XXXIX. — LE DÉSERT
Effrayée tout le jour par le bruit du combat et par le silence plus terrible encore qui l'avait suivi, Loysa avait cru d'abord, aux premiers coups de fusil, que c'étaient des chasseurs ; mais 1 attaque du Forum et le canon voisin du Palatin avaient détruit bientôt «a»
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erreur et rende dès lort impossible €ette ilinsion rassunote.
Quatre heures , six heures , douze heures se passèrent dans cette affreuse angoisse , et Anselme ne revenait pas. La prisonnière loi avait juré à son départ de l'attendre tout le jour et tonte la nuit ; elle n'en fut pas moins mille fois au moment de rompre son serment et sa chaîne pour s'envoler au Forum ou à la place du Peuple. La crainte de rencontrer son père la retint toujours et l'enchaîna à sa parole.
Le soir enfin était descendu sur l'Aventin , mais sans y ramener son amant. Les fantômes dont-l'imagination terrifiée de la captive abandonnée peupla les premières ténèbres furent si épouvantables ^^ que sa nature succomba ; elle s'évanouit. Anselme en rentrant la trouva sans connaissance.
Le son de sa voix la réveilla ; elle se précipita dans ses bras avec une explosion longtemps comprimée de larmes et de sanglots.
« Jésus ! s*éeria-t-elle en apercevant du sang sur ses habits, qu'est-il donc arrivé? D'où venei-vons? Et Marins, où est-il?
— Il est mort et bien d'autres avec lui ! Le destin nous a dénié la consolation de le sauver.
— Hélas ! hélas! reprit la jeune fille tout en pleurs , faut-il nous revoir ainsi !
— Trop heureux de nous revoir encore ! répondit Anselme d'nne voix sombre. Dte« veuille que ce ne soit pas pour la dernière fois ! Tu disais vrai , mon
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enfant ; les mauvais jonrs sont venus. Mais nous ne sommes pas ici pour éclater en plaintes et en regrets ; le temps presse , il faut l'employer mieux. Écoutes-mot, Loysa, et prépares votre courage; cW maintenant qu'il en faut , le coup va être bien mcle. Je vous ai trompée , je voua ai endormie jusqu'ici dans une sécurité menteuse. J'ai joué ma tète, je Tai perdue, et la hache de la proscription est levée sur moi. Il n'y a pas de quartier à espérer , car le jeu est à mort et le gagneur implacable ; il est sans entrailles comme le destin. Mais je ne ferai pab comme Satan , je n'entraînerai pas les anges avec moi , je tomberai seul. Non, continua-t-il d'une voix de. plus en plus émue, je ne t'entraînerai pas dans ma chute. Il en est temps encore. Ces liens sont trop doux , hélas ! que le mensonge à noués , la vérité les rompt. Soyex libre , Loysa ! Sois heureuse , mon enfant ; cueille sur tes pas les fleurs dont ta vie est semée ^ et quand la pierre sanglante du se» pulcre...
— Que parlez -vous de sépulcre? interrompit la Romaine avec une terreur superstitieuse. Est-ce à notre âge que Ton prononce ces mots funestes? Êtesvous centenaire pour mourir? et croyez-vous que je veoille rester seule dans la vie? 0 mon Anselme! que voudrais-tu donc que j'y fisse sans toi? Mais quoi! vous ne rougisses pas de venir me parler à moi des fleurs d'une vie où vous ne seriez pas? Cette liberté que vous m'offres si généreusement, vous l'ai-jè demandée? Vous ai-je rendu la vôtre iwmr
m'oiïrir la mienne? Qui vont a dit que je Touloise être libre? Je ne veux pas Tétre ; /adore ma chaîne, et je maudirais la main qui Toserait briser. L*esclavage, pour moi, cest la lilierté, c'est le bonheur; et l'amour a si bien façonné ma tête à son joug, qu'il est pour moi doux et léger. Anselme! Anselme! n est-ce donc pas asseï de m'avoir méprisée au point de me taire vos périls et de jouer seul votre vie , sans me repousser indignement, sans me chasser de votre cœur , conmie la pauvre Agar fut chassée de la tente impitoyable du patriarche ? Vous n'en avec pas le droit : n'ai-je pas juré d'être à vou9? n'avezvous pas reçu mon serment? n'avez^vous pas, vous aussi, juré d'être à moi? Avez-vous la mémoire si courte que vous ayez oublié l'autel de Sainte-Marie- Majeure, et qu'il ne vous souvienne plus du crucifix d'ambre que vous baisiez ce matin même en recevant ma foi et en me donnant la vôtre ? Le voici , poursuivit-elle en le tirant de son sein , le voici humide encore de vos baisers ; juge et témoin accusateur, il vous défend de délier ce que Dieu a lié. Que si tout ceci n'est qu'une épreuve pour ma tendresse, vous vous donnez là un bien triste pltisir. Au nom du ciel , Anselme , soyez vous-même ; ou je vous ai horriblement méconnu , ou vous ne pousserez pas plus loin ces cruautés inutiles. Je ne vous rappelle pas à vos serments, je vous rappelle à' l'amour, à nos doux projets , à nos longues soirées des Quatre- Fontaines, aux tête-à-tête de Sainte-Marie-Majeure. Anselme ! mon Anselme I seriez-vous comme tous les
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autres? Ne sauriei-voos aimer qu'à demi? L'amour ne serait-il pour vous qu'un paçse-temps, une distraction? Hélas! pauvres femmes que nous sommes, il est tout pour nous ; nous ne sommes rien que par lui. Gloire, carrière, fortune, nous vous laissons tout, nous vous laissons l'empire du monde ; nous ne vous demandons que votre amour , et vous me le refuseriez ! Nous ue sommes jalouses ni de vos prospérités ni de vos grandeurs ; nous le sommes de vos infortunes, et nous voulons notre part de vos adversités. Et si les mauvais jours sont venus , sont-ils donc si nouveaux pour moi ? Croyez-vous que j'aie oublié sitM le cloître de Sainte-Catherine et la prison d'où j'échappe à peine ? L'orage ne gronde-t-il pas aussi sur ma tête ? Ne suis-je pas toute meurtrie encore des violences de mon père ? Il y aurait de la lâcheté à m'abandonner et de la barbarie à me rejeter sons sa main de fer. Que ferais-je sans vous? où irais-je? N'êtes-vous pas mon asile, mon refuge unique, mon ange gardien? Unissons nos malheurs', Anselme, comme nous avons uni' nos espérances et nos joies. Je ne vous demande ni vos secrets ni vos projets, je ne demande qu'à partager tes dangers, ta proscription ; et s'il faut mourir, la mort avec toi perdra son horreur ; dans tes bras elle me sera douce. Parlez , ordonnez .: je suis votre esclave, je suis votre Agar. Faut-il partir pour le désert, pour l'exil ! Me voici , partons ; où vous serez , je veux y être ; le désert et l'exil seraient pour moi partout où vous ne seriez pas. «
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Ce torrent împétaenx emporta toute idée de sëpa* ration ; Anselme ne répliqua qu'en pressant sur son cœur la tendre et courageuse fille , et il ne songea plus qu'aux moyens de regagner Asture avec elle. Une fois là, et mariés par le capucin calabrais, son projet était de chercher un refuge en Corse avec sa jeune épouse et les carbonari réunis dans la tour, si du moins le ciel y en avait ramené quelques-uns. La distance est d'environ cinquante lieues ; la saison était bonne. Anselme comptait faire la traversée sur la pàrancelle napolitaine , et attendre sur la terre de France la fin de Forage , tout en se préparant à lui et aux siens les moyens de repasser en Italie.
La première difficulté était de sortir de Rome dans un moment où les portes en étaient si rigoo.reusement gardées par les inquisiteurs du palais Madame. Sous quel nom , sous quel travestissement échapper à leurs yeux ? Une idée vint à Anselme.
« Le prénom de ton père ? demanda*t-il à Loysa.
— Laurent.
— Nous sommes sauvés î v
A ces mots , il passa sans rien ajouter dans un cabinet voisin, espèce de vestiaire où la prudence du* proscrit avait rassemblé et tenait en réserve divers déguisements. Il en sortit quelque temps après, non plus en pèlerin comme nagpère; mais en vieille femme. Sa métamorphose était si complète, que Loysa recola de surprise , presque d'effroi. Elle ne l'avait pas reconnu.
c Voici un cierge , lui dit la fausse duègne d'une
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voix contr«Aât6 comme son visage ] que nous irons brûler ensemble , au soleil levant , à Saint-Laurent hors des murs , sur le tombeau du martyr. Ne faut* il pas bien que la signorina aille, en fille reconnais* santé , remercier le saint patron do capitaine Orlandini de lui avoir sauvé la vie dans le combat d'bier ?...
— Et de l'avoir tirée elle-même , avant-hier , de ses griffes, ajouta Loysa. Soyez tranquille, ma bonne mère, ma gratitude est profonde, et mon oraison sera fervente. Et de là?
— De là , j'aurai l'honneur d'accompagner la signorina à une plus douce cérémonie. L'aotel est dressé ; le prêtre attend. Partons. >
La nuit avait marché vite , et le jour commençait à poindre ; on quitta l'Aventin. Appuyée sur le lû-as de sa dnégne et le cierge à la main , la jeune fille s'achemina courageusement vers la porte Saint-Laurent; elle passa même par Sainte-Marie-Majeure, afin de mieux jouer son rôle en ayant l'air de venir des Quatre-Fontaines.
c La signorina se souvient-elle du pèlerin ? demanda Anselme à voix basse, quand, déjà dorée do soleil , la basilique apparut à leurs yeux.
-— Chut ! répondit Loysa eu appuyant son bras sur celui de la duègne ; la Madone vous défend de parler. »
Ils atteignirent la place et la traversèrent Un groupe de femmes des Monts devisait à la fontaine qui est sous la colonne de Constantin ; la noblesse de leur taille y la pureté sévère de leur profil anti-
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qne, la forme artistique des vases qui leur servaient à puiser Fean , l'éclat àm temple et des colonnes, et, par-dessDS tout, Tobélisque égyptien immobile an milieu des acacias de TEsquilin, donnaient à ce rassemblement matinal je ne sais quelle pbysionomîe orientale et biblique. On eût dit le groupe des filles de Mésopotamie à la citerne de Nacor, et Poussin a dû peindre là sa Rebecca.
c Tiens ! dirent les femmes en «percevant Loysa, voilà la fille du capitaine Orlandini qui va brûler un cierge à Saint-Laurent.
-^ C'est sans doute un vœu qu'elle aura fait au patron de son père. S'appelle-t-il pas Laurent? Quelle sainte fille ! avant l'arrivée du capitaine, elle ne manquait pas un jour les vêpres..
— Mais avec qui va-t-elle donc là ? demanda une nouvelle voix ; ce n'est pas dame Véronique , sa respectable tante. C'est la première fois que l'on voit cette vieille par ici ; elle n'est pas mise comme nous antres.
— Ce sera, répliqua une autre, quelque duègne que le capitaine aura amenée à sa fille, de par làbas où il est en garnison.
— Sarâ ! dirent les femmes ; mais elle a un drûle d'air tout de même.
— A propos, que nous chantait donc bier la Tita, en revenant de Monte-Gavallo ? Ne disait-elle pas que la signorina avait été enlevée par son amant, le seigneur Anselme ? un beau jeune homme , ma foi !
— Qu'on dit carbonaro ?