II
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voix résolue qui ne soufllrait pas de réplique , il a beau être mon père, il a perdu tous ses droits en en abusant, il ne m'est plus rien. Je me suis mise en révolte ouverte, et j'y persiste. Tout Rome sera pour moi, car tout Rome a été indigné déjà de l'aventure de Sainte-Catherine. D'ailleurs, me blâmât-on, que m'importe le blâme de l'univers, si j'ai ton approbation; et tu m'approuves, toi, puisque je suis ici. Mais cela ne suffît pas, il faut user de la liberté et se préparer à tout; je veux mettre entre mon père et moi l'irrévocable. Je suis à vous, Anselme, je veux être à toi dès demain. Tu me quittes au point du jour, je ne m'y oppose pas; le devoir qui te réclame est saint; mais j'y mets une condition sans laquelle tu ne sortiras d'ici qu'en passant sur mon corps. La voici : c'est de ne revenir qu'avec un prêtre qui nous unisse. Une fois mariés , mon père dira ce qu'il voudra. Ce que le ministre de Dieu a lié sur la terre est lié dans le ciel. T'y engages-tu?
— ))Oui, si » — Si je reviens, allait dire le
conspirateur ; mais il s'arrêta tout court ; il eut voulu d'ailleurs continuer sa phrase, que Loysa m ne l'eût pas laissé finir. ^
— » Point de si, interrompit-elle vivement; je n'en accepte point. Et, tirant son crucifix d'ambre de son sein : jure lâ-dessus, continua-t-elle , mais jure sans condition , comme j'ai juré, moi, d'être
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à toi ; il doit t'en souvenir, c'était aux Quatrc- Fontaines, le soir même où j'écrivis à Ravenne. Depuis, je ne l'ai plus quitté; il m'a consolé dans ma captivité. Yeux-tu jurer?» —
Anselme jura sur le crucifix, et baisa l'heureuse image sortie tiède et embaumée du sein de la jeune fille. Loysa l'y remit, et sa voix , désarmée, repassa tout d'un coup de la résolution à la tendresse.
— a C'est à présent, dit-elle, ô mon Anselme, que je suis ta fiancée , que tu es mon fiancé. Que les heures fuient maintenant, qu'elles volent ; la cloche peut sonner sans me briser le cœur; elle annonce l'heure fortunée de notre union» » —
Cinq heures sonnèrent.
— ff Qu*elles se traînent lentement! dit-elle, après avoir compté un à un les cinq coups. Cette nuit ne veut donc pas finir? le jour ne naîtra jamais.» —
En disant ces mots , elle se leva brusquement , et alla regarder le ciel par l'étroite fenêtre de la chaumière. Tout était sombre : elle revint s'asseoir désappointée.
— « Mais qu'avez-vous donc ? demanda-t-elle à Anselme, resté immobile au pied, de son siège. Comme vous êtes pâle !» —
Une affreuse tempête s'était levée au sein du conspirateur. Cette longue nuit d'amour, tant de paroles passionnées , d'émotions tendres , tant de caresses données , reçues , toutes ces pensées d'hy-
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lîien el de possession, avaient embrasé son san^^ italien. Et songeant que sa maîtresse était là, sous son toit , dans ses bras; que le désert et la nuit les couvraient de leur mystère; qu'il régnait sur elle, qu'elle était à lui, qu'elle l'adorait, qu'elle ne lui résisterait pas, et qu'il était là comme Tantale, qu'il fallait la quitter, ne revenir à elle qu'en passant sous l'échafaud de Marins, sous le sien , qu'il pouvait périr sous l'un ou sur l'autre , et qu'il mourrait sans avoir goûté ces voluptés ineffables, si long- temps attendues et que le destin lui envoyait lui-même, il fut pris d'un tel accès de rage, qu'il insulta dans son cœur jusqu'à la vertu.
Il fixait sur Loysa des regards qui la troublaient et la forçaient à baisser les yeux ; il dévorait d'un œil ardent ses chastes beautés, et prêt à tout , il maudissait cette infâme société toute verminée de prêtres et de princes qui se jetait là , spectre cadavéreux , entre sa maîtresse et lui. Son àme est tendre, amollie; elle aspire au repos, au doux-rien faire des champs, et la guerre civile l'arrache à la volupté; elle le traîne sur la place publique; et quand il veut essuyer jusqu'à la dernière les larmes de la captive , il faut qu'il aille verser le sang !
Toutes ses convictions le quittèrent, tous ses scepticismes revinrent; mille étranges fantômes lui apparurent; il revit jusqu'à la vision Mamer-
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tine, et, renégat de la Répulilique Ausonienne , assailli de toutes les tentations les plus inouïes, il eut jusqu'à l'inconcevable idée, non pas de vendre ses amis, une telle infamie ne pouvait lui traverser la tète, même en rêve, même en cauchemar, mais de les abandonner, mais de déserter la conspiration, mais de fuira l'instant Rome, et de s'aller ensevelir avec sa maîtresse dans les coupables délices de quelque lâche et lointain Tibur. Dans cet état, il ne répondit que par un silence farouche à la question de Loysa.
— « Anselme, répéla-t-elle d'une voix timide, parlez-moi donc; vous m'effrayez ; qu'avez-vous ?
— » J'ai l'enfer dans l'âme , s'écria- t-il , en s'élançant sur ses pieds comme un frénétique; j'ai l'horreur des prêtres , la haine du dieu qui pouvait créer une terre de félicité , et l'a frappée de malédiction. Anathéme ! anathême l 11 n'y a de vrai que l'amour , l'amour seul est bon ; patrie , vertu, liberté, tout le reste n'est que délire et démence. Je t'aime , tu es à moi, tu le seras , dut la République ne jamais renaître! dût Rome s'engloutir, papale , sous les sept collines î » —
Il prononça ces blasphèmes avec une sauvage ivresse ; et, saisissant la jeune îille dans ses bras, il l'enleva de terre , il l'étreignit avec fureur , et trouvant ses lèvres, il allait y imprimer un de ces acres baisers qui brûlent, qui domptent.....
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tout à coup, il détourna la tète, abandonna Loysa déjà vaincue, et la repoussant sur son siège, il se précipita vers la fenêtre , il s'y cramponna des deux mains comme pour se retenir malgré lui.
Les étoiles brillaient au firmament d'un éclat tranquille et doux ; la brise nocturne était fraîche ; un rossignol chantait dans les Thermes voisins de Caracalla, un molosse aboyait bien loin dans quelque vigne isolée du vallon d'Égérie; Saint-Jean-de-Latran fermait l'horizon , et l'obélisque égyptien se dressait dans l'ombre, raide, immobile, gigantesque comme une divinité de l'Orient.
Anselme se livra long-temps en silence à ces paisibles harmonies de la nuit, s'efForçant à rasseoir son âme orageuse et à rentrer dans son repos. Le calme de la nature passait peu à peu d'elle à lui ; son sang se rafraîchissait par degrés, la tempête était domptée. Il fut tiré de sa muette contemplation par la voix de Loysa.
— « Anselme , lui dit-elle , en s'approchant de lui et passant un bras timide autour de son cou , je suis à vous, je suis votre esclave, faites de moi tout ce que vous voudrez ; mais, au nom du ciel , parlez-moi ; ne vous obstinez pas dans ce farouche silence. Il m'effraie plus que tous vos blasphèmes.
— » Chère enfant , répondit-il , en l'appuyant
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sur son cœur, je ne suis pas digne de loi; je suis un misérable; tu étais sous ma garde, et j'ai manqué à l'hospitalité; c'est une action infâme; il n'est pas un bandit de Calabre , pas un Bédouin d'Afrique, qui n'en rougît. Je me suis déshonoré, et tu as le droit de me mépriser ; mais sois mon Egérie; inspire-moi la vertu.
— «Anselme, répliqua Loysa, vous m'avez horriblement effrayée; mais je vous pardonne de tout mon cœur, puisque vous m'avez répondu et que vous avez rompu enfin cet atroce silence qui me désespérait. * —
La crise passée et l'orage apaisé, Anselme était calme et sûr de lui; fortifié par sa victoire, il triomphait d'un assaut trop furieux pour en craindre désormais d'autre. Il retint sur son cœur la jeune fille , il déposa sur son front un baiser pudique, repentant, et fondit en larmes. Elle mêla SCS pleurs aux siens , et l'oubli fut conclu, scellé.
Six heures de nuit sonnèrent.
— « Plus qu'une, reprit l'ami de Marius; employons-la dignement. » —
L'œil fixé sur les étoiles dont l'éclat déjà pâlissait, l'âme ouverte aux brises parfumées des nuits, les deux amans s'enivraient ensemble de ces voluptés chastes; leurs deux vies se confondaient en une ; mais quelqu'intimit«é qui régnât entre eux , le carbonaro fut fidèle : il garda au fond de son
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cœur tous les mystères de cette grande journée. Une telle confidence d'ailleurs était-elle à faire ? N cùt-ce pas été une cruauté inutile? L'attente de Loysa n'en aurait été que plus affreuse; elle n'apprendrait que trop tôt la vérité.
Plus l'heure avançait, plus Anselme était calme : tel est le privilège des âmes fortes , que l'approche du danger, au lieu de les troubler, les apaise. Il eût été impossible à Loysa, il l'eût été à l'oeil de finquisitcur le plus pénétrant, de deviner dans Roméo , Procida. Un instant dépossédée par la volupté, l'Italie avait ressaisi tous ses droits et détrôné à son tour l'usurpatrice.
Bien des étoiles avaient disparu; les plus vives étaient pâles; le ciel, déjà moins sombre, blanchissait du côté des monts d'Albane, les rossignols se taisaient, la cloche argentine des Camaldules de Saint-Grégoire sonna matines; l'aube pointait.
— « Yoici l'heure ! » — dit Anselme d'une voix résolue; et, donnant à Loysa ses instructions pour la journée, il la baisa au front une dernière fois; il dévora une larme prête à couler, étouffa un soupir de regret, un murmure, et sortit d'un pas ferme pour aller fonder svir l'échafaud de Marins la République Ausonienne.
Restée seule et résignée , Loysa le suivit quelque temps de l'œil dans toute la candeur de son
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ignorance; elle le vit monter la colline, vers la petite église de Sainte-Prisque, puis elle ne le vit plus.
Anselme passa à l'antique bois sacré des Furies, afin de se recommander aux mânes du dernier des Gracques , comme le Croisé partant pour la Terre-Sainte se mettait sous la garde de son patron. Descendu de là au Yélabre, il côtoya le Palatin en songeant au bâtard de Sicile , et à sa fièvre d'attente et d'angoisse. Enfin il déboucha sur le Forum, en face de Saint-Laurent-à-Miranda.
Comme il passait le seviil de la maison mystérieuse , sept heures sonnaient au Capitole. Il faisait jour.
Z.ES MARTVRS.
L'échafaud de Marius était dressé dès le matin sous l'obélisque de la place du Peuple, au lieu même où sept cents ans plus tôt s'éleva le bûcher d'Arnaud de Brescia , ce grand et austère disciple d'Abailard, coupable, lui aussi, du crime de liberté. Connaissant l'amour des Trastévérins pour le condamné, et craignant, sans pourtant la soupçonner, tant le secret avait été bien gardé , quelqu'entreprise des carbonari , le palais Madame avait usé de précautions inouïes. Renforcée des carabiniers retirés la veille des marais Pomptins , ^ toute la garnison de Rome était sur pied; l'écha-
faud même était flanqué de deux canons braqués, mèche allumée ; l'un contre la rue de Ripet te, par où devaient arriver de leur faubourg les Trastévérins ; l'autre contre la rue du Babouin qui mène à la place d'Espagne, et par là à ce non moins redoutable quartier des Monts qui , tout ennemi qu'il est du Trastévéré, avait pactisé ce jour-là et fait alliance avec lui contre les sbires et le bargel.
Distrait par son devoir de la vaine recherche de sa fille , et honoré de la confiance du Gouverneur de Rome , le capitaine Orlandini était là à sa place; il avait un commandement sur le lieu du supplice. Quelle fête pour lui! Voir briser sous la massue du bourreau la tête d'un carbonaro ! d'un ami d'Anselme ! Que n'était-ce lui !
Cependant le peuple envahissait la place , et son attitude hostile justifiait assez les terreurs du palais Madame. Le Trastévéré vint en masse ; il déboucha de Ripette comme un torrent; à sa tête marchait Taddée revêtu de sa culotte rouge ; on sait ce que cela signifiait. Les armées étaient en présence et se mesuraient de l'œil avant d'en venir aux mains. Les carbonari étaient répandus parmi les groupes afin d'attiser par leurs paroles les passions vindicatives de la multitude; plusieurs bannis d'Asture — du nombre étaient Conradin, rendu à son sexe, et Septimc qui ne le quittait ya-
mais — selaieiil joints aux carbonari romains, <*t tous attendaient le signal qui devait appeler (*hacun à son poste. Ce signal était l'engagement des troupes avec le peuple.
Anselme, lui, s'était contenté d'une rapide reconnaissance, et s'était retiré avec ses principaux auxiliaires dans la maison du Forum, quartier-général de l'insurrection.
Là aussi on attendait le signal de la mêlée.
Le lieu du supplice n'était pas seulement inondé de peuple et de troupes, la place d'Espagne, vrai square britannique, y avait fait irruption. Que vient chercher à Rome John Bull? Des spectacles. Or l'exécution d'un carbonaro romain sous l'obélisque d'Héliopolis est un spectacle qui en vaut bien d'autres; celui-là du moins ne coûte rien. Et puis la massolata est un mets de haut goût bien propre à réveiller les sens blasés des fashionables d'Almak , et à chatouiller agréablement le grossier palais des boutiquiers de la Cité; leurs combats de coqs et leurs boxeurs ne sont que des enfantillages auprès de cet épouvantable supplice. La main frémit à en retracer les détails, tant ils sont affreux , mais ils sont instructifs , et donnent à connaître la civilisation du Vatican au siècle dix-neuvième.
Voici comment s'exécute, aux yeux de la foule=. cet effroyable carnage.
LES MAllTYRS. 5^85
Le patient est à genoux sur l'échafaud. Le bourreau s'approche par derrière, un coutelas entre les dents et une massue à la main; avec la massue il frappe la victime aux tempes , avec le coutelas il lui coupe la gorge comme à un mouton. Cela fait, il lui abat les deux bras , puis les deux jambes; et, tout dégoûtant de sang, hisse aux crocs du charnier ces lambeaux palpitans de chair humaine. Voilà, ô Jésus! homme de douceur et d'amour, voilà comme ils entendent la charité dans la métropole de ton grand Vicaire l
Telle est la tragédie atroce où l'ami d'Anselme devait jouer le premier rôle. La place d'Espagne composait à elle seule le parterre , car le peuple et les troupes étaient là, non comme spectateurs, mais comme acteurs ; un Anglais même avait escaladé la scène encore sèche et vide, et, les bras croisés, nonchalamment appuyé contre les poteaux rouges , il contemplait tranquillement la foule du haut de ce belvédère sanglant, autel réprouvé du sacrifice humain dont le carbonaro était l'holocauste.
Cette espièglerie britannique eut pu plaire aux bords de la Tamise, elle déplut aux bords du Tibre. La tribu du Janicule surtout trouva mauvais qu'on la prît ainsi elle-même pour point de mire.
— « Qu'a cet insolent, dit Taddée de mauvaise
humeur, à nous toiser du haut en bas commcî autant de bêtes rares dans une ménagerie?
— » Maître, repondit le jardinier Spada, c'est justement ce que je pensais , et je me disais à moimême que j'irais de bien grand cœur lui tailler les basques. » —
Tagliare le falde, ou plutôt lefarde^ suivant l'âpre dialecte romanesque , est la menace du peuple de Rome aux gens comme il faut qui font les superbes. C'est une leçon d'humilité qu'il entend leur donner : portant, lui, la veste ronde , il rappelle par-là à l'égalité quiconque porte l'habit long, et se fait de ses basques un titre de suzeraineté pour traiter la jaquette en vassale.
— «Que dites-vous là, canaille? s'écria le Breton en sautant de l'échafaud sur le pavé ; faut-il que je vienne vous enseigner le respect que vous devez aux étrangers qui veulent bien vous apporter du pain et vous empêcher de mourir de famine? » — Et sans attendre la réplique , il apostropha le vieux maçon d'un coup de cravache au travers du visage.
La riposte fut prompte. L'Anglais n'avait pas retiré le bras qu'il tomba raide mort; le jardinier Spada l'avait frappé au cœur d'un coup de couteau. Tous les Trastévérins applaudirent, et maître Taddée serra la main de son vengeur en signe de remerciement.
Les sbires s'émurent ; ils hasardèrent une tentative d'arrestation ; mais entouré et protégé par les fils du Janicule , le meurtrier se retira en bon ordre, ou plutôt fut porté par eux en triomphe jusques sur les degrés de l'église voisine de Sainte- Marie-du-Peuple. Bien que les églises aient perdu leur antique droit d'asile, le porche d'un temple est toujours à Rome un lieu saint d'où l'on n'arrache personne sans de longues formalités ; on eut beau mettre des sentinelles au bas de l'escalier, Tordre d'arrestation n'était pas signé que le coupable s'était évadé, à l'aide de ses amis du faubourg. Les sentinelles avaient vu sa retraite sans pouvoir l'empêcher. L'ordre arriva trop tard.
— « Ma foi! disaient les hommes avec admiration, voilà un fameux coup de couteau!
— «Pauvret! disaient les femmes. » — Et l'exclamation charitable s'appliquait, suivant l'usage, non pas au mort, mais au meurtrier.
— )^ C'était un hérétique , disaient les prêtres, dispensés, par ce fait, de toute pitié.
— » Et puis, disait tout le monde, il l'a bien voulu. Ces Anglais font les insolens dans notre sainte ville! Tant pis pour eux. 11 devait bien savoir que ceux du Trastévéré sont des gens terribles !
— »i5i vivis Romœ^ Romano vlvlto more! ajoutaient les beaux parleurs qui savaient le latin; si tu vis à Home, vis comme à Rome.» — Et au mi-
tiSS LES MARTYRS.
Heu de tout cela l'Anf^lais n'inspira guère de commisération qu'aux hôteliers de la place d'Espagne.
Cet épisode fit prendra) patience à la multitude et la chauffa davantage encore. Les carbonari n'eurent pas besoin d'intervenir; leur éloquence devenait inutile, elle était dépassée. La police avait eu le dessous dans cette escarmouche, et cette victoire préliminaire avait enhardi le peuple mieux que ne l'aurait pu faire la plus chaude philippique des Démosthènes de l'Ordre.
A demi démoralisée par ce premier échec , la force armée était sur ses gardes, et ne contemplait pas sans inquiétude maître Taddée et cette culotte rouge et flamboyante qui brillait au soleil comme un feu sinistre au milieu des groupes noirs et menaçans. Le moment approchait ; la cloche du supplice sonnait déjà; les canonniers étaient à leurs pièces , les ïrastévérins à leurs couteaux , et la brèche était faite au pavé sur divers points de la place afin d'avoir au moins sous la main des boulets de pierre à opposer aux boulets de fer.
Cependant le cortège de mort était en route. Sorti du château Saint- Ange comme il y était entré , c'est-à-dire calme et fier, le condamné marchait à pied au milieu d'une armée de sbires commandés par le bargel, et renforcés d'une nombreuse escorte de carabiniers. Il avait les bras
garrottés derrière le dos ; mais son pas était ferme, et il portait la tête haute. A sa gauche marchait le bourreau, à sa droite un prêtre.
Stupide et grossier , le prêtre ne comprenait rien à ce qu'il y a de touchant et de saint dans ce dernier ministère de l'homme de Dieu auprès d^ l'homme que la société retranche ; comme le bourreau il faisait son métier. 11 n'était préoccupé que d'une idée, c'était de faire matériellement baiser au condamné le sale crucifix de buis qu'il brandissait. Il croyait son salut attaché à cet acte visible; et pour le lui faire accomplir, il le lui appliquait de force sur les lèvres , murmurant à son oreille d'innombrables avé, redites fastidieuses et vides, dont le bourdonnement somnifère obsédait le Prométhée enchaîné du Janicule.
— «Mon père, lui dit-il enfin, vous me fatiguez sans me convaincre. Au lieu d'adoucir mes derniers momens , vous les aggravez par l'ennui. Veuillez, je vous prie, me laisser mourir en paix. » —
Cette supplique souleva les passions vulgaires du prêtre; il oublia son caractère sacré, et, là pour bénir, il s'emporta jusqu'à la malédiction.
— «Ya, répondit-il au Trastévérin, comme son collègue de Naples avait répondu naguère au martyr Morelli sur l'écliafaud ; va , pécheur impénitent, éternellement damné, va à Satan et à ses anges.» —