LE PONT DU NUMIGUS
communies ^Toui, parce que vous êtes. des athées, des factieux, des hérétiques; moi, parce que je m'obstine dans un silence impie. Ailes, pécheurs endurcis , vous rendres compte à Dieu , dans lautre vie , de cette âme de chrétien que vous arrachez de ses mains pour la livrer à Fesprit des ténèbres.
— Si c'est de la mienne que vous entendez parler, père Matteo, c est mon affaire à moi, je m'en charge ; si c'est de la vôtre, je m'en charge encore, et de bien grand cœur, je vous assure.
— Tu auras bien assez de ta propre âme à sauver, pauvre enfant, sans te mêler encore du «alut d'autrui. Va, ton compte sera sévère au jugement dernier. Songes-y ; car ceci , mon fils , est sérieux : il ne s'agit pas d'un jour, d'un mois, d'une année, d'un siècle ; il s'agit de l'éternité. Mon Dieu ! mon Dieu ! ajoota-t-il en jetant les yeux sur les heures du bienheureux archevêque de Milan, pourquoi avezvous donc permis que le dépositaire d'une si précieuse relique fût un carbonaro?
— Vous en voulez donc bien à ces pauvres carbonari:^ répliqua le gracieux enfant. Croyez-moi, père Matteo, vous les calomniez. Pour athées, ils ne le sont pas plus que vous ; ils croient en Dieu , et ils vénèrent comme le type de la philosophie et de la vertu Christ de Nazareth , le fils du charpentier, qui souffrit comme nous pour la justice , qui fut martyr en son temps comme nous le sommes dans le nôtre, et qui périt sur l'échafaud comme tous peut-être nous y périrons. Nous reconnaissons même pour pa-
;)8 ROMR SOUTERRAIXE.
troD un saint ermite canonisé par l'Église. Vous avei, vous , saint Matthieu ; nous avons , nous , saint Tîbaldo ou saint Thibault , comme les Français l'appellent ; car ce grand anachorète était Français. Il abandonna aux pauvres son héritage, et se mit, quoique gentilhomme , à travailler comme an ma^ ncBovre , fauchant les prés et fabriquant du charbon dans les montagnes. C'est ainsi qu'il passa les Alpes. Descendu aux plaines de Vicence, il s'ensevelit dans la forêt de Salaniga , où il vécut longues années , mangeant des . racines , buvant l'eau du ciel , dormant sur la terre ; affligé de lèpre , comme Job , il mourut en odeur de sainteté. Mais vous deves savoir tout cela mieux que moi y père Matteo ; notre patron n'est-il pas dans la légende? i
Une nouvelle alerte de la sentinelle interrompit l'apologie du saint champenois et coupa la parole à Gonradin.
( Qui sera-ce encore? dit le vieux Matteo de mauvaise humeur. Pourvu que ce ne soit pas votre Anselme. J'aimerais autant voir entrer ici Belzébuth.
— Plût à Dieu que ce fût Anselme ! * répondit le jeune carbonaro.
Il descendit pour s'en informer.
« Hélas ! dit le député en le suivant des yeux, voilà Satan qui ressaisit sa proie ! »
Isolina baisa en soupirant le galeotto sacré et le cacha dans son sein. .
Gonradin avait à peine franchi le seuil de la salle