I. — ARDÉK
t Qnei est) demanda Marius , ce château féodal qui se dretsa là^bas «ur la colline? A voir sa masse vaporeuse ondofer dans tes brames du mafia, on dirait an de ces géants de TArioste qui de loin de* fiaient les preux errants.
— Ce géant de pierre debout dans le désert , répondit Anselme, c'est la ville de Danaé, la ville de Tomos. Jadis métropole d*nn royaume, elle n'est plas aujourd'hui qu'un fief des Gesarini. Comme déjà au temps de Virgile, elle n'a plus que son nom. Nous allons la voir de près , car nous y devons faire ra«* fraîchir nos chevaux. Le mien est tout baigné d'écume, et la tour d'Asture est encore bien loin, t
Anselme, en parlant ainsi, flattait de la main le petit cheval bai qu'il montait; l'intelligent animal redressa brusquement sa iète courbée par la fatigue , et reprit l'allure rapide qu'il avait quittée ; les denx cavaliers, enveloppés dans leurs manteaux , et trottant côte à côte dans les prés humides , réveillaient en passant les troupeaux couchés aa pAturage. Le tintement clair des sonnettes troublait alors le silence
du crépuscule , pour s'aller confondre avec les premiers chants de Falouette matinale, perdue bien haut dans la nue , et les derniers soupirs de* rossignols nocturnes cachés dans les lauriers et les mjfrtes d'un ancien bois sacré d'Apollon.
Partis de Rome, les voyageurs avaient marché toute la nuit, et, comme Nysus et Euryale, de classique mémoire, traversé dans l'ombre et par des sentiers couverts ces champs laurentins dont î'Énéide nous a tant parlé. Théâtre des voluptés romaines , après l'avoir été des combats du pieux Ënée et de la république naissante , ce fut comme un autre Baïa , tant les villas s'y multiplièrent. Aujourd'hui plus de villas , plus de délices ; comme à Baïa , la nature semble s'être vengée de la mollesse des pères, en infligeant la fièvre aux enfants. Ce n'est plus qu'un désert , et sur ce désert règne la mort.
Sortis du bois d'Apollon , et entrés dans les vastes prairies de Gamposelva , consacrées jadis à Vénus et aujourd'hui à la mal'aria, les cavaliers se. trouvaient alors au-dessous de cette Lavinie des rois latins qui, moins heureuse qu'Ardée , a perdu jusqu'à son nom r^yal , et n'a plus , dans la bouche du pâtre , que celui d'un hameau vulgaire, Pratica. Le Riotorto passé, ils s'enfoncèrent dans un bois fourré qui leur ferma soudain l'horizon , et leur déroba la plaine et le ciel. Les ténèbres étaient là profondes et pleines d'embûches ; les buffles, hôtes farouches des bois romains, se dressaient à chaque pas devant eux comme des ombres , et fuyaient eu mugissant à travers les hal-
ARDKE. H
liera. Frappés de terreur par ces apparitions brusques et retentissantes , les chevaux se cabraient ou bronchaient contre les racines et les porcs-épics dont les noirs sentiera étaient partout hérissés. Les voyageurs , silencieux et tout imprégnés de la rosée nocturne , mirent leur montures au pas , attentifs à ne pas se heurter eux-mêmes contre les branches en saillie.
Il fallait un intérêt bien mystérieux et bien puissant pour les avoir jetés à pareille heure dans ces déserts semés de tant de pièges. Préoccupés de leur propre sûreté et sans doute de plus hautes pensées , séparés souveilt par la nuit et le lieu « ils cheminèrent assez longtemps en silence , et ne se rapprochèrent que lorsque , le bois et le ciel s'éclaircissant, Taurore rendit par degrés visibles les périls que la double obscurité de la forêt et du crépuscule leur avait dérobés.
Alora , comme pour faii'e diversion à leurs propres préoccupations et à leurs dangers , Anselme et Marins s'entretinrent des fables de cçtte mythologie si riante et si fraîche sur son doux théâtre et sous les cienx qui l'inspirèrent, si maussade et si pédantesque sur les bases de l'école et sons des cieux sans poésie et sans éclat. Ils se surprenaient à parler , comme d'une aventure de la veille , de cette Danaé vaincue dans sa tour d'airain par la pluie d'or , puis livrée, elle et son nouveau-né, le nouveau-né de Jupiter, à l'inclémence de l'Océan. Cette jeune Grecque abandonnée , ils se la peignaient belle et voluptueuse comme
e ROME SOLT|£aUAI\E.
leur Titien la leur a faite ; ils la voyaient Mllonner sur sa frêle barque, avec son 01s au sein , rinimen* site des mers, et, Moïse féminin, sauvée par les pécheurs aborigènes , aborder aux côtes d'Italie pour y fonder Ardée, qui fut mère de Sagonte.
Enflammées par cette poésie primitive, leurs ima* ginations méridionales, car Tun et Tautre étaient Romains , se plaisaient à soulever le voile diaphane de toutes ces fables si vraies, si brillantes, mythes profonds qui recèlent toute la sagesse antique de Thu* manité , et gazent Thistoire pour la mieux conserver ; ils aimaient à voir, dans une jeune mère chargé^ de la malédiction paternelle , et dans les vagissements plaintifs d'un enfant proscrit au berceau, quelque migration de cette mystérieuse et infortunée nation pélasge, sœur aînée des Hellènes et mère de Rome, race errante et civilisatrice , qui fonda les premiers empires italiques, apporta à TOccident la charrue et les divinités domestiques, éleva sur les montagnes ces cités cyclopéennes dont les murailles de géants vi* vent encore , e) qui , après avoir civilisé Tltalie et l'Europe, maudite des dieux, comme le Gain hc« breu, poursuivie par Fingratitude de ses propres enfants, dispersée, réduite en esclavage, bouleversée par les volcans , frappée à la fois de tous les fléaux de la terre et du ciel , disparaît des annales humai*nés pour n*y plus reparaître.
Cependant les cavaliers étaient sortis du bois , et le soleil des monts de la Sabine. Arrivés au bord d'une espèce de promontoire en saillie sur l'étroite
vêilée da NuooJcus , ils m troui èront f^ce à face af eo Afàée , assÎM au front dn roc opposé, et, comme Ja fille d'Acrise, aa fondatrice, iiioodée par le loleil levant d'one ploie dor. Le châteao des Getarini, qui commande la ville et la vallée , n'était plu cette masse grisâtre dn crépnscole ; illnminé par Tincen* die, il nageait dans le fea , embrasant de son reflet volcanique Tonde jaone et lente du Numicus. Un sentier poudreux et tortueux conduisit les deux Romains à la ri?e dn fleuve qui fut le tombeau d'Énée, et Tun et Fantre tressaillirent quand soudain les fers de leurs chevaux , toute la nuit muets sur la pous* sière des sentiers et sur Therhe des pâturages, retentirent sur les dalles sonores de la voie antique. Ils l'avaient à dessein évitée , et s'étaient cachés dans les bois pour n'être ni entendus ni vus. Ce passage subit du silence au bruit les avait surpris, il y avait dans leur surpriae une sorte de saisissement.
A peine en étaient-ils revenus , qu'ils furent rejoints sur le pont de IVumicus par une caritelle, qui venait de Rome par le grand chemin. Marins fut le premier à l'apercevoir, et il se prit à rire, tant était bizarre le costume de l'homme qui la montait. Il était seul. Vêtu d'un habit écarlate tout bariolé d'or, et d'une culotte de peau jaune, à larges galons bleus ; il était chaussé de bottines à franges versicolores , et coiffé d'un énorme claque noir rehaussé d'un panache blanc et flanqué d'une vaste cocarde ronge. A sa ceinture de soie verte pendaient un tembour de basque et une trompette. L'attelage répon-
g ROME SOGTERRAIXE.
dait au reste : le cheval fléchitsait sous les capara* çona , lei grelots , les rubans , les pompons dont il était affublé : et la caritelle, peinte de toutes les couleurs les plus tranchantes , était chargée d'une pharmacie complète. Le nonireau venu était un Esculape de carrefour. Une si grotesque rencontre dans un pareil lieu contrastait étrangement avec le caractère austère et sérieux des ruines d*Ardée et des campagnes romaines.
c Mais c'est le Catalan! s écria Marins.
— A votre service , seigneurs cavaliers , répondit le faux docteur en se dressant de toute sa hauteur ; c'est moi-même. Si vos seigneuries désirent de la véritable poudre de Badajoz , j'en ai de première qualité. L'orviétan d'Orviète n'est rien auprès, et, comparé à moi, le grand Lupi loi-mâme n'est qu'un empoisonneur, parole d'honneur et de Catalan. Mais, continua le charlatan en frisant fièrement sa moustache d'hidalgo, vos seigneuries aimeront mieux peut-être l'admirable histoire du fameux bandit Pépé Mastrilli de Terracine :
Nella bella città di Teiracina
Nacqne quest' nomo di sottil' ingegno. . .
On y voit comment l'amour lui fit commettre divers assassinats; comment il fut banni des Etats-Romains et du royaume de Naples , sous peine d'être écartelé ; et comment, échappé des mains de la justice, il mourut dans son lit en état de grâce et de pardon. A moins, poursuivit-il avec volubilité, et cela con-
ARDKK. î»
fient mieox à d'aussi bons chrétiens que vos seigneuries , à moinSf dis-je, qu'elle» ne préfèrent Thistoire de Tempereiir Néron et des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul , martyrisés par ce barbare empereur des Gentils. *
Le tambour de basque en main , le Catalan avait déjà entonné la première note de la ballade sacrée ; car, au métier d*Esculape , il joignait, pour mieux attirer les chalands , celui d'Amphion de place publique.
t Assez, assez, lui cria Marins en Tinterrompant rudement ; nous te Taisons grâce du reste, faisnous grâce , toi , de ton savoir-faire. Garde tes drogues pour la place Navone , et tes ballades pour le Gapitole ; elles iront bien là avec les litanies des capucins d*Ara-Cœli. *
Il accompagna ces mots d'un sourire amer, comme s'il lui en eût coûté d'accoler le nom d'igoobles capucins au grand nom du Gapitole.
« Gomme il plaira à vos seigneuries , répondit le charlatan sans se décontenancer , et en se rasseyant dans sa cari telle ; je ne force personne.
— Çà , repris Marins , contrarié de la rencontre , dis-moi , beau chanteur, où tu vas si matin et si loin de tes tréteaux?
— Hélas ! mes respectables cavaliers , les temps sont durs à Rome , et je m'en vaif chercher fortune à Neptune ou à Porto d'Anzo.
— Tu choisis mal ton public , car il y a là plus de
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cadavres à enterrer que de maladet à goérir , et plut de baïoques à semer qu'à moissonner.
— Dieu aidant, et avec le secours de saint Jac* ques de Gompostelle, mon bienheureux patron, on tâchera de s*en tirer.
— Au surplus , c'est ton afîalre , passe ton chemin , et bon voyage l >
Après avoir salué les voyageurs avec une humilité servile , le Catalan fouetta son cheval , et , pour l'animer davantage , se mit à sonner de la trompette* La légère voiture bondit, vola sur la voie antique avec la vélocité d'une flèche , et , tournant brusquement la colline d'Ardée , elle disparut. Mais on ouït longtemps encore le son clair et triomphal de la trompette , la première peut-être que le désert entendît depuis le clairon des légions romaines.
Anselme , qui pendant toute cette scène s'était tû, mais qui n'avait pas quitté de l'œil le malencontreux Catalan , fut quelques instants rêveur ; un froncement de sourcil et une contraction de lèvres dirent seuls qu'il venait de s'élever en lui quelque soupçon. Il ne 6t part de rien à son compagnon , et ils gravirent en silence le chemin escarpé et glissant d'Ardée. Ils franchirent l'unique porte de la ville , que la ville était plongée encore dans le silence et le repos.
Si j'ai dit ville , c'est par un reste de respect pour l'antique capitale des Rutules; c'est hameau que j'aurais dû dire, car le nom de hameau est le seul que mérite aujourd'hui la cité de Danaé.
Un plateau taillé de tous c6tés à pic , une prairie
ARDÉS. Il
fraîche et oirculidre au sommet, une quiniMjie de masures jetées sans ordre à ]*entoiir , un vieax châteaa féodal vide et délabré , de l'herbe partout, daos les cours , aux fenêtres , sur les mors ; point de rues ; quelques (ragmeots de murailles satuniienues , der^ niers veatîges de fortifications disparues ; nue poignée d'habitauts on plutôt d^ombres maigres et livides mi* nées par la fièvre et la faim : telle est Ardée.
Ainsi védttite par trois mille ans d'existence , elle est encore le point le plus frappant du désert, soit pour la teinte chaude et magique des fabriques, teinte qui n appartient qu à elle seule , soit pour la variété pittoresque do paysage , et je ne sache pas dans toute la Campagne de Rome un site plus riche dans sa misère, plus beau dans sa décrépitude : riche de souvenirs et d'émotions, beau d'effets et de cou* trastes ; seule richesse, seule beauté qui conviennent à de telles infortunes.
Contemporaine des volcans éteints d'Italie, son vieux nom d'Ardée est resté là comme un monument de ces temps fabuleux ou ardaient encore les champs phlégréeos du Latium. Rome n'existait point ; on ne parla d'elle que bien des siècles plus tard. Cinquantetrois peuples divers labouraient alors ces campagnes latines, maintenant désertes, incultes; vingt-deux villes florissMent dans ces seuls marais Pontins, dont le nom est synonyme aujourd'hui de dépopulation et de mort; et, entre toutes ees villes , entre tons ces peuples , Ardée est estimée illustre et puis-» saute, Ce qu'il en reste , on l'a vn*
]4 ROMK SOLTERRAIXE.
Mais ce que les révolations n'ont pa Itii ôter, c'est ce que Ini a donné la nature , la magnificence de son ciel , la fraîcheur de ses prairies. BAtie au sommet d'un rocher creux et volcanique, sur le premier gradin du gigantesque amphithéâtre qui de la Méditerranée s'élève aux cimes neigeuses de l'Apennin , elle embrasse un horizon sans bornes du cAté de la mer et du Tibre , fermé des deux autres par les monts de la Sabine et de FAbruzze. An pied des précipices qu'elle domine, ce n'est que vallons riants et fertiles, verts pâturages, eaux courantes, fontaines cristallines, végétation jeune et splendide. Au couchant , c'est la mer et ses brises , la mer et son infini ; au nord, le mont Albane ^ l'Ida des Romains , avec ses cités blanches , ses villas de marbre, ses lacs bleus , sa ceinture de forêts ; plus haut encore , c'est le pays monstrueux des sages Sabins, premier séjour des aborigènes, quand le Soracte et le mont de Gircé étaient des îles, la plaine tout entière une mer ; quand l'Océan battait les rochers de Palestrîne et de Tivoli. Dans ce magnifique cadre de montagnes aériennes , dont les Ugnes mouvantes ondoient à l'horizon comme les va* gués d'un autre Océan plein de grâce et de variétés dans ses jeux , tout est plaine, solitude, mauvais air. Ici la côte de Laurente , où Lélius , les Scipions et Pline avaient leurs maisons de plaisance ; là le ri* vage morne et dépeuplé d'Antium, où la fortune n'a plus de temple ; de tons côtés enfin, c'est la Gampa* ' gne de Rome avec ses ondulations larges et prolongées , ses grands souvenirs , ses grands noms , son
ABDEE. n
asp^t sérieox, sa tristesse austère, ses pins agites do vent, ses aqueducs et ses ruines avec toutes les poésies du désert. Le soleil resplendissant et tiède d'une matinée de printemps répandait sur tout cela je ne sais quel air de fête et de bonheur qui semblait insulter à la désolation , au silence des terres saturniennes.
Assis au bord du précipice f sur le rocher à pic , les deux voyageurs contemplaient Tespace , en attendant que leurs chevaux fussent rafraîchis. Mais leur pensée n'était pas à la nature ; elle était toute à Rome , à Rome invisible , mais que leur œil devinait au loin.
«Ami, dît Marins d'une voix forte, là, sous nos pieds , est le berceau de la République romaine , de cette république de géants dont notre enfance fut nourrie , et que nous avons juré de ressusciter. • — Et il indiquait du doigt un petit vallon plat traversé d'un ruisseau. C'est en effet là que , durant le siège d'Ardée , Tarquin le Superbe avait dressé son camp ; c'est là , sous la tente royale , et dans une orgie nocturne, qu'eut lieu ce pari fameux qui coûta à Lucrèce l'honneur et la vie, aux Tarquins leur couronne, et qui donna à Rome la république. Cette histoire, si bien racontée par Tite-Live, semble une aventure de notre âge, tant, de siècle en siècle, les passions ont toujours été les mêmes au cœur de l'homme 1
Anselme fut frappé de ce rapprochement, et, se découvrant avec religion : « Dieu veuille , dit-il , que
U ROME SOtltKHRAINE.
là tottf d'Atftiire soit pour nos clêie«nd«iits ce qn'ést pour 0Ô08 ce Talion sacré !
— Dieu lé vooille! t répéta Marins, i An reste, ajotitaht-il, nous pouvons prendre ici même ane leeofr salutaire , car ce lien est fertile en enseigne» ménts ; rappelons-nous qu*Ardée fut la mère de Sa* gODte , et que les Sagontins se firent de leur ville on bâcher , et qu'ils moururent pour la liberté, t
Les deux amis se serrèrent la main ; ils filèrent Tnn sur l'autre un regard qui semblait dire que c'é«tait chose convenue entre eux , et que tout serment nouveau serait superflu. Leur âme romaine était dès longtemps vouée à une mort libre, et ils savaient bien qu'ils n'étaient pas hommes à reculer à l'heure du sacrifice.
Pendant ce temps , les habitants d'Ardée étaient sortis un à un de leurs bouges ; ils reprenaient lentement et en silence leur lourde chaîne de tous les jours. L'un attelait à une charrette deux buffles rebelles qui se révoltaient sous le joug et soufflaient de rage ; un antre s'efTorçatt de seller un cheval hérissé, fils indompté du désert, qui labourait la prairie de son pied de fer ; quelques-uns jouaient déjà à la mourre. Les enfants , jaunes et bouffis , se roulaient tout nus au soleil matinal , des femmes maigres û* laient sur leur porte. Personne ne prenait garde aux voyageurs, et, avec cette rudesse, cette inhospitalltë du paysan romain, on passait et repassait deratt eux sans les voir. Ils remontèrent à cheval et partirent.
ABDÉE. Il
Coidttke ila deftcêodfticnt là coUfne toute percée de cavernes volcaniques habitées sans doute jadis par lesCimméfiens, Troglodytes de l'Italie, et aujourd'hui par la misère , ils crurent entendre un gémissement sourd sortir d'un de ces hypogées ténébreux, lis s'arrêtèrent, un cri plaintif leur parvint plus distinct. Ils remirent pied à terre , et pénétrèrent dans ce tombeau vivant. Un vieillard (chose horrible i toirf ) un vieillard, plongé dans ces froides ténèbres, et coaché snr la paille humide, se débattait là, seul et abandonné , contre les Angoisses de la mort Ou- Uié par la charité ou plutM par la misère publique, qui lui jetait chaque jour nn morceau de pain noir, il n avait rien mangé depuis deux jours , et , tandis que la faim lui déchirait les entrailles , la fièvre du mauvais air brûlait le reste de vieux sang qui le soutenait encore. Ils le traînèrent hors de cet atfténx sépulcre, et le déposèrent au soleil. Les ttèdes rayons le ranimèrent ; quelques gouttes du vin que portaient les voyageurs dans ce désert manquant de tout lui rendirent peu à peu la vie. Les passants ne s'arrêtaient même pas , tant ils étaient faits à ce npeetacle d'horreur, i Un de plus , * disait jeur œil impassible et mome. « Anjourd'hui à lui , demain à nous. •
Un prêtre passa. Laissant du pain et de l'argent an moribond , les deux amis le recommandèrent k Fhomme de Dieu, qui leur répondit, en hochant la iéte : « Je le veux bien, mais à quoi bon? Un jour plus têt, un jour plus tard, qu'importe? Car, voyez* vous, c'est prêcher la vertu aux princesses romaines
et la charité aux cardinaux que de recommander la santé aux habitants d'Ardée. *
Quoique peu nouveau pour les deux Romains , le spectacle d'une si horrible misère ne laissa pas de faire sur eux une impression profonde. Ib y puisèrent de nouveaux motifs d'action pour la grande œuvre qu ils méditaient, i Rome ! Rome ! murmu- ' raient-ils tout bas en redescendant la colline, marâtre au cœur de fer, tes enfants meurent de faim à tes portes, et tu n'as pour eux ni pain ni pitié ! t
Une voie pavée , étroite et blanche , où ne passe personne, et que d'en haut on prendrait pour un gi* gantesqlie serpent déroulé dans les vertes prairies, conduit tristement d'Ardée à la mer par les champs lemlni et les bergeries de San-Lorenzo. Resserrée d'abord entre de petits coteaux percés de grottes, elle serpente à travers une suite de vallons solitaires, et s'ouvre dans une vaste plaine nue et remuée par les volcans, où croissent à peine de loin en loin quelques arbres , et où paissent de grands troupeaux de . J bœufs gris et farouches. Là le pavé cesse, et les pas i
des chevaux sont étouffés de nouveau par les herbes tottfiues. La scène change peu ; elle est triste dans son uniformité , et les accidents y sont rares ; tantôt c'est une tour du moyen âge qui se dresse mince et chancelante du milieu des ronces et de l'aubépine en fleur ; tantôt c'est un ruisseau qui glisse silencieusement dans un lit profond et sablonneux ; partou | U solitude , partout le silence. » j
Parvenus au l)ord de la mer, les cavaliers suivi-