L\ PLACE PUBLIQUE ET LE BOUDOIR
peuple qui la révère. Le pinceau du Dominiquin n*a pu réussir à en égayer la tristesse. Le portique est soutenu par quatre colonnes de granit ; sur la façade est une vaste mosaïque du douzième siècle.
Là jadis s'élevait l'hôtel des Invalides romains , la Tabema If eritoria. Convertie plus tard en hôtellerie^ les Kfaiaréens l'obtinrent de l'empereur Alexandre Sévère ; le pape saint Galixte y fonda un cimetière qui a gardé son nom, et une chapelle qui fut le premier 'temple chrétien de la cité sainte. Aussi les IVastévéritts ne sont-ils guère moins jaloux de leur^]>asilique primitive que de leur renommée d'anciens Romains.
La place qu'elle baptise et décore est le rendezvous et comme le forum des fils superbes de Romulus.
C'est au pied du Janîcule, et peut-être sur cette même pkce, que fut enterré 9ruma.
Ce jour-là , le samedi avant le couronnement du pontife, un groupe nombreux y devisait au soleil couchant et du pape fait et de la fête à faire, comme on parle ailleurs de l'opéra nouveau et de la nouvelle danseuse.
c II est bel homme, notre pape, ! disait avec complaisance une Trastévérjne au corset écarlate et au poinçon d'argent ; et vingt autres de renchérir sur sa figure grave et son maintien royal.
. — Ne louche-t-il pas quelque peu d'un œil? demanda-une seconde Trastévérine an noble port iles Comélie et des Porcia.
— Allons donc, loucher! interrompit une troi-
lOi ROMI SOUTIRftAINB.
dièma ( éU ne (dU ça que porca qu'elle n'e pu reçu ee matÎB k plaie du Belvédère, b Ceci te rapportait à U tportule qae Ton dûtriboe au peuple dans la cour du Belvédère, la veille do eoaronaemeiit
« Bahl si le saint^père louche , ses paub ne louchent pas , dit une quatrième déjà sur Tâge en lorgnant amoureusement un beau papetto qui reluisait au soleil.
— Comment! s'écrièrent à la fois cinq on six femmes, en fixant sur la pièce ;un œil de convoitise et de courroux; comment, deux panis à celle-là, tandis qw nous n'en avons eu qu'un.
— Êtes-vous enceintes , vous autres , pour en avoir deux? répliqua la matrone d'une voix aigre, en serrant prudemment dans son corset son petit trésor.
.— Et toi donc, oserais-tu bien y prétendre? demanda en ricanant une belle fille brune , nu fin coi^ sage , i l'œil ardent.
'^ Et pourquoi pas, ma jouvencelle? Oui, ma fiUe, on a eet honneur ; et toi , Dieu merci, tu n'en pouiw rais pas dire autant.
— Entendez-vous la vieille? s'écria la jeune Trastévérine en écUtant de rire. Ne dit«elle pas qu'elle est grosse ! Va , crois-*moi , ma bonne mère , tu n'es plus bonne qu'à mettre au vert , comme la mule de Balestraccio. i
Balestraccio était un meunier ; il acheta une mule si rétive, si têtue, que, malgré les cris et les coups,, elle ne voulait porter les sacs qu'à moitié ehemin ; arrivée là, elle l'e» retournait toujours as moulin,
LA PLACE PUBLfQUI ET LE BOUDOIR. lOS
foii le meunier conclut, en homme sage, qu'elle aurait tout aussi bien fait de ne pas les porter du tout. La béte inutile a passé en proverbe chez le peuple de Brome, et tout ee qui n'est bon à rien est pour lui la roule de Balestraccio.
Les quolibets ne cessaient de pleuvoir sur le chef grisonnant de la matrone.
I Elle aura rêvé cela, disait l'une, la nuit des noces de la fille de son fils.
— A moins, disait une autre, que le bon Dieu n*ait renouvelé pour elle le miracle de Sara, qui eut Isaac & cent ans.
— Voyez un peu ces péronelles ! criait, rouge de colère, la Sara du Trastévéré. Ne dirait-on pas qu'on a passé l'âge et qu'on n'est plus bonne qu'à leur servir de.... I Un rire inextinguible et un déluge d'épi» gi'ammes lui coupèrent la parole.
Aucune n'y allait de meilleur cœur que la belle brune. Fière de sa jeunesse , elle écrasait sans pitié de ses dix-huit ans la matrone irritée , qui , à dire vrai , avait passé la sainte quarantaine ; aussi est-ce la jeune fille que la vieille femme prit à partie. Jalouse de sa fraîcheur et de ses formes juvéniles , la mégère eût de grand cœur déchiré sa belle poitrine et décimé ses dents blanches. Elle se jeta sur elle comme une tigresse ; et s' arrachant de la tête la flèche d'argent qui retenait ses cheveux gris, elle lui en lança dans son corset un coup si furieux, que la flèche se cassa dans sa main. Elle avait heureusement porté sur une baleine qui avait amorti le'cf
La jeune brune avait déjà saisi sa rivale par les cheveux ; et la lutte allait s*engager sanglante, lorsqu'une voix s'interposa.
c Qu'y a-t-il là-bas? dit avec gravité et en tournant à demi la tête du côté des femmes , un vieux Trastévérin qui dépassait d'une coudée le groupe féminin.
— C'est cette vieille sorcière, répondirent vingt voix glapissantes, qui a volé un paul à Sa Sainteté et qui veut tuer tous ceux qui ne penvent'pas croire qu'elle soit enceinte, comme si c'était croyable.
— La paix , femmes ! dit le médiateur d'un top d'autorité sans quitter sa pipe. La paix! et qu'on s'embrasse! ' Les combattantes ne s' embrassèrent pas , mais elles se séparèrent. Sans poinçon et les cheveux en désordre, la matrone opéra sa retraite par la petite rue Saint-Gosimato. Le champ de bataille resta à la jeune brune.
Cette scène, fort peu chrétienne, se passait devant l'église de la douce Vierge de Bethléem.
Le conciliateur n'était autre que le vieux Taddée. Présent à tout , le Nestor du Trastévéré revenait comme les autres de la cérémonie du Belvédère. Mais il n'avait fait là que le métier d'observateur. Sa dignité romaine ne se fût pas abaissée jusqu'à tendre la main.
I Nous voulons du travail et pas d'aumône, disaitil fièrement ; le pain gagné seul est bon ; l'autre est amer, i
L'attention fut tout à coup distraite de la rixe fé-