‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 24 sur 26 · II. iy · texte numérisé non relu

II. iy

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Apres cette gracieuse réplique, le ministre de Jésus-Christ se tut. Marius en fut débarrassé.

Celle scène évangélique s'était passée sur la place Nicosie. Au lieu de tourner de -là par Ripetle, ce qui était le plus court, le cortège avait continué par la place Borghèse et avait été prendre le Cours au bout de la rue de la Fontanelle, afin de donner plus de solennité à son entrée sur la place du Peuple.

Il avait laissé déjà derrière lui Saint-Charlesdes-Lombards, et rien n'avait encore troublé sa marche lente et silencieuse. Craignant une embûche à chaque coin de rue, les sbires et les carabiniers n'en étaient pas moins sur leurs gardes; mais, comme ils avaient passé Saint-Charles , ils passèrent sans entrave Saint-Jacques; nulle tentative d'enlèvement ne fut faite, et ils atteignirent avec leur prisonnier le haut du Cours.

Un attroupement considérable , presque tout féminin, était campé là. Conradin et l'inséparable Septime en faisaient partie. Appuyé contre Sain te- Marie-des-Miracles , une des deux églises qui terminent le Cours, ou plutôt qui l'ouvrent, le jeune Aronais épiait de Toeil l'apparition du condamné, jaloux d'être le premier à le découvrir et à l'annoncer.

— « Le voici ! » — s'écria-t-il tout d'un coup ; volant de bouche en bouche, ce mot donna

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une secousse à la foule , et lui imprima un grand mouvement; quelque temps oscillante, elle se rassit, et le silence, un silence précurseur de la tempête , régna sur la vaste place.

La contenance du condamné était plus fîère à mesure qu'il approchait du lieu du supplice. Quand il aperçut l'échafaud sous l'obélisque, son œil s'arma d'une audace altière et méprisante qui imposa même au bargel. La foule alors commença de bouillonner comme un lac que soulève un vent faible d'abord , mais croissant et bientôt furieux. Ce n'était plus le sourd et vague murmure d'une multitude impatiente, c'était l'amour, la haine, l'admiration, la vengeance, toutes les passions fortes de l'âme humaine, qui grondaient au cœur du peuple, prêtes à se déchaîner. Il n'y avait encore ni cris ni menaces ; on s'agitait , mais on se taisait. Taddée n'avait pas donné le signal du combat.

En entrant sur la place, Marius avait reconnu Conradin , et il lui avait adressé un sourire douloureux, comme s'il eût vu déjà la mort planer sur cette tête charmante. Conradin en fut tout ému; la vue de cette grande figure calme et enchaînée le pénétra d'une pitié telle, qu'il rendit à Marius son sourire par un torrent de larmes. En vain le tendre adolescent essaya-t-il de résister aux sympathies puissantes qui l'entraî-

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liaient vers le condainné, eniporlc par une attraction invincibh^, il s'élança vers lui, et tombant, non dans ses bras — ils étaient garrottés — mais sur son cœur, il le pressa dans les siens en sanglottant. Cette pathétique reconnaissance suspendit la marche du cortège; elle attendrit le peuple, surtout les femmes, déjà captivées d'avance par lagrâce de Conradin , et, comme les sbires brutalisaient le bel enfant et l'éloignaient du passage à coups de pied, une Trastévérine vola à son secours, et repoussa les brutaux.

— « Hola ! mon héroïne , lui cria le bargel , on n^a pas encore appliqué aux jupons le cavaletto; faudra-t-il que je fasse exception pour vous?

— » Le cavaletto 1 à moi ! répondit la Trastévérine avec indignation, et sa fierté romaine était révoltée. A moi, le cavaletto ! » —

Revenus à la charge et en force, les sbires l'avaient déjà saisie, et lui relevant insolemment la jupe, ils allaient exécuter sur place la menace du bargel , c'est-à-dire la fouetter publiquement , lorsqu'une seconde Trastévérine, puis une troisième, puis beaucoup d'autres vinrent à son aide, et, grossissant toujours, l'armée féminine dépassa bientôt celle du bargel en nombre et en audace. Les sbires reculèrent intimidés , les carabiniers s'ébranlèrent; la confusion fut au comble, et l'abord de la place intercepté.

Ce n'était point là le signal de la mêlée ; ee le devint, et 1 et^isode fut le poème. Placée sous le feu des deux canons , la position pourtant élait mal prise, et le bon sens de Taddée en avait choisi une meilleure; mais dans l'état d'efFervescence où était la foule il n'en était plvis maître ; ses sages plans furent perdus, et l'instinct passionné des femmes triompha de ses calculs de tacticien.

Dociles aux instructions de leur dictateur, les fils du Janicule n'intervinrent cependant qu'à la dernière extrémité , et restèrent assez long-teinps spectateurs immobiles de la valeur masculine des modernes Clélies. Elles s'étaient emparées de Conradin, et, se le passant d'une à l'autre, elles le couvraient de caresses qui n'étaient pas toutes sans douceur. Elles se le disputaient; elles se l'arrachaient des mains ; chacune voulait pour soi toute seule l'amant d'Isolina; et tiré à droite, tiré à gauche, le pauvre enfant ne s'appartenait plus. Etourdi par tant de conquêtes, il faisait uu plaisant visage pour un conquérant ; jamais il n'avait rêvé tant de maîtresses; et, sultan malgré lui, il envoyait de bon cœur à Eblis toutes les houris de son sérail en plein air. Mais il n'était pas le plus fort. Septime avait bien essayé de le tirer d'affaire, mais il n'y avait gagné que des injures et des coups ; le vétéran de Moscou avait été repoussé.

Enfin, après avoir beaucoup tournoyé, vol-

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tige, Conradin était échu à une Trastévérine qui semblait dominer les autres : elle l'accapara et le garda pour elle. Il pouvait tomber plus mal. C'était une grande et belle femme qui, au port majestueux des Agrippines, joignait, sans en avoir la farouche austérité, l'énergie classique de l'épouse de CoUatin. Feignant de ne voir dans le bel Aronais qu'un enfant sans conséquence , afin de le pouvoir caresser impunément , elle cachait sous les dehors d'une protection toute maternelle une impression beaucoup plus intéressée.

— « Pauvre petit! disait-elle en l'appuyant contre son corset de velours cramoisi et en passant les doigts dans ses boucles blondes; pauvre petit amour l Ces brutaux , sans nous , allaient le fouler aux pieds. Quel péché de meurtrir ces joues roses et ces mains mignonnes 1 » — Et la jeune matrone couvrait les mains et les joues de son enfant adoptif de baisers soit-disant platoniques, auxquels des lèvres humides et des dents blanches savaient donner une signification moins éthérée.

En ce moment les carabiniers tentèrent une trouée dans la muraille vivante qui leur fermait la place; le sabre avait dévasté déjà plus d'une coiffure et percé plus d'un corset ; le sang même avait coulé, lorsque tout à coup la mère improvisée de Conradin le saisit dans ses bras , sans qu'il pût s'en

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défendre, tant elle y mettait de force, et relevant au-dessus de la foule : — «Lâches ! cria-t~elle aux Trastévérins , laisserez-vous massacrer cet ange sous vos yeux?

— » Ceci devient par trop long, répondit en jurant dvi milieu de la place le capitaine Orlandini, que ce retard impatientait. En joue!... Feu!» —

L'explosion fut terrible. Comme si les soldats eussent visé tous au même but, Conradin fut frappé de plusieurs balles ; sa tête blonde se pencha sur son sein, il resta mort dans les bras étrangers qui l'enlaçaient. Le vieux Septime vit de loin expirer le martyr adolescent, et il ne put l'approcher assez tôt pour recueillir son dernier soupir. Il ne trouva plus qu'un cadavre.

La douleur du soldat fut silencieuse et sans larmes, comme toutes les grandes douleurs; celle de la Trastévérine, au contraire, fut bruyante : elle éclata en cris , en sanglots; et' tandis que l'un fixait un œil sec et stupide sur la froide dépouille de l'enfant expiré, beau jusquesdans la mort, l'autre l'arrosait de ses pleurs, le pressait sur son sein , le réchauffait de ses lèvres ; elle déchirait ses vêtemens teints de son jeune sang; elle se meurtrissait les joues, elle s'arrachait les cheveux, s'accusant de l'avoir elle-même assassiné en l'offrant aux coups des assassins.

Cependant la décharge d'Orlandini avait dispersé l'avant-garde féminine et les Anglais , mais Je corps d'armée masculin était intact , et il avait répondu spontanément au feu par une grêle de pavés ; un engagement général s'en était bientôt suivi, et Ton se battait sur tous les points de la place. Les passions de la multitude s'étaient déchaînées avec une furie d'autant plus indomptable, qu'elle avait été plus long-temps étouffée ; le canon avait beau entamer le peuple et faire brèche dans ses rangs , les pavés ne cessaient de pleuvoir sur les troupes , et ils n'étaient guères^ moins meurtriers que les boulets.

Les choses avaient tourné de manière à dérouter la police; elle ne savait pas si l'émeute était fortuite ou préméditée , car Conradin avait fait oublier Marins ; mais le doute ne fut plus permis lorsqu'on vit le Trastévéré se porter en masse vers l'église de Sainte-Marie-des-Miracles où les carabiniers s'étaient retranchés avec leur prisonnier. La pensée de l'émeute fut dès lors à nu ; elle le frt bien plus encore quand au cri de : Mort aux sbires! s'unit le cri de : Vive Marius !

Les Trastévérins se battaient vaillamment.

— « Aux pièces ! » — avait crié Taddée ; et les deux batteries qui les foudroyaient avaient été emportées d'assaut. — «A l'abordage 1» — s'était ensuite écrié le vieux général populaire ; et le

(auboiirg s'était précipité à coups de couteau sur les sbires et les carabiniers.

Cause et prix du combat , Marius contemplait la mêlée du pied de l'escalier de Sainte-Marie-des- Miracles, comme Hélène du haut des tours d'Ilium. Tout ému encore de la mort affreuse de Conradin, et gardé par une triple haie de sabres et de carabines, il ne pouvait intervenir dans l'action que de la pensée et du regard; ses bras étaient toujours garrottés , et l'avaient même été au premier coup de fusil avec un redoublement de précautions, c'est-à-dire de barbarie. Tous les yeux des sbires étaient fixés sur lui, et, à la première tentative d'évasion , le bargel eût fait luimême , au besoin , l'office du bourreau.

Mais le bourreau n'avait pas lâché sa proie : armé de son coutelas, il était à craindre qu'il ne l'égorgeât plutôt que de se la laisser arracher des mains. Quant au prêtre, pâle et muet, il se mourrait de peur; croyant déjà Marius libre, il aurait bien voulu pouvoir ravaler sa malédiction de la place Nicosie.

Le but de l'émeute connu, le capitaine Orlandini, qui ne manquait pas d'un certain courage soldatesque, s'était porté avec toutes ses forces au secours des carabiniers , et c'est sur ce point unique que le combat s'était concentré.

Il était acharné , sanglant. D puis que le peu-

pie avait imposé silence aux canons , l'avanlage était tout de son côté : la première ligne do l'armée ennemie avait fléchi; la seconde fut entamée, puis enfoncée comme la première; la troisième déjà pliait, et Marins était sauvé, lorsqu'un bruit éclatant de trompettes détourna tous les yeux de lui sur le mont Pincio, jardin public qui surplombe au-dessus la place du Peuple, et communique avec elle par une large chaussée en zigzag.

Porté sous le baldaquin par ses douze Estaffîers en robes rouges, et revêtu du grand costume pontifical, le Pape parut tout à coup au front de la colline, et la descendit lentement au milieu de ses hallebardiers pacifiques. Cette apparition fut si subite, qu'elle sembla à tous venir du ciel ; elle frappa la foule d'une émotion superstitieuse si puissante, que les armes s'échappèrent de toutes les mains; peuple et soldats tombèrent spontanément à genoux ; Taddée lui-même et Orlandini furent entraînés par l'exemple ; il n'y eut pas jusqu'au bourreau qui ne s'agenouillât ; et dans cette multitude immense un seul homme resta debout , Marins.

Cependant les trompettes s'étaient tu. Le Souverain Pontife descendait la montagne en silence; le silence aussi régnait sur le champ de bataille, et il était si profond qu'on entendait chanter dans les pins les cigales du Pincio. Un cri soudain par-

tit delà place : — « Saint-Père, s'écria la grande voix du peuple, votre bénédiction! donnez-nous votre bénédiction ! » — Le cortège alors s'arrêta et se rangea contre les flancs ombragés de la colline. Couronné du Trirègne, l'auguste vieillard du Vatican se dressa de toute sa hauteur sur son trône aérien , il étendit les deux bras sur la multitude agenouillée à ses pieds, et la bénit. On eût dit Moïse bénissant les tribus d'Israël du haut du Sinaï.

La montagne seulement n'était pas en flamme , le foudre du Dieu vivant ne sillonnait pas les nuées; les cieux étaient en fête, le soleil radieux, et , couverte d'arbres et de fleurs , la colline romaine toute fraîche et parfumée. La pourpre pontificale ressortait plus éclatante sur la verdure sombre des chênes verts , et la croix d'or du triple diadème scintillait dans le feuillage comme une étoile à travers les bois. Ainsi la nature mariait ses beautés simples et riantes aux pompes sévères et grandioses de l'humanité.

C'était un spectacle en effet grand et sublime que ces multitudes furieuses prosternées tout à coup devant ce vieillard désarmé , et subissant à ses pieds l'empire non de la force brutale, mais d'une idée. Eteintes sans violence , sans paroles , par le seule présence de l'idole antique, les passions meurtrières avaient cédé la place aux passions plus douces,

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quoique non moins vives, de la dévolioii : luunblcmeiit agenouillé dans la poussière, loul ce i)euple superstitieux se frappait la poitrine en sanglollant , battait la terre de son front , arrosait de ses larmes les sanglans pavés.

Dans cette nouvelle tempête — c'en était vraiment une tant la contrition populaire était bruyante — la pensée de l'émeute était oubliée, et Marins abandonné. Un cœur pourtant, Taddée, lui était fidèle. A genoux comme tous les autres , le vieux maçon ne l'avait pas quitté de l'œil un instant , et, se relevant le premier, il s'écria d'une voix tonnante : — « Saint-Père , la grâce du condamné, accordez -nous sa grâce! » — « Grâce! répéta la foule comme un écho sonore ; grâce ! grâce ! » —

Toujours mobiles, toujours entraînées, les masses se livrèrent à cette nouvelle idée avec le même emportement qu'elles venaient de mettre dans le combat et dans le repentir. Guidées par Taddée , elles se précipitèrent au-devant du cortège , et le rencontrèrent au moment qu'il atteignait le bas du Pincio ; là , prenant la place des douze porteurs, le peuple s'empara de son Pape et le conduisit vers son client enchaîné, en criant toujours: Grâce! grâce!

A peine Orlandini avait-il compris l'intention des Tratévérins, qu'il s'était approché du bourreau, et lui avait dit à l'oreille que le Saint-Père allait

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éUe dans l'impossibilité de refuser la grâce de Marins. — «Ce sera, poursuivit-il, une clémence arrachée, non volontaire; ce misérable carbonaro n'en échappera pas moins, et ce serait un vrai service à rendre à l'Eglise et à l'Etat que de le dépêcher sur-le-champ. Monseigneur le Gouverneur de Rome vous en saurait bon gré , et ne l'oublierait certainement pas. D'ailleurs, ajouta le capitaine, le condamné n'est plus au Pape, il est à vous; le palais Madame vous l'a consigné, c'est à vous d'en répondre. L'échafaud n'est-il pas là qui l'attend? Dessus ou dessous, qu'importe? Allons, un peu de cœur!

— » Ce n'est pas le cœur qui manque , mais cette populace va me massacrer.

— » Ne craignez rien d'elle ; la présence de Sa Sainteté vous protégera. Le cortège d'ailleurs est encore bien loin, il ne sera pas ici avant huit ou dix minutes ; nous sommes en ce moment cachés à tous les yeux par les troupes , vous pouvez faire le coup sans être aperçu , et vous évader à temps par Ripette, si vous avez peur. Du reste c'est votre affaire; mais, je vous le répète, le prisonnier est à vous, et ce serait une grande honte que de vous le laisser enlever; tous vos confrères de l'Etat se moqueraient de vous, et, ma foi! n'auraient pas tort.

— » C'est vrai 1 » — murmura l'assassin légal, et l'amour-propre l'emporta sur la peur.

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Marins , qui n'avait rien entendu de ce dialogue, déplorait dans son cœur ce revers de fortune. Il ne comprenait rien à cette intervention miraculeuse du Pape, au moment même où il le croyait, lui et tous ses cardinaux, au pouvoir des conjurés. Quelle faute, quelle fatalité avait donc perdu la conspiration? Car, le Pape libre, et sans doute aussi le Sacré-Collége, la conspiration était avortée au Vatican comme elle Tétait sur la place du Peuple.

Prévoyant sa grâce , il maudissait d'avance une vie qu'il allait devoir à un prêtre , et dont la liberté n'avait pas voulu. Il se tenait pour déshonoré ; la massolata lui semblait moins cruelle. Ses vœux furent exaucés. Il tomba sur les marches de l'église terrassé par derrière d'un coup de massue, et, se jetant sur sa proie comme une hyène, le bourreau l'égorgea.

Le cortège n'était plus qu'à cent pas; mais caché par la double haie des sbires et des carabiniers ralliés à leur poste autour du condamné , l'assassinat n'avait point été vu du peuple , pas même de Taddée qui marchait en tête. Dominant la foule de toute sa hauteur, le Pape seul avait assisté du haut de son trône à cette effroyable boucherie. En ce moment, d'ailleurs , s'était opéré sur tous les points de la place un mouvement de troupes qui avait détourné l'attention ; un ordre

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subit du Gouverneur de Rouie en rappelait surle-champ la plus grande partie — Orlandini était du nombre — au Vatican et au château Saint- Ange. Aussi bien les soldats n'avaient-ils plus rien à faire sur la place du Peuple, puisque l'émeute était apaisée et le sacrifice consommé. Ce qu'il en restait suffisait à la sûreté du Pape.

Retardé quelque temps par le départ des troupes , le cortège avait franchi enfin toute la place et atteint Sainte-Marie-des-Miracles. A l'approche du Souverain Pontife les carabiniers et les sbires mirent un genou en terre , et seulement alors Taddée et bientôt tout le peuple aperçurent le cadavre sanglant de Marins.

Un cri de douleur, suivi d'un cri de rage, s'éleva du sein de la multitude; le Pape pâlit, trembla, mais la vengeance ne se tourna point contre l'idole , car elle avait en effet promis la grâce du condamné, elle tomba sur le bourreau. Atteint de vingt pavés à la fois dans sa fuite, l'assassin tomba mort à côté de sa victime.

Ainsi finit l'émeute de la place du Peuple. Escorté des troupes qui y restaient , et toujours porté par la foule, le Pape fut conduit par la rue du Babouin et la place d'Espagne à son palais du Quirinal.

Arrivé à la fontaine Trévi , il rencontra une bande armée qui débouchait de la rue Saint-

Vincent, sous ia conduite d'un homme à cheval, armé aussi, mais d'une manière étrange. L'escorte du Pape se mit en défense. C'étaient des amis.

Le cavalier bizarre n'était autre que le prince d'Iési. Au premier cri d'alarme, le vieux guelfe avait cru Rome menacée par quelque émeute gibeline ; couvrant sa tête blanche et sa poitrine d'un morion de fer et d'une armure, qui avaient bien pu l'un et l'autre servir à la bataille de Lignano , il s'était emparé pour lui d'une lourde épée à deux mains, toute rouillée , et avait armé ses gens de hallebardes, de piques, de masses, de toutes les reliques enfin de son arsenal héréditaire ; ainsi affublé il était sorti fièrement à cheval de son palais, comme un chevalier du moyen âge, et courait les rues avec sa bande, au cri de : Guelfe! Guelfe!

A la vue du Pape , il mit pied à terre , fit agenouiller sa troupe , s'agenouilla lui-même , et jura fidélité au chef de l'Eglise, au bruit de la cascade. Après ce grotesque hommage, il remonta à cheval, il se mit avec ses gens à la suite du cortège, et le cortège continua sa route sans nouvelle rencontre vers Monte-Cavallo.

Le quartier des Monts l'accompagnait en masse, mais pas un Trastévérin n'était présent. Les fils du Janicule étaient restés tous sur la place du Peuple autour du cadavre de Marius. Tous pleuraient 5

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mais la douleur d^aucun n'atteignait à celle du vieux Taddée. Il embrassait ces restes mutilés, il les arrosait de larmes , il voulait se tuer sur le corps du martyr ; il fallut pour lui sauver la vie lui arracher son couteau.

— « Lui si jeune , mourir le premier! s'écriaitil, et moi si vieux, lui survivre! Maître! maître! c'est nous qui t'avons tué, nous sommes des imbécilles et des lâches, nous devions bien prévoir ce coup. Il fallait le délivrer d'abord et l'amener libre aux pieds du Saint-Père sans le quitter un instant. Il vivrait encore ; c'est nous qui l'avons tué ; nous l'avons tué ! » —

Quand ce premier accès de douleur se fut épuisé en regrets et en lamentations, ïaddée, un peu calmé, avisa aux funérailles de Marins et donna ordre qu'on le transportât à Saint-Jean-Décollé, confrairie du Yélabre chargée du soin touchant d'inhumer les victimes qu'égorge la société.

Six Trastévérins enlevèrent le cadavre sur leurs épaules, le reste se rangea de lui-même à la suite, et , conduit par Taddée en pleurs , le convoi du supplicié prit la route du Yélabre par Ripette , comme le cortège du Souverain-Pontife avait pris par la place d'Espagne celle du Quirinal.

Le Cours aussi avait son convoi. L'émeute apaisée, les Trastévérines avaient pris dans leurs bras le corps de Conradin , et tandis que leurs frères et IL 20

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leurs maris portaient Marins à Saint-Jean-Dccolh', elles portaient, elles, le bel enfant au Trastévéré, afin de l'exposer dans l'église et sur le tombeau même de leur bienheureuse Sainte Cécile.

Septime menait le deuil; c'est le seul homme que les femmes eussent admis parmi elles, parcequ'il s'était dit père de Conradin , et son air ne le démentait pas , il était tout en larmes. Cette affreuse mort l'avait démoralisé; il avait vu s'engager la lutte, mais il n'y avait pris aucune part, le vieux soldat, et, seul de tous les carbonari dispersés avant l'action sur la place du Peuple , il ne s'était pas rendu à son poste. Il était resté là sourd, immobile, enchaîné par une puissance supérieure au corps sanglant de son fils adoptif. Il l'accompagnait alors à Sainte-Cécile , au péril de sa vie.

Les deux convois se rencontrèrent à la place Nicosie, au lieu même où Marius avait été maudit par le prêtre. Ils descendirent ensemble la rue de la Scrofa, et se séparèrent à Saint-Eustache l'un pour aller prendre, par la Sapience et Saint* André-de-la- Vallée , le pont du Janicule, l'autre le Vélabre, par Sainte-Claire, le portique d'Octavie et la place Montanara.

Mais comment une mine si bien pratiquée avaitelle donc manqué? Comment Anselme, lui qui

avait assisté à Témeute de Pasquin, Jui qui savait si bien l'idolâtrie du peuple pour son Pape , comment n'avait-il pas songé, avant tout, à intercepter les communications entre l'idole et ses adorateurs, en s'assurant dès le matin , par les conj urés , de toutes les issues du Vatican? Anselme avait songé à tout cela ; les issues du Vatican et de la cité Léonine étaient gardées, les conj urés tous à leur poste ; tout le inonde enfin avait fait son devoir. Il n'y eut ici qu'un coupable , le destin.

Le succès avait tenu à une circonstance unique, et cette circonstance la voici.

Les sentinelles clandestines , placées dès la soirée du vendredi autour du Vatican afin d'en surveiller les démarches , virent entrer à minuit dans le palais le carrosse du Gouverneur de Rome; une demi-heure après il en sortit, et reprit au grand trot la rue du pont Saint-Ange. — Il vient de faire au Pape son rapport du jour, pensèrent les vedettes ; il a pris ses ordres pour demain , et il retourne au palais Madame. — Gela leur parut si naturel, qu'elles n'y pensèrent plus, et rien ne leur rappela cette visite , tant le repos du palais fut toute la nuit profond.

Le matin , elles n'en firent part à Anselme que légèrement, comme d'un événement sans importance. Anselme en porta le même jugement, et s'il y eut faute, elle fut toute là. Ce que les senti-

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nolles n'avaient pas vu, et ce qu'il ne pouvait, lui, deviner, c'est que le carrosse du prélat était entré au Vatican avec une seule personne, et qu'il en était sorti avec deux. La seconde était le Pape.

Le complot des Trastévérins n'avait pu rester si secret que le Gouverneur de Rome n'en eût été instruit par ses espions. Les apprêts guerriers de la place du Peuple prouvaient assez ses alarmes; mais fin et rusé comme un prêtre, le Gouverneur n'en était pas resté là. 11 n'ignorait pas plus qu'Anselme l'effet du Pape sur le peuple; il s'était donc rendu en personne , à minuit , au Palais pontifical 5 et il avait fait entendre au Pape que sa présence était indispensable le lendemain sur le lieu d'exécution, où elle devait suffire à elle seule, et mieux que tous les canons, à apaiser l'émeute trastévérine. Pour preuve, il lui cita celle du carrefour Braschi.

— « Mais, ajouta-t-il, le trajet d'ici à la place du Peuple est long ; mille obstacles peuvent , au moment critique, entraver les communications, il faut que Votre Sainteté consente à se rapprocher cette nuit même, du champ de bataille, et à se rendre incognito à son palais du Quirinal, près du mont Pincio; tout est disposé pour l'y recevoir. L'effet de sa présence sera d'autant plus grand , qu'elle sera plus prompte et plus inattendue. » —

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Le nouveau Pontife était un vieillard faible et timide. Une'pareille proposition l'effaroneha comme le comble delaudace; mais le Gouverneur insista; il détruisit ses objections , dissipa ses craintes , et la raison d'Etat l'emporta sur les habitudes paisibles et les répugnances naturelles du vieux Roi- Prêtre. Il prit place incognito dans le carrosse du prélat, et alla attendre avec lui à Monte-Cavallo le lever du jour et le supplice de Marins.

Ainsi, en croyant n'apaiser qu'une simple émeute populaire, le Gouverneur de Rome déjouait sans le savoir une conjuration bien autrement formidable ; il ajournait une révolution. Ce sont là de ces coups de dé que la logique la plus rigoureuse no peut prévoir, qui avaient frappé déjà l'esprit tout positif de Machiavel , et sans doute aussi fait ériger dans l'antique Rome tant d'autels à la Fortune.

La lutte engagée sous l'échafaud de Marins , la maison du Forum s'était ébranlée , et alors avait commencé la grande insurrection dont celle de la place du Peuple n'était que le prélude. Le Vatican , comme tous les points importans de Rome, était dégarni de troupes; il tomba le premier, et presque sans coup férir, au pouvoir des conjurés. Mais ce n'est pas la niche qu'ils voulaient, c'était le saint, et le saint n'y était plus. Beaucoup de temps se perdit à le chercher ; on sut enfin ,

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par un des Camériers, que le Pape avait quitté le palais pendant la nuit.

Resté dans la maison du Forum, cenfre du mouvement, Anselme fut informé sur-le-champ de la fatale nouvelle. Ce fut pour lui un trait de lumière; la visite du Gouverneur de Rome lui revint à l'instant en mémoire ; il devina le reste, et comprit que tout était perdu.

Jamais prévision ne fut sitôt justifiée. A peine Anselme apprenait-il d'un coté l'évasion du Pontife , qu'il apprit de l'autre son triomphe sur la place du Peuple; ce triomphe frappait de mort la conjuration, et il avait vu juste : tout était bien perdu.

Assez forts pour s'être emparés du Vatican , les carbonari ne l'étaient pas assez pour s'y maintenir, et, délivrées du peuple , les troupes arrivaient au pas de charge par Ripette.

— «Il faut faire à la liberté italienne un tombeau digne d'elle, s'écria Côme; puisque nous ne pouvons défendre le Vatican, brûlons-le!

— » Brûler les Loges de Raphaël et la Transfiguration ! répondit une voix indignée , celle de l'artiste Bolonais revenu d'Asture avec Anselme. Brûler le Laocoon! le Jugement dernier de Michelange ! Brûler l'Apollon du Belvédère! Sacrilège! sacrilège! Sommes -nous donc des Vandales? sommes -nous des incendiaires?

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Que dirait l'Italie? que dirait le monde? » —

Azzo , chargé par Anselme de la conduite de l'expédition , acheva de vaincre cette résolution désespérée, en démontrant qu'elle était inutile, insensée, et qu'elle ferait plus de tort à la liberté que cent défaites.

— « Au Forum ! s'écria le Modenais ; s'il faut à la liberté italienne un bûcher, c'est là que nous le lui dresserons. Le lieu est digne d'elle. « —

Gela dit , il organisa la retraite.

Quand les troupes arrivèrent au Vatican , les carbonari étaient en route vers la maison de Saint- Laurent-à-Miranda, rendez-vous et quartier-général de la révolte.

Les choses ne s'étaient pas si doucement passées au château Saint-Ange. C'était le point dont l'occupation avait le plus d'importance, autant par l'effet moral qu'elle était destinée à produire sur le peuple, que par l'appui matériel qu'elle devait prêter à la conjuration ; les Cardinaux d'ailleurs s'y étaient retirés dès le matin. Une fois dans l'enceinte , une poignée d'hommes résolus suffisait pour s'emparer de l'intérieur; mais il fallait y pénétrer, et la chose n'est pas facile. Si dégarnie de soldats que fût la citadelle inexpugnable, elle n'était accessible qu'à la ruse ; Anselme ne l'ignorait pas , et il avait imaginé un stratagème ingénieux qui fut, comme tout le reste, dé-

joué par la fatalité de cette désastreuse journée.

Il avait fait habiller en carabiniers pontificaux une vingtaine de conjurés, et autant à peu près en Trastévérins; ils étaient en tout cinquante; au nombre des derniers , était Rémo ; Ponzio , le Samnite, était parmi les autres, et avait le commandement en chef de l'expédition. Les faux enfans du Janicule étaient garrottés , et les faux carabiniers étaient censés les avoir arrêtés sur la place du Peuple ; ils les amenaient prisonniers.

Les conjurés avaient joué si bien leur rôle , que le gouverneur du château avait donné dans l'embuscade tète baissée. Mais le sort voulut qu'Orlandini, envoyé par le palais Madame à la défense de la forteresse , y arrivât au moment même où, les formalités terminées, les carbonari en allaient franchir la porte. Le capitaine savait bien que les carabiniers n'avaient pas arrêté de Trastévérins , et que pas un seul n'avait quitté la place du Peuple; il vit du premier coup-d'œil le fil du piège ; il cria au commandant du château de refermer la porte, et fit charger les conjurés.

Pri» entre deux feux, ils se battirent comme des lions, et quoique mal armés et dix fois moins nombreux , ils repoussèrent Orlandini jusqu'au milieu du pont. Mais la position n'était pas tenable : on les canonnait par-derrière du haut des

LES MARTYRS. v) 1 3

murailles, et par-devant on les fusillait. Le quart au moins était déjà mort ou hors de combat , et, tués un à un , ils auraient tous péri sur la place ; pas un n'eût échappé.

— « On nous tue ici comme des mouches, s'écria Ponzio de sa voix de tonnerre , il faut forcer le passage. En avant ! » —

Prenant son sabre à deux mains, le Samnite joignit l'exemple au commandement, et , suivi de tout son monde, il se précipita sur la troupe d'Orlandini. Elle fut culbutée en un instant , et le pont emporté d'assaut. Mais ce brillant fait d'armes fut acheté cher, il coûta la vie à dix conjurés; la petite armée se trouva réduite à vingt hommes, et le canon Saint-Ange les mitraillait toujours. Ponzio alors songea à la retraite, et il se dirigea, comme Azzo, sur le Forum; mais, furieux de son échec , le capitaine avait rallié ses gens , et il se mit à sa poursuite à travers les rues. Il l'atteignit à la place Navone , et là encore lui tua quelques hommes.

Serré de près, le Samnite fut forcé d'aller s'abattre sur le Panthéon d' Agrippa , dédié par les Papes à Sainte-Marie-des-Martyrs. En passant derrière Saint-Eustache , il rencontra le convoi de Marins , au moment où celui de Conradin venait de se séparer de lui.

Les carbonari essayèrent d'entraîner les Trastc-

vérins dans la révolte; mais leurs cfForts furent inutiles, les Trastévérins ne s'émurent point ; rien ne put vaincre leur inertie. Ils avaient dépensé toute leur énergie sur la place du Peuple, ils ne leur en restait que pour pleurer leur Marins. Ilsn'avaient, d'ailleurs, plus de motifs de soulèvement; Italie, indépendance, République, étaient autant de mots qu'ils n'entendaient pas. Une bouche seule en avait eu de tout-puissans pour les subjuguer, et cette bouche-là était muette; le supplicié ne sortit pas pour les haranguer du silence de la mort. Conduit toujours par Taddée, et maudit par Ponzio , le convoi continua tranquillement sa route vers le Vélabre.

— « Les lâches ! s'écriait le Samnite, nous voir assassiner, et ne pas nous secourir ! Et c'est pour eux que nous mourons! C'est pour leur donner une liberté dont ils ne sont pas dignes ! Peuple imbécille 1 Qu'ils restent donc esclaves de leurs prêtres , c'est un sort digne d'eux ! » —

Cependant les fuyards avaient atteint le Panthéon; ils ne devaient pas aller plus loin ; toutes les issues de la place étaient garnies de troupes qui les accueillirent par un feu meurtrier. Ils se réfugièrent sous le péristyle du temple ; ils en fermèrent sur eux la grille de fer, et tiraillèrent quelque temps en guérillas de derrière les colonnes; mais leurs munitions touchaient à leur fin, et, pris des deux

LES MARTYRS, 5l5

côtés en flanc, ils tombaient comme au pont Saint-Ange.

— « Rendez-vous ! » — leur cria Orlandini. Ponzio lui répondit par un coup de carabine ,

qui le décoiffa sans le blesser.

— «Tant pis! dit le Samnite, car c'est mon dernier coup ; je n*ai plus de cartouches.

— » Ni nous non plus , répondirent plusieurs voix.

— » Nous avons des sabres et des poignards , répliqua Ponzio ; retranchons-nous dans l'église , il faudra bien qu'ils viennent à l'abordage et quand ils y viendront, nous défendrons la porte à l'arme blanche. Mais, à propos, nous ne voulons pas de trembleurs là-dedans ; nous voulons mourir crânement ; s'il y a quelqu'un ici qui veuille se rendre, il est libre. Qu'il s'en aille! Personne ne bouge? C'est bien : nous sommes tous des bons. Marche 1 » —

Les carbonari se jetèrent , sur ses pas , du portique dans l'église , et en barricadèrent l'énorme porte de bronze.

— « Or çà, reprit Ponzio, comptons-nous. Un , deux , sept , dix. Dix ! ce n'est pas trop.

— » Vous pouvez bien dire neuf, interrompit Rémo en découvrant sa poitrine percée d'un coup de feu; car je suis un homme mort. C'est égal, ajouta-t-il en tournant les yeux vers le tom-

heau do Raphaël qui dort au Panthéon à côté d'Aiinibal Carrachc, je n'ai pas à mo plaindre du destin, qui, en me faisant mourir à Rome pour la liberté italienne, m'amène à la tombe du maître pour rendre le dernier soupir. C'est la mort que j'avais rêvée.» —

A ces mots touchans, le jeune peintre alla s'asseoir au pied du sépulcre de ce divin Sanzio , qu'en des jours meilleurs peut-être il eût égalé; il appuya son front pâle contre le marbre glacé du mausolée, et murmura d'vme voix mourante les vers latins qui lui servent d'épitaphe : lUe hic est

Raphaël arrivé au mot mori qui les termine ,

sa voix s'éteignit tout-à-fait; il mourut.

Les survivans n'eurent pas le temps de le pleurer. L'attaque de la porte avait commencé , ils s'y précipitèrent tous les neuf le sabre à la main.

L'intérieur du Panthéon est formé d'une voûte suspendue de cent trente pieds ; il est découvert et n'a point de fenêtres; la lumière entre par une vaste ouverture circulaire pratiquée au sommet de la coupole, et qui, avec le jour, laisse pénétrer la pluie et la neige. Comme les conjurés étaient occupés à défendre la porte , une épouvantable décharge partit de dessus leur tête , et en tua six d'un coup ; une seconde décharge en tua deux ; couvert par une colonne , Ponzio resta seul.

Une compagnie de chasseurs avait escaladé la coupole extérieure, et fait ce coup sanglant par l'ouverture de la voûte. Orlandini arrêta le feu , jaloux de prendre un carbonaro vivant, un seul, ne fût-ce que pour trophée. Il s'adressa à Ponzio. Il n'avait pas le choix.

— « Yeux-tu le rendre? lui demanda-t-il. » — Ponzio ne répondit pas. Le capitaine crut n'avoir pas été entendu, et cria plus fort; même demande, même silence. Enfin à la troisième fois le Samnite indigné quitta sa colonne, et s'élançant au milieu du temple sous le feu des soldats :

— «Me rendre! s'écria-t-il ; me rendre! Et vous, rendrez-vous la vie à mes compagnons massacrés? Croyez-vous donc que je veuille leur survivre? Plutôt la mort avec eux qu'une vie qu'il faudrait partager avec vous et vous devoir. Vous êtes de vaillans hommes de guerre , en vérité! Vous voilà cent contre un, et vous nous assassinez par derrière comme des bandits ! Je vous hais bien ardemment, mais je vous méprise encore plus que je ne vous hais. Osez descendre; je vous défie, poursuivit-il en brandissant son damas; venez, misérables, descendez; vem z vous mesurer corps à corps, si vous l'osez, avec le républicain des montagnes. Vous n'osez pas; vous faites la guerre de loin, vous autres , à coups de fusils , comme les lâches. Il n'est pas besoin de

5l8 LES MARTYRS.

courage pour tirer une délente à deux cents pas de rennemi, mais il en faut un peu plus pour croiser l'épée, et pas un n'ose relever le gant! Vous êtes de vrais papalins. Ce n'est pas le combat qui vous plaît, c'est l'assassinat. Allez, je vous dis que vous n'êtes que des sbires bien dignes des prêtres qui vous soudoient.» —

Un coup de fusil lui coupa la parole. — «Vive la République Ausonienne ! » — s'écria-t-il en tombant. Ce furent ses derniers mots. Un second coup l'acheva ; et le Panthéon rentra dans son silence et son repos.

Tandis que ce terrible épisode teignait du sang des martyrs de la liberté italienne le temple des martyrs de l'égalité chrétienne. Azzo, plus heureux, avait opéré sa retraite en bon ordre à travers le Trastévéré désert. Parvenu au pont Cestius, qui joint l'île tibérine de Saint-Barthélémy au faubourg du Janicnle, le Modenais rencontra Cavalcabo qui arrivait d'un autre côté, par la rue Piscinula. Chargé du siège de l'Arsenal, situé hors de la porte Portèse, le Lombard était au moment de s'en emparer, lorsqu'un ordre d'Anselme l'avait rappelé tout à coup au Forum. Parti de la place du Peuple, un renfort considérable se portait sur le point menacé, et, trop faible pour lui résister, Cavalcaboetsatroupeauraientétéprisentredeuxfeux, comme Ponzio, et, comme lui, taillés en pièces.

LES MARTYRS. 5lÇ)

Les dcuxaruiées se réunirent à la tête du pont, et continuèrent ensemble leur retraite par la place Montanara, la chapelle de Saint-Bonhomme, et la Consolation. Leur marche ne fut point inquiétée, et ils arrivèrent sans rencontre au rendezvous central. Le Lombard avait perdu dix hommes, le Modenais seulement quatre.

En donnant pour chefs aux différentes expéditions les bannis d'Asturc , Anselme avait eu , comme toujours , une pensée d'union : c'était dire en action aux Romains qu'ils ne combattaient pas seulement pour Rome, mais pour l'Italie. Il n'en avait gardé qu'un auprès de lui , le capucin calabrais. Il le réservait, lui, à une autre mission. Quand il apprit que le coup du château Saint- Ange était manqué, et qu'il n'y avait plus d'espoir : — « Mon Père , lui dit-il en lui remettant l'anneau du cardinal de Pétralie, portez ceci au cloître de Saint- François, et remettez-le en silence au Grand- Pénitencier. Songez ensuite à votre sûreté. Votre habit n'est pas suspect. Allez î » —

Le moine était parti pour le Trastévéré au moment même où en revenaient Azzo et Cavalcabo. Ils ne vinrent pas seuls. Ce puissant instinct d'association qui pousse l'homme vers l'homme dans les grands périls entraîna avec eux , sous le toit encore sûr de Saint-Laurent-à-Miranda, tous les

autres carbonari répandus dans la ville. Etendue ainsi du Forum aux divers quartiers , la conj uration se replia tout entière au point d'où elle était partie.

De tous les carbonari de la place du Peuple, Septime seul n'était pas revenu. On le crut mort, comme Marins et Gonradin; il était à Sainte- Cécile.

— « Mes amis , dit Anselme quand la porte se fut refermée sur les survivans , la Fortune nous a trahis. Tout est perdu ; il faut nous disperser.» —

Pas un ne bougea.

— « Il n'y a pas une seconde à perdre, continua-t-il. Occupées en cet instant au-delà du Tibre, les troupes vont arriver en masse au Forum, et , concentrées toutes sur ce point , elles nous écraseront. Il en est temps encore , vous dis-je ; la maison a double issue. Fuyons ! » —

Même immobilité.

— « Je vous entends, reprit alors avec émotion le chef de la conjuration infortunée; vous voulez donner un grand exemple à l'Italie; j'y pensais; mais mon devoir ici était de vous offrir la vie, non la mort. Vous refusez de vivre , mourons ensemble ! » —

Anselme n'ajouta rien , mais il pourvut immédiatement à la défense de la maison ; car, en faisant le sacrifice de leur vie, les carbonari n'en-

LES xMARTYRS. 7)21

tendaient pas la donner gratis aux prêtres, ils entendaient bien an contraire la leur vendre cher. Ils ne manquaient ni d'armes ni de munitions , et quoique cent fois moins nombreux que les papalins 5 ils étaient en mesure de leur disputer long-temps leurs retranchemens.

Une décharge, partie du Forum, fut le signal de l'attaque. Ils y répondirent; on répliqua; ils ripostèrent, et la fusillade s engagea vive et nourrie. Meurtrière pour les assiégeans , elle Tétait beaucoup moins pour les assiégés, et tout l'avantage était du côté des derniers ; mais la chance tourna bientôt. Une batterie fut établie sur le mont Palatin, au lieu même occupé jadis par la maison de Catilina, et naguère par Anselme et le bâtard de Sicile. Le canon commença de battre en brèche la masure vieille et vermoulue ; chaque boulet faisait le trou ; le premier qui perça tua sur le coup l'artiste bolonais; le second frappa don Clamillo au milieu de la poitrine; le compatriote de Procida et du bâtard de Pétralie mourut vaillamment comme il avait vécu. Il expira comme Ponzio, au cri de : Vive l'Italie ! C'était le quatrième martyr que la mort eût choisi dans cette lamentable journée parmi les dix bannis d'Asture. Elle en devait frapper bien d'autres.

Cependant le palais Madame aime mieux procéder par le bourreau que par le soldat , et il se II. 21

promettait là une ample moisson de têtes ; il fit suspendre le feu et envoya un parlementaire aux révoltés , leur promettant la vie sauve s'ils consentaient à déposer les armes. C'était une embûche bien digne de ces consciences d'airain. Quand on pactise avec les bandits pour les égorger ensuite plus à son aise, ainsi que cela se pratique au Vatican , il serait par trop simple en vérité de tenir parole aux sectaires ; le catéchisme des Borgia est là-dessus formel, et sur ce point, comme sur maints autres , il fait article de foi aux sanglans synodes de la Babylone impure.

— « Ya dire à ceux qui t'envoient , répondit Anselme au messager d'imposture , que les carbon ari se rendront quand l'archange d'airain du château Saint-Ange aura remis son épée au fourreau. » —

Le feu recomçnença plus terrible , et déjà perforée d'outre en outre comme un crible, la maison, canonnée sans trêve, menaçait ruine de toutes parts. Le toit était en flamme ; mais les assiégés étaient infatigables, et, résolus à s'ensevelir sous les ruines , ils n'avaient pas laissé sans réponse une seule décharge.

Tout à coup un bruit sourd se fît entendre du côté de la rue Salara.

— « L'issue secrète est découverte , s'écria Anselme ; notre heure a sonné. » —

Il ne se trompait pas. Attaquée par la sape , la porte dérobée était au moment de céder, et, pris à la fois des deux côtés, les conjurés, déjà décimés par le canon du Palatin, allaient être obligés de se diviser, c'est-à-dire périr un à un par le fer et par le feu.

— '< Au lieu d'attendre ici la mort comme des brebis , reprit Anselme exalté par le danger, allons comme des lions la chercher en la donnant. A moi, carbonari ! » —

Cet appel fut entendu : le feu des assiégés cessa sur tous les points à la fois , et les combattans vinrent se ranger autour d'Anselme. Le canon Palatin tonnait toujours et les foudroyait.

— « Mes bons cousins , leur dit Anselme avec attendrissement, voici l'heure de la séparation éternelle. Embrassons-nous une dernière fois; et puisse notre sang féconder les germes sacrés de la République Ausonienne ! » —

A ces mots , les carbonari se jetèrent avec effusion dans les bras les uns des autres , et se donnèrent en pleurant, sous la foudre toujours grondante du Palatin, le baiser d'adieu, le baiser de mort.

Comme Azzo avait séché les larmes aux funérailles de Grimaldi, Anselme abrégea les adieux amollissans du Forum.

v^24 IFS MARTYRS.

— « A VOS rangs ! » — cria-t-il d'une voix raffermie, et il organisa la sortie. Afin de la déguiser et de la rendre plus terrible par l'imprévu , il la fit précéder de plusieurs décharges qui donnèrent à croire aux papalins que les assiégés avaient, après délibération, repris la défense de leurs retranchemens.

— « J'allais leur laisser le Génois en otage , dit tout à coup le Vénitien, en saisissant l'urne oubliée de Grimaldi ; quelle impiété ! il faut bien qu'il soit , lui aussi , de la fête. Je l'y porterai sur mon cœur, et au lieu de nous séparer, la mort ne fera que nous rejoindre.

— » Et toi. Gênes! et toi, Venise! s'écria Cavalcabo du ton inspiré d'un prophète , rivales infortunées , la cendre de vos enfans va s'unir sur le Forum romain , et de cette union mystérieuse renaîtra le phénix éternel de la République !

— «Amen! répondit Côme ;

— » Amen ! » — répétèrent en chœur après le Toscan , tous les carbonari.

Toujours triste et résigné , Azzo secoua la tête en silence.

En ce moment, la porte de la rue Salara fut vaincue par la sape et tomba. C'était le signal de la sortie , elle fut effroyable : on eut dit la phalange de Macédoine enfonçant les hordes d'Asie. La mousquetterie cessa , on se prit corps à corps ,

on lutta homme à homme, et, pour ajouter au tumulte , la masure , au même instant , s'abîma dans un tourbillon de feu. Jamais le Forum, ce vieux champ de bataille des Gracques , des Barbares et des guerres civiles du moyen âge, jamais il n'avait vu une si épouvantable mêlée.

Un des premier frappé fut Tipaldo. Il alla tomber percé de coups sous les colonnes du temple de la Concorde ; le soldat qui lacheva lui arracha l'urne funéraire qu'il tenait étroitement embrassée ; il vida dans le sang du Vénitien les cendres du Génois, et vendit l'unie à un Anglais qui contemplait le combat en amateur , du seuil de la prison Mamertine.

Ainsi s'accomplit , dans la mort de leurs fils, l'union des deux rivales. Puisse, ô Lombard! s'accomplir un jour de même ta prophétie!

Anselme rencontra dans la mêlée le capitaine Orlandini. — « Te voilà donc, infâme suborneur ! lui cria de loin le père de Loysa; te voilà, enfin! Ne t'avais-je pas dit que nous nous reverrions. Où l'astu mise, ta victime; dis, scélérat? dans quel repaire l'as-lu cachée? Réponds , que nous nous battions ensuite, et que je te tue.» —

Quelque soif ardente qu'eût Orlandini de se venger sur le carbonaro vaincu du Forum des terreurs du pèlerin de Sainte-Marie-Majeurc ,

cette menace n était qu'une fanfaronade ; il n'osa pas l'approcher, et il épargna lui-même à l'amant l'horrible épreuve de tuer, comme le Cid, le père de sa maîtresse. Il promit même une récompense à celui qui réussirait à le lui amener vivant.

Autant les soldats avaient mis jusque là d'ardeur à lui ôter la vie, autant ils en mirent dès lors à la lui conserver. Aussi bien Anselme s'y prêtait-il. La vue du père de Loy^a l'avait rallié tout à coup à l'existence, en ramenant impérieusement sa pensée à la chaumière de l'Aventin. Il n'était pas isolé sur terre, il se devait ailleurs, et lamour a ses droits comme la Hberté. Seul appui de la fugitive, il jura de vivre pour elle; et moins prodigue désormais d'un sang que la patrie ne réclamait plus, il se mit à défendre sérieusement ses jours. Un incident les lui sauva.

— « Arrêtez , capitaine î s'écria tout à coup une voix; vous vous méprenez; il est des nôtres.» — Et un cavalier tout bardé de fer se jeta entre Anselme et Orlandini.

C'était le prince d'Iési. Attiré du Quirinal au Forum par le bruit du canon, il était arrivé sur le champ de bataille en criant : Tue 1 Tviel Mort aux carbonari ! comme Simon de Montfort criait : Mort aux Albigeois 1

Or, ignorant en cela comme en toutes choses j il avait toujours défendu, lui, l'orthodoxie d'An-

selme; et il tenait son jeune collègue du cloître de Saint-François pour un sanfédiste aussi chaud que lui. En le voyant aux prises avec les soldats , il avait cru à une méprise , et il avait volé avec sa bande au secours de l'adepte du Consistoire, en ne cessant de crier à Orlandini : — « Mais c'est un Guelfe , capitaine! un bon Guelfe , comme vous et moi! » —

Ce quiproquo amena une grande confusion , dont l'amant de Loysa profita pour s'échapper du côté de l'Arc de Constantin. Une fois à l'Aventin il était sauvé. Mais comme il tournait le Palatin, il vit la rue de Saint-Grégoire pleine de dragons. Il se rejeta en arrière avant d'avoh" été aperçu , et chercha un refuge dans les immenses ruines du Colossée.

A peine y était-il, qu'une troupe de soldats le traversa, traînant deux prisonniers que l'ami de Marins crut reconnaître d'en haut pour Azzo et Cavalcabo. Son cœur se serra. C'étaient bien eux. Ils avaient tous les deux si vaillamment disputé leur vie, qu'elle leur était restée. Repoussés, en combattant toujours, jusqu'au pied des Esquilles, ils étaient tombés là dans une embuscade , et, assaillis par derrière, ils avaient eu le malheur d'être pris vivans.

Leur mort n'était qu'ajournée. Enfermés provisoirement aux cachots Saint-Ange, ils furent

livrés par le Vatican à leur bourreau légitime : le Lombard à l'Autriche, Azzo au duc de Modène.

Ils avaient Tun et l'autre à purger de vieilles contumaces.

Gavalcabo, le croyant, fut enseveli dans la tombe vivante du Spielberg; son âme énergique s'y brisa , et il y mourut de douleur , d'indignation, à côté du cachot où priait le poète résigné.

Le supplice du sceptique Azzo fut moins long. Il fut pendu sur les remparts de Modène.

Cependant l'émeute était domptée sur tous les points , c'est-à-dire que les carbonari étaient tous morts comme le Vénitien , ou pris comme Azzo et Cavalcabo. Le Vatican triomphait. Sa joie se répandit en Te Deiim et en proclamations. La théocratie, monstre sanguinaire et bigot, exhiba toutes ses reliques; elle exposa à l'adoration de la multitude, et les chaînes de saint Pierre à Saint- Pierre-aux-Liens, et la miraculeuse image de la Madone dans les églises populaires de Sainte-Marie-du-Peuple et Sainte-Marie-à-Campitelli. Fidèle à sa double nature, elle exposa aussi, pour plus de solennité, les têtes sanglantes des victimes sur les murailles du château Saint-Ange. Protégées, Tune par les Trastévérins à Saint-Jean-DécoUé, l'autre à Sainte-Cécile par les Trastévérines, les dépouilles de Marins et de Conradin échappèrent seules aux outrages du vainqueur.

On parla même, afin de rendre la terreur plus grande, de prisonniers fusillés sur les remparts de la citadelle , égorgés dans les cachots.

Le palais Madame était en fête. Le Gouverneur de Rome s'attribuait libéralement tous les honneurs de la journée; la fortune^ on l'a vu, y avait eu plus de part que lui. Il s'attendait, dit-il aux flatteurs qui le félicitaient, à cette levée de boucliers des carbonari , et il avait pris ses mesures en conséquence. Sa police pratiquait depuis long« temps des mines jusqu'au sein de leurs Ventes, et il avait été informé par elle de toutes les circonstances du complot; il était temps d'en finir.

Or ceci était un mensonge, et, qui pis est, une calomnie ; car rien du complot n'avait transpiré , et la conjuration n'avait pas eu un traître. Mais c'est la tactique éternelle des lâches et des faibles de déshonorer le vaincu, sans se douter, tant le succès les aveugle, qu'ils gâtent ainsi eux-mêmes leur propre victoire.

Tandis que l'idole du palais Madame s'enivrait d'encens, une note du palais de Venise acheva de lui tourner la tête. Cet homme avait donc fait un pacte avec la déesse d'Antium, que les félicités plussent ainsi sur sa tête !

— « Le soussigné (portait la dépêche) ambaswsadeur de S. M. L R. apostolique, apprend à «l'histant, par ses correspondans de Corse, que

55o LES MARTYRS.

» la tour d'Asture est depuis quelque temps un >) foyer de carbonari. 11 a l'honneur d'en informer » monseigneur le Gouverneur de Rome. S. E. » a cru devoir cette communication aux relations » d'amitié qui unissent les deux cours ; monseingneur en fera l'usage que lui dictera sa haute » sagesse. » —

Tant que la révolte avait eu une chance quelconque de succès, le palais de Venise avait gardé le silence, on sait pourquoi : une fois vaincue, et ne sachant pas jusqu'à quel point il pourrait être compromis lui-même par ses perfides ouvertures de la veille, il avait jugé prudent, dans cette complication (style diplomatique), de rompre avec les carbonari par une démarche éclatante. Les rapports de l'espion Marse l'avaient merveilleusement servi.

Cette délation imprévue couronnait magnifiquement la victoire du Gouverneur de Rome, et l'usage qu'il allait en faire n'était pas douteux. Il appela sur-le-champ auprès de lui le capitaine Orlandini qui bivouaquait alors sur la place Colonne.

— « Capitaine, lui dit-il, vous avez si bien servi aujourd'hui l'Eglise et l'Etat que vous méritez une distinction particulière. » —

11 lui fît part alors de la note confidentielle du palais de Venise, et lui donna le commandement en chef de l'expédition d'Asture.

— « Mais, poursuivit le Prélat , je ne puis dégarnir Rome en ce moment ; je n'en puis éloigner un seul soldat. Yoici ce qu'il y a à faire. Partez à l'instant pour Terracine; avec de la diligence vous y arriverez cette nuit. Vous y trouverez un escadron de carabiniers à la tête duquel vous repartirez la nuit même pour Asture. Vous pouvez être au pied de la tour demain soir; tâchez de la surprendre. Si elle résiste, faites-en fe blocus. Un brick armé mouille à cette heure à l'embouchure du Tibre ; les ordres vont être donnés pour lui faire lever l'ancre dans la nuit, et si le vent l'assiste, il arrivera en même temps que vous devant la place. Pris à la fois et à l'improviste par terre et par mer, les rebelles ne peuvent échapper. Du reste, ajouta le Gouverneur en remettant à Orlandini ses instructions écrites , je vous donne pleins pouvoirs , et je vous recommande le secret. Partez capitaine, pour revenir colonel. Je me charge du brevet. Allez ! n —

Enflammé de zèle par une si brillante perspective , le père de Loysa oublia sa fille enlevée et partit sur-le-champ de Rome. Afin de mieux cacher le but de son voyage et de dérouter les curieux , il ne sortit point par la porte directe de Saint-Jean-de-Latran ; il alla prendre la porte inusitée de Saint-Sébastien , et la franchit à cheval, suivi d'une seule ordonnance.

552 LKS MARTYRS.

Une heure avant, Corne l'avait franchie à pied. Poussé tout à coup et au moment de périr, loin du champ de bataille, par un de ces instincts de vie spontanés , irrésistibles , dont l'homme n'est pas le maître, le Toscan avait fui. Poursuivi dans la rue Saint-Grégoire par les dragons , — ceux-là même qui avaient forcé Anselme à se réfugier dans le Colossée, — il leur avait échappé en se jetant dans les vignes inaccessibles du Célien et du Mont-d'Or , et il avait réussi , par prodige, à sortir de Rome. Il comptait regagner Asture, et avait fait deux milles déjà dans le désert , car le désert commence à la porte de Rome; mais arrivé devant la solitaire basilique de Saint-Sébastien , où est l'entrée des Catacombes, et craignant toujours quelque mauvaise rencontre , il s'était réfugié dans l'église, résolu à y attendre la nuit, moins périlleuse pour lui que le jour dans ces campagnes découvertes.

A peine était-il caché qu'un fracas de chevaux sur les laves soaores du chemin avait troublé le silence de la basilique. Le fugitif se crut de nouveau poursuivi; imprudent par excès de prudence , il se précipita dans l'escalier ténébreux qui mène aux Catacombes, et en refermant sur lui la lourde porte , il chercha un asile dans les solitudes de la mort.

Les cavaliers n'étaient autres qu'Orlandini et

son ordonnance qui galoppaient sans songer à Corne, et qui allaient reprendre la grande roule de Terracine, à la tour de Mezza-Via.

Revenu de son alerte, le fugitif voulut remonter dans l'église ; mais , engagé sans guide et sans flambeau dans ces inextricables ténèbres, il ne retrouva plus son chemin. Errant au hasard de galerie en galerie, il s'égara sous ces voûtes froides et muettes , il s'y perdit tout-à-fait; et comme rUgolin de son grand Alighieri, le banni de Florence mourut de désespoir et de faim.

Ses restes se mêlèrent à ceux des saints et des martyrs.

Le frère mineur, commis à la garde des fidèles et des curieux dans la souterraine Cité des premiers chrétiens , y retrouva ses os quelques années plus tard; il s*en empara, les emporta clandestinement dans son couvent , et en fit des reliques qu'il vendit fort cher aux dévots, comme le corps véritable de Saint Sébastien. Mais qu'importe le nom? qu'importe le Dieu? Autel pour autel, foi pour foi, n'était-ce pas toujours un martyr? Et n'étaient-ils pas tous des martyrs comme lui, les vaincus insultés de cette implacable journée?

LE COIiOSSIÏE.

Tandis que le Toscan s*égarait dans le tombeau des martyrs nazaréens , Anselme était caché dans les ruines du Cirque où tant de ces Nazaréens persécutés furent livrés aux bêtes. Réhabilité par les papes comme la prison Mamertine, comme tous les lieux de la Rome païenne teints du sang chrétien , le Colossée , vrai colosse , est en vénération parmi le peuple. Au centre s'élève une croix que tout passant dévot baise pour gagner deux cents jours d'indulgence, et l'on a érigé autour de l'arène quatorze oratoires destinés à représenter les stations du ('alvaire, et où se pra-

LE COLOSSÉE. 535

tique en grande pompe la eérémonie de la via cruels, A côté de la porte orientale est une chapelle où Ton dit la messe. Un capucin est le gardien de l'amphithéâtre.

Anselme avait escaladé les étages supérieurs, et attendait la nuit pour regagner rAventin. Masqué par les toufles de verdure dont les ruines sont ombragées, il voyait tout sans être vu. Le canon du Mont Palatin s'était tù depuis longtemps. Relevant les troupes sur le champ de bataille, la confrérie des sépultures remassait les morts; tandis que les vainqueurs bivouaquaient sur les places publiques , elle emportait les vaincus dans leur dernière demeure, et le Forum rentrait peu à peu dans son silence et son repos.

Le Colossée était désert comme le Forum. Arrachés du travail par l'émeute ou la sieste, les maçons et les galériens chargés de l'entretien du monument étaient eux-mêmes absens , et la solitude était complète.

Le temps était splendide , et les ruines toutes parfumées de fleurs sauvages. Voltigeant en liberté parmi les broussailles , des oiseaux de mille couleurs scintillaient au soleil, et le chant gai du chardonneret se mariait au roucoulement plaintif des tourterelles nichées sous les portiques abandonnés et croulans. Ces bruits doux et gracieux comme le gazouillement tranquille des fon-

556 LE COLOSSÉE.

tailles contrastaient avec les orages do cette journée de deuil, et le contraste même apaisait Anselme. Son âme passait par degrés du désespoir à une mélancolie moins âpre.

Et puis l'immensité du lieu a quelque chose en soi qui élève et qui pacifie. Le Colossée est la plus imposante, la plus vaste ruine non seulement de Piome, mais du monde occidental tout entier. Il est à l'Europe ce que les pyramides sont à l'Egypte , et les Israélites captifs travaillèrent au théâtre de Vespasien comme leurs ancêtres aux mausolées des Pharaons. Tant de solitude où il y eut tant d'hommes, tant de silence où il y eut tant de bruit , ce sont là de ces péripéties dont l'effet est puissant toujours sur les âmes intelligentes et méditatives; associée à de telles vicissitudes, la douleur humaine se recueille, et atteint par elles au calme stoïque.

Seul dans l'immense arène, Anselme promenait ses yeux autour de lui, et ne voyait partout que décombres et destruction : d'un côté le palais des Césars, de l'autre ce temple de Vénus qui touchait presqu'à l'amphithéâtre, et à la vue duquel les Vestales venaient respirer la vapeur sanglante du carnage. Les cyprès du Mont Célien noircissaient sur le ciel bleu comme les ifs d'un cimetière, et, guidé par la pyramide de Cestius, qui est le seuil du désert, par Saint-Paul, qui

LE GOLOSSEE. 33']

on est le temple, l'œil se perdait an loin dans les larges ondulations de la Campagne aride et désolée.

Venu du Forum ^ un carrosse s'arrêta à la porte occidentale du Colossée; une femme en deuil en descendit : elle entra seule dans l'enceinte. Lasse et troublée sans doute de l'agitation tumultueuse dont Rome était encore le théâtre , elle venait chercher la paix des tombeaux sacrés. C'est ainsi qu'on vit vm Jour d'hiver le vieux Michelange errer là, dans la neige, pour élever son âme à Dieu et au beau. L'inconnue traversa l'arène d'un pas lent et majestueux, puis revint s'asseoir au pied de la croix. On eût dit que, revêtue en ce jour douloureux d'une forme humaine, Rome venait pleurer au milieu des ruines la mort de tous ses martyrs. Si ce n'était pas la Niobé des nations, c'était bien une JNiobé comme elle, que cette femme isolée; elle avait à pleurer, elle aussi, bien des enfans, bien des martyrs : c'était la mère de Napoléon.

Frappé de cette apparition singulière, Anselme s'était levé; oubliant par respect la prudence, il se tenait devant elle, debout et découvert, au risque d'être aperçu. Il le fut par elle. Pénétrant la pensée du proscrit et devinant ses périls, elle lui sourit tristement, la mère proscrite du grand proscrit , et lui rendit du regard son salut muet. II. 22

7)38 LK GOLOSSÉE.

Anselme alors mit un genou en terre , et le poétique enfant du Midi se prosterna en silence devant la majesté du malheur.

Un bruit de chaînes et de voix rauques troubla ce touchant tête à tête; c'étaient les galériens du Pape qui revenaient à Fouvrage. Ils inondèrent l'arène en sifflant ; et le cliquetis des chaînes alla se mêler au chant des oiseaux. Un homme vêtu de noir s'approcha alors de la mère de douleur, et lui donna la main pour remonter dans son carrosse. Cet homme était un roi détrôné.

Resté seul avec les galériens, Anselme se déroba à leurs regards. Comme il rentrait sous le portique obscur qui lui servait de retraite, il vit venir à lui un moine ; il le prit pour le custode du Colossée : c'était le capucin calabrais.

Sa mission remplie au cloître de Saint-François, il était revenu au Forum pour y voir périr ses compagnons ; quoique protégé par son habit, il n'en avait pas moins cherché un refuge au Colossée, et, comme Anselme^ il y attendait le soir pour sortir plus sûrement de Rome et regagner Asture.

— « Qu'a dit le Grand-Pénitencier? lui demanda Anselme quand ils se furent joints.

— «Mon Dieu, a-t-il dit en prenant l'anneau » que je lui présentais en silence , faites que cette » coupe se détourne de moi!» Puis levant les

LE COLOSSÉE. 539

yeux au ciel, il a ajouté comme le Fils de l'Homme à Getlisémané : «Toutefois que votre volonté soit » faite, et non pas la mienne ! » Ensuite il m'a congédié , et s'est enfermé dans sa cellule. Eh bien ! Anselme , reprit le Calabrais après une pause et en croisant les mains sur sa poitrine avec un mélange de tristesse et d'ironie , croyez-vous encore qu'il y ait une justice? » —

Anselme allait répondre lorsqu'une procession entra dans le Colossée , conduite par un religieux. Hommes et femmes , et les galériens eux-mêmes, s'agenouillèrent en chantant des litanies au pied de la croix que venait de quitter la mère de Napoléon. La cérémonie des Stations commença; vint ensuite la predlca. Le moine monta sur un fût de colonne antique, et, le crucifix à la main, il fit l'apothéose des martyrs.

— « Hélas ! disait-il , combien ont rougi de leur » sang précieux cette poussière où nous venons » prier et pleurer! C'est ici même, dans cette arène «impie, qu'ils étaient déchirés par les chiens et » les bêtes féroces ; c'est ici qu'on les mettait en «croix comme le maître, et qu'on les allumait la » nuit en guise de flambeaux. Et comme ils étaient » tous des saints , et qu'on ne pouvait trouver en »eux aucun péché, savez-vous ce que fit pour les «perdre l'epipereur des Gentils? H mit le feu » à Rome de sa propre main , puis accusa les

7)c]0 1-1<: COLOSSÉE.

«chrétiens de cet abominable forfait; vêtu en «cocher, il présida en personne à leur snppli- »ce, comme il avait assisté du haut de son pa- »lais, en jouant de la lyre, à Tincendie de la » ville éternelle. Mais les décrets de Dieu étaient «écrits, mes frères, et les supplices n'ont pas » empêché la chute des idoles et le triomphe du » vrai Dieu ; et la croix règne sur le monde du » haut du Vatican , et l'Eglise est inébranlable , » elle est fondée éternellement sur le rocher des «siècles, et les portes de l'enfer ne prévaudront » point contre elle. Gloire aux martyrs ! Couron- »nés des célestes palmes, ils siègent maintenant » à la droite de Dieu , face à face avec ses anges. «Gloire à eux! Puisse leur sang racheter nos pé- «chés, et nous ouvrir les voies du ciel! 0 saints » martyrs , priez pour nous!» —

Et la foule agenouillée répétait d'une voix pénétrée : — «0 saints martyrs, priez pour nous!» —

— « Eh bien , mon père ! répondit alors Anselme au Calabrais , doutez-vous encore qu'il y ait une justice! » Et comme le capucin le regardait d'un œil de surprise. « Eh , quoi ! poursuivit-il, avez-vous donc, vous aussi, des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre, et cette scène est-elle pour vous sans enseignemens? Pour moi, elle me remplit d'espérance et de foi. Oui, mon père, il y a une justice.

LE COLOSSÉE. 34 l

Baptisez-la Dieu, providence, loi, force, destin, elle existe une sous tous ces noms ; la nier, c'est nier le soleil, c'est nier la vie. Ce que les Chrétiens étaient pour la Rome de JNéron, nous le sommes, nous, pour la Rome du Vatican. Ils abattaient les idoles , nous les abattons comme eux , et comme eux on nous flétrit du nom d'incendiaires, et Ton nous livre aux supplices. Mais, croyez-moi, outragés, calomniés par notre âge, l'avenir réparateur nous réhabilitera comme il les a réhabilités. INous sommes les précurseurs de la loi nouvelle, loi d'union, loide liberté. Comme le prophète du Jourdain, nous applanissons les sentiers du Rédempteur de l'Italie. Ilérode en vain nous décapite. Comme on dit aujourd'hui saint Jean-Baptiste, on dira quelque jour saint Marins, saint Azzo. Oui, mon père, il y a une justice parce qu'il y a un Dieu , parce qu'il y a une humanité. Mourir pour elle est le plus noble destin de l'homme. Il faut à toute vérité des martyrs; il est beau de l'être. C'est de toutes nos prérogatives la plus auguste. Voudriez-vous donc vous en dessaisir? Vous n'en avez pas le droit; vos actions démentent vos doutes; vous êtes un martyr vous-même; vous croyez. Et si nous sommes faibles encore, continua Anselme, si le nombre encore nous écrase, qu'on ne nous l'impute point à crime, le monde ne marche que par les minorités ; d'abord oppri-

v)/|2 LE COLOSSEK.

mées, puis triomphantes, elles devicînneiit à leur tour majorités. Ce temps n'est pas loin pour nous; et si le peuple ne s'émeut pas encore à nos combats, il s'émeut à nos malheurs. Ecoutez ce que j'ai vu. Passant un jour à Imola , je rencontrai sur le pont du Santerno une troupe de nos frères de Romagne enchaînés au pied de la statue de Rivarola. Les pâtres et les laboureurs arrivaient en foule pour les voir , et tous en arrivant près des victimes se découvraient en silence, et les contemplaient d'un œil attendri. Pour eux déjà les carbonari sont des martyrs. N'est-ce pas là des symptômes? Quand les sympathies du peuple sont pour une cause ^ son bras, croyez-moi, ne tarde pas à l'être , et c'est alors qu'elle triomphe comme les martyrs chrétiens ont triomphé.» —

Anselme s'arrêta et fit une pause , puis tout à coup se levant d'un air prophétique : — « Mon père, reprit-il en se tournant vers le Forum, regardez là, qu'y voyez-vous? des cadavres? du sang? J'y vois, moi, comme ici, des statues et des autels. J'y vois un prêtre en prière , et une multitude en larmes, agenouillée comme ici sur la poussière d'un tombeau î Heureux les morts qui l'habitent î » —

Cependant la cérémonie était terminée, la foule s'était relevée, et la procession allait sortir du Colossée : -= « Mon père , reprit Anselme, s'il est

LE COLOSSÉE. 545

beau do mourir pour la vérité , il est beau aussi de vivre pour elle jusqu'au dernier instant. Je vous donne rendez-vous à Asture; précédez-m'y. Le destin vous en applanit les voies. Ce prédicateur est un moine de Saint-Paul-hors-des-murs ; il retourne à son couvent : mêlez-vous dans la foule qui l'y accompagne , vous sortirez de Rome avec elle sans danger. De Saint-Paul , gagnez Ostie; là, prenez la grève, et suivez-la sans crainte de tour en tour jusqu'à celle du fidèle Oddo ; votre habit et votre barbe vous serviront de passe-port. Quant à moi , je suis trop connu pour m'aventurer de jour avec vous. Ma compagnie vous serait funeste, elle vous perdrait. Un devoir sacré d'ailleurs me réclame à Rome. Partez seul, je vous suivrai de près dans la tour hospitalière ; mais s'il m'est donné d'y retourner, je n'y arriverai pas seul : une femme m'accompagnera ; cette femme est ma fiancée, et nous aurons besoin du prêtre, mon père, avant d'affronter l'océan avec le carbonaro. Allez donc , et tandis que le sergent mettra à flots la parancelle de salut, érigez, vous, l'autel nuptial sur la plate-forme du donjon. » —

Le capucin prit congé d'Anselme. Il se glissa inaperçu dans l'arène, et prit rang dans la procession. Il descendit avec elle , en chantant des litanies, la rue Saint-Grégoire, traversa l'Aventin tout près de l'asyle du proscrit, et sortit de Rome

344 ^^ COLOSSKE.

par la porte Saint-Paul. Arrivé à la Basilique ^ il prit la route d'Ostie.

Quelque temps avant d'y arriver, il fut rejoint , près du tombeau de Socrate Astomachus, par une estafette qui venait de Rome bride abattue. Ils firent quelque temps route ensemble, mais le cavalier prit les devans; il portait au brick mouillé à Fembouchure du Tibre Tordre cacheté de partir sur-le-champ pour Asture.

Le Calabrais continua , seul et à pied, sa route vers Ostie, et suivit de là, par les marines de Laurente, Ardée et Porto-d'Anzo , l'itinéraire tracé par Anselme.

Pour Anselme , resté de nouveau en tête à tête avec les galériens, mais caché toujours à leurs yeux, il attendait que la nuit brisât sa chaîne et lui ouvrît la route de l'Aventin. Piendu à l'amour et à ses impatiences , il maudissait ce soleil inflexible qui ne voulait pas , ce soir-là , abdiquer l'empire des cieux. Enfin le roi du jour descendit du trône, déroulant après lui dans l'espace un voile d'or ; le front du Colossée s'embrasa de feux ardens, mais passagers; à l'or bientôt succéda la pourpre, à la pourpre l'azur, puis le gris vaporeux du crépuscule envahit tout. Les tourterelles et les chardonnerets se turent; une nuée du choucas s'abattit sur les ruines en poussant des cris farouches; les travailleurs quittèrent l'ouvrage;

LE COLOSSÉE. 345

et, traînant leurs lourdes chaînes sur le tombeau des martyrs, les galériens sortirent du cirque deux à deux sous le bâton des alguazils. Anselme resta seul encore une fois. Il faisait nuit.

Trompant les regards des sentinelles nocturnes qui défendent les ruines contre les bandits, il se glissa dans l'ombre des arcades inférieures , et gagna , sans être vu , les cyprès du mont Célien et l'église antique des deux martyrs Saints Jean et Paul qu'ils ombragent. De là , il se jeta à travers les vignes et les villas désertes , et atteignit, à la fiiveur des ténèbres, les solitudes de son Aventin.

Li: DESERT.

Effrayée tout le jour par le bruit du combat et par le silence plus terrible encore qui l'avait suivi, Loysa avait cru d'abord, aux premiers coups de fusil , que c'étaient des chasseurs ; mais l'attaque du Forum et le canon voisin du Palatin avaient détruit bientôt son erreur, et rendu dès lors impossible cette illusion rassurante.

Quatre heures, huit heures, douze heures se passèrent dans cette affreuse angoisse, et Anselme ne revenait pas. La prisonnière lui avait juré à son départ de l'attendre tout le jour et toute la nuit ; elle n'en fut pas moins mille fois au

moment de rompre son serment et sa chaîne pour s'envoler au Forum ou à la place du Peuple. La crainte de rencontrer son père la retint toujours et l'enchaîna a sa parole.

Le soir enfin était descendu sur TAventin, mais sans y ramener son amant. Les fantômes dont l'imagination terrifiée de la captive abandonnée peupla les premières ténèbres furent si épouvantables que sa nature succomba , elle s'évanouit. Anselme en rentrant la trouva sans connaissance.

Le son de sa voix la réveilla tout d'un coup ; elle se précipita dans ses bras avec une explosion long-temps comprimée de larmes et de sanglots.

— a Jésus l s'écria-t-elle en apercevant du sang sur ses habits ; qu'est-il donc arrivé ? D'où venezvous? Et Marius, où est-il ?

— ))I1 est mort, et bien d'autres avec lui! Le destin nous a dénié la consolation de le sauver.

— » Hélas ! hélas ! reprit la jeune fille tout en pleurs , faut-il nous revoir ainsi !

— » Trop heureux de nous revoir encore ! répondit Anselme d'une voix douloureuse. Dieu veuille que ce ne soit pas pour la dernière fois ! Tu disais vrai 5 mon enfant; les mauvais jours sont venus. Mais nous ne sommes pas ici pour éclater en plaintes et en regrets ; le temps presse , il faut l'employer mieux. Écoutez-moi , Loysa ^

et préparez votre courage ; c'est maintenant qu'il en faut, le coup va être rude. Je vous ai trompée, et je vous ai endormie jusqu'ici dans une sécurité menteuse. J'ai joué ma tête, je l'ai perdue, et la hache de la proscription est levée sur moi. 11 n'y a ni quartier à espérer , ni merci, car le jeu est à mort, et le gagneur implacable; il est sans entrailles comme le destin. Mais je ne ferai pas comme Satan, je n'entraînerai pas les anges avec moi, je tomberai seul. Non, non, continua-t-il d'une voix de plus en plus émue, non, je ne t'entraînerai pas dans ma chute. Il en est temps encore. Ces liens trop doux , hélas ! que le mensonge a noués, la vérité les rompt. Soyez libre, Loysa! Sois heureuse, mon enfant; cueille sur tes pas les fleurs dont ta vie est semée ; et quand la pieri^

sanglante du sépulcre

— «Que parlez-vous de sépulcre? interrompit la Romaine avec une terreur superstitieuse. Est-ce à notre âge que l'on prononce ces mots funestes? Êtes- vous centenaire pour mourir? Et croyez-vous que je veuille rester seule dans la vie? 0 mon Anselme! que voudrais-tu donc que j'y fisse sans toi? Mais quoi! vous ne rougissez pas de me venir parler à moi des fleurs d'une vie où vous ne seriez pas? Cette liberté que vous m'offrez si généreusement , vous l'ai-je demandée ? Vous ai-je rendu la vôtre pour m'oiiVir la mienne? Qui

VOUS a dit que je voulusse être libre? Je ne veux pas l'êlre; j'adore ma chaîne, et je maudirais la main qui l'oserait briser. L'esclavage , pour moi , c'est la liberté , c'est le bonheur ; et l'amour a si bien façonné ma tête à son joug, qu'il est pour moi doux et léger. Anselme , Ansel^ne ! n'est-ce donc pas assez de m'avoir méprisée au point de me taire vos périls, et de jouer seul votre vie, sans me repousser indignement, sans me chasser de votre cœur , comme la pauvre Agar fut chassée de la tente impitoyable du patriarche ! Vous n'en avez pas le droit : n'ai-je pas juré d'être à vous? n'avez-vous pas reçu mon serment? n'avez-vous pas juré, vous, d'être à moi? Avez-vous la mémoire si courte que vous ayez oublié l'autel de Sainte -Marie- Majeure, et qu'il ne vous souvienne plus du crucifix d'ambre que vous baisiez ce matin même en recevant ma foi et me donnant la vôtre? Le voici, poursuivit-elle en le tirant de son sein ; le voici humide encore de vos baisers ; juge et témoin accusateur, il vous défend de délier ce que Dieu a lié. Que si tout ceci n'est qu'une épreuve pour ma tendresse, vous vous donnez là un bien triste plaisir. Au nom du ciel , Anselme , soyez vous-même ; ou je vous ai horriblement méconnu , ou vous ne pousserez pas plus loin ces cruautés inutiles. Je ne vous rappelle pas à vos sermens; je vous rappelle à

Tamoiir, à nos doux projets, à nos longues soirées des Quatre-Fontaincs , aux tête à tête du pèlerin de Sainte-Maric-Majeurc. Anselme! ô mon Anselme ! seriez-vous comme tous les autres ? Ne sauriez-vous aimer qu'à demi? L'amour ne seraitil pour vous qu'un passe-temps , une distraction? Hélas ! pauvres femmes que nous sommes , il est tout pour nous , et nous ne sommes rien que par lui. Gloire, carrière, fortune, nous vous laissons tout, nous vous laissons l'empire du monde; nous ne vous demandons que votre amour, et vous me le refuseriez 1 Nous ne sommes jalouses ni de vos prospérités , ni de vos grandeurs ; nous le sommes de vos infortunes , et nous voulons notre part de vos adversités. Et si les mauvais jours sont venus, sont-ils donc pour moi si nouveaux? Croyez-vous que j'aie oublié si tôt le cloître de Sainte-Catherine et la prison d'où j'échappe à peine? L'orage ne gronde-t-il pas aussi sur ma tête? Ne suis-je pas toute meurtrie encore des violences de mon père? Il y aurait de la lâcheté à m'aban donner , et de la barbarie à me rejeter sous sa main de fer. Que ferais-je sans vous? où iraisje? N'êtes-vous pas mon asyle, mon refuge unique , mon ange gardien ? Unissons nos malheurs , Anselme , comme nous avons uni nos espérances et nos joies. Je ne vous demande ni vos secrets, ni vos projets; je ne demande qu'à partager tes

LE DÉSERT. 35 l

dangers, ta proscription; et s'il faut mourir, la mort avec toi perdra son horreur ; dans tes bras elle me sera douce. Parlez, ordonnez, je suis votre esclave, je suis votre Agar. Faut-il partir pour le désert, pour l'exil? Me voici. Partons; où vous serez je veux y être; le désert et l'exil seraient pour moi partout où vous ne seriez pas. » —

Ce torrent impétueux emporta toute idée de séparation ; Anselme ne répliqua qu'en pressant sur son cœur la tendre et courageuse fille, et il ne songea plus qu'aux moyens de regagner Asture avec elle. Une fois là, et mariés par le capucin calabrais, son projet était de chercher un refuge en Corse avec sa jeune épouse et les carbonari réunis dans la tour, si du moins le ciel y en avait ramené quelques uns. La distance est d'environ cinquante lieues, la saison était bonne. Anselme comptait faire la traversée sur la parancelle napolitaine, et attendre là, sur terre de France, la fin de l'orage, tout en se préparant à lui et aux siens les moyens de repasser en Italie.

La première difficulté était de sortir de Rome, dans un moment où les portes de la ville éternelle étaient si rigoureusement gardées par les inquisiteurs du palais Madame. Sous quel nom , sous quel travestissement échapper à leurs yeux? Une idée vint à Anselme.

— « Le prcnom de ton père? demanda-l-il à Loysa.

— » Laurent.

— » Nous sommes sauvés ! » —

A ces mots , il passa sans rien ajouter dans un cabinet voisin, espèce de vestiaire où la prudence du proscrit avait rassemblé et tenait en réserve divers déguisemens. îl en sortit quelque temps après , non plus en pèlerin comme naguère , mais en vieille femme. Sa métamorphose était si complète que Loysa recula de surprise, presque d'effroi. Elle ne lavait pas reconnu.

— « Yoici un cierge , lui dit la fausse duègue d'une voix contrefaite comme son visage, que nous irons brûler ensemble, au soleil levant, à Saint- Laurent-hors-des-murs , sur le tombeau du martyr. Ne faut-il pasbien que lasignorina aille, en fille reconnaissante , remercier le saint Patron du capitaine Orlandini de lui avoir sauvé la vie dans le combat d'hier?...

— » Et de l'avoir tirée elle-même , avant-hier , de ses griffes, ajouta Loysa. Soyez tranquille , ma bonne mère , ma gratitude est profonde , et mon oraison sera fervente. Et, de là?

— » De là , j'aurai l'honneur d'accompagner la signorina à une plus douce cérémonie. L'autel est dressé ; le prêtre attend. Partons. » —

La nuit avait marché vite, et le jour commen-

çait à poindre; on quitta l'Aventin. Appuyée sur le bras de sa duègne et le cierge à la main, la jeune fille s'achemina courageusement vers la porte Saint- Laurent ; elle passa même par Sainte-Marie-Majeure, afin de mieux jouer son rôle en ayant Tair de venir des Quatre-Fontaines.

— « La signorina se souvient-elle du pèlerin? demanda Anselme à voix basse , quand , déjà dorée du soleil 5 la basilique apparut à leurs yeux.

— » Chût! répondit Loysa, en appuyant son bras sur celui de la duègne; la Madone vous défend de parler. » —

Ils atteignirent la place et la traversèrent. Un groupe de femmes des Monts devisait à la fontaine qui est sous la colonne de Constantin; la noblesse de leur taille, la pureté sévère de leur profil antique, la forme artistique des vases qui leur servaient à puiser l'eau , l'éclat du temple et des colonnes, et par-dessus tout , l'obélisque égyptien immobile au milieu des acacias de l'Esquilin, donnaient à ce rassemblement matinal je ne sais quelle physionomie orientale et biblique. On eût dit le groupe des filles de Mésopotamie à la citerne de Nacor, et Poussin a dû peindre là sa Rebecca.

— « Tiens ! dirent les femmes , en apercevant Loysa; voilà la fille du capitaine Orlandini qui va brûler un cierge à Saint-Laurent.

— » C'est sans doute un vœu qu'elle aura fliit 11. 23

7)0l\ le djîsert.

au patron de son père. S'appelle-t-il pas Laurent? Quelle sainte fille! avant l'arrivée du capitaine, elle ne manquait pas un jour les vêpres.

— » Mais avec qui va-t-elle donc là? demanda une nouvelle voix ; ce n'est pas dame Véronique , sa respectable tante. C'est la première fois que l'on voit cette vieille par ici; elle n'est pas mise comme nous autres.

— » Ce sera, répliqua une autre, quelque duègne que le capitaine aura amenée à sa fille , de par là-bas où il est en garnison.

— » Sarà ! s'écrièrent les femmes ; mais elle a un drôle d'air tout de même.

— » A propos , que nous chantait donc hier la Tita, en revenant de Monte-Cavallo? iNe disait-elle pas que la signorina avait été enlevée par son amant, le seigneur Anselme? un beau jeune homme, ma foil...

— » Qu'on dit carbonaro?

— » A lions donc , carbonaro! comme si je ne l'avais pas vu entrer cent fois avec elle à Sainte- Marie-Majeure 1

— «Mille écus, mille écus de récompense , interrompit une voix de Stentor, partie de la rue de l'Orme; mille écus à quiconque apportera à monseigneur le Gouverneur de Home , des nouvelles d'Anselme, le carbonaro. » —

Loysa pâlit , chancela et s'appuya avec force sur

le bras d'Anselme pour ne pas tomber. Les fugitifs avaient passé la petite église de Saint-Antoine- Abbé, et, laissant derrière eux sur la place le r.issemblement de la fontaine et le Hérault de mort, ils étaient entrés déjà dans la rue champêtre qui mène à la porte Saint-Laurent. Ils doublèrent le pas,

— «Mille écus, mille écus de récompense !» — criait toujours le Hérault; et, traversant le groupe féminin, il alla droit à la basilique et y placarda la sanglante affiche.

La tête d'Anselme avait, en effet, été mise à prix par le palais Madame, et semblable avis était cloué à la porte de toutes les églises de Rome. Le crieur de Sainte-Marie-Majeure n'était autre que le Catalan , qui profitait de cette nouvelle bonne fortune pour explorer au bénéfice du Palais de Venise les divers quartiers de la ville sainte,

Anselme avait reconnu à la voix l'espion Marse, mais il ne l'avait pas été par lui; il ne le fut pas non plus par les argus de la porte. Ils se rangèrent au contraire, et se découvrirent devant l'intrépide dévote, et sans même remarquer la duègne , ils se signèrent à la vue du cierge libérateur. Le stratagème avait réussi; l'enceinte de Rome était franchie ; le désert appartenait aux amans , car le désert commence de tous côtés à la porte de la ville éternelle.

La basilique de Saint-Laurent, une des sept de Rome, n'est qu'à un demi-mille des murs. C'est un des plus anciens sanctuaires delà chrétienté. Au moyen âge, un Courtenay de France y fut couronné par le Pape, empereur de de Constantinople. Arrivée là,Loysa tomba à genoux sur le tombeau du martyr, et, comme elle l'avait promis, son oraison fut fervente. Après tant de saisissement, tant d'alarmes , elle avait besoin de donner cours à ses pleurs , et elle pleura plus encore qu'elle ne pria. ^ Saint-Laurent est du côté de Rome opposé à Asture; il fallait un grand circuit dans la Campagne pour aller reprendre, au-delà du fleuve Almo et de la voie Appia , le chemin de la tour hospitalière. Anselme pressa le départ, et, toujours travesti en duègne, il conduisit sa fiancée un mille encore sur l'ancienne route Collatine. Là, il coupa brusquemeut à droite, et se dirigea vers le midi à travers les aqueducs rompus , les temples écroulés et la poussière des voies désertes.

— « Recommande-nous à la divinité de ces lieux, dit-il à Loysa, en lui indiquant du doigt un petit édifice en ruines ; c'est le temple de la Fortunedes-Femmes , et c'est ici que Coriolan fut fléchi par les larmes de son épouse. Puissent les tiennes, ô mon enfant , désarmer aussi la Fortune ! » —

Laissant à gauche la prétendue vallée d'Egérie et ce magnifique sépulcre de Cécilia Métella que

LE DESERT. Ô'J'j

crénela le moyen âge, et qui domine aujourd'hui le désert comme une forteresse, ils traversèrent enfin l'Almo , et arrivèrent sur le champ de bataille de Bélisaire, à sept ou huit milles de Rome. Ils en avaient encore trente.

Tant de détours avaient dévoré bien des heures, la chaleur déjà était brûlante, et jointe à tant d'émotions, la fatigue d'une si longue marche à pied avait brisé les forces de Loysa. Un bouquet de pins s*élevait comme un oasis dans la plaine aride ; Anselme Ty fit reposer et s'assit près d'elle.

Creusées par les siècles, les Catacombes s'étendent jusque-là, plus loin encore, et banni du soleil, peut-être en ce moment le martyr florentin expirait-il sous les pieds des fugitifs. La basilique de Saint-Sébastien brillait à leurs yeux du côté de cette Rome qu'ils fuyaient , et la coupole de Saint- Pierre était là, immobile à l'horizon, pour leur rappeler leurs dangers.

— «Allons! s'écria tout à coup Loysa, en se levant; je ne suis plus lasse : l'amour me donne tant de force, que je marcherais tout le jour sans fatigue. » —

Anselme la fit rasseoir à l'ombre , et la quitta un instant. Il revint bientôt, vêtu des habits d'homme qu'il avait gardés sous sa longue jupe de vieille. Sa coiffe de dentelles avait été détrônée par une toque de velours aux trois couleurs de

vl58 LE DÉSERT.

ritalie. La fausse diiè^mc avait jeté sa dépouille dans un pâturage voisin , et en ramenait par la crinière une jument noire, fille encore indomptée du désert. L'oeil sanglant, la peau frémissante, elle labourait du pied la terre , et se cabrait à la voix humaine.

Anselme lui imposa un frein de bois assez grossièrement improvisé , il sauta sur son dos luisant , la dompta de ses genoux vigoureux ; et , prenant Loysa dans ses bras , la pressant sur son cœur, il lança la cavale écumante dans la plaine immense.

Elle galoppa plusieurs heures sous son double fardeau , sans s'arrêter et sans broncher. Emportée comme Mazzeppa , Loysa , d'abord effrayée puis rassurée , avait repris tout-à-fait courage , et flattait de sa main blanche le fougueux animal. Assise sur son cou musculeux comme sur un siège dont le bras d'Anselme formait le dossier ^ l'un des siens était passé autour de lui et l'enlaçait. L'impétuosité de la course avait dénoué sa chevelure ; mais au lieu de la renouer, elle la livrait au vent du désert, et se plaisait à la voir ondoyer à grands flots , mêlée à la noire crinière du coursier ; l'œil distrait, la pensée errante, elle se livrait en silence à l'indicible volupté de la vitesse; et la cavale ardente galoppait toujours à travers la plaine muette et solitaire.

Comme Loysa, Anselme était tombé dans la rêverie; mais sa rêverie n'était pas vague comme la sienne. On traversait alors, au pied du Mont- Albane, le berceau des Sicules, habitans primitifs de cette Sicile dont le bâtard à cette heure gémissait , mourait peut-être , au cloître trastévérin de Saint -François d'Assises. Ramené des lieux à l'homme, Anselme repassa dans sa mémoire toutes les scènes de ce noble et terrible drame dont l'ouverture avait été si brillante, le dénoument si tragique. Que d'illusions évanouies! d'espérances détruites ! que de grands cœurs massacrés ! Douleur et pitié 1 Et cette Rome, celte Italie si ardemment aimée , fallait-il donc les voir river au pilori sanglant de la tyrannie, quand leurs chaînes allaient tomber! Ces lugubres pensées chargeaient de nuages le front d'Anselme, et mouillaient ses yeux de pleurs.

— « Si ton ami t'est ravi par la mort , lui dit Loysa en passant amoureusement les deux bras autour de son cou , ne tereslé-je pas pour le remplacer et pour te consoler de son absence? Nous parlerons de lui sans cesse , nous baptiserons de son nom notre premier né; et si nous ne pouvons rendre la vie à son corps, nous réjouirons son âme par notre fidélité. *

— » Chère enfant! répondit Anselme apaisé par celte voix douce et tendre, tu ne sais pas, hélas!

loiit ce que je pleure et perds dans cette journée de malédiction! Tu ne sais pas, continua-t-il en la pressant dans ses bras, non, tu ne sais pas, ô ma Loysa , tout ce que tu épouses avec moi ! L'exil , l'infamie , l'échafaud

— » Eh ! n'ai-je donc pas entendu crier ta tête ? interrompit la fille d'Orlandini exaltée par le péril et par la fièvre de la vitesse ; crois-tu que l'échafaud me fasse peur , et que je n'y montasse pas avec toi sans pâlir et sans sourciller? N'es-tu pas mon époux ? Va , bien loin de me refroidir , tes dangers m'embrasent ; et je t'aime plus ainsi proscrit, fugitif, mis à prix, qu'heureux et paisible aux tête à tête énervans des Quatre-Fontaines. Rome nous est fermée? qu'importe? le monde est vaste , il est à nous. Conduis-moi où tu voudras ; rien ne m'effraie. Il n'est pas jusqu'aux tempêtes de l'Océan qui ne me sourient affrontées ensemble. L'exil le plus dur, le plus noir cachot, me seront doux partagés avec toi.) —

En prononçant ces énergiques paroles , les yeux de la Romaine étincelaient de flammes inaccoutumées , son teint brillait d'un éclat qu'il n'avait jamais eu, et la noire jument du désert dévorait l'espace.

— «J'étais né pour les champs, reprit Anselme en portant à ses lèvres la longue chevelure volante de sa maîtresse; j'étais né pour la retraite et pour

la paix du village; nous y eussions vécu si heureux! Ignorant le monde et ignoré de lui, nous aurions béni notre obscurité et enseveli nos jours avec joie dans la solitude ! Jouant au soleil sur rherbe des prés , et sous Tormeau touffu des vallées 5 nos petits enfans grandiraient sous nos yeux , et avec eux mon amour et ta beauté. Mais qu'importent les champs , ô ma douce amie ! la paix et le bonheur ne sont-ils pas où tu es ? ne les portes-tu pas partout avec toi?» —

Il se fit à ces mots une pause, un long silence d'ivresse et de volupté ; et, rafraîchis d'un vent né pour eux seuls, les fiancés du désert fendaient toujours la Campagne ardente.

— « Yoilà bien long-temps que nous galoppons, dit enfin Loysa d'une voix tremblante; n'arriverons-nous pas bientôt?

— » Avant quele soleil couchant dorât cette montagne bleue que tu vois se dresser comme une île au bout de la plaine, j'aurai reçu mon épouse à l'autel.

— » 11 y a donc une église où tu me conduis ? Est-elle aussi belle que notre Sainte-Marie-Majeure?

— » Elle est nue et vide; mais nous aurons pour cierges toutes les étoiles du ciel, et pour orgue l'Océan battu par tous les vents. Oui, poursuivit-il en pressant Loysa sur son cœur avec

une tendresse infinie, oui, quelques heures encore, et je recevrai mon épouse en mes bras, plus rien ne nous séparera. La vie du proscrit va changer, puisque tu l'aimes malgré tout, et que tu veux être à lui. Tu es mon ange de bénédiction , tes larmes ont fléchi le destin : le passé s efface, l'avenir s'enchante; je me sens renaître à une nouvelle vie. Si Dieu te demande un jour : Qu'as-tu fait sur terre? réponds-lui : Un heureux ! et tu seras portée au ciel en triomphe.» —

Ainsi l'amour tirait un rideau magique sur le sanglant passé du conspirateur, et jetait des fleurs sur son avenir d'exil et de proscription. Pressée étroitement par son ravisseur, et l'enlaçant de ses bras comme elle l'était des siens , son sein sur son sein, ses yeux sur ses yeux, Loysa se livrait en silence au charme irrésistible de cette fascination voluptueuse. Leurs lèvres se rencontrèrent dans cette muette étreinte, elles ne se quittèrent plus.

Et l'infatigable coursier galoppait toujours sous son amoureux fardeau. Tout à coup il se rejeta violemment en arrière en hennissant de douleur, et fit un bond si brusque, si impétueux , que les deux amans furent renversés. Sorti à l'improviste d'unhallier touffu, un buffle furieux s'était lancé sur la cavale, et lui avait percé le poitrail d'un coup de corne.

Anselme fut bientôt debout; la chute de Loysa était plus grave ; elle resta couchée sans mouvement sur la poussière du désert. Elle y resta long-temps.

Les fugitifs se trouvaient alors au-dessous des ruines de Corioles, sur les confins de la vaste métairie de Carocelle ; mais la moisson était terminée , et le champ cette fois était désert ; d*ailleurs c'était dimanche , et le peu de montagnards dispersés encore dans la Campagne étaient à la messe à Neptune ou à Porto d'Anzo. Depuis Rome les fugitifs n'avaient pas rencontré un visage humain 5 et ils avaient fait plus de vingt-cinq milles»

C'était l'heure du jour la plus chaude; la canicule était dévorante, et le soleil tombait à plomb sur le visage pâle, inanimé de la fille d'Orlandini; il n'y avait nul secours à espérer dans cette Thébaïde en feu; Anselme n'y trouva pas même une goutte d'eau : sources , ruisseaux , citernes , tout était desséché, et sa fiancée était là toujours à ses pieds plongée dans un évanouissement léthargique.

En vain promenait-il au loin dans l'espace un œil perçant et scrutateur, il ne voyait partout qu'une solitude embrasée : d'un côté une plaine jaune, aride, nue, sans fin; de l'autre, les marais Pomptins plus nus encore déployaient à perte de vue ces océans de verdure si rians, si frais, si perfides, qui invitent au sommeil et donnent la

mort. Le mont Albane , au nowl , nageait avec ses bois lointains et ses villas dans une atmosphère bleue et scintillante; et, seul sous ce ciel d'airain, Anselme rêvait de loin , comme Tantale , la délicieuse fraîcheur de ces forêts bercées au penchant des lacs d'Albane et de Némi.

Pris d'un découragement profond , il leva aux cieuxun œil sombre et farouche , leur demandant s'ils avaient donc décrété de laisser périr là, dans ce désert, tant de jeunesse, tant de beauté, et s'ils ne feraient pas pour elle un miracle comme pour le fils d'Agar. Mais nulle voix d'en haut ne répondit, nul ange n'apporta l'eau de vie aux lèvres d'Ismaël.

Anselme alors blasphéma , et de ces cieux inflexibles et muets ses yeux retombèrent sur les traits décolorés de Loysa. En vain avait-il rompu son corset, ouvert sa robe, arraché tous ces voiles qui lui pesaient, qui la pressaient; pas un souffle ne soulevait son sein de marbre, pas une brise n'agitait ses longs cheveux noirs. La vie manquait à ce beau corps , comme l'air à ce ciel pur et radieux.

A genoux à côté d'elle et la main sur son cœur, il retenait, pour en mieux surprendre le premier battement, son haleine et jusqu'au mouvement de ses yeux. Tout-à-coup il crut sentir sa main légèrement repoussée, et cette poitrine blanche

et immobile se souleva molle et gracieuse , comme un flot que la brise enfle. Dans son ravissement, Anselme enleva dans ses bras sa maîtresse ressuscitée, il colla ses lèvres aux siennes, et s'empara de ce premier soupir dans un baiser qui la ranima. Elle ouvrit ses grands yeux noirs et lui sourit. Elle n'était qu'étourdie par sa chute, elle n'était pas blessée.

L'ivresse d'Anselme fut troublée. Quand il chercha sa monture pour continuer son voyage , il la trouva morte à cent pas de lui. Un combat terrible s'était engagé dans le désert entre le buffle féroce et la jument déjà blessée; celle-ci avait succombé; la terre était toute labourée et sanglante autour du cadavre; le vainqueur était rentré dans ses halliers.

En vain Anselme chercha-t-il du regard quelque nouvelle armée de cavales à décimer , les pâturages comme les champs étaient déserts. Tous les troupeaux étaient aux montagnes. Sans dangers tant que le soleil brûle et neutralise les miasmes fiévreux, les Maremmes sont mortelles dès qu'il s'éteint , et il penchait déjà vers la mer. Asture était à plus de quinze milles encore , et la nuit, c'est-à-dire la mort allait surpendre et tuer les fugitifs.

Ils firent quelques milles à pied dans la métairie deCarocelle; mais, affaiblie par son évanouissement

et menacée d'un second, Loysa ne put soutenir la marche , et fut obligée de s'arrêter. Anselme alors la prit dans ses bras, et fit un mille encore chargé de son doux fardeau; mais la lassitude le prit comme elle, il tomba sous un pin, le même à l'ombre duquel avait expiré, trois jours avant, la jeune fille des montagnes, enterrée par les bannis sous les myrtes du Conca.

— «Quoil s'écria Anselme avec indignation, nous faudra-t-il donc mourir ici! Destin railleur, ne nous as-tu donc arrachés à tant de périls que pour nous amener dans ces solitudes empoisonnées , et nous livrer sans défense aux vents mortels qui les infectent! Echapper aux boulets du Forum , et mourir au désert de mal' aria ! Rage et dérision ! » —

Pour Loysa, elle avait dépensé toutes ses forces, toutes ses consolations ; elle n'avait plus de larmes, plus de paroles. Couchée en silence sous le pin funèbre, elle fixait sur son amant un œil éteint et résigné; la soif la consumait; et, quoique brûlant encore , le soleil baissait toujours.

— « Je ne suis qu'un lâche , reprit tout à toup Anselme, après une pause; je me laisse tyranniser par la matière. Nous allons voir qui sera le plus fort ici, de mon âme qui veut, ou de ce corps insolent qui résiste. Esclave, obéis? » —

Et, reprenant Loysa dans ses bras intrépides, il

allait se remettre en route, lorsqu'il vit poindre à l'horizon un cavalier.

C'était Nicolo qui revenait des montagnes à travers les marais Pomptins. Il avait appris à Cora les déplorables nouvelles de Rome, et regagnait tristement la tour. Dès qu'il aperçut Anselme , il mit son cheval au galop , et l'atteignit bientôt.

— «Vous êtes lange du désert , lui dit Anselme en lui serrant la main ; Dieu vous envoie pour sauver Ismaël et sa postérité. » —

Loysa fut placée sur le cheval du garde-forets ; Nicolo suivit à pied avec Anselme, et , sortant des fournaises de Carocelle, la petite caravane ne tarda pas à entrer dans les bois frais et touffus d'Asture.

Tout en cheminant , Nicolo raconta à Anselme qu'il avait, quelques heures auparavant, rencontré au milieu des marais Pomptins un homme en chemise qui fuyait comme un fantôme à travers la solitude.

Le fantôme était l'ambassadeur des Deux-Siciles, le duc de Télèse. L'émeute de la veille l'avait tellement ejffrayé , qu'il était parti pour Naples le soir même. Arrêté par les bandits qui avaient relevé les carabiniers sur la route , son excellence avait été dépouillée et laissée nue par eux au milieu du désert.

Non moins effrayée, mais plus heureuse, son excellence clandestine le marquis (livrée avait quitté Rome aussi; mais il en fut quitte, lui, pour la peur, et arriva à Forence sain et sauf. 11 regagna de là Turin.

L'abbé Savério, leur collègue au Consistoire, n'en fut pas quitte à si bon marché. Parti de Rome avant le Conclave pour aller intriguer à Modène , l'impatient jésuite fut pris en flagrant délit dans une Vente de carbonari. 11 eut beau dire qu'il avait l'oreille de son souverain , et qu'il travaillait pour lui, il n'en fut pas moins pendu le même jour et au même gibet qu'Azzo.

Ainsi la mort, par un de ses jeux pleins d'ironie et de fiel, avait réuni au même poteau d'infamie et jeté pêle-mêle au même tombeau ces deux conspirateurs qui n'avaient eu en commun que la patrie, et n'avaient pas sacrifié sur terre aux mêmes autels, n'avaient pas péri pour les mêmes dieux. Toute victime n'est pas martyr; et certes ce fut pour le fils intrigant d'Ignace un honneur dont il était peu digne, que de partager l'échafaud d'un tel homme. Mais ce qui honora l'un tacha l'autre et le déshonora. Le vulgaire s'y méprit; confondant dans sa pensée ce que ses yeux voyaient réuni, il accoupla deux noms antipathiques que l'infini séparait. Méconnu sur la terre d'erreur et d'illu-

sioïis , ailleurs sans doute Azzo fut vengé ; parties ensemble du même gibet, l'âme ignoble de l'égoïste intrigant et la grande âme du citoyen héroïque ne durent pas s'envoler à la même étoile.

îi. 2\

ImA noce et Z.ES FUNERAXXJ^ES.

Le capucin, lui, avait bravé la mal' aria et marché toute la nuit; il avait fait si grande diligence , qu'il était arrivé à Asture quelques heures après le lever du soleil. Fidèle aux instructions d'Anselme, il avait dressé, sur la plate-forme de la tour, un autel improvisé , dont la sacristie domestique du dévot Député avait fait les frais. Un crucifix d'ébène se détachait sur un simple drap blanc, et le ciboire d'argent étincelait au soleil. Tout ainsi disposé pour la cérémonie nuptiale , il avait attendu tout le jour les époux.

Le jour baissait; Anselme ne venait point.

— « Pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé malheur, disait le sergent , assis sur sa tour, seul avec le Calabrais, car, hélas! nul autre que le moine n'y avait cherché asyle. Mais quoi! poursuivait Oddo, sont-ils donc tous morts?

— » Tous! répondait le capucin d'une voix sombre.

— » Hélas ! reprenait le sergent , en se cachant la tête dans les deux mains; ils sont morts , et je n'y étais pas! 0 mes hôtes, mes bons cousins ! je n€ vous reverrai donc plus , jamais plus !

— » Jamais plus ! répétait la voix sépulcrale du Calabrais.

— » Eh quoi! mon père, ce Rémo si tendre et si doux, il est donc mort?

— » Mort !

— » Et Ponzio , et le Vénitien , l'un si brave, si énergique, l'autre si joyeux et si gai, morts aussi?

— » Aussi.

— » Et le Sicilien repentant, et le Lombard savant et convaincu , et le vieux Septime, et Côme , et Azzo, le juste Azzo, notre triste et grand ami, et notre enfant à tous , le gracieux Conradin , morts , tous morts ?

— » Tous morts !

— » Et vous les avez vus mourir?

— » Je les ai vus mourir.

— «Jeunesse, beauté, justice, et courage, et conviction, rien n*a donc pu les sauver! Pas un n*a échappé !

— » Pas un 1 » — répétait Técho lugubre du moine, et Oddo pleurait amèrement.

On entendit tout à coup , au pied de la tour, la voix du vieux Mattéo.

— » Ma fille 1 ma fille ! » — s'écriait-il en sanglottant. Ayant aperçu Loysa qui, en ce moment, sortait de la forêt avec Anselme et Nicolo, le triste vieillard s'était précipité au-devant d'elle , la prenant pour Isolina.

Car le malheureux père avait eu aussi son lot de douleur dans cette journée de désolation. Il avait perdu sa fille.

Arrachée par surprise des bras de Conradin, Isolina avait donné peu de foi au grossier mensonge de Septime et de Tipaldo; elle n'en avait pas moins attendu tout le jour avec assez de patience le retour de la chasse fabuleuse. Le soir ne ramena pas son amant, le lendemain ne le ramena pas davantage; et l'inquiétude, l'épouvante, l'avaient chassée de la tour dès le matin du samedi. Elle s'en était échappée dès l'aurore , et avait fait retentir les bois muets du nom de Conradin; mais Conradin n'avait pas répondu; il expirait alors sur la place du Peuple.

Lasse, éperdue, elle était revenue tomber de

lassitude et de désespoir au bord de la mer entre Asture et Neptune. Couchée sur le sable, elle inondait de larmes et de baisers les Heures du Saint d'Arona, otage de mort et d^amour ; elle avait été aperçue dans cet état par le Barbaresque qui épiait depuis si long-temps cette fleur du désert pour l'arracher. Le hardi pirate avait tenté un coup plein d'audace; se jetant, lui cinquième, dans un canot , il avait gagné la côte à force de rames sous le feu même des tours , et enlevé la jeune fille dans ses bras. Le ravisseur avait regagné son bord avant d'avoir été aperçu; en vain les canons tonnèrent, les boulets volèrent; la voile s'enfla, le léger vaisseau bondit , et le vent , son complice , emporta la vierge d'Europe à l'encan des voluptés africaines.

Les gardes-côtes avaient, par humanité, trompé le vieux Mattéo. Il croyait sa fille égarée dans les bois , et c'est ainsi qu'il avait pris Loysa pour elle. Quand il eut reconnu son erreur, il éclata en anathémes contre Anselme.

— « C'est toi , excommunié, lui cria-t-il ; c'est toi qui m'as damné 1 car je suis damné , damné ' et les peines éternelles commencent pour moi dès ici-bas. Dieu m'a puni de mon coupable silence. Oui! c'est pour toi, maudit, que j'ai perdu ma fille et mon âme. 0 mon Isolina , où es-tu , où es-tu ? pourquoi ne réponds-tu pas à ton vieux père? Si tu es déjà au ciel, prie, oh! prie pour

lui , car ils m'ont fermé le ciel , les impies ! ils m'ont damné. Ils m'entraînent avec eux dans l'étang de feu et de soufre. » — Épuisé par tant d'efforts, le vieillard tomba évanoui sur le sable.

Un tel accueil épouvanta Loysa ; portée plutôt que soutenue par Anselme, elle arriva pâle et tremblante sur la plate-forte de la tour : — « Voici, lui dit-il, en la déposant au pied de l'autel, voici le temple où tu vas sacrifier à la fortune du proscrit ta virginale couronne pour ceindre avec lui le bandeau d'épines. » —

Le soleil était couché; le crépuscule et le silence régnaient sur les flots. L'archipel de Ponza n'était plus visible ; un vent frais des montagnes apportait aux mers le parfum des bois.

En sentinelle sur les deux grèves de Neptune et de Paola, les deux soldats carbonari protégeaient la pompe nuptiale de leur chef, comme ils avaient protégé naguère la pompe funèbre de Grimaldi. Nicolo était comme eux à son poste ; les deux autres étaient consignés.

Quant au Député, il était pénétré d'horreur; un crucifix et un ciboire aux mains des carbonari étaient pour lui une épouvantable profanation ; il ne s'y était prêté que par peur et par faiblesse. 11 lui semblait voir des diables tenir le sabbat dans une église , et jouer avec les vases sacrés.

Revenu de son évanouissement, il se verrouilla ^ il se barricada dans sa chambre, et murmura toute la nuit des exorcismes. Il mourut quelques jours plus tard de douleur, d'épouvante, dedésespoir, appelant toujours sa fille et criant qu'il était damné.

Prêtre, autel, époux , tout était prêt pour la cérémonie, et la robe brune du capucin, sa barbe noire, sa figure morne, ajoutaient à l'austérité de cette fête austère.

— « Gomme vous êtes mon hôte , dit Anselme au sergent, en lui tendant la main, soyez mon témoin. Vous serez ensuite ,^ d'ici en Corse, notre pilote à tous.

Oddo se découvrit, mais il ne répondît pas; son émotion lui ôtait la Voix.

Loysa était silencieuse. Une appréhension vague et nouvelle à son âme de vierge l'intimidait. De subites rougeurs allumaient son front , puis la pâleur l'éteignait, et son regard immobile ne quittait pas les flots.

Elevée dans les naïves croyances, elle croyait sans réticences et sans figures. L'hostie pour elle était bien \c Sauveur en chair et en os , et le Sauveur, c'était Dieu; la voix du prêtre était la voix du ciel; à lui seul appartenait de légitimer la tendresse; en dehors du sacrement, il n'y avait que crime et péché. Ainsi la solennité nuptiale

376 lA NOCE ET LES FUNÉRAILLES.

se paraît, à ses yeux croyans, du double prestige de l'amour et de la religion.

La foi d'Anselme était moins simple , elle était plus raisonneuse, plus disputante; ces formes matérielles, ces pompes extérieures, il les méprisait dans son cœur ; la sanction du prêtre n'était pour lui qu'un acte de discipline humaine, de décence sociale; il s'y résignait plus qu'il ne s'y soumettait, et sa résignation était la condescendance du •fort vis-à-vis du faible; sa raison superbe ne se pliait à ce sacrifice que pour complaire à sa maîtresse, et pouvoir dire en la présentant au monde : Ceci est ma femme, non ma concubine.

Il n'en mettait pas moins , dans son amour, de la piété, car il y a piété partout où il y a amour ; l'un, sans l'autre, n'existe point. Et de même qu'Anselme n'avait pas besoin du succès ni des prestiges de la victoire pour garder sa foi, dans l'exil, à la justice et à l'Italie, il n'avait pas besoin non plus de ce vain appareil de prêtre et d'autel pour rendre un culte en son âme à l'amour et à la fidélité.

L'épouse était en prière au pied de l'autel. Attendri par la pensée des périls et des épreuves auxquelles il condamnait sa jeunesse, le proscrit abaissa sur elle un œil plein d'amour et de larmes.

— «Chère enfant, lui dit-il, nos noces sont bien mornes, n'est-ce pas? Ce n'est pas là, sans doute, ce que tu avais rêvé dans tes songes de quinze ans. Net'avais-je pas dit , poursuivit-il avec un sourire plus triste encore que ses pleurs , que l'église était nue et vide? Mais voici l'orgue qui ouvre la symphonie et les cierges qui s'allument.» —

Et en effet la vague gazouillait, d'une voix douce et plaintive, au pied du donjon; et une étoile , Yénus peut-être , brillait sur les crêtes déjà plus sombres de la mystérieuse montagne de Circé.

Seul témoin de Thyménée du désert , Oddo pleurait. Le moine attendait que Loysa edt fini sa prière. Enfin la cérémonie commença. Le fiancé s'agenouilla près de la fiancée, il prit sa main dans la sienne, et ils recurent le sacrement à la clarté des étoiles.

— « Faites, ô Dieu, dit Anselme eu embrassant Loysa, faites qu'elle ne s'en repente jamais! » —

Un rire satanique lui répondit; se retournant brusquement, les époux se trouvèrent face à face avec le capitaine Orlandini et vingt carabines.

— « Je sais le sort qui m'attend , s'écria le capucin de Calabre; mais les prêtres ne m'auront pas vivant.) — En disant cela il se jeta du pied de

O-jS LA NOCE ET LES FUNÉRAILLES.

Faiitel dans la mer. Ouverts pour h recevoir, les abîmes se refermèrent sur lui, et l'Océan fut son tombeau.

Le rieur infernal était Angélo , le forçat libéré : consigné dans la tour par le sergent pendant la cérémonie, il avait vu à travers la fenêtre des casques et des carabines briller au crépuscule sur les marines solitaires de Paola. Etaient-ce des troupes qui venaient assiéger la tour, ou bien passaient-elles là par hasard , c'est ce qu'il ne savait pas. Mais , dans un cas comme dans l'autre , l'occasion lui avait paru bonne de gagner ses galons de sergent. Il s'était glissé doucement à la porte, en avait tiré sans bruit les verroux, et s'était mis en campagne. Mais pour être hors de la tour il n'était pas libre, puisque les bois et les grèves étaient gardés. Rendu à ses vieilles habitudes d'assassin, le galérien avait pris sur le champ son parti; afin que la sentinelle en faction du côté de Paola ne pût l'arrêter ni jeter l'alarme, il l'avait assailli par derrière et assommé sur la place d'un coup de crosse à la tête; après ce noble exploit, il avait volé au devant d'Orlandini qui arrivait en ce moment de Terracine avec ses carabiniers , et il lui avait servi de guide jusqu'au pied de l'autel nuptial. La surprise avait été complète; et non moins favorisé de la fortune que son digne patron, le Gouverneur de Rome, le capitaine

lA NOCE ET LES FUNÉRAILLES. O79

prenait du même coup la tour, sa'fille, le pèlerin de Sainte-Marie-Majeure , et le carbonaro du Forum.

— a Je vous arrête au nom du Saint Père , s'écria-t-il; le premier qui bouge est mort.» —

Oddo s'approcha de lui.

— « Capitaine, lui dit-il , vous êtes carabinier , je suis artilleur; je ne suis ni de votre corps , ni de votre arme , et vous n'êtes point mon chef. Veuillez, s'il vous plaît, me montrer vos ordres.

— » Mes ordres ! répondit Orlandini avec un rire atroce; ahl ahl tu veux voir mes ordres? Ecoute donc bien ; les voici : Carabiniers , ce sergent est un carbonaro , il a trahi le Saint Père et déshonoré l'armée. Qu'on le fusille par derrière!» —

Oddo fut entraîné par six hommes jusqu'au bord du Conca , au lieu même où avait brûlé le bûcher deGrimaldi ; là ils s'arrêtèrent, et une décharge de carabines annonça que l'ordre sanglant était exécuté.

— « A nous deux maintenant, reprit Orlandini en s'adn ssant à Anselme déjà saisi par les carabiniers; ne suis-je pas prophète? Ne t'avais-je pas dit à Sainte-Marie-Majeure que je t'escorterais moi-même au gibet?

— » Arrêtez ! s'écria tout à coup Loysa en s'élan( ant sur les créneaux de la forteresse ; si vous l'emmenez , je rejoins le capucin, je me précipite.

38o LA NOCE ET LES FUNÉRAILLES.

— » Allez toujours , mon capitaine, dit Angélo; elles disent toutes la même chose. N ai-je pas vu çà, moi, quand on a pris le fameux bandit Garbarone? La belle Grazzia , sa maîtresse — soit dit, mon capitaine, sans vous offenser — menaçait aussi de se tuer si on arrêtait son amant ; on Ta arrêté, et elle vit encore.

— » Angélo , Angélo ! interrompit son camarade Salvator d'une voix effrayée , tu joues là un bien triste rôle. Ne crains-tu donc pas le sort du pauvre Chéco, brûlé sur la montagne?

— » Va-t-en, lâche imbécile ! répondit le forçat, et d'un coup de pied il jeta le trembleur au bas de l'escalier. » —

Cependant Loysa n'avait pas quitté son créneau, ni les carabiniers leur proie ; mais sa menace les tenait en respect. La vue de son père lui avait rendu toute son énergie, et sa résolution était prise là comme à Sainte-Catherine. L'embarras d'Orlandini était grand , car il y allait de ses épaulettes de colonel. Il menaça à son tour, il jura, blasphéma , mais en vain ; attentive au moindre geste, Loysa ne répondait que par ces quatre mots : Si vous l'emmenez , je me précipite.

Anselme alors intervint. Jusque-là il s'était tu. Qu'avait-il à dire? Ecrasé par le nombre, il se résignait en silence à la mort. Mais il ne se résignait pas à celle de sa jeune et héroïque épouse; ne

LA NOCE ET LES FUNÉRAILLES. v38 1

pouvant voler dans ses bras pour rejoindre avec elle le capucin et mourir tous ensemble au sein des flots, il se mit à genoux, les mains jointes, au milieu de la plate-forme , dans l'attitude d'un suppliant; mais au premier mot qu'il voulut hasarder pour la conjurer de vivre, elle lui ferma la bouche.

— « Crois-tu, lui dit-elle fièrement , que je veuille d'un salut qui n'assurerait pas le tien, et d'une vie que tu ne devrais point partager ? Ne suis-je pas ton épouse? N'es-tu pas mon époux? Le ciel n'a-t-il pas reçu nos sermons? Ne vient-il pas de bénir notre union ?

— » Yotre union! interrompit le capitaine exaspéré; votre union! Vous osez nommer cela un sacrement! C'est un sacrilège, et l'abominable prêtre qui s'est prêté à un6 telle profanation s'est senti lui-même si coupable, qu'il a prévenu par un nouveau crime les cliâtimens du Saint-Ofïice. S'il a échappé à l'ergastulum de Cornéto, il n'échappera pas à l'enfer. Mais enfin, continua-t-il en faisant un pas vers Loysa , te plaira-t-il de descendre de ce créneau, ou s'il faut que je t'en aille arracher de force?

— «N'approchez point. Un pas de plus, vous êtes parricide. Ecoutez, mon père, je ne prétends nullement vous rappeler Sainte-Catherine ni les Quatre-Fontainos ; mais vous savez bien que je ne

fais pas de vaines menaces. Ce que je dis, je Texécute, vous ne le l'igorez pas. Je vous répète que si vous ne voulez pas être parricide, et vous présenter au jugement dernier teint du sang de votre propre fdle , vous devez relâcher mon époux et le laisser fuir: vous me garderez si vous voulez; mais lui, je sais le sort qui l'attend; n'ai-je pas, ce matin même, entendu mettre à prix sa noble tête ? Je sais aussi bien que vous ce que cela signifie : si vous l'emmenez, il est perdu pour moi, et je n'ai plus qu'à mourir. Ainsi, mon père, n'espérez pas me tromper.

— » IN'avez-vous point de pitié! s'écria tout à coup Anselme en tournant de la fille au père toutes ses supplications. Je ne vous prie pas pour moi ; mais c'est elle , c'est votre enfant qu'il faut sauver. S'il faut pour cela m'humilier devant vou's, me voici à vos pieds. Qu'exigez-vous de plus? IN 'est-ce pas une victoire assez belle que d'avoir à vos genoux le pèlerin de Sainte-Marie- Majeure? Au nom du ciel, au nom de tous vos saints, préservez-la d'elle-même; arrachez-la de cet affreux créneau. Yous voyez bien qu'elle va tomber , qu'elle va périr. Sauvez-la donc 1 sauvezlal» —

Il fut là encore interrompu par Loysa.

— « Et tu crois donc que si les prières pouvaient le toucher , je ne t'en aurais pas épargné

l'humiliation? Tu crois que je n'aurais pas moimême usé sous mes genoux la plate-forme de cett(î tour de malédiction? Va, ne prie plus, Anselme; je le connais mieux que toi : tes supplications se brisent contre un roc. Relève-toi ; ne prie plus. Autant vaudrait, vois-tu, dire au Tibre de s'arrêter, et au Vésuve : Eteins-toil II n'a point d'entrailles. C'est la peur qui le touche, ce ne sont pas les larmes. Mais, mon père, songez -y, conlinua-t-elle en se tournant vers le capitaine ; il ne s'agit plus de moi, il ne s'agit plus de lui, il s'agit de votre salut éternel; car vous êtes un parricide, et vous aurez à rendre compte à Dieu de ma mort si votre inflexibilité me force à prendre la route du capucin.

— » Il te sied vraiment de parler de Dieu , à toi , fille rebelle , qui te révoltes contre ton père , comme Absalon. Dieu te punira comme lui.

— «Allez toujours, mon capitaine, ne cessait de lui murmurera l'oreille le galérien; elle ne se tuera pas plus que la belle Grazzia. Je vous en réponds, » —

Un coup de canon partit de la mer; c'était le brick qui arrivait d'Ostie. Il avait aperçu de loin une embarcation clandestine qui fuyait la côte ; l'ayant hêlée sans qu'elle répondît, il avait tiré dessus et l'avait coulée bas. C'était la parancelle. Une fois la tour au pouvoir des carabiniers, et tout espoir

584 l'A NOCE ET LES FUNÉRAILLES.

étant perdu , le soldat de garde vers Neptune s'était glissé sous le pont où elle était amarrée, et avait gagné le large ; il fut coulé à fond avec elle.

Nicolo fut plus heureux : quoique dénoncé par Angélo, il échappa; pour éviter le bagne il prit le bois, c'est-à-dire qu'il entra dans une comitive de l'Apennin , et se fit bandit.

Cependant il fallait prendre un parti. Les carabiniers murmuraient déjà, et la présence du brick avait rallumé la vulgaire ambition d'Orlandini. Jaloux de terminer à lui seul une entreprise si noblement commencée , afin de mieux gagner ses épaulettes de colonel, il donna, plus peut-être pour éprouver sa fille et l'effrayer, que pour être obéi sur-le-champ, il donna Tordre bref et précis d'emmener Anselme ; il la somma elle-même militairement de descendre de son créneau, et s'élança vers elle pour l'y contraindre. Il arriva trop tard; elle avait suivi le moine. La mer jalouse engloutit dans son sein la vierge épouse, et se refermant en grondant sur ce trésor perdu pour la terre, l'abîme renvoya au père dénaturé un cri de malédiction.

C'en était trop pour le proscrit; resté à genoux sur la plate-forme, il tomba le front sur la pierre, et resta mort aux pieds des soldats , comme le Dante aux pieds de Françoise de Rimini,

LA NOCE Er LES FUNÉRAILLES. 585

Il revint à la vie au lever du soleil, sur la route d'Ardée. Il se trouva garrotté sur le dos d'un cheval et entouré de cavaliers. Orlandini marchait en tête. Laissant sa fille au sein des mers et la tour d'Asture sous la garde d'Angélo, nommé servent, et de quelques carabiniers détachés de sa troupe , il conduisait à Rome son prisonnier.

La cavalcade fit halte à Ardée , pour laisser rafraîchir les chevaux. Accablé de fatigue, muet de douleur, lepoux de Loysa était couché sur la prairie qui sert de place à la ville de Danaé , au lieu même où quelques semaines auparavant il s*était assis avec Marins. Que d'espérances alors , et maintenant !

Dévoré de chaleur et de soif, il ne demandait rien, il n'eût rien obtenu ; un vieillard s*approcha malgré la brutalité des gardes, et, soutenu d'un prêtre, il tendit au prisonnier un verre d'eau que le prêtre fut obligé de lui porter lui-même aux lèvres, car ses deux bras étaient enchaînés. Le vieillard était ce moribond qu'Anselme avait arraché vivant de l'hypogée ténébreux ; le prêtre , celui auquel il l'avait confié en repartant pour Asture. Le moribond ressuscité avait reconnu son libérateur; Anselme le remercia du regard, et le vieillard se retira en fondant en larmes.

La caravane repartit. Comme elle traversait le pont de Numicus, Orlandini avisa un homme II. 25

7)S6 LA NOCE ET JJIS FLMiRAILLES.

qui gravissait devant eux la colline opposée. Il détacha à sa poursuite deux carabiniers qui revinrent sans l'avoir atteint. 11 s'était perdu dans les bois.

Le fugitif était Septime. Réveillé, par l'instinct de sa propre conservation, de la longue léthargie où la mort de Conradin l'avait plongé, le vieux Sarde avait coupé une boucle de cheveux à la tête blonde du bel enfant ; il avait serré sur son cœuT ce triste et doux trophée; et, laissant son fils adoptifà Sainte- Cécile sous la garde des Trastévérines , il avait repris seul la route d'Asture. Il n'y était arrivé que pour y voir entrer Orlaudini; mais caché par la nuit, il avait rebroussé chemin sans avoir été aperçu. A peine avait-il fait un mille du côté de Neptune, qu'un obstacle l'avait fait trébucher dans sa fuite ; il crut que c'était un porc-épic, c'était le livre d'Heures de Conradin qne le vent avait fait voler de la grève où l'avait laissé tomber ïsolina, dans les bois où fuyait le père adoptif de son amant. Septime s'empara de la sainte relique, cacha dans son sein ce nouveau trophée , et , seule victime échappée au sacrifice , le soldat sexagénaire avait repris seul à travers ces solitudes hérissées de tant de périls le chemin de l'exil.

La cavalcade du désert avait atteint le Tibre par Camposelva, Lavinie, les champs Laurentins, Tellènes, toutes ces st)litudes silencieuses, peu-

LA .\<)(;k i;r i.iis i-uM':kaili,i:s. 7)^-

plées de tant d'invisibles prestiges et tant de Ibis traversées par Anselme aux jours éteints de Tesj)érance. Les instructions d'Orlandini portaient que les prisonniers d'Asturc devaient être conduits à Rome par le Tibre afin de prévenir toute tentative d'enlèvement. Une galère pontificale les attendait à l'embouchure de l'Eau Férentine. Anselme y fut embarqué sous bonne escorte ; et, remorquée par les chevaux, la galère entra de bon nc^ heure au Trastévéré dans le port de Rive-Grande, grande rive en effet illustrée par Coclès, Clélie et Scévola, aux siècles géans de la République.

Le faubourg du Janicule était désert, et la population trastévérine toute entière à Sainte-Cécile pour les obsèques de Conradin. Exposé sur le tombeau même de la Sainte toute la journée du dimanche , le martyr adolescent devait être enseveli, par une grâce singulière, dans la chapelle même où la vierge mélodieuse reçut , elle aussi , le martyre dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté.

Les restes de Marins avaient été moins heureux. Déposés par les Trastévérins à Saint-Jean- Décollé, ils en avaient été arrachés violemment dès le soir. Informée par l'ignoble et brutal confesseur du condamné, qu'il avait refusé, l'impie, de baiser son crucifix de buis , et que par conséquent il était mort en état complet de réprobation.

?yS8> LA NOCE ET LES FUNÉRAILLES.

la Confrairie des suppliciés avait refusé son ministère au philosophe du Janicule; repoussant sa dépouille avec horreur comme indigne de reposer en terre sainte , elle l'avait fait jeter au pied du Muro-Torto , cimetière ou plutôt voirie des impénitens, entre la porte du Peuple et la villa Borghèse. La terreur qui régnait dans Rome n'empêcha pas de trouver , le lendemain matin , la tombe du carbonaro jonchée de lys et d'immortelles.

Mais un acte si féroce de barbarie monacale perdit Taddée. Cet acharnement de prêtres sur un cadavre l'exaspéra ; il alla dans sa rage jusqu'à maudire l'autel et ses ministres. Il le paya cher. Convaincu par le Saint-Office de blasphème public au premier degré , il fut condamné aux galères perpétuelles, et le dictateur du Trastévéré alla mourir au bagne de Cività-Vecchia.

Le jour venu d'ensevelir Conradin , les Trastévérines , ses ardentes protectrices , avaient envoyé une députation au cloître de Saint-François , suppliant le cardinal de Pétralie de vouloir bien condescendre, pour l'amour d'elles, à officier en personne aux funérailles du jeune inconnu, leur protégé. — C'est le fils adoptif du faubourg, lui dirent-tîlles , et le Grand-Pénitentier est le père du

LA N.CE ET LES FUNERAILLES. SSg

faubourg. Comment refuserait-il de prier pour le plus pur et le plus beau de ses enfans? —

Anéanti par la restitution muette, éloquente de son mystérieux anneau , le Sicilien sortit une seconde fois de la tombe où il était plus qu'à demi descendu , et consentit à payer au monde ce dernier tribut.

Dès l'aube du lundi, l'église de Sain te -Cécile était en deuil. Beau dans la mort comme dans la vie , Conradin reposait , le visage découvert , au pied du maître-autel d'albâtre et d'agathe où la Sainte repose. Sa chevelure blonde et pendante ondoyait sur les marbres sacrés; seize cierges — il avait autant d'années — brûlaient autour du cercueil. Le cardinal monta en chaire , pâle , livide, déjà saisi du froid de la tombe. Il parla, le moribond, de la jeunesse, de l'espérance, de l'éternité ; et ce fut un spectacle à la fois triste et touchant que cette oraison funèbre de l'adolescent inconnu par le prince de l'Eglise septuagénaire. Tous deux fils de l'Italie , entraînés tous deux à Rome par la même idée , le vieux bâtard de Sicile et le jeune orphelin d'Arona mouraient, sinon du même âge, du même coup. La multitude était en larmes ; mais voyant là l'un dans la pourpre, l'autre dans le linceul, quel œil eût pu soupçonner entre le vieillard et l'enfant une si intime conformité d'espérance et d'infortune?

r)Ç)0 LA iNOCK I;T IJ'S l'IINERAILLiiS.

Le 1)1 uit d'une cavalcade troubla la céréniouie, et du haut de sa chaire, le cardinal vit passer devant l'église un homme enchaîné. Du port de Rive-Grande, Orlandini traînait son prisonnier au château Saint-Ange. Le galop des chevaux se perdit avi loin dans la solitaire Longare, et, un instant distraite par le bruit , la pensée de l'auditoire revint à Conradin.

Le prédicateur n'y revint pas ; il avait reconnu Anselme. Resté muet dans sa chaire, il garda un long et morne silence. Tout à coup, son œil terne et son front livide s'allumèrent d'un feu surnaturel ; faisant sur lui-même un puissant effort, le moine étendit les deux bras sur la foule prosternée , et il s'écria avec le crucifié du Calvaire :

— «Jérusalem ! Jérusalem ! toi, qui tues tes prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés , combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfans, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes , et tu ne l'as pas voulu l » —

A ces mots, il retomba dans sa chaire évanoui.

Comme on plongeait Anselme dans le cachot quitté la veille par Marins , le Grand-Pénitencier fut reporté mourant dans sa cellule. 11 y languit plusieurs jours ; un devoir l'attachait encore à la vie. Il s'attendait au supplice d'Anselme, et il en épiait l'heure afin d'user du droit des Vestales, et

de se jeter entre le martyr et l'échafaud. Cette consolation lui fut déniée. Le palais Madame avait assez de l'émeute de Marins sans en affronter une seconde. Condamné à mort, Anselme fut exécuté dans son cachot.

Ce dernier fil rompu , rien ne retenait plus à la terre le bâtard de Sicile ; il retomba sur son lit de douleur, sur son lit de mort, et descendit dans la tombe après tous les autres. Quand tous y furent couchés, il s'y coucha lui-même en silence, et sa grande âme, inconnue du monde, emporta dans l'éternité le secret de son génie et de ses douleurs.

Un mois s'était écoulé depuis la tragédie du Forum. Les mille bouches du Vatican en hurlaient encore de joie; Naples et Turin faisaient écho. La consternation régnait dans les Ventes; on y avait reçu à la fois et les dépêches clandestines d'Anselme et la nouvelle publique de sa défaite ; cette lamentable nouvelle ajournait tout. C'était une plaie saignante au carbonarisme italien; et, ne pouvant songer à se remettre à l'œuvre avant d'avoir cicatrisé ses blessures, il attendait sa guérison et y travaillait dans le silence du désespoir , mais du désespoir qui ne se résigne pas.

Un soir du mois de juillet, après une journée brûlante , une légère barque sortit du port d'Arona sur le lac Majeur.

Le soleil était couché mais le crépuscule clair encore; surgissant du milieu des citronniers et des cyprès, la gigantesque statue de Saint Charles Borromée se dressait dans l'espace et se dessinait inerte et sombre sur les mouvantes nuées d'un couchant d'or. A L'autre rive, ondulaient les coteaux enchantés de Varèse tout brillans de chapelles, de tours, de villas, et dominés parle sanctuaire aérien de la Madone-du-Mont. Ispra, Belgirate, Palanza, Lisance, tous les villages , les couvens, les châteaux, semés sur les bords, suspendus aux flancs des collines, se miraient dan s les eaux bleues et tranquilles , et , couronnées d'orangers en fleurs, de myrthes, de grenadiers, les îles Borromées y siégeaient en reines. Les glaciers roses de Bellinzone et du Valais fermaient au nord l'ho-' rizon.

Bercée sur les flots avec mollesse, la barque glissait en paix. Elle n'avait qu'un rameur, et à la poupe était assise une femme blonde, vêtue de noir, belle, gracieuse, jeune encore, mais pâle et fatiguée par les pleurs. Arrivée au milieu du lac , elle tira de son sein un portrait qu'elle couvrit de baisers. Cette femme en deuil était la mère de Conradin, et, dernière ébauche de Rémo,

ce portrait — qui ne s'en souvient avec larmes? — sortait du donjon d'Asture. Confié là à Marins, et déposé par lui à Bologne en des mains sûres, il était parvenu à la veuve d'Arona par des voies mystérieuses. Sans autre nouvelle du jeune proscrit, et le croyant toujours en Corse, elle s'exilait chaque soir de la terre de servitude, et cherchait le tranquille désert du lac pour verser en liberté sur son Benjamin des pleurs dont la tyrannie jalouse lui faisait un crime.

Ses larmes coulaient sans bruit ; le jour baissait; et, venu aussi d'Arona, un esquif monté d'un homme seul fendit tout à coup les vagues. Il eut bientôt atteint la mère de Conradin. Arrivé près d'elle, l'inconnu sauta de l'esquif dans la barque ; il s'agenouilla à ses pieds, il prit sa main, la baisa en silence; et tirant un livre de son manteau, il le lui présenta sans parler.

C'étaient les Heures du saint Lombard dont le colosse de bronze contemplait , du haut des collines en fleurs, cette scène muette et douloureuse. Une boucle de cheveux blonds tachés de sang pendait au volume héréditaire.

La triste mère comprit; elle leva sur Septime — car c'était lui — ses beaux yeux bleus noyés de larmes, et tomba dans ses bras sans connaissance.

— «Fuvez! » — s'écria derrière lui la voix du

rameur, et tournant les yeux vers la terre, le J)anni vit galopper sur la rive sarde une troupe de carabiniers royaux. Ils l'aperçurent, descendirent de cheval, et, sautant dans une embarcation, ils se mirent à sa poursuite.

Septime pressa sur son cœur la mère de son fils d^adoption; il baisa une dernière fois ses mains glacées, il la déposa doucement dans la barque, et, rentré à la hâte dans son esquif, il gagna la côte lombarde à force de rames. Là du moins les sbires piémontais ne pouvaient le; poursuivre. Ils ne l'atteignirent pas, mais ils se vengèrent de la fuite du carbonaro sur la veuve évanouie. Elle fut traînée dans la citadelle de Novare, pour avoir entretenu de coupables intelligences avec les ennemis de l'Etat.

Débarqué au fond d'un petit golfe désert, Septime se jeta seul, et par des sentiers de traverse, dans les vallées lombardes de Gavirate et de Cassano. Il marcha toute la soirée, toute la nuit; au soleil levant il franchit la Trésa, et, avec elle, la frontière libre des républiques suisses.

Il était sauvé.

Désormais en sûreté, il gravit à pas lents le Mont-Cendre ; arrivé au faîte, il s'arrêta ; il se retourna vers l'Italie étendue à ses pieds , comme une esclave enchaînée; il salua d'un long, d'un dernier regard cette terre inondée du sang de tous

ses frères , et, se prenant à pleurer, il se demanda, le guerrier sexagénaire, pourquoi, lui, le plus vieux de tous, il survivait seul; si ce n'était pas là quelque ironie amère du destin, ou si, anneau providentiel d'une chaîne invisible et consolante , il ne serait point destiné peut-être à unir à la génération des martyrs la génération des vengeurs. L'avenir lui répondra.

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