LE COLOSSES
t en jouant de la lyre , à Tincendie de la ville éters nelle. Mais les décrets de Dieu étaient écrits , mes f frères, et les supplices n'ont pas empêché la chute f des idoles et le triomphe du vrai Dieu ; et la croix « rè<;De sur le monde du haut du Vatican, et l'Eglise f est inébranlable ; elle est fondée éternellement sur f le rocher des siècles , et les portes de l'enfer ne « prévaudront point contre elle. Gloire aux mar» V tyrs ! Couronnés de célestes palmes , ils siègent « maintenant à la droite de Dieu, face à face avec ses f anges. Gloire à eux ! Puisse leur sang racheter nos « péchés et nous ouvrir les voies du ciel ! 0 saints 9 martyrs ! priez pour nous ! •
La foule agenouillée répétait d'une voix pénétrée : K 0 saints martyrs ! priez pour nous ! «
I Eh bien ! mon père , répondit alors Anselme au Calabrais , doutez-vous encore qu'il y ait une justice ? > Et comme le capucin le regardait d'un œil de surprise : t Eh quoi ! poursuivit-il , avez-vous donc , vous aussi, des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre , et cette scène est-elle pour vous sans enseignements? Pour moi, elle me remplit d'espérance et de foi. Oui, mon père, il y a une justice. Baptisez-la Dieu, providence, loi, force, destin, elle existe une sous tous ces noms : la nier, c'est nier la lumière, c'est nier la vie même. Ce que les chrétiens étaient pour la Rome de Néron, nous le sommes, nous, pour la Rome du Vatican. Ils abattaient les idoles; nous les abattons comme eux, et comme eux on nous flétrit du nom d'incendiaires , on nous livre
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aux ftuppUc68. liait, croyes-moi, oatragéif c«1miiniét par notre âge , l'avenir réparateur nont r^abiiitera comme il les a réhabilités. Noos sommes les précurseurs de la loi nouvelle , loi d'union-, loi de liberté. Gomme le prophète du. Jourdain, nous apla« nissons les sentiers du Rédempteur de lltalie. Hé» rode^en vain nous décapite. Gomme on dit aajoord*hni saint Jean-Baptiste , on dira quelque jour saint Ifarius , saint Âzio. Oui, mon père, il y a une justice parce qu'il y a un Dieu, parce qu'il y a une ha« manité. Mourir pour elle est le plus noble destin de l'homme ! Il faut à toute vérité des martyrs; il est beau de l'être. G'est de toutes nos prérogatives la plus auguste. Voudriez-vous donc vous en dessaisir? Vous n'en avez pas le droit ; vos actions démentent vos doutes; vous êtes un martyr vous-même; vous croyez. Et si nous sommes faibles eacorè, si le nombre encore nous écrase, qu'on ne nous l'impute point à crime ; le monde ne marche que par les minorités ; d'abord opprimées, puis triomphantes, elles devioinent à leur tour majorités. Ge temps n'est pas loin pour nous ; si le peuple ne s'associe pas encore à nos combats , il s'émeut an spectacle de nos malheurs. Écoutez ce que j'ai vu. Passant un jour à Imola, je rencontrai sur le pont du Santemo une troupe de nos frères de Romagne enchaînés au pied de la statue de Rivarola. Les pâtres et les laboureurs arrivaient en foule pour les voir, et tous en arrivant près des victimes se décotivraienten silence, les contemplaient d'un œil attendri. Pour eux déjà les carbonari étaient
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des martyrs. Ne tont-ce pas là des symptAmes? Qoand les sympathies da peaple sont ponr une cause, son bras , croyez^moi , ne tarde pas à s'armer ponr elle, et c*est alors qu'elle triomphe comme les martyrs chrétiens ont triomphé. «
Anselme s'arrêta et fit une pause ; puis tout à coup se levant d'un air prophétique : t Mon père , repritil en se tournant vers le Forum , regardez là , qu'y voyes-vous ? des cadavres? du sang ? J'y vois , moi , comme ici , des statues et des autels. J'y vois un jtfêtre en prière, et une multitude en larmes, agenouillée comme ici sur la poussière d'un tombeau ! Heureux les morts qui l'habitent ! «
Cependant la cérémonie était terminée, la foule s'était relevée , et la procession allait sortir du Golossée : c Mon père, reprit Anselme, s'il est beau de iMourir pour la vérité , il est beau aussi de vivre |iour elle jusqu'au dernier instant. Je vous donne rendez-vous à Astore ; précédez-m'y. Le destin vous en aplanit les voies. Ce prédicateur est un moine de Saint-Paul hors des murs ; il retourne à son couvent, llêlez-vous dans la foule qui l'y accompagne , vous sortirez de Rome avec elle sans danger. De Saint* Paul , gagnez Ostie ; là prenez la grève , et soivezla de tour en tour jusqu'à celle du fidèle Oddo ; TOtre habit et votre barbe vous serviront de passeport. Quant à moi , je suis trop connu pour m'aventurer de jour avec vous. Ma compagnie vous serait funeste, eUe vous perdrait. Un devoir sacré, d'ailkeiirs , me retient à Rome. Partes seul , je vom
vrai de près dans la tour hospitalière; mais, s'il m'est donné d*y retourner, je n'y arriverai pas seal : une femme m accompagnera , et nous aurons besoin du prêtre , mon père , avant d'afironter Focéan avec le carbonaro. Allez donc , et tandis que le sergent mettra à flot la parancelle de salut, érigez, vous, Tautel nuptial sur la plate-forme du donjon. «
Le capucin prit congé d'Anselme ; il se glissa inaperçu dans Tarène et prit rang dans la procession. Il descendit avec elle , en chantant les litanies , la rue Saint-Grégoire , traversa TAventin tout près de l'asile du proscrit , et sortit de Rome par la porte Saint-Paul. Arrivé à la basilique , il prit la route d'Ostie.
Quelque temps avant d'y arriver, il fut rejoint , près du tombeau de Socrate Astomachus , par une estafette qui venait de Rome bride abattue. Ils firent quelque temps route ensemble ; mais le cavalier prit les devants : il portait au brick mouillé à l'embouchure du Tibre l'ordre cacheté de partir sur-le-cbamp pour Asture.
Le Calabrais continua seul et à pied sa route vers Ostie , et de là suivit, par les marines de Laurente , Ardée et Porto-d'Anzo , Titinéraire tracé par Anselme.
Pour Anselme , resté de nouveau en téte-à-téte avec lès galériens, mais caché toujours à leurs yeux, il attendait que la nuit brisât sa chaîne et lui ouvrît la route de l'Aventin. Rendu à l'amour et à ses impatiences , il maudissait ce soleil inflexible qui ne voulait
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pas, ce soir-là, abdiquer Teropire des cieux. Eïï&ù le rot du jour descendit du trône , déroulant après lui dans Fespace un voile d'or ; le front du Golossée s embrasa de feux ardents , mais passagers ; à Tor bientôt succéda la pourpre, à la pourpre Tazur, puis le gris vaporeux du crépuscule envahit tout. Les tourterelles et les chardonnerets se turent; une nuée de choucas s'abattit sur les ruines en poussant des cris farouches ; les travailleurs quittèrent Fouvrage ; traînant leurs lourdes chaînes sur le tombeau des martyrs, les galériens sortirent du Cirque deux à deux sous le bâton des alguazils. Anselme resta seul encore une fois. Il faisait nuit.
Trompant les regards des sentinelles nocturnes qui défendent les ruines contre les bandits , qui en ont fait plus d'une fois leur repaire , il se glissa dans Tombre des arcades inférieures , et gagna , sans être vu, les cyprès du mont Gélien et l'église antique des deux martyrs saints Jean et Paul qu'ils ombragent. De là, il se jeta à travers les vignes et les villas désertes , et atteignit, à la faveur des ténèbres, les solitudes de son Aventin.