III. — PIliSKNTATION
c Je vous présente, dit Anselme en entrant, un Trastévérin ; le sang des vieux Romains coule pur dans ses veines ; son nom est Marins. Je vous prie de le retenir comme celui de mon meilleur ami et du meilleur républicain de Rome.
— Qu'il soit le bienvenu ! répondirent les conjurés en lui tendant la main ; son nom est déjà gravé là.
— D'ailleurs, dit Gavalcabo , son patron Marins , le fils du publicain d'Arpinum , ne porta-t-il pas sept fois au consulat la démocratie italienne ? Un si beau nom ne s'oublie point.
— Surtout, poursuivit Remo, dont l'œil d'artiste avait saisi d'un regard les lignes sévères de ce profil antique , quand il baptise une si belle tête.
— Et l'ami d'Anselme , ajouta Oddo.
— Eh bien! sergent, quoi de nouveau dans votre tour? Le député va-t-il à confesse ?
— Plût à Dieu qu'il y allftt ! répondit Septidb , il ne nous cornerait pas nuit et jour aux oreilles qu'il
4e ROUB SOUTSURAUE.
perd po»r noua son âma, et qvm nous la livrons à Satan.
— Laisses-le dire ; ses plaintes sont sans danger, an lieu que le confessionnal serait capable de faire un délateur d'un carbonaro , à plus forte raison d'un dévot. Vous tenez toujours sa fille en otage?
•^ Elle est rigoureusement surveillée , et ne sort jamais de la tour.
— Et vos hommes , en étes-vous sûr ?
— Angelo seul est à craindre, et partant, consi'gué. Il prétend que sa conscience a des velléités de remords. C'est, comme vous savex , un forçat libéré de Gività-Vecchia,
— Et vivent les armées de notre saint père le pape ! s'écria Tipaldo. 11 recrute doue dans les bagnes?
— Dans les bagnes!... Gomme Belzébuth, il recrutisrait dans l'enfer !
— Dignes héritiers des légions fomunes ! dît Aa« selme avec mépris. Et voilà les milices du Vatican !
.^ Quant aux trois autres i reprit Oddo , deux sont oarbonari et tiendront fidèlement jusqu'au bout. Sal-^ vator, le troisième, n'est pas des ndtres ; mais il tiendra par peur : c'est le plus poltron des hommes;
— Faites-le venir, je vous prie , demanda Marins ; je m'en Vais lui donner nue leçon de silence, t
Salvator descendit , sar Tordre du sergent.
c Ëh bien ! mon brave , lui dit le Trastévérin » nous t'apportons une bien triste nouvelle. Tu es de la compagnie Qfsini, n'est-ce pas?
— Gnor su
PRKSENTATION* 41
— To coniMisytis donc Gheco? • — - Ahrétittion popolftire 4e FrancaBco , comme gnor si Test de $i signer.
$ Si je le eonoaiMut! ATavtfns-iioiiB pas été de garde ensemble à Ostie ? Nous y avons attrapé tous deux la fièvre. I^a compagnie n a pas de meilleur canonnier; c'est un fin pointeur...
— Dis c'était, car il est mort.
— MortI
— Brûlé!
— Brûlé! Madone! et piir qui? Seralt«ce par le Saint-OlBce ? En effet, il jurait toujours et blasphémait souveut. Cbeco , que je lui disais, tu finiras mal.
— Ëh bien ! tu étais prophète ; il a mal fini : il a été enlevé et brûlé par ceux de la montagne.
— Pauvre Cbeco! que leur avait-il donc fait?
-^ 11 avait découvert et dénoncé k la police une de kurs cavernes.
— * De quoi aussi se mélait*il de faire Tespion? Avant d'être canonnier , j'ai été , moi , quarante jours de garde aux marais Pontins, et j'ai échangé plus de verres de vin que de coups de fusil avec ceux de la montagne. Us faisaient leur métier, je faisais \t mien...
— Et la route n'en était pas mieux gardée.
— Ab! ma foi, tant pis; un soldat n'est pas un sbire,
— VoiU justement» rpprit Marius , ce que disaient à Cbeoe «es camarades. Ils ne voulaient plus ni boire ni jouer avec lui ; il était tombé dans le mépris de
tons. Un beao matin il disparut. On crut qn'il s'était noyé de désespoir dans F Anio , car il était alors en garnison à Tivoli ; mais, en battant an jour la montagne de Gapranica, les carabiniers trouvèrent dans un bois , au-dessus de San-Vito , un tas de cendres, et dans les cendres des boutons d*artilleor et des clous de bottes calcinés. On lisait au-dessus ces mots écrits avec du sang sur un tronc d'érable : c Ici t Gheco , le canonnier, paya la peine de son crime. t Ainsi périssent tous les délateurs , brûlés dans ce « monde et dans l'autre ! t
— Madone! s'écria le soldat terrifié ; quoi! dans l'autre aussi ! Ainsi donc ils ne l'ont même pas laissé réciter un Ave? Pauvre Gheco !
— Pas même un Ave ! répéta Marins d'une voix de tonnerre ; et pareille chose est arrivée à Pontini de Rome. Léonidas Montanari , âme héroïque ! lui a fait voir qu'on n'espionne et qu'on ne dénonce pas plus impunément les carbonari que ceux de la montagne : aujourd'hui délateur, demain mort.
— Va donc, mon brave, dit Anselme, va prier pour ton pauvre camarade , il a bon besoin de tes prières dans l'éternité. Avec cela , ajouta-t-il en lui glissant un écu dans la main , tu feras dire une messe pour son âme par Farchiprétre de Neptune. «
Salvator sortit, moins joyeux du cadeau d'Anselme qu'épouvanté de l'anto-da-fé du canonnier. Les deux histoires firent d'autant plus d'effet sur son esprit timide que l'unct et l'antre étaient vraies , et d'ailleurs tout à fait dans le caractère de ce Latium
PR£SJ£VTATION. 40
feroXy aussi rude aujourd'hui qu'au» premian lîAclei. Il fut pour laugiemps guén de l'envie , s'il l'avait eue , d'iîniter Gheco. L'ombre de son camarade brûlé sur la montagne et celle de PoQtini poignardé sur la place publique s'attachèrent à lui comme deux fantômes , répétant incessament à son oreille : — Aîost périssent les délateurs , brûlés dans ce monde et dans l'autre !
«Maintenait, reprit AnseUne, aux affaires sé«rieuses. Maiâus ne vient point ici , comme vous le pensez bien , pour une simple présentation. Quelque bien que fasse à l'Âme la vue de tant de nobles cœurs réunis pour une noble cause, au peint où nous en sommes , il faut aux démarches d'un homme comme lui de plus puissants motifs , d'autant plus que le voyage de Rome ici n'est pas sans périls , pour la cause s'entend ; pour les siens, il n'en tient compte.
— Tenez-vous eompte des vôtres , vous tous ici présents, pour que je tienne compte des miens, moi? interrompit Marius avec la rudesse trastévérine. Je suis un carbonaro, et rien de plus.
^-* Le moment approche , continua Anselme « du frqiper le coup décisif et d'arborer à Rome l'éteiH dard de la grande république ausonienne. Le paptf est malade ; sa maladie est mortelle « et son médecin lui donne à peine encore un mois de vie. Ce fait est pour nous d'une importance capitale. Un interrègne est à ^oflue une occasion unique ; il faut la saisiri Josque4i , repos et lilenee ; mais le jour où la clofilitf
50 ROHE SOUTERRAINE.
dn Gapitole criera à It chrétienté : — Le pape est mort ! — ce joar-là sera le ndtre , et le glas des fa- Dérailles da pontife souverain sera le toscin. de la résurrection de l'Italie.
— Encore un mois ! dit tristement Hpaldo , c'est bien long !
-~* Toujours impatient, murmura doucement Aizo, toujours fougueux. Eh ! fils de Saint-Marc , la repu*blique de Venise se fonda-t-elle donc en un jour, que vous ne pnisstei attendre un mois pour fonder la répuUique italienne ?
— Ces jeunes âmes, dit Anselme, sont pleines de feu et n'ont pas votre expérience, Azzo. Pardon*nez-leur.
— Dieu veuille, répondit tristement le Itodenais, ' qu'elles n'achètent pas l'expérience au même prix que moi! je l'ai payée trop cher. Il n'est pas du Fare aux Alpes un cachot où mon chiffre ne soit gravé sur la pierre , entrelacé avec celui de l'Italie ; car l'Italie est ma maîtresse, à moi, je n'en eus jamais d'autre.
— S'il n'est pas un sbire qui ne sache par cœur votre nom, dit Marins en lui serrant la main, il n'est pas un carbonaro qui ne le sache aussi et qui ne le bénisse. Toujours et partout le premier sur la brèche depuis dix ans , vous êtes le vétéran de la liberté italienne; il y a bien longtemps, vertueux Azzo, que j'aspire à vous connaître. Je vous ai vu, je suis content.
— En effet, répliqua le martj^r avec un sourire amer, face à face avec l'échafaud depuis dix ans , et jouant ma tête avec lui , il y a dix ans que je suis
PRIÊSENTATIOV. %i
lembkbie ao cercueil de Mahomet , suspendu entre le ciel et la terre.
— Dites l'enfer ! s'écria Grimaldi ; la terre estelle pour nous antre chose? Nous tous, Italiens proscrits et déshérités , ne sommes-nous pas tous , comme Oreste, dévoués aux dieux infernaux?
— Mais pourquoi , dit Gômc , nous condamner à souffrir un mois encore ? pourquoi attendre la mort du pape? •
-^ Parce que Tinterrègnef répondit Anselme, entraîne aves loi toutes les oscillations , toutes les incertitudes du provisoire. Les ambitions du conclave ^ et les intrigues de la diplomatie absorbent alors tou-
r tes les pensées. Dans Tattente commune du nouveau
maître , dans cette instabilité , ce vague mystérieux de toutes les existences, de toutes les carrières, Rome entière flotte entre la crainte et Tespérance. lV*ayant ainsi à rompre ni habitudes prises, ni affections anciennes, ni intérêts assis, la révolte trouvera les voies déjà presque aplanies, et marchera à la victoire d'un pas plus sûr.
— Et puis, ajouta Marins, croyes-en notre vieille pratique du peuple romain ; quelque humiliant que soit Faveu, il faut le faire : à Rome, jamais sédition ne résistera à la présence du pape. La multitude s'émeut, s'emporte, menace ; paraît-il? eUe tombe à
^' ses pieds , et la vue d'un vieillard débile et désarmé
est plus puissante sur ce peuple rude et mobile en ses passions que les armées de la chrétienté. -—Allez, mes amis, ajouta Anselme, puisque c'est
ii ROMB SOITKKBAINE.
de Romo que doit jaillir rétincella de TindépendMiee italienne , comme d'elle est partie jadif TégaUté du monde, béaissons, au lieo de noua en plaindre, un retard qui nous sert. Rien n'est prêt encore pour la lutte que votre courage et votre dévouemeAt ; dana un mois, le leront-ils moins ?
— Va pour un mois , dit Gôme entraîné ; je me résigne.
— Pourvu cependant, ajouta Anselme, qu'il plaise à notre ûdèle sergent de nous continuer son hospi- Ulité.
— Un mois de moins , un mois de plus , répondit Oddo, qu'importe? je n'en serais fusillé ni plus ni
— Le sergent a raison, dit Remo; et comme nous* mêmes ne sortirons peut-être de notre prison dA»-* ture que pour les cachots de Gività-Castellaoa et de Saint-Leo...
— Fi de vos lugubres imaginations ! interrompit brusquement le Lombard. Pourquoi ne sortirions* * nous pas d'ici plutôt en Procidas qu'en donradios ? Ou la source du bonheur est ici-bas à jamais tarie et la justice remontée là-haut, ou le succès nous attend ; car enfin la justice est popr nous, et quant au bonheur, il y a eertes assez longtemps que l'Italie souffre pour Y avoir droit ; comme je crois en elle, j'es- |)èr0 en lui. >
— Non pas moi! — semblait dire l'oeil triste d'Aszo. Toutefois il m taisait, ne voulant pas glacer par son scepticisme l'enthousiasme de tonte cette
FftésENTATIOlf. M
héroïque jenoeMe. Homme sdavertinemait Juite, mais incomplet, plein de contrastes et d'incoasé« qnencet, démentant ses pensées par ses actes, il voulait bien, comme Gurtias, et son sacrifice n'en étfltit que pitts sttblime , mourir pour une idée , mais il mourait par devoir, par vertu. S'il doutait dn succès , ce n'est pas qu'il doutât de la justice , c'est qa il n'était pas organisé pour l'espérance ; et loin de la faire éclore en son âme , une persécution si longue, si acharnée, en aurait bien plutôt étouffé le germe, si la nature l'eût mis en lui.
Il la prêchait pourtant cette espérance qu'il n'avait pas; et il la prêchait d'autant plus qu'il y croyait moins , car il avait à convaincre lui d'abord, puis les autres ; apêtre maigre lui incrédule , il savait trop , hélas ! ce qu'il y a de vide, d'angoisse, dans un cœur inhabile à croire , rebelle à la foi , pour jeter au milieu de ces convictions jeunes et bouillantes des se« menées de doute et de désespoir.
n en est encore, j'en al vu, sur les terres d'Italie, de ces natures fortes dont la donieor est silencieuse ; flammes arilentes qu'a éteintes la tyrannie , champs féconds qu'elle a stérilisés, sources fraîches qu'elle a desséchées. Chassées d'un présent inique, elles se rcfogient dans l'avenir ; mais quel avenir ! Condamnées comme Sysiphe à un supplice sans trêve, frois* Rées, brisées, comme lui, sous les mille chutes du rocher fafai, elles aspirent, comme au terme de tant de lassitudes, de tant de persécutions, à la froide in* semibiiité du sépulcre , et rêvent avec une volupté
§4 ROICB SOUTERRAINE.
sinistre une éternité de silence et cf oabli , comme ia foi s'en crée une de souvenirs et d'amonr.
Tel était Azzo. Anselme était descendu dans cette grande âme doolourease , et sympathisait sans le lai dire à une souffrance dont la cause était si pure, c Azzo t lui dit-il , vous êtes pour beaucoup dans la présence de Marius ici. Il part demain pour la hante Italie , et il attend de votre longue expérience des conseils et des directions. Il s'agit de mettre à profit le mois qni nous reste, et son voyage n a pas d'autre but. Il visitera les Ventes des Orients sarde et lombard, les associera tontes à l'œuvre qni se prépare à Rome , et reviendra à temps se mettre à la tête des Trastévérins. C'est la partie énergique de la popula* tlon romaine ; il y a du vieux sang dans ces veineslà, et il nous faut leurs bras pour l'action. Avec eux la victoire est sûre , sans eux douteuse , presque impossible. Or nul n'est plus propre que Marius à nous assurer leur appui, et leur conquête lui sera facile : Trastévérin lui-même , il a vécu toujours au milieu d'eux, et il est aimé de tous ; il est leur conseil, leur arbitre depuis longues années , et il exerce sur leur esprit un empire sans bornes. Pour cela donc il n'a besoin de personne, et nous avons tous besoin de lui ; pour son pèlerinage clandestin, au contraire, il a besoin de vous tous ici rassemblés , nobles et courageux champions de l'Italie, et il attend de vous tous des lumières qu'aucun ne lui déiliera. Mais la nuit est déjà fort avancée ; quelque danger qu'il y ait à remettre au lendemain les affaires sérieuses, je crois
LA PARAMGELLS. M
que noos poovons «ani crainte remettre celle-d an matin. Sons la garde du sergent Oddo on est bien gardé, i