi aux idées; mais elle, faible femme, elle, isolée au milieu du monde, à la merci d'un père ignare et brutal, sous quel au-

tel se fut-elle abritée, quel Dieu eût-elle imploré si son amant l'eût abandonnée? Vigne frêle et printannière attachée aux bras puissans de l'ormeau eût-elle fleuri sans lui, et sans lui la grappe d'or se fût-elle bercée au soleil de l'été.

Ainsi ouvert par l'amour à la bienveillance , à la pitié , à tous les sentimens tendres , brûlant de déverser sur l'humanité tout entière les félicités dont son âme était inondée, il se reprochait — ce carbonaro si farouche , si impie ! — une impossibilité dont il n'était pas comptable; il s'accusait en pleurant de ce qui était le crime du monde et non le sien.

Le destin sembla prendre à tâche de tarir ses larmes en tarissant pour lui la source des consolations.

Retenue un jour à l'hospicedu Saint-Esprit , la charitable tante Véronique avait manqué le service de Sainte-Marie-Majeure. Agenouillés au pied des autels pendant bien des heures, les amans avaient pu s'aimer sans contrainte dans les solitudes de Dieu. Enhardi même par le bonheur , le pèlerin n'avait pas fui le temple à l'heure des Vêpres, et il était resté à genoux près de la jeune fdie. La foule écoulée, ils étaient demeurés seuls.

Jamais leurs émotions n'avaient été si tendres , jamais leurs regards ne s'étaient dit tant de choses; leurs deux âmes vibraient d'accord comme

deux lyres harmonieuses, leurs deux vies étaieiil confondues dans une intimité ardente et douce. Et pourtant il y avait de la mélancolie dans leur joie; leur tendresse était grave, leurs paroles sérieuses et tristes. On eût dit qu'un malheur les menaçait, qu'ils en avaient la prescience, et qu'ils prenaient congé de la dernière heure de leur félicité.

— « Je ne sais , disait Loysa , le bonheur m'inonde l'âme et j'ai les yeux tout en pleurs.

— » Ce sont des larmes de joie, répondait Anselme en essayant de sourire ; mais son sourire était des lèvres, la tristesse était dans son cœur.

— » Le silence de la basilique est morne et sinistre ; il me fait peur.

— » Les anges se taisent pour t'écouter , car ta voix est douce même au ciel.

— » Qu'en tend-je ? On dirait un bruit de pas?

— » C'est le pétillement de la lampe sur l'autel.

— » Non, non, c'est une clameur de trompettes.

— » C'est un soupir de l'orgue promené par l'écho de la nef sous les saintes voûtes. » —

Mais en vain s'efforçait-il à la rassurer, l'oreille pleine de bruits d'alarmes , les yeux d'effrayans spectres , tous les sens aiguisés par la terreur, elle n'entendait, ne voyait, ne pressentait qu'embûches et surprises.

Tout-à-coup deux yeux durs et menaçans, flamboyèrent au-dessus de leur léte entre deux

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colonnes. Au regard sombre et soupçonneux qu'ils fixaient sur eux, Anselme se crut aussi surpris. Il tira un poignard de son sein ; il se prépara à la défense , un mot de Loysa le désarma.

— « C'est mon père, dit-elle d'une voix basse et tremblante; et, recueillant, tout son courage, elle fit un pas vers le capitaine Orlandini pour lui souhaiter la bien-venue ; mais il la repoussa brutalement.

— » Seule à l'église! murmurait-il entre ses dents avec une colère concentrée ! Ah 1 ma sœur , vous la paierez cher. Quel est cet homme? demanda-t-il rudement , en fixant sur Anselme un œil dévorant.

— » C'est lui, mon père, répondit Loysa avec intrépidité.

— » Qui? le carbonaro! Texcommunié! s'écria Orlandini en serrant le bras de sa fille avec fureur. Le carbonaro ! répétait-il avec une rage toujours croissante, le carbonaro! » — Et la voûte ébranlée retentissait du cri de réprobation. — « C'est donc toi, scélérat, continua-t-il en saisissant le faux pèlerin par sa robe, c'est toi qui te glisses comme un bandit dans les maisons sans défense pour séduire les filles honnêtes et déshonorer les familles!

— » Anselme n'a séduit personne , interrompit l'intrépide Romaine avec indignation; sa présence honore et ne flétrit point. Et puisque le hazard

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nous rciinit tous trois au pied de l'autel, je vous répète ici , mon père , ce que je vous ai écrit à Ravenne, c'est que je l'aime, c'est qu'il m'aime, et fût-il mille fois plus coupable encore qu'il n'est innocent, je n'aurai jamais d'autre épouxquelui. Sainte-Vierge qui m'écoutez, recevez-en le serment. » —

Orlandini ne se possédait pas ; il ne fallut rien moins que la sainteté du lieu et sa peur de l'enfer pour étouffer les blasphèmes qui se pressaient sur ses lèvres. N'osant blasphémer il se tut. Puis se retournant brusquement vers Anselme debout et muet : — « N'y a-t-il donc, s'écria-t-il , n'y a-t-il personne ici pour arrêter ce misérable?

— «Personne! répondit Anselme en promenant un regard calmedansréglisedéserte;à moins que Dieu ne change en sbires les statues des Papes et des saints.

— » Il les changerait plutôt en déuions pour te plonger, toi et tes infâmes complices, dans l'étang de feu et de souffre où vous brûlerez pour l'éternité. Holà! quelqu'un! cet homme est...

— fi Pas un mot de plus, interrompit Anselme en appliquant sa main sur la bouche du capitaine ; pas un mot de plus , vous dis-je.

— » Sois tranquille, reprit plus bas Orlandini, nous nous reverrons; j'espère bien t'escorter au gibet qui t'attend. » —

LES VÈPRKS. iiCf

L'angelus l'interrompit. L'église allait de nouveau s emplir; le danger devenait imminent ; Anselme coupa court à cette scène brutale et périlleuse.

— « Capitaine Orlandini, dit-il d'une voix ferme, vous êtes le plus fort ici; mais n'oubliez pas que j'ai l'œil sur vous, et que de loin, comme de près, je veille sur cette femme. Elle est votre fille, mais elle a ma foi, j'ai la sienne et j'ai le droit de la protéger contre toute violence , toute oppression. L'autorité paternelle a des bornes, ne les passez pas , ou malheur à vous ! » — Et prenant un air terrible et solennel : — « Souvenez-vous , s'écria-t-il d'une voix tonnante , souvenez-vous du pèlerin de Saînte-Marie-Majeure !

— » Et du parloir de Sainte-Catherine , ajouta Loysa avec résolution. » —

Moitié fureur , moitié terreur , le capitaine ne répliqua rien. Il prit sa fdle par le bras, et l'entraîna vers la porte.

— « A la vie et à la mort ! cria-t-elle de loin à Anselme en lui jetant un baiser.

— » J'y compte !rt — Etlecœur du proscrit se serra quand elle franchit le seuil déjà moins désert de la basilique. Sorti parla porte opposée, il regagna, lui, ses solitudes à la faveur des premières ténèbres.

Couchés au crépuscule sous les acacias de l'Esquilin , un groupe d'artisans romains jouait à la mourre.

— « Mes amis, leur dit le capitaine en passant , Anselme, le carbonaro , est dans l'église.

— » Eh! qu'est-ce que cela nous fait à nous ? — » Cent écus à qui l'arrêtera.

— » Eh bien! donc, sommes-nous des sbires, nous? Passez votre chemin, vous, et laissez-nous tranquilles. » — A ces mots ils reprirent leur jeu interrompu , et pas un n'eût même la pensée d'inquiéter la retraite d'Anselme. La colère d'Orlandini ne fit que s'en accroître.

La lettre si franche , si noble de Loysa l'avait jeté hors de lui ; car franchise et noblesse étaient deux vertus inacessibles à son âme vulgaire; il n'en pouvait sentir le prix. Voulant frapper la rebelle, l'écraser de sa présence comme d'un coup de tonnerre , il était parti de Ravenne sans lui répondre. Arrivé le soir même à Rome , et trouvant la maison vide , il était venu chercher la coupable jusqu'au pied de l'autel. Juge et bourreau, il tenait la victime sous sa griffe de fer.

La première tempête cependant n'éclata pas sur elle , elle tomba sur la tête de la pauvre Véronique. Toute heureuse de la belle action qu'elle venait de faire à l'hospice du Saint-Esprit et ne se doutant de rien, la bonne dame , elle rentrait gaiement au logis, lorsqu'une voix trop connue la fît tressaillir et lui donna la fièvre. Accueillie par une explosion d'injures, elle fut souffletée impi-

loyalilemcnl par sonformidabkCkiïn. Pour Loysa, r invisible pèlerin de Saint-Marie-Majeure et les souvenirs de Sainle-Gatheriiic la protégeaient et la couvraient d'une double égide.

Orlandini était lâche ; il eut peur , il se contenta d'enfermer sa fille , de la verrouiller, et pour ce soir tout se passa en menaces.

Anselme n'en était pas plus rassuré; quoiqu'il connût l'empire de la peur sur les âmes de cette Irempe, il ne pouvait sans frémir songer au tête à tête de Loysa avec un tel homme , et il passa la nuit çn de nouvelles alarmes.

Ainsi frappé déjà dans sa patrie , dans ses amis, frappé dans ses plus chers projets, ses espérances les plus saintes, il venait d'être encore frappé dans son amour; l'adversité l'avait forcé dans ses derniers retranchemens. Déchiré , saignant, son cœur n'était plus vulnérable , tant il était criblé des coups du sort. Jouissant, si on l'ose dire, de toute la plénitude du malheur , il aurait pu , comme Oreste, rendre grâce aux dieux infernaux, et maudire le ciel et la vie ; il aima mieux se recueillir en silence dans sa douleur, et il dressa dans son âme des autels à l'espérance.

Cependant la grande mêlée du Conclave avait commencé; si long-temps en présence, les armées en étaient enfin venues aux mains. Toutes les factions secondaires se fondaient dans les deux grands partis de France et d'Autriche ; à eux deux ils contenaient tous les autres. Le cardinal autrichien avait en poche l'exclusion de Vienne , un cardinal français l'exclusion de Paris ; sur ce double pivot roulait toute la machine du Conclave.

Les deux éminences d'outre-monts étaient donc la boussole sur laquelle les pilotes du Sacré-ColIé-

ge avaient les yeux; et la diplomatie italienne s'efforçait à surprendre sur leurs traits et dans leurs démarches le secret de leur cour. Mauvais politique, le Français avait été bientôt pénétré; mais le Gibelin ne l'était pas, et ne laissait rien lire sur son inerte face allemande.

Déjà plusieurs candidats avaient été éconduits, et les votes s'étaient reportés sur deux cardinaux célèbres, mais trop puissans tous les deux pour que l'un pût jamais triompher de l'autre. Le nombre des électeurs était de soixante ; quarante voix assuraient donc l'élection. Les deux rivaux en réunirent constamment trente pendant huit jours sans pouvoir en conquérir une seule de plus. Le ballotage eût duré six mois, que le nombre trente fût régulièrement sorti deux fois par jour de l'urne inflexible.

Le Grand-Pénitencier n'avait pas une voix.

Les cardinaux commençaient à se lasser. La chaleur était ardente , les cellules sont étroites et le sacré sang des émïnences avait déjà plus d'une fois coulé sous la lancette des carabins. D'ailleurs les grandes solennités de la Saint-Pierre approchaient, et il était important dans les circonstances actuelles de ne pas frustrer le peuple romain de son Pape et de ses cardinaux ; car il comptait dessus, et pas de fête pour lui sans la tiare et les robes rouges. Un spectacle manqué est un crime II. 3

54 LE SCnUTJN.

qu'il ne pardonne pas ; patictn cl circenses est en core son cri.

Informé par ses espions de l'état des choses , c'est alors que le Consistoire intervint.

Les trois princes sanfédistes de l'Italie demandaient instamment que l'on voulût bien donner au plus tôt un chef à l'église. Les temps étaient difficiles 5 le provisoire fatal , l'impiété plus audacieuse 5 plus menaçante que jamais. Egarés par elle 5 les peuples chancelaient dans leur foi , et la voix d'un souverain pontife pouvait seule raffermir l'autel, base éternelle et divine de tous les trônes. Renfermés en apparence dans le cercle des intérêts spirituels , ils suppliaient le Conclave de veiller avant tout au salut de l'Eglise, et de ne jeter dans la sainte balance aucune considération politique et mondaine. Passant de là au portrait du pasteur réclamé par les besoins du troupeau, ils peignaient trait pour trait, mais sans le nommer, le Grand-Pénitencier, et ils garantissaient à un pareil Pape, non seulement une aveugle soumission dans le choix des évêques , mais encore — et l'argument était irrésistible — des avantages temporels de nature à enrichir le trésor du Vatican. Enfin , tout en s'en remettant à la sagesse du Conclave de ce choix difficile , ils proposaient, vu les rivalités des cours catholiques et leur incommode veto , de s'en référer à l'arbitra-

ge d'une puissance neutre, dont la croyance et la situation géographique garantissent l'impartialité. C'était nommer la Russie. Aussi bien le ministre moscovite n'avait-il pas attendu ce moment pour s'immiscer aux intrigues du Quirinal. Agile et rusé comme un Grec du Bas-Empire, il communiquait régulièrement deux fois le jour avec le Conclave, et, cachés aux profondeurs des volailles et des pâtés, ses billets hérétiques trompaient tous les argus.

— « Vous ne vous entendrez pas , écrivit-il au » Camerlingue lui-même; la France ne vaincra ja- » mais l'Autriche, l'Autriche jamais la France. Le » Conclave durât-il dix ans , un Pape politique ne » passera point.

— «Soyez notre médiateur, lui répondit le Ca- «merlingue après l'initiative des cours d'Italie; » vous, électeur, qui nommeriez-vous ?

— » Yotre éminence va rire, répliqua le Bisan- » tin; mais si j'étais cardinal, je donnerais ma voix, «moi, au Grand-Pénitencier. C'est un saint, je le » sais; il n'entend rien aux affaires, je le sais encore: » vous en serez quitte pour lui donner un bon Se- >) crétaire-d'Etat. Soyez-le, monseigneur, et vous «régnerez sous son nom. L'Europe catholique » n'aura rien à dire. » —

Cette ouverture souriait au Camerlingue. Ambitieux, mais trop compromis dans le monde po-

lilique pour songer en son propre nom au trône de Saint-Pierre, il n*aspirait qu'à y monter sous le nom d'un autre. Meneur en chef du Conclave, il se mit à nouer une nouvelle intrigue et pratiquer une nouvelle mine. — «Les carbonari, dit-il à tous les partis , sont plus nombreux , plus entreprenans qu'ils ne l'aient jamais été; nommons un cardinal aimé du peuple, c'est le meilleur moyen de les réduire au silence. Un Pape populaire tuerait le carbonarisme sans tirer l'épée. Tranquilles à l'intérieur , nous aurions alors plus de liberté et partant plus de force à l'étranger. L'exclusion menace tous les candidats politiques; réunissons nos voix sur un candidat neutre. J'en propose un qui n'a certes à craindre aucun veto , tant il est saint et en dehors des affaires du monde; je propose le Grand-Pénitencier. » —

La proposition du Camerlingue fut accueillie par un sourire, mais applaudie, et la transaction fut acceptée à l'unanimité. Ce candidat mystérieux auquel personne encore n'avait songé devint tout d'un coup et de guerre lasse le candidat de tous les partis; ainsi les renards rusés étaient tous tombés aux pièges profonds du lion.

Il ne restait plus qu'à sonder le Sicilien luimême et à le pressentir sur le choix éventuel d'un Secrétaire-d'Etat. Le Camerlingue s'en chargea.

La nuit régnait sur le Quirinal. Tout dormait ou du moins tout se taisait. Le silence était profond; on n'entendait que le bruit cristallin des fontaines et le pas lourd et uniforme des Suisses en sentinelle aux portes du Conclave. Retirés chacun dans sa cellule et animés de passions contraires , les Princes de Tl^glise se reposaient des fatigues du combat , et reprenaient des forces pour l'enfantement long et laborieux du Pontife souverain.

Enfermé comme eux dans son étroite cellule, le bâtard de Sicile songeait à l'empire. L'heure avait sonné pour lui d'entrer en scène , le drame de sa vie touchait au dénouement. Tête à tête avec sa fortune, il en interrogeait toutes les faces, et toutes étaient riantes. L'imprévu seul pouvait tourner la chance ; mais si l'imprévu , ce fantôme de l'ignorance et de la faiblesse inquiétait parfois sa passion , sa logique froide et sévère le repoussait comme un mauvais rêve.

Tout-à-coup on frappa mystérieusement à la porte de sa cellule , et le Camerlingue entra avec précaution.

— «Monseigneur , dit-il au Grand-Pénitencier , le Conclave se prolonge au-delà du terme fixé par les intérêts de l'Église. Les vœux du troupeau appellent un pasteur, la chrétienté tout entière un chef; et cependant les partis sont loin de s'entendre ; ils ne s'entendront même jamais , à moins

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qu'une voie de conciliation ne leur soit ouverte. Mais qu*elle s'ouvre, et ils s'y jetteront tous avec empressement. Je ne connais qu'un homme propre à opérer ce miracle, cet homme, c'est vous.

— » Moi?

— » Vous-même. Que votre éminence daigne seulement accepter la candidature que je mets à ses pieds, et tous les partis la soutiendront.

— » Monseigneur, répondit le cardinal de Pétralie avec une dignité froide, je ne peux pas, que dis-je? je neveux pas supposer que votre éminence me tende un piège, ni qu'elle songe à me rendre la risée du Conclave et la fable de la chrétienté ; cependant ceci a tellement l'air d'un jeu, votre démarche est si étrange, que, sans la haute idée que j'ai de votre caractère, je pourrais me tenir pour insulté. » —

Le Camerlingue ne s'attendait pas à un tel accueil. Il fut un instant décontenancé , tant cette figure grave et austère lui imposait ; mais, prêtre et diplomate , il se remit bientôt. Sa j ustification fut chaleureuse. Il se répandit en éloges pompeux sur la modestie du Sicilien, sur sa piété, sur son savoir, toutes choses qu'il ne croyait pas ou qu'il méprisait , car il était , lui , athée , et il tenait le Grand-Pénitencier pour un simple et un pauvre en esprit. Mais il jouait un rôle, et il soutint jusqu'au bout son personuéige.

Le Sicilien n'était pas sa dupe ; mais il avait, lui aussi, son rôle , et il n'y fut pas moins fidèle. Il accepta en silence la défense du menteiu% et le laissa parler long-temps sans l'interrompre. Chacune de ses paroles était un triomphe; toutes justifiaient ses prévisions de quarante années; c'était comme autant de démonstrations de son génie. Enfin lorsque le but lui fut bien clair, lorsque les moyens eurent été longuement déroulés devant lui, et que, feints ou vrais , ses doutes eurent tous été levés , il répondit que si l'œil de Dieu s'était abaissé sur lui, si sa voix suprême lui imposait cette mission de paix et de conciliation, il ne lui appartenait pas , à lui indigne , de sonder les secrets d'en haut , ni de regimber contre les saints aiguillons ; il courbait donc la tête et se résignait sans murmure. — «Disposez de moi, monseigneur, ajouta-t-il en s'inclinant devant le Camerlingue ; disposez de ma faiblesse. Mais fortifiezla de votre force, illuminez-moi de vos lumières, allégez, en le partageant, le fardeau dont Dieu m'accable , et s'il m'appelle vraiment à l'empire , daignez être mon ministre, afin c|ue la même main qui m'applanit les voies du trône, m'y guide et m'y protège. Monseigneur , me le promettez-vous? » —

Le Camerlingue n'eut garde de refuser; et l'un se résignant à être Pape, l'autre voulut bien se

résigner aussi à être Secrétaire-d'État. Ils avaient tous deux ce qu'ils voulaient.

Mais tout-à-coup comme se ravisant : — « Non, s'écria le cardinal de Pétralie ; non, monseigneur, je ne puis croire encore que le ciel ait condamné ma faiblesse à une si lourde croix , et qu'il veuille ceindre ma tête blanche de ce bandeau d'épines. Songez que si ma foi est connue , mon incapacité Test plus encore, et que pas un suffrage n'est tombé sur moi.

— » C'est pour y mieux tomber tous , répondit le Camerlingue; et je réponds de votre élection. Ceci, d'ailleurs , est une affaire de chiffres. » — Et il déroula sous les yeux du Sicilien une liste de cinquante cardinaux dont la voix lui était assurée. C'est là tout ce que voulait savoir le sceptique, il n'ajouta rien de plus.

— «Cinquante sur soixante, reprit le Camerlingue en repliant sa liste , c'est dix de plus qu'il n'en faut. Yotre éminence voit bien maintenant que son élection est sûre. Demain, vous serez Pape. « —

— C'est-à-dire que ce sera moi, pensait l'ambitieux vulgaire; car il comptait bien être le Mazarin de Rome , et régner sous le nom du dévot. — Va, pensait de son côté le grand ambitieux, tu crois me donner un maître , mais Sixte-Quint n'en avait pas, —

Minuit sonnait à l'horloge delà Madone , quand les deux cardinaux se séparèrent.

Quelle nuit pour le Sicilien 1 Son élection était sûre; il venait de la toucher du doigt, et il y avait si bien intéressé son Secrétaire-d'Etat futur que le doute n'était pas permis. Pour le veto , il le craignait si peu , qu'il n'y songeait même pas. Il pensait que si son nom avait pénétré dans quelque cour, c'était comme le nom d'un saint, non comme celui d'un homme d'Etat. Et quant à l'espion Marse , il ne partageait pas les terreurs d'Anselme. C'est une affaire de cour à cour, se disait-il; c'est la Russie que le palais de Yenise surveillait dans la personne de M. deKaleff, ce n'est pas moi. Pour l'Autriche , comme pour tout le monde, je suis un saint, et un saint n'effraie personne.

Reporté par la pensée de cette Rome où il allait régner à cette Sicile où il avait été laquais , il récapitula d'un regard sa vie tout entière. Il revit l'antichambre immonde , le théâtre impur, la caserne brutale ; il se revit, pauvre déserteur , errant sans pain dans les montagnes de la Madonie; il revit le moine qui le sauva, le cloître qui s'ouvrit pour lui , Palerme et l'archevêque ; il relut la vie de Sixte -Quint dans la cellule de Pétralie , et il sentit les première larmes d'ambition couler silencieusement sur ses joues brûlantes. Sorti de la poussière de l'étude et du recueil-

l\2 LE SCRUTIN.

Jemenl de la médilalion , il remonta l'Elna, et, à genoux au bord du cratère , il se rappela le vœu qu'il avait fait alors à la face du ciel , ce vœu terrible qui était accompli.

Embarqué à Messine , débarqué à Ostie , il franchit à pied le désert ; il revit en palpitant la grande coupole, il s'assit pour respirer sur le piédestal antique, et, Pape futur, il se glissa de nuit dans Rome comme un contrebandier, comme un larron.

Le couvent du Janicule, l'église de Saint- Charles-Borromée, son premier combat, son premier triomphe ; puis l'exil , puis le retour ; ces quarante années d'attente, d'isolement, de concentration , elles défilèrent toutes sous ses yeux dans la cellule du Quirinal.

C'était comme une nuit longue, une nuit orageuse dont le soleil allait disperser les nuages et les ténèbres. Mais au réveil, quand l'aurore déjà dorait l'horizon, le bâtard rappelait avec amour, presque avec regret, ces fantaisies du sommeil, songes ravissans , mirage fascinateur dont cette réalité tant désirée n'égalerait jamais l'ivresse ni la beauté. Il regrettait ces joies intimes de l'espérance, ces émotions solitaires d'un grand dessein, ces tête à tête silencieux avec lui-même, cette pensée enfin , qui allait cesser d'être à lui pour appartenir au monde. Prêt à briller comme

un phare suprême au faîte de la pyramide humaine, il regrettait l'oubli, le mystère, l'inconnu, et jusqu'à cette obscurité dont il avait travaillé quarante ans à sortir.

Enfin il prit congé de tout ce passé , comme d'un ami d'enfance que l'on quitte à jamais, et l'enivrement du triomphe ne lui permit bientôt plus ni retour ni souvenirs. La victoire en effet était magnifique ; si la route avait été longue et le sentier rude , l'arrivée n'en était que plus douce , et le prix d'ailleurs valait bien l'attente.

Dépouillant peu à peu le vieil homme pour renaître homme nouveau , il sentait son âme s'épanouir; et si près de l'empire après tant d'opprobres , tant d'humiliations , les vieux levains plébéiens qui couvaient depuis quarante ans au cœur profond du bâtard fermentaient au soleil de sa fortune.

Demain, vous serez Pape! Ces derniers mots du Camerlingue résonnaient comme une musique à son oreille encore émue. Demain donc allait commencer l'ère nouvelle ; demain l'Eglise aurait son Grégoire , l'Italie son Procida ; demain les cachots de Rome allaient s'ouvrir par enchantement, et ces hommes purs, généreux, qu'y entassait la persécution , ils allaient renaître tous à la lumière, à la liberté; devenus à sa voix

de conspirateurs citoyens, demain ils allaient former sous ses auspices la sainte phalange italienne ! Le plus grand de tous , cet ami jeune et dévoué qu'il avait envoyé lui-même sur la brèche sanglante , cet Anselme que l'hydre du Vatican enveloppait dans l'ombre de ses replis funèbres, sa main puissante allait conjurer l'anathème qui grondait sur sa noble tête, et, l'associant à sa gloire , il allait révéler à l'Italie cette grande âme inconnue.

Jaloux de bander les plaies qu'il avait ou croyait du moins avoir faites, le Sicilien palpitait à la pensée de cette amnistie éclatante et vraiment royale, et son bonheur grandissait de tout le bonheur qu'il promettait à l'Italie. — Israël 1 Israël ! s'écriait-il avec enivrement , à moi donc appartient la délivrance de tes tribus captives et la conquête de Chanaanl — Etil prévoyait, le prophète, avec orgueil et joie, la stupeur de Pharaon à ce coup de tonnerre, et la foudre libératrice brûlait sa main.

Telles sont les joies de l'ambition , passion forte et sainte dont l'intrigue impudente et l'ignoble cupidité n'usurpent le grand nom que pour le rapetisser, pour le dégrader. Heureux le cœur qu'elle possède, car elle le comble! Heureux qui ne livre pas son âme aux mille vents du monde ! Plus heureux qui l'attache à un grand dessein , et qui, planant par dessus toutes les étroites pas-

sioiis du vulgaire et ses intérêts mesquins, traverse la vie sur les aîles de l'espérance !

Cependant la cloche des couvens romains, troubla la veille ardente du cardinal de Pétralie , et salua l'aurore de son jour de triomphe. Cette voix matinale le rappela non pas à lui-même , mais à ce rôle de ténèbres et de mystère au terme duquel il touchait enfin. Prêt à jeter pour toujours son masque de comédien , il s'en couvrit pour la dernière fois , et quand l'heure l'appela à la messe du Saint-Esprit , il se rendit à la chapelle Pauline d'un pas plus grave encore et plus lent que les jours précédens. Lui-même officia pour soulager le Cardinal-Doyen , et il le fitavec un recueillement, un calme tel que tous y furent trompés. Pas un éclair de l'orage intérieur qui grondait en lui ne jaillit de ses yeux ; les regards les plus curieux, les plus pénétransne lurent rien que la dévotion, rien que l'insouciance sur cet impassible visage.

Quand il passa de la chapelle dans la salle du Conclave, la même gravité, la même indifférence étonna les électeurs. Ilprit sa place au milieu d'eux comme si les intérêts qui allaient se débattre là ne le regardaient point , comme si le nom qui allait sortir de l'urne ne devait pas être le sien.

Enfin le scrutin commença.

Bien que d'avance le résultat en fut connu de

/^6 hV, SCRUTIN.

chacun, rattcntion de l'auguste assemblée n'en fut pas moins profonde, et tous les yeux étaient fixés sur le Sicilien , jaloux de surprendre enfin sur ce front de fer quelque manifestation de joie ou d'espérance. Vaine attente! Fidèle à lui-même jusqu'à la dernière seconde, il ne se démentit point; pas un geste, pas un regard ne trahit son ivresse intime. Contenu, l'œil fixe, enveloppé d'un silence imposant et froid, il écoutait sans pâleur et sans tressaillement la lecture de ces votes dont chacun pourtant était comme un degré de l'échelle mystérieuse qui l'élevait à l'empire.

Vingt fois la main fatale avait plongé dans l'urne, et un nom seul était sorti, celui du bâtard.

Proclamé par le secrétaire du Conclave autant de fois qu'il sortait, il allait frapper, comme un bélier , ce cœur invincible , et le coup était si fort qvi'il lui ôtait chaque fois le souffle , et semblait chaque fois prêt à le briser; mais la secousse était pour lui seul ; elle était toute interne , elle n'avait en dehors ni communication ni écho; rien de visible n'en décelait la violence.

Ainsi concentrée, elle n'en était que plus terrible , et la torture occulte fut même un instant si douloureuse , si puissante , qu'elle pensa triompher. Ebranlée sans trêve par des chocs si multipliés et si rudes, la grande âme du Sicilien faiblissait; au trentièmecoup il se sentit défaillir; mais au

moment d'être terrassé il eut honte. Aurait-il pu sans ignominie , sans se manquer à lui-même , fléchir au but , démentir à la dernière heure un mensonge de quarante ans? 11 recueillit dans un dernier effort, un effort plus qu'humain, tout ce qui lui restait d'énergie physique, d'énergie morale ; il se fit une cuirasse de son orgueil , et son orgueil le sauva : il ne tomba point. Retenu par lui dans sa chute, il trouva plus tard, dans la grandeur de sa destinée, un appui plus sûr et plus digne.

Il lutta donc comme Jacob, et comme Jacob il vainquit.

Ces luttes souterraines , ces sourdes victoires se passaient toutes entre lui et le Dieu qui applanissait devant ses pas les sentiers du trône; nul œil d'homme ne descendait dans cette arène obscure et silencieuse. Et tandis que ces tempêtes grondaient au cœur du Pape futur, les électeurs traitaient de stupide son inertie , son immobilité. Ils s'applaudissaient déjà, ils se félicitaient entre eux d'un choix qui les allait rendre maîtres de Rome, et se promettaient richesses, crédit, licence sous la faible houlette d'un si commode pasteur.

Le commode pasteur qui lisait en eux mieux qu'ils ne lisaient en lui leur préparait en silence la métamorphose de Sixte-Quint.

Il se comparait encore à l'Etna, non plus , corn-

me jadis, dans son isolement, mais à l'Etna dans sa puissance. Ne cachait-il pas , comme le géant de Sicile, sous un front de glace un feu dévorant? N'allait-il pas , comme lui , se révéler par une éruption soudaine, retentissante; comme lui, régner sur l'Italie? Quelques minutes à peine le séparaient encore du trône , et après un si long voyage ces dernières minutes étaient des siècles, tant il lui tardait d'être lui, de vivre de sa propre vie, et de dépouiller enfin pour jamais son manteau d'emprunt.

Trente bulletins étaient sortis de l'urne, et tous les trente portaient son nom. Le trente-unième , le trente-deuxième, le trente-troisième le portaient de même , et tout faisait augurer que l'austère franciscain de Pétralie aurait les honneurs de l'unanimité, comme les eut naguère le facétieux archevêque de Bologne. C'était l'opinion du Conclave; les quatre suffrages suivans ne firent que la confirmer , tous les quatre étaient pour lui. Il en fut de même du trente-huitième.

Le secrétaire venait de lire le trente-neuvième bulletin, comme tous les autres, il portait le nom du Grand-Pénitencier; il ne lui manquait donc plus qu'une voix , et cette voix suprême , la main du scrutateur allait la tirer du sein de l'urne, lorsque le cardinal d'Autriche entra.

— «J'ai l'honneur, dit-il, d'un ton froid et

sinistre, d'informer vos éminences que sa majesté apostolique l'empereur, mon maître, donne l'exclusion à son éminence le Grand-Pénitencier. » —

€ela dit , il s'assit.

Quelle péripétie ! Le Conclave en fut tout ^mu, il en fut confondu. Les cardinaux' quittèrent spontanément leur place, et le désordre régna dans la salle. Jamais exclusion plus inattendue n'avait déjoué leurs intrigues; ils n'y pouvaient pas croire; peu s'en fallut qulls ne la prissent pour un jeu ou du moins une erreur , tant le Grand- Pénitencier leur était peu suspect , tant sa nullité politique était proverbiale.

Le palais de Venise était mieux informé.

Tous les yeux se portèrent sur l'objet d'un si inconcevable interdit. Tel dans sa défaite que dans sa victoire, le Sicilien, lui, n'avait changé ni d'attitude ni de visage ; impassible sous le poids du veto comme sous le poids de la tiare, il se leva gravement, et traversant la salle avec dignité , il alla droit au cardinal autrichien, et lui dit en l'embrassant: — « Que ne dois-je pas à votre éminence, dont l'heureuse intervention me délivre du fardeau qui allait accabler ma faiblesse ! )^ — A ces mots, il se retira dans sa cellule, du même pas lent et calme qu'il en était venu , et de tous

ces regards de prêtre si avidement fixés sur le

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