II
»i ROMK SOUTfCRRJilNE.
réprouvés me damnent, pensait le dévot avec désespoir ; ils m'entraînent avec eux dans la cbaudière^ardente. Ma fille ! ma fille ! tu me coûtes mon âme ! b Poursuivi de diables au pied fourchu , à la bouche ricanante , il remonta précipitamment dans la haute cellule où il Tavait laissée.
Elle n*y avait pas été longtemps seule ; le père Matteo avait à peine enfourché maître Aliboron, qae le bel Aronais était déjà aux pieds d'isolina. Les adolescents du désert s* aimaient pour s'aimer. Peu soucieux du lendemain , ils se laissaient aller au flot; et le dos tourné à la proué , les yeux sur les étoiles , ils respiraient une à une , sans les cueillir , sans les faner, toutes les fleurs du rivage.
« Vois-tu , disait Gonradin , vois-ta là-bas , vers Vandotène , cette voile argentée qui se balance au soleil comme un oiseau de proie? C'est un barbares» que. Il vient pour toi ; il t'a vue ; il t'épie ; il te vendrait au grand seigneur, et le grand seignenr , te voyant si belle , te ferait sultane. Mais (a es ma saltane , à moi ; Barberousse ne t'aura pas. i
Et il lui racontait en riant l'histoire de Julie de (ionsague , dont le renom de beauté était «i grand que le hardi pirate escalada, une nuit, pour l'enle** ver , son château de Fondi ; mais en vain pénétra* t-il jusqu'au sanctuaire ; réveillée en sursaut et enlevée nue deson lit par un gentilhomme, la jeune comtesse venait de s'échapper. L'Africain, dit l'histoire, se vengea en brûlant la ville , la farouche Diane en fai^^ sant asssssiner son libérateur.
L^ PONT DU NIMICUS. tCi
a Non I non , répétait Tespiègle avec an fou transpovt ; non , Barberousse n'aura pas ma Julie. •»
Enlevant la jeune fille dans ses bras comme pour la sauver, il la retenait des siècles sur son cœur , il couvrait de caresses sa tête brune et ses mains blanches.
Isolina s'abandonnait, sans l'idée même d'y résis* ter, à ces amoureuses folies ; elle les encourageai! , les prolongeait par sa naïve ignorance; elle appelait Gonradin son chevalier, son sauveur ; moins ingrate que l'ahière comtesse de Fondi, elle payait sa dette , non avec des poignards , mais avec des baisers.
Un coup de canon avait troublé un instant le doux téte-à-téte. Le vaisseau de proie du corsaire africain s'était approché assez près de la tour pour provoquer de la part du sergent ce bruyant salut. L'incivil forban ne l'avait pas rendu ; donnant de toutes ses voiles , il se perdit bientôt dans les pourpres brunissantes de la Méditerranée.
£ J'entends monter ton père, » dit tout à coup Gonradin en quittant les mains et les lèvres d'Isolina. G'était en effet le vieux député timoré qui, poursuivi de tous les démons de l'enfer , regagnait sa celluk aérienne. Assis hypocritement l'un près de l'autre et les yeux pieusement baissés sur le livre d'heures de saint Charles d'Arona, galeotto discret qui ne les trahissait point , les jeunes dévots étaient si absorbés, si recueillis, que le vieillard en fut tout éiHu. Gfoyant n'avoir pas été entendu , il s'arrêta &
3ti ROME SOUTERRAINE.
la porte , et contempla avec édification le charmant tableau.
«Hélas? murmura-t-il , quel dommage! — le bonhomme jen revenait toujours là, — quel doimmage que cela soit carbonaro !
— Ah ! vous voilà, mon père ! dit Isolina en allant à lui.
— Vous nous ti'oublez dans im mauvais moment, ajouta Conradin en fermant avec dépit le saint volume; nous étions tous deux au paradis, nous étions va extase; demandez plutôt à Isolina, deAiandez-lui si ma conversion n'avance pas.
— Allez , mon père , il y a longtemps qu il est converti ; mais vous revenez bien vite aujourd'ui?
— Comment , vite ! j'arrive deux heures plus tard qu'à l'ordinaire. Il paraît, ma chère enfant, que le temps ne te parait pas long en l'absence de ton vieux père ; et pourtant , ce vieux père, il livre pour toi son âme à Satan.
— Jésus ! s'écria la jeune fille tout effrayée , que voulez-vous dire?
— Oui , ma fille , à Satan ; mais c'est égal , tu ne m'en es que plus chère. «
Et le bon vieillard la pressait sur sa poitrine en pleurant.
a Alais qu'avez-vous donc ce soir, père Matteo? demanda Conradin , pour être si prompt aux larmes.
— C'est sur toi que je pleure , malheureux enfant , c'est sur tes complices , c'est sur moi que vous damnez ; notre sainte mère l'Kglise nous a tous ex-