‹ Rome souterraineChapitre 102 sur 113 · II · texte numérisé non relu

II

S42 ROM£ SOUTEaEAINE. '

teté VOUS protégera. Le cortège d'ailleors est encore bien loin, il ne sera pas ici avant huit on dix miniitea ; nous sommes en ce moment cachés à tous les yeux par les troupes ; vous pouvez faire le coup sans être aperçu, et vous évader à temps par Ripctte, si vous avez peur. Je vous le répète, le prisonnier est à vous, et ce serait une grande honte que de vous le laisser enlever ; tons vos confrères de Fétat se moqueraient de vous, et, ma foi! ils n auraient pas tort.

— C'est vrai! > murmura l'assassin légal, et l'a* monr-propre l'emporta sur la peur.

Marius , qui n'avait rien entendu de ce dialogue , déplorait dans son cœur ce revers de fortune. Il ne comprenait rien à cette intervention miraculeuse du peuple du pape , au moment même où il le croyait , lui et tous ses cardinaux , au pouvoir des conjurés. Quelle faute, quelle fatalité avait donc perdu la conspiration? Car, le pape libre, et sans doute aussi le Sacré-GoUége , le coup était manqué au Vatican comme il l'était sur la place dd Peuple.

Prévoyant sa grâce, il maudissait d'avance une vie qu'il allait devoir à un prêtre, et dont la liberté n'avait pas voulu. Il se tenait pour déshonoré ; la nuU" solata lui semblait moins cruelle. Ses vœux furent exaucés. Il tomba sur les marches de l'église , terrassé par derrière d'un coup de massue, et, se jetant ^sur sa proie comme nue hyène, le bourreau Fégorgea.

Le cortège n'était plus qu'à cent pas ; mais, caché par la double haie des sbires et des carabiniers ralliés à leur poste autour du condamné, l'assassinat n'avait

point été va du peuple , pas même de Taddée , qui marchait en tête. Dominant la foule de toute sa hauteur, le pape seul avait assisté du haut de son trône à cette effroyable boucherie. En ce moment , d'ailleurs, s'était opéré sur tous les points de la place un mouvement de troupes qui avait détourné l'attention ; tin ordre subit du gouverneur dé Rome en rappelait sur-le-champ la plus grande partie au Vatican et au chftteau Saint-Ange. Orlandini était du nombre. Aussi bien les soldats n'avaient-ils plus rien à faire sur la place du Peuple, puisque l'émeute était apaisée et le sacriâce consommé. Ce qu'il en restait suffisait à la sûreté du pape.

Retardé quelqae temps par le départ des troupes, le cortège avait franchi enfin tonte la place et atteint Sainte-Marie*des-Miracles. A l'approche du souverain pontife , les carabiniers et les sbires mirent un genou en terre, et seulement alors le peuple aperçut le cadavre sanglant de Marins.

Un cri de douleur, suivi d'un cri de rage , s'éleva du sein de la multitude ; le pape pâlit, trembla ; mais la vengeance ne se tourna point contre l'idole , qui avait promis la grftce du condamné ; elle tomba sur le bourreau. Atteint de vingt pavés à la fois dans sa fuite , l'assassin tomba mort à côté de sa victime.

Ainsi finit l'émeute de la place du Peuple. Escorté des troupes qui y restaient et toujours porté par la foule, le pape fut conduit par la rue du Babouin et la place d'Espagne à son palais du Quirinal.

Arrivé à la fontaine Trevi, il rencontra une bande

i4i ROME 80L'Tt:aRAlNE.

en armes qui déboucluiit de U rue Saiot- Vincent, gens U conduite d'un homme à cheval armé d'une ma* nière étrange. L'esoorte du pape se mit en défense. C'étaient des amis.

Le cavalier bicarré n était autre que le priuce d'Iesi. Au premier cri d alarme, le vieux guelfe avait cru Rome menacée par quelque émeute gibeline; couvrant sa tête blanche et sa poitrine d'un morion de fer et d'une armure , qui avaient bien pu l'un et Tautre servh* à la bataille de Lignano , il s'était emparé d'une lourde épée à deux mains, toute rouillée, et avait armé ses gens de hallebardes, de piques, de masses, de toutes les reliques de son arsenal héréditaire ; ainsi affublé, il était sorti fièrement achevai de son palais, conune un chevalier du moyen Âge , et il courait les rues avec sa bande , au cri de : Guelfe ! Guelfe !

A la vue du pape, il mit pied à terre, fit agenouil* 1er sa troupe , s'agenouilla lui-même, et jura fidélité au chef de l'Église, au bruit de la cascade. Après ce grotesque hommage , il remonta à cheval , et se mit avec ses gens à la suite du cortège, qui arriva sans nouvelle rencontre à Monte-Cavallo.

Le quartier des Monts l'accompagnait en masae , mais pas un -Trasté vérin n'était présent. Les fils du Janicule étaient tous restés sur la pUce du Peuple autour du cadavre de Marins. Tous pleuraient ; mais la douleur d'aucun n'égalait celle du vieux Taddée. Il embrassait ces restes mutilés, il les arrosait de larmes, il voulait ae tuer sur le corps do martyr; ilfai-

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lot y potif lui sauver la vie, lui arracher ton couteau.

I Lui fti jeune , mourir le premier ! 8*écriait-il , et moi si vieux lui survivre ! Maître ! maître ! c'est nous qui t'avons tué; nous sommes des imbéciles et des lâches, nous devions bien prévoir ce coup. Il fallait le délivrer d'abord et l'amener libre aux pieds du Saint- Père sans le quitter un instant. Il vivrait encore. Cest nous qui l'avons tué ; oui , nous l'avons tué ! >

Quand ce premier accès de douleur se fut épuisé en regrets et en lamentations, Taddée, un peu calmé, s*oecupa des funérailles de Marins et donna ordre qu'on le transportât à Saint- Jean-Décollé , confrérie du Vélabre chargée du soin touchant d'inhumer les victimes qu'égorge la société.

Six Trastévérins enlevèrent le cadavre sur leurs épaules; le reste se rangea de lui-même à la suite, et, conduit par Taddée en pleurs, le convoi du supplicié prit la route du Vélabre par Ripette, comme le cortège du souverain pontife avait pris par la place d'Espagne celte du Quirinal.

Le Cours aussi avait son convoi. L'émeute apaisée, les Trastévérines avaient pris dans leurs bras le corps de Conradin, et tandis que leurs frères et leurs maris portaient Marins à Saint- Jean-Décollé , elles portèrent le bel enfant au Trastévéré , aGn de l'exposer dans l'église et sur le tombeau même de leur bienheureuse sainte Cdcilc.

Septime menait le deuil ; c'est le seul homme que les femmes eussent admis parmi elles, parce qu'il s'était dit père de Conradin, et son air, hélas ! ne le

2i« ROUE SOUTERRAINE.

démenfait pas, il était tout en larmes. Cette affrease mort Tavait démoralisé, le vieux soldat avait va s'engager la lutte , mais il n*y avait pris aucune part , et seul, de tous les carbonari dispersés avant Faction sar la place du Peuple, il ne s'était pas rendu à son poste. Il était sourd, immobile, enchaîné par une puissance supérieure au corps sanglant de son fils adoptif. Il l'accompagnait alors à Sainte-Cécile , an péril de sa vie.

Les deux convois se rencontrèrent à la place Nicosie , au lieu même où Marins avait été maudit par le prêtre. Ils descendirent ensemble la rue de la Scrofa, et se séparèrent à Saint-Eustache, l'un pour aller prendre par la Sapience et Saint-André de la Vallée le pont du Janicule, l'autre le Vélabre par Sainte- Claire , le portique d'Octavie et la place Montanara.

Mais comment une conspiration si bien ourdie avait-elle donc échoué ? Comment Anselme, qui avait assisté à Témeute de Pasquin , lui qui savait si bien l'idolâtrie du peuple pour son pape, comment n'avaitil pas songé , avant tout, à intercepter les communications entre l'idole et ses adorateurs , en s'assurant dès le matin de toutes les issues du Vatican ? Anselme avait songé à tout cela; les issues du Vatican et de la cité Léonine étaient gardées , les conjurés étaient à leur poste ; tout le monde, en un mot, avait fait son devoir. Il n'y eut ici qu'un coupable , le destin.

Le succès avait tenu à une circonstance unique , et cette circonstance la voici :

Les sentinelles clandestines , placées dès la soirée

UARTYBE. ' 247

du vendredi «utoar du Vatican a6a d'en surveiller les démarches , virent entrer à minuit dans le palais le carrosse dn gouverneur de Rome ; une demi-heure après il en sortit, et reprit au grand trot la rue du Ponl-Saint-Ange. — Il vient de faire an pape son rapport do jour, pensèrent les vedettes ; il a pris ses ordres pour demain, et il retourne au palais Madame. — Cette circonstance leur avait paru si naturelle, qu'elles n y avaient plus pensé, et rien ne leur rappela cette visite , tant le repos du palais fut profond tonte la nuit.

Le matin, elles en firent part à Anselme comme d*un événement sans importance. Il en porta le même jugement ; et s'il y eut faute , elle fut toute là. Ce que les sentinelles n'avaient pas vu , et ce qu'Anselme ne pouvait pas deviner, c*cst que le carrosse du prélat était entré au Vatican avec une seule personne, et qu'il en était sorti avec deux. La seconde était le pape.

Le complot des Trastévérins n'avait pu rester si secret que le gouverneur de Rome n'en eût été instruit par ses espions. Les apprêts guerriers de la place du Peuple prouvaient assez ses alarmes ; mais , fin et rusé comme un prêtre , le gouverneur n'en était pas resté là. Il n'ignorait pas plus qu'Ansebne l'effet dn pape sur le peuple ; il s'était donc rendu en personne, à minuit, au palais pontifical, et il avait fait entendre au pape que sa présence était indispensable le lendemain sur le lieu de l'exécutiop , où elle devait suffire à elle seule, et mieux que tous les ca-

«4« ROME SOVTEABAINE.

noiii , à apaiier l'ënidute traslévérliie. Pdur pr«avé, il loi cita celid da earrefoiir Brasclii.

• Mais, aJoata-t<^il, le trajet d'ici à la plaee du Peuple eft long; mille obstacles penvent, aa mo* ment eritique , entraver les commnniéations ; il faut que votre sainteté consente à se rapprocher , eette nuit même , dn champ de Bataille , et à se rendre incognito à- son palais du Qoirinal , près do mont Pioeio ; tout est disposé pour Ty- recevoir. L'effet de sa présence sera d'autant plus grand qu'elle sera plus prompte et pins inattendue.

Le nouveau pontife était on vieillard faible et timide. Une pareille proposition l'eflRuroncha comme le comble de l'andace ; mais le gouverneur iasbta, il détruisit ses objections , dissipa ses craintes , et la raison d'état l'emporta sur les habitudes paisibles et les répugnances naturelles du vieui roi<*prêli«. II. prit place incognito dans le carrosse du prélat, et alla attendre avec lui à Alonte-Gavallo le lever du jour et le supplice de Marius.

Ainsi , en croyant n'apaiser qu'une simple émeute populaire, le gouverneur de Rome déjotiait sans le savoir une conjuration bien autrement formidable ; il ajournait une révolution. Ce sont là de ces coups de dé que la logique la plus rigoureuse ne saurait prévoir, qui avaient frappé déjà l'esprit tout positif de Machiavel , et sans doute aussi fait ériger dans l'antique Rome tant d'autels à la Fortune.

La lotte engagée sous l'échafaud de MaHus , la maison do Forum s'était ébranlée, et alofs avait

MARTYRR. U9

cemfflêDcé la «truide insDircction dont celle de la plftee du Peaple ii*ëtak que le préInde. Le Vatican , comme tons lei points imporûnfs de Rome, était dégarni de troopesi il tomba le premier, et preiqoe sans coup férir, an pouvoir des conjurés. Mais ce nétait pas la nicbe qn ils voulaient , c'était le salât, et le saint n'y était plus. Beaucoup de temps se perdit à le chercher; on sut enfin par un des camériers, que le pape avait quitté le palais pendant h nuit.

Resté dans la maison do Forum , centre du monfement. Anselme fut informé sur-le-champ de la fatale nouvelle. Ce fut pour lui un trait de lumière : la visite dti gouverneur de Rome lui revint à l'instant en mémoire ; il devina le reste, et comprit que tout était perdu.

Jamais prévision ne fut sit6t Justifiée. A peina Anselme apprenait-il d'un c6té l'évasion du pontife, qu'il apprit de l'autre sou triomphe sur la place du Peuple ; ce coup frappait de mort la conjuration, et il avait vu trop juste : tout en effet était perdu.

Assez forts pour s'être emparés du Vatican , les carbonari ne l'étaient pas assez pour s'y maintenir, et délivrées du peuple, les troupes arrivaient au pia de charge par Ripefte.

ft II faut faire à la liberté italienne nn tombeau digne d'elle, s'écria GAme ; puisque nous ne pouvons défendre le Vatican , brûlons-le !

— Brûler les loges de Raphaël et la Transfiguration ! répondit une voix indignée, celle de l'artiste bolonus revenu d'Asture avec Anselme. Brûler le

250 ROME SOUTERBAINE.

Laocoon ! le Jogement dernier de Midiel-Aiige ! Brûler TApoUon du Belvédère! Sacrilège! sacril^e! Somnie»-ooas donc des Vandales? sommesnous des incendiaires ? Que dirait l'Italie ? que dirait le monde ? s

Azzo , chargé par Anselme de la conduite de Tex* pédition, acheva de vaincre cette résolution désespérée, en démontrant qn elle était inutile , insensée, et qu elle ferait plus de tort à la liberté que cent défaites.

I Au Forum ! s'écria le Modenaîs ; s'il faut à la liberté italienne un bûcher , c'est là que nous le lui dresserons. Le lieu est digne d'elle. »

Gela dit, il organisa la retraite.

Quand les troupes arrivèrent au Vatican , les carbonari étaient en route vers la maison de Saint>Laurent-à-Miranda , rendez-vous général et foyer de la révolte.

Les choses ne s'étaient pas si doucement passées au château Saint-Ange. C'était le point dont l'occupation avait le plus d'importance , autant par l'effet moral qu'elle était destinée à produire sur le peuple que par l'appui matériel qu'elle devait prêter à la conjuration ; les cardinaux s'y étaient retirés dès le matin. Une fois dans l'enceinte, une poignée d'hommes résolus suffisait pour s'emparer de l'intérieur ; mais il fallait y pénétrer , et la chose n'était pas facile. Si dégarnie de soldats que fût la citadelle inexpugnable , elle n'était accessible qu'à la ruse ; Anselme, qui ne l'ignorait pas, avait imaginé un

stratagème ingénieux, qui fut, comme tout le reste, déjoué par la fatalité de cette désastreuse journée.

Il avait fait habiller en carabiniers pontificaux une vingtaine de conjurés, et autant à peu près en Trastévérins ; ils étaient en tout cinquante : au nombre des derniers était Remo ; Ponzio , le Samnite , était parmi les autres , et avait le commandement en chef de Texpédition. Les faux enfants du Janicule étaient garrottés; les faux carabiniers étaient censés les avoir arrêtés sur la place du Peuple, et les amener prisonniers.

Les conjurés avaient joué si bien leur rMe , que le gouverneur du château avait donné dans Tembuscade tête baissée. Mais le sort voulut qu Orlandini , envoyé par le palais Madame à la défense de la forteresse, y arrivât au moment même où, les formalités terminées , les carbonari en allaient franchir la porte. Le capitaine savait bien que les carabiniers n'avaient pas arrêté de Trastévérins , et que pas un seul n'avait quitté la place du Peuple ; il vit du premier coup d'œil le fil du piège , cria au commandant du château de refermer la porte et £t charger les conjurés.

Pris entre deux feux , ils se battirent comme des lions ; quoique mal armés et dix fois moins nombreux , ils repoussèrent Orlandini jusqu'au milieu du pont. Mais la position n'était pas tenable : on les canonnait par derrière du haut des murailles , et par devant on les fusillait. Le quart au moins était déjà mort ou hors de combat; et, tués un 4 un, ils

ifif fioME SOUTERRAINE.

auraient tous péri sur la place , pas no n*eût échappé.

I On BOUS tue ici comme des mouches , 8*écria Ponzio de sa voix de tonnerre, il faut forcer Te passage. En avant ! >

Prenant son sabre à deux mains , le Samnîte joignit l'exemple au commandement ; suivi de tout son monde , il se précipita sur la troupe d*Orlandini , la culbuta en un instant, et le pont fut emporté xl'assaut. Mais ce brillant fait d'armes fut acheté cher, il coûta la vie à dix conjurés ; la petite armée se trouva réduite à vingt hommes , et le canon Saint-Ange les mitraillait toujours. Ponzio alors songea à la retraite, et se dirigea, comme Azzo, sur le Fomm; mais , furieux de son échec , le capitaine avait rallié ses gens, il se mit à sa poursuite k travers les rues, fatteignit à la place Navone, et là encore lui tua quelques hommes.

Serré de près, le Samnite fut forcé d'aller s'abattre sur le Panthéon d'Agrippa , dédié par les papeë k Sainte-Marie-des-Marfyrs. En passant derrière Saint- Eustache , il rencontra le convoi de Marius , au moment où celui de Gonradin venait de se séparer de lui.

Les carbonari essayèi^ent d'entraîner les Trastévérins dans la révolte ; mais leurs efforts furent inutiles, les Trastévérins ne s'émurent point ; rien ne put vaincre leur inertie. Ils avaient dépensé toute leur énergie sur la place du Peuple , il ne leur en restait que pour pleurer leur Marins. Ils n'avaient , d'ailleurs , plus de motifs de soulèvement ; Italie , indé-

iI.\invUK. 2;,;{

pendance, république, lont autant de mots qu'ib n'enteodaienl pas. Une boucbe seule en aurait eu de tout-puissants pour les subjuguer , et cette bouche était muette , muette k jamais ; le supplicié ne sortit pas pour les haranguer du silence delà mort Conduit toujours par Taddée, et maudit par Ponzio, le convoi continua tranquillement sa route vers le Vélabre.

« Les lâches ! s*écriait le Samnite, nous voir assassiner, et ne pas nous secourir! Et c'est pour eux que nous mourons ! C'est pour leur donner une liberté dont ils ne sont pas dignes ! Peuple imbécile ! Qu'ils restent donc esclaves de leurs prêtres, c'est an sort digne d'eux ! »

Cependant les fuyards avaient atteint le Panthéon ; ils ne devaient pas aller plus loin ; toutes les issues dé la place étaient garnies de troupes qui les accueillirent par un feu meurtrier. Ils se réfugièrent sous le péristyle du temple ; ils en fermèrent sur eux la grille de fer, et tiraillèrent quelque temps en guérilleros de derrière les colonnes ; mais leurs munitions touchaient à leur fin, et, pris en flanc des deux côtés, ils tombaient comme au pont Saint^Ange.

« Rendei-vous 1 « leur cria Orlandini.

Ponzio loi répondit par un coup de carabine, qni le décoiffa sans le blesser.

« Tant pis ! dit le Samnite, car c'est mon dernier . eoop ; je n'ai plus de cartouches,

— Ni nous non plus , répondirent plusieurs voix.

— Nous avons des sabres et des poignards , répUqsa Pensio ; reiranehoin^nous dans l'église, il fau-

254 ROME SOUTiSRRAlNK.

dra bien qu'ils viennent à l'abordage , et qnand îk y viendront, nous défendrons la porte à l'arme blanche. MaiSf à propos , nous ne voulons pas de tremblenrs ià-dedans ; nous voulons mourir crftnement ; s'il y a quelqu'un ici qui veuille se rendre , il est libre. Qu'il ' s'en aille! Personne ne bouge! c'est bien : nous sommes tous des bons. Marche ! «

Les carbonari se jetèrent, sur ses pas, du portique dans l'église, et en barricadèrent l'énorme porte de bronze.

c Or ç&, reprit Ponzio, comptons-nous. Un, deux, sept, dix. Dix ! ce n'est pas trop.

— Vous pouvez bien dire neuf, interrompit Remo en découvrant sa poitrine percée d'un coup de feu ; car je suis un homme mort. C'est égal, ajouta-f-il en tournant les yeux vers le tombeau de Raphaël , qui dort au Panthéon à côté d'Annibal Garrache, je n'ai pas -à me plaindre du destin, qui, eu me faisuit mourir à Rome pour la liberté italienne , m'amène à la tombe du maître pour rendre le dernier soupir. C'est la mort que j'avais rêvée. »

A ces mots touchants , le jeune peintre aUa s'asseoir au pied du sépulcre de ce divin Sanzio , qu'en des jours meilleurs peut-être il eût égalée il appuya son front pâle contre le marbre glacé du mausolée, et murmura d'une voix mourante les vers latins qui lui servent d'épitaphe : Ule hic est Raphaël.,, Arrivé au mot mon qui les termine , sa voix s'éteignit tout à fait ; il mourut

Les survivants n'eurent point le temps de le pleurer.

UARTYAE. * i55

L*a(taque de la porte avait commencé, ils s'y précipitèrent tons les neufs Je sabre à la main.

L'intértenr da Panthéon est formé d'une voûte suspendue de cent trente pieds ; il est découvert et n'a pmnt de fenêtres ; la lumière entre par une vaste ouverture circulaire pratiquée an sommet de la coupole, et qui, avec le jour, laisse pénétrer la pluie et la neige. Gomme les conjurés étaient occupés à défendre la porte, une épouvantable décharge, partie de desscTs leur tète , en tua sii d'un coup ; une seconde décharge en ' tua deux ; couvert par une colonne, Ponxio resta seul.

Une compagnie de chasseurs avait escaladé la coupole extérieure, et fait ce coup sanglant par l'ouverture de la voûte. Orlandini arrêta le feu , jaloux de prendre un carbonaro vivant pour s'en faire un trophée. Il s'adressa à Poncio. Il n'avait pas le choix.

c Veux-tu te rendre? > lui demanda-t-il.

Ponzio ne répondit pas. Le capitaine crut n'avoir pas été entendu , et cria plus fort ; même demande, même silence. Enfin à la troisième fois le Samnite indigné quitta sa colonne , et s'élançant an milieu du temple sous le feu des soldats :

c Me rendre! s'écria-t-il , me rendre, moi! «Et vous^ rendrex-vous la vie à mes compagnons massacrés? Croyez-vous donc que je veuille leur survivre? Plutôt la mort avec eux qu'une vie qu'il faudrait partager avec vous et vous devoir! Vous êtes de vaillants hommes de guerre , en vérité ; vous voilà mille contre on , et vous nous assassinez par derw rière comme des bandits ! Je vous hais bien , mais

418 ROUE SOtlTCaftâlNE.

boBâri répaudas daat la villa. Étendoe d'abord do Fonim au divan quartiers, la conjaration f« replia tout entière au poiot d'où elle était partie.

De tous lea earbonarî de la plaee do Peuple, Septime seol n*était pas reveon. On le orut mort, tomme Marias et Gooradin ; il était à Sainte-Cécile.

« Mes amis, dit Anselme qoand la porte se fut re« Termée sur les survivants , la fortune nous a trabis. Toot est perdu ; il faut noos disper^r. s

Pas un ne bougea.

• Il n'f a pas une seconde à perdre , continaa<»til. Occopées en cet instant ao delà du Tibre , les troupes vont amver en masse au Fororo, et, eonceotrées toutes sur ce point, elles noos écraseront. Il en est temps encoro, voos dîs«je ; la maison a don* ble i8sue« Fuyons, i

Même immobilité.

• Je voos entends, reprit alors avec émotion le chef de la conjuration infortunée ; vous voules donner on grand eiempla à Tltalie ; j'y pensais ; mais mon devoir ici était de vous offrir la vie, non la oiort. Voos refoses de vivre ; mourons ensemble ! t

iloaelme a*ajottta rien , mais il pourvut immédiament à la défense de la maison ; en faisant le sacrifice de leur vie, lei carbonari n entendaient pas la donner gratis aux prêtres : ils comptaient bien la leur vendre cher. lia aa manquaient ni d armes ni de mvh nilions, et, quoique cent fois moins nombreux que les papalins,, ils étaient en mesure de leur disputer longtemps leurs retranchements.

HART¥HE. Uit

Une décharge , partie du Forum , fut le signal de Tattaque. Ils y. répondirent ; on répliqua ; ils ripostèrent, et la fusillade s'engagea vive et nourrie. Meurtrière pour les assiégeants, elle Tétait beaucoup moins pour les assiégés, et tout Favantageétait du côté des derniers ; mais la chance tourna bientôt. Une batterie fut établie sur le mont Palatin, au lieu même occupé jadis par la maison de Gatilina, et naguère par Anselme et le- cardinal de Pétralie. Le canon commença de battre en brèche la masure vieille et vermoulfte ; chaque boulet faisait le trou ; le premier qui perça tua Tartiste bolonais ; le second frappa don Gamillo au milieu de la poitrine ; le compatriote de Procida et du bâtard de Sicile mourut vaillamment , comme il avait vécu. II expira, comme Ponzio, au cri de : Vive l'Italie ! C'était le quatrième martyr que la mort eût choisi dans cette lamentable journée parmi les bannis d'Asture. Elle en devait frapper bien d'autres.

Cependant le palais Madame aime mieux procéder par le bourreau que par le soldat , et il se promettait là une ample moisson de têtes ; il fit suspendre le feu et envoya un parlementaire aux révolta, leur promettant la vie sauve s'ils consentaient à déposer les armes. C'était une embûche bien digne de ces consciences d'airain. Quand on pactise avec les ban-, dits pour les égorger ensuite plus à ^on aise , ainsi que cela se pratique au Vatican , il serait par trop simple en vérité de tenir parole aux sectaires; le catéchisme dos Rorgia est là-dessus formel , et , sur

i60 ROME SOUTKKRAINE.

ce point comme sar bien d'autres , il fait article de foi aux sanglants synodes de la Babylone impare.

c Va dire à ceux qui t'envoient , répondit Anselme au messager d'imposture , que les carbonarî se rendront quand l'archange d'airain du châtean^ Saint- Ange aura remis son épée au fourreau, t

Le feu recommença plus terrible , et déjà perforée d'outre en outre comme un crible , la maison , canonnée sans trêve , til^naçait rnine de tontes parts. Le toit était en flamme ; mais les assiégés étaient infatigables , et , résolus à s'ensevelir sous les ruines , ils n'avaient pas laissé sans réponse une seule décharge.

Tout à coup un bruit sourd se fit entendre du cAtë de la rue Salara.

« L'issue secrète est découverte, s'écria Anselme ; notre heure a sonné. >

Il ne se trompait pas. Attaquée par la sape , la porte dérobée était au moment de céder; pris à la fois des deux côtés , les conjurés , déjà décimés par le canon du Palatin , allaient être obligés de se diviser, c'est-à-dire périr un à un par le fer et par le feu.

c Au lieu d'attendre ici la mort comme les brebis, reprit Anselme exalté par le danger, allons comme des lions la chercher en la donnant. A moi , carbonari! >

Cet appel fut entendu : le feu des assiégés cessa sur tous les points à la fois , et les combattants vinrent se ranger autour d'Anselme. Le canon palatin tonnait toujours et les foudroyait. «..

MARTYRK. 261

c Mes bons consins, leur dit Anselme avec attendrissement , voici l'heure de la séparation éternelle. Embra8sons-*nons une dernière fois , et puisse notre sang féconder les germes sacrés de la république ausonienne! s

A ces mots, les carbonari se jetèrent avec effusion dans les bras les uns des autres et se donnèrent en pleurant, sous la fondre toujours grondante du Palatin , le baiser d'adieu , le baiser de mort.

Gomme Azzo avait séché les larmes aux funérailles de Grimaldi , Anselme abrégea les adieux énervants du Forum.

a A vos rangs ! > cria-t-il d'une voix raffermie ; et il organisa la sortie. Afin de la déguiser et de la rendre plus terrible par l'imprévu , il la fit précéder de plusieurs décharges qui donnèrent à croire aux papalins que les assiégés avaient, après délibération, repris la défense de leurs retranchements.

a J'allais leur laisser le Génois en otage , dit tout à coup le Vénitien en saisissant l'urne oubliée de Grimaldi; quelle impiété! il faut bien qu'il soit, lui aussi., de la fête. Je l'y porterai sur mon cœur, et , au lieu de nous séparer, la mort ne fera que nous rejoindre.

— Et toi, Gênes ! et toi, Venise ! s'écria Gavalcabo du ton inspiré d'un prophète ; rivales infortunées , la cendre de vos enfants va s'unir sur le Forum romain, et de cette union mystérieuse renaîtra le phénix éternel de la république !

-^ Amen ! répondit GAme.

iM ROME SOUTEURAl.XK.

«—Amen! s répétèrent en cœur après le Toscan tous les carbonari.

Toujours trÎKte et résigné , Azzo secoua la tête en silence.

En ce moment , la porte de la rue Salara fut vainone par la sape et tomba. C'était le signal de la sortie; elle fut eflroyable : on eût dit la phalange de Macédoine enfonçant les hordes d'Asie. La mous» queterie cessa, on se prit corps à corps, on lutta homme à homme, et, pour ajouter au tumulte, la masore, an même instant, s'abîma dans un tourbillon de feu. Jamais le Forum , ce vieux champ de bataille desGracques, des Barbares et des goerres civiles du moyen âge, jamais il n'avait jru une si éponvantable mêlée.

Un des premiers frappé fut Tibaldo. 11 alla tomber percé de coups sous les colonnes du temple de la Concorde ; le soldat qui l'acheva lui arracha Turae fanéraire qu'il tenait étroitement embrassée ; il vida dans le sang du Vénitien les cendres du Génois et vendit l'urne à un Anglais , qui contemplait le combat en amateur du seuil de la prison Mamerline.

Ainsi s'accomplit, dans la mort de leurs fils, l'union des deux rivales. Puisse , ô Lombard ! s'accomplir un jour de même ta prophétie !

Anselme rencontra dans la mêlée le capitaine Orlandini. « Te voilà donc , infâme subornenr ! lui cria de loin le père de Loysa ; te voilà, enfin ! Ne t'avaisje pas dit que nous nous reverrions ? Où as-ta mis ta victime ? dis , scélérat , dans quel repaire l'as-tu

MARTYRE. WZ

cachée? Réponds, que aoat nous battions ensnite et qae je ta tne ! «

Qaelqae soif ardente qn'eûtOriandmi de se venger sur le carbonaro vainca da Forom des terreurs du pèlerin de Sttnte»M«rie»MaJeure , cette menace n^é-tait qu'une fanfivonnade ; il n'osa pas i'approolier, et il épargna Itti-méme à Famant Fborrible épreuve 4e tuer, comme le Gid, le père de sa maîtresse. Il pro*> mît même une récompense à celui qui réussirait à le lui amener vivant.

Autant les soldats avaient mis jusque-là d'ardeur à loi ôter la vie, autant ils en mirent dès lors à la loi conserver. Quant à lui, la vue du père de Loysa l'avait rallié tout à coup à l'existence , en ramenant impérieusement sa pensée à lacbaumière de f Aventin. Il n'était pas isolé sur terre , il se devait ailleurs, et l'amour a ses droits comme la liberté. Seul appui de la fugitive , il jura de vivre pour elle ; et moins prodigue désormais d'un sang que la patrie ne réclamait plus, il se mit à défendre sérieusement ses jours. Un incident les lui sauva.

« Arrêtez, capitaine! s'écria une voix; vous vous méprenes; il est des nètres. • Et on cavalier tout bardé de fer se jeta entre Anselme et Orlandini.

C'était le prince d'Iesi. Attiré do Quirinal au Forum par le bruit do canon, il était arrivé sur le champ de bataille en criant : Tnel Tuel Mort aux carbonari 1 comncie Simon de M ontfort criaif : Mort aux Albigeois I

Ignorant en cela comme en toutes choses , il avait

«M» HOME 90UTJCBBA1KE.

iéliciteient , à cette levée de bouelien dee cariionari, et il Avait prit set meturet eo coiitéi|ueiice. Sa police pratiquait depait longtempt det mines josqa'ao sein de leurs ventes , et il avait été informé par elle de toutes les circonttancet du complot ; il était temps d*en finir.

Or ceci était un mensonge, et, de plot, nue calomnie ; rien du complot n'avait transpiré , et la con» joration n avait pas eu un traître. Mais c'est la tacti«que étemelle des lâches et des faibles de déshonorer le vaincu , sans se douter , tant le succès les aveugle, qu'ils gâtent par là leur propre victoire.

Tandis que l'idole du palais Madame s'enivrait d'encens, une note du palais de Venise acheva de lui tourner la tête. Cet homme avait donc fait un pacte avec la déesse d'Antium. Les félicités pleuvaient sur lui !

t Le soussigné (portait la dépêche) ambassadeur 9 de S. M. L R. apostolique, apprend à Imstant, par

> ses correspondants de Corse , que la tour d'Astorc

> est depuis quelque temps un foyer de carbonarc II 9 a l'honneur d'en informer monseigneur le goaver- » neur de Rome , et il a cru devoir omette communi- 1 cation aux relations d'amitié qui unissent les deux

> cours.; monseigneur en fera l'usage que lui dictera

> sa haute sagesse. >

Tant que la révolte avait eu une chance quelconque de succès, le palais de Venise avait gardé le silence, on sait pourquoi : une fois vaincu , et ne sachant pas jusqu'à quel point il pourrait être compromis lui-

MABTYRË. Ml

même par ses perfides ouvertures de la veille , il avait jugé prudent, dans cette* complication , de rompre avec les carbonari par une di^màrcbe éclatante. Les rapports de l'espion marse Tavaient merveilleo* sèment servi.

Cette délation imprévue couronnait magnifiquement la victoire du gouverneur de Rome, etTusage qu'il allait en faire n'était pas douteux. Il appela surle-champ auprès de lui le capitaine Orlandini , qui bivouaquait alors sur la place Colonne.

« Capitaioe , lui dit-il , vous avez si bien servi aujourd'hui l'Eglise et TÉtat que vous méritez uue distinction particulière. >

U lui fit part alors de la note confidentielle du palais de Venise , et lui donna le commandement en chef de Texpédition d'Asture.

c Mais , poursuivit le prélat , je ne puis dégarnir Rome en ce moment ; je n'en puis éloigner un seul soldat. Voici ce qu'il y a à faire. Partez à l'instant pour Terracine ; avec de la diligence vous y arriverez cette nuit. Vous y trouverez un escadron de carabiniers à la tête duquel vous repartirex la nuit même pour Asture. Vous pourrez être au pied de la tour demain soir ; tâchez de la surprendre. Si elle résiste, faites-en le blocus. Un brick de guerre est mouillé à cette heure à l'cmboncbure du Tibre; Tordre va lui être donné de lever l'ancre dans la nuit ; pour peu que le vent le favorise , il arrivera en même temps que vous devant la place. Pris à la fois àTimprovtstc par terre et par mer , les rebelles ne peu-

68 ROME 80LTBBRAINE.

vent échapper. Du reste, ajouta le goavemenr, remettant à Orlandint ses instructions écrites , je voas donne pleins pouvoirs , et je vous recommande le secret Partez capitaine pour revenir colonel. Je me charge du brevet. »

Enflammé de zèle par une si brillante perspective,le père de Loysa oublia sa fille enlevée et partit suiv le-cfaamp de Rome. Afin de mieux cacher le but de son voyage et de dérouter les curieux, il ne sortit point par la porte directe de Saint- Jean-de-Latran *. il alla prendre la porte inusitée de Saint-Sébastien , et la franchit à cheval , suivi d'une seule ordonnance.

Une heure avant , Gôme Tavait franchie à pied. Poussé tout à coup loin du champ de bataille par un de ces instincts de -conservation spontanés, irrésistibles , dont rhomme n'est pas le maître , le Toscan avait foi. Poursuivi dans la rue Saint-Grégoire par les mêmes dragons qui avaient forcé Anselme à se réfugier dans le Golossée , il leur avait échappé en se jetant dans les vignes inaccessibles du Gélien et du Mont-d'Or, et il avait réussi à sortir de Rome. Il comptait/egagner Asture , et avait déjà fait denx milles dans le désert sans fâcheuse rencontre ; arrivé devant la solitaire basilique de Saint-Sébastien , où est l'entrée des Catacombes, et craignant toujours d'être découvert, il s'était caché dans l'église , résolu à y attendre la nuit , moins périlleuse pour lui que le jour dans ces campagnes ouvertes.

Tout à coup un fracas de chevaux sur les laves sonores du chemin avait troublé le silence de la ha-

silique. Le fagitif se crut de nouveau poursuivi; imprudent par excès ^e prudence, il se précipita dans l'escalier ténébreux qui mène aux Catacombes , et , en refermant sur lui la lourde porte , il chercha la vie dans les solitudes de la mort.

Les cavaliers n'étaient autres que Orlandini et son ordonnance qui galopaient devant eux sans songer à CAme , et allaient reprendre la grande route de Terracine , à la tour de Mezza-Via.

Revenu de son alerte , le fugitif voulut remonterdans Téglise ; mais , engagé sans guide et sans flambeau dans ces inextricables ténèbres , il ne retrouva plus son chemin. Errant au hasard de galerie en galerie , il s'égara sous ces voûtes froides et muettes , il 8*y perdit tout à fait ; comme l'Ugolin de son grand Alighieri , le banni florentin mourut de désespoir et de faim.

Ses restes se mêlèrent à ceux des «aints et des martyrs.

Le frère mineur commis à la garde des fidèles et des curieux dans la souterraine cité des premiers chrétiens y retrouva ses os quelques années plus tard; il s'en empara, les emporta clandestinement dans son couvent , et en fit des reliques qu'il vendit fort cher aux dévots , comme le corps véritable de saint Sébastien. Mais qu'importe le nom ? qu'importe le Dieu ? Autel pour autel , foi pour foi , n'était-ce pas toujours un martyr? Et n'étaient-ils pas tous des martyrs comme lui , les vaincus insultés de cette implacable journée?

XXXVIli. — LE colossïSk.

Tandis qae le Tofcan s'égarait dans le tombeau des martyrs nazaréens, Anselme était caché dans les ruines du Cirque , où tant de ces IVasaréens persécutés furent livrés aux bêtes. Réhabilité parles papes comme la prison Mamertine , comme tous les lieux de la Rome païenne teints du sang chrétien , le Colossée, véritable colosse , est en vénération parmi le peuple. Au centre sélève une croix que tout passant dévot baise pour gagner deux cents jours d'indulgence, et Ton a érigé autour de Tarène quatorse oratoires destinés à représenter les stations du Calvaire , et où se pratique en grande pompe la cérémonie de la via crucis. A côté de la porte orientale est une chapelle où Ton dit la messe. Un capucin est le gardien de l'amphithéâtre.

Anselme avait escaladé les étages supérieurs, et attendait la nuit pour regagner l'Aventin. Masque par les touffes de verdure dont les ruines sont ombragées , il voyait tout sans être vu. Le canon du mont Palatin s'était tu depuis longtemps. Relevant les troupes sur le champ de bataille, la confrérie des sépultures ramassait les morts ; tandis que les vainqueurs bivouaquaient snr les places publiques , elle emportait les vaincus dans leur dernière demeure , et le Forum rentrait pen à peu dans son silence accoutumé.

Le Colossée était désert comme le Forum. Arra-

LK GOLOSSÉB. 971

chés dtt travail par Témeute ou par la sieste, les maçons et les galériens chargés de l'entretien du monument étaient 'eux-mêmes absents; la solitude était complète.

Le temps était splendide, les ruines toutes parfumées de fleurs sauvages. Voltigeant en liberté parmi les broussailles , des oiseaux de mille couleurs scintillaient au soleil; le chant gai du chardonneret se mariait au roucoulement plaintif des tourterelles nichées sous les portiques abandonnés et croulants. Ces bruits, doux et gracieux comme le gasouillement tranquille des fontaines, contrastaient avec les oragps de cette journée de deuil, et ce contraste même apaisait Anselme. Son ftme passait par degrés du désespoir à une mélancolie moins ftpre.

Et puis l'immensité du lieu a quelque chose en soi qoi élève et qui pacifie. Le Colossée est la plus imposante, la plus vaste ruine non»seulement de Rome, mais du monde occidental tout entier. Il est à l'Europe ce que les pyramides sont à l'Egypte , et les Israélites captifs travaillèrent au théâtre de Vespasien comme leurs ancêtres avaient travaillé aux mausolées des Pharaons. Quelle solitude où il y eut tant d'hommes ! Quel silence où il y eut tant de bruit ! Ce sont là de ces péripéties dont l'effet est puissant toujours sur les âmes intelligentes et méditatives ; • associée à de si grandes vicissitudes, la douleur humaine se recueille , et atteint par elles au calme stoi(que.

Seul dans Timmense arène, Anselme promenait

ilt HOME SOUTERRAINE.

ses yeux autoar de loi, et ne voyait partoat que décombres et destructioD : d'un cdté le palais des Césars, de Tautre ce temple de Vénus qui touchait presque à rampbilhéfttre, et à la vue duquel les Vestales venaient respirer la vapeur sanglante du carnage. Les cyprès du mont Gélien se dessinaient sur le ciel bleu comme les ifs d'un cimetière , et guidé par la pyramide de Gestins, qui est le sepildn désert, par Saint-Paul , qui en est le temple, Fœii se perdait au Ibin dans les larges ondulation» de la Campagne aride et désolée.

Venu du P«nim , un carrosse s'arrêta à la porte occidentale du Colossée, une femme en deuil en descendit : elle entra seule dàfts Kenceinte. Troublée sans doute par Tagitation tumultueuse dont Rome était encore le théâtre , elle venait chercher la paix des tombeaux sacrés. C'est ainsi qu'on vit un jour d'hiver le vieux Michel-Ange errer là , seul dans la neige, ponr élever son âme à Dieu et au beau. L'inconnue traversa Tarène d'un pas lent et majestueux, pnis revint s'asseoir au pied de la croix. On eût dit que, revêtue en ce jour douloureux d'une forme humaine, Rome venait pleurer au milieu des ruines la mort de tous ses martyrs. Si cette femme isolée n'était pas la Niobé des nations, c'était bien nne Niobé comme elle ; elle avait à pleurer , elle aussi , bien des enfants , bien des martyrs : c'était la mère de Napoléon.

Frappé de cette apparition saisissante, Anselme s'était levé ; oubliant par respect la prudence , il se

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tenait devant elle, debout et déof^nvert, au risque d'être aperçu. Il le fut par elle. Pénétrant la pensée du proscrit et devinant ses périls, elle lui sourit tristement, la mère proscrite du grand proscrit, et lui rendit du regard son salut muet. Mettant un genou en terre , le poétique enfant du Midi se prosterna en silence devant la majesté du malheur.

Un bruit de chaînes et de voix rauques troubla ce louchant tête-à-tête ; c'étaient les galériens du pape qui revenaient à l'ouvrage. Ils inondèrent l'arène en sifflant , et le cliquetis des chaînes alla se mêler au chant des oiseaux. Un homme vêtu de noir s*appro> cha alors de la mère de doulmu*, et lui donna la main pour remonter dans son carnosse. Cet homme était un roi détrôné.

Resté seul avec les galériens, Anselme se déroba à leurs regards. Comme il rentrait squs le portique obscur qui lui servait de retraite, il vit venir. à lui im moine ; il le prit pour le custode du Golossée , c'était le capucin calabrais.

Sa mission remplie au cloître de Saint-Fraufois , il était revenu au Forum pour y voir ses compagnons ; quoique protégé par son habit, il n'en avait pas moins cherché un refuge au Golossée , et il y attendait le soir pour sortir plus sûrement de Rome et regagner Asture.

< Qu'a dit le grand -pénitencier? lui demanda Anselme quand ils se furent joints.

— Mon Dieu ! a-t-il dit en prenant l'anneau que » je lui présentais en silence, faites que cette coupe

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